lundi 21 avril 2014

Les autorités catholiques et les fidèles, ou le bonheur conjugal par l'ignorance mutuelle


Après avoir écrit, plein d’une auguste rage, mon billet d’hier (et l’avoir dûment posté à l’archevêque de Marseille), le doute et l’hébétement ont refermé sur moi leurs serres cruelles.

Je me suis en effet senti bien seul. Pas complètement, bien sûr : sur Facebook, sur Twitter, à la CCBF, à Tol Ardor même (hem), j’ai plein d’amis, catholique pratiquants, qui me disent à quel point j’ai raison de me battre et comme ils sont d’accord avec moi. Des gens qui sont à la messe tous les dimanches que Dieu fait et qui sont pour la loi Taubira.

Mais autour de moi, pourquoi je ne les vois pas ? Si nous sommes si nombreux à soutenir le mariage homo (45%, selon l’IFOP) ou même l’adoption (entre 31 et 36%), pourquoi je me sens si seul dans ma paroisse ? D’accord, la sociologie des chrétiens de Mayotte n’aide probablement pas. Mais même quand je rentre en métropole, je n’ai pas le sentiment que le courant réformiste de l’Église s’exprime plus que ça à l’échelle locale, dans la réalité concrète des paroisses et des rassemblements dominicaux. Sur les réseaux sociaux, oui ; mais dès qu’il n’y a plus l’intermédiaire de l’écran, j’ai l’impression qu’il y a tout de suite moins de monde. Dans ma paroisse, je crois bien être le seul à m’être publiquement opposé (après coup, malheureusement) à l’insertion dans la feuille de chant d’un appel à aller manifester le 26 mai dernier.

Deux possibilités, donc. La première : les sondages se trompent, et les cathos réformistes sont en fait beaucoup moins nombreux que ça. Mais c’est assez peu probable : je vois mal les non chrétiens se faire passer pour des pratiquants simplement pour faire croire à l’existence de divisions dans l’Église ; et je vois encore moins des pratiquants opposés à la loi Taubira mentir et se faire passer pour ses défenseurs.

Reste donc la seconde option : les catholiques réformistes évitent de trop se montrer, même auprès de gens qui pensent comme eux. La raison est assez facile à deviner : ils ont peur (et à juste titre) de se retrouver exclus, considérés comme des traîtres et mis au ban de toutes les activités de la paroisse, voire de la communauté elle-même. Donc, ils restent dans l’Église, mais ils se taisent. Ils ne sont pas d’accord avec le Magistère, mais ils ne le disent pas.

Ça semble évident, mais si on creuse un peu, on s’aperçoit qu’il y a là une petite découverte. Certes, l’Église, comme je le dénonce depuis plus d’un an, est indifférente à son aile réformiste, elle fait semblant de ne pas la voir, de ne pas l’entendre, elle cherche à tout prix à éviter le débat interne ; mais cette indifférence est en fait à double sens. Les catholiques progressistes, de leur côté, ne cherchent pas plus que ça le dialogue non plus. Ils sont finalement assez peu nombreux à protester en public, sur le Net, et encore bien moins nombreux à s’exprimer localement, avec les catholiques autour d’eux.

Et en y réfléchissant un peu plus, j’ai compris que cela n’était pas vrai seulement pour les catholiques réformistes, mais était en fait une réalité structurante de l’Église aujourd’hui, y compris dans les milieux conservateurs ou même traditionnalistes : la hiérarchie et les fidèles catholiques s’ignorent mutuellement de la manière la plus superbe.

Tout d’abord, l’Église ignore les fidèles. Elle n’ignore pas que les réformistes, même s’ils sont l’objet de son silence le plus assourdissant. Elle ignore également les traditionnalistes. Cela est plus difficile à voir, parce qu’elle négocie avec eux. Mais elle les ignore en ce qu’elle n’écoute absolument pas leurs arguments, leurs raisonnements, et cherche uniquement, dans les « négociations », à les faire rentrer dans le rang sans concession d’ampleur. Or, les traditionnalistes ne sont pas sans arguments ! Quand ils disent que Vatican II est en contradiction à peu près totale avec tout le Magistère antérieur, ils ont évidemment raison ; il suffit de se pencher sur ce qu’ont écrit des papes comme Grégoire XVI, Pie IX, Pie X, ou même sur les documents issus du Concile de Trente pour s’en rendre compte.

Les tradis en tirent la conclusion qu’il faut jeter Vatican II aux orties, et à mon sens c’est là qu’ils se trompent – pour moi, c’est au contraire une bonne partie du Magistère antérieur, et bien sûr l’aberrant dogme de l’infaillibilité de l’Église, qu’il faut jeter aux orties. Mais il n’en reste pas moins que leur constat de base est juste. Et c’est là-dessus que les autorités de l’Église, foncièrement conservatrices, refusent de les entendre, font comme si leur raisonnement n’existait pas, ânonnent l’illusoire « herméneutique de la continuité », bref les ignorent, d’une manière finalement assez proche de celle dont elle traite les réformateurs.

Enfin, l’Église ignore même les conservateurs bon teint dès qu’ils cessent d’agir en parfaite conformité avec le Magistère. Ainsi, vu que 99% des catholiques pratiquants pratiquent aussi le sexe avant le mariage et la contraception « artificielle », on pourrait penser que les autorités romaines vont en tenir compte et modifier le Magistère en fonction de ce sensus fidelium. Mais non : là encore, c’est l’autisme le plus complet qui prévaut. On fait comme si ça n’existait pas.

Et de leur côté, les fidèles ignorent, dans une symétrie assez troublante, les autorités de l’Église. C’est bien sûr vrai pour les réformistes, qui continuent à soutenir la contraception, le mariage homo, l’adoption pour ces couples, voire la possibilité d’avorter, et ne parlons même pas de profondes réformes structurelles dans l’Église, comme le mariage des prêtres, les femmes prêtres etc., sans se soucier le moins du monde des condamnations répétées de toutes ces propositions.

Mais c’est aussi vrai pour les traditionnalistes. Bien sûr, ce n’est pas sur les mêmes choses, mais l’ignorance est pourtant là. Ils savent parfaitement, par exemple, que les Constitutions dogmatiques adoptées lors de Vatican II sont, eh bien, « dogmatiques », justement, et ont été prises de manière totalement légale et canonique ; et que donc, elles devraient s’imposer à tous les fidèles. Et pourtant, ils en nient un grand nombre de propositions, qui vont du dialogue inter-religieux à l’idée que chrétiens et musulmans adorent le même Dieu, en passant par la liberté religieuse. Ils trouvent les arguments les plus farfelus (et parfois ne s’embarrassent même pas de chercher des arguments) pour faire comme si ces déclarations n’existaient pas.

Et c’est tout aussi vrai pour les conservateurs. Ainsi, Humanae vitae, dont les conclusions ont pourtant réaffirmées par le Magistère encore et encore, avec la dernière énergie, est superbement ignorée par l’immense majorité des fidèles. Comme je le disais, ils prennent des pilules, ils se posent des stérilets, des patchs, ils couchent avant le mariage, et sans le moindre complexe.

Le plus stupéfiant est qu’à côté de ça, conservateurs et traditionnalistes sont parfaitement capables de vous asséner que l’Église a raison, l’Église a raison, l’Église a toujours raison. Dans une attitude absolument schizophrène, ils prétendent que l’Église ne se trompe pas, qu’elle ne se trompe même jamais, mais ils continuent à dire qu’elle se trompe quand on les met face à des affirmations qui les dérangent, ou à agir en parfaite contradiction avec ce qu’elle dit. Les mettre face à cette contradiction pourtant évidente ne sert absolument de rien : rien ne change.

Voilà donc à quoi peut se récapituler une bonne part des rapports entre la hiérarchie catholiques et les fidèles de l’Église : beaucoup d’ignorance réciproque, et une grosse dose de schizophrénie. Pas vraiment une base solide pour construire une relation durable.

dimanche 20 avril 2014

Lettre ouverte au père Pontier, archevêque de Marseille, Président de la Conférence des Évêques de France

Père évêque,

Votre élection à la tête de la Conférence des Évêques de France en 2013 a suscité chez moi le même enthousiasme réservé que celle, quelques mois plus tôt, du pape François. Enthousiasme d’abord, parce que, comme votre collègue à l’archevêché de Rome, vous étiez réputé pour votre attention aux plus pauvres – ce qui, à l’évidence, devrait être une des deux ou trois priorités de l’Église aujourd’hui – et pour votre ligne modérée sur les questions sociétales – ce qui, parmi les évêques catholiques, est proche du mieux qu’on puisse attendre.

Mais enthousiasme réservé tout de même, parce que j’ai appris à me méfier de ma mère l’Église, qui est un peu « pointilleuse sur le cérémonial, et aimant bien mais châtiant mieux, […] et constamment le sourcil froncé, et jamais la rigolade », pour reprendre les mots de feu Cavanna (Dieu ait son âme). Bref, de ma mère l’Église qui sait si bien faire naître l’espoir pour le laisser ensuite mourir à petit feu.

Pour ce qui est de l’évêque de Rome, j’attends avec impatience le Synode sur la famille d’octobre prochain. Pour ce qui est de vous, bien qu’ayant (Dieu merci !) évité les pires errements de votre prédécesseur le père Vingt-Trois, l’interview que vous avez accordée au Monde et qui a été publiée dans l’édition d’hier a un peu douché mes espoirs incertains.

Revenant sur le houleux débat du « mariage pour tous », vous y dîtes en effet que si « des divisions sont apparues dans les milieux catholiques sur les visées politiques et tactiques », « sur les objectifs de fond », en revanche, « les catholiques sont unis » (et vous ajoutez, comme pour bien convaincre l’auditoire – ou pour vous convaincre vous-même ? – : « je peux vous le dire »).

Eh bien non, père évêque, vous ne pouvez pas le dire. Non, les catholiques ne sont pas unis sur les objectifs de fond, et ils sont même très loin de l’être. Je ne suis pas un catholique par tradition, par héritage ou par habitude ; je suis un converti de l’athéisme, autrement dit je suis catholique par choix ; et je ne suis pas un catholique des marges, je suis un pratiquant régulier, c’est-à-dire que je vais à la messe chaque semaine, parfois plusieurs fois par semaine ; et pourtant, ne vous en déplaise, je soutiens, sans la moindre réserve, la loi Taubira. Je suis favorable au mariage des couples de même sexe et à la possibilité pour ces couples d’adopter des enfants.

Et je ne suis pas seul. Tous les sondages l’indiquent, ce sont près de 45% des pratiquants réguliers qui sont favorables au mariage des couples homosexuels – autant dire la quasi-majorité. Et nous sommes encore plus ou moins un tiers à être favorables à l’adoption pour ces mêmes couples. Un tiers, père évêque ! Quand vous dites la messe, regardez les six fidèles qui sont bien sages sur leur banc, là, tout devant : trois d’entre eux sont favorables au mariage homo, et sur ces trois, deux sont favorables à l’adoption.

Ouvrez les yeux, père évêque, car vous êtes dans le déni, ou plus exactement dans l’incantation. Votre discours refuse l’évidence. Or, votre erreur ne fait pas que blesser la vérité, elle contribue aussi à blesser l’Église. Je crois que vous ne mesurez pas la souffrance que l’Église a infligée aux catholiques favorables à la loi Taubira, qu’ils soient ou non homosexuels, en niant leur existence, en refusant de les entendre ou de dialoguer avec eux. Vos propos participent de la même détestable logique : vous ne pouvez pas ignorer (et vous le pouvez encore moins après avoir reçu les questionnaires auxquels les fidèles ont répondu pour préparer le prochain Synode) que de nombreux catholiques, y compris pratiquants, sont totalement engagés en faveur de la loi Taubira ; mais vous faites exactement comme si nous n’existions pas.

Je l’avais indiqué dans le billet de mon blog en date du 28 mai 2013 : l’Église de France a été profondément blessée durant le débat autour de la loi Taubira, et une des deux conditions sine qua non pour que les plaies se referment est que les autorités de l’Église reconnaissent l’existence du débat en son sein, qu’elles reconnaissent que les fidèles, décidément, ne sont pas, sur cette question, unis au Magistère – loin s’en faut. Vous ne semblez pas, malheureusement, prendre ce chemin de réconciliation.

Étymologiquement, est « diabolique » ce qui divise. Ne croyez pas qu’en faisant semblant de ne pas nous voir, nous allons disparaître. Nous ne sommes plus les catholiques des années 1970 qui, après avoir espéré de Vatican II et avoir été déçus par Humanae vitae, avaient quitté l’Église sur la pointe des pieds. Nous n’allons pas partir et vous laisser entre vous. Je ne me suis pas converti pour repartir après dix petites années – pas sans combattre. Nous allons ruer dans les brancards. Nous allons faire du bruit, écrire sur nos blogs, contacter les médias, jusqu’à ce qu’on nous entende. Et si nous finissons par partir, ce ne sera pas dans le silence.

samedi 19 avril 2014

L'UMPS, une triste réalité


Dans un précédent billet, j’avais tenté un début de réflexion sur les divisions de l’échiquier politique aujourd’hui. J’étais parvenu à la conclusion que la distinction essentielle ne séparait plus la gauche de la droite mais plutôt les conservateurs d’une part, c’est-à-dire ceux qui souhaitent maintenir en place les fondements du Système, en le faisant plus ou moins évoluer dans ses détails, et d’autre part ceux qui souhaitent changer radicalement de modèle de société. Pour désigner ces derniers, le terme « révolutionnaires » me semble mal choisi, car beaucoup ne considèrent pas la révolution comme un bon moyen de parvenir au bouleversement qu’ils appellent de leurs vœux. En revanche, même si beaucoup d’entre eux (et, puisque je m’inclus moi-même dans cette catégorie, je pourrais aussi bien dire « d’entre nous ») rejetteraient probablement ce nom, je trouve assez justifié de les qualifier « d’utopistes », étant donné qu’ils veulent construire une société entièrement nouvelle.

J’avais donc proposé de schématiser l’échiquier politique occidental actuel non pas sous la forme d’une ligne où on se situerait plus ou moins à gauche ou à droite, mais plutôt selon deux cercles concentriques ainsi divisés :


Au centre se trouvent les conservateurs ; aux marges, les utopistes. Les deux catégories sont elles-mêmes subdivisées, mais pas de manière symétrique.

Le cercle concentrique extérieur, qui rassemble les marges de la radicalité, est clairement divisé en trois catégories selon la vision de la société dont chaque segment est porteur : la gauche radicale insiste sur l’égalité sociale, ce qui la pousse à exiger une forte limitation des inégalités économiques et une démocratie dans laquelle le peuple serait plus réellement au pouvoir ; la droite radicale insiste sur l’homogénéité sociale, ce qui la pousse à rejeter toute forme de différence (l’étranger, celui qui n’a pas la même religion etc.) ; l’écologie radicale, enfin, place la défense de la vie, sous toutes ses formes, au cœur de son projet.

Cette séparation nette en trois segments ne signifie pas que ces trois formes de la radicalité soient sans liens les unes avec les autres. Cette schématisation permet au contraire de rendre compte de ce qui s’explique mal si l’on pense l’échiquier politique comme une ligne allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (vision selon laquelle tout devrait opposer ces deux extrêmes), à savoir la fréquence des passages individuels de la gauche radicale à la droite radicale – d’anciens syndicalistes de la CGT se présentent aux élections sous l’étiquette FN, et on ne compte plus les anciens maoïstes passés à l’extrême-droite. De la même manière, l’écologie radicale, sans être ni de droite, ni de gauche, peut emprunter des éléments de l’une et de l’autre, dans des dosages qui diffèrent profondément d’un courant à l’autre – l’écologie radicale étant encore une nébuleuse extrêmement diverse.

Il n’en va pas de même pour les conservateurs. Bien entendu, conservateurs de la droite modérée et conservateurs de la gauche modérée ne sont pas exactement de la même nature, et cela pour deux raisons.

La première, c’est qu’ils diffèrent tout de même, de manière assez notable, par des détails – mais les détails ont leur importance ! – de la vision sociale qu’ils portent. Ainsi, le mariage pour les couples homosexuels, ou, en son temps, l’abolition de la peine de mort, auraient eu très peu de chances d’être portés par les conservateurs de droite. Ceux qui se revendiquent de gauche ont gardé de leurs lointaines origines un vague idéal d’égalité ou de justice qui les pousse à ces réformes sociétales – c’est mieux que rien.

La seconde, c’est qu’à l’intérieur de chaque camp se cachent des individus plus ou moins utopistes sous leurs habits de conservateurs. Parmi les partis conservateurs de droite ou de gauche modérée (concrètement, à l’UMP, au PS ou parmi les mille et un micro-partis centristes) se trouvent quelques personnes qui espèrent changer plus ou moins radicalement le Système, et qui se disent qu’ils seront plus efficaces s’ils agissent de l’intérieur d’un « parti de gouvernement ». Au PS, il y a des gens qui sont idéologiquement assez proches du Parti de Gauche, de même qu’à l’UMP, il y a des gens qui sont assez proches du Front National. Ceux-là commettent une énorme erreur stratégique : ils n’ont tout simplement pas compris que ces partis sont là pour maintenir le Système en l’état, et que les idéalistes ou les utopistes déguisés y seront toujours noyés par les réalistes autoproclamés. Mais leur présence contribue à brouiller le message.

Finalement, on pourrait rendre le schéma un peu plus dynamique :


Cela étant, ces deux réalités ne changent rien au fait que sur l’essentiel, PS et UMP se ressemblent de plus en plus. Ce n’est pas tant que la frontière entre droite et gauche n’existe plus ; c’est qu’elle n’existe plus que dans le champ de la radicalité (et encore, comme on l’a vu, de manière assez complexe). Entre les conservateurs de droite et de gauche modérées, elle est devenue extrêmement poreuse, ce qui justifie que, sur le schéma, elle ne soit représentée qu’en pointillés, et que les conservateurs de droite et de gauche soient représentés par la même couleur (ou, dans la seconde version, par un dégradé de la même couleur).

À cet égard, les récentes évolutions au plus haut degré de l’État sont révélatrices. La cinglante défaite du PS aux municipales a entraîné de sa part un énième virage à droite avec la nomination de Manuel Valls à Matignon. Contrairement à ce que crient les représentants de la gauche radicale, ce virage est parfaitement logique, et surtout parfaitement démocratique, le peuple ayant, de fait, accordé une nette victoire à l’UMP et au FN, bien plus qu’au Front de Gauche.

Il est en tout cas confirmé par les annonces politiques du Premier ministre : gel du point d’indice des fonctionnaires, gel des retraites sont autant de mesures « de droite » – un récent article du Monde démontrait même que le plan d’austérité de Valls était plus à droite que celui de Fillon en 2011. Mais il faut avant tout les analyser comme des mesures de conservation de l’existant, ce qui est la marque de fabrique des conservateurs qui détiennent le pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont les mesures d’un groupe qui s’imagine que nous avons encore la moindre chance de rembourser notre dette publique, ce qui est une chimère, ou que, plus généralement, nous serons à même de résister au multiple choc écologique, économique, politique, social et moral qui s’annonce – autre rêve de singe.

L’expression « UMPS » a été lancée par Marine Le Pen, président du Front National, pour fustiger la proximité idéologique (et surtout la proximité des politiques menées et des pratiques individuelles) entre l’UMP et le PS. Je regrette d’avoir à le dire, car je n’ai aucune affection ni pour elle, ni pour son parti, mais son analyse est, en l’occurrence, parfaitement justifiée.

mardi 25 mars 2014

Pourquoi je n'aime (décidément) pas (trop) le tirage au sort en politique


On me dit dans l’oreillette que, dans ma précédente chronique, je n’ai pas bien répondu aux défenseurs du tirage au sort. Tous ne proposent pas que quelques dirigeants soient tirés au sort (échec assuré), certains veulent plutôt une assemblée de gens tirés au sort. Arguments à l’appui :

1/ Puisqu’il y aura toute une assemblée, donc des dizaines ou des centaines de personnes, il y en aura bien des compétentes et des intelligentes dans le lot, et la discussion entre tout ce beau monde sera le meilleur moyen de faire émerger de bonnes idées.

2/ Contrairement aux élus, les tirés au sort ne peuvent pas travailler à la réélection de leur camp, et se consacrent donc à l’intérêt général.

3/ Comme l’assemblée est tirée au sort, les citoyens se méfient instinctivement d’eux, mais cette méfiance est salutaire car elle justifie le contrôle de l’institution et l’obligation pour elle de rendre des comptes aux citoyens, pendant leur mandat ou à la fin de celui-ci.

4/ Parce qu’elle est donc étroitement contrôlée, encadrée, surveillée, elle ne se consacre pas à des intérêts particuliers, et (re)travaille donc à l’intérêt général.

C’est très séduisant sur le papier, mais je crains que ça ne méconnaisse deux choses.

a) Plus l’assemblée sera nombreuse, plus elle sera à même de faire émerger des idées, le nombre d’individus tendant a priori à compenser l’incompétence de la plupart. De nombreuses personnes, avec la diversité de leurs idées, de leurs histoires, de leurs expériences, de leurs croyances, pourrait être à même de faire émerger des idées. Mais, et c’est là le problème majeur, elle sera aussi moins à même de trancher : plus il y aura de personnes dans l’assemblée, plus il sera difficile de les mettre d’accord ou simplement de prendre une décision. La compétence et l’efficacité de l’assemblée tirée au sort seraient donc inversement proportionnelles. Un équilibre satisfaisant me semble difficile à trouver.

b) On croit souvent qu’un groupe sans hiérarchie officielle, affichée, fonctionne de manière horizontale, sans structures de pouvoir ou de domination. C’est faux, car c’est malheureusement contraire à la nature humaine. Quand les hiérarchies ne sont pas affichées, codifiées, données d’emblée, elles se récréent sous une forme officieuse qui n’est pas moins terrible. Dans une assemblée de gens tirés au sort, les rapports de pouvoir, de hiérarchie, de domination vont fatalement se recréer : il y aura ceux qui parleront plus fort, ceux qui seront de meilleurs orateurs, ceux qui seront plus sympathiques, ceux qui seront plus beaux, ceux qui seront plus cultivés, ceux qui seront plus charismatiques ; et il y aura les autres. Un fonctionnement prétendument horizontal recrée toujours de la verticalité, et parce que ces nouveaux rapports de pouvoir ne sont pas affichés, il est beaucoup plus difficile de les penser, de les dire, et donc de les contourner ou de les remettre en question. À ceux qui n’en seraient pas convaincus, je conseille la lecture des Dépossédés, d’Ursula Le Guin.

Bref, je préfère encore le système ardorien, qui est un système délibératif et participatif (à toutes les échelles, ce qui permet de faire émerger les idées) mais autoritaire (ce qui permet de trancher les débats et de prendre des décisions de manière efficace).

lundi 24 mars 2014

Municipales : le bon peuple a raison, le bon peuple a toujours raison


En salle de profs, croyez-moi, ça ne parle plus de la nullité crasse de la 2nde 19 ou de l’insolence sidérante du petit Karim Ousseni (ou du petit Kévin Vergel si on n’enseigne pas à Mayotte). Là, on est repassés aux choses sérieuses, aux grandes choses, on est remontés dans les hautes sphères de la politique et on parle des municipales. Les mines sont graves, soucieuses, cette abstention ! ces scores du FN ! Moi, je rigole comme un bossu.

Comment diable mes collègues peuvent-ils être encore surpris ? D’accord, les sondages nous avaient préparés à la claque, mais pas à son ampleur ; mais enfin, s’il y a des gens qui devraient pouvoir jouer les Pythies modernes, ce sont bien les profs ! Ceux qui, aujourd’hui, restent chez eux les dimanches électoraux (et dont, pour cette fois, je précise que j’ai fait partie), ou qui vont voter FN, ont tous défilé dans nos classes. On les connaît, les futurs électeurs : ce sont nos élèves ! Tout le corps enseignant ou presque passe sa vie à se lamenter sur le niveau qui baisse, sur les élèves qui ne savent plus écrire, pour qui un livre est un objet aussi exotique qu’un billet de 500 euros, l’attrait en moins, sur leur incapacité incurable à faire preuve de recul, d’analyse, d’esprit critique, de rigueur ; comment s’étonnent-ils ensuite que ça donne des électeurs qui élisent ou réélisent Copé, Woerth ou Briois dès le premier tour ? Qu’est-ce qu’ils croient, que le bac qu’on leur offre leur confère à tous, subitement, une intelligence et une culture politique hors du commun ?

Il y a quelques années, j’avais une collègue nettement plus lucide que la moyenne. Une prof de lettres classiques – ça doit aider. On parlait du vide sidéral qui semblait s’étendre entre les deux oreilles de Sarkozy, et on en était venus à l’idée qu’un type qui s’exprimerait comme Mitterrand ne pourrait plus être élu dans les années 2010. Mais pour elle, c’était normal. Elle disait que, le peuple étant largement con, il était légitime qu’il fût gouverné par un con à son image. Parce que les intellectuels étaient une minorité, elle aurait trouvé anormal qu’ils se trouvassent au pouvoir. Je ne peux pas dire que j’approuve ses conclusions, mais au moins je dois lui reconnaître ceci : c’est une des très rares démocrates cohérentes qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Parce qu’en général, les gens sont démocrates, mais pas trop quand même : tant que le peuple vote comme eux, tout va bien, la Justice, le Droit et la Démocratie triomphent ; mais dès que le peuple vote autrement, c’est fini, tout part à vau-l’eau, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche, donc il faut trouver des coupables.

Évidemment, ce n’est jamais, jamais la faute du peuple, ça ne se peut pas. Le peuple a raison ; le peuple a toujours raison ; le peuple a toujours raison, même quand il a tort, d’ailleurs il ne peut pas avoir tort. Sinon, ça conduirait à remettre en cause le système démocratique lui-même, or c’est forcément Le-Souverain-Bien. Si le PS (le centre-droit), l’UMP (la droite dure) et le FN (la droite qui pourrait nous faire regretter même Copé) se partagent joyeusement les voix et les pouvoirs, c’est à cause d’un autre ennemi.

Mais alors qui ? Les médias servent souvent de bouc émissaire. D’abord, on les accuse de mentir, d’être stupides, de mal évaluer les phénomènes. Hier, par exemple, plein de gens très bien de ma connaissance jouaient aux trois petits singes en se répétant comme un mantra que non non, tout va très bien, madame la marquise, le FN ne progresse pas, c’est du pipeau, c’est les journaleux qui montent ça en épingle tellement ils sont cons tellement ils ont rien à dire tellement ils veulent le retour de Sarko, ah les chiens.

Si d’aventure on leur montre que, ben si, le FN progresse, qu’il progresse vraiment, nos petits singes ont encore moyen de se retourner contre les médias, puisque si le FN progresse, c’est parce qu’ils ont « banalisé leur discours » (et si les médias ont banalisé le discours du FN, à ton avis, ce n’était pas un peu parce qu’il se banalisait déjà très bien tout seul dans la population ? ah non ? ah bon, c’est un complot alors, je ne vois plus que ça.)

Autre coupable tout désigné : les politiciens eux-mêmes, puisqu’ils dégoûtent les gens en étant tous pourris. C’est vrai qu’ils sont très pourris, rien à redire là-dessus. Mais je répondrai quand même deux choses. La première, c’est que le pourrissement des élites est, à mon avis, une conséquence naturelle et malheureusement inéluctable du système démocratique lui-même. La seconde, c’est que si, par dégoût de gens malhonnêtes et inefficaces, le peuple vote pour des gens qui ne seront pas plus honnêtes ni plus efficaces, mais qui en plus seront dangereux, ce n’est pas franchement une preuve de son intelligence ni de sa compétence politique.

D’autres pointent le manque d’éducation : si le peuple était éduqué, il voterait bien (bien = comme le locuteur, suivez un peu, bordel !). Et si ma tante en avait, ce serait mon oncle. Peut-être faudrait-il s’interroger un peu sur la seule possibilité d’entraîner une large majorité de la population vers l’intelligence politique. Perso, j’en doute.

Enfin, dernier coupable idéal : le Système, qui ne serait – admirez l’astuce ! – pas assez démocratique. Tadaaam !!! Les gens de gauche ont piqué leur argument principal aux libéraux : si tout va mal, ce n’est pas à cause de la démocratie, non, c’est justement parce qu’on n’aurait pas assez de démocratie. Bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est parce qu’on est au milieu du gué qu’on a encore les pieds mouillés.

Alors évidemment, on leur demande que faire pour rendre le système plus démocratique et meilleur. Assez peu (c’est rassurant) proposent une démocratie directe, tant ils voient bien qu’à 65 millions, elle serait complètement inapplicable. Il y en a bien qui proposent plus de proportionnelle, parce que de toute évidence ce serait plus démocratique, mais les expériences malheureuses de la IVe République ou même de l’Italie actuelle refroidissent un peu les enthousiasmes : on sent revenir le régime des partis, les petits arrangements, le blocage perpétuel. Alors arrive la vraie grosse bonne idée : le tirage au sort. De toute évidence, c’est ce qui est le plus démocratique possible, bien plus encore que la proportionnelle. Plus de partis, plus de représentants, plus d’intermédiaires, et, par les lois de la statistique et des probabilités, des dirigeants vraiment représentatifs de leurs administrés.

Bon. À ce stade, j’en reviens au début de ce billet : pour voir défiler les futurs citoyens, je n’ai pas franchement envie, à vrai dire, qu’on tire au sort ceux qui vont décider des lois ou les faire appliquer. Mais ça, c’est chacun qui voit.

Un dernier mot pour finir. Les Grands Démocrates qui-veulent-réformer-pour-aller-vers-encore-plus-de-démocratie ont souvent un exemple qu’ils ressortent à tire-larigot, qui est un peu leur terre promise où coule (ou plutôt coulait) le lait et le miel : Athènes au Ve siècle av. J.-C. Je devrais me réjouir : tout ne se perd pas dans nos cours de 6e et de 2nde. Mais il faut quand même rappeler aux apologistes d’Aristote et de Périclès deux ou trois faits historiques.

Le premier, c’est que la démocratie athénienne n’était que partiellement directe. Les lois étaient certes votées par l’Ecclésia, mais elles étaient préparées par un conseil, la Boulè, qui ne laissait pas passer n’importe quoi. Un citoyen ne pouvait pas se lever et proposer une loi n’importe comment.

Le deuxième, c’est que la démocratie athénienne était tout ce qu’il y a de plus ploutocratique : les riches y étaient extrêmement favorisés. On tirait au sort, certes, mais on tirait au sort parmi les volontaires de plus de 30 ans, et c’étaient les riches, plus libres de leur temps, qui se portaient presque toujours volontaires. D’autant que certaines magistratures, si elles rapportaient du prestige, n’étaient pas rémunérées et pouvaient même être extrêmement coûteuse, ce qui les réservait de facto à l’élite économique de la société. Quant aux postes de réel pouvoir, en particulier les stratégies, elles faisaient l’objet d’élections, donc les riches y retrouvaient automatiquement tous leurs avantages.

Tout cela permet de régler le troisième point, celui du tirage au sort : il était limité aux volontaires, il ne concernait pas les postes de pouvoir. Autrement dit, les Athéniens avaient bien compris qu’on n’aimerait pas vivre dans une société qui tirerait vraiment les dirigeants au sort.

samedi 22 mars 2014

Sarkozy est (toujours) un bouffon


J’avais consacré une de mes premières chroniques sur ce blog à la manière dont Sarkozy était passé du « Grenelle de l’environnement » à l’idée que l’environnement, « ça commen[çait] à bien faire », prouvant ainsi son absence totale de convictions fortes sur le sujet et sa ressemblance frappante avec une girouette. À l’époque, ses pitreries étaient d’autant plus comiques que, s’il était encore au pouvoir, on avait bon espoir que ça ne durerait pas.

Maintenant qu’il n’y est plus, mais qu’il espère bien y revenir, sa bouffonnerie ne me fait qu’à moitié sourire, son taux de popularité restant suffisamment haut pour être préoccupant. Mais tout de même, sa lettre ouverte aux Français (ou en tout cas aux lecteurs du Figaro) est un morceau de bravoure qui mérite quelques applaudissements. Je passe sur la comparaison de la France de 2014 avec l’Allemagne de l’Est pendant la guerre froide, et sur son rapprochement de nos juges avec les espions de la Stasi ; visiblement, au lycée, le petit Nicolas séchait les cours d’histoire et préférait aller au café avec ceux qui parlent de « dictature socialiste » (quand je dis à mes élèves qu’ils doivent apprendre leurs définitions…), voire de « totalitarisme » (ce qui les place quelque part entre l’ignorance, triste mais excusable, et le delirium tremens).

J’en viens directement à mon passage préféré, celui où M. Sarkozy se plaint que snif, snif, on a mis ses téléphones sur écoute, ses deux téléphones, ma bonne dame, si vous pouvez le croire, même celui qu’il avait sous un faux nom, et qu’il n’y a plus de vie privée dans ce pays ; on pourrait le croire tenté d’ajouter que si ça continue, il va partir en Russie, avec son pote Depardieu, où là, au moins, on respecte les honnêtes gens.

En lisant ça, je crois que, à mon corps défendant, j’ai dû faire exactement la tête de Nabila : nan mais allô quoi ! allô quoi !

En 2009, en plein quinquennat Sarkozy, 100 000 écoutes étaient pratiquées en France, ce qui représentait une multiplication par 4 depuis 2001. En 2012, il y a eu 650 000 réquisitions auprès des opérateurs téléphoniques, que ce soit pour des contrats, des appels, des SMS (contenus ou métadonnées), ce qui représentait une hausse de 44% par rapport à 2006. Pardon, mais qui a été au pouvoir en France de 2001 à 2012 ? La droite, il me semble ; et Sarkozy, en tant que ministre de l’Intérieur, puis en tant que Président de la République, ne peut qu’avoir joué un grand rôle dans cette inflation des écoutes et de l’intrusion des policiers et des juges dans l’intimité de gens.

Alors quoi ? Comment un des architectes de cette politique sécuritaire qui tend à ruiner peu à peu notre vie privée peut-il oser se plaindre d’en être la victime ? Aurait-il lancé, avec Copé, un grand jeu concours intitulé « On ose tout, comme ça on nous reconnaîtra » ? Si c’est le cas, c’est perdu d’avance ! Copé a des années-lumière d’avance, surtout depuis que ressortent ses propres casseroles.

Au fond, tout est là : les partisans de la surveillance à outrance espèrent toujours qu’ils passeront au travers des mailles du filet. Bon. Ils sont malhonnêtes, hypocrites, partisans du deux poids, deux mesures. C’est moche, mais on est habitué. Ce qui en dit long, en revanche, sur l’état de décrépitude de l’opinion publique et du niveau politique, c’est qu’ils osent l’assumer de manière aussi visible.

vendredi 7 mars 2014

À bas les professions libérales : traitons les médecins comme des sages-femmes


Pas contentes, les sages-femmes. Elles ont bien compris, dans l’ensemble, qu’avec son « statut médical » qui n’est quand même pas le statut de « praticien hospitalier » qu’elles réclament, Marisol Touraine, le ministre de la santé, les balade allègrement. Elles se doutent bien, en particulier, que de l’augmentation salariale qu’elles espéraient, elles ne verront pas trop la couleur. Mais aussi, qu’est-ce qu’elles croyaient ? Le point d’indice des fonctionnaires est bloqué depuis Sarkozy, c’est la crise (ma bonne dame), et elles s’imaginaient qu’on allait leur donner subito le salaire d’un médecin ? Soyons sérieux.

Cela étant, leurs revendications sont-elles injustes ? Non, au fond. Comme les médecins, elles peuvent prescrire, disent-elles ; elles demandent à être traitées comme les médecins. On peut les comprendre.

Pour ma part, je ne crois pas qu’il faille traiter les sages-femmes comme les médecins ; je crois plutôt qu’il faudrait traiter les médecins comme des sages-femmes. Transformons les médecins en fonctionnaires ! À dire vrai, ils en ont déjà tous les avantages. Qui paye les médecins ? Certainement pas leurs patients : c’est la Sécurité sociale, donc l’État. Qui leur assure un emploi sans aucun risque, en parfaite sécurité, et la rente perpétuelle de leur salaire ? L’État. Idem pour les pharmaciens, d’ailleurs.

Puisque ces gens ont tous les avantages de la fonction publique, que n’en ont-ils les inconvénients ? Les salaires encadrés par une grille, les horaires imposés, et surtout la mutation sur un lieu déterminé en fonction de la nécessité du service. Les médecins sont payés par l’État, mais en tant que profession libérale, ils peuvent s’installer où ils veulent ; et après, on s’étonne qu’il y ait des déserts médicaux. Cette blague ! Si on laissait les profs s’installer où ils veulent, où ils trouvent des élèves, il y aurait aussi des déserts éducatifs, vous pouvez m’en croire.

Les médecins n’ont aucune raison de rester une profession libérale. Faisons d’eux des fonctionnaires, ou plutôt forçons-les à assumer leur statut de fonctionnaires ; et, pour faire bonne mesure, transformons toutes les cliniques privées en hôpitaux publics. On réglerait d’un coup bien des problèmes, et tout particulièrement les grandes inégalités devant la santé : inégalités entre les déserts médicaux et les régions où il y a tant de médecins que les jeunes ont parfois du mal à trouver leur patientèle ; inégalité entre les plus riches, qui peuvent s’offrir le luxe des médecins non conventionnés ou des cliniques prestigieuses, et les autres. La consultation et les traitements seraient gratuits, on éviterait ainsi toute la lourdeur bureaucratique qu’impose le système de remboursement a posteriori par la Sécu et les mutuelles, et on ferait du même coup de belles économies.

Les médecins avancent, évidemment, tout un tas de raison pour rester libres de gagner plus d’argent. Je n’en ai jamais entendu une bonne. La qualité des services ? Que je sache, les juges, les professeurs, les policiers, les infirmiers, les procureurs, les soldats, les sages-femmes (justement) ne font pas spécialement du sale boulot, alors qu’ils sont fonctionnaires. Comme partout, il y a de bons profs et de mauvais profs, de bons flics et de mauvais flics, de bons médecins et de mauvais médecins : le statut n’a rien à voir là-dedans. Les exemples britannique et américain des années 1980 ont bien montré que la libéralisation des professions ou des services publics ne rendaient pas ces derniers plus efficaces. Bien au contraire, il faudrait peut-être se dire que ceux qui entrent dans cette profession pour l’argent qu’ils y gagneront ne seront pas forcément les meilleurs praticiens.

Et ce que je dis là vaut aussi pour bien d’autres professions libérales. Oui, vous, là, les avocats ! Vous croyez que je ne vous vois pas, à essayer de rentrer la tête dans votre robe, de vous cacher derrière un poteau pour éviter mon ire ? Vous non plus, vous n’avez aucun raison de rester une profession libérale ! Il faut une relation de confiance entre un avocat et son client ? Un avocat doit pouvoir refuser un client ? Pas de problème, on va vous pondre un décret sur mesure, tenant compte des besoins de votre profession ; ce n’est nullement incompatible avec un passage dans la fonction publique.

Je ne suis pas communiste. Je ne suis pas un partisan de l’État partout. Mais les hommes ont droit à un certain nombre de choses, dont une éducation, la sécurité, mais aussi les traitements médicaux, ou une défense en justice ; c’est le travail de l’État que de les leur fournir. Ce sont, tout simplement, des services publics ; il n’y a pas de raison que des services publics soient assurés par d’autres institutions que celles de l’État.

mercredi 5 mars 2014

Le dictateur et le champignon


Il y a des dictateurs qui sont de vrais dangers publics. Regardez Castro, il était sans doute très dangereux pour son peuple. Encore que… son régime, plein d’indéniables inconvénients, n’était pas dénué de quelques avantages compensatoires. Mais il y a pire : voyez Poutine, ou Ahmadinejad ! Il est vrai que ce ne sont pas d’authentiques dictateurs, des qui assument, mais seulement des gens qui se sont portés au pouvoir lors d’élections un peu douteuses.

Cela dit, le monde est plein de chefs d’État ou de gouvernement, démocratiquement élus, qui ne sont pas plus sages. Ainsi, Tony Abbott, conservateur premier ministre australien, demande très officiellement le retrait du label « Patrimoine mondial de l’UNESCO » à plus de 70 000 hectares de forêt en Tasmanie. Pour se faire élire, il a également promis de supprimer la taxe carbone, votée par le précédent gouvernement travailliste. Et pour montrer qu’il ne plaisantait pas, il a donné, en décembre dernier, son feu vert à l’extension d’un port d’exportation du charbon (du charbon, en plus…) qui menace la barrière de corail. Le personnage est campé.

D’Abbott ou de Castro, qui est le plus fou ? Qui est le plus dangereux ? Détruire les océans, favoriser le réchauffement climatique, abattre des forêts, tout cela a des conséquences pour l’humanité tout entière. Quand il saccage la Tasmanie, c’est très triste pour la Tasmanie, mais cela va beaucoup plus loin, et c’est l’avenir des petits Français, des petits Japonais, des petits Ougandais que M. Abbott met en danger.

Les exemples similaires, bien sûr, sont légions. Il y en a en fait à peu près autant que de gouvernements élus, tant il est vrai que ceux à qui nous avons confié la charge du monde n’ont aucune vision au-delà du prochain renouvellement électoral, et ne sauraient donc se préoccuper réellement d’écologie.

La conclusion est très simple : c’est que le processus démocratique n’est pas forcément le meilleur moyen de mettre au pouvoir les gens les plus compétents. C’est certainement le cas par temps calme ; mais dans la grave crise que nous traversons, et tout particulièrement dans la crise écologique, qui impose des décisions de très long terme, forcément impopulaires, la démocratie n’est pas une solution, c’est un problème.

Je n’appelle évidemment pas à la dictature, moins encore au totalitarisme. Mais c’est une illusion totale que de croire que nous serions enfermés dans une alternative binaire entre d’un côté la démocratie et ses bienfaits, et de l’autre une abominable dictature. Il y a une infinité de régimes politiques possibles, dont la plupart n’ont jamais été expérimentés. On peut très bien concevoir, comme le fait Tol Ardor, un régime autoritaire mais constitutionnel et protecteur des droits de l’homme, en plus de ceux de la nature.

Combien faudra-t-il de gouvernements démocratiquement élus,  et pourtant criminels – je pèse le mot – par leur non-respect de notre planète, pour que s’en aperçoivent ceux qui ont conscience de l’enjeu environnemental ?

lundi 24 février 2014

L'Ukraine, ou l'erreur de Churchill


Winston Churchill disait que la démocratie, c’est quand on sonne chez vous à six heures du matin et que c’est le laitier. Bien meilleur que son autre citation, pourtant plus connue, selon laquelle la démocratie serait « le pire des régimes politiques à l’exception de tous les autres ».

Churchill a fait école. Beaucoup de gens, y compris ceux qui sont censés avoir un peu réfléchi à la question, confondent presque entièrement démocratie (c’est-à-dire souveraineté populaire, concrètement pouvoir décisionnel dévolu à la majorité), citoyenneté (c’est-à-dire participation des individus à la vie politique), séparation des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) et droits de l’homme. Or, toutes ces notions sont nettement séparées.

L’histoire le manifeste clairement. Ainsi, l’Empire romain offre un exemple parfait de citoyenneté sans démocratie : les citoyens de l’Empire avaient bel et bien une participation à la vie de la Cité, même si cette participation était réduite, soit qu’elle soit purement consultative (l’empereur prenait, in fine, toutes les décisions essentielles), soit qu’elle soit restreinte à l’échelle locale. De la même manière, des textes fondateurs des Droits de l’Homme tels que l’Habeas corpus (1679) ou le Bill of rights (1689) ont été adoptés dans l’Angleterre du XVIIe siècle, une monarchie certes parlementaire, mais certainement pas démocratique. Enfin, dans notre Ve République française, le pouvoir judiciaire jouit d’une certaine indépendance (relative, puisque le parquet reste inféodé à l’exécutif) ; en revanche, pouvoir exécutif et pouvoir législatif y sont complètement mélangés au profit du premier. Le Parlement est devenu une simple chambre d’enregistrement, et c’est le gouvernement qui a l’essentiel du contrôle de la production de la loi (large maîtrise de l’ordre du jour, possibilité de présenter des projets de loi moins modifiables que les simples propositions de loi émanant des parlementaires, pressions des partis, donc de l’exécutif, sur les parlementaires, etc.). Alors qu’on pourrait parfaitement, à l’inverse, imaginer un système autoritaire dans lequel les trois pouvoirs seraient autant, si ce n’est davantage, séparés.

Nous ne sommes donc pas face à une alternative binaire, simpliste, entre d’un côté la citoyenneté et les droits de l’homme en démocratie, et de l’autre la dictature ; nous avons le choix entre une multitude de régimes politiques, dont beaucoup n’ont jamais été expérimentés seulement.

Mais s’ils ne sont pas structurellement liés, on va me dire que la démocratie favorise grandement citoyenneté et respect des droits de l’homme. Sans doute, il y a du vrai là-dedans ; l’histoire, là encore, ne permet guère d’en douter. On ne peut que constater qu’historiquement, les droits de l’homme ont progressé à peu près en même temps que la démocratie. Et je ne nie pas qu’un régime monarchique comporte certains risques de dérives dont la démocratie est exempte.

Mais enfin, la démocratie aussi a ses risques ; le tout est de savoir s’ils sont plus ou moins terribles que ceux des autres régimes. Je crois, pour ma part, qu’un régime autoritaire pourrait parfaitement (et c’est ce que propose Tol Ardor) assimiler l’essentiel des indéniables avancées de l’humanisme, des Lumières et de la révolution française, bref de ce qu’on pourrait appeler la modernité. Et je crois que par ailleurs, la démocratie est tout à fait capable de fouler aux pieds les principes mêmes qu’elle prétend mettre au-dessus de tout.

Pour en juger, point n’est besoin de convoquer l’Histoire, de montrer Pétain ou Hitler recevant légalement les pleins pouvoirs des Parlements de leurs pays respectifs ; l’actualité offre ample matière à réflexion. La France vient d’étendre la censure privée sur Internet. On sait qu’Israël garde, ou a gardé, des prisonniers qui n’avaient pas été jugés. On sait que les États-Unis ont torturé des prisonniers, ou les ont fait torturer par des régimes amis (amis de qui ? de quoi ?).

Il me semble que la crise ukrainienne apporte, elle aussi, de l’eau à mon moulin. Il va sans dire que je soutiens sans réserve aucune le peuple ukrainien. Ianoukovitch était une graine de tyran qui ne pouvait pas rester au pouvoir. Les lois qu’il a tenté de faire passer, et qui ont justement été à l’origine de la révolution et de sa chute, piétinaient les libertés fondamentales et étaient clairement injustes.

Mais ces lois, qui les a votées, puis promulguées, si ce n’est une Assemblée élue et un président élu ? La révolution est certes populaire ; mais il reste à prouver qu’elle soit démocratique. Les Russes ne vont pas reconnaître la légitimité du nouveau régime, et d’un point de vue strictement juridique, on les comprend. Quelle aurait été la réaction d’un chef de l’exécutif en Europe de l’Ouest face à des manifestations comparables pour exiger son départ ? Les mêmes, exactement les mêmes. Si de telles émeutes avaient eu lieu en France pour exiger le départ de Nicolas Sarkozy, l’ancien président aurait lui aussi dénoncé une tentative de coup d’État, un scandale antidémocratique, le règne de la rue et du terrorisme.

François Hollande ferait la même chose aujourd’hui : il soutient le peuple ukrainien, parce qu’il estime que sa révolte était juste, parce qu’il estime que les lois de Ianoukovitch étaient injustes ; mais si j’estime, moi, que le pacte de responsabilité est une injustice profonde, acceptera-t-il que j’enflamme des barricades en plein Paris ? Si ceux qui ont manifesté contre le mariage pour tous, ou ceux qui manifestent contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, usaient des méthodes des manifestants ukrainiens, Hollande agirait à peu de choses près comme le président ukrainien ; seulement, il userait sans doute moins de la violence directe, afin de moins enflammer la rue, se contentant d’arrêter massivement les manifestants pour les faire juger et les mettre hors d’état de nuire. Bref, il ne serait rien d’autre qu’un Ianoukovitch plus intelligent et donc qui aurait plus de chances de succès.

Ce n’est donc pas la démocratie qui a empêché que les libertés fondamentales fussent écrasées en Ukraine ; bien au contraire, la démocratie est exactement ce qui a menacé les libertés fondamentales, puisque toutes les lois liberticides ont été votées et appliquées de manière parfaitement démocratique. Et ce qui a sauvé la situation, ce n’est certainement pas la démocratie, c’est la rue, autrement dit la force. Ce qui a permis de rétablir les libertés fondamentales, ce n’est en rien la démocratie, c’est simplement un rapport de forces.

Or, un tel rapport de force est beaucoup plus facile à gagner pour un État moderne, car les moyens techniques dont disposent les autorités rendent toute révolte toujours plus difficile (à tel point qu’il est même surprenant de voir qu’il y en a toujours qui aboutissent, même si on ne sait pas trop à quoi elles aboutissent). Ces moyens techniques sont bien plus significatifs que la nature du régime : l’exemple ukrainien (et il y a eu d’autres cas comparables dans d’autres pays d’Europe) montre qu’une démocratie peut parfaitement dériver vers des restrictions intolérables des libertés ; et en fin de compte, pour réduire les libertés fondamentales, un État démocratique et industriel sera beaucoup plus efficace, pour notre malheur à tous, qu’un État autoritaire mais ayant des moyens techniques réduits.


Sans l’ombre d’un doute, la démocratie était le meilleur régime possible en Occident durant les deux derniers siècles ; mais ce n’est pas pour autant qu’elle serait toujours et en tous lieux le régime le plus protecteur des citoyens et de leurs droits. Pour nous, dans l’avenir, elle pourrait même bien devenir le meilleur des régimes possibles, à l’exception de beaucoup d’autres.

mardi 11 février 2014

Militants de la cause animale de tous les pays, unissez-vous !

« Les arbres et les herbes et toutes les choses qui poussent
ou qui vivent sur la terre n’appartiennent qu’à elles-mêmes. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux,
Livre I, Chapitre 7 : « Dans la maison de Tom Bombadil »


C’est assez rare pour être signalé : ces dernières semaines, les animaux ont un peu fait la une de l’actualité. Aucun événement majeur, aucune révolution, mais une succession de petits faits révélateurs d’évolutions et, bien sûr, de blocages.

À New York, on vient de démanteler un vaste réseau de combats de coqs. C’est une bonne nouvelle ; la mauvaise, c’est que ces combats sont toujours populaires : les policiers ont récupéré des centaines de coqs entassés dans des cages à Brooklyn, et plus de 3000 animaux dans un élevage du nord de l’État de New York. Les spectateurs paient 40$ pour assister à un combat, certains parient jusqu’à 10 000$ sur son issue.

En France, Farid Ghilas a été condamné à un an de prison ferme pour avoir torturé un chaton et posté sur Facebook la vidéo de son exploit. Là encore, bonne nouvelle – les actes de cruauté envers certains animaux sont de moins en moins tolérés par la justice – et mauvaise nouvelle – des gens sont encore capables de faire souffrir un animal par pur sadisme, et de le montrer au public, comme si c’était absolument normal, voire drôle. Même la bonne nouvelle doit être nuancée, d’abord parce que cette condamnation risque de rester un cas isolé (d’autant qu’elle peut encore être adoucie en appel), et surtout parce que ce que la justice condamne, c’est l’acte de barbarie envers un animal domestique ou apprivoisé – les autres, vous pouvez toujours leur faire à peu près ce que vous voulez, et en droit français, les animaux sont toujours considérés comme des biens.

Ces deux épiphénomènes ne sont qu’une miette de glace sur l’immense iceberg de la souffrance que nos sociétés imposent aux animaux. Cette montagne de tortures commence peu à peu à sortir du brouillard où l’avaient noyée les industriels qui l’ont mise en place et en vivent. Le grand public découvre, petit à petit, à quel point elle est sanglante. Des films comme Blackfish ou Océans dénoncent, pour le premier, les conditions de vie des épaulards en captivité, et pour le second, le traitement réservé aux requins pêchés pour leurs ailerons – la scène dans laquelle on voit un requin encore vivant couler à pic après qu’on lui a coupé son aileron est proprement insoutenable. Sur YouTube, on ne compte plus les films qui montrent, souvent crûment, les conditions de vie des animaux élevés à des fins alimentaires.

Les industries qui profitent de cette barbarie résistent, bien sûr. En juillet dernier, deux élevages de poules pondeuses en batterie ont fait condamner l’association L214 pour avoir filmé clandestinement, puis diffusé, des vidéos qui prouvaient qu’ils ne respectaient même pas la législation en vigueur, pourtant très insuffisante. Ce type de poursuites n’est pas rare, et leur but est très clair : empêcher que le public se rende compte, de visu, de l’horreur de l’élevage industriel et intensif.

C’est une évidence : les gens qui gagnent des millions sur la souffrance animale, tout comme ceux qui en ont fait leur loisir, vont se battre jusqu’au bout pour que les gens en sachent le moins possible et pour que les législations ne changent pas. Mais même le grand public peine parfois à percevoir l’importance de ce combat : ainsi, le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig, s’étonne dans un billet de son blog que des intellectuels français n’aient, je cite, « rien d’autre à se mettre sous la dent » que la protection des animaux, et les accuse, en menant ce combat, d’être « au ras du sol » (sic !). D’où la nécessité impérieuse pour les défenseurs de la cause animale de contre-attaquer, et d’être efficaces dans la contre-attaque.

Je l’ai dit plusieurs fois, ici ou ailleurs : je ne suis pas végétarien, et je considère que toutes les espèces vivantes, y compris l’homme, ont le droit de tuer dans certains cas, et l’alimentation fait partie de ces cas. Véritablement biocentriste, et non pas « animalo-centriste », je ne considère pas que la vie des animaux vaille davantage que la vie des plantes, et je ne trouve donc pas l’argument éthique convaincant pour cesser de les tuer pour leur viande, leur cuir etc.

Pour autant, il est clair que nous devons absolument évoluer sur deux points. Le premier est quantitatif : il y a urgence à diminuer notre consommation de viande, tout simplement parce qu’élever des animaux est écologiquement bien plus coûteux que de faire pousser des végétaux.

Le second, de loin le plus important, est d’ordre qualitatif : je ne considère pas que tuer des animaux soit forcément immoral, en revanche, les faire souffrir inutilement l’est à l’évidence. Les conditions d’élevage, de transport et d’abattage actuelles ne sont pas « cruelles » : elles sont abominables, monstrueuses, épouvantables, innommables, glaçantes d’horreur. En fait, il m’est impossible de trouver les mots justes pour les décrire, tant elles dépassent les réalités que le langage transmet ordinairement. Le problème n’est pas dans le fait d’élever ou de tuer des animaux ; le problème, c’est de les élever et de les tuer de manière industrielle, donc dans un unique souci de rentabilité et d’efficacité, sans prendre en considération qu’il s’agit d’être vivants, conscients, sensibles et ayant des droits.

Comme Tol Ardor le dénonce depuis le début, c’est l’industrie et la technique sur laquelle elle repose qui est à la base du mal : la même industrie et la même technique qui, par ailleurs, détruisent les écosystèmes naturels, réchauffent la planète et donc condamnent à mort les animaux incapables de s’adapter ; les conditions d’élevage et de mise à mort des animaux destinés à l’alimentation d’une part, la destruction des écosystèmes et donc des animaux sauvages d’autre part, ne sont que deux aspects du même problème.

Face à cela, que faire ? D’abord, s’unir. Les défenseurs des animaux (associations et individus) sont faibles d’abord de leurs divisions, qui entraînent manque d’efficacité, de visibilité médiatique et de crédibilité. Les industriels du secteur agro-alimentaire, les chasseurs, les défenseurs du foie gras et de la corrida sont beaucoup plus unis que nous ; tant qu’il en sera ainsi, ils seront les plus fort.

L’obstacle à cette union, c’est que les militants de la cause animale ont souvent le plus grand mal à surmonter leurs divisions. Elles sont nombreuses, et lourdes, et il ne sert à rien de les nier ou de les minimiser. La plus importante et douloureuse sépare ceux qui sont végétariens, végétaliens ou vegans de ceux qui ne le sont pas. Les premiers ont souvent le plus grand mal à laisser aux « carnivores », aux « viandards », aux « mangeurs de cadavres » une place à leurs côtés. Presque toujours renvoyés à une incohérence mal démontrée ou à leur prétendu égoïsme, ils sont, au mieux, acceptés comme supplétifs, pour faire nombre, et tenus de se taire. Rares sont ceux qui acceptent de tendre la main, de laisser un espace de parole, bref qui tolèrent vraiment la différence. La seconde fracture (qui ne recoupe pas la première) sépare (grosso modo) les biocentristes, ou au moins les « animalo-centristes », de ceux qui considèrent que les animaux n’ont aucune valeur morale intrinsèque, mais qu’il ne faut pas les torturer car cette torture dégrade l’homme et la société qui la pratiquent.

Ces fractures ne sont plus de simples désaccords. Entre militants de la cause animale, elles ont donné lieu à des attaques souvent très violentes, à des rancœurs nombreuses, à de véritables haines parfois. Mais je continue à croire qu’il est possible de les dépasser, et que les défenseurs des animaux sauront prendre conscience de l’urgence de s’unir et donc, nécessairement, d’accepter entre eux certaines différences.

Comment ? L’idéal, bien sûr, serait de parvenir à mettre en œuvre une grande confédération des associations de protection des animaux, ouverte également aux simples particuliers. Cette confédération serait assise sur une charte la plus consensuelle possible, ce qui lui permettrait de réunir largement, en laissant à chaque partenaire sa pleine indépendance, et en traitant chacun à égalité. Mais ça a déjà été tenté, et pour l’instant, ça ne marche pas. Le Réseau Animavie, que Tol Ardor a rejoint (et nous continuerons à les soutenir), était un bel essai, qui a malheureusement explosé en plein envol justement sur cette question du végétarisme. La Fédération Française de Protection Animale ne semble pas non plus avoir beaucoup de succès.

En attendant cette confédération, pour laquelle nous continuerons à nous battre, sans doute est-il réaliste de se réunir, dans un premier temps, autour d’objectifs plus concrets, plus immédiatement et plus facilement réalisables. Une priorité devrait être de changer le droit français, afin que les animaux – tous les animaux – soient mieux protégés et qu’ils cessent d’être considérés comme des objets. Ainsi, Tol Ardor propose une Déclaration des Droits des Êtres Vivants (largement appuyée sur la Déclaration des Droits de l’Animal de 1978) que nous pensons consensuelle et largement acceptable.

Dans une optique légèrement différente, Jean-Pierre Marguénaud, professeur de droit à l’université de Limoges, a publié dans le dernier numéro de la Revue Semestrielle du Droit Animalier (p. 179) une proposition de réforme du statut de l’animal ; cette proposition est officiellement soutenue par seize associations, dont Tol Ardor. C’est évidemment insuffisant. Il est donc essentiel de diffuser ces textes et de les faire connaître le plus largement possible. Envoyez-les à vos carnets d’adresses, aux représentants des associations que vous connaissez, à vos représentants politiques, aux élus, partagez-les sur les réseaux sociaux. Ils représentent une opportunité précieuse pour les défenseurs de la cause animale de se réunir au-delà de leurs divergences et de leurs clivages, sur des propositions concrètes et ne nécessitant pas une lourde structure.

La formule peut sembler pompeuse ou usée, mais elle est plus jamais d’actualité : militants de la cause animale de tous les pays, unissez-vous !