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jeudi 25 juillet 2019

Une droite vraiment de droite


J’ai déjà dit ici et là qu’à mon sens la gauche, la droite et l’extrême-droite étaient principalement séparés[1] par la valeur qu’elles mettaient au cœur de leur action politique : la gauche défend avant tout l’égalité, la droite défend avant tout la liberté, l’extrême-droite défend avant tout l’identité[2]. Les évolutions politiques récentes, aussi bien en France qu’en Angleterre, me semblent confirmer cette hypothèse.

En France, c’est peu de dire que l’arrivée de Macron au pouvoir a clarifié les choses et épuré la droite. Le Président est en effet, selon ma définition, et si on retire le rideau de fumée des prises de position purement électoralistes pour s’intéresser à ce qu’on peut connaître ou deviner de ses convictions personnelles, une incarnation presque chimiquement pure de la droite. Macron n’est pas seulement pour les libertés économiques – du patron de virer ses employés comme bon lui semble, de l’entreprise d’accorder des salaires himalayens et des parachutes en platine massif, etc. –, il est également pour les libertés sociales : le mariage homo, la PMA, la GPA, il est au fond très pour. Il est probablement pour le clonage humain, au fond de lui, même s’il sait qu’il ne peut pas trop le dire.

On m’objectera que Macron fait bien peu de cas de nombreuses libertés, en particulier des libertés les plus fondamentales et des libertés politiques, et qu’il fait preuve d’un autoritarisme en apparence bien peu compatible avec une mise au pinacle de la notion de liberté. Mais c’est ne pas comprendre qu’en réalité, l’autorité n’est nullement l’apanage d’un pan ou d’un autre de l’échiquier politique et idéologique. Elle n’est pas plus une valeur réellement portée par un camp ou l’autre, même si elle peut être affichée comme telle pour des raisons électoralistes : elle est un mode d’action politique que n’importe qui peut utiliser. Historiquement, elle a été l’arme et le moyen aussi bien de la gauche (qu’on pense, si on refuse à Staline le qualificatif de « gauche », à la Terreur révolutionnaire) que de la droite et de l’extrême-droite. En ce sens, l’autoritarisme de Macron n’est pas très éloigné de celui de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », même si chez lui il faut comprendre : pas de liberté pour ceux qui combattent la liberté du patron de ne pas payer d’impôt ou celle du promoteur de construire un nouvel aéroport.

Inversement, la droite représentée par Wauquiez et Bellamy, c’est-à-dire celle qui s’est fait laminer aux élections présidentielles puis européennes, ce n’est, contrairement à ce que ses leaders voudraient faire croire, pas du tout une « vraie droite », une « droite forte », une droite qui s’assumerait plus que celle de LREM ; bien au contraire, c’est une mélange bâtard entre la droite par essence libérale et l’extrême-droite par essence identitaire ; c’est une droite non épurée des scories de l’extrême-droite qu’elle a ramassées en deux siècles d’existence. C’est en cela qu’on peut dire que nous vivons une époque de clarification politique et idéologique : aux présidentielles comme aux européennes, ceux qui étaient au fond pour la liberté ont voté Macron, et ceux qui étaient au fond pour l’identité ont voté Le Pen. Et ils ne sont plus qu’une poignée à essayer laborieusement – et sans grand succès – de faire vivre un mélange forcément difficile à doser, mais toujours sur le mode « je veux pouvoir virer mes ouvriers mais je ne veux pas que les pédés adoptent ». La Manif Pour Tous et les Veilleurs, pour impressionnants qu’ils aient été, n’ont pas représenté, contrairement à ce qu’espéraient leurs leaders, « l’émergence d’un nouveau peuple conservateur », mais bien les derniers feux de cette droite abâtardie. Leurs seules survie et renaissance possible – bien réelles, celles-ci, et dangereuses – se trouvent à l’extrême-droite, pas chez Sens commun.

Un peu partout en Europe, on observe des évolutions similaires. En Hongrie, en Pologne, en Italie, ce sont de véritables extrêmes-droites qui ont pris le pouvoir, c’est-à-dire des gens obsédés par la question et la défense d’une identité : refus de l’immigration, des sexualités et des modes de vie non conformes à ce qui était historiquement accepté, mise en avant des racines chrétiennes, etc.

On me dira que tous ces braves gens sont aussi très libéraux économiquement. Mais cela vient du fait que, à l’évidence, personne n’est jamais parfaitement pur d’un point de vue politique et idéologique : personne n’est uniquement pour l’identité ou uniquement pour l’égalité. Ce qui permet d’étiqueter les individus et les partis, c’est la valeur qu’ils font passer en premier, mais à l’évidence ces valeurs ne sont pas incompatibles en tout, et ce qui différencie les gens et les mouvements, c’est la hiérarchie qu’ils construisent entre elles. Jean-Marie Le Pen et sa fille sont tous les deux d’extrême-droite, alors même que le père était économiquement libéral à l’extrême, quand Marine est largement étatiste ; tous les deux placent l’identité au cœur de leur réacteur idéologique, mais pour la fille, qui vit le temps de l’intensification de la Crise, l’égalité a remplacé la liberté comme deuxième valeur. C’est d’ailleurs précisément ce qui la sépare de tout un pan de l’extrême-droite européenne.

Boris Johnson est la dernière illustration de mon propos. Très libéral économiquement, il l’est aussi, et c’est ce qu’on sait moins, sur bien d’autres sujets : favorable au mariage homo, mais aussi à l’immigration et au cosmopolitisme, il est ce qu’on appelle aux États-Unis un libertarien, c’est-à-dire, selon ma définition, l’incarnation de l’homme de droite. Dommage qu’il ne veuille pas rester dans l’Union européenne, il s’entendrait bien avec Macron.

Tout cela doit enfin nous faire réfléchir sur la notion de « conservatisme ». Pendant longtemps, ce terme a été revendiqué par la droite (Boris Johnson est d’ailleurs au Royaume-Uni le chef du parti « conservateur »), et s’opposait au « progressisme », revendiqué par la gauche. Les impasses de la notion de « progrès » l’ont progressivement vidée de son sens et de sa substance ; parallèlement, il y a longtemps que le changement et l’évolution par la casse (casse des services publics, casse du droit du travail, casse de la protection sociale et de l’État-providence, etc.) sont plutôt l’apanage de la droite, alors que ceux qui se revendiquent de la gauche cherchent plutôt à conserver des acquis existants. Ceux qui, d’après ma définition, sont presque purement de droite, comme Macron ou Johnson, ne sont certainement pas des conservateurs au sens traditionnel du terme, puisqu’ils cassent toutes les protections existantes en faveur d’un libéralisme économique le plus débridé possible, et que parallèlement ils veulent accorder de nouvelles libertés et de nouveaux droits comme la PMA. Le conservatisme, en ce sens traditionnel, était en fait cette droite pleine de scories de l’extrême-droite identitaire, cette droite qui est en train de disparaître (le retournement de veste de Guillaume Peltier en étant l’illustration la plus lumineuse).


En revanche, si le « conservatisme » n’a plus de sens en tant qu’il s’opposerait à une gauche « progressiste », il garde toute sa pertinence dans la nouvelle division et le nouveau combat qui se font jour, c’est-à-dire celui entre ceux qui veulent conserver les bases du Système actuel (qu’on peut à bon droit appeler « conservateurs ») et ceux qui veulent en sortir (et qu’on peut appeler « radicaux »). En ce sens, et au-delà d’un paradoxe qui n’est qu’apparent, les partisans du clonage humain, des OGM et de l’intelligence artificielle sont bien des conservateurs en ce qu’ils ne font que pousser à bout la logique du Système actuel, technicien avant tout, mais aussi capitaliste. C’est contre ces conservateurs, de droite comme de gauche, que nous, radicaux, et plus particulièrement écologistes radicaux, devons être prêts à mener la bataille.





[1] J’insiste sur le « principalement », parce qu’il s’agit évidemment d’une question d’une grande complexité, que j’avais un peu approfondie dans ce texte, pour ceux qui veulent lire quelque chose de plus long.
[2] Là encore, j’insiste sur le « avant tout » : la gauche n’est nullement ennemie de la liberté, mais quand les deux valeurs entrent en compétition, elle choisit l’égalité. Par exemple, restreindre la liberté du patron de licencier ses ouvriers ou de s’attribuer le salaire qu’il veut, au nom de l’égalité, sont des mesures de gauche. La droite, qui n’est pas par principe hostile à l’égalité, fait cependant des choix inverses, justement parce que la liberté lui semble plus importante.

vendredi 28 avril 2017

La peste et le choléra, ou La faute politique de Jean-Luc Mélenchon

Soyons bien clair, je n’aime pas Emmanuel Macron. Je n’aime pas bien l’homme, d’abord. Énarque, ancien haut fonctionnaire, et surtout ancien banquier d’affaires, il n’a pas grand-chose pour me séduire. Son passage chez Rothschild est des plus symboliques et des plus inquiétants. En 2011, je dénonçais ici même le fait que Goldman Sachs était au pouvoir ; comme quoi certaines choses ne changent pas. La seule chose que j’apprécie chez lui, sans que ça me rassure vraiment d’ailleurs, c’est qu’il est homme de culture – l’un des deux seuls de cette présidentielle, avec Jean-Luc Mélenchon.

J’aime encore bien moins le programme qui va avec le personnage. Austérité, réduction du nombre de fonctionnaires, casse du service public, complaisance fiscale envers les plus riches, matraquage et humiliation des chômeurs, promotion d’un capitalisme débridé, sujétion totale aux lois de la mondialisation et de l’Europe libérale, et aucune attention portée à l’écologie : pas franchement mon fonds de commerce, et même plutôt l’exact contraire. Pour me divertir, j’avais fait le test de compatibilité avec chaque candidat que proposait Le Monde, avant les élections. Macron arrivait tout en bas de ma liste : parmi les propositions testées, seules 6% de celles de Macron recevaient mon assentiment – même Fillon faisait mieux, c’est dire. Ce n’est pas très sérieux, bien sûr, sur la base d’une vingtaine de questions ; mais ça suffit à montrer que je ne suis certainement pas un idolâtre de Macron.

En outre, comme chacun sait, je n’aime guère ni la démocratie, ni la République, aussi ne vais-je pas non plus prôner la défense de la première ou le front de la seconde pour expliquer mon vote futur. Enfin, je n’ai rien non plus, a priori, contre ceux qui feront le 7 mai prochain le choix de l’abstention. Ce choix, je le respecte, et surtout je le comprends. Si Fillon avait été à la place de Macron, j’aurais été le premier à le faire.

En revanche, pour ma part, je voterai pour Emmanuel Macron ; et ce que je refuse, c’est le discours qui consiste à dire que l’abstention serait le seul choix possible ou moral. Que des militants l’affirment, à la rigueur, c’est leur droit, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Mais il me semble que Jean-Luc Mélenchon commet une faute politique en refusant de choisir publiquement. Le candidat d’un grand parti politique à l’élection présidentielle ne peut pas forcément se permettre exactement les mêmes choses qu’un militant de base.

Dans le discours des abstentionnistes, et en particulier de ceux qui ont soutenu Mélenchon lors du premier tour (et dont je fais modestement partie, rappelons-le), plusieurs choses me chiffonnent.

On nous dit d’abord que Macron est dangereux, sur la base de deux arguments. Le premier consiste à dire que ce sont justement les politiques libérales dont Macron est le plus ardent défenseur qui font monter le FN. En ce sens, voter Macron aujourd’hui, ce serait assurer la victoire du FN dans cinq ans. Moi je veux bien, mais enfin, ne pas voter Macron, ça me semble surtout assurer la victoire du FN dans dix jours. Paradoxe très bien résumé par ce dessin de Xavier Gorce, l’auteur des Indégivrables :




Le second argument visant à présenter Macron comme un danger est justement celui de la peste et du choléra, entre lesquels nous pourrions (voire devrions) refuser de choisir. Mais là encore, il me semble bien faible. Que le programme de Macron soit mauvais et dangereux, qu’il doive entraîner de nombreuses souffrances, j’en suis bien convaincu. Mais est-ce qu’il en entraînera autant que celui de Marine Le Pen ? Pardon, mais il me semble qu’elle court un tout autre galop. Même Pierre-Emmanuel Barré, qui pourtant défend l’abstention, le reconnaît dans son dernier sketch : « un connard qui aide les riches, c’est moins grave qu’une connasse qui aide que les riches blancs ».

Il synthétise, mais on pourrait aller beaucoup plus loin. Macron, c’est le prolongement, en un peu plus accentué, en un peu plus grave, des politiques néolibérales qu’on mène en France depuis au bas mot 1986. C’est nul, ça pue, c’est tout ce que vous voulez. Mais Marine Le Pen, ce n’est pas ça, c’est bien pire. Non seulement parce que, rien qu’en comparant les programmes l’un avec l’autre, on peut se rendre compte que celui du FN est infiniment plus mauvais et plus dangereux (sortie aventureuse et mal bricolée de l’euro et de l’UE, politique inhumaine de rejet des migrants, retour sur la loi Taubira, j’en passe et des meilleures). Mais aussi, et surtout, parce que la personnalité et l’histoire personnelle de Marine Le Pen font qu’on ne peut pas prévoir ce qu’elle fera vraiment. Elle est tout à fait capable de rétablir la peine de mort, de mettre en place les internements administratifs pour les personnes fichées S et autres saloperies.

Marine Le Pen est donc, objectivement, infiniment plus dangereuse qu’Emmanuel Macron. En refusant d’établir une hiérarchie entre ces deux menaces, Jean-Luc Mélenchon commet à mon sens une erreur de jugement et une faute politique. Quant à la politique du pire (« Laissons passer Le Pen, le bordel sera tel qu’on en profitera pour faire la révolution »), elle n’a en général pas très bien fonctionné, et s’est trop souvent retournée contre ceux qui en faisaient leur stratégie.

Voilà pour l’argument du « danger Macron ». Certains me rétorquent qu’il faut s’abstenir, non pas pour laisser Le Pen accéder au pouvoir, mais pour saper les bases de la légitimité de son adversaire. En gros, l’idée est que, si Macron est élu avec moins de la moitié des inscrits, ou si l’écart entre lui et Le Pen est faible, il sera moins légitime et pourra plus difficilement gouverner.

À cela, il faut répondre plusieurs choses. La première, la plus importante et la plus évidente, est que nous ne sommes plus en 2002, et que le risque que Marine Le Pen soit élue pour de bon n’est absolument pas nul. Je n’y crois pas vraiment, mais je ne croyais pas vraiment non plus au Brexit ou à l’élection de Trump. Même si, ce coup-ci, les sondages avaient plutôt vu juste chez nous quant aux résultats du premier tour, ne vendons pas non plus la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Ne sous-estimons pas le rejet des élites, de l’oligarchie, du mondialisme, de ceux qui ont dirigé le pays : c’est cette sous-estimation qui a empêché nombre de commentateurs de réaliser que Hilary Clinton pouvait perdre. Là encore, un humoriste – Pessin cette fois – a fort bien résumé le paradoxe de ceux qui appellent à l’abstention, tout en souhaitant au fond la victoire de Macron :

  


La deuxième, c’est qu’à mon avis, le président élu, quel qu’il soit, ne tiendra aucun compte de la participation. Ayant le pouvoir, il aura tout ce qu’il désire ; et même si, par extraordinaire, moins de 50% des inscrits participaient au second tour, je ne crois pas que la légitimité du vainqueur en serait sérieusement amoindrie – la force légitimante de l’élection au suffrage universel direct est telle qu’elle surpasserait de toute manière ce détail.

La troisième, enfin, c’est qu’il ne faut pas oublier que, si réduire l’écart entre Macron et Le Pen pourrait, à l’extrême rigueur, altérer la légitimité du premier, cela accroîtrait mécaniquement, à l’inverse, celle de la seconde. Qu’elle perde avec plus de 40% des suffrages exprimés, et elle sera en position de force pour faire éclater les Républicains et attirer à elle une bonne part des déçus du fillonisme – qu’on considère les ralliements qui se sont déjà exprimés, comme ceux de Christine Boutin, de Sens commun ou de la Manif pour tous –, puis pour faire un bon score aux législatives, et peser lourdement, et pendant cinq ans, dans la politique du pays. Veut-on vraiment offrir sur un plateau au FN un groupe parlementaire, voire une minorité de blocage ? Sa légitimité, sa banalisation n’en sortiraient-elles pas renforcées ?

Voilà donc pour l’argument « Macron sera de toute manière élu, autant l’affaiblir à l’avance ». Il en reste un troisième à examiner : celui selon lequel il ne faudrait pas voter pour lui pour la simple et bonne raison qu’on rejetterait son programme. Face à cela, je reste très perplexe. Car enfin qu’est-ce que voter, et plus généralement, qu’est-ce que s’engager en politique ? S’il faut attendre d’être entièrement d’accord avec un programme pour s’engager et militer, alors on peut tout de suite arrêter la politique. Et s’il faut même être globalement d’accord avec une vision de la société pour voter, on peut aussi fermer les bureaux de vote.

Un exemple tout simple à l’attention des Insoumis. Moi, non seulement je ne suis pas entièrement d’accord avec le programme que portait Jean-Luc Mélenchon, mais en plus je ne partage même pas sa vision de la société. Royaliste, antidémocrate, antiparlementaire, anticommuniste, technophobe, hostile à la laïcité (pour résumer et simplifier…), certains pourraient même se dire que j’ai bien peu en commun avec le candidat de la France Insoumise. Quand j’ai annoncé publiquement ma volonté de voter Mélenchon au premier tour, pourquoi ceux de ses partisans qui me connaissent un peu ne m’ont-ils pas dit : « Franchement, vu tes idées, tu devrais t’abstenir et appeler à l’abstention, son programme ne te correspond pas du tout » ? Parce qu’ils étaient bien contents de savoir que j’apportais ma voix à leur candidat et que j’appelais, à ma modeste échelle, à faire de même.

Mais ce faisant, ils acceptaient implicitement les présupposés sur lesquels je me fondais, à savoir qu’on ne choisit pas nécessairement un candidat, même au premier tour, parce que sa vision de la société correspond à la nôtre, mais parce qu’il nous semble le moins mauvais de ceux qui se présentent : Mélenchon, par l’attention qu’il portait à l’écologie et aux inégalités, me semblait avoir au moins compris les grands enjeux de notre temps, à défaut d’avoir le plus petit début de solution pour les traiter. C’est toujours sur cette même logique qu’ils ont appelé Hamon à se désister en faveur de leur candidat, puis, devant son refus, ont appelé ses électeurs à déporter leur vote sur Mélenchon, alors même que les désaccords entre les deux étaient parfois profonds, en particulier sur l’euro et l’UE. Devant des programmes proches mais loin d’être identiques, les électeurs de Mélenchon ont appelé ceux de Hamon à renoncer à une partie de leurs idéaux pour faire gagner le candidat le mieux placé dans les sondages.

Alors au nom de quoi les mêmes nous demandent-ils aujourd’hui de jeter cette même logique aux orties et de nous abstenir ? Que les abstentionnistes du premier tour continuent à appeler à l’abstention, c’est tout à fait cohérent de leur part ; mais que ceux qui étaient partisans d’un candidat en soient presque à qualifier de traîtres ceux qui, ayant voté pour lui, iront apporter leur voix à un autre deux semaines plus tard, est assez ahurissant. Soit on ne vote qu’en faveur d’un programme qu’on soutient sur le fond, et il fallait m’appeler à ne pas voter Mélenchon au premier tour ; soit on choisit le moins mauvais des candidats, et je n’ai aucune leçon à recevoir de personne en votant Macron au second.

Un raisonnement par l’absurde en apporte la preuve éclatante. Imaginons un instant que les choses aient été différentes et que les scores de Mélenchon et de Macron aient été inversés. Devant le risque de voir une écrasante majorité des voix fillonistes aller à Marine Le Pen, n’est-il pas absolument évident que les Insoumis se seraient engouffrés dans la logique qu’ils prétendent combattre aujourd’hui ? Auraient-ils appelé les électeurs de Macron à soutenir leur candidat contre le FN, ou les aurait-on entendu clamer partout : « Non franchement les gars, le programme de votre candidat était vraiment trop éloigné du nôtre ; pour vous, choisir entre Méluche et Le Pen, ça doit être choisir entre la peste et le choléra ; abstenez-vous plutôt » ? Ça n’a aucun sens ! Non seulement les électeurs de Mélenchon auraient appelé ceux de Macron à les soutenir pour « faire barrage au FN » (oui oui, ils auraient tous employé l’expression) ; mais si Macron lui-même avait publiquement refusé de choisir, ils n’auraient pas hésité une seule seconde à qualifier cela de faute politique ! Pourquoi ce qui fonctionne dans un sens devrait-il être sans valeur dans l’autre ?

Il y a donc une grande candeur chez certains des Insoumis à draper leur abstention, par ailleurs tout à fait compréhensible et défendable, dans des principes qui voudraient en faire la seule position défendable. Cette naïveté se retrouve également dans leur analyse des résultats. Ainsi, on trouve un peu partout l’idée que Jean-Luc Mélenchon aurait fait reculer le FN, que sur les cinq dernières années, les Insoumis auraient réduit l’écart avec le parti d’extrême-droite. Ou encore celle que, sans les électeurs de Benoît Hamon et la dispersion des voix à gauche, leur champion aurait été au second tour.

Or, ces deux idées sont à tout le moins simplistes et naïves. La dispersion des voix ? Elle a aussi joué à droite. Le cumul des voix de Le Pen et de Dupont-Aignan reste supérieur au cumul des voix de Mélenchon et de Hamon. En outre, Fillon, par son positionnement droitier, a aussi volé des voix à la présidente du Front : on peut légitimement penser que contre un candidat comme Juppé, elle aurait fait un meilleur score. Elle avait donc une campagne difficile, qu’elle a de plus ratée, quand Mélenchon a réussi la sienne. Mais est-ce à dire qu’il aurait « creusé l’écart » en profondeur ? En réalité non : le vote en sa faveur s’est cristallisé dans les dernières semaines avant l’élection. Il stagnait dans les sondages entre 10 et 15% d’intention de vote avant de s’envoler, bien tardivement, au 19% qu’il a obtenu. Marine Le Pen, elle, creuse son sillon depuis bien plus longtemps. Les sondages mettent depuis des mois et des mois le FN entre 20 et 30% ; et toutes les dernières élections ont confirmé cette réalité. Le brusque enthousiasme pour Mélenchon n’est donc qu’un essai qui doit encore être transformé, alors que le vote frontiste est réellement ancré sur la durée et en profondeur.

La vérité, c’est que nous avions une élection très fortement polarisée, avec une vision véritablement de gauche, égalitariste (Mélenchon), une vision « centriste » ou plutôt « libérale-libertaire » (Macron), une vision conservatrice de droite (Fillon) et une vision identitaire et d’extrême-droite (Le Pen). Et la vérité, c’est qu’entre ces quatre visions, les Français ont choisi. Rajoutons que, s’il y a des liens qui peuvent être tissés, c’est plutôt entre les programmes de Fillon et de Macron, qui sont tous les deux, au fond, des conservateurs libéraux que ne distinguent que les questions sociétales. Ce qui signifie que 42% des suffrages exprimés, soit environ un tiers des Français, apportent leur soutien à cette vision économiquement conservatrice, capitaliste et libérale.

Mélenchon et ses Insoumis se montrent donc assez mauvais perdants, pour ne pas dire hypocrites ; ils critiquent le système et refusent de le considérer comme légitime, alors qu’on sait très bien qu’ils auraient tenu un tout autre discours s’il avait porté leur candidat au pouvoir. Ce qui est finalement assez typique de la démocratie : on est démocrate tant que les gens votent comme on pense. Tout le monde vante la démocratie et affirme qu’elle est le moins mauvais des régimes, que le peuple est légitime pour diriger et exercer la souveraineté ; mais rares sont ceux qui se plient à sa volonté quand, s’étant clairement exprimée, elle diffère de la leur. Mais à quoi rime de prôner le respect des règles si c’est seulement quand on gagne ?

samedi 11 février 2017

Un bouclier contre l’épée de Damoclès démocratique

Une fois n’est pas coutume, on a une bonne nouvelle à annoncer : le Conseil constitutionnel vient de censurer le délit de consultation des sites terroristes. C’est une décision importante, même si elle est un peu passée inaperçue. Ce délit constituait une grave atteinte aux libertés fondamentales, puisqu’il prévoyait de condamner, et lourdement, les citoyens qui se contentaient de naviguer « de manière habituelle » sur les sites faisant l’apologie du terrorisme. Certes, des exceptions étaient prévues pour ceux qui pouvaient prouver qu’ils le faisaient « de bonne foi », par exemple pour des recherches universitaires ; mais la loi donnait vraiment le sentiment de renverser la charge de la preuve pour la faire reposer sur la défense.

Ce délit, initialement proposé par Nicolas Sarkozy, avait dans un premier temps été critiqué (mollement) par la gauche ; mais bien sûr, une fois au pouvoir, le PS s’était empressé de le faire voter.

Sur le fond, je ne peux que partager l’analyse du Conseil constitutionnel, qui affirme que la loi incriminée n’était nullement nécessaire, l’arsenal juridique visant à lutter contre l’apologie du terrorisme étant déjà largement suffisant, et que l’atteinte aux libertés fondamentales n’était ni adaptée, ni proportionnée. Le Conseil rappelle en particulier – il est fou que ce soit nécessaire, mais c’est nécessaire – que la libre communication des pensées et des opinions fait partie des droits de l’homme, et que les citoyens doivent pouvoir s’informer comme ils le souhaitent sur les menaces qui pèsent sur nos sociétés.

Sur la forme, il y a cependant quelque chose d’encore plus intéressant à remarquer. Une loi qui piétinait les droits fondamentaux de la personne humaine avait été votée par le Parlement, donc par une des instances les plus démocratiques de notre pays, élue au suffrage universel ; elle est à présent censurée par le Conseil constitutionnel, une de ses instances les moins démocratiques. Ses membres, nommés pour neuf ans, le sont par les Présidents de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale, de manière à peu près complètement discrétionnaire.

Cet épisode fait écho à une autre censure d’une loi à dérive totalitaire potentielle, toujours par le Conseil constitutionnel, le 21 octobre dernier : celle qui permettait aux services de renseignements français de surveiller sans aucun contrôle l’ensemble des communications par voie hertzienne.

Tout cela prouve une nouvelle fois, pour ceux qui auraient encore besoin de la démonstration, que la démocratie n’a décidément rien à voir avec la défense des droits fondamentaux de la personne humaine. Dans le temps présent, c’est même plutôt le contraire : c’est la démocratie qui représente une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos libertés. On l’a vu en France, mais aussi avec l’élection de Trump aux États-Unis et toutes ses conséquences, déjà. On l’a vu en Pologne, en Hongrie, à tant d’autres endroits. Et contre cette épée de Damoclès, ce sont des instances non démocratiques, ou moins, qui sont notre bouclier.

En France, Marine Le Pen, la candidate la plus dangereuse pour nos libertés, ne s’y est d’ailleurs pas trompée : elle a inscrit à son programme un véritable référendum d’initiative populaire, par lequel elle espère nous faire revenir à la peine de mort. Sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, exactement selon la même stratégie, espère utiliser le même procédé pour restreindre, voire interdire, l’avortement.

La conclusion s’impose : pour défendre nos libertés fondamentales, nous n’avons pas besoin de davantage de démocratie ; nous avons besoin de moins de démocratie. Notre extrême-droite ne s’y trompe pas, ne nous y trompons pas non plus.



*** EDIT du 15/02/2017 ***

Lundi dernier, une commission mixte paritaire composée de sept députés et sept sénateurs a violé la décision du Conseil constitutionnel qui faisait l’objet de mon billet, en réintroduisant dans le Code pénal le dispositif censuré de « délit de consultation habituelle de sites djihadistes sur Internet. La version réintroduite est à peine différente de celle qui avait été censurée.

Quand j’ai publié ce billet, un ami très cher m’a dit que je « ne m’arrangeais pas ». Moi je veux bien ; mais où est-ce que la réalité contredit ce que je dis ? Le Parlement élu avait fait passer cette loi liberticide, le Conseil constitutionnel non élu nous en avait débarrassé, à présent le Parlement élu montre son peu de respect à la fois pour nos libertés fondamentales et pour la Constitution et les institutions françaises.

Alors oui, j’aimerais bien me tromper, mais je crains bien d’avoir raison.


*** EDIT du 07/04/2017 ***

Merci au Conseil constitutionnel qui vient, aujourd’hui même, de me donner une nouvelle fois raison, en censurant partiellement la loi du 13 novembre 2014 créant l’incrimination « d’entreprise individuelle de terrorisme ». Le Conseil rappelle que les actes préparatoires à un attentat terroriste ne sauraient suffire à établir la volonté de le commettre, et donc ne peuvent être la base d’une condamnation pénale. Il établit également que la seule recherche d’objets ou de substances de nature à créer un danger (des explosifs, par exemple) ne suffit pas à matérialiser la volonté de commettre l’infraction.


Je ne sais pas combien de temps tiendra cette décision, mais en attendant, les faits sont là : les députés élus piétinent un des principes les plus essentiels de notre droit, celui qui veut qu’on condamne des actes et non des intentions ; ce faisant, ils préparent une abominable société du soupçon où tout citoyen sera vu comme un coupable en puissance. Et c’est une de nos institutions les moins démocratiques qui sert de rempart à ces prémices de totalitarisme.

dimanche 18 décembre 2016

Le FN est-il en crise ?

Le Front National connaît actuellement quelques difficultés sur le fond, écartelé qu’il est entre sa branche conservatrice, catholique et libérale, représentée par Marion Maréchal-Le Pen, et sa branche étatiste et sociale, représentée par Florian Philippot. Ce clivage est potentiellement dangereux pour Marine Le Pen, et ce pour deux raisons.

La première, c’est qu’il est profond, réel, et peut difficilement être résorbé. Ces deux courants divergent en effet de manière indéniable, tant sur les idéologies qui les sous-tendent que – et c’en est la conséquence – sur l’analyse des problèmes dont souffre la société française et des solutions qu’il convient d’y apporter.

La seconde, c’est qu’au-delà de l’évidente querelle d’ego entre deux individus qui n’en manquent pas, ce conflit recoupe un enjeu stratégique de taille pour le FN. Les cadres et les militants du parti sont à l’évidence, et dans leur grande majorité, bien plus proche de la petite-fille du vieux chef que de l’ancien chevènementiste. Or, Marine Le Pen a un besoin vital de leur soutien, car on ne gagne pas une bataille présidentielle sans un parti en ordre de bataille.

En revanche, les électeurs du FN sont nettement plus proches de la ligne Philippot. Au-delà de la déception – et de quelques défections – dans les rangs des « catho-tradis », on ne peut pas nier que la stratégie mise en place par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot depuis l’accès à la présidence du parti par la première a porté ses fruits. Le FN est effectivement devenu « le premier parti de France » en termes de nombre de voix à de nombreux scrutins.

Cela s’explique par le fait que les classes populaires, qui souffrent avant tout du chômage et du déclassement, sont sensibles à un discours qui combine rejet de l’immigration et assurance d’un État protecteur face à l’Union européenne et à la mondialisation ; alors même que le discours centré sur le remboursement ou non de l’IVG ou le mariage pour tous leur semble en effet « lunaire » et les laisse froids. Inversement, de nombreux catholiques traditionnalistes, ou tout simplement de nombreux conservateurs sur les sujets de société, continueront à voter FN, parti qu’ils considèrent comme un moindre mal par rapport à tous les autres. Marine Le Pen est la seule candidate à avoir assuré qu’elle abrogerait la loi Taubira. C’est un mensonge, mais qui s’en soucie ?

On voit donc bien à quel point l’équation est compliquée pour Marine Le Pen. Si elle désavoue trop ouvertement sa nièce, elle s’aliène la base militante de son parti, qui n’ira plus au combat pour elle qu’en traînant les pieds et sans enthousiasme – inertie qui pourrait lui coûter très cher. Mais si, à l’inverse, elle ne donne pas raison à son vice-président, elle retombe dans le ghetto électoral qui était celui du FN de son père, ce qui est précisément ce qu’elle veut éviter puisqu’il représente le plafond de verre qui l’empêchera à tout jamais d’attraper la magistrature suprême.

Cela dit, on peut aussi prendre les choses dans l’autre sens. Cette crise arrive suffisamment tôt pour ne pas peser sur le résultat de la présidentielle : d’ici-là, le soufflé sera évidemment retombé. En outre, la force du FN a justement toujours été de fédérer des courants que presque tout opposait. C’est ainsi qu’il a rassemblé des catholiques traditionnalistes avec des néo-païens, ou des pétainistes violemment antisémites avec des judéophiles anti-musulmans. Le conflit entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot, s’il ne prend pas des proportions trop dramatiques, pourrait donc servir les intérêts du parti en lui permettant de continuer à brouter à tous les râteliers, c’est-à-dire à continuer l’élargissement de son électorat.

En outre, il est à noter que le FN est en passe de gagner une autre bataille essentielle et qui pourtant passe largement inaperçue : celle des symboles. J’avais déjà souligné sur ce blog à quel point le FN dominait les autres grands partis sur le sujet. Pour la campagne à venir, le logo de Marine Le Pen – pourtant critiqué par sa nièce, soit dit en passant – est à l’évidence une réussite. Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, le voici :




Déjà, il représente quelque chose. Il ne se contente pas d’empiler un sigle écrit avec une police moche sur une ou deux couleurs plus ou moins bien choisies ; par les temps qui courent, c’est déjà un bon départ.

Si on se penche sur ce que ça représente, on ne peut qu’admirer l’intelligence du choix. Une rose bleue, d’abord : rien que ça, c’est riche de significations. La rose symbolise la féminité de celle qui sera sans doute une des seules candidates à l’élection présidentielle – il est assez triste que le FN soit le seul parti qui se montre aujourd’hui capable de présenter ce gage de modernité. La rose bleue représente l’impossible, ce que le génie de l’agronomie humaine n’a jamais réussi à produire. Marine Le Pen promet donc de réussir l’impossible, de réussir là où tous les autres ont échoué. Mais la rose est aussi le symbole du socialisme, et le bleu une couleur traditionnellement associée à la droite. Marine Le Pen insiste donc sur un des points essentiels de son argumentaire, à savoir l’idée que le FN ne serait pas un parti d’extrême-droite mais « ni de droite, ni de gauche », qui prendrait le meilleur de chacun des deux camps et serait donc à même de transcender les querelles de bord ou de parti pour le bien de la France.

Enfin, la tige de la fleur, si elle est dénuée d’épines qui ne pourraient que la rendre un peu revêche, donne tout de même à la rose la forme très nette d’une épée. La disparition de la flamme permet donc de laisser la place à un autre symbole de combativité qui reste tout aussi lisible, voire plus lisible, tout en soulignant que le FN de Marine Le Pen est un nouveau FN, qui ne garde du parti de son père, au fond, que le nom.

Le choix de ce logo est donc une réussite évidente. Cela peut sembler trivial, mais est en réalité important : une élection ne se joue jamais avant tout sur des arguments rationnels, sur les idées ou les programmes des candidats ; leur physique, mais aussi les images, les symboles, les logos, bref l’affectif y jouent un rôle souvent plus déterminant – de nombreuses études l’ont fort bien montré.

Je ne me fais donc pas trop de soucis pour le FN. En dépit des sondages pour le moment très favorables à François Fillon – et qui pourraient bien se retourner contre lui, tant est forte l’exaspération populaire envers le complexe médiatico-sondagier –, je crois que s’il traverse une crise, elle ne menace en rien son existence, ni même sa réussite lors des prochains scrutins. Notre démocratie a encore un peu de retard par rapport à celle des États-Unis, et a fortiori à celle des Philippines qui a porté au pouvoir un véritable fou furieux (sans que cela ne soulève d’indignation massive ni même de questionnement sur un système politique qui peut mettre sur le trône un meurtrier autoproclamé) ; mais je ne crois pas qu’elle puisse résister réellement à la montée du populisme.

lundi 4 juillet 2016

Où va l’Union européenne


Les conséquences du Brexit sont si incertaines qu’au départ, je ne voulais même pas en parler ici. On ne sait même pas, au fond, si le Royaume-Uni va vraiment sortir de l’Union européenne, ni, le cas échéant, dans quelle mesure, ni surtout à quel rythme. En droit anglais, le référendum n’existe pas vraiment et ne saurait, a priori, être contraignant ; la démocratie britannique n’est que représentative. Logiquement, Westminster aurait donc à valider le Brexit. Le fera-t-il ? Rien n’est moins sûr.

De même, l’Union européenne est impuissante : c’est au Royaume-Uni d’envoyer la lettre demandant la sortie de l’Union ; tant qu’il ne le fait pas, aucun processus de sortie n’est seulement enclenché. David Cameron s’y est d’ores et déjà refusé ; le suivant agira-t-il ? Et quand ? Et s’il le fait, qu’en sera-t-il du marché commun (le principal) ? On n’en sait rien. Des formalités pour les voyageurs ? Idem. Du statut des étudiants ou des travailleurs ? Même topo. Bref, on nage en plein brouillard (c’est le cas de le dire). Cette histoire peut encore prendre des années pour aboutir, si tant est qu’elle aboutisse, et le plus probable est, au fond, que ça ne change pas grand-chose ni pour les Britanniques, ni pour les autres ressortissants de l’Union.

Pas de quoi, donc, fouetter un chat ; pas encore, du moins. Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, ce ne sont pas tant les événements en eux-mêmes que ce qu’ils révèlent du point de vue de l’évolution des mentalités.

Évidemment, la première leçon qui vienne à l’esprit, c’est la défiance des citoyens européens envers les institutions de l’UE : perçues comme technocratiques, nommées de manière obscure et certainement pas démocratique, au fonctionnement opaque, éloignées de la vie et des besoins réels des citoyens de base, soumises aux lobbies industriels et financiers et aux puissances de l’argent, elles sont complètement décrédibilisées. En témoigne, sur le sujet, une réelle rupture entre les élites et les citoyens sur la question européenne. Interrogez les parlements nationaux (toujours composés, comme on le sait bien, d’une oligarchie locale), ils diront systématiquement oui à l’Union telle qu’elle va. En revanche, interrogez les peuples, n’importe quel peuple (les Français, les Irlandais, les Néerlandais, les Britanniques) : depuis le début des années 2000, ils disent toujours non. Morale : les élites voient l’UE comme un atout, une force, un avantage ; les peuples la voient comme une menace, un danger. Mais cela, ce n’est pas nouveau : on le sait au moins depuis le rejet du traité constitutionnel de 2005.

Ce qui est plus intéressant, c’est que le Brexit, ce n’est pas seulement un vote de défiance envers l’ensemble géo-politico-économique qu’est l’Union européenne et envers ses institutions ; c’est aussi un saut dans l’inconnu. Parce que tout de même, depuis 1957 et le traité de Rome, une telle chose ne s’était jamais produite. Durant toute l’histoire de la CEE, puis, depuis 1992, de l’UE, il n’y a eu que des élargissements ; jamais personne n’est parti. Les Britanniques ont donc fait le choix d’une certaine audace, en particulier du point de vue économique.

C’est encore plus intéressant quand on rapproche la situation anglaise de ce qui s’est passé en Espagne. Les Espagnols, rappelés récemment aux urnes suite à l’absence de majorité claire issue des dernières législatives, n’ont pas confirmé la percée amorcée de Podemos, le parti issu du mouvement des Indignés. Or, cela aussi aurait été un saut dans l’inconnu : la sortie du bipartisme, l’arrivée sur la scène politique de nouvelles têtes, pour l’essentiel des non professionnels, des gens qui ne sortent pas du sérail et qui portent des idées souvent novatrices, hétérodoxes, originales.

La différence entre les deux situations ? Podemos représentait un saut dans l’inconnu en direction de la gauche radicale. Je ne dis pas que leur programme est franchement marxiste-léniniste, mais enfin, il est clairement ancré à gauche. Le Brexit, lui, était au contraire porté par la droite radicale et europhobe. Bien sûr, il y a des eurosceptiques de gauche (nous en avons de bons exemples en France), mais ils assument rarement leur euroscepticisme et affichent plutôt un désir de réformer – voire de refonder – l’UE que de la quitter : fondamentalement, le franc repli national et patriote contre l’élargissement européen est un marqueur d’une frange de la droite radicale.

La leçon à en tirer, c’est donc que les peuples européens semblent plus prêts à un saut dans l’inconnu d’extrême-droite que dans l’inconnu d’extrême-gauche. On me dira que ce n’est pas précisément une surprise : l’évolution de la Hongrie, de la Pologne, voire de l’Autriche et de plusieurs autres pays d’Europe de l’Est, mais aussi la montée des populismes en Europe de l’Ouest, en étaient déjà des signes clairs. Mais c’en est tout de même une confirmation inquiétante.

Contrairement à l’impression que je donne parfois, je ne suis pas opposé à la construction européenne. Je ne suis certainement pas europhobe : je me sens au contraire très européen. Je crois en l’unité européenne, celle de la culture : le double héritage gréco-latin et judéo-chrétien, les langues indo-européennes en quasi-exclusivité, une histoire commune. Je trouve normal et bon que cette unité s’exprime dans des formes politiques et économiques, des institutions communes, des échanges sans taxes, la liberté de circulation des personnes et des biens, des politiques communes, une monnaie commune même.

En revanche, je suis « eurosceptique » (radicalement même) au sens où j’exècre la construction européenne telle qu’elle se fait. Pour lutter contre le dumping social et environnemental, l’Europe devrait être protectionniste ; au contraire, elle cède à toutes les sirènes du néo-libéralisme. Elle devrait, grâce à ce protectionnisme, être capable de niveler par le haut les salaires et la protection sociale et environnementale ; au lieu de cela, elle se lance dans une course à la compétitivité perdue d’avance contre les pays d’Asie de l’Est et du Sud. Enfin, pour ce qui est de la politique, je ne suis pas spécialement favorable à ce que les institutions européennes deviennent plus démocratiques (la démocratie, on voit où elle nous mène, et à qui les peuples choisissent de plus en plus de donner le pouvoir) ; en revanche, il faudrait arracher Bruxelles au pouvoir des lobbies et des intérêts économiques, industriels et financiers. Il est aberrant de constater que, pour un produit aussi évidemment dangereux que le glyphosate, c’est l’UE qui pousse à sa réintroduction alors que ce sont les États qui résistent. C’est le signe clair de l’échec du projet européen.

Pas étonnant, donc, que les citoyens européens sanctionnent un projet qui est si manifestement en panne. Le problème, c’est que si l’UE telle qu’elle se fait est à l’évidence gravement malade, celle qui devrait se faire ne se profile même pas à l’horizon. Ce qui semble nous arriver dessus, bien au contraire, c’est une Europe encore pire que celle que nous avons : une Europe faite de nationalismes populistes, autoritaires et sécuritaires, sans respect ni pour la nature, ni pour les acquis sociaux, ni pour les droits de l’homme. C’est pour cela que, bien qu’il ne soit pas possible de soutenir ou de promouvoir l’Union européenne telle qu’elle existe, il n’y a pas non plus lieu de se réjouir de ses insuccès : parce qu’il n’y a rien de mieux derrière. Derrière, il y a juste encore pire.

mercredi 23 mars 2016

Le Parti unique à l’épreuve de ses propres conneries


Notre démocratie représentative n’est évidemment pas – encore – un totalitarisme, sans quoi je ne pourrais même pas publier ces lignes. Si l’on peut parler de « Parti unique » pour qualifier l’échiquier politique actuel, ce n’est donc bien sûr pas dans le même sens qu’on pouvait le faire dans les véritables totalitarismes, où tous les partis étaient interdits pour de bon, exception faite de celui qui tenait le pouvoir.

Pourtant, il y a bien quelque chose du parti unique dans notre société. Comme je l’ai démontré ici ou là, il y a de moins en moins de différences entre les partis dits de gauche et les partis dits de droite, à l’exception de leurs extrêmes. Le PS, la nébuleuse centriste et LR ont en commun de vouloir conserver, fondamentalement, le cadre politique (la démocratie représentative) et économique (le capitalisme libéral) actuel. Les partis dits extrémistes (même si « radicaux » serait probablement préférable), eux, veulent en sortir (je ne me prononce pas sur les intentions du FN, qui me semblent en la matière particulièrement obscures).

Ce rapprochement idéologique entre la « droite de gouvernement » et la « gauche de gouvernement » se voit particulièrement bien dans le fait que les politiques qu’ils mènent quand ils sont au pouvoir sont de plus en plus indifférenciables. Même les sujets de société les opposent de moins en moins : c’est le PS qui a fait la loi Taubira, mais soyons honnêtes, LR auraient pu faire à peu près la même chose (au Royaume-Uni, ce sont les conservateurs qui ont fait le mariage homosexuel, et franchement, ils ne sont pas plus futés que les nôtres) ; d’ailleurs, l’opposition de la droite à cette loi a été purement opportuniste, et non pas motivée par de réelles convictions, comme le prouvent les retournements de veste en série qui ont eu lieu depuis. Comme je le disais dernièrement dans un autre billet, finalement, ce qui distingue en France le centre, le centre-gauche et le centre-droit, c’est de plus en plus une clientèle, de moins en moins des idées ou une politique.

La prochaine présidentielle pourrait d’ailleurs rendre cet état de fait plus visible ; un bon score de l’extrême-droite pourrait bien donner naissance à une nouvelle alliance politique allant, mettons, de Hollande à Sarkozy, en passant par Macron, Valls, Bayrou, Juppé, Fillon et j’en passe. Un tel rassemblement se heurterait naturellement à l’histoire et aux préjugés de chacun, mais serait idéologiquement bien plus cohérent que l’actuel PS, déchiré entre une aile droite et une aile gauche qui n’ont plus grand-chose en commun (mis à part des intérêts électoraux – et c’est certes déjà beaucoup).

Or, ces partis « de gouvernement » sont, par définition, les seuls qui peuvent espérer gouverner. Les partis radicaux, eux, se heurtent à un plafond de verre plus ou moins rapproché qui les empêche d’accéder aux responsabilités (j’ai du mal à croire que, dans l’état actuel des choses, même Marine Le Pen puisse être élue à la présidence de la République sans avoir auparavant profondément adouci au moins son discours pour le faire ressembler, justement, à celui des partis de gouvernement). C’est en ce sens qu’on peut parler de parti unique pour notre démocratie : ce sont toujours les partisans des mêmes idées qui se retrouvent aux commandes ; et manque de bol, ce sont les partisans d’idées débiles qui font la preuve de leur échec depuis des décennies.

On se rend tout particulièrement compte et de leur proximité, et de leur bêtise, à l’occasion des attentats terroristes. Les attentats de Bruxelles, pour tristes qu’ils soient, sont tout sauf une surprise ; on ne court pas un grand risque en affirmant que la série noire va continuer. Les causes profondes du terrorisme sont toujours là, et pour longtemps ; or, assurer la sécurité de tous est parfaitement impossible. Qu’on mette des portiques à l’entrée des aéroports, et plus seulement des salles d’embarquement, il y aura des files d’attentes devant ces portiques, et c’est là que se feront sauter les kamikazes. Il y aura toujours des rassemblements de plusieurs dizaines ou centaines de personnes qui ne pourront pas toutes être fouillées, et de tels rassemblements, inévitables, seront toujours des cibles de choix pour les terroristes.

Comme je l’ai démontré ici à plusieurs reprises, la surveillance généralisée par les États et leurs services de renseignement est tout aussi inutile ; ce qui vient de se passer en apporte une nouvelle preuve. Nous sommes déjà surveillés à l’extrême, et les attentats continuent ; jusqu’où voulons-nous aller ? De toute manière, il faut bien comprendre qu’aussi loin que nous allions, le problème ne disparaîtra jamais : si les États se mettaient à surveiller tout le monde tout le temps, les terroristes changeraient de stratégie. Ils ont déjà commencé : les groupuscules et les cellules actives sont déjà de plus en plus petits ; qu’on les surveille davantage, et ce seront des loups solitaires qui prendront le relais. Vous pouvez, avec beaucoup d’efforts et à un prix mortel pour la liberté, empêcher un petit groupe de poser une bombe dans un avion ; mais vous ne pourrez pas éviter un terroriste isolé qui égorgera dix personnes dans la rue avant de se faire abattre ou arrêter. L’État ne peut pas – encore – lire dans l’esprit des gens.

Inutile, cette surveillance généralisée de nos vies privées par les États est surtout dangereuse pour nos libertés, ce n’est plus à démontrer. Pourtant, nos joyeux politiciens essayent bravement de continuer à l’accroître. La récupération politique ne tardant jamais trop longtemps de nos jours, ils n’ont cette fois-ci pas attendu 48 heures avant de se lancer dans de nouvelles diatribes. Leur cible privilégiée ces jours-ci : le Parlement européen, qui a eu l’audace de ne pas inscrire l’examen du PNR, le fichier des passagers aériens, à son ordre du jour.

Le PNR, pour ceux qui ne connaissent pas, serait un gigantesque fichier qui enregistrerait systématiquement un certain nombre de données sur chaque passager prenant l’avion en direction ou en provenance de l’Union européenne : identité, coordonnées, dates et heures de départ et de retour etc. Le bonheur, quoi. Depuis deux jours, tous, de droite ou de gauche, n’ont qu’un seul mot à la bouche : ne pas l’avoir examiné, et surtout accepté, de la part du Parlement, c’est « irresponsable ». Toujours la même rengaine : je restreins les libertés sous le coup d’une émotion populaire, je suis responsable ; si tu prends le temps de réfléchir un peu, tu es irresponsable. Bon.

La question est alors de savoir si nos politiciens en sont inconscients ou s’ils s’en moquent. Je suis, pour ma part, convaincu qu’ils connaissent parfaitement le danger pour les libertés, mais qu’ils s’en moquent. Pourquoi ? Justement parce qu’ils ont également conscience d’être les membres d’une sorte de parti unique. Ils savent très bien qu’au fond, centre, centre-droit et centre-gauche partagent une même vision du monde et, bien plus important encore, des intérêts communs ; et comme ils voient bien à quel point le Système est puissamment verrouillé pour leur assurer le pouvoir, ils se disent qu’ils n’auront jamais, eux, à subir les conséquences de ce qu’ils imposent au bas-peuple.

Et c’est là qu’ils commettent une erreur qui finira par leur être fatale. Car ils ont oublié une leçon fondamentale de l’Histoire : c’est que si tout système est évidemment plus ou moins bien verrouillé pour assurer aux puissants de conserver leur puissance, aucun ne l’est suffisamment pour demeurer éternellement. Ai-je dit que les partis extrémistes ou radicaux ne pouvaient pas accéder aux responsabilités ? J’ai bien précisé : « dans l’état actuel des choses ». Une crise majeure, par exemple économique ou écologique, pourrait tout changer. Sans le puissant moteur des crises économiques, la Révolution française n’aurait pas eu lieu, et Hitler n’aurait pas pris le pouvoir.

Les partis radicaux, en particulier l’extrême-droite, peuvent donc prendre le pouvoir en France ; et alors, qui sait ce qui peut advenir ? Si quelqu’un a suffisamment de volonté pour essayer de mettre en place un totalitarisme et de devenir le maître absolu du pays, il n’a rien à inventer : dès lors qu’il aura le contrôle de la machine d’État, il aura aussi tous les outils à sa disposition. Tout est déjà là, prêt à l’usage ! Nos dirigeants feraient bien d’y penser : ils en seraient, à l’évidence, les premières victimes.

vendredi 15 mai 2015

Marine Le Pen vs. Najat Vallaud-Belkacem


Au début de la polémique sur la réforme du collège, je n’ai pas porté beaucoup d’attention à la question. Je me disais que ce n’était qu’un projet de réforme, pas même encore sa forme définitive ; qu’au vu de l’histoire récente, elle avait donc toute les chances de mourir avant de voir le jour. Surtout, les points sur lesquels se focalisait l’opposition me semblaient dénués d’importance : sur l’enseignement de l’histoire en particulier, la réforme avait l’air de renforcer l’approche chronologique, ce qui est à l’évidence une bonne chose ; quant aux contenus de l’enseignement eux-mêmes, j’avais l’impression qu’on agitait des chiffons rouges. Ainsi, le christianisme continue d’être enseigné en 6e et en 5e de manière obligatoire, comme avant, et l’islam en 5e – comme avant. Bref, pas de quoi fouetter un chat.

 Malheureusement, quand on se penche sur les détails – et, paradoxalement, surtout sur les détails dont on parle moins, peut-être parce qu’ils sont plus techniques – on s’aperçoit que la réforme présente plusieurs graves problèmes.

Je suis évidemment allé lire les « questions-réponses » du site Eduscol, ainsi que l’explication du Ministre. Mais ces deux textes ne m’ont guère rassuré. Mme Vallaud-Belkacem part, bien sûr, d’un constat que nous ne pouvons que partager : notre école est une des plus inégalitaires des pays de l’OCDE et fait marcher à plein la reproduction des élites (comme le dit très bien Mme le Ministre, « le collège actuel incarne pour beaucoup d’élèves […] l’impossibilité d’échapper au destin que leur réserve leur origine sociale ») ; elle échoue à transmettre les savoirs fondamentaux ; elle envoie à la casse 140 000 élèves décrocheurs par an ; en outre, le niveau global des élèves baisse et les inégalités s’accroissent. Tout cela, personne ne le nie, et personne ne saurait s’en satisfaire.

En revanche, je suis très sceptique quant aux solutions préconisées. Et de ce point de vue, une chose m’a fait particulièrement bizarre : je me suis trouvé d’accord avec l’essentiel de la lettre que Marine Le Pen a adressée pour l’occasion aux personnels des collèges.

Sans même évoquer les polémiques absurdes sur la place respective du christianisme et de l’islam dans les programmes d’histoire, Mme Le Pen attaque directement le cœur du problème : la réduction des horaires disciplinaires. La réforme, en effet, prévoit que les moyens horaires alloués aux « enseignements pratiques interdisciplinaires » (EPI) et à l’accompagnement personnalisé (AP) soient prélevés sur les horaires disciplinaires, cette réduction étant décidée localement, donc différemment selon les établissements.

Comment se fait-il, alors, que le Ministère assure, par son site Eduscol, qu’il « n’y aura de baisse horaire pour aucun enseignement disciplinaire » ? Parce que, comme le remarque Marine Le Pen, « le raisonnement du gouvernement consiste à dire que les nouveaux EPI […] sont des heures de travail équivalentes aux heures de cours classiques ». Mais rien ne vient appuyer cette théorie. Bien au contraire, si on compare ces futurs EPI à d’autres expériences proches, comme les TPE (travaux personnels encadrés) au lycée, on a plutôt des sujets d’inquiétude : en TPE, l’immense majorité des élèves travaillent très peu, de manière extrêmement peu rentable (ils retirent très peu de chaque heure de cours), et passent l’essentiel de leur temps à traîner sur Internet pour y faire du copier-coller.

Mme Vallaud-Belkacem répond que les EPI « permettront d’améliorer la capacité des élèves à travailler en équipe, par petits groupes, à apprendre la conduite de  projets, à prendre la parole ». Mais c’est précisément là qu’est le drame ! Ce que doivent apprendre des élèves du secondaire, ce n’est pas – et surtout pas au collège – le travail en équipe ou la conduite de projets ! Ce qu’ils doivent apprendre, ce sont la différence entre un COD et un COI, le théorème de Pythagore, ce qui fait de la Première Guerre mondiale un conflit d’un genre nouveau, les principales caractéristiques de l’eau, le fonctionnement de la reproduction sexuée, la lecture d’une partition en clef de sol.

On me dira qu’ils peuvent l’apprendre en petits groupes et en conduisant des projets. C’est, je le crains, une erreur, même si elle part d’une bonne intention. L’expérience le montre : tout le temps passé à apprendre le travail en équipe est perdu pour apprendre le COD. De fait, que ça plaise ou non aux « chercheurs » en « sciences de l’éducation », on n’apprend pas ce qu’est le COD en faisant des recherches sur Internet en équipe, on le fait en écoutant une leçon, puis en faisant des exercices.

Mme Vallaud-Belkacem témoigne d’ailleurs elle-même involontairement de son erreur quand elle écrit que les EPI resteront « toujours autour des savoirs fondamentaux » : mais les savoirs fondamentaux, il ne faut pas être autour ! Il faut être dessus, il faut être dedans. L’interdisciplinarité, le travail en équipe, la conduite de projets sont des choses qui doivent s’apprendre post-bac ; on peut éventuellement commencer le travail au lycée, mais chercher à le faire au collège, c’est en effet « mettre la charrue avant les bœufs ».

Mme Le Pen s’inquiète donc à juste titre du « flou sur la définition des matières », dont « l’exemple le plus flagrant est celui des heures de mathématiques, sur lesquelles on ajoute de manière totalement aberrante un apprentissage de la programmation informatique dès la 6e ». On partage son angoisse ! Les mathématiques, comme science, doivent avoir plus ou moins 7000 ans ; l’informatique, à peine 70. Les mathématiques sont le langage dans lequel le monde de la matière est écrit ; l’informatique, celui par lequel les ordinateurs fonctionnent. Il y en a quand même un qui me semble légèrement plus important que l’autre. Et quand on voit que les élèves ne le maîtrisent, pour beaucoup d’entre eux, que de manière très superficielle, voire pas du tout, on se dit qu’il est dangereux de le délaisser un peu plus au profit d’un autre langage, de surcroît beaucoup moins fondamental.

Idem pour les langues anciennes : à partir du moment où le latin aura un financement spécifique, il faudra que les collèges prenne sur leur marge d’autonomie s’ils souhaitent le maintenir. On peut donc assez logiquement craindre que « dans les faits, l’enseignement du latin sera bien souvent trop compliqué à maintenir, et beaucoup d’établissements tireront un trait sur cette option ».

Alors je dois dire que ça me fait quand même un peu mal de constater que la présidente du FN publie une lettre que j’aurais presque – presque… – pu écrire moi-même, et contre une réforme portée par un gouvernement PS. Heureusement, Mme Le Pen n’est pas la seule à la dénoncer sur ces bases. Le Parti de Gauche a également publié un document dans lequel il dénonce les mêmes risques (ce qui, entre nous soit dit, est un beau pied-de-nez à ceux qui m’ont d’ores et déjà accusé de me droitiser pour mon soutien à la position du FN). Il n’empêche que le constat de base demeure, et demeure choquant – choquant et problématique.

D’autant que je pourrais signer une large partie de ce qu’elle présente comme le programme du FN pour l’école : fin de l’interdisciplinarité au collège, redistribution des heures au profit des fondamentaux, rétablissement des heures perdues en physique-chimie et en SVT, insistance sur l’autorité du maître, promotion des sections linguistiques sont autant de points sur lesquels je ne peux qu’exprimer mon accord.

Reste la question de la suppression du collège unique, sur laquelle je suis beaucoup plus nuancé à la fois que Mme Le Pen et que Mme Vallaud-Belkacem. Bien sûr, la question fondamentale est de savoir ce qu’on demande au collège : dispenser une éducation à tous, ou dégager une élite ? À cela je réponds : les deux, mon capitaine ! C’est possible, si on part des bons présupposés.

La première chose à dire, c’est que la mission de l’école, de la maternelle au secondaire, c’est d’abord de donner à tous les élèves un socle commun de connaissances et de compétences. Cette exigence d’égalité doit être notre point de départ. Elle participe d’une réduction active des inégalités : accorder une culture commune à tous, c’est contrer, même si ce n’est jamais que partiellement, les déterminismes sociaux.

Mais il faut néanmoins ajouter que tous les élèves n’ont pas les mêmes capacités. J’arrête tout de suite ceux que j’entends déjà hurler : je sais que les différences de capacités des élèves sont d’abord dues à leur origine sociale ; je ne prétends pas qu’elles soient innées (même s’il n’est pas exclu que, pour une petite part, elles le soient), je reconnais qu’elles sont au contrairement majoritairement acquises, liées à la chance qu’ont certains, et que d’autres n’ont pas, de recevoir chez eux les bases d’une éducation. C’est sûr qu’un esprit à qui on parlera un français correct et riche, qu’on fera lire dès son plus jeune âge, qu’on confrontera tôt à des calculs mentaux et à des raisonnements abstraits, se développera davantage qu’un autre qui passera son temps entre Direct 8, Candy Crush, et des vidéos de chats.

Cela dit, qu’est-ce que ça change au problème ? Rien, malheureusement. Une fois qu’on a expliqué les différences de capacités entre les élèves, ces différences ne cessent pas d’exister pour autant. Et cela, on ne peut pas ne pas en tenir compte. Car la mission de l’école n’est pas seulement de lutter contre les inégalités et d’offrir une base culturelle et intellectuelle commune à tous ; c’est aussi de pousser chaque élève aussi loin que possible.

Pour autant, faut-il, comme le propose le FN, supprimer le collège unique ? Je ne le crois pas. Je suis d’accord avec Mme le Ministre pour dire que trier les élèves de manière quasi-définitive à 11 ans n’est pas pertinent : il faut laisser leur chance à ceux qui n’ont pas encore pu exprimer pleinement leurs capacités. Or, créer des établissements scolaires séparés dès l’entrée au collège, on sait que c’est rendre ce tri précoce presque définitif, puisque les passerelles prévues pour passer d’un établissement à l’autre ne fonctionnent que dans très peu de cas, surtout dans le sens de la montée – l’exemple allemand l’illustre très bien.

Mais pour conserver le collège unique, il faut l’améliorer, le réformer en profondeur. Pour cela, je ne peux que rappeler les principales propositions de Tol Ardor en matière d’éducation :

1/ La base, la clef de la réussite est la maternelle. En arrivant en CP, certains enfants maîtrisent 500 mots, d’autres 2500. Il faut avant tout lutter contre cette inégalité première qui ne peut qu’en engendrer d’autres avec le temps. Pour cela, deux mesures : rendre la maternelle obligatoire dès la petite section, à trois ans, et limiter le nombre d’élèves à 15 par classe, chaque classe étant gérée par un instituteur aidé d’un ATSEM. Évidemment, cela coûtera cher.

2/ Après la maternelle, la deuxième priorité doit porter sur l’école primaire. Là encore, il faut y limiter le nombre d’élèves, à 20 par classe. Il est essentiel de s’assurer que les élèves ne passent pas en classe supérieure sans maîtriser les fondamentaux d’un niveau. Même constat que précédemment : ce ne sera pas gratuit.

3/ Au collège, le nombre d’élève par classe ne doit pas être supérieur à 25. Les enseignements fondamentaux et disciplinaires doivent y être renforcés. On doit y faire beaucoup lire et beaucoup écrire les élèves. La philosophie doit y être introduite dès la 6e.

Sans supprimer le collège unique, il faut y mettre en place des classes de niveau, la solution la plus simple et la plus efficace pour une pédagogie vraiment différenciée, qu’il est extrêmement difficile de mettre vraiment en œuvre dans des classes très hétérogènes. Chaque classe recevrait un socle éducatif commun, mais les élèves pouvant aller plus loin recevraient un supplément. À la fin de chaque année, chaque élève verrait son classement remis en question : le passage en classe supérieure serait à peu près systématique, mais l’élève pourrait passer dans une classe plus rapide ou plus lente, selon ses besoins.

Ce système présenterait un double avantage : d’une part, il permettrait aux élèves de travailler au plus près de leur rythme et de leurs capacités, sans pour autant perdre des années à redoubler ; d’autre part, il les motiverait pour travailler durant l’année. Actuellement, le passage en classe supérieure étant presque garanti, mais les classes de niveau n’existant pas, beaucoup d’élèves ne voient pas nécessité de faire plus que le strict nécessaire. Dans le système que nous proposons, le passage d’un niveau à l’autre se faisant dans le même établissement, il serait beaucoup plus simple, et un élève qui serait capable de passer dans une classe d’un niveau plus soutenu pourrait le faire bien plus facilement que s’il lui fallait pour cela changer de collège.

4/ Si tous ces principes ont été respectés, on devrait pouvoir, au lycée, passer à un système plus souple. Les classes pourraient sans doute compter jusqu’à 35 élèves, en maintenant le principe des classes de niveau du collège. Les disciplines seraient divisées en trois pôles : lettres, langues et philosophie ; sciences humaines et sociales ; sciences formelles et de la nature. Chaque élève continuerait à suivre toutes les disciplines, mais dans des proportions choisies individuellement à partir de la 1e, en accordant à chaque pôle une importance variable : un pôle principal (environ 15 heures hebdomadaires), un pôle secondaire (environ 10 heures), un pôle complémentaire (environ 5 heures). Cela permettrait à chaque élève de suivre sa vocation de manière plus fine, en cassant le cadre trop strict des séries S, L et ES : après tout, on peut vouloir faire beaucoup de français et de philosophie tout en faisant davantage de maths et de biologie que d’histoire.

Évidemment, il y a à peu près autant de chance de voir ce programme se réaliser que de voir Emmanuel Macron demander la nationalisation complète d’EDF. Ce n’est pas une raison pour ne pas le proposer.

samedi 27 septembre 2014

Reviens, Juppé-pé revient !


Le mariage pour tous, c’était décidément une affaire politique rentable. Triplement rentable : premièrement, Hollande réalisait une réforme sociétale majeure, qui assurait à son quinquennat raté d’avance de rester quand même dans les mémoires, au même titre que le septennat de Valéry Giscard d’Estaing avec la légalisation de l’avortement ou l’abaissement de la majorité, ou celui de Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort. Deuxièmement, il masquait (un peu) l’échec évident de ses réformes économiques. Troisièmement, il jetait le trouble dans l’opposition de droite.

C’est ce troisième effet dont on peut mesurer aujourd’hui toute l’ampleur et toute la brillance stratégique. J’ai toujours dit que François Hollande était un faux bête : un animal politique assez redoutable, très intelligent sous sa mollesse apparente et son peu de charisme. Plus de deux ans après le début des débats, plus d’un an après le vote de la loi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels continuent de semer le trouble à droite.

Et encore, semer le trouble, le mot est faible. Dans la droite radicale, Marine Le Pen a, je ne sais trop par quel miracle, réussi à échapper au débat jusque-là. Elle s’est très mollement engagée à abroger la loi Taubira en cas de prise du pouvoir ; mais son parti entretient savamment l’ambiguïté sur le sujet. De nombreux maires FN ont refusé de signer la charte de la Manif pour tous ; Florian Philippot est favorable à la loi aussi ouvertement qu’il le peut ; le PVV néerlandais de Geert Wilders, un des rares alliés du FN au niveau européen, est tout à fait favorable au mariage homo ; enfin, des élus FN ont déjà célébré, eux-mêmes, des mariages entre couples homosexuels, ce qui va tout à fait dans le sens de la stratégie de dédiabolisation du parti. On se demande pourquoi les uns et les autres ne demandent pas plus clairement à Marine Le Pen de s’engager personnellement sur la question : peut-être les adversaires de la loi ont-ils aussi peur de sa réponse que ses partisans.

À l’UMP, c’est encore pire. Chez les candidats à la présidence du parti, seul Mariton est vraiment clair sur le sujet : il n’en veut pas, il veut l’abrogation pure et simple de la loi Taubira. Sarkozy, en essayant de ménager la chèvre et le chou, a fâché tout le monde ; mais au fond on sent bien qu’il s’en moque, et qu’en cas de retour à la Présidence, la loi resterait probablement exactement ce qu’elle est. Parmi les autres candidats plus ou moins déclarés à la magistrature suprême, Fillon et Bertrand affirment vouloir un « PACS amélioré » sans possibilité d’adoption ; ceux qui crient le plus fort pour l’abrogation ne sont pas des candidats sérieux ; Juppé, enfin, affirme tout bonnement qu’il ne reviendra pas dessus.

Cette position est celle qui mérite le plus l’analyse. D’abord, elle va dans le sens de l’Histoire : l’expérience prouve qu’on ne revient que très rarement sur une réforme sociétale de cette ampleur. En Espagne, la récente volte-face du gouvernement conservateur, qui a renoncé à réduire drastiquement les possibilités d’avorter, prouve à quel point ce genre d’évolution entre vite dans les mœurs.

Mais c’est aussi, probablement, le positionnement stratégique le plus efficace. Je suis assez d’accord – une fois n’est pas coutume ! – avec Christine Boutin pour dire que le mariage pour tous va être un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. En revanche, je ne suis pas du tout d’accord avec son calcul. Elle affirme, et beaucoup d’autres avec elle, qu’un candidat de droite qui ne s’engagera pas contre la loi ne pourra pas être élu, parce qu’il lui manquera le million de voix de la Manif pour Tous ; et là, je crois qu’elle se trompe.

D’une part parce que, si tant est que ce mouvement pèse réellement un million de voix, je ne suis pas du tout convaincu qu’il manquerait entièrement à un candidat de droite qui ne se serait pas engagé à abroger la loi : parmi tous ceux qui ont manifesté, beaucoup voteront pour n’importe quel candidat de droite contre n’importe quel candidat de gauche, quoi que le premier dise sur le mariage homo.

Et d’autre part parce qu’Alain Juppé a entièrement raison quand il répond à Christine Boutin qu’il ne compte pas céder à tous les lobbies qui se présenteront à lui et qu’il pourrait bien gagner d’un côté ce qu’il perdrait de l’autre. Ainsi, j’ai pas mal réfléchi à mes choix électoraux en 2017, et je sais que je ne voterai pas pour n’importe qui ; par exemple, même contre Marine Le Pen, Sarkozy n’aurait pas ma voix. En revanche, Juppé l’aurait, alors même que je n’ai aucune sympathie pour sa personne ou ses idées de manière générale. Mes critères ? Ce n’est évidemment pas le seul, mais entre autres, je ne voterai pas pour un candidat qui s’engagerait à abroger cette loi une fois arrivé au pouvoir.

Bien sûr, je ne prétends pas être représentatif de tous ceux qui ne sont pas de droite. Mais je crois que tous ceux qui se sont fait avoir à la présidentielle de 2002 ne retomberont pas automatiquement dans le panneau. Marine Le Pen fait nettement moins peur que son père ; si la droite modérée veut rassembler une partie de la gauche face à elle, il lui faudra donc, logiquement, un candidat qui ne sera, au pire, pas plus repoussant que ne l’était Chirac. Et la non-opposition à la loi Taubira fera justement office de marqueur politique.

L’équation va devenir très difficile à tenir pour les chefs de file des opposants à la loi. On voit bien que les candidats sérieux de l’UMP ne vont pas leur donner satisfaction : soit, comme Juppé, ils leur opposeront une fin de non-recevoir ; soit, comme la plupart des autres, ils chercheront à ne fâcher personne. Mais le sujet est probablement trop clivant, trop polémique pour que les opposants se contentent de vagues promesses. Inversement, s’ils ne s’en contentent pas, que peuvent-ils faire ? S’ils présentent une candidature autonome, ils apparaîtront immédiatement comme les diviseurs de la droite et feront courir à leur camp le risque d’un 21 avril à l’envers : de quoi les discréditer durablement.


Alors que la gauche, modérée comme radicale, est globalement unie dans le soutien à la loi Taubira, cette dernière reste donc une énorme épine dans le pied de la droite, modérée comme radicale – à tel point qu’elle pourrait bien leur coûter la victoire en 2017. Un coup de maître, je vous dis.