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jeudi 14 mai 2020

Communautarisme : sortir la tête du sable

Je viens de faire quelque chose d’assez héroïque : pour la debunker, j’ai regardé la vidéo qui suit, deux fois. Je vous recommande l’exercice. Il n’est pas agréable, 20 minutes de haine et de bêtise poussées vraiment très haut ; mais il est salutaire, car il aide à comprendre l’état d’une partie de la société française.


Que nous dit la demoiselle ? Passons rapidement sur l’utilisation du terme « génocide » pour parler de ce que la France a fait en Martinique, ou sur le rapprochement établi entre de Gaulle et Hitler : de nos jours, les génocides sont à la mode, et tout peuple qui a un peu souffert dans l’Histoire veut absolument le sien ; quand il n’y en a pas d’évident, on se dépêche d’en inventer un, histoire de soutenir des revendications politiques. La Vendée pendant la révolution, la Martinique pendant la colonisation, les chambres à gaz en 1942 ? C’est kif-kif bourricot, ma bonne dame ! Les incitations à émigrer en métropole pour les martiniquais et le déplacement forcé des populations polonaises par Hitler pour les remplacer par des Allemands ? Du pareil au même ! Que Hitler ait eu dans ses cartons les plans précis de l’extermination des Polonais, ça n’a pas grande importance, pas vrai ? On va quand même pas s’emmerder avec les distinctions établies par ces chieurs d’historiens (et tant pis si ça défrise les vraies victimes des vrais génocides).

Passons aussi sur les mensonges historiques (ou erreurs : elle n’est pas forcément méchante après tout, elle est peut-être juste ignorante) glissés çà et là pour étayer une argumentation bancale : ainsi du référendum sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie, accusé d’avoir été décalé de 30 ans pour permettre une invasion de blancs qui changerait la donne (alors que le corps électoral avait précisément été restreint pour empêcher cela) : là encore, la vérité historique, pffff ! La vérité, ça dépend de la manière dont on la présente, relis Lénine et m’emmerde pas.

Passons donc sur ces trivialités (qui ont quand même le mérite de poser le personnage), et venons-en au cœur du sujet. Ma première réaction, en regardant la vidéo, c’est de me dire qu’elle sue par tous les pores un racisme, un communautarisme, une haine et une xénophobie littéralement insupportables. La première chose que je me dis, c’est : « eh ben au moins ça règle une bonne fois pour toutes la question du racisme anti-blancs ; on pouvait avoir des doutes sur son existence, maintenant on ne peut plus ».

Pourtant, j’essaye. Qui sait, peut-être que je me trompe ? Analysons posément le discours. Donnons-lui sa chance, à cette jeune fille. Et citons-la. J’ai la flemme de ranger, alors je vais vous les jeter, les citations, en touffe, sans les mettre en bouquets.

Première phrase : « Si en Martinique tu t’es déjà retrouvé à être le seul noir dans un espace… » J’insiste : ça, c’est la première phrase. Déjà la meuf compte les noirs et les blancs autour d’elle. Chut, chut, ne dites rien ! C’est un indice, laissez chercher ceux qui n’ont pas encore compris.

« Le génocide par substitution c’est quand on anéantit un peuple non pas en le tuant mais en remplaçant sa population » par « la migration d’un autre groupe pour remplacer le premier ». Oui, « grand remplacement », on y est bien, deuxième indice.

« Chez nous en Martinique… » I beg your pardon? Chez « nous » ? Qui, « nous » ? Elle le répète plus loin, on voit que ça l’obsède : « Ça me fait froid dans le dos. Imaginez deux secondes […] que dans trente ans en Martinique les martiniquais vont être minoritaires chez eux, c’est juste impensable. » Ou plus loin : « Pendant ce temps les Français continuent à immigrer en masse chez nous. » Question importante, je la garde pour plus tard, et pour vous ça va faire un troisième indice.

« C’est quand il y a énormément de locaux qui quittent l’île et qu’en même temps il y a une forte immigration de blancs français […] qui viennent s’installer ici. » Donc on est bien d’accord, c’est l’immigration le problème, et plus précisément la couleur de peau et le territoire d’origine de ceux qui immigrent. Chut, chut, il y en a encore qui n’ont pas pigé, laissez-les trouver par eux-mêmes.

« On assiste à une invasion de fonctionnaires blancs en Martinique » : cinquième indice. On parle « d’invasion », et d’une invasion de gens qui n’ont pas la même couleur de peau, qui pis est (oh mon Dieu mais quelle HORREUR !).

« Les fonctionnaires blancs en Martinique […] ont plus d’opportunités que les martiniquais qui eux sont au chômage. Vous en connaissez beaucoup des blancs qui arrivent en Martinique et qui sont au chômage ? » Donc le problème n’est pas le chômage, c’est la communauté à laquelle appartiennent ceux qui y sont, sixième indice.

« Aucun Français, Américain ou européen ne devrait connaître mieux que moi-même les randonnées, les plages, les plantes, les fleurs, les sites de plongée, les rivières de mon propre pays ! La Martinique c’est chez nous, et moi en tant que jeune martiniquaise ça me fait mal de voir que le destin de mon peuple, de mon pays, il est entre les mains de personnes étrangères à nous-mêmes. » On a du condensé, là, et ce sera le septième indice.

C’est bon, vous y êtes tous ? Obsession permanente pour la couleur de peau, peur d’un grand remplacement ethnique et culturel, rejet viscéral de l’immigration, survalorisation de l’identité d’une communauté dont la préservation est posée comme valeur suprême, plus généralement mise en avant des intérêts de cette communauté par rapport à ceux de toutes les autres, vision du monde centrée sur la division radicale entre le « nous » de la petite communauté et tous les autres, volonté d’appropriation définitive et complète d’un territoire par cette communauté, et bien sûr d’en chasser autant que possible toutes les autres : il ne manque pas un seul ingrédient du discours le plus caricatural de l’extrême-droite.

Si on accepte que l’extrême-droite se définit essentiellement par le fait de poser comme première valeur, à laquelle toutes les autres sont subordonnées, la préservation de l’identité d’une communauté, alors cette demoiselle est clairement d’extrême-droite. Mais continuons à être rigoureux, ne lui faisons pas de procès d’intention. Est-elle raciste ? Est-elle à elle toute seule la preuve de l’existence du racisme anti-blancs ? Son obsession pour la couleur de peau tend à faire dire que oui : ce ne sont pas les Français ou les métropolitains en général qui lui posent problème, ce sont bien les blancs, elle le répète suffisamment pour qu’il n’y ait aucun doute là-dessus.

Mais pour être précis jusqu’au bout, il faut savoir ce qu’est le racisme. J’écarte d’ores et déjà les définitions ad hoc, et donc forcément mauvaises, du type de celles qui prétendent que le racisme ne peut être le fait que des dominants et pas des dominés (ben oui, dans une perspective politique révolutionnaire, ce serait quand même dommage de ne pas voir les choses en noir et blanc – c’est le cas de le dire – et de ne pas clairement séparer les gentils tout gentils des méchants très méchants). Si on accepte la définition académique du racisme comme « l’ensemble de doctrines selon lesquelles les […] races […] seraient dotées de facultés intellectuelles et morales inégales », et par extension comme « préjugé hostile, méprisant à l’égard des personnes appartenant à d’autres races », alors Miss Défense de la Martinique n’est pas raciste. Elle ne sous-entend jamais que les martiniquais seraient une ethnie supérieure à toutes les autres, ou que les blancs seraient intrinsèquement ou biologiquement inférieurs aux noirs. Non, elle dit seulement que les blancs, ou les Français, elle n’en veut pas « chez elle » – comprenez en Martinique. Ça, stricto sensu, ce n’est pas du racisme, mais c’est de la xénophobie. Cette vidéo est bien la preuve d’une xénophobie anti-blancs particulièrement haineuse – ce qui n’empêche pas l’existence par ailleurs d’un racisme anti-blancs, racisme édenté si l’on veut, mais racisme tout de même.

Revenons maintenant, pour conclure, sur cette question du « chez nous », justement.

Une nation, j’essaye chaque année de l’apprendre à mes élèves, c’est un ensemble de personnes liées entre elles par une culture commune et par la volonté de vivre ensemble. Le premier élément, évidemment, inclut des nuances. La culture martiniquaise n’est pas exactement la même que la culture gasconne, ou parisienne, ou mahoraise. Des gens parlent le créole en Martinique, le shimaoré à Mayotte, le breton en Bretagne, l’occitan dans les Pyrénées. On n’y mange pas pareil. On n’y croit pas pareil : le catholicisme est bien plus présent en Martinique ou en Bretagne qu’à Paris ou à Mayotte, en proportion de la population. Bref, à l’intérieur de la nation française, il y a des différences culturelles. Ces différences culturelles sont sans doute plus marquées entre les outre-mer et la métropole qu’à l’intérieur de cette dernière. Mais c’est une différence de degré, pas de nature ; et ça n’enlève rien à la culture commune. Cette demoiselle qui marque un tel mépris pour la France s’exprime tout de même en français, et je gage qu’elle connaît nettement mieux Molière et Hugo que Dickens ou Chesterton.

Reste le second élément : la volonté de vivre ensemble. Et là, soyons clairs : si à un moment je réalise qu’une forte majorité de la population de Mayotte ou de la Martinique est pour l’indépendance, je serai pour qu’on la leur accorde sans barguigner. Ce serait une catastrophe économique, politique et sociale pour ces territoires, évidemment, et ils sombreraient dans une misère noire (d’ailleurs, il est intéressant de relever que notre amie semble envier l’indépendance de l’Algérie ou de Madagascar, sans voir apparemment que l’existence de la majorité de leurs habitants est loin d’être aussi enviable que la sienne, mais passons). Mais on ne peut pas sauver les gens contre leur gré : si ces populations voulaient réellement l’indépendance, la France ne pourrait de toute manière pas la leur refuser, la décolonisation du XXe siècle en est une preuve.

D’ailleurs, les autochtones des outre-mer feraient bien de se méfier, car en métropole, beaucoup considèrent que ces territoires nous coûtent bien cher et seraient tout prêts à la leur donner, l’indépendance. Ça me fait un peu penser à cette excellente caricature de Pétillon :
  


Bref, l’indépendance, moi je ne suis pas contre, j’ai surtout l’impression que ce sont les populations de ces territoires qui sont majoritairement contre (pas fous). En revanche, une chose doit être absolument claire. Soit on est indépendant, soit on ne l’est pas. Si on l’est, alors on est en effet « chez soi », et on fait ce qu’on veut chez soi. Mais si on ne l’est pas, alors les martiniquais ne sont pas plus « chez eux » en Martinique que les parisiens ou les haut-savoyards. Et c’est là que le discours de notre xénophobe préférée devient littéralement insupportable. Imagine-t-on les réactions si un parisien ou un haut-savoyard tenait le discours symétrique ? « Le problème chez nous à Marseille, c’est l’invasion des noirs mahorais, ils vont bientôt être plus nombreux que nous, alors qu’on est chez nous, argl, quand je pense que dans trente ans les noirs mahorais pourraient être plus nombreux à Marseille que les bucco-rhodaniens, j’en ai froid dans le dos ! » Ce discours serait stigmatisé et flétri (y compris par l’auteur de la vidéo, j’en mettrais ma main au feu) pour ce qu’il est : un discours violemment xénophobe, voire raciste.

Alors rappelons ces évidences : tant que la Martinique est française, et tant que la population martiniquaise n’a pas changé d’avis sur ce point, alors un Français blanc n’a pas à s’intéresser au créole pour s’installer en Martinique, de même qu’un martiniquais ou un parisien n’ont pas à apprendre le basque avant de s’installer dans les Pyrénées-Atlantiques. Et les métropolitains installés en Martinique peuvent très bien se faire des groupes Facebook où ils se filent des tuyaux sans jamais aborder le prétendu cadre colonial, pour la simple et bonne raison que Mistinguett n’a aucune légitimité à venir leur imposer de quoi ils vont parler dans leurs groupes Facebook.

Une nuance pour finir ? Je reconnais un point vrai soulevé par la vidéo : la France n’a pas tenu ses promesses dans les outre-mer. Tout ce qu’elle dit sur ce point précis est parfaitement juste : la France n’a pas mis assez de moyens pour permettre à ces territoires de rattraper leur retard économique et social par rapport à la métropole. En ce sens, elle paye aujourd’hui le prix de cette lourde erreur, et la colère de cette jeune fille n’en est qu’une conséquence. Mais expliquer ou comprendre n’est pas justifier. Pour compréhensible qu’elle soit, cette haine n’en est pas moins mal dirigée : chez elle, la conscience de race a remplacé et anéanti la conscience de classe, ce qui est à la fois extrêmement triste et extrêmement dangereux, et qui ne peut que réjouir les capitalistes qui rigolent devant l’atomisation des luttes. De ce fait, les solutions qu’elle propose seraient bien pires que le mal qu’elle prétend guérir.

samedi 4 avril 2020

L’avenir hongrois


La Hongrie de 2020, c’est la France de 1940 : le covid-19 a eu le même effet pour eux que la débâcle pour nous. Pouvoirs illimités sans durée déterminée pour le premier ministre, possibilité de revenir sur des lois établies ou d’en instaurer de nouvelles sans contrôle du parlement ou de la justice, fin de la liberté d’expression. Depuis 10 ans, le Fidesz au pouvoir affaiblit les droits fondamentaux ; mais là, une étape de plus a clairement été franchie – sans qu’apparemment ça ne trouble trop l’Union européenne, qui s’apprête visiblement, une fois de plus, à faire la preuve de son manque d’efficacité.

Je ne vais pas écrire des heures sur le sujet, ça fait 20 ans que je répète les mêmes choses et franchement, je suis lassé d’avance. Deux mots seulement, donc.

Depuis ce coup de maître du premier ministre Viktor Orbán, on entend monter la musique : « ohlàlà, quel salaud, il a aboli la démocratie ! » Non, mes loulous ! Il abolit les droits de l’homme, c’est pas pareil ! Et c’est tellement pas pareil que les droits de l’homme, il les abolit démocratiquement. Dé-mo-cra-ti-que-ment.

Bien sûr, j’entends déjà les cris de protestation. « Démocratiquement, mais comment ça ? La Hongrie n’est pas une démocratie ! Et nous non plus d’ailleurs ! Le parlementarisme, c’est le pouvoir des riches, c’est la ploutocratie, ça n’a rien à voir avec la démocratie ! Élire c’est abdiquer, relis Reclus ! » Refrain connu.

Là-dessus, deux choses simples.

1. Dire que « nous ne sommes pas en démocratie », c’est un raccourci tellement simpliste qu’il en devient complètement faux. Par-delà les différences qui séparent tous ces régimes, la monarchie de Louis XIV n’est pas une démocratie. L’empire romain n’est pas une démocratie. La dictature de Pinochet n’est pas une démocratie. Le totalitarisme hitlérien n’est pas une démocratie.

Maintenant, Athènes au Ve siècle av. J.-C. est-elle une démocratie ? Si elle l’est, nous sommes, nous Français et Hongrois de 2020, infiniment plus proches de son régime que de la monarchie de Louis XIV. Bien sûr, nous ne sommes pas la même chose que l’Athènes de Périclès. Mais ce régime n’était guère plus égalitaire que le nôtre. Sans même parler des femmes et des esclaves, dont on peut mettre l’exclusion de la vie politique sur le compte de contingences culturelles, les citoyens pauvres n’avaient aucun moyen d’accéder aux réels postes de pouvoir, qui non seulement n’étaient pas rémunérés, mais étaient même fort coûteux, une fois qu’on y était désigné.

Alors de deux choses l’une. Soit Athènes était bien une démocratie, et alors, étant bien plus proches d’eux que de Staline, nous pouvons aussi appeler qualifier notre régime de « démocratique » – et plus encore le régime hongrois, où le parlement est élu avec une part de proportionnelle. Soit Athènes ne l’était pas, et la démocratie n’a jamais existé nulle part, tous les régimes de l’Histoire étant non-démocratiques à des degrés divers. Pourquoi pas ? Je ne suis pas d’accord, mais ça renforcerait mon idée que décidément la « vraie » démocratie est un régime qui n’est pas pour demain.

2. Au fond, cette question de savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, et si la démocratie serait bonne ou mauvaise, est sans aucun intérêt. C’est un piège et un attrape-nigaud.

D’abord parce que, contrairement à ce que beaucoup pensent, la démocratie n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen, ni plus ni moins : un moyen d’atteindre le bonheur. Les libertés fondamentales, elles, sont un fin en soi, parce qu’elles sont une condition du bonheur. Mais la démocratie n’est qu’un outil, pas un but. Et comme tout outil, parfois elle est adaptée, parfois elle ne l’est pas. Un marteau, c’est super pour enfoncer un clou, c’est nul pour retirer une vis. La démocratie, c’est pareil ! En 1792 et en 1940, il fallait être démocrate. La démocratie était l’outil adapté pour répondre aux crises de cette époque.

La seule question qui compte, c’est donc de savoir si la démocratie est un outil adapté à la crise que nous devons affronter, nous, maintenant. Pour y répondre, une question simple : les mauvaises décisions, celles qui contribuent à détruire la planète ou à abolir les libertés, sont-elles oui ou non démocratiques ? En d’autres termes, si on donnait vraiment le pouvoir au peuple, qu’en ferait-il ?

Sentant se refermer sur eux le piège, à ce stade les partisans de la démocratie hurlent : « On peut pas savoir ! Rien ne nous dit ce que ferait le peuple s’il avait le pouvoir ! » Ben si, cocotte. Quand une décision gouvernementale soulève une vague de protestation (comme c’est le cas pour la réforme des retraites, pour la taxe carbone, etc.), on peut se dire qu’elle est non démocratique, et que le peuple au pouvoir ferait autrement. Un doute peut subsister, bien sûr ; les partisans du gouvernement peuvent toujours s’appuyer sur la bonne veille « majorité silencieuse » pour dire que leur réforme est quand même populaire ; mais enfin, on a un élément pour dire qu’elle ne l’est pas.

Mais dans le cas contraire ? Quand une réforme passe comme une lettre à la poste, quand elle ne soulève aucune protestation populaire, voire quand elle est plébiscitée ? Alors sauf à être d’une mauvaise foi débordante, la conclusion s’impose : cette réforme est démocratique.

Du coup, si on ouvre les yeux, on doit reconnaître que :

1. Oui, le peuple est entièrement d’accord pour supprimer des libertés fondamentales si ça accroît sa sécurité (ou même son sentiment de sécurité). Non seulement il est d’accord, mais même il le réclame ! Regardez la popularité des mesures liberticides de tous les gouvernements dans tous les pays : nous sommes une poignée à protester. Nous protestons contre le peuple, certainement pas avec lui. C’est spécialement vrai en Hongrie, où le Fidesz n’a pas caché son jeu ou avancé masqué. Ne nous y trompons pas : ça n’a rien à voir avec le FN français, il n’y a pas eu de « dédiabolisation », et les Hongrois ont voté en toute connaissance de cause.

2. De même, le peuple veut que son niveau de vie augmente, même si ça bousille la nature. Les gens ne veulent pas tuer les riches, ils veulent vivre comme eux.

La sénatrice Amidala, dans une réplique devenue culte, disait : “So this is how liberty dies: with thunderous applause.” Notez qu’elle ne parlait pas de la démocratie, mais bien de la liberté. Déjà c’était le Sénat (instance démocratique de la République) qui confiait à son chef les pleins pouvoirs. Vision prophétique ; c’est ainsi que meurt la liberté : sous les applaudissements du peuple.

Certains s’imaginent que le capitalisme est le seul problème de notre société, et que tout le reste en découle. Ils pensent que seuls les riches aspirent au mode de vie qu’ils ont, et qu’en supprimant la bourgeoisie et en donnant le pouvoir au peuple, on supprimera du même coup la crise sociale et la crise écologique. C’est très noble, très généreux, très beau, mais c’est faux. Le capitalisme est un problème, bien sûr ; il ne peut pas être réformé et doit être supprimé, j’en conviens ; mais il n’est pas le seul problème, ni même le principal. Ceux qui croient le contraire se sont choisi une illusion magnifique. C’est néanmoins une illusion.


jeudi 26 mars 2020

Ce dont nous mourrons


Avons-nous des raisons d’avoir peur ? Est-ce qu’on va tous mourir ? Est-ce que le gouvernement en fait trop ou pas assez ? Finalement ces questions ne sont pas très intéressantes. Au risque d’être accusé de polémiquer, je préfère m’en poser d’autres. Par exemple, de quoi vont mourir ceux qui vont mourir.

Pour ça, il faut savoir ce qu’est le covid-19. Gaël Giraud, jésuite et directeur de recherches au CNRS, l’a rappelé dans un très bon article publié sur Reporterre : « une pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très graves sur une petite fraction. » Tout est là. Pour beaucoup de gens, ce coronavirus est visiblement moins grave que la grippe saisonnière ; chez certains, il ne provoque qu’un rhume, souvent accompagné de fièvres. En revanche, chez d’autres, heureusement beaucoup moins nombreux, les difficultés respiratoires aiguës nécessitent l’intubation, la respiration artificielle et la réanimation. L’un dans l’autre, le covid-19 est nettement plus mortel que la grippe saisonnière : dans l’état actuel de nos (maigres) connaissances, autour de 4% des personnes affectées meurent, contre moins de 1% pour la grippe.

L’écart de mortalité entre les deux maladies (de 1 à 5 ou de 1 à 10, encore une fois, les données sont pour le moment lacunaires et imprécises) ne reflète à l’évidence pas l’écart entre ce que nous vivons en ce moment et pendant une grippe saisonnière. Par ailleurs, certains pays s’en sortent mieux que d’autres. L’Allemagne ou le Japon ont moins de morts que la France ou l’Italie : il y a trois jours, quand la France enregistrait près de 200 nouveaux décès (sans compter ceux des EHPAD…), il y en avait moins de 30 en Allemagne, qui compte pourtant 16 millions d’habitants de plus.

Pourquoi ? Sans prétendre que ce soit lié à un facteur unique, il y en a un qui est prépondérant : l’Allemagne a bien plus de places en réanimation que la France par habitant. Gaël Giraud donne les chiffres : en France, 0,73 lit de réanimation pour 10 000 personnes ; en Italie, 0,53 ; en Allemagne, 1,25. Qu’on compare aux nombre de morts par personne infectée dans chacun des droits pays, c’est sans appel. C’est encore Giraud qui en parle le mieux : « nous n’avons plus de système de santé publique digne de ce nom mais une industrie médicale en voie de privatisation ». Il n’est pas rentable de maintenir des centaines de lits de réanimation qui, en temps normal, ne servent pas ; du coup on les supprime, et quand frappe une épidémie exceptionnelle, on ne les a plus.

Alors bien sûr, certains seraient morts même sans ça. Beaucoup de personnes à risques, particulièrement sensibles au covid-19, auraient succombé même en réanimation et avec un respirateur artificiel. Mais les médecins sont déjà en train de trier les patients, c’est-à-dire de décider qui doit aller en réanimation et qui n’y a pas droit, et cela ne va faire que s’accroître jusqu’au pic de la vague. Ce qui signifie que beaucoup seront tués non par le virus, mais par le fait de ne pas avoir de place en réanimation ; en d’autres termes, beaucoup de ceux qui vont mourir mourront non pas du covid-19, mais de la politique néo-libérale menée en France depuis au moins quarante ans. Et mourir quand on a, mettons, 45 ans et qu’on est père de trois enfants, parce que votre pays a fait le choix de supprimer des lits d’hôpital alors qu’il avait les moyens techniques et financiers de les maintenir, c’est vraiment une des morts les plus con qui soient.

La question du nombre de places dans les hôpitaux n’est d’ailleurs qu’un aspect de la question. On peut aussi l’illustrer, comme je l’ai dit dans mon précédent billet, par la confiance aveugle accordée par nos dirigeants à la mondialisation, censée pourvoir ad vitam à tous nos besoins via les délocalisations et la « nouvelle division internationale du travail ». Les Chinois devaient nous fournir en masques ; à présent, le gouvernement est obligé d’appeler à l’aide les entreprises et les particuliers pour couvrir son incurie et son imprévoyance !

Même « appel à l’aide » de la part de Martin Hirsch, directeur général de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris. On appelle les soignants au secours en leur demandant de venir prêter main-forte ; les particuliers sont appelés à donner de l’argent. Eh ! Si les budgets des hôpitaux n’avaient pas été amputés depuis si longtemps, si le nombre de nos médecins n’étaient pas en chute libre, nous aurions tout ce dont nous avons besoin ! Un système pour financer la santé publique, on en avait un, ça s’appelait la Sécurité sociale. On la démantèle à un point où même en temps normal, elle a du mal à assurer sa mission ; forcément qu’en période de crise, ça craque !

Bref, depuis 40 ans, on refuse de prendre l’argent là où il se trouve (dans les poches des plus riches, les dividendes des actionnaires et les paradis fiscaux), puis on nous dit qu’on n’a pas d’argent, enfin on coupe dans les budgets essentiels ; ceux qui vont mourir ne payent même pas le prix de ces politiques ; leur mort est le prix payé par nos politiciens pour avoir le droit de lécher le cul des plus riches, en toute connaissance de cause !

Les différents gouvernements français depuis 40 ans, et l’actuel au premier chef, auront donc sur la conscience une bonne partie des morts de l’épidémie. C’est ce qu’a souligné à sa manière Frédéric Lordon dans un article intitulé « Les connards qui nous gouvernent », qui reste, à l’heure actuelle, le meilleur de ceux que j’ai lus sur la situation présente. Alors je ne dis pas que les gouvernements allemands ont la conscience tranquille : eux aussi ont supprimé des lits d’hôpital, et l’Allemagne pourrait faire mieux qu’elle fait ; mais moins, en proportion de la population.

Sur le fond, rien de bien neuf. Nous avons ici la preuve et l’illustration de ce que bien des gens, moi compris, disent depuis des années ou des décennies : le capitalisme libéral tue. Il ne se contente pas de générer des injustices, des souffrances et des inégalités immenses, il tue. Je ne suis pas le premier à le voir.

En revanche, un point m’inquiète : c’est que même parmi les critiques de ces politiques gouvernementales, il s’en trouve (et Gaël Giraud en fait partie, je suis au regret de le dire) pour citer la Corée du Sud et Taïwan en exemple, y compris dans le traçage des malades. Or, il faut dire exactement de quoi il s’agit : accéder sans leur accord aux données des téléphones portables des personnes infectées, afin de pouvoir savoir avec qui ils ont eu des contacts, puis suivre leurs déplacements en temps réel et avertir la population du passage d’un malade dans un endroit précis qu’il s’agit d’éviter.

Ceux qui reprochent le confinement au gouvernement et promeuvent ce genre de moyens sont soit aveugles, soit complètement idiots (à moins qu’ils ne souhaitent la marche forcée vers le totalitarisme). De plus en plus de gens dénoncent, et c’est tant mieux, le fait que les attaques gouvernementales menées contre le Code du travail à l’occasion de la crise sanitaire vont être pérennisées. Et les attaques contre la vie privée, vous ne croyez pas qu’elles vont l’être ? Préférer le traçage des malades au confinement généralisé de la population, c’est tout simplement faire primer l’économie sur la défense des libertés fondamentales. Ça aussi, surtout de nos jours, c’est criminel.


mardi 17 décembre 2019

La fausse bonne idée par excellence : la paille en bambou

Elle fait fureur, ces temps-ci, la paille en bambou. On la trouve un peu partout, et ses thuriféraires ne manquent jamais une occasion de vanter ses mérites : pas en plastique, biodégradable… Bien sûr, elle n’est pas tout à fait aussi agréable en bouche que la paille en plastique, mais ça fait au fond partie du plaisir : on est bien content de faire ce petit sacrifice pour la planète, on se dit qu’on accepte de renoncer à quelque chose pour la nature et le bien commun, et on boit son mojito la conscience bien tranquille. Par chez nous, à Mayotte, on en voit même qui prennent l’avion à chaque vacances pour aller découvrir l’Inde, la Thaïlande ou Madagascar, mais qui ne manquent pas de s’offusquer quand un patron de bar leur sert leur planteur avec une paille conventionnelle.

En soi, la contradiction peut me faire sourire, mais ne me gêne pas outre mesure ; je suis moi-même un homme à paradoxes, et mon mode de vie ne me permet pas de m’ériger en donneur de leçons écologiques. Je suis le premier à trahir quotidiennement mes idéaux, mes principes et mes valeurs pour préserver très largement mes habitudes et mon mode de vie.

Je me pique en revanche de lucidité, et j’essaye de ne pas tomber dans les attrape-nigauds de la croissance verte et du capitalisme greenwashé. Or, de ce point de vue, la paille en bambou est-elle la panacée qu’on essaye de nous vendre ? Il faut d’abord remarquer qu’en toute logique, elle doit nécessiter du bambou pour sa fabrication. Il faut donc qu’on consacre de nouveaux espaces à la production de ce bambou, ou qu’on coupe des bambous existant : dans les deux cas, c’est très peu écologique. Ensuite, il faut transformer ces bambous en pailles, ce qui nécessite forcément des usines, de l’énergie, des ressources humaines, etc. Enfin il faut transporter les pailles vers les lieux de consommation, puis les recycler. La paille en bambou n’est donc pas écologiquement neutre : elle consomme d’autres ressources et rejette d’autres déchets que les pailles traditionnelles, moins nocifs peut-être, mais tout de même considérables.

Et tout ça pour quoi ? Tout ça pour un objet – et c’est là le point fondamental – absolument, entièrement, complètement inutile, dont on peut se passer sans la moindre difficulté. Même le plus radical des écologistes peut reconnaître qu’il nous serait difficile de nous passer des dispositifs qui nous permettent d’écouter de la musique ou de regarder des films, sans parler des scanners médicaux. Mais inversement, même le pire des consommateurs technophiles peut reconnaître que la paille, en plastique ou en bambou, est un objet non seulement non indispensable, mais qui n’ajoute qu’une dose infinitésimale de plaisir à celui de la boisson qu’elle sert à aspirer. Le plaisir, c’est de boire son sex on the beach, pas d’avoir une paille en bouche pour le faire ! À part quelques vieillards édentés et ne supportant pas les dentiers, qui pourrait bien affirmer que la paille sert à quoi que ce soit ? Si encore elle apportait le plaisir d’autres objets non directement utiles, comme les bijoux par leur beauté, ce qui faisait dire à Voltaire que le superflu était « chose très nécessaire » ; mais même pas !

La conclusion est simple : la paille est l’exemple parfait, archétypique, de l’objet dont nous pourrions parfaitement nous passer, sans en souffrir le moins du monde. La solution écologique, ce n’est pas de transformer les pailles pour qu’elles polluent moins (en essayant de nous faire croire au passage qu’elles ne polluent plus) : ce serait de dire clairement aux gens que la paille ne servant à rien, on cesse d’en fabriquer.

À l’inverse, le passage du plastique au bambou pour la fabrication des pailles est l’exemple parfait, archétypique, du refus catégorique de nos sociétés de changer quoi que ce soit à leur mode et à leur niveau de vie. Ce nouveau produit illustre à merveille la vaste chimère, le rêve de singe consistant à faire croire que nous pourrons sauver la planète et continuer à vivre exactement comme avant, y compris dans les détails les plus insignifiants. Il est urgent de dégonfler cette baudruche.


jeudi 25 juillet 2019

Une droite vraiment de droite


J’ai déjà dit ici et qu’à mon sens la gauche, la droite et l’extrême-droite étaient principalement séparés[1] par la valeur qu’elles mettaient au cœur de leur action politique : la gauche défend avant tout l’égalité, la droite défend avant tout la liberté, l’extrême-droite défend avant tout l’identité[2]. Les évolutions politiques récentes, aussi bien en France qu’en Angleterre, me semblent confirmer cette hypothèse.

En France, c’est peu de dire que l’arrivée de Macron au pouvoir a clarifié les choses et épuré la droite. Le Président est en effet, selon ma définition, et si on retire le rideau de fumée des prises de position purement électoralistes pour s’intéresser à ce qu’on peut connaître ou deviner de ses convictions personnelles, une incarnation presque chimiquement pure de la droite. Macron n’est pas seulement pour les libertés économiques – du patron de virer ses employés comme bon lui semble, de l’entreprise d’accorder des salaires himalayens et des parachutes en platine massif, etc. –, il est également pour les libertés sociales : le mariage homo, la PMA, la GPA, il est au fond très pour. Il est probablement pour le clonage humain, au fond de lui, même s’il sait qu’il ne peut pas trop le dire.

On m’objectera que Macron fait bien peu de cas de nombreuses libertés, en particulier des libertés les plus fondamentales et des libertés politiques, et qu’il fait preuve d’un autoritarisme en apparence bien peu compatible avec une mise au pinacle de la notion de liberté. Mais c’est ne pas comprendre qu’en réalité, l’autorité n’est nullement l’apanage d’un pan ou d’un autre de l’échiquier politique et idéologique. Elle n’est pas plus une valeur réellement portée par un camp ou l’autre, même si elle peut être affichée comme telle pour des raisons électoralistes : elle est un mode d’action politique que n’importe qui peut utiliser. Historiquement, elle a été l’arme et le moyen aussi bien de la gauche (qu’on pense, si on refuse à Staline le qualificatif de « gauche », à la Terreur révolutionnaire) que de la droite et de l’extrême-droite. En ce sens, l’autoritarisme de Macron n’est pas très éloigné de celui de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », même si chez lui il faut comprendre : pas de liberté pour ceux qui combattent la liberté du patron de ne pas payer d’impôt ou celle du promoteur de construire un nouvel aéroport.

Inversement, la droite représentée par Wauquiez et Bellamy, c’est-à-dire celle qui s’est fait laminer aux élections présidentielles puis européennes, ce n’est, contrairement à ce que ses leaders voudraient faire croire, pas du tout une « vraie droite », une « droite forte », une droite qui s’assumerait plus que celle de LREM ; bien au contraire, c’est une mélange bâtard entre la droite par essence libérale et l’extrême-droite par essence identitaire ; c’est une droite non épurée des scories de l’extrême-droite qu’elle a ramassées en deux siècles d’existence. C’est en cela qu’on peut dire que nous vivons une époque de clarification politique et idéologique : aux présidentielles comme aux européennes, ceux qui étaient au fond pour la liberté ont voté Macron, et ceux qui étaient au fond pour l’identité ont voté Le Pen. Et ils ne sont plus qu’une poignée à essayer laborieusement – et sans grand succès – de faire vivre un mélange forcément difficile à doser, mais toujours sur le mode « je veux pouvoir virer mes ouvriers mais je ne veux pas que les pédés adoptent ». La Manif Pour Tous et les Veilleurs, pour impressionnants qu’ils aient été, n’ont pas représenté, contrairement à ce qu’espéraient leurs leaders, « l’émergence d’un nouveau peuple conservateur », mais bien les derniers feux de cette droite abâtardie. Leurs seules survie et renaissance possible – bien réelles, celles-ci, et dangereuses – se trouvent à l’extrême-droite, pas chez Sens commun.

Un peu partout en Europe, on observe des évolutions similaires. En Hongrie, en Pologne, en Italie, ce sont de véritables extrêmes-droites qui ont pris le pouvoir, c’est-à-dire des gens obsédés par la question et la défense d’une identité : refus de l’immigration, des sexualités et des modes de vie non conformes à ce qui était historiquement accepté, mise en avant des racines chrétiennes, etc.

On me dira que tous ces braves gens sont aussi très libéraux économiquement. Mais cela vient du fait que, à l’évidence, personne n’est jamais parfaitement pur d’un point de vue politique et idéologique : personne n’est uniquement pour l’identité ou uniquement pour l’égalité. Ce qui permet d’étiqueter les individus et les partis, c’est la valeur qu’ils font passer en premier, mais à l’évidence ces valeurs ne sont pas incompatibles en tout, et ce qui différencie les gens et les mouvements, c’est la hiérarchie qu’ils construisent entre elles. Jean-Marie Le Pen et sa fille sont tous les deux d’extrême-droite, alors même que le père était économiquement libéral à l’extrême, quand Marine est largement étatiste ; tous les deux placent l’identité au cœur de leur réacteur idéologique, mais pour la fille, qui vit le temps de l’intensification de la Crise, l’égalité a remplacé la liberté comme deuxième valeur. C’est d’ailleurs précisément ce qui la sépare de tout un pan de l’extrême-droite européenne.

Boris Johnson est la dernière illustration de mon propos. Très libéral économiquement, il l’est aussi, et c’est ce qu’on sait moins, sur bien d’autres sujets : favorable au mariage homo, mais aussi à l’immigration et au cosmopolitisme, il est ce qu’on appelle aux États-Unis un libertarien, c’est-à-dire, selon ma définition, l’incarnation de l’homme de droite. Dommage qu’il ne veuille pas rester dans l’Union européenne, il s’entendrait bien avec Macron.

Tout cela doit enfin nous faire réfléchir sur la notion de « conservatisme ». Pendant longtemps, ce terme a été revendiqué par la droite (Boris Johnson est d’ailleurs au Royaume-Uni le chef du parti « conservateur »), et s’opposait au « progressisme », revendiqué par la gauche. Les impasses de la notion de « progrès » l’ont progressivement vidée de son sens et de sa substance ; parallèlement, il y a longtemps que le changement et l’évolution par la casse (casse des services publics, casse du droit du travail, casse de la protection sociale et de l’État-providence, etc.) sont plutôt l’apanage de la droite, alors que ceux qui se revendiquent de la gauche cherchent plutôt à conserver des acquis existants. Ceux qui, d’après ma définition, sont presque purement de droite, comme Macron ou Johnson, ne sont certainement pas des conservateurs au sens traditionnel du terme, puisqu’ils cassent toutes les protections existantes en faveur d’un libéralisme économique le plus débridé possible, et que parallèlement ils veulent accorder de nouvelles libertés et de nouveaux droits comme la PMA. Le conservatisme, en ce sens traditionnel, était en fait cette droite pleine de scories de l’extrême-droite identitaire, cette droite qui est en train de disparaître (le retournement de veste de Guillaume Peltier en étant l’illustration la plus lumineuse).


En revanche, si le « conservatisme » n’a plus de sens en tant qu’il s’opposerait à une gauche « progressiste », il garde toute sa pertinence dans la nouvelle division et le nouveau combat qui se font jour, c’est-à-dire celui entre ceux qui veulent conserver les bases du Système actuel (qu’on peut à bon droit appeler « conservateurs ») et ceux qui veulent en sortir (et qu’on peut appeler « radicaux »). En ce sens, et au-delà d’un paradoxe qui n’est qu’apparent, les partisans du clonage humain, des OGM et de l’intelligence artificielle sont bien des conservateurs en ce qu’ils ne font que pousser à bout la logique du Système actuel, technicien avant tout, mais aussi capitaliste. C’est contre ces conservateurs, de droite comme de gauche, que nous, radicaux, et plus particulièrement écologistes radicaux, devons être prêts à mener la bataille.





[1] J’insiste sur le « principalement », parce qu’il s’agit évidemment d’une question d’une grande complexité, que j’avais un peu approfondie dans ce texte, pour ceux qui veulent lire quelque chose de plus long.
[2] Là encore, j’insiste sur le « avant tout » : la gauche n’est nullement ennemie de la liberté, mais quand les deux valeurs entrent en compétition, elle choisit l’égalité. Par exemple, restreindre la liberté du patron de licencier ses ouvriers ou de s’attribuer le salaire qu’il veut, au nom de l’égalité, sont des mesures de gauche. La droite, qui n’est pas par principe hostile à l’égalité, fait cependant des choix inverses, justement parce que la liberté lui semble plus importante.

lundi 10 juin 2019

Nous sommes en guerre


Pour nos sociétés, la crise écologique est une guerre. Je ne suis pas le premier à le dire : Nicolas Hulot ou Delphine Batho ont tous les deux tracé ce parallèle. Ce n’est bien sûr pas une guerre conventionnelle ; nous ne nous battons pas contre un peuple ennemi, contre une nation étrangère, mais contre un adversaire autrement plus redoutable : nous sommes en guerre contre nous-mêmes, contre notre mode de vie lui-même, et contre les lois de la nature et de la physique – autant dire que c’est pas gagné.

Ce que les gens ne comprennent généralement pas, c’est que quand nous disons qu’en matière d’écologie, nous sommes en guerre, il ne s’agit pas d’une image ou d’une métaphore : non, nous sommes vraiment en guerre, et nous devons en tirer toutes les conséquences ; comme pour toutes les guerres, ce n’est ni plus ni moins qu’une question de survie.

La première conséquence concerne évidemment l’économie. Un pays en guerre ne peut plus se préoccuper de rigueur budgétaire ou d’équilibre économique ou financier : il met toutes ses ressources dans la balance pour gagner la guerre, et laisse à l’après-guerre le soin de redresser la barre. C’est parfaitement justifié, puisque si on ne gagne pas la guerre, il n’y aura tout simplement plus de barre à redresser ! Concrètement, pour nous, ça signifie que nous devons immédiatement abandonner toute prétention à l’orthodoxie économique et budgétaire :

1. Nous devons dénoncer nos dettes, assumer que nous ne les rembourserons plus ;

2. L’État doit s’impliquer fortement dans l’économie, et ce par trois biais :
a. Il doit prendre le contrôle direct d’une partie de l’économie (grandes banques et grandes entreprises stratégiques en particulier) ;
b. Sur les secteurs et entreprises dont il ne doit pas prendre le contrôle direct, il doit adopter un rôle de force d’impulsion (il ne s’agirait pas de communisme, mais de dirigisme et de planification, ce qui se faisait déjà en France dans les années 1950 et 1960, sans même parler des périodes de guerre) ;
c. Si l’annulation des intérêts de la dette cumulée aux points 2a et 2b ne suffisent pas, il doit procéder à des réquisitions de capitaux.

3. Enfin, il doit évidemment produire de la monnaie, donc faire tourner la planche à billets (nous le faisons très largement depuis 2007 pour sauver les banques, c’est bien la preuve qu’il est possible de le faire pour sauver la planète).

Là encore, je ne suis pas le seul à tenir ce discours. Mais il faut aller plus loin : si nous sommes en guerre, il ne faut pas seulement mettre en place une économie de guerre, mais aussi une culture de guerre. C’est peut-être même le plus important : il faut gagner la bataille des esprits, des mentalités, des représentations, car c’est la mère de toutes les autres. De manière intéressante, c’est aussi la seule sur laquelle nous avons eu un peu de succès : l’écologie fait à présent réellement partie des préoccupations d’une part importante de la population des pays riches, surtout chez les plus jeunes.

Mais il reste encore beaucoup à faire : sans même parler des pays moins développés ou de ceux qui, même chez les plus riches, continuent de croire qu’il n’y a pas de problème, la victoire est loin d’être complète. Les jeunes sont plus sensibilisés à l’écologie, certes, mais beaucoup s’imaginent que tous les problèmes peuvent être résolus en pissant sous la douche ou en achetant bio ; alors qu’en réalité, une solution réaliste ne pourrait passer que par « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » – et tant pis pour ceux qui appellent ça de l’écologie punitive : la question n’est pas de savoir si c’est punitif ou impopulaire, mais de savoir si c’est vrai.

Intensifier la bataille culturelle va donc nécessiter de nouveaux outils. Tout d’abord, il faut que l’écologie radicale, celle qui voit qu’il n’y aura pas de sortie de la crise sans changement radical de notre modèle de société et de notre mode de vie, s’unisse politiquement. Pour l’instant, ce courant politique existe, mais sous la forme d’une nébuleuse comprenant de nombreux groupuscules, communautés, micro-partis, associations, sans parler d’individus isolés. Cette division empêche toute forme de représentativité médiatique, donc de visibilité et de crédibilité. Il faut y remédier en créant une plate-forme commune de l’écologie radicale, qui n’aura pas pour but de faire disparaître ces groupes en les fusionnant, mais de les rassembler autour de revendications communes, et qui ne pourra se faire qu’autour de ce qui, dans ce courant, fait consensus – en d’autres termes, les vegans peuvent et doivent continuer à se battre pour leurs idées au sein de chacun de leurs groupes, mais ne peuvent pas attendre de cette plate-forme commune qu’elle adopte le veganisme comme objectif.

Par ailleurs, toujours dans l’optique de la bataille culturelle, l’écologie radicale doit se doter de ses propres médias. Être plus visible dans les médias de masse est une nécessité, mais ne suffira pas : il faut par ailleurs que nous disposions de médias, forcément moins puissants, mais exclusivement consacrés aux thématiques de l’écologie profonde. Il existe bien le journal La Décroissance, mais il est trop tranché pour être représentatif de l’ensemble du courant. Par ailleurs, la perte de vitesse de la presse écrite rend nécessaire d’utiliser d’autres outils, en particulier les vidéos sur Internet.

Enfin, la dernière conséquence de l’idée que la crise écologique est une guerre, c’est qu’en plus de nous adapter économiquement et culturellement, nous devons également nous adapter politiquement. Avant toute autre chose, comme dans toute guerre, l’État doit donner des moyens à ses soldats. Et ses soldats, en l’occurrence, ce sont justement les écologistes de terrain, ceux qui, dans des associations, dans des communautés, se battent pour la préservation des écosystèmes, des espèces, des espaces, pour des modes de culture plus respectueux de la nature, etc. Il faut aider celles qui existent, et il faut favoriser la naissance et l’expansion de nouveaux groupes du même ordre : ça peut passer par la fiscalité, par les subventions, mais rien ne réussira sans une telle aide.

Mais ce ne sera pas suffisant pour autant. Et le grand tabou, pour le moment, est là : la démocratie est-elle le meilleur système possible pour mener le combat ? Rien n’est moins sûr, car ce régime n’est pas toujours le mieux armé pour résister aux grandes crises. Il n’y succombe pas toujours : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont des démocraties (entre autres) qui ont gagné face à des dictatures totalitaires. Mais si les Britanniques pouvaient accepter les mesures drastiques de Churchill (« le sang, le labeur, les larmes et la sueur », justement), c’est parce que les bombes pleuvaient sur Londres, que c’était ça ou la capitulation, et que tout le monde pouvait faire le lien entre le Blitz et la politique de Chamberlain.

De nos jours, au contraire, la crise écologique ne nous apporte pour l’instant qu’une infime partie des malheurs, des souffrances et des catastrophes qu’elle nous réserve pour l’avenir ; et même quand nous sommes frappés, nous ne faisons pas directement le lien avec ce contre quoi nous sommes en guerre. La multiplication des sécheresses, des incendies, la désertification de nombreux pays, les réfugiés climatiques dont le nombre s’accroît chaque année, autant de choses qui sont déjà là, mais que la plupart des gens ne relient que vaguement à notre mode de vie.

Pendant la Première Guerre mondiale, sans renoncer à la démocratie, la France avait utilisé l’état de siège pour réduire considérablement la voilure des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Je ne crois pas que, dans la crise présente, ce soit souhaitable ou nécessaire. En revanche, il nous faudra faire accepter des choix largement impopulaires et qui ne produiront leurs effets qu’à très long terme ; et il nous faudra sortir du capitalisme libéral. Les premières décisions mécontenteront les pauvres, les secondes mécontenteront les riches. Il est peu probable qu’elles soient prises par des gens qui se demanderont s’ils seront réélus dans cinq ans.

jeudi 21 mars 2019

Médias : priorité à la bêtise ?


Les Français entretiennent à leurs médias une relation d’amour-haine assez fascinante. Les journalistes sont une des catégories socio-professionnelles dont ils se méfient le plus, voire qu’ils détestent le plus, juste derrière les politiciens ; ils ne cessent de dénoncer des médias aux ordres du gouvernement ou des grands groupes qui les possèdent ; et pourtant, ils continuent de les suivre massivement.

Pour ma part, j’essaye d’éviter le média-bashing, pour plusieurs raisons. D’abord parce que je déteste les généralisations, et que de très nombreux journalistes sont sincères, ou intelligents, parfois même les deux. Beaucoup font bien leur travail (merci, Yann Barthès). Ensuite parce que taper sur les journalistes me semble toujours un moyen bien facile de ne pas réfléchir aux véritables responsabilités. Mélenchon ne passe pas le cap du premier tour de la présidentielle ? C’est la faute des médias ! Impossible de se dire que sa campagne n’a pas été si formidable que ça, ou que ses idées ne convainquent pas tant de monde que ça. Le peuple demande à ce que les prix de l’essence baissent pour qu’on puisse rouler plus facilement en bagnole ? ou à ce qu’on refoule les immigrés à la mer ? Ce n’est pas qu’ils sont racistes ou sans conscience écologique, les pauvres chéris : c’est la faute des médias !

Cela étant, force est de constater que les médias posent plusieurs problèmes structurels dans la société d’aujourd’hui. Il y a d’abord, chez beaucoup de journalistes, un manque de rigueur intellectuelle, pour ne pas dire d’intelligence. J’ai entendu cet hiver une journaliste politique réputée, sur une grande radio du service public, demander à son invité si ça ne le gênait pas de défendre le RIC, au motif que cette réforme était défendue depuis longtemps par Étienne Chouard, qui lui-même refusait de ne dire que du mal d’Alain Soral, antisémite notoire. Je suis moi-même un fervent opposant au RIC ; mais quand on en arrive à ce niveau de bêtise dans l’argumentation et le questionnement… Vous me direz que nous avons tous nos moments creux, qu’il nous arrive à tous de manquer d’à-propos, voire de dire une belle connerie. Certes. Mais les journalistes, par les répercussions que donne à leurs propos la nature même de leur métier, ont un devoir d’exemplarité. Ils ne sont pas les seuls : je suis aussi choqué quand je vois, chez mes collègues, des bulletins scolaires remplis dans un français plus qu’approximatif.

C’est encore plus vrai de nos jours, car l’impact des médias est démultiplié par la formidable caisse de résonance de leur omniprésence : les chaînes d’info en continu, par exemple, et surtout, bien sûr, les réseaux sociaux, font que les mêmes informations tournent en boucle. Cela fait du bruit ; et face à ce bruit, les politiciens se croient obligés de réagir, immédiatement, et bruyamment, eux aussi. De là les lois de circonstances qui alourdissent à chaque fait divers, donc chaque semaine un peu plus, notre arsenal législatif pourtant déjà obèse. Proposer une nouvelle loi devient chez eux un véritable réflexe, faute d’autres idées. On en arrive à une société du spectacle ou les politiciens croient avoir fait leur travail quand, après le vacarme d’un fait divers bien choquant, ils ont fait un vacarme équivalent dans la direction apparemment opposée. Rien n’avance, car comme le dit Léodagan, deux trous du cul ne sont pas plus efficaces qu’un seul, et deux lois qui disent la même chose ne seront pas plus respectées qu’une seule. Mais les politiciens peuvent ainsi dire : j’ai réagi.

Je viens d’avoir un nouvel exemple de la manière dont les médias peuvent, d’une manière apparemment tout à fait anodine, adopter un comportement en réalité très pervers. Sur une chaîne d’information en continu, un des analystes présents sur le plateau pour parler de l’affaire Tapie a été interrompu en pleine phrase pour une « priorité au direct » : on voyait vaguement Bernard Tapie arriver au tribunal derrière les vitres d’une voiture. Bon, rien de bien grave, me direz-vous. Eh bien si, c’est grave. Je l’ai déjà dit : les journalistes, comme les professeurs ou les politiciens, sont un exemple pour le peuple, qu’ils le veuillent ou non, et même parfois – souvent – sans que le peuple en ait conscience.

Or, en agissant ainsi, que dit-on ? D’abord, qu’on peut couper la parole à quelqu’un en pleine phrase pour faire complètement autre chose, alors que dans une discussion qui se veut sérieuse et de fond, la première chose à faire pour montrer l’exemple serait de respecter les règles élémentaires de la politesse. On accroît aussi la dangereuse habitude du zapping, déjà bien ancrée par la pratique d’Internet et des liens hypertextes, qui nuit considérablement à la faculté de se concentrer plus de dix minutes sur un même sujet. Enfin, on affirme clairement qu’une mauvaise image d’un moment mineur de l’événement est plus importante qu’une analyse dudit événement. Quoi qu’on puisse penser de la qualité de cette analyse, faire primer l’image sur elle n’est pas un bon message.

À l’heure de la démocratie d’opinion, de la société du spectacle, à l’heure où la rue, les sondages et les réseaux sociaux cherchent de plus en plus à faire la loi, et pire, y parviennent, les médias ne peuvent pas se dispenser de repenser leur rôle et donc leurs pratiques. Et comme je ne veux pas être que critique, il y a des pistes d’amélioration évidentes :

1. Séparer clairement ce qui est de l’ordre du divertissement, du loisir, de l’amusement, et ce qui est de l’ordre de la réflexion de fond, et agir en conséquence. Je ne demande pas à Cyril Hanouna de ne jamais couper la parole à ses invités dans son émission, parce qu’elle n’a pas de prétentions de fond (pas trop, du moins). En revanche, cela implique que dans une émission où on prétend informer ou réfléchir, et non pas divertir, on s’interdise les raccourcis faciles, les images avant le fond, bref tout ce qui va faire le buzz plutôt que faire penser.

2. Réserver à la réflexion de fond une place suffisante, y compris en privilégiant les émissions de longue durée, et revoir les priorités des sujets abordés. Moins reprendre les sujets déjà traités cent fois en long, en large et en travers par tous les journalistes. L’affaire Benalla, même si elle est importante, ne méritait pas le traitement qu’elle a reçu. En revanche, accorder une plus grande place aux sujets de long terme. Il est inconcevable que l’écologie, dont dépend l’intégralité de notre avenir à tous, bénéficie d’un traitement aussi faible et surtout aussi peu diversifié dans les médias.

3. Mettre en avant les journalistes qui ont une formation intellectuelle solide et qui font la preuve qu’ils travaillent leurs dossiers et qu’ils essayent d’aller au bout des questions. Quand un syndicat de gynécologues appelle à faire une grève des IVG, on ne peut pas se contenter de rappeler que juridiquement, une IVG n’est pas un homicide : il est nécessaire de se poser la question de savoir quand commence la vie humaine, dans quelle conditions on peut supprimer une vie humaine, etc. Bref, il faut une réflexion qui aille au bout des choses et ne se contente pas d’être superficielle. Pas forcément pour apporter une réponse, et pas forcément la même réponse que moi, mais pour aider les gens à se poser les bonnes questions. Un journaliste ne fait pas son travail s’il se contente de rappeler ce que tout un chacun est capable de dire dans une discussion de comptoir.

Évidemment, en écrivant tout cela, j’ai bien conscience de la vacuité de mes mots. Ça s’oppose en effet frontalement à la logique capitaliste et libérale de médias qui sont des entreprises, recherchent donc avant tout un profit qu’ils n’ont à peu près que par le biais de la publicité, donc par l’audience, et sont de ce point de vue en concurrence les uns avec les autres. Dans ces conditions, évidemment que chacun cède à la facilité, au buzz, à RIC = Chouard = Soral = antisémite = caca boudin ; ce n’est pas mon billet qui va changer les choses. Mais j’aurais, au moins, nommé le mal.

jeudi 11 octobre 2018

Faire respecter la loi à Mayotte ? Chiche !


Très (très) souvent, les mahorais se plaignent d’être traités comme des sous-Français. L’État considérerait leur île comme un territoire sans importance ni intérêt et ne se préoccuperait de ses habitants qu’en période électorale. Paris et la métropole seraient coupables de racisme et de néo-colonialisme.

Que Mayotte souffre de problèmes spécifiques, personne n’en disconvient. Département le plus pauvre de France, il subit une criminalité importante ; les médecins n’y sont pas assez nombreux, tout comme les professeurs bien formés. Les niveaux de chômage, de mal-logement, d’analphabétisme y battent des records. Reste à comprendre l’origine de cette situation.

J’ai souvent essayé – sans grand succès, il faut le dire – d’expliquer aux mahorais que le problème n’était pas un prétendu racisme d’État, mais le capitalisme néolibéral. Que s’ils regardent ce qui se passe en métropole, ils s’apercevront que c’est partout que les maternités ferment et que les services de l’État s’éloignent du public. Que ce n’est pas Mayotte que l’État n’aime pas, mais les pauvres et les fonctionnaires, où qu’ils se trouvent.

Mais visiblement, je pisse dans un violoncelle. Les mahorais apportent leurs voix à la droite, voire à l’extrême-droite, avec la fidélité d’un labrador, et après ils s’étonnent que les services publics disparaissent. Hé ! réveillez-vous ! Le programme de la droite, c’est la disparition des services publics pour faire baisser les dépenses de l’État, ça se résume même à peu près à ça. Si vous votez pour des gens qui vous expliquent que l’État emploie trop de personnel, pourquoi vous plaignez-vous de ne pas avoir assez d’infirmières ?

Il se trouve qu’actuellement, nous avons une autre belle illustration de cette incohérence locale. Les mahorais se plaignent bien souvent que la police ne fait pas son travail – sous-entendu, qu’ils devraient renvoyer à la mer encore plus de clandestins. Qu’importe si Mayotte fait déjà, à elle toute seule, autant de reconduites à la frontière que tout le territoire métropolitain : il faut aller toujours plus loin. Et puisqu’ils estiment que l’État distribue trop généreusement les titres de séjours, certains ont trouvé la solution : bloquer les services de la préfecture.

Et avec des slogans évocateurs...

C’est comme ça que, depuis plusieurs mois, le service des titres de séjour est purement et simplement bloqué. Des femmes en colère campent devant la préfecture, qui ne peut ouvrir de manière normale que sur de brefs intervalles. Le reste du temps, ses employés n’accueillent plus les étrangers qu’au cas par cas, en leur téléphonant avant et en les faisant passer par une porte dérobée.

Les associations humanitaires et caritatives sont explicitement assimilées
par les manifestants à des trafiquants d'êtres humains...

Et pourtant, travaillant comme bénévole dans une association qui aide les immigrés à obtenir des papiers, je peux témoigner que la préfecture n’est pas généreuse – loin de là. Depuis six ans que je fais ce travail, les conditions n’ont fait que se durcir et se dégrader. On demande toujours plus aux sans-papiers, on leur accorde toujours moins. Même ceux qui ont légalement droit à un titre de séjour, ceux à qui on ne peut pas le refuser légalement, ont de plus en plus de mal à l’obtenir. Comment dire que la préfecture accorde trop généreusement les titres de séjour quand j’ai vu un courrier affirmant que deux personnes mariées civilement en France n’apportaient pas la preuve de leur communauté de vie ? Que leur faut-il de plus ? Leurs sextapes ?

N’y a-t-il donc pas là une belle occasion de montrer aux habitants de l’île qu’ils sont traités comme les autres ? Car enfin, dans quel autre département laisserait-on des citoyens lambda décider qui entre et qui n’entre pas dans une préfecture, et ce pendant des mois, sans qu’il y ait de sanction ?

Les mahorais ne régleront aucun de leurs graves problèmes tant qu’ils se tromperont sur le diagnostic ; c’est-à-dire tant qu’ils ne comprendront pas que les coupables ne sont pas les gens qui sont encore plus pauvres qu’eux et qui tentent désespérément, au péril de leur vie, de ramasser quelques miettes de leur chance et de leur richesse. Que les vrais coupables sont au contraire les puissants, les riches, les oligarques, bref ceux qui organisent et aggravent les inégalités en France et dans le monde dans le seul but de s’en mettre plein les fouilles.

jeudi 5 juillet 2018

En 2018, que sont Maïté et Micheline devenues ?


Quand j’allais, enfant, en vacances chez mes grands-parents, je regardais La Cuisine des mousquetaires. C’était mon émission de 11h. – mes journées, là-bas, étant largement rythmées par les émissions de télé auxquelles je n’avais pas accès le reste de l’année. J’y prenais des recettes et des idées de cuisine, bien sûr ­– j’ai toujours adoré cuisiner ; et puis, ça me mettait agréablement en appétit pour le repas de midi.

Pour ceux de mes lecteurs qui sont nés après la présidence de Mitterrand, tout ça risque de ne pas évoquer grand-chose. L’émission était animée par la cuisinière Maïté, assistée de Micheline. Ces deux dames semblaient deux bonnes grand-mères ; elles souffraient d’un surpoids notable, ce qui n’avait rien d’étonnant quand on voyait ce qu’elles préparaient – et mangeaient. Elles officiaient dans une cuisine qui sentait bon la tradition et aurait pu être celle de n’importe quelle femme au foyer bien équipée ; et Maïté parlait avec un accent des Landes qui rajoutait à sa bonhomie.


Je ne regarde plus ce qui tient lieu aujourd’hui d’émissions culinaires. Mais j’en ai un petit aperçu grâce à ce que je regarde d’émissions comme Quotidien, et je suis atterré par ce que je vois.

Je ne veux pas verser sans nuances dans le « C’était mieux avant ». Maïté et Micheline préparaient une cuisine qui, consommée sans modération, ne peut mener qu’à des problèmes cardio-vasculaires ou de diabète préjudiciables aussi bien à leurs convives qu’à la Sécu. Elles ne se préoccupaient guère du bien-être des animaux qu’elles avaient sur leur table dans leurs derniers instants. Et pour laisser mijoter un plat pendant deux heures comme elles ne rechignaient pas à le faire, mieux vaut être (femme) au foyer. Bon.

Mais à côté de ça, aujourd’hui, on a quoi ? Non plus des cuisiniers, mais des candidats à quelque chose. Il ne s’agit plus de faire de la cuisine, il s’agit de gagner, gagner une course, gagner une compétition ; non plus de faire un bon plat, mais d’être le meilleur. Il s’agit de décrocher un prix, de l’argent, la notoriété. Les postulants, pressés, stressés, se font gueuler dessus et harceler par des chefs pleins de morgue qui tiennent bien davantage du flic ou du kapo que du grand-père-gâteaux. Tout ce beau monde utilise un vocabulaire technicien, hypersophistiqué, et évolue dans des cuisines nues, blanches et aseptisées qui ne peuvent être que celles d’un restaurant, forcément aux normes, où les chefs traquent la moindre trace de crasse.

Les noms des émissions eux-mêmes révèlent le naufrage. La Cuisine des mousquetaires n’avait pas peur de parler de « cuisine » : on savait où on allait. Quant aux mousquetaires, ils renvoyaient à une figure traditionnelle, un homme du passé à la fois brave et bon vivant, incarnant un certain art de vivre, une certaine idée de la France, avec un clin d’œil spécial au Sud-ouest – on pense à D’Artagnan. De nos jours, Top Chef résume en deux mots toute l’émission et, en fait, toute notre époque : « top », parce qu’il faut être le premier dans la grande compétition de la vie et de la société, faire partie des gagnants de la start-up nation, pas des losers attachés aux forces du passé ; et « chef » parce que nous remplaçons avec acharnement toute autorité légitime non par une liberté nouvelle mais par un caporalisme au fond bien plus dur. Et ne parlons même pas de Cauchemar en cuisine : là, carrément, on assume de chercher la douleur.

Les émissions culinaires sont donc à l’image du temps. Il ne s’agit plus de préparer des plats, de donner des idées aux gens ou de leur apprendre des recettes de cuisine. Le vocabulaire technique est là pour démontrer que la cuisine, ce n’est pas notre affaire, c’est celle de professionnels. On avance ainsi dans l’hyperspécialisation des tâches qui veut que chacun, dans la société, soit à son poste, rentable et efficace : les winners du macronisme n’ont pas besoin de faire des courses, la cuisine ou la vaisselle, et encore moins de faire pousser leur nourriture. Pour qu’ils quittent le moins possible le poste où ils travaillent à l’augmentation du PIB en faisant la course à la croissance, on va faire à manger pour eux.

Et comme ces grands gagnants du néo-libéralisme ont droit au meilleur, on va leur sélectionner leurs cuisiniers par les mêmes méthodes qui les ont sélectionnés, eux, et qui ont fait leurs preuves : la compétition, la lutte pour la première place qui est la seule au soleil, la mise en concurrence de gens qui vont souffrir, en baver, pour mériter le droit de se hisser sur le dernier dixième de l’échelle et d’en faire voir à leur tour à ceux qui sont restés en-dessous.

En fin de compte, dans les émissions culinaires d’aujourd’hui, la cuisine n’est plus rien d’autre qu’un prétexte : on est en réalité entre la compétition sportive et la téléréalité. Il ne s’agit plus de manger, mais de faire gagner quelqu’un et perdre tous les autres.

Finalement, vous êtes sûrs que certaines choses n’étaient pas mieux avant ? Maïté et Micheline, revenez, ils sont devenus fous.

mardi 24 janvier 2017

Socialistes, c’est (de nouveau) le moment de divorcer

Un divorce, c’est un peu comme la guerre : ce n’est jamais agréable, mais c’est parfois nécessaire. On ne peut pas être « pour » le divorce, comme on ne peut pas être « pour » la guerre ; mais dans certains cas, il faut bien reconnaître que c’est la moins mauvaise des solutions.

À l’heure actuelle, c’est clairement le cas pour le PS. Ce parti est en fait divisé en deux. On le sait depuis très, très longtemps, mais un des rares avantages de la primaire est d’en faire la démonstration manifeste. D’un côté, il y a des gens de gauche, véritablement de gauche, les seuls qui méritent le qualificatif de « socialistes », c’est-à-dire ceux qui veulent une réforme profonde du capitalisme libéral – je ne prétends pas qu’ils veuillent l’abolir, mais cette radicalité-là a de toute manière à peu près disparu du champ politique – dans le sens de davantage d’égalité. De l’autre, il y a des socio-démocrates, c’est-à-dire des gens qui s’accommodent très bien du capitalisme libéral tel qu’il existe actuellement et veulent seulement l’encadrer pour en limiter les abus.

Entre ces deux camps, il n’y a, en réalité, pas d’accord possible. Leur alliance résulte exclusivement d’une somme d’intérêts personnels et politiciens : leurs membres respectifs ont tout simplement considéré jusqu’à présent que le Parti socialiste, et donc le maintien de son unité et de son existence, était le plus sûr moyen de conquérir les postes convoités.

Mais sur le fond, les désaccords sont à peu près complets – pour ceux qui ont quelques convictions, évidemment. Les socialistes sont partisans d’une politique keynésienne de relance pilotée par l’État sans se soucier des déficits. Ils souhaitent des politiques de véritable redistribution des richesses, donc des impôts élevés, surtout pour les plus riches, et des dépenses publiques importantes. Mécaniquement, ils sont assez méfiants vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle s’est construite depuis 1992.

Inversement, les socio-démocrates sont globalement partisans de la rigueur budgétaire imposée par Bruxelles et d’une tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande. Ils ont accepté le dogme de base du néo-libéralisme et du néo-classicisme économique selon lequel c’est en laissant les plus riches s’enrichir qu’on fera reculer la pauvreté : ils ne veulent donc pas taxer trop lourdement les revenus ou le capital.

Ces deux lignes sont donc clairement contradictoires. C’est pourquoi Valls a raison de parler de « deux gauches irréconciliables », et Hamon d’affirmer que le second tour de la primaire se jouera « projet de société contre projet de société ».

Seulement voilà, quelque chose vient perturber la donne : c’est que chacune des deux options est déjà représentée par un candidat lancé depuis plus longtemps dans la course. Les idées de Benoît Hamon sont déjà portées, peu ou prou, par Jean-Luc Mélenchon, et celles de Manuel Valls par Emmanuel Macron.

On me dira que ce n’est pas la même chose, qu’il y a à chaque fois des divergences. Évidemment, qu’il y a des divergences ! Oui, Hamon n’a peut-être pas exactement la même vision de l’Union européenne, de la politique étrangère, de la Russie ou de l’islam que Mélenchon. Mais et alors ? Deux individus ne sont jamais d’accord sur tout en politique. Croire que le moindre désaccord doit se traduire par deux candidatures distinctes aux élections est la maladie dont la gauche crève depuis des années, pour ne pas dire des décennies. Si on attendait d’être d’accord en tout avec quelqu’un pour le soutenir, personne ne militerait dans aucun parti politique, personne ne soutiendrait jamais aucun candidat : il y aurait autant de partis et de candidats que de militants. Belle perspective ! Et quelle efficacité…

Ce qu’il faut donc réaliser, c’est que les désaccords, réels et indéniables, entre Valls et Macron ou entre Hamon et Mélenchon, sont infiniment moins profonds que ce qui les rassemble. La conclusion, en termes politiques ? C’est le moment pour le PS d’acter ce désaccord et de divorcer. Que les socialistes rejoignent Mélenchon et le Parti de gauche, et que les socio-démocrates rejoignent Macron et construisent ensemble une nouvelle structure.

Bien sûr, j’entends déjà les militants du PS s’offusquer : et pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne seraient-ce pas Mélenchon et Macron qui se rallieraient à Valls ou Hamon ? Pour une raison bien simple : c’est que nous sommes dans une démocratie d’opinion, dominée par le complexe médiatico-sondagier, et que ses oracles ne peuvent pas être ignorés. Or, ils sont très clairs : que ce soit Valls ou Hamon qui l’emporte, le candidat PS est condamné à une humiliante cinquième place, derrière Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Telle est la loi d’airain des institutions majoritaires de la Ve République : sous peine d’être responsable de la défaite des idées qu’il porte, c’est au plus faible de se désister en faveur du plus fort.

Les chances que les choses se passent ainsi sont évidemment bien minces. Le PS a déjà manqué plusieurs occasions de faire ce divorce. En 2007, la percée de Bayrou, qui était le seul à même de battre Nicolas Sarkozy au second tour, aurait dû provoquer l’explosion du parti et une alliance Bayrou-Royal. L’aile gauche du PS ne l’aurait bien sûr pas accepté, et après ? Le Parti de gauche aurait pu être fondé avec deux ans d’avance. Par la suite, lorsque Hollande, devenu président, a renié et même foulé aux pieds toutes ses promesses de mettre au pas la haute finance, le divorce aurait encore dû avoir lieu. L’arrivée de Valls au poste de Premier ministre en était l’occasion évidente. Les « frondeurs » ont préféré continuer à « fronder » de l’intérieur, c’est-à-dire à ne rien faire.

Il est donc probable qu’il en ira encore de même. Les militants et surtout les cadres auront sans doute trop peur de perdre leurs places (de conseillers municipaux ou généraux, de maires, de permanents etc.) pour oser quitter ce navire qui ne peut pourtant plus être sauvé ; et le candidat désigné préférera s’accrocher à une vaine candidature de témoignage, dont au moins il pourra tirer personnellement des profits politiques, plutôt que de favoriser ses idées en se désistant. En d’autres termes, le couple continuera à se déchirer et à se taper dessus, mais n’osera pas la séparation de peur de dilapider le patrimoine commun : un divorce, ça coûte cher. Les socio-démocrates, hier dominants dans le parti, vont peut-être devoir céder temporairement la place aux socialistes : qu’importe, ils estimeront préférable d’attendre la défaite pour reconquérir la direction dans ses ruines.

Et donc, il y aura un grand perdant : soit Macron, soit Mélenchon. Si l’arithmétique électorale fonctionne sans surprise, Hamon sera élu, ce qui fera encore un peu plus souffler le vent dans les voiles de Macron mais réduira d’autant le socle électoral de Mélenchon. C’est dommage pour lui : pour la première fois, je me disais qu’il avait une toute petite fenêtre pour accéder au second tour. Mais comme, quel que soit son adversaire, il ne pouvait pas le battre in fine, ce n’est peut-être pas plus mal. Si Valls est bien éliminé, Macron sera probablement en 2017 celui que Bayrou a été il y a dix ans : le seul à même de battre à la fois la droite dure de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen. Fillon doit d’ailleurs avoir en ce moment de belles sueurs froides, et ça au moins, ça console de tout.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le candidat qui sera élu en mai prochain, quel qu’il soit, n’aura pas les solutions pour nous sortir de la Crise que nous ne faisons que commencer à traverser. Mais au moins, en attendant, et contrairement aux deux dernières présidentielles, on s’amuse et on a un peu de suspens, avec tout plein de beaux retournements de situation.