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vendredi 3 août 2012

Plus con que la poule qui a trouvé un couteau : les élites devant un moteur économique en panne

Quand vous faites une blague vingt fois, elle cesse d’être drôle. Mais si vous la faites soixante fois, vous verrez : les gens recommencent à rire. Seulement, ce n’est pas de la blague.

C’est exactement le sketch que sont en train de nous jouer nos élites, en particulier les hommes politiques et les journalistes. Il y a eu cinquante « sommets de la dernière chance » pour l’économie mondiale, pour l’euro, pour la crise de la dette. Cinquante fois, on a eu droit juste après aux « cette fois, c’est la bonne, ils ont pris les bonnes décisions, l’économie est sauvée ». Cinquante fois, on a eu droit aux « incroyable ! finalement, c’était pas la bonne ». Non, sans blague, c’est vrai, c’était pas la bonne ? Allez, t’as gagné un paquet de BN.

Et ça continue. On est bien partis pour atteindre les soixante fois. Dans un éditorial (non signé, le ridicule ne tue plus, mais il continue à blesser gravement) du 26 juillet dernier, Le Monde (pourtant un journal un peu sérieux) s’étonnait qu’il « [faille] déchanter » et que « l’été [soit] meurtrier » alors qu’en juin « on semblait être enfin sur la bonne direction », qu’on « était […] sorti […] requinqués du sommet européen ».

Plus récemment, le ministre français des affaires européennes, Bernard Cazeneuve, jugeait « surprenante » la réaction des marchés (qui continuent de faire payer des taux prohibitifs à l’Espagne et à l’Italie) alors que (voyez l’audace !) « la BCE a rappelé son attachement à la préservation de l’euro » !

Alors là, si la BCE a rappelé son attachement à l’euro, franchement, on se demande ce qu’il leur faut de plus, aux marchés. Elle a même « dénoncé le caractère inacceptable des taux observés sur le marché de la dette de certains pays ». Ah oui. Quelle force de volonté ! Bientôt, la BCE, la Commission, le Parlement européen et tous les gouvernements nationaux ne manqueront sans doute pas de déclarer « inacceptables » la crise économique, le chômage et l’inflation, qui n’auront qu’à bien se tenir et courront probablement se cacher, la queue entre les jambes (par exemple au Brésil).

Il faut une solide couche de bêtise ou d’aveuglement pour avoir cru, en juin, que nos problèmes étaient résolus. Le moteur économique est cassé ; la croissance ne reviendra pas. Heureusement, d’ailleurs, car elle nous menait dans le mur. Nous ne serons sauvés ni par une rigueur qui nous étoufferait, ni par une relance dont nous n’avons pas les moyens et en laquelle personne ne croirait. Il faut changer de paradigme, de modèle, de système. Évidemment, ça requiert un peu plus d’audace, d’intelligence et d’imagination que ce dont disposent les gens que le peuple a portés au pouvoir.

lundi 2 juillet 2012

Autant donner le brevet dans les Kinder


Je viens de finir de corriger mon lot de copies du brevet des collèges, et le moins qu’on puisse dire est que ceux qui le décrocheront cette année n’auront pas de quoi l’exposer au-dessus de la cheminée.

Tout un chacun peut déjà se désoler sur la facilité déconcertante des épreuves en elles-mêmes. Ainsi, comme repères géographiques, on demandait cette année aux élèves de nommer l’océan indien, l’océan atlantique, l’océan pacifique, les États-Unis, la Chine et la Russie ; difficile de ne pas décrocher les 3 points accordés. Je ne suis pas prof de français, mais mes collègues m’ont fait part des mêmes remarques quant à leur épreuve.

Ce que les gens ne voient pas, en revanche, ce sont les barèmes. Là, on entre dans quelque chose d’encore plus pervers, car a priori caché ; et ceux qui peuvent en avoir un aperçu ne sont pas déçus du voyage.

Ainsi, cette année, on demandait aux élèves ayant choisi l’épreuve de géographie de « composer » (les guillemets sont là pour souligner le peu qu’on demande dans un « paragraphe argumenté ») sur la puissance économique et commerciale de l’Union européenne. Mais le corrigé officiel et le barème qui allait avec ne faisaient aucune référence aux limites de cette puissance. Par conséquent, un élève qui ne parlerait que de la puissance en elle-même, sans montrer que l’Union connaît tout de même quelques problèmes, pourrait très bien avoir 10/10. En pleine crise de l’euro, la pertinence du raisonnement pose tout de même question.

Dans le même ordre d’idée, mais peut-être encore plus grave, l’an dernier, le sujet d’histoire portait sur la France de Vichy. Dans le paragraphe argumenté, on demandait aux élèves de décrire et de qualifier le régime de Vichy ; mais le barème ne mentionnait pas le caractère antisémite de l’État pétainiste. Si un élève le mentionnait, cela lui apportait une valorisation ; mais on pouvait avoir la totalité des points en omettant cette réalité pourtant centrale. Serait-ce un… détail de l’histoire ?

Dernière chose à remarquer : l’an prochain, les épreuves du brevet vont changer. J’ai eu droit aux ébauches des nouveaux sujets. Mieux ou moins bien ?

Il y a du mieux : on demandera davantage de connaissances aux élèves. Ainsi, dans le sujet que j’ai eu en main, on attend d’eux qu’ils datent les lois sur l’école de Jules Ferry et qu’ils en expliquent l’importance dans l’histoire de la République. Comme ils n’ont pas de document pour les aider, il faudra bien qu’ils maîtrisent ces connaissances. En outre, leur demander des explications, et pas seulement des dates, permettra d’éviter le par cœur qui ne permet pas de comprendre.

Mais il y a aussi du moins bien, en particulier concernant le travail de rédaction. Déjà, dans l’ancien brevet, on ne leur demandait pas une grosse réflexion. Mais enfin, le « paragraphe argumenté », comme on l’appelait (très improprement, puisqu’il était justement censé se composer de plusieurs paragraphes), exigeait tout de même (en théorie du moins) de construire un raisonnement historique ou géographique. Dans les nouvelles épreuves, on ne leur demande plus de réfléchir ou de construire un raisonnement mais seulement de raconter, de poser une description d’une réalité.

Bref, voilà le nouveau brevet : plus de connaissances, mais moins de réflexion. Le tout pour former des élèves ayant la tête bien pleine, mais pas forcément bien faite. Ce n’est pas seulement grave pour ceux qui iront au lycée et devront apprendre la méthode de la dissertation sans passer par l’étape intermédiaire qu’était le paragraphe argumenté ; c’est surtout grave parce que cela traduit une volonté très perverse au sommet de l’organisation : on produit les citoyens qui réfléchiront le moins possible. Après ça, on leur donne le pouvoir.

vendredi 2 décembre 2011

Goldman Sachs au pouvoir

« J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fous », écrivait Tolkien dans une lettre. On peut dire la même chose.

Petit retour sur l’actualité de l’oligarchie politico-financière européenne.

Épisode 1 : le 1er novembre 2011 à la Banque Centrale Européenne. L’Italien Mario Draghi, gouverneur de la Banque d’Italie, succède au Français Jean-Claude Trichet comme président de la BCE. De 2002 à 2005, ce même Mario Draghi était vice-président de la branche européenne de la banque d’affaire Goldman Sachs.

Épisode 2 : le 10 novembre 2011 en Grèce. Loukás Papadímos succède à Geórgios Papandréou comme premier ministre. Papadímos n’a certes pas travaillé directement pour Goldman Sachs ; mais de 1994 à 2002, il était gouverneur de la banque centrale grecque. En tant que tel, il a largement contribué à faire entrer son pays dans la zone euro, au moment où la banque américaine « aidait » l’État grec en maquillant ses comptes.

Épisode 3 : le 13 novembre 2011 en Italie. Mario Monti est nommé président du Conseil par le président de la République, Giorgio Napolitano, en remplacement de Silvio Berlusconi, démissionnaire. Mario Monti, lui, est bien un ancien de Goldman Sachs : il en est « conseiller international » depuis 2005.

Nos trois dirigeants, Draghi, Papadímos et Monti sont donc tous les trois des économistes. En période de crise économique, cela pourrait sembler être une bonne idée. Ça le serait, même, si les économistes en question avaient dans le passé dénoncé le Système économique qui nous a menés à la Crise. Manque de chance, ils ont plutôt fait le contraire : ils ont chacun des liens, plus ou moins forts, avec Goldman Sachs ; ils étaient, jusqu’à la Crise, de fervents défenseurs d’un Système qui s’est avéré être pourri de l’intérieur. Il est donc permis de douter de leur compétence économique.

Mais Goldman Sachs, Goldman Sachs… Attendez voir… Ça me dit quelque chose… Pas la banque d’affaire frappée de plusieurs plaintes pour fraudes ? Pas celle qui a maquillé les comptes de la Grèce, diminuant artificiellement sa dette, et contribuant ainsi à la plonger dans la pire crise économique et financière de son histoire ? Pas celle impliquée dans la crise des subprimes en 2007/2008, crise qui fut l’événement déclencheur du marasme économique dans lequel nous nous débattons depuis bientôt quatre ans ? Mais si, mais si : celle-là même.

Autrement dit, l’Europe, la Grèce et l’Italie, trois espaces qui sont, de diverses manières, tout particulièrement englués dans la crise économique que le monde traverse, viennent de recevoir pour dirigeant (politique ou économique) des membres éminents du Système même qui les a plongés dans la Crise.

Et on voudrait qu’ils s’en sortent ? En fait, pas vraiment, et c’est bien là le plus scandaleux, le plus extraordinaire. Pour comprendre ces nominations passablement ubuesques, il faut réaliser que l’Europe et les États européens ne font en réalité que s’enfoncer et s’enfermer dans les œillères de leur idéologie : contre les faits, contre toute raison et contre toute évidence, ils persistent dans le néo-libéralisme.

En sauvant les banques en 2008, ils ne se sont pas donné les moyens de les contrôler, comme ils auraient pu et dû le faire. Pourquoi ? Parce qu’ils ne l’ont pas voulu, parce que cela aurait été contraire à leur idéologie. De la même manière, aujourd’hui, ils ne font rien pour contrer l’emprise des agences de notation, alors même que leur peu de crédibilité a éclaté au grand jour (elles ont toujours accordé la note maximale aux produits subprimes jusqu’en 2008), parce qu’ils continuent de croire aveuglément aux vertus de la prétendue main invisible du marché. C’est ce qui motive aussi la transformation toujours plus poussée des États en vastes entreprises incapables de comprendre le monde autrement qu’en termes de comptabilité.

Par cette idéologie mortifère, les États contribuent au triomphe de l’individualisme intégral, à la disparition progressive de tout ce qui est commun ou collectif. Les mêmes restent toujours au pouvoir, les inégalités se creusent ; et pour reprendre une phrase d’Yves Charles Zarka, « la société des individus devient une juxtaposition de solitudes ».

jeudi 3 novembre 2011

Référendum en Grèce : la démocratie quand ça nous arrange

Coup de tonnerre dans le ciel déjà bien chargé de la politique européenne : alors que Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et quelques autres se félicitaient d’avoir sauvé l’euro en mettant au passage la Grèce sous tutelle, voilà que le premier ministre grec, Georges Papandréou, annonce pour janvier la tenue d’un référendum. Ce ne sont pas les grands de ce monde, politiciens ou financiers, qui décideront de la réalisation ou non du plan de sauvetage, mais les Grecs eux-mêmes – autant dire les premiers concernés, puisque ledit plan leur imposait une cure d’austérité longue et douloureuse, sous la surveillance de l’Europe, des États-Unis et du FMI.

Réaction de l’oligarchie ? A ces mots on cria haro sur le baudet ! Nicolas Sarkozy est consterné et se sent trahi ; le FMI, par la voix de sa présidente Christine Lagarde, menace la Grèce de la priver du moindre sou ; les bourses chutent, les marchés grondent ; jusqu’au pourtant très démocrate journal Le Monde qui affirme que le référendum grec « menace l’euro » et (sic !) « prend le G20 en otage ». Rien que ça.

Que conclure de ces cris d’orfraie ? Que la démocratie – la seule vraie démocratie, c’est-à-dire la consultation directe des peuples pour les décisions importantes – est, de l’aveu même de ceux qui prétendent la défendre, le plus mauvais système possible en temps de crise. Car de deux choses l’une : soit on fait confiance au peuple grec pour prendre la meilleure décision possible, auquel cas il n’est pas besoin de s’indigner ainsi ; soit on ne lui fait pas confiance, mais alors, comme le peuple grec n’est pas plus bête que les autres, il n’y a pas non plus de raison de croire que, de manière générale, les peuples soient les mieux placés pour gérer eux-mêmes et directement les autres crises qu’ils peuvent traverser.

Autrement dit, ces réactions de stupeur et de colère ne font que confirmer toutes les analyses ardoriennes : oui, les masses réagissent plus sur l’émotion que sur la raison ; oui, elles privilégient les solutions de court-terme ; non, elles ne sont pas armées pour gérer efficacement les situations de crise. Est également confirmée l’idée que les prétendus défenseurs de la démocratie sont bien souvent les défenseurs d’un système oligarchique qui n’a de démocrate que le nom : Tol Ardor assume une théorie autoritaire au nom de l’efficacité pour résoudre la Crise multiforme traversée par l’humanité entière, et pas seulement par la Grèce ou la zone euro ; mais au fond, nous ne sommes pas spécialement plus autoritaristes que beaucoup d’autres. Nous sommes surtout moins hypocrites.