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dimanche 6 mars 2022

Ukraine : faisons la guerre, pas la guerre totale

Les rares fois où j’ai à la fois le temps et l’envie d’écrire encore ici, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas pour dire la même chose que tout le monde. Entendons-nous bien : je n’entends pas défendre la politique étrangère de Poutine, ni lui trouver des excuses – il n’en a pas, et la guerre qu’il a déclenchée est à l’évidence mauvaise, injustifiée et affreusement dangereuse à de très nombreux égards.

Je crains néanmoins que, comme dans la crise du coronavirus, nous ne soyons en train, face à un danger véritable, de perdre toute mesure dans notre manière de répliquer. Je ne veux pas dire que nous en faisons trop et qu’il faudrait en faire moins – il est même possible qu’au contraire nous n’en fassions pas assez contre Poutine. Mais il me semble que nous commençons à faire mal et qu’il faudrait faire autrement.

Je fais notamment référence au domaine des arts et de la culture. On peut s’inquiéter à bon droit quand on entend que l’immense cantatrice russo-autrichienne Anna Netrebko est déprogrammée du Metropolitan Opera de New York pour sa sympathie, réelle ou supposée, à l’égard de Vladimir Poutine, et pour avoir refusé de condamner explicitement l’agression de l’Ukraine – elle sera remplacée par la soprano ukrainienne Liudmyla Monastyrska. Peu avant l’annonce du Metropolitan, Anna Netrebko avait annoncé sous la pression qu’elle se retirait de la scène jusqu’à nouvel ordre ; ses passages à la philharmonie de l’Elbe de Hambourg et à la Scala de Milan sont donc également annulés.

Plus tôt, c’était le chef d’orchestre Valery Gergiev qui était limogé de la direction de l’orchestre philharmonique de Munich pour la même raison. Là encore, il ne s’agissait pas d’une décision isolée, des mesures d’éviction similaires ayant été prises à son encontre par le théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, la Scala de Milan et le Carnegie Hall à New York.

Or, cette censure – car c’est bien de censure qu’il s’agit – est injustifiable : quand bien même ces artistes soutiendraient effectivement l’invasion de l’Ukraine, même avec le dernier enthousiasme, et quand bien même ils le diraient, ce serait leur droit le plus strict. La liberté d’opinion est bien vide si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression ; et la liberté d’expression est entièrement vide si elle ne s’exerce qu’au risque de subir une mort sociale. Évidemment, ce ne sont pas des ouvriers à la chaîne ou des caissières de supermarché qui sont ici menacés, et ces gens ont sans doute de quoi voir venir ; mais ce n’est pas le problème. Ils ne sont ni hauts gradés de l’armée, ni fonctionnaires dans le renseignement, ni membres de l’exécutif : leur opinion n’a aucune incidence sur leur art, sur leur métier, ou sur le déroulement de la guerre. Ils peuvent donc bien penser et dire ce qu’ils veulent.

Parfois, la censure va plus loin encore. L’orchestre philharmonique de Zagreb refuse à présent de jouer Tchaïkovski parce que ce compositeur est russe ; l’orchestre national de Slovaquie supprime un passage d’une cantate de Prokofiev parce qu’il évoque les combats d’Alexandre Nevski.

Vous me direz qu’il s’agit de détails ; je répondrai qu’il s’agit de principes. Or, le propre des principes, c’est qu’ou bien ils nous protègent tous, parce que justement on les fait passer en premier (c’est l’étymologie du terme), donc avant toute autre considération, ou bien ils ne nous protègent plus du tout.

De la même manière, je suis inquiet de voir que l’Union européenne a été si prompte à interdire deux médias russes, RT et Sputnik, au motif qu’ils propageaient des mensonges et servaient la propagande de Poutine. Sans aucun doute, et alors ? Depuis quand l’État interdit-il la diffusion de mensonges ou de propagande ? Depuis quand la liberté d’expression se limite-t-elle à ce qui a été décrété comme vrai par l’État, la science, ou toute autre institution ?

Vous me direz que c’est efficace, et qu’il y a des précédents. En temps de guerre, les gouvernements ont fréquemment recouru à la censure de la presse, même dans les États de droit. C’est juste ; mais précisément, nous ne sommes pas en guerre, et la solidarité avec un pays injustement agressé ne devrait pas nous faire oublier nos propres principes. Notre droit fait fort justement la différence entre l’état d’urgence – auquel nous n’avons déjà que trop souvent recours – et l’état de siège. De même que l’état d’urgence justifie (s’il est employé avec discernement) des mesures inacceptables en temps normal, l’état de siège justifie également (avec le même discernement) des mesures inacceptables dans l’état d’urgence. Quand la Russie nous attaquera, si elle nous attaque, il sera temps de déclarer le siège, et nous pourrons réfléchir à censurer les médias sur notre sol. Mais si nous en sommes déjà là, que ferons-nous quand l’état de siège s’imposera ?

Deux formes d’excès donc, l’un touchant les arts, l’autre la presse. On peut en tirer trois enseignements. Le premier, c’est que nous sommes en train de perdre complètement tout sens de la mesure, de la proportion, du raisonnable. « Il faut savoir raison garder » ou « in medio stat virtus » sont probablement devenues parmi les idées les plus étrangères à notre temps. La sur-réaction devient la norme, et la guerre totale devient la seule forme de guerre possible. On l’observe bien au-delà du conflit ukrainien, tout fait divers exigeant sa nouvelle loi, qui va frapper plus dur et laver plus blanc.

Le second, c’est la confirmation de la perte du sens des libertés et des droits fondamentaux. Que les puissants et les décideurs cherchent à les piétiner, c’est – passez-moi l’expression – de bonne guerre, ils l’ont toujours fait et nous sommes dans des systèmes qui les poussent à le faire. Ce qui est inquiétant, c’est que ça ne choque réellement plus personne. L’interdiction de médias à l’échelle européenne ne soulève pas plus d’indignation que le confinement chez eux de personnes à cause de leur statut sanitaire.

Le troisième enfin, c’est le développement d’une vision politique du monde de plus en plus exclusivement basée sur la rancœur. Quand on entend des féministes dire qu’elles ne veulent plus lire un livre écrit par un homme, quand on entend des militants antiracistes dire qu’un blanc ne peut pas traduire un auteur noir, on est très près de ceux qui ne veulent plus écouter de musique russe ou qui cherchent à faire taire une femme parce qu’elle ne condamne pas une politique odieuse ; et on ne peut que penser que la juste colère à l’origine de la lutte s’est transformée en une rancune haineuse qui empêche de voir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, et qui, précisément pour cette raison, conduit à l’oubli de la mesure d’une part, des droits de l’homme d’autre part.

Il faudrait pourtant faire attention à rester meilleurs que nos adversaires, et à ne pas devenir ce que nous combattons. Peut-être n’est-il pas trop tard.
 
Anna Netrebko. Photo : Metropolitan Opera / Vincent Peters

jeudi 14 mai 2020

Communautarisme : sortir la tête du sable

Je viens de faire quelque chose d’assez héroïque : pour la debunker, j’ai regardé la vidéo qui suit, deux fois. Je vous recommande l’exercice. Il n’est pas agréable, 20 minutes de haine et de bêtise poussées vraiment très haut ; mais il est salutaire, car il aide à comprendre l’état d’une partie de la société française.


Que nous dit la demoiselle ? Passons rapidement sur l’utilisation du terme « génocide » pour parler de ce que la France a fait en Martinique, ou sur le rapprochement établi entre de Gaulle et Hitler : de nos jours, les génocides sont à la mode, et tout peuple qui a un peu souffert dans l’Histoire veut absolument le sien ; quand il n’y en a pas d’évident, on se dépêche d’en inventer un, histoire de soutenir des revendications politiques. La Vendée pendant la révolution, la Martinique pendant la colonisation, les chambres à gaz en 1942 ? C’est kif-kif bourricot, ma bonne dame ! Les incitations à émigrer en métropole pour les martiniquais et le déplacement forcé des populations polonaises par Hitler pour les remplacer par des Allemands ? Du pareil au même ! Que Hitler ait eu dans ses cartons les plans précis de l’extermination des Polonais, ça n’a pas grande importance, pas vrai ? On va quand même pas s’emmerder avec les distinctions établies par ces chieurs d’historiens (et tant pis si ça défrise les vraies victimes des vrais génocides).

Passons aussi sur les mensonges historiques (ou erreurs : elle n’est pas forcément méchante après tout, elle est peut-être juste ignorante) glissés çà et là pour étayer une argumentation bancale : ainsi du référendum sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie, accusé d’avoir été décalé de 30 ans pour permettre une invasion de blancs qui changerait la donne (alors que le corps électoral avait précisément été restreint pour empêcher cela) : là encore, la vérité historique, pffff ! La vérité, ça dépend de la manière dont on la présente, relis Lénine et m’emmerde pas.

Passons donc sur ces trivialités (qui ont quand même le mérite de poser le personnage), et venons-en au cœur du sujet. Ma première réaction, en regardant la vidéo, c’est de me dire qu’elle sue par tous les pores un racisme, un communautarisme, une haine et une xénophobie littéralement insupportables. La première chose que je me dis, c’est : « eh ben au moins ça règle une bonne fois pour toutes la question du racisme anti-blancs ; on pouvait avoir des doutes sur son existence, maintenant on ne peut plus ».

Pourtant, j’essaye. Qui sait, peut-être que je me trompe ? Analysons posément le discours. Donnons-lui sa chance, à cette jeune fille. Et citons-la. J’ai la flemme de ranger, alors je vais vous les jeter, les citations, en touffe, sans les mettre en bouquets.

Première phrase : « Si en Martinique tu t’es déjà retrouvé à être le seul noir dans un espace… » J’insiste : ça, c’est la première phrase. Déjà la meuf compte les noirs et les blancs autour d’elle. Chut, chut, ne dites rien ! C’est un indice, laissez chercher ceux qui n’ont pas encore compris.

« Le génocide par substitution c’est quand on anéantit un peuple non pas en le tuant mais en remplaçant sa population » par « la migration d’un autre groupe pour remplacer le premier ». Oui, « grand remplacement », on y est bien, deuxième indice.

« Chez nous en Martinique… » I beg your pardon? Chez « nous » ? Qui, « nous » ? Elle le répète plus loin, on voit que ça l’obsède : « Ça me fait froid dans le dos. Imaginez deux secondes […] que dans trente ans en Martinique les martiniquais vont être minoritaires chez eux, c’est juste impensable. » Ou plus loin : « Pendant ce temps les Français continuent à immigrer en masse chez nous. » Question importante, je la garde pour plus tard, et pour vous ça va faire un troisième indice.

« C’est quand il y a énormément de locaux qui quittent l’île et qu’en même temps il y a une forte immigration de blancs français […] qui viennent s’installer ici. » Donc on est bien d’accord, c’est l’immigration le problème, et plus précisément la couleur de peau et le territoire d’origine de ceux qui immigrent. Chut, chut, il y en a encore qui n’ont pas pigé, laissez-les trouver par eux-mêmes.

« On assiste à une invasion de fonctionnaires blancs en Martinique » : cinquième indice. On parle « d’invasion », et d’une invasion de gens qui n’ont pas la même couleur de peau, qui pis est (oh mon Dieu mais quelle HORREUR !).

« Les fonctionnaires blancs en Martinique […] ont plus d’opportunités que les martiniquais qui eux sont au chômage. Vous en connaissez beaucoup des blancs qui arrivent en Martinique et qui sont au chômage ? » Donc le problème n’est pas le chômage, c’est la communauté à laquelle appartiennent ceux qui y sont, sixième indice.

« Aucun Français, Américain ou européen ne devrait connaître mieux que moi-même les randonnées, les plages, les plantes, les fleurs, les sites de plongée, les rivières de mon propre pays ! La Martinique c’est chez nous, et moi en tant que jeune martiniquaise ça me fait mal de voir que le destin de mon peuple, de mon pays, il est entre les mains de personnes étrangères à nous-mêmes. » On a du condensé, là, et ce sera le septième indice.

C’est bon, vous y êtes tous ? Obsession permanente pour la couleur de peau, peur d’un grand remplacement ethnique et culturel, rejet viscéral de l’immigration, survalorisation de l’identité d’une communauté dont la préservation est posée comme valeur suprême, plus généralement mise en avant des intérêts de cette communauté par rapport à ceux de toutes les autres, vision du monde centrée sur la division radicale entre le « nous » de la petite communauté et tous les autres, volonté d’appropriation définitive et complète d’un territoire par cette communauté, et bien sûr d’en chasser autant que possible toutes les autres : il ne manque pas un seul ingrédient du discours le plus caricatural de l’extrême-droite.

Si on accepte que l’extrême-droite se définit essentiellement par le fait de poser comme première valeur, à laquelle toutes les autres sont subordonnées, la préservation de l’identité d’une communauté, alors cette demoiselle est clairement d’extrême-droite. Mais continuons à être rigoureux, ne lui faisons pas de procès d’intention. Est-elle raciste ? Est-elle à elle toute seule la preuve de l’existence du racisme anti-blancs ? Son obsession pour la couleur de peau tend à faire dire que oui : ce ne sont pas les Français ou les métropolitains en général qui lui posent problème, ce sont bien les blancs, elle le répète suffisamment pour qu’il n’y ait aucun doute là-dessus.

Mais pour être précis jusqu’au bout, il faut savoir ce qu’est le racisme. J’écarte d’ores et déjà les définitions ad hoc, et donc forcément mauvaises, du type de celles qui prétendent que le racisme ne peut être le fait que des dominants et pas des dominés (ben oui, dans une perspective politique révolutionnaire, ce serait quand même dommage de ne pas voir les choses en noir et blanc – c’est le cas de le dire – et de ne pas clairement séparer les gentils tout gentils des méchants très méchants). Si on accepte la définition académique du racisme comme « l’ensemble de doctrines selon lesquelles les […] races […] seraient dotées de facultés intellectuelles et morales inégales », et par extension comme « préjugé hostile, méprisant à l’égard des personnes appartenant à d’autres races », alors Miss Défense de la Martinique n’est pas raciste. Elle ne sous-entend jamais que les martiniquais seraient une ethnie supérieure à toutes les autres, ou que les blancs seraient intrinsèquement ou biologiquement inférieurs aux noirs. Non, elle dit seulement que les blancs, ou les Français, elle n’en veut pas « chez elle » – comprenez en Martinique. Ça, stricto sensu, ce n’est pas du racisme, mais c’est de la xénophobie. Cette vidéo est bien la preuve d’une xénophobie anti-blancs particulièrement haineuse – ce qui n’empêche pas l’existence par ailleurs d’un racisme anti-blancs, racisme édenté si l’on veut, mais racisme tout de même.

Revenons maintenant, pour conclure, sur cette question du « chez nous », justement.

Une nation, j’essaye chaque année de l’apprendre à mes élèves, c’est un ensemble de personnes liées entre elles par une culture commune et par la volonté de vivre ensemble. Le premier élément, évidemment, inclut des nuances. La culture martiniquaise n’est pas exactement la même que la culture gasconne, ou parisienne, ou mahoraise. Des gens parlent le créole en Martinique, le shimaoré à Mayotte, le breton en Bretagne, l’occitan dans les Pyrénées. On n’y mange pas pareil. On n’y croit pas pareil : le catholicisme est bien plus présent en Martinique ou en Bretagne qu’à Paris ou à Mayotte, en proportion de la population. Bref, à l’intérieur de la nation française, il y a des différences culturelles. Ces différences culturelles sont sans doute plus marquées entre les outre-mer et la métropole qu’à l’intérieur de cette dernière. Mais c’est une différence de degré, pas de nature ; et ça n’enlève rien à la culture commune. Cette demoiselle qui marque un tel mépris pour la France s’exprime tout de même en français, et je gage qu’elle connaît nettement mieux Molière et Hugo que Dickens ou Chesterton.

Reste le second élément : la volonté de vivre ensemble. Et là, soyons clairs : si à un moment je réalise qu’une forte majorité de la population de Mayotte ou de la Martinique est pour l’indépendance, je serai pour qu’on la leur accorde sans barguigner. Ce serait une catastrophe économique, politique et sociale pour ces territoires, évidemment, et ils sombreraient dans une misère noire (d’ailleurs, il est intéressant de relever que notre amie semble envier l’indépendance de l’Algérie ou de Madagascar, sans voir apparemment que l’existence de la majorité de leurs habitants est loin d’être aussi enviable que la sienne, mais passons). Mais on ne peut pas sauver les gens contre leur gré : si ces populations voulaient réellement l’indépendance, la France ne pourrait de toute manière pas la leur refuser, la décolonisation du XXe siècle en est une preuve.

D’ailleurs, les autochtones des outre-mer feraient bien de se méfier, car en métropole, beaucoup considèrent que ces territoires nous coûtent bien cher et seraient tout prêts à la leur donner, l’indépendance. Ça me fait un peu penser à cette excellente caricature de Pétillon :
  


Bref, l’indépendance, moi je ne suis pas contre, j’ai surtout l’impression que ce sont les populations de ces territoires qui sont majoritairement contre (pas fous). En revanche, une chose doit être absolument claire. Soit on est indépendant, soit on ne l’est pas. Si on l’est, alors on est en effet « chez soi », et on fait ce qu’on veut chez soi. Mais si on ne l’est pas, alors les martiniquais ne sont pas plus « chez eux » en Martinique que les parisiens ou les haut-savoyards. Et c’est là que le discours de notre xénophobe préférée devient littéralement insupportable. Imagine-t-on les réactions si un parisien ou un haut-savoyard tenait le discours symétrique ? « Le problème chez nous à Marseille, c’est l’invasion des noirs mahorais, ils vont bientôt être plus nombreux que nous, alors qu’on est chez nous, argl, quand je pense que dans trente ans les noirs mahorais pourraient être plus nombreux à Marseille que les bucco-rhodaniens, j’en ai froid dans le dos ! » Ce discours serait stigmatisé et flétri (y compris par l’auteur de la vidéo, j’en mettrais ma main au feu) pour ce qu’il est : un discours violemment xénophobe, voire raciste.

Alors rappelons ces évidences : tant que la Martinique est française, et tant que la population martiniquaise n’a pas changé d’avis sur ce point, alors un Français blanc n’a pas à s’intéresser au créole pour s’installer en Martinique, de même qu’un martiniquais ou un parisien n’ont pas à apprendre le basque avant de s’installer dans les Pyrénées-Atlantiques. Et les métropolitains installés en Martinique peuvent très bien se faire des groupes Facebook où ils se filent des tuyaux sans jamais aborder le prétendu cadre colonial, pour la simple et bonne raison que Mistinguett n’a aucune légitimité à venir leur imposer de quoi ils vont parler dans leurs groupes Facebook.

Une nuance pour finir ? Je reconnais un point vrai soulevé par la vidéo : la France n’a pas tenu ses promesses dans les outre-mer. Tout ce qu’elle dit sur ce point précis est parfaitement juste : la France n’a pas mis assez de moyens pour permettre à ces territoires de rattraper leur retard économique et social par rapport à la métropole. En ce sens, elle paye aujourd’hui le prix de cette lourde erreur, et la colère de cette jeune fille n’en est qu’une conséquence. Mais expliquer ou comprendre n’est pas justifier. Pour compréhensible qu’elle soit, cette haine n’en est pas moins mal dirigée : chez elle, la conscience de race a remplacé et anéanti la conscience de classe, ce qui est à la fois extrêmement triste et extrêmement dangereux, et qui ne peut que réjouir les capitalistes qui rigolent devant l’atomisation des luttes. De ce fait, les solutions qu’elle propose seraient bien pires que le mal qu’elle prétend guérir.

lundi 19 février 2018

Une bonne occasion de tester les missiles antisatellites

Par un article de M le magazine du Monde daté du 2 février dernier, j’ai appris que la startup aérospatiale américaine Rocket Lab avait mis en orbite, le 21 janvier dernier, une boule à facette géante. D’après l’article, « cette sphère disco kitsch d’un mètre de diamètre, dotée de soixante-cinq panneaux réfléchissants, tourne désormais sur elle-même et autour de la planète à une vitesse vingt-sept fois supérieure à celle du son. […] Elle a été conçue pour devenir l’un des objets les plus lumineux de la voûte céleste afin d’être visible par tous. »

Il s’agit, sous une apparence banale, d’un événement très grave. L’article du Monde remarquait fort justement que « derrière ce gadget se cache un exploit technologique qui inaugure une nouvelle ère de la conquête spatiale : celle où des opérateurs privés, dotés de fonds très inférieurs à ceux qui étaient jusqu’à présent nécessaires, s’invitent dans le juteux business du lancement des microsatellites et rendent l’espace commercialement accessible. »

Mais le problème n’est pas d’abord celui des profits à faire ; la question qui se pose est également celle de la propriété de l’espace. Et la réponse est évidente : l’espace est un bien commun à toute l’humanité – voire à toutes les espèces vivantes. Mais qu’un bien soit commun à tous ne signifie pas que chacun puisse en faire ce qu’il veut. En fait, cela signifie même le contraire : que chacun doit s’y interdire tout ce qui pourrait nuire aux autres.

Or, le lancement de cet engin est à l’évidence grandement nuisible, et ce pour deux raisons. La première est d’ordre pratique. L’espace est déjà fortement encombré d’objets, parfois utiles (certains satellites par exemple), parfois inutiles, voire dangereux (par exemple de nombreux déchets). L’encombrer un peu plus, sans aucun contrôle des États et de la collectivité, n’est de toute façon pas une bonne idée.

Mais la seconde raison est infiniment plus grave. Le ciel nocturne a un certain aspect, et une immense beauté. En fait, c’est une des choses les plus belles au monde. Il est beau comme il est, et il n’est pas juste que certains puissent en changer l’aspect à leur guise, simplement parce qu’ils en ont les moyens techniques et financiers. Cela doit être d’une part interdit, d’autre part empêché, par la force si nécessaire. Car ce n’est pas anodin, et il faut bien peser ce qui se joue ici. Quelques individus s’arrogent le droit de changer ce que voient tous les autres quand ils regardent le ciel la nuit. Comment ne pas être choqué ? Si des gens avaient les moyens de changer la couleur des couchers de soleil et des arcs-en-ciel, les laisserions-nous faire ?

De cela, il découle deux choses. La première, c’est que les dirigeants d’un maximum de pays doivent se pencher sur la question. Et ils doivent le faire de manière urgente, car le problème n’attendra pas des décennies : c’est dans les prochaines années qu’il va se poser de manière de plus en plus accrue. Pour l’instant, le droit de l’espace est principalement régi par le Traité de l’espace de 1966. C’est un bon texte, mais il est incomplet. Écrit en pleine guerre froide et à un moment où il était assez difficile d’imaginer que de simples particuliers pussent un jour se lancer sans financements publics dans l’aventure spatiale[1], il développe largement la question des intérêts et des responsabilités des États, mais reste presque muet sur ceux des individus et des ONG.

Il faut donc, dès maintenant, poser des règles pour interdire aux particuliers, mais aussi pour que les États s’interdisent eux-mêmes, tout ce qui pourrait nuire d’une manière ou d’une autre à l’humanité : encombrement inutile, modification de l’aspect céleste, augmentation de la pollution lumineuse etc. ; sans parler, évidemment, de l’utilisation de l’espace à des fins militaires – pour l’instant, il est seulement interdit de placer en orbite des armes nucléaires ou de destruction massive.

La seconde, c’est qu’il faut faire respecter les textes déjà signés, et calmer les ardeurs de Rocket Lab et de ceux qui, rapidement, voudront imiter la prouesse. Aux termes de l’article VI du Traité de l’espace, « les États […] ont la responsabilité internationale des activités nationales dans l’espace extra-atmosphérique, […] qu’elles soient entreprises par des organismes gouvernementaux ou par des entités non-gouvernementales ». Autrement dit, les États-Unis sont légalement responsables des activités de Rocket Lab.

Faisons donc appliquer le droit, et demandons-leur de retirer cet objet de l’espace ; et s’ils en sont incapables, demandons-leur de le détruire. Ça, pour le coup, ils en ont les moyens techniques. Et s’ils refusent, faisons-le nous-mêmes. Quand on y réfléchit un peu sérieusement, on s’aperçoit que ça en vaudrait la peine.




[1] Pour info, les moteurs de la fusée qui a lancé cette saloperie ont été fabriqués par des imprimantes 3D…

lundi 24 juillet 2017

En Marche ! vers le totalitarisme

« Les oisillons, las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement. »

S’est-on déjà dit que Cassandre, elle aussi, pouvait être lasse de prêcher dans le désert, et d’annoncer sans cesse la vérité à venir sans jamais être crue ou entendue ? Moi en tout cas, je suis fatigué, fatigué de devoir constater sans cesse les mêmes choses, l’avancée toujours aussi inexorable vers la même catastrophe, la Crise toujours plus aiguë, sans que jamais aucune réaction ne se fasse jour. Mais bon. Cassandre, c’est moi ; autant assumer et jouer le rôle jusqu’au bout.

L’État de droit recule en Europe. Deux pays sont en ce moment même le laboratoire de cette régression : la Pologne et la France.

En Pologne, le PiS, le parti conservateur – le mot est faible – cherche, depuis sa prise du pouvoir en 2015, à prendre le contrôle de tous les leviers de l’État, en particulier de ceux qui pourraient empêcher, voire nuancer ou affaiblir, son action. Il s’est donc attaqué successivement à deux contre-pouvoirs essentiels : les médias d’abord, la justice ensuite. La télévision publique a été brutalement reprise en main, de nombreux journalistes ont été licenciés ; puis, le pouvoir s’en est pris également aux médias privés, par exemple en poursuivant en justice, devant des tribunaux militaires, des journalistes qui avaient fait des révélations embarrassantes à propos de membres du gouvernement. Ce qui est notable, dans ce dernier cas, est que les ministres en question n’ont même pas nié les faits qui leur étaient reprochés ; ils ont seulement accusé les journalistes de les avoir rendus publics. Des journalistes traduits devant des tribunaux militaires pour avoir révélé des faits dont personne ne conteste la réalité : mais dans quel régime sommes-nous ? Et qui peut encore nier qu’il y a un gros, un très gros problème en Pologne ?

Actuellement, c’est sur la justice que les dictateurs en herbe polonais concentrent leurs efforts. Et ils ont décidé de ne pas faire les choses à moitié : après avoir pris le contrôle, dès 2015, du Tribunal constitutionnel – l’équivalent de notre Conseil constitutionnel –, ils tentent à présent de faire de même avec la Cour suprême – l’équivalent de notre Cour de cassation – en proposant que ses membres soient nommés par le Parlement, qu’ils contrôlent déjà. Plus c’est gros, plus ça passe ! Par ailleurs, une autre loi a été adoptée, le 12 juillet dernier, qui permet au ministre de la justice de démettre de leurs fonctions tous les présidents de tribunaux du pays et de nommer leurs successeurs. Si la nouvelle loi passe, cela reviendra donc à mettre le pouvoir judiciaire sous la double tutelle et le contrôle direct du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Autrement dit, la fin de la séparation des pouvoirs.

Pour beaucoup de gens, tout ça – législatif, exécutif, judiciaire, séparation des pouvoirs, quatrième pouvoir… – ce sont des mots, rien de plus. Quelques vagues souvenirs de vieux cours d’éducation civique dont on se rappelle surtout qu’ils étaient bien chiants, et dont on n’a au fond jamais saisi le sens. Mais c’est de notre liberté qu’il s’agit là, condition première de notre bonheur. Qui n’a pas compris cela n’a rien compris. Car dans un régime où la justice est aux ordres du Parlement, du gouvernement ou des deux, il n’y a plus de contre-pouvoir, partant plus de liberté. Les citoyens n’ont plus aucun moyen légal de contester le pouvoir en place, puisque la justice ne peut plus que leur donner tort. La situation est encore aggravée si la liberté d’expression disparaît à son tour avec des médias tenus en laisse. À partir de là, il ne reste plus que deux options possibles : la soumission au pouvoir, donc le renoncement à sa propre liberté, ou la contestation par la violence. Aucune des deux issues ne peut apporter le bonheur social.

Second cas de recul des libertés : la France. Ah, bien sûr, le traitement médiatique n’est pas le même. Alors que pour ce qui est de la Pologne, les médias français n’hésitent pas à parler – à juste raison ! – de recul de l’État de droit, dès qu’il faut qualifier les tentatives de Macron, les plus audacieux – car la plupart s’en foutent éperdument, ou ne disent rien – parlent de « texte dangereux ». Mais les choses, au fond, sont-elles si différentes ?

Emmanuel Macron nous l’a promis : on va sortir de l’état d’urgence. Ah bon ? À lire son projet de loi, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Je ne suis pas le premier à le dire : on se contente de faire entrer l’état d’urgence dans le droit commun. Autrement dit, on ne sort pas de l’état d’urgence, on ne fait qu’en changer le nom, et ainsi on le banalise.

Voyez plutôt. Le texte du gouvernement prévoit que le ministre de l’intérieur pourra, de manière parfaitement arbitraire, obliger un individu à rester sur le territoire d’une commune, et ce même si la justice ne trouve rien à reprocher à cette personne. Ce qui foule aux pieds la liberté de circulation. Les perquisitions administratives, y compris de nuit, pourront être décidées chez tout un chacun par les préfets. Fondamentalement, cela revient à diviser la population en deux : les citoyens ordinaires, qui continuent à avoir des droits, et les terroristes qui n’en ont plus. Le juriste allemand Günther Jakobs parlait de « droit pénal de l’ennemi » pour qualifier cette situation où des citoyens cessent d’être considérés et traités comme tels. Les critères définitoires de ce « droit pénal de l’ennemi » étaient un droit pénal préventif, des procédures pénales dérogatoires au droit commun et des sanctions si sévères qu’elles ne respectent plus la proportionnalité des peines. Nous y sommes. C’est la fin d’un autre principe constitutif de l’État de droit : l’universalité des droits et des libertés fondamentaux.

Les imbéciles, évidemment, se disent que ce n’est pas grave, puisqu’eux seront toujours du bon côté de la barrière. Le Président de la République tente d’ailleurs de nous rassurer dans ce sens, en affirmant que ces mesures seront strictement encadrées pour ne viser que les terroristes. Mais qui peut être assez con pour avaler l’argument ? N’importe qui peut être qualifié de terroriste. Le groupe d’ultra-gauche de Tarnac, mené par Julien Coupat, a été qualifié de terroriste, alors même qu’ils n’avaient essayé de tuer personne, et que même les dommages sur des biens matériels qu’on leur reprochait n’ont jamais pu leur être imputés avec certitude. Pendant l’état d’urgence, les mesures administratives ont frappé non seulement des personnes réellement soupçonnées de terrorisme lié à l’islam radical, mais aussi, et très largement, des opposants à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ou à la loi travail. Ne nous faisons pas d’illusions : concrètement, n’importe qui pourra être visé.

Et ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que le projet de loi ne vise pas seulement les auteurs avérés d’actes terroristes, c’est-à-dire reconnus comme tels par la justice, mais tous ceux que le gouvernement ou les services secrets soupçonnent de simples intentions terroristes. Même pas ceux qui prépareraient des attentats, non non ! Ça, il est normal de le sanctionner, dès lors que la préparation est suffisamment avancée. Mais là, il s’agit de sanctionner des gens qui n’ont encore rien préparé concrètement. On passe ainsi d’une justice qui sanctionne un acte déjà accompli à une parodie de justice qui sanctionne des intentions. On ne vous punit plus pour ce que vous avez fait, mais pour ce que vous pourriez faire. On passe d’une société de responsabilité à une société de suspicion permanente et généralisée.

Autrement dit, les choses sont plus subtiles en France qu’en Pologne ; mais si elles sont encore un peu moins graves, ce n’est que bien légèrement. Dans les deux cas, elles suivent un schéma similaire : le couple exécutif-législatif, qui ne connaît plus de divergences internes et fonctionne donc comme un pouvoir unique, capte une part toujours croissante de puissance, au détriment des contre-pouvoirs établis, en particulier la justice, mais également les médias. On a donc un pouvoir unique qui fait, de plus en plus, le vide autour de lui. Sachant qu’un pouvoir sans contre-pouvoir tend systématiquement à devenir tyrannique, on peut dire qu’on marche à grand pas vers la dictature ; or, dans les conditions politiques, économiques et surtout techniques qui sont les nôtres, une dictature aura toutes les chances de basculer rapidement dans le totalitarisme.

Dans les deux cas, y a-t-il des échappatoires ? Sans doute assez peu. Contre la Pologne, l’Union européenne donne de la voix ; mais des sanctions réelles exigeraient l’unanimité des autres États membres, et il est évident que la Hongrie de Viktor Orban défendra la Pologne de Jaroslaw Kaczynski – il rêve tellement de faire la même chose chez lui ! Il est même si bien avancé sur ce chemin ! Quant à la France, les députés de LREM s’y montrent d’une docilité qui confine au panurgisme ; et comme, sur ces sujets, ils ont le soutien massif du reste de la droite, ils n’ont pas de souci à se faire.

Même si les réformes sont adoucies, elles finiront donc par passer, et seront durcies à nouveau par la suite. Et même si l’alternance vient, dans quelques années, chasser le pouvoir en place, il y a tout à parier que les nouveaux dirigeants ne se priveront pas d’outils de contrôle de la population aussi efficaces. Avec bien de la chance, ils rendront une partie de ce que le pouvoir central aura accaparé ; mais il est illusoire d’espérer récupérer demain l’intégralité de la liberté que nous perdons aujourd’hui.


Ne nous y trompons pas : en défendant la séparation des pouvoirs, je ne prétends pas défendre la démocratie, et moins encore la République. Je n’en ai rien à foutre, de la démocratie. Je note une fois de plus qu’alors qu’on l’associe traditionnellement à la séparation des pouvoirs et à l’État de droit, on ne peut que constater encore et toujours la même évidence : c’est la démocratie qui tue peu à peu l’État de droit, c’est démocratiquement qu’on met peu à peu fin à la séparation des pouvoirs. Ne comptez donc pas sur moi pour défendre la démocratie : c’est elle qui nous fout dans la merde noire où nous nous enlisons rapidement. Mais je défendrai jusqu’au bout l’État de droit et ses grands principes, qui n’ont décidément rien à voir avec elle, mais qui sont les conditions de notre liberté, et donc de notre bonheur.

vendredi 28 avril 2017

La peste et le choléra, ou La faute politique de Jean-Luc Mélenchon

Soyons bien clair, je n’aime pas Emmanuel Macron. Je n’aime pas bien l’homme, d’abord. Énarque, ancien haut fonctionnaire, et surtout ancien banquier d’affaires, il n’a pas grand-chose pour me séduire. Son passage chez Rothschild est des plus symboliques et des plus inquiétants. En 2011, je dénonçais ici même le fait que Goldman Sachs était au pouvoir ; comme quoi certaines choses ne changent pas. La seule chose que j’apprécie chez lui, sans que ça me rassure vraiment d’ailleurs, c’est qu’il est homme de culture – l’un des deux seuls de cette présidentielle, avec Jean-Luc Mélenchon.

J’aime encore bien moins le programme qui va avec le personnage. Austérité, réduction du nombre de fonctionnaires, casse du service public, complaisance fiscale envers les plus riches, matraquage et humiliation des chômeurs, promotion d’un capitalisme débridé, sujétion totale aux lois de la mondialisation et de l’Europe libérale, et aucune attention portée à l’écologie : pas franchement mon fonds de commerce, et même plutôt l’exact contraire. Pour me divertir, j’avais fait le test de compatibilité avec chaque candidat que proposait Le Monde, avant les élections. Macron arrivait tout en bas de ma liste : parmi les propositions testées, seules 6% de celles de Macron recevaient mon assentiment – même Fillon faisait mieux, c’est dire. Ce n’est pas très sérieux, bien sûr, sur la base d’une vingtaine de questions ; mais ça suffit à montrer que je ne suis certainement pas un idolâtre de Macron.

En outre, comme chacun sait, je n’aime guère ni la démocratie, ni la République, aussi ne vais-je pas non plus prôner la défense de la première ou le front de la seconde pour expliquer mon vote futur. Enfin, je n’ai rien non plus, a priori, contre ceux qui feront le 7 mai prochain le choix de l’abstention. Ce choix, je le respecte, et surtout je le comprends. Si Fillon avait été à la place de Macron, j’aurais été le premier à le faire.

En revanche, pour ma part, je voterai pour Emmanuel Macron ; et ce que je refuse, c’est le discours qui consiste à dire que l’abstention serait le seul choix possible ou moral. Que des militants l’affirment, à la rigueur, c’est leur droit, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Mais il me semble que Jean-Luc Mélenchon commet une faute politique en refusant de choisir publiquement. Le candidat d’un grand parti politique à l’élection présidentielle ne peut pas forcément se permettre exactement les mêmes choses qu’un militant de base.

Dans le discours des abstentionnistes, et en particulier de ceux qui ont soutenu Mélenchon lors du premier tour (et dont je fais modestement partie, rappelons-le), plusieurs choses me chiffonnent.

On nous dit d’abord que Macron est dangereux, sur la base de deux arguments. Le premier consiste à dire que ce sont justement les politiques libérales dont Macron est le plus ardent défenseur qui font monter le FN. En ce sens, voter Macron aujourd’hui, ce serait assurer la victoire du FN dans cinq ans. Moi je veux bien, mais enfin, ne pas voter Macron, ça me semble surtout assurer la victoire du FN dans dix jours. Paradoxe très bien résumé par ce dessin de Xavier Gorce, l’auteur des Indégivrables :




Le second argument visant à présenter Macron comme un danger est justement celui de la peste et du choléra, entre lesquels nous pourrions (voire devrions) refuser de choisir. Mais là encore, il me semble bien faible. Que le programme de Macron soit mauvais et dangereux, qu’il doive entraîner de nombreuses souffrances, j’en suis bien convaincu. Mais est-ce qu’il en entraînera autant que celui de Marine Le Pen ? Pardon, mais il me semble qu’elle court un tout autre galop. Même Pierre-Emmanuel Barré, qui pourtant défend l’abstention, le reconnaît dans son dernier sketch : « un connard qui aide les riches, c’est moins grave qu’une connasse qui aide que les riches blancs ».

Il synthétise, mais on pourrait aller beaucoup plus loin. Macron, c’est le prolongement, en un peu plus accentué, en un peu plus grave, des politiques néolibérales qu’on mène en France depuis au bas mot 1986. C’est nul, ça pue, c’est tout ce que vous voulez. Mais Marine Le Pen, ce n’est pas ça, c’est bien pire. Non seulement parce que, rien qu’en comparant les programmes l’un avec l’autre, on peut se rendre compte que celui du FN est infiniment plus mauvais et plus dangereux (sortie aventureuse et mal bricolée de l’euro et de l’UE, politique inhumaine de rejet des migrants, retour sur la loi Taubira, j’en passe et des meilleures). Mais aussi, et surtout, parce que la personnalité et l’histoire personnelle de Marine Le Pen font qu’on ne peut pas prévoir ce qu’elle fera vraiment. Elle est tout à fait capable de rétablir la peine de mort, de mettre en place les internements administratifs pour les personnes fichées S et autres saloperies.

Marine Le Pen est donc, objectivement, infiniment plus dangereuse qu’Emmanuel Macron. En refusant d’établir une hiérarchie entre ces deux menaces, Jean-Luc Mélenchon commet à mon sens une erreur de jugement et une faute politique. Quant à la politique du pire (« Laissons passer Le Pen, le bordel sera tel qu’on en profitera pour faire la révolution »), elle n’a en général pas très bien fonctionné, et s’est trop souvent retournée contre ceux qui en faisaient leur stratégie.

Voilà pour l’argument du « danger Macron ». Certains me rétorquent qu’il faut s’abstenir, non pas pour laisser Le Pen accéder au pouvoir, mais pour saper les bases de la légitimité de son adversaire. En gros, l’idée est que, si Macron est élu avec moins de la moitié des inscrits, ou si l’écart entre lui et Le Pen est faible, il sera moins légitime et pourra plus difficilement gouverner.

À cela, il faut répondre plusieurs choses. La première, la plus importante et la plus évidente, est que nous ne sommes plus en 2002, et que le risque que Marine Le Pen soit élue pour de bon n’est absolument pas nul. Je n’y crois pas vraiment, mais je ne croyais pas vraiment non plus au Brexit ou à l’élection de Trump. Même si, ce coup-ci, les sondages avaient plutôt vu juste chez nous quant aux résultats du premier tour, ne vendons pas non plus la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Ne sous-estimons pas le rejet des élites, de l’oligarchie, du mondialisme, de ceux qui ont dirigé le pays : c’est cette sous-estimation qui a empêché nombre de commentateurs de réaliser que Hilary Clinton pouvait perdre. Là encore, un humoriste – Pessin cette fois – a fort bien résumé le paradoxe de ceux qui appellent à l’abstention, tout en souhaitant au fond la victoire de Macron :

  


La deuxième, c’est qu’à mon avis, le président élu, quel qu’il soit, ne tiendra aucun compte de la participation. Ayant le pouvoir, il aura tout ce qu’il désire ; et même si, par extraordinaire, moins de 50% des inscrits participaient au second tour, je ne crois pas que la légitimité du vainqueur en serait sérieusement amoindrie – la force légitimante de l’élection au suffrage universel direct est telle qu’elle surpasserait de toute manière ce détail.

La troisième, enfin, c’est qu’il ne faut pas oublier que, si réduire l’écart entre Macron et Le Pen pourrait, à l’extrême rigueur, altérer la légitimité du premier, cela accroîtrait mécaniquement, à l’inverse, celle de la seconde. Qu’elle perde avec plus de 40% des suffrages exprimés, et elle sera en position de force pour faire éclater les Républicains et attirer à elle une bonne part des déçus du fillonisme – qu’on considère les ralliements qui se sont déjà exprimés, comme ceux de Christine Boutin, de Sens commun ou de la Manif pour tous –, puis pour faire un bon score aux législatives, et peser lourdement, et pendant cinq ans, dans la politique du pays. Veut-on vraiment offrir sur un plateau au FN un groupe parlementaire, voire une minorité de blocage ? Sa légitimité, sa banalisation n’en sortiraient-elles pas renforcées ?

Voilà donc pour l’argument « Macron sera de toute manière élu, autant l’affaiblir à l’avance ». Il en reste un troisième à examiner : celui selon lequel il ne faudrait pas voter pour lui pour la simple et bonne raison qu’on rejetterait son programme. Face à cela, je reste très perplexe. Car enfin qu’est-ce que voter, et plus généralement, qu’est-ce que s’engager en politique ? S’il faut attendre d’être entièrement d’accord avec un programme pour s’engager et militer, alors on peut tout de suite arrêter la politique. Et s’il faut même être globalement d’accord avec une vision de la société pour voter, on peut aussi fermer les bureaux de vote.

Un exemple tout simple à l’attention des Insoumis. Moi, non seulement je ne suis pas entièrement d’accord avec le programme que portait Jean-Luc Mélenchon, mais en plus je ne partage même pas sa vision de la société. Royaliste, antidémocrate, antiparlementaire, anticommuniste, technophobe, hostile à la laïcité (pour résumer et simplifier…), certains pourraient même se dire que j’ai bien peu en commun avec le candidat de la France Insoumise. Quand j’ai annoncé publiquement ma volonté de voter Mélenchon au premier tour, pourquoi ceux de ses partisans qui me connaissent un peu ne m’ont-ils pas dit : « Franchement, vu tes idées, tu devrais t’abstenir et appeler à l’abstention, son programme ne te correspond pas du tout » ? Parce qu’ils étaient bien contents de savoir que j’apportais ma voix à leur candidat et que j’appelais, à ma modeste échelle, à faire de même.

Mais ce faisant, ils acceptaient implicitement les présupposés sur lesquels je me fondais, à savoir qu’on ne choisit pas nécessairement un candidat, même au premier tour, parce que sa vision de la société correspond à la nôtre, mais parce qu’il nous semble le moins mauvais de ceux qui se présentent : Mélenchon, par l’attention qu’il portait à l’écologie et aux inégalités, me semblait avoir au moins compris les grands enjeux de notre temps, à défaut d’avoir le plus petit début de solution pour les traiter. C’est toujours sur cette même logique qu’ils ont appelé Hamon à se désister en faveur de leur candidat, puis, devant son refus, ont appelé ses électeurs à déporter leur vote sur Mélenchon, alors même que les désaccords entre les deux étaient parfois profonds, en particulier sur l’euro et l’UE. Devant des programmes proches mais loin d’être identiques, les électeurs de Mélenchon ont appelé ceux de Hamon à renoncer à une partie de leurs idéaux pour faire gagner le candidat le mieux placé dans les sondages.

Alors au nom de quoi les mêmes nous demandent-ils aujourd’hui de jeter cette même logique aux orties et de nous abstenir ? Que les abstentionnistes du premier tour continuent à appeler à l’abstention, c’est tout à fait cohérent de leur part ; mais que ceux qui étaient partisans d’un candidat en soient presque à qualifier de traîtres ceux qui, ayant voté pour lui, iront apporter leur voix à un autre deux semaines plus tard, est assez ahurissant. Soit on ne vote qu’en faveur d’un programme qu’on soutient sur le fond, et il fallait m’appeler à ne pas voter Mélenchon au premier tour ; soit on choisit le moins mauvais des candidats, et je n’ai aucune leçon à recevoir de personne en votant Macron au second.

Un raisonnement par l’absurde en apporte la preuve éclatante. Imaginons un instant que les choses aient été différentes et que les scores de Mélenchon et de Macron aient été inversés. Devant le risque de voir une écrasante majorité des voix fillonistes aller à Marine Le Pen, n’est-il pas absolument évident que les Insoumis se seraient engouffrés dans la logique qu’ils prétendent combattre aujourd’hui ? Auraient-ils appelé les électeurs de Macron à soutenir leur candidat contre le FN, ou les aurait-on entendu clamer partout : « Non franchement les gars, le programme de votre candidat était vraiment trop éloigné du nôtre ; pour vous, choisir entre Méluche et Le Pen, ça doit être choisir entre la peste et le choléra ; abstenez-vous plutôt » ? Ça n’a aucun sens ! Non seulement les électeurs de Mélenchon auraient appelé ceux de Macron à les soutenir pour « faire barrage au FN » (oui oui, ils auraient tous employé l’expression) ; mais si Macron lui-même avait publiquement refusé de choisir, ils n’auraient pas hésité une seule seconde à qualifier cela de faute politique ! Pourquoi ce qui fonctionne dans un sens devrait-il être sans valeur dans l’autre ?

Il y a donc une grande candeur chez certains des Insoumis à draper leur abstention, par ailleurs tout à fait compréhensible et défendable, dans des principes qui voudraient en faire la seule position défendable. Cette naïveté se retrouve également dans leur analyse des résultats. Ainsi, on trouve un peu partout l’idée que Jean-Luc Mélenchon aurait fait reculer le FN, que sur les cinq dernières années, les Insoumis auraient réduit l’écart avec le parti d’extrême-droite. Ou encore celle que, sans les électeurs de Benoît Hamon et la dispersion des voix à gauche, leur champion aurait été au second tour.

Or, ces deux idées sont à tout le moins simplistes et naïves. La dispersion des voix ? Elle a aussi joué à droite. Le cumul des voix de Le Pen et de Dupont-Aignan reste supérieur au cumul des voix de Mélenchon et de Hamon. En outre, Fillon, par son positionnement droitier, a aussi volé des voix à la présidente du Front : on peut légitimement penser que contre un candidat comme Juppé, elle aurait fait un meilleur score. Elle avait donc une campagne difficile, qu’elle a de plus ratée, quand Mélenchon a réussi la sienne. Mais est-ce à dire qu’il aurait « creusé l’écart » en profondeur ? En réalité non : le vote en sa faveur s’est cristallisé dans les dernières semaines avant l’élection. Il stagnait dans les sondages entre 10 et 15% d’intention de vote avant de s’envoler, bien tardivement, au 19% qu’il a obtenu. Marine Le Pen, elle, creuse son sillon depuis bien plus longtemps. Les sondages mettent depuis des mois et des mois le FN entre 20 et 30% ; et toutes les dernières élections ont confirmé cette réalité. Le brusque enthousiasme pour Mélenchon n’est donc qu’un essai qui doit encore être transformé, alors que le vote frontiste est réellement ancré sur la durée et en profondeur.

La vérité, c’est que nous avions une élection très fortement polarisée, avec une vision véritablement de gauche, égalitariste (Mélenchon), une vision « centriste » ou plutôt « libérale-libertaire » (Macron), une vision conservatrice de droite (Fillon) et une vision identitaire et d’extrême-droite (Le Pen). Et la vérité, c’est qu’entre ces quatre visions, les Français ont choisi. Rajoutons que, s’il y a des liens qui peuvent être tissés, c’est plutôt entre les programmes de Fillon et de Macron, qui sont tous les deux, au fond, des conservateurs libéraux que ne distinguent que les questions sociétales. Ce qui signifie que 42% des suffrages exprimés, soit environ un tiers des Français, apportent leur soutien à cette vision économiquement conservatrice, capitaliste et libérale.

Mélenchon et ses Insoumis se montrent donc assez mauvais perdants, pour ne pas dire hypocrites ; ils critiquent le système et refusent de le considérer comme légitime, alors qu’on sait très bien qu’ils auraient tenu un tout autre discours s’il avait porté leur candidat au pouvoir. Ce qui est finalement assez typique de la démocratie : on est démocrate tant que les gens votent comme on pense. Tout le monde vante la démocratie et affirme qu’elle est le moins mauvais des régimes, que le peuple est légitime pour diriger et exercer la souveraineté ; mais rares sont ceux qui se plient à sa volonté quand, s’étant clairement exprimée, elle diffère de la leur. Mais à quoi rime de prôner le respect des règles si c’est seulement quand on gagne ?

vendredi 11 novembre 2016

La démocratie sans filtre, ou La leçon Trump

Et voilà, Trump est élu. Je dois bien dire que même moi, je ne m’y attendais pas vraiment. Je n’y croyais pas, au fond, comme je ne croyais pas vraiment au Brexit il y a quelques mois. Et pourtant, ça colle tellement bien avec mes idées ; ça me donne tellement raison ! Qu’est-ce qu’on dit, à Tol Ardor ? Que le peuple, dans sa globalité, n’a malheureusement pas les moyens de gouverner de manière intelligente pour faire face à la Crise actuelle ; qu’étant donné l’urgence de cette Crise et en particulier de son volet écologique, nous n’avons pas le temps de l’éduquer ; et qu’en conséquence, il est nécessaire de mettre en place un régime autoritaire (certes très particulier et très différent de ceux dont notre histoire nous donne des exemples) pour faire face à la Crise.

Vous me pardonnerez de me répéter, mais franchement, si les populations des pays développés s’étaient toutes passé le mot pour nous donner raison sur toute la ligne, elles ne s’y seraient pas prises autrement. Le joyeux combo Sarko-FN en France, Orban en Hongrie, le Brexit au Royaume-Uni, et maintenant Trump aux États-Unis… Faut arrêter, les gars ! C’est bon, vous nous avez enlevé le peu de foi qui pouvait nous rester en la démocratie – moi, j’avoue qu’il ne m’en restait guère.

Bien sûr, j’exagère. Pas sur la bêtise populaire, hein ! Là-dessus, comme le prouve ma surprise devant ce résultat, j’aurais même plutôt tendance à en enlever. En revanche, les partisans de la démocratie ne comprennent toujours pas. On a beau leur demander, à chaque élection, « mais enfin, il vous en faut encore combien, des résultats comme ça, pour comprendre ? », il faut croire qu’il leur en faut toujours un de plus. Ils ont toujours les mêmes excuses : c’est la faute des politiciens – des médias – des institutions – de l’abstention, barrez les mentions inutiles. Ou alors, la bonne vieille « c’est parce que le peuple n’est pas encore éduqué ». Ben oui, mais s’il ne l’est pas encore, qu’on ne lui donne pas encore le pouvoir ! Bref. Pas la peine de continuer, je pisse dans un violoncelle.

En soi, j’avoue que je j’aurais assez envie de vous laisser là-dessus. Sur cette idée toute simple que si, après ça, vous y croyez encore, à la démocratie, ben tant pis pour vous. Que si vous pensez encore qu’elle peut résoudre la crise de notre époque (car je ne nie pas qu’elle ait été bonne pour résoudre les crises d’autres époques ; je dis seulement qu’on n’est plus en 1940 et que la démocratie n’est plus adaptée aux problèmes auxquels nous, on doit faire face), eh bien vous n’avez qu’à continuer à ne rien faire contre, à pleurnicher à chaque résultat électoral qui ne vous convient pas, et à ne rien comprendre à rien. Et j’ai envie d’ajouter qu’il ne faudra pas pleurer quand le prochain connard élu par des connards vous enverra dans un camp, ou devant un peloton d’exécution, ou tout bêtement réduira vos libertés à néant. Bien sûr, ça me fait gavé-chier que moi, moi qui vous aurai pourtant averti, je sois moi aussi destiné à finir avec vous dans le camp ; mais bon, sauf à partir au Canada, je n’y peux pas grand-chose (parfois j’y pense, à fonder Tol Ardor au Canada plutôt qu’en France).

Mais comme je suis bon prince et que je vous aime bien, je vais quand même essayer d’aller un peu plus loin. On va essayer de comprendre un peu mieux, d’y voir un peu plus clair. Parce qu’il y a quand même une nouveauté dans le fait qu’on dégringole à ce point dans l’échelle de l’intelligence humaine.

Que la démocratie, depuis qu’elle a triomphé, ait porté au pouvoir des gens qui nous ont fait passablement de mal, c’est assez clair. Prenons les deux problèmes fondamentaux de notre temps, les inégalités entre les hommes et la destruction généralisée de la nature. Bien rares ont été les épisodes où la démocratie a contribué à réduire les inégalités : le Front populaire chez nous, le New Deal aux États-Unis, une progression, ponctuellement, des droits sociaux – encore a-t-elle la plupart du temps été au moins autant le fruit de la lutte des travailleurs que du véritable fonctionnement démocratique des institutions ; et encore a-t-elle été bien souvent grignotée et détricotée par les patrons et les actionnaires. Bref, l’immense majorité des élus de tous les pays développés a sciemment aggravé le premier problème – il faut dire qu’eux et leurs potes en étaient les premiers bénéficiaires ; qui ne leur pardonnerait pas ?

Quant au second, qui a bétonné la France et relancé l’industrialisation à outrance si ce n’est le gaullisme démocratiquement élu ? Il est assez amusant de constater à quel point de Gaulle a été un grand homme quand il a lutté contre le nazisme, c’est-à-dire quand il n’avait aucune légitimité démocratique, mais seulement celle des circonstances ; et comme, dès qu’il a été élu, il est devenu l’architecte d’une société sclérosée et perfusée au pétrole. Bref, là encore, nos démocraties ont pavé la voie à tout ce que nous connaissons aujourd’hui : la sixième extinction massive, le réchauffement climatique, la destruction des écosystèmes – bref les joies de l’anthropocène.

Mais alors finalement, qu’est-ce qui a changé ? Quelle différence entre Trump qui nie le réchauffement climatique et de Gaulle qui bétonne la France ? La différence, c’est le contexte. À l’époque de de Gaulle, il fallait une lucidité exceptionnelle pour comprendre les dangers que présentait la civilisation techno-industrielle ; alors qu’aujourd’hui, il faut un aveuglement exceptionnel pour ne pas les voir. De Gaulle était un homme d’une grande intelligence et d’une grande culture, mais c’était un homme de son temps. Alors que Trump est tout simplement un crétin, un imbécile, un arriéré, un abruti.

Et ça, c’est un changement. Pendant longtemps, les démocraties ont porté au pouvoir des gens pas forcément exceptionnels, pas forcément des génies visionnaires ou des monstres de lucidité et de clairvoyance, mais des gens qui, tout de même, faisaient le boulot avec une certaine intelligence. Il y avait des filtres qui faisaient qu’on n’arrivait pas au pouvoir sans une certaine culture, une certaine intelligence, qui, même si elles ne suffisent certainement pas à garantir une bonne action politique – j’entends déjà ceux qui vont me rappeler que nombre de médecins des camps de la mort étaient des gens qu’on pressentait pour le Nobel avant la guerre –, restent quand même préférables à leur absence.

Aujourd’hui, ce sont ces filtres qui ne fonctionnent plus. Pire encore, ils se sont inversés : non seulement la culture n’est plus un prérequis pour accéder au pouvoir, mais elle est devenue un handicap. Un homme comme Mitterrand serait complètement inaudible aujourd’hui ; après lui, Chirac, autre homme de culture, a dû se faire passer pour un crétin toute sa vie pour se faire élire et garder sa popularité. Quant aux suivants, sans être aussi stupides que Trump, ce sont clairement des gens qui ouvrent un livre tous les vendredi premier du mois et qui ne mettent jamais les pieds à l’opéra.

Qu’est-ce qui a fait tomber ces filtres ? Une réponse précise et approfondie nécessiterait sans doute un livre entier, mais je crois qu’on peut oser une piste avec le déclassement et la peur du déclassement. La mondialisation a, clairement, accru les inégalités et renforcé la pauvreté dans les pays développés. Pour schématiser très sommairement, on pourrait dire que, dans ce contexte de globalisation de l’économie, les machines et les Chinois ont récupéré les emplois dont bénéficiaient auparavant les habitants des pays riches ; que la raréfaction des ressources a parallèlement fait diminuer leur pouvoir d’achat ; et que, face à cette double crise, les élites ont catégoriquement refusé de partager le fardeau, et se sont débrouillées pour en faire porter tout le poids, intégralement tout le poids, sur les catégories populaires.

Du coup, elles souffrent, les catégories populaires. Je crois que beaucoup de gens ont du mal à réaliser à quel point les pauvres galèrent pour vivre, tout simplement. La polémique sur le prix du pain au chocolat de Copé en était révélatrice : ceux qui se moquaient ignoraient que les pauvres n’achètent pas leur pain au chocolat en boulangerie à 1,50€, mais chez Lidl, en boîte, à 15 centimes l’unité. Copé l’ignorait aussi, bien sûr, mais ce n’est pas la question. C’est cet écart entre la classe moyenne et les catégories vraiment populaires dont on n’a pas toujours conscience.

Or, les classes populaires, elles, le ressentent très violemment. Les commentateurs s’indignent généralement de ce que leur colère trouve son exutoire dans un vote pour un milliardaire comme Trump ou une héritière comme Marine Le Pen ; mais c’est qu’ils n’ont pas compris qu’il n’y a aucune ignorance là-dedans. Seulement, les pauvres en veulent infiniment moins aux ulra-riches qu’aux classes moyennes qui ont réussi, plus ou moins modestement bien sûr, mais qui mènent tout de même la vie agréable qu’elles n’ont pas.

Cela peut sembler curieux, mais s’explique en réalité assez bien. D’abord parce que les ultra-riches sont trop loin des pauvres, trop inaccessibles ; ils vivent trop dans une tour, pour ne pas dire sur une autre planète. En outre, les plus pauvres peuvent facilement se reconnaître dans leurs propos : cette élite économique, puisque très riche, mais qui n’a jamais accédé aux responsabilités, donc qui peut se présenter comme l’outsider anti-Système, joue facilement sur la peur du déclassement qui trouve ses boucs émissaires dans des catégories perçues comme des privilégiés, parfois avec une part de vrai (comme pour les fonctionnaires), parfois de manière délirante (comme pour les migrants).

Inversement, les classes moyennes sont proches des pauvres, donc accessibles à leur colère, à leur rage. C’est particulièrement vrai pour la moyenne bourgeoisie intellectuelle, nourrie d’une culture que les classes populaires ont dans leur immense majorité toujours perçue comme étrangère et les excluant par nature. Alors forcément, quand cette classe moyenne intellectuelle – les journalistes, les profs… –, qui représente tout ce que les pauvres détestent, conchie à longueur d’émission télé un type qui représente tout ce que les pauvres envient, et qui en plus tient les propos qu’ils ont envie d’entendre, un pont se construit entre les pauvres et le riche populiste.

Y a-t-il une issue ? Un sondage IPSOS réalisé du 21 au 25 octobre 2016 révèle que les Français commencent à se rendre compte que la démocratie est grippée. 57% pensent qu’elle fonctionne mal, 77% pensent qu’elle fonctionne de plus en plus mal. Entre février 2014 et octobre 2016, la part des gens qui affirment que « le régime démocratique est irremplaçable, c’est le meilleur possible » est passé de 76 à 68% ; parallèlement, la part de ceux qui pensent que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie » est passée de 24 à 32%. Un tiers des Français qui pensent que d’autres régimes pourraient être aussi bons que la démocratie, ce n’est pas rien. 33% se montrent même favorables à un régime autoritaire dont la description n’est pas si éloignée de ce que propose Tol Ardor.

C’est, indéniablement, un signe que certaines de nos idées progressent dans la société. Est-ce pour autant un signe d’espoir ? Assez faible, il faut le reconnaître : pour l’instant, ce désir d’autorité est justement capté par les incompétents du style de Trump ou de Le Pen. Les mentalités changent, mais il est probable que ce ne sera pas suffisant pour arrêter le train fou qui nous envoie dans le mur et conduit notre civilisation à son écroulement.


*** EDIT ***

Je crains de m’être, avec cet article, bien mal fait comprendre, voire attiré quelques inimitiés. Je vais donc revenir sur deux séries de critiques récurrentes.

1/ On me reproche de n’avoir pas vu que le vote Trump est avant tout un vote des classes moyennes. À cela, je réponds deux choses.

La première, c’est que je n’ai jamais dit que le vote Trump était d’abord celui des classes populaires ; j’ai dit qu’il était aussi celui des classes populaires, ce qui est indéniable.

La seconde, c’est que le terme « classe moyenne » est un générique très vague qui recouvre énormément de situations différentes. Le vote Trump est en effet un vote des classes moyennes, mais avant tout des classes moyennes inférieures, les moins riches donc, qui sont aussi les moins éduquées. Surtout, les électeurs de Trump sont des gens qui, à tort ou à raison, se voient comme déclassés, c’est-à-dire vivant moins bien que leurs parents, ou menacés par le déclassement. C’est un vote des campagnes, des petites villes, des banlieues des villes moyennes, bref un vote des périphéries ; un vote des agriculteurs, des ouvriers, des petits entrepreneurs etc.

Il faut donc se méfier de la distinction un peu simpliste entre « catégories populaires » et « classes moyennes » sur le seul critère du revenu. Elles sont parfois sociologiquement très proches.

2/ Sans surprise, on me reproche mon élitisme. Dans une certaine mesure, je l’assume. Mais je voudrais tout de même préciser un point essentiel. J’ai parlé de l’importance de l’intelligence et de la culture pour mener une action politique qui soit la meilleure possible. Je persiste et signe ; mais ceux qui m’accusent de mépriser le peuple et les petites gens n’ont pas compris mon propos.

En effet, ni l’intelligence, ni la culture n’ont grand-chose à voir ni avec le milieu social d’origine, ni avec les diplômes. Ludovine de la Rochère ou Donald Trump sont issus des élites économiques de la société, et ce sont des crétins. Hollande est bardé de diplômes, et il ne vaut guère mieux. Inversement, François Cavanna, ancien maçon qui n’avait que le brevet en poche, était un homme d’une immense culture et d’une intelligence lumineuse.

Je ne prétends donc ni qu’il faille la fortune, ni qu’il faille des diplômes pour bien gouverner. Tous cela, nos dirigeants les ont, et ils nous mènent droit dans le mur. Mais il faut de l’intelligence, et il faut de la culture. Elles seules donnent à un homme le recul, la hauteur de vue nécessaires au gouvernement des hommes.

Ce qui nous amène à un dernier point : la culture et l’intelligence ne rendent aucunement « supérieur ». Cela n’aurait aucun sens, car je crois très profondément que les hommes naissent et demeurent égaux en dignité. Elles sont seulement – je pèse chaque mot – nécessaires – et non pas suffisantes – au gouvernement des hommes. Celui qui sait se battre n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à assurer la défense de la Cité. Celui qui sait jouer de la harpe n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à jouer de la harpe dans un orchestre. De la même manière, certains, sans être supérieurs aux autres, sont plus aptes à gouverner.