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mardi 26 novembre 2019

La GPA : problème ou solution ?


Comme la PMA, la GPA est une pratique qui m’a longtemps posé question. En analysant les arguments des uns et des autres, je ne parvenais pas à savoir s’il s’agissait plutôt d’une pratique dangereuse, voire mauvaise et qu’il fallait donc bannir, ou bien si elle ne posait en réalité pas de problème moral ou politique sérieux. Mon intuition, mon instinct me portaient à m’y opposer ; mais en matière de morale sexuelle, familiale et procréative, j’ai appris à me méfier d’eux. Nous sommes pétris de tant d’a priori, de préjugés, de présupposés souvent peu fondés, qu’il faut essayer, plus encore que sur d’autres questions, de prendre du recul par rapport à ce que naturellement nous sommes portés à croire ou à juger.

Pour ce qui est de la PMA, ma réflexion m’a conduit à y être plutôt hostile, en tout cas à m’opposer à certaines pratiques de procréation médicalement assistée, comme je l’ai écrit dernièrement dans un autre billet. On aurait donc pu logiquement penser que j’allais aussi m’opposer à la GPA, qui est presque universellement considérée comme « pire », plus dangereuse, moralement moins défendable que la PMA.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette hiérarchisation quasi universelle n’est remise en question par pratiquement personne, aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans de ces évolutions sociales. En 2012, ceux qui étaient partis en guerre contre la loi Taubira affirmaient qu’elle allait inéluctablement mener à la PMA, puis à la GPA, sous-entendant par là qu’il y aurait une gradation dans l’horreur : mariage des pédés puis PMA puis GPA (là, la fin de la civilisation serait atteinte). Symétriquement, les thuriféraires de ces bouleversements adoptent, avec un objectif inverse, une hiérarchisation identique : ils ont fait passer le mariage des couples homosexuels, puis ils ont fait adopter la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules, puis on peut supposer qu’ils légaliseront la GPA (la dernière loi bioéthique a été l’occasion de l’évoquer, il y a des chances que ça ne tarde plus). Mais de la même manière que la question de la PMA n’a pas mis en jeu les véritables arguments qui auraient dû nous faire renoncer à cette mutation sociale (les adversaires de la loi déroulant de forts mauvais argumentaires, et contre-productifs), on ne nous explique jamais pourquoi la GPA serait forcément « encore pire » (ou « l’étape suivante »). Cette hiérarchisation, cet ordre des choses semblent aller d’eux-mêmes, s’imposer comme des évidences, qu’on soit pour ou qu’on soit contre.

Or, les choses ne me semblent pas, à moi, si simples. Je reconnais, commençons par là, que certains arguments en faveur de la GPA me semblent mauvais. On nous dit (pour s’opposer à la PMA pour toutes ou au contraire pour promouvoir la GPA – et encore une fois, la similitude des arguments des pros et des antis me frappe) qu’il n’est pas normal que deux hommes ne puissent pas avoir d’enfant si deux femmes peuvent en avoir, et qu’au nom de l’égalité, nous avons le devoir (ou nous sommes contraints, selon le point de vue) d’accepter la GPA maintenant que la PMA pour les couples de femmes est légale. L’argument ne tient pas une seule seconde au niveau juridique : la loi n’a jamais vu aucune objection à ce que des situations différentes soient traitées de manière différente.

Ainsi, le mariage pour les couples homosexuels était un choix politique ; un bon choix à mon avis, mais un choix : ce n’était pas une obligation qui aurait découlé nécessairement de la seule possibilité pour les couples hétérosexuels de se marier. De la même manière, un mineur de quinze ans ne peut ni se marier, ni voter, quand un adulte de vingt ans peut le faire : la loi traite différemment des situations différentes. Un couple d’hommes n’étant biologiquement pas la même chose qu’un couple de femmes, il n’y aurait pas de problème légal à ce que deux femmes aient accès à la PMA, mais pas deux hommes à la GPA.

Un autre argument fréquemment avancé pour défendre la GPA est qu’elle ne différerait pas fondamentalement des autres formes d’emploi : si on autorise le patron de Peugeot à louer la force du bras d’un homme pour produire des voitures, pourquoi n’autoriserait-on pas un homme à louer la fertilité de l’utérus d’une femme pour produire un bébé ? L’argument, choquant en apparence, pourrait avoir une pertinence ; fort heureusement, je suis, pour ma part, dispensé de l’examiner. En bon Ardorien, je suis en effet opposé au salariat de manière générale : pour moi, tout travailleur doit être propriétaire de son outil de travail, et ne pas pouvoir louer ou employer la force de travail d’un autre. En ce sens, de mon point de vue, la GPA serait condamnable au même titre que le reste du salariat ; même en admettant qu’on n’achète pas le bébé, mais la fertilité de la femme, cela reste, à mon sens, de l’exploitation, et donc inacceptable.

Mais il faut bien insister sur un point : ce qui rend le salariat inacceptable, pour moi (ou pour nous, Ardoriens), ce n’est pas l’usage du travail d’autrui, c’est sa marchandisation. Nous sommes radicalement opposés à ce qu’un patron possède des machines qu’il fasse travailler par ses ouvriers salariés ; en revanche, nous n’avons évidemment rien contre le fait de donner un coup de main à son voisin pour l’aider à repeindre sa façade, ou même de faire entièrement pour lui un travail qu’il ne peut pas faire (réparer un meuble, élaguer un arbre, etc.).

Appliquons cela à la GPA : je suis formellement opposé à la marchandisation de la procréation ; je trouve absolument inacceptable, moralement, de payer une femme pour qu’elle ait un enfant qu’elle puisse nous donner ensuite : l’être humain ne peut pas être une marchandise, c’est aussi abominable pour l’enfant qui est acheté que pour la mère, qui ne peut à peu près que se sentir coupable d’avoir vendu son enfant – sans compter que cela donnerait immédiatement naissance à de nouvelles formes d’exploitation et d’inégalités, qui viendraient frapper les femmes les plus pauvres, déjà doublement pénalisées par nos sociétés.

Mais s’il n’y a pas de paiement ? Alors, on voit mal comment on pourrait parler de marchandisation. Si une femme veut permettre, gratuitement, à un homme seul, à un couple d’hommes, ou tout simplement à un couple hétérosexuel infertile d’avoir un enfant, sur quelle base le leur refuser ?

Notre société considère comme une évidence qu’il est préférable que l’enfant soit élevé par sa mère – ou par ses parents – biologique(s). Et sans doute, il faut faire en sorte que ce soit le cas à chaque fois que c’est souhaité par la mère ou par les parents. Mais s’ils ne désirent pas l’enfant ? Nous avons été façonnés par 1500 ans au moins d’obnubilation sur la parentalité biologique ; mais est-elle vraiment systématiquement la panacée ? Outre ses conséquences sur notre rapport aux femmes (car si elles ont été cantonnées à l’espace domestique et privées d’une liberté sexuelle que, malgré la morale chrétienne officielle, les hommes ne manquaient pas de s’arroger, c’est bien parce qu’ils estimaient essentiel de savoir de qui, biologiquement, étaient les enfants), il est difficile de nier que de très nombreux enfants sont tout aussi heureux en étant élevés par des parents d’adoption (qu’il s’agisse d’autres membres de leur famille, comme leur grands-parents, ou de parfaits inconnus). Et encore, si nos sociétés ne mettaient pas à ce point l’accent sur la filiation biologique et valorisaient davantage la parentalité sociale, on peut logiquement penser que les enfants adoptés seraient moins complexés et donc plus heureux.

Allons plus loin. Tout le monde connaît ma position sur l’avortement : avant une douzaine de semaines de grossesse, je le considère comme parfaitement légitime ; après ce terme, je pense qu’il doit être réservé aux seuls cas où la grossesse ou l’accouchement mettent en danger la vie de la mère. Cela étant, qu’on soit d’accord avec moi ou qu’on adopte une position plus laxiste (et a fortiori si on refuse l’IVG plus radicalement que moi), je crois que nous pouvons tous nous mettre d’accord sur un point : il serait préférable que nous parvenions à réduire le nombre d’avortements. Même s’ils peuvent être une solution, légitime je le répète, à une situation de crise, beaucoup de femmes préféreraient ne pas avoir besoin d’y recourir. Au moins depuis que j’ai vu le film Juno, je suis convaincu qu’il nous faut, pour aller dans ce sens, grandement faciliter la procédure d’adoption à la naissance.

Et là, on est bien forcé de retrouver la GPA. Bien sûr, on me dira qu’il y a une grande différence : l’adoption à la naissance pour éviter un avortement découle a priori d’un accident, d’une grossesse non désirée qui rencontre un désir d’enfant non satisfait, alors que la GPA résulte d’un accord préalable entre la mère biologique et le (ou les) parent(s) qui adopte(nt). Mais si, comme je le souhaite, on facilite l’adoption à la naissance, il sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’empêcher de tels accords, même si la mère porteuse prétend ensuite qu’il s’agit d’un accident. Sauf à lui interdire d’avoir voix au chapitre pour le choix des parents qui adopteront son enfant – ce qui semble difficilement défendable –, les GPA existeront donc de fait. Comme il ne faut pas interdire ce qu’il est impossible d’empêcher, il est sans doute préférable d’autoriser la GPA.

Insistons encore : la GPA non marchande. Si je suis, autant pour cette raison essentielle que parce que je ne vois pas réellement d’arguments contraires, favorable à la GPA, je suis en revanche absolument opposé à toute idée de rétribution ou même de compensation financière. Mais justement, il sera beaucoup plus facile de contrôler que l’échange n’est pas marchand s’il se fait en France ou en Union européenne que si des gens vont à Madagascar ou au Cambodge pour faire la même chose.

Finalement, si la fécondation in vitro me semble être la conquête par la Technique d’un territoire qui lui échappait jusqu’à présent, et donc devoir être combattue, la GPA non marchande me semble être un acte d’amour et, au sens le plus noble de ces termes, de charité, de pitié, de partage.

dimanche 4 décembre 2016

Le Ministère de la Vérité

Dans sa correspondance, Tolkien écrit : « J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou. » Parfois ? Il avait de la chance. Moi, j’ai parfois l’impression de ne pas y être enfermé, dans l’asile de fous.

La crise, comme de plus en plus souvent – et rien que cette régularité devrait mettre certains en alerte –, vient de la liberté d’expression. Et la séquence actuelle illustre parfaitement le danger qui nous guette.

Il y a d’abord eu l’affaire des affiches du Ministère de la santé visant à inciter les hommes à se protéger quand ils ont des relations entre eux. Les restes de la Manif pour Tous, la droite versaillaise, les électeurs de Fillon, tous se sont levés comme un seul homme pour exiger que le gouvernement retire cette campagne « choquante », « provocante », « immorale », qui « faisait la promotion de l’adultère », j’en passe et des meilleures (il y a même des bouffons qui ont lancé le « homophobe » ! fallait oser).

À ce moment, je me suis dit qu’il faudrait quand même que je me fende d’un billet pour expliquer à ces braves gens qu’il n’y avait rien de choquant là-dedans, et encore moins de motif à retrait ou à interdiction ; qu’il n’y avait rien de choquant dans la sexualité et rien d’impudique dans ces affiches, et que les couples de même sexe n’étant pas plus choquants que les couples hétéros, on ne pouvait réclamer le retrait de ces affiches – sauf à réclamer aussi celui de toute image d’un couple enlacé ou de toute allusion à la sexualité, ce qui semble un peu radical. Mais ça ne me semblait pas urgent, plein de gens faisant le boulot aussi bien que j’aurais pu le faire.

Après, il y a eu l’affaire Sausage Party, pour laquelle on a eu droit à peu près au même topo. De mon côté, après avoir vu la bande annonce et quelques extraits, je me suis dit que ça avait l’air lourd et nul à chier, comme dessin animé, mais enfin, pas de quoi interdire quand même. Je trouvais que ça allait bien avec l’affaire des affiches de prévention des MST et que j’allais pouvoir faire un billet commun.

Et là-dessus, patatras, est arrivée l’affaire de la loi pénalisant les sites anti-IVG. Loi créant, je cite, un « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Elle traînait dans les cartons depuis un bail, mais là, ce n’était pas la même chose : tout soudain, elle se trouvait validée par l’Assemblée nationale, autrement dit aux portes de la promulgation.

Examinons les choses sereinement. Ce n’est pas simple, parce que cette loi pue évidemment le piège et le calcul politique. Le gouvernement cherche à renouveler le coup de la loi Taubira – loi que, je le rappelle pour mes lecteurs occasionnels, j’ai approuvée sans la moindre réserve, et pour laquelle je me suis même longuement battu – : diviser la droite et faire apparaître ceux qui s’opposent à lui comme des réactionnaires antiféministes. Et ça marche ! Je l’ai bien vu dans les quelques débats que j’ai pu avoir là-dessus sur les réseaux sociaux : s’opposer à la loi vous catalogue immédiatement comme adversaire de l’avortement.

Or, là encore, j’ai exprimé sur ce blog, depuis cinq ans (et depuis bien plus longtemps ailleurs) une position constante en faveur de l’avortement. On ne peut donc pas honnêtement prétendre que mon opposition à cette loi relève de l’intégrisme catholique ou de la lutte contre cette pratique.

Seulement voilà : on peut être pour l’avortement et pour la liberté d’expression. Dans la version votée par l’Assemblée, la loi prévoit non seulement des amendes, mais encore de la prison, pour ceux qui se rendraient coupables de ce « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Envoyer des gens en prison ? Pour avoir publié quelque chose sur Internet ?

On me dit que c’est déjà le cas, que la liberté d’expression n’est pas sans limites. Certains m’invitent même à aller vivre aux États-Unis si je ne suis pas content. Que la liberté d’expression doive être limitée, je n’en disconviens pas : encore une fois, je n’ai pas dit autre chose sur ce blog depuis cinq ans. Mais que ce droit fondamental puisse légitimement connaître certaines limites ne suffit clairement pas justifier n’importe quelle limite. On interdit l’appel à la haine ou à la violence parce qu’ils sont dangereux pour la sécurité physique des personnes ; on interdit la diffamation parce qu’elle nuit à l’intégrité ou à la réputation de quelqu’un. La question qu’il faut donc se poser est la suivante : l’existence de ces sites présente-t-elle un danger tel que leur interdiction y soit la meilleure réponse possible ?

Reprenons donc les arguments des défenseurs de la loi. « Les sites anti-IVG mentent et manipulent leurs lecteurs ! » Oui. Et alors ? Ni le mensonge, ni la manipulation ne sont interdits, que je sache. Et surtout, ils ne peuvent pas l’être : si la liberté d’expression consiste à ne pouvoir dire que la vérité, alors il n’y a plus de liberté d’expression. Quant à la manipulation, tout le monde en fait en permanence, de manière plus ou moins consciente, plus ou moins assumée. Dès lors qu’on discute avec l’autre pour essayer de le rallier à un point de vue, on le manipule, dans une certaine mesure. Souligner le danger présenté par Jean-Marie Le Pen pour inciter les gens à voter Chirac, n’était-ce pas de la manipulation ? Si nous devions mettre les manipulateurs derrière les barreaux, nous y serions tous.

« Mais dans certains cas, on interdit le mensonge et la manipulation : pour les publicités mensongères, les escroqueries, ou pour les fonctionnaires dans le cadre de leur métier. » En effet ; mais les sites anti-IVG entrent-ils dans ce cadre ? S’ils ne gagnent pas d’argent, il n’y a pas escroquerie. Ce ne sont pas des fonctionnaires. On ne peut pas soumettre au régime des fonctionnaires en service l’ensemble de la population : là encore, ce serait la mort pure et simple de toute liberté d’expression. De même, les comparaisons avec les interdictions de publier des sondages dans les jours qui précèdent une élection, ou de tracter devant un bureau de vote, ne tiennent pas la route : ces interdictions sont parfaitement délimitées dans l’espace et dans le temps ; elles sont donc proportionnées. Alors que là, on parle d’interdictions pures et simples, ad vitam aeternam. Ça n’a strictement rien à voir. Restreindre légitimement un droit fondamental de manière proportionnée est une chose ; le fouler aux pieds en est une autre.

« Mais ces sites sont dangereux ! On interdit bien les pitbulls et les armes à feu. » Euh… Non. Certains chiens et certaines armes sont soumis à un contrôle, c’est-à-dire que n’importe qui ne peut pas les posséder, et que leurs propriétaires sont soumis à certaines règles. Rien à voir, donc, avec une interdiction générale.

« Mais il y a ici un sujet de santé publique. » Certes. Et alors ? Est-ce qu’on va aussi, dans la foulée, interdire les sites qui entretiennent la méfiance face à la vaccination ? La pollution et le réchauffement climatique vont nous entraîner, à moyen terme, dans des problèmes de santé publique autrement plus importants que ceux que pose l’avortement ; va-t-on aussi interdire les sites climatosceptiques ? Combien de temps avant que les grands laboratoires ne fassent interdire les sites des lanceurs d’alerte sur les possibles effets néfastes de leurs médicaments, toujours au nom de la santé publique ?

 « Mais les sites anti-IVG se font passer pour des sites institutionnels ! C’est interdit ! » Ben oui, banane : c’est déjà interdit. Pourquoi rajouter une loi ? S’ils se font passer pour des sites de l’État, qu’on les punisse ! Les outils législatifs existent déjà ; pourquoi en faire d’autres ? Vous trouvez qu’en France on n’a pas assez de lois ?

« Ah ben oui mais il y a des failles. Il faut une nouvelle loi pour les boucher ! » D’accord. Mais pourquoi cette loi-là ? On peut très bien mieux définir le fait de se faire passer pour un site institutionnel ou gouvernemental sans pour autant créer de « délit d’entrave numérique à l’IVG » : c’est dangereux et complètement disproportionné. Bien sûr, si tu veux te débarrasser des termites dans ta maison, tu peux brûler ta maison. Ça va sûrement tuer les termites. Est-ce que ce sera la meilleure solution pour autant ?

« Mais ils empêchent les femmes d’exercer un de leurs droits ! » Ils empêchent ? Maintenant quand on parle, quand on discute, quand on incite, on empêche ? Mais enfin, les mots ont un sens ! On ne peut pas mettre sur le même plan les pressions réelles (« Fais ça sinon, au choix : je te vire, je te chasse de chez toi, je te frappe etc. ») et la simple incitation à faire ou ne pas faire quelque chose.

 « Ah mais non parce que là c’est pas pareil ! Ils abusent de la faiblesse des femmes ! Ça aussi, c’est interdit ! » Enfin. Ça, c’est le seul argument un tant soit peu pertinent des partisans de la loi. Mais on doit lui faire la même remarque que plus haut : si c’est déjà interdit, pas besoin de le ré-interdire.

À ce stade, certains vont fatalement me dire : mais s’il ne s’agit que de lutter contre l’inflation normative, est-ce vraiment si important ? Est-ce vraiment grave de rajouter une loi pour redire ce que d’autres lois disaient déjà ?

Oui, c’est grave ; c’est grave, parce que la nouvelle loi ne dit pas tout à fait la même chose que les anciennes. L’usurpation d’identité, le fait de se faire passer pour des sites institutionnels, l’abus de faiblesse, tout cela est déjà puni, ce qui rend la nouvelle loi inutile. Mais ce qui la rend dangereuse, et pas seulement inutile, c’est que sur le fond, il ne s’agit pas de ça : il s’agit d’interdire des publications parce qu’elles ne vont pas dans le sens de ce que pense le gouvernement.

Ça, c’est plus que dangereux, c’est dramatique. Nous ouvrons une porte (ou plutôt nous continuons à ouvrir, parce que ça fait longtemps qu’on l’a déverrouillée, celle-là) que nous ne pourrons plus refermer ensuite. Comment croire, après ça, qu’on ne verra pas fleurir des délits d’entrave à tout un tas d’autres choses ? La même logique est déjà à l’œuvre. C’est ainsi, par exemple, qu’on limite férocement l’activité des lanceurs d’alerte parce qu’ils entravent le bon fonctionnement des entreprises et de l’économie.

Comment les gens peuvent-ils être assez bêtes pour croire que les choses vont en rester là ? Comment ceux qui demandaient hier la liberté de montrer deux hommes s’embrasser peuvent-ils aujourd’hui prétendre interdire à d’autres de publier leur opposition à l’IVG ? Comment peuvent-ils être assez stupides pour s’imaginer que ça n’ira pas plus loin et qu’ils n’en seront pas victimes à leur tour demain ?

Les outils du totalitarisme sont déjà là, tous, et il ne se passe pas un mois sans que nous en rajoutions encore à la panoplie. Comment croyez-vous qu’ils seront utilisés demain ? Quand ce sera Valls qui sera président ? Et quand ce sera Fillon ? Et quand ce sera Marine Le Pen ? Et vous croyez peut-être que Marine Le Pen est le pire que l’avenir puisse nous réserver ? Mais vous n’avez été ni au collège, ni au lycée, ou quoi ? Ou alors vous avez séché l’histoire ? Le fait que des associations ou des groupes comme La quadrature du Net, Rue 89 ou Charlie Hebdo se soient opposés à cette loi, ça ne nous met pas la puce à l’oreille ?

L’apathie des gens sur ce sujet est plus que sidérante : elle fait froid dans le dos. On peut déjà parier que personne ne descendra dans la rue pour lutter contre cette loi, même ceux qui s’opposent à elle. Pour lutter contre (ou pour) le mariage pour tous, ou contre la loi travail, ça oui, on est bons. Mais pour la liberté d’expression, il n’y a plus personne. C’est logique, et tout colle ! Les gens, finalement, ne veulent pas la liberté d’expression en soi ; ils la veulent pour eux ; mais pour ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, c’est immédiatement la demande d’interdiction qui ressort. Autant dire que l’attachement à la liberté d’expression, chez nous, est proche de zéro, et que la majorité des gens n’a finalement aucune idée de ce que signifie cette notion. Ils en ont une vision à la Saint-Just (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »), qui en est la négation même, alors qu’il faudrait qu’ils en aient la vision de Voltaire (je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire[1]).

Encore une fois, lutter contre ces sites, souvent infects et dangereux, est évidemment une nécessité. Mais pas à n’importe quel prix. La loi nous offre déjà les moyens de les sanctionner quand ils abusent des droits fondamentaux : utilisons-la. Argumentons, discutons, expliquons, informons. Faisons comme Aurore Bergé : révélons grand jour le discours qu’ils tiennent aux femmes qui les appellent. Mais de grâce, n’enfonçons pas un nouveau coin dans une liberté parmi les plus précieuses, qui est déjà, et de plus en plus, attaquée de toutes parts.





[1] Je sais, je sais, la citation n’est pas authentique, c’est pour ça que je n’ai pas mis de guillemets. Mais elle exprime quand même bien la pensée de Voltaire.

lundi 21 novembre 2016

Présidentielles : Dracula en passe de l’emporter

Il y a une constance, non ? Dieu et les bons peuples ont dû, de concert, se décider à donner raison à ceux qui considèrent que la démocratie n’est, décidément, pas le meilleur régime possible, ni même le moins pire. Je ne suis pas démocrate, mais si je l’étais, je trouvais la séquence un peu dure à avaler. Orban en Hongrie, Droit et Justice en Pologne, le Brexit, Trump, et maintenant Fillon ! Ils prennent cher, les démocrates.

Ce qui est rigolo, outre le fait que les élections semblent de plus en plus pousser au pouvoir le plus débile ou le plus salaud possible (ou les deux, car ce n’est pas incompatible), c’est aussi la constance des surprises sondagières. Fillon, on le sentait monter depuis quelques jours, quelques semaines au mieux, mais enfin de là à passer pas si loin que ça d’une élection au premier tour, il y avait un pas ! Au pire, on se disait qu’il pouvait prendre la place de Sarko comme deuxième homme, donc dégager Sarko au passage, puis se faire tranquillement battre par Juppé au second tour, et tout serait allé comme prévu.

Et voilà qu’il nous fait plus de 40% et reçoit dans la foulée le soutien des revanchards (Sarko est forcément furax, et a décidé de punir celui dont il considère qu’il lui a volé sa place) et des vendus (Bruno Le Maire est particulièrement décevant : son soutien à Fillon, alors que les idées de Juppé sont bien plus proches des siennes sur beaucoup de points, sent le rat quittant le navire de la défaite). On voit donc assez mal comment il pourrait ne pas l’emporter dimanche prochain.

Or, c’est grave. Car au-delà de l’apparente ressemblance de ce que tous ces braves gens nous proposent comme recette-miracle pour assurer notre bonheur flexi-sécurisé, ni les programmes, ni les personnalités ne sont réellement les mêmes.

Du point de vue du programme, Fillon a probablement un des pires des candidats de droite. Il cumule l’extrême dureté du néolibéralisme le plus droitier avec un néo-conservatisme sociétal parfaitement anachronique. Parmi ceux qui avaient leur chance d’être élus, il est le seul à avoir constamment promis de revenir partiellement sur la loi Taubira. Il porte un programme de destruction des derniers restes de l’État social et souhaite supprimer 500 000 fonctionnaires en 5 ans – une pure folie qui rendrait l’État encore plus incapable d’assurer des missions pourtant aussi essentielles que l’éducation, la sécurité et l’éducation.

Du point de vue la personnalité, il faut se méfier de Fillon, homme dur, droit dans ses bottes et dans ses certitudes, qui représente la notabilité catholique de province dans ce qu’elle a de pire – et c’est moi qui le dis, alors que je suis moi-même, peu ou prou, un notable catholique de province. Il a tout à fait ce qu’il faut pour appliquer concrètement ses délires, d’autant que tout le poussera à gouverner par ordonnances et qu’il pourra peut-être même s’appuyer sur une très large majorité parlementaire.

Fillon est donc un homme dangereux porteur d’un projet politique dangereux. Or, s’il remporte la primaire à droite, il est quasiment certain d’emporter la présidentielle en mai prochain. Le rejet du PS est tel qu’il est impossible que la gauche passe la barre du premier tour ; mais les autres ne feront pas mieux. Bayrou ira au combat, bien sûr, mais il fera probablement moins de voix que Fillon au premier tour : Juppé, ayant participé à la primaire, ne pourra sans doute pas le rejoindre officiellement (même si ce n’est peut-être pas l’envie qui lui en manquera) ; et il pourrait aussi être gêné sur sa « gauche » par Macron. Bref, Fillon serait presque assuré de l’emporter au premier tour, et aurait à affronter Marine Le Pen au second ; comme elle ne dispose pas d’alliances suffisantes pour le battre, Fillon l’emporterait haut la main – quoique moins brillamment, sans doute, que Chirac en 2002.

Et quand je dis que Fillon est un homme dangereux, je pèse mes mots. Il ne faut pas se réfugier dans l’attitude confortable qui consiste à affirmer que tout ça, c’est bonnet blanc et blanc bonnet pour ne pas avoir à affronter ses responsabilités personnelles. Non, Juppé et Fillon, ce n’est pas la même chose. Je suis loin d’être un fanatique du maire de Bordeaux ; c’est un homme de droite, et de droite dure, pas de droite sociale – quelque chose qui a de toute façon à peu près disparu du paysage politique. Mais son programme n’est tout de même pas comparable à celui de Fillon. Sur le climat, sur la fonction publique, sur le mariage homosexuel et sur tant d’autres points, ils diffèrent vraiment.

Nous sommes donc dans une situation tout à fait comparable à celle de 2007. À ce moment, il était évident pour qui avait des yeux pour voir que Ségolène Royal ne pouvait pas l’emporter au second tour face à Nicolas Sarkozy ; et il était à peu près aussi évident que François Bayrou, s’il parvenait à passer la barre du premier tour, gagnerait le second face à Nicolas Sarkozy. La seule et unique manière d’éviter Sarkozy était donc de voter Bayrou au premier tour de la présidentielle. Ce que j’ai fait – en me bouchant le nez, car je n’apprécie Bayrou qu’à peine plus que Juppé, mais que j’ai fait quand même, et que je n’ai jamais regretté. Ma tactique de l’époque était la seule gagnante. Mes amis de gauche ont refusé de me suivre et ont contribué à faire élire Sarkozy, avec toutes les conséquences que l’on sait.

Les électeurs d’aujourd’hui sont face à la même responsabilité. Laisser Fillon gagner la primaire de la droite, c’est lui assurer une victoire quasi-certaine à la présidentielle de mai 2017, alors que nous avons encore la possibilité d’offrir cette même victoire à un homme peut-être pas meilleur, mais nettement moins pire.

On pourrait évidemment défendre le laisser courir et croire à un retournement de situation dimanche prochain. Mais un tel retournement n’arrivera pas tout seul. Le vote Fillon n’a pas été un vote de barrage : ceux qui voulaient bloquer le retour de Sarkozy ont voté Juppé dans leur immense majorité. Le vote Fillon est, je le crains, un vote de conviction : c’est celui de la droite traditionnaliste et conservatrice provinciale ou versaillaise, celle qui a fourni le gros des bataillons de la Manif Pour Tous, qui n’a jamais digéré les défaites idéologiques que le PS lui a imposées depuis 2012 et qui veut prendre sa revanche. Il y a peu de chances qu’elle désarme dans une semaine, surtout maintenant qu’elle a l’espoir de vaincre le « candidat des médias », qu’elle déteste par-dessus tout justement parce qu’il est, sur les sujets de société, un peu moins rétrograde que la moyenne de ses concurrents.

Ne nous faisons pas d’illusion : si un retournement advient dimanche prochain, il sera le fait des électeurs de gauche qui auront fait barrage à Fillon et au danger qu’il représente. Dimanche prochain, on peut aller voter à contrecœur, mais je crois qu’il faut aller voter.

mardi 18 octobre 2016

La nation française, une maison en guerre contre elle-même

« Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir », disait le Christ d’après Marc (3, 24). Toute nation est forcément le lieu de multiples désaccords et même de conflits qui se règlent par des rapports de force ; il n’y a rien d’inquiétant à cela, et vouloir les faire totalement disparaître est une chimère qui ne peut mener qu’au totalitarisme – c’était par exemple le projet de Mussolini, qui était obsédé par l’unité de la nation italienne. Mais comme toujours, les différences de degré finissent pas faire des différences de nature : il existe un seuil à partir duquel les désaccords et les conflits cessent d’être normaux et se transforment en de véritables lignes de fracture qui rendent le vivre-ensemble impossible.

Il me semble que la nation française offre plusieurs exemples de telles fractures : des sujets sur lesquels les visions de ce que doit être ou devenir le pays sont radicalement incompatibles. Il m’en vient au moins deux – et on pourrait sans doute en trouver d’autres. Le premier est la place de l’islam et des musulmans dans la société française. Le second est celui du mariage homosexuel et plus généralement de la politique familiale. Dans une certaine mesure, d’autres questions sont en train de devenir presque aussi polémiques : ainsi de l’équilibre à construire, en lien avec la montée du terrorisme, entre respect des libertés et meilleure sécurité ; ou encore de la manière de traiter les inégalités économiques, en accroissant ou au contraire en réduisant le contrôle de l’État sur l’économie.

Sur tous ces sujets, en particulier les deux premiers, qu’observe-t-on ? D’abord, que le dialogue est de plus en plus impossible. Ce qui ne signifie pas que les différents camps ne se parlent plus : bien au contraire, les partisans de chaque bord sont bien souvent avides de déverser la bonne parole sur leurs adversaires. Mais il ne suffit pas de parler à l’autre pour qu’il y ait dialogue : il faut aussi écouter ce qu’il a à dire. Si chacun se contente d’assener à l’autre ce qu’il considère comme la vérité, il n’y a pas de dialogue véritable : il n’y a qu’un dialogue de sourds.

Sur la place de l’islam en France ou sur la loi Taubira, il y a longtemps que c’est le cas : il n’y a plus de dialogue, de débat d’idées, il n’y a plus que des anathèmes. Un signe fort en est qu’au sein de chaque camp, on parle d’ailleurs de plus en plus pour ceux qui pensent comme nous, et pas pour les adversaires. Chacun crie des slogans simplistes destinés à souder les troupes et à renforcer leur moral, mais on produit bien peu d’argumentaires pour faire valoir son point de vue.

Ensuite, on constate une forte polarisation des opinions, avec peu de place laissée à l’entre-deux. Les avis s’articulent de plus en plus autour de camps nettement découpés et entre lesquels les compromis ne sont plus possibles. Sur la question de l’islam, on entend de plus en plus de gens dire soit que cette religion ne pose pas le moindre problème en France, soit qu’elle n’est pas compatible du tout avec nos valeurs fondamentales ; les opinions intermédiaires, nuancées, sont de plus en plus inaudibles. Il semble en fait que, sur ces questions, tout compromis soit devenu impossible.

Non pas que je sois systématiquement partisan d’un milieu qui serait toujours juste : autant je me situe dans cet espace intermédiaire sur la question de l’islam (ce qui se traduit par le fait que je me fais autant traiter d’islamophobe et de raciste que d’idiot utile de la conquête musulmane…), autant sur la question du mariage homo je serais incapable de me contenter d’une union civile, ni même d’un mariage sans possibilité d’adoption. Ce constat de la polarisation des opinions ne vaut donc pas jugement de valeur ; mais il n’en est pas moins valide pour autant.

Enfin, et c’est d’ailleurs ce qui explique les deux premiers points, on observe sur ces sujets un glissement de la logique militante vers la logique de guerre. Conséquence logique de la polarisation des idées et de la disparition des nuances, sur les sujets les plus polémiques, il y a aujourd’hui moins des opinions que des camps, et on trie les gens en fonction de leur appartenance ou non au même camp que soi. Si vous n’êtes pas d’accord avec tout le corpus idéologique du camp, plus la peine de discuter : vous n’êtes même pas un adversaire, mais un ennemi. Inversement, vous pouvez proférer les pires inepties, défendre vos idées de la pire manière qui soit, les gens de votre camp trouveront toujours le moyen de vous défendre corps et âme.

On ne cherche plus à convaincre des gens, ni même à faire triompher concrètement un point de vue dans la loi : il semblerait plutôt qu’on se prépare à… à quoi d’ailleurs ? Parfois, j’ai l’impression que c’est à la guerre civile. Car si le vivre-ensemble n’est plus possible, mais que la séparation ne l’est pas non plus, quelle autre issue ? On se demande ce qui se passerait si certaines personnes arrivaient au pouvoir. Que ce soit le PIR ou Robert Ménard, cela pourrait-il finir sans violence ?

Je ne sais pas si c’est exactement la même chose dans les autres pays. J’ai tendance à penser que des fractures similaires existent dans la plupart des pays développés, même si ce n’est pas forcément sur les mêmes sujets. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne, d’autres questions peuvent être leur servir de support : le maintien ou non du pays dans l’Union européenne, l’évolution du modèle fédéral etc. Ces fractures sont en réalité créées par la crise générale que nous commençons tout juste à traverser ; les questions dans lesquelles elles s’incarnent concrètement n’en sont probablement que des déclencheurs et des catalyseurs. Mais peut-être certaines nations sont-elles plus unies et moins cassées que la nôtre. Je ne sais pas si le Japon, par exemple, connaît de telles fractures.

Reste à dire ce qu’on pourrait faire pour les résorber – si tant est que ce soit possible. La volonté de vivre ensemble est un des deux piliers, avec la culture commune, qui fondent le concept de nation. Si nous voulons survivre comme nation, il faut donc retrouver cette volonté de vivre ensemble ; et pour cela, il faut impérativement retrouver le sens de la mesure, sortir de la logique guerrière et donc ne plus considérer l’autre comme un ennemi mais comme un adversaire politique.

Ce ne sont pas des mots vains ; ils ont une traduction concrète. Il s’agit en particulier de retrouver le chemin du dialogue, ce qui ne peut se faire qu’en bannissant ce qui le rend impossible. L’injure et l’anathème, bien sûr ; qualifier l’adversaire d’homophobe ou d’islamophobe, même quand on pense que c’est très justifié, ne fait pas avancer les choses et braque la personne qu’on a en face de soi. Mais le recours aux arguments d’autorité bloque tout autant la conversation : qu’il s’agisse de la Bible, du Magistère de l’Église ou d’une étude sociologique, si l’un des participants prétend détenir une vérité indiscutable, la discussion ne peut que s’arrêter. Il faut donc faire un usage exclusif de la raison sur ces sujets les plus polémiques. Autant dire que ce n’est pas gagné.

Enfin, puisque avec la volonté de vivre ensemble, un des deux piliers fondateurs de la nation s’érode, il serait bon de compenser cette faiblesse en renforçant parallèlement l’autre pilier : la culture commune. Ce qui ne peut passer que par un renforcement du rôle de l’école et un retour à son rôle de transmetteur de savoirs, de connaissances, d’œuvres d’art et de valeurs qui proviennent, en dernière analyse, du passé. Là encore, c’est loin d’être gagné.

jeudi 13 octobre 2016

Les Veilleuses à la cuisine, les Veilleurs au garage !

J’écoutais l’autre jour un épisode de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, intitulé « La nuit nous appartient » et qui mettait face à face un membre des Veilleurs et un de Nuit Debout. Pour ceux qui ne connaîtraient pas les deux mouvements, petite présentation. Le mouvement des Veilleurs est apparu en avril 2013 dans le sillage de la Manif Pour Tous et de l’opposition à la loi Taubira ; il rassemble des individus qui se réunissent la nuit pour protester, encore et toujours, contre ladite loi (ils « ne lâchent rien », souvenez-vous) de manière pacifique, chaque intervenant pouvant parler librement ou lire un texte littéraire, philosophique, historique etc. Nuit Debout, née en mars 2016 et qui n’a pas survécu à l’été de la même année, est un mouvement de protestation contre la loi El-Khomri qui s’est élargi en une protestation plus large portant sur le système politique et économique actuel.

Aucun des deux participants, à mon sens, n’a brillé par son intelligence ou sa pertinence. Mais le Veilleur, dans une tentative assez maladroite et ratée de justifier son opposition au mariage homosexuel, a eu une réflexion fort révélatrice. Pour lui, la loi Taubira violerait l’intérêt général au profit de celui d’une communauté restreinte en niant l’altérité hommes-femmes qui serait, selon lui, la forme d’altérité la plus profonde et la plus fondamentale de toutes celles qui constituent l’humanité.

Passons rapidement sur le fait qu’une analyse un tout petit peu fouillée révèle à l’évidence que ni le mariage pour tous, ni les études de genre (également mises en cause par ce brillant causeur) ne nient l’altérité hommes-femmes, ce qui, en soi, suffirait à invalider ce pseudo-raisonnement ; et arrêtons-nous plus précisément sur cette idée selon laquelle l’altérité – et donc la complémentarité – entre les sexes serait la plus essentielle de celles qui structurent l’humanité. Cette idée mérite examen, puisqu’elle est en effet une de celles qu’on a le plus entendues depuis 2013 parmi les opposants aux évolutions sociétales en cours.

Commençons par admettre que cette intuition d’une altérité hommes-femmes qui dépasserait et en quelque sorte transcenderait toutes les autres n’est pas a priori absurde ; elle est même soutenue par une réalité biologique, celle de la naissance. L’être humain qui naît est homme ou femme et cette répartition est binaire : on est l’un ou l’autre. En ce sens, la différence des sexes semble en effet primer celle des cultures ou des catégories sociales – puisqu’un bébé né dans les bidonvilles de New Dehli et placé immédiatement après sa naissance dans une riche famille de Neuilly en prendrait tous les traits culturels – ainsi que les différences de couleur de peau[1] – puisqu’on n’est pas « blanc », « noir » ou « jaune », mais que les possibilités de métissage sont infinies.

Mais une analyse plus poussée permet de montrer que cette intuition n’est en réalité qu’un préjugé infondé. D’abord parce que l’apparent caractère binaire du sexe à la naissance ne l’est pas absolument toujours : les cas d’intersexuation sont évidemment infiniment rares par rapport au métissage des couleurs de peau, mais ils existent ; à la question traditionnelle « alors, c’est un garçon ou une fille ? », il arrive que la réponse soit « les deux », ou « on ne sait pas bien ».

Ensuite, et surtout, parce que, même si on ne tient pas compte des cas très rares d’ambiguïté sexuelle, cette vision des choses repose sur un primat démesuré accordé au biologique sur le social, à l’inné sur l’acquis. Certes, à la naissance, on peut voir clairement – la plupart du temps – si un enfant est mâle ou femelle, alors qu’on ne voit pas, ou pas toujours bien, s’il est riche ou pauvre, noir ou blanc, de culture occidentale ou de culture orientale.

Mais l’humain ne se réduit pas à cet état premier, ni à cette apparence. Or, quand il grandit, que constate-t-on ? Que la différence des sexes est finalement la moindre des différences. Moi qui suis mâle, catholique, professeur et issu d’une famille aisée et cultivée de culture française, je suis infiniment plus proche, dans à peu près tous les aspects de ma vie, d’une prof catholique issue du même milieu social que moi mais femme que, mettons, d’un ouvrier métallurgiste musulman de Dunkerque ou que d’un cireur de chaussures bouddhiste de Djakarta, et ce même si tous les deux sont des hommes. Ma manière de penser, ma vision du monde, mes loisirs, mon mode de vie, et même, à bien des égards, ma sexualité, tout me rapprochera de la prof du même milieu que moi infiniment plus que des deux hommes que j’ai pris en exemple.

On peut aller plus loin et montrer que ça a toujours été plus ou moins le cas, même dans les sociétés les plus machistes que nous ayons connues. Ainsi, chez les Romains, les femmes étaient effectivement privées de tout droit politique ou presque, alors qu’un citoyen, même pauvre, pouvait s’exprimer et voter lors des comices ; il n’empêche que le mode de vie et la manière de penser d’une femme de sénateur était infiniment plus proches de ceux de son sénateur de mari que de ceux d’un petit paysan pauvre du Latium – et je ne parle même pas de ceux d’un esclave mâle. Finalement, l’humanité, si elle est bel et bien coupée en deux selon la frontière des sexes, est donc d’abord et avant tout découpée en grandes aires géoculturelles et, en leur sein, en classes socio-culturelles.

Et c’est ce qui met à mal le postulat des adversaires des études de genre ou du mariage homosexuel : finalement, dans tous les aspects de la vie ou presque, l’altérité d’origine entre hommes et femmes est écrasée, surtout dans nos sociétés devenues sur ce point moins inégalitaires, par toutes les altérités acquises et sociales, en particulier celles du milieu social, économique, professionnel et culturel. Si vraiment le mariage devait n’unir que des gens séparés par la plus fondamentale des barrières, ce ne sont pas des hommes et des femmes qu’il faudrait faire s’épouser, mais des chrétiens et des hindous, des bourgeois et des prolétaires, des lettrés et des analphabètes.




[1] J’emploie « couleur de peau » plutôt que « race » puisque ce terme a été complètement banni du langage courant pour ce qui concerne les hommes, et ce même si je ne suis pas tout à fait convaincu du bien-fondé de ce bannissement.

vendredi 22 janvier 2016

La Manif Pour Tous : chronique d’une défaite annoncée


Il ne faut pas que je boude mon plaisir : c’est rare que l’actualité m’en donne autant. C’est encore plus rare quand ça vient de Sarkozy. Et surtout, c’est rare que j’aie raison et que ça me plaise : en général, la réalité confirme mes pronostics, mais ça me désole. Tandis que là, mmmmm ! qu’est-ce que c’est bon. Qu’est-ce que j’ai aimé cette séquence ! J’ai nommé : « le grand reniement de Nicolas Sarkozy façon saint Pierre ». Ou « Sarko à contre-Sens commun ». Ou encore « attention, Sarko ne met plus de beurre ».

Mais que s’est-il donc passé pour mettre le sombre, le pessimiste Meneldil en joie ? Nicolas Sarkozy sort un livre intitulé La France pour la vie (il paraît qu’il voulait l’appeler Président pour la vie, mais que son conseiller en com’ a dit non). Jusque-là, pas de quoi sauter au plafond. Mais dans ce livre, que dit-il ? Que s’il récupère le pouvoir, il ne reviendra pas sur la loi Taubira.

Quoi ? Ô surprise ! Mais quel étonnement ! Oui, croyez-le ou non, il y a des gens qui ont l’air de vraiment tomber des nues. Allez, je ne résiste plus, je vous balance la première, ma préférée : Madeleine Bazin de Jessey ! Porte-parole de « Sens commun », association intégrée à l’UMP et dont la vocation est justement de pousser ce parti à abroger la loi Taubira, mais également secrétaire nationale dudit parti (nommée par Sarko, me semble-t-il) ; et on voit qu’elle n’est pas contente, mais alors là pas contente du tout. Regardez, je vous la fais en triptyque, façon Philippe de Champaigne :


Regardez-moi la gueule de six pieds de long qu’elle tire ! Aux dernières nouvelles, elle aurait été contactée pour doubler Dégoût dans Vice versa 2. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à tirer la tronche. Hervé Mariton, dont le combat se résume à peu près à l’abrogation de la loi Taubira, mais qui trouve que c’était bien suffisant pour justifier sa participation à la primaire de l’UMP (6,3% des voix), dénonce le « parjure » de son patron. Jean-Frédéric Poisson, du Parti Chrétien-Démocrate (celui de Christine Boutin, au cas où son intense rayonnement médiatique vous aurait échappé), se demande « où est passée la droite ».

Et pourquoi ils sont si fâchés, ces braves gens ? Parce que Nico la leur avait promise, l’abrogation ! Mais si, souvenez-vous, à ce meeting de Sens commun, justement, pendant la primaire pour la présidence de l’UMP, en novembre 2014 :


C’était encore un grand moment, ce meeting. Qu’est-ce qu’il était mal, ce pauvre Sarkozy ! Qu’est-ce qu’ils le faisaient chier, ces militants de Sens commun, à vouloir le forcer à clarifier sa position ! Il n’est pas bête, et il avait parfaitement compris qu’il avait le cul entre deux chaises, pour ne pas dire la tête dans un étau. D’un côté, il savait pertinemment qu’il ne reviendrait pas, en fait, sur la loi Taubira, s’il était élu, ni pour l’abroger, ni pour la réécrire ; il savait bien que le mariage pour tous serait un non-sujet pour l’élection présidentielle de 2017, contrairement à ce dont LMPT essaye désespérément de se convaincre ; mais en même temps, il savait aussi qu’il avait réellement besoin des anti-Taubira pour gagner la présidence de l’UMP.

Aussi sortait-il des phrases alambiquées. « Avec le mariage pour tous tel qu’il est organisé, la séparation entre la filiation et le mariage est impossible, et à ce moment-là, si nous gardons les choses en état, cela voudra dire qu’on ne pourra pas faire la différence entre un mariage homosexuel et un mariage hétérosexuel dans ses conséquences sur la filiation, donc ça ne sert à rien de dire qu’on est contre la GPA ou contre la PMA si on n’abroge pas la loi Taubira puisque la loi Taubira justement conduira à ça. » La journaliste de BFM-TV, croyez-le ou non, estime qu’il a « clarifié sa position ».

Bon, il avait quand même dit des choses plus explicites : « la loi Taubira devra être réécrite de fond en comble ». Hurlements de la salle : « A-brogation ! A-brogation ! » Sarko fou de rage. Il le cache, mais ça se sent : « Parfait ! Parfait ! [Il est coupé par la foule] Parfait ! Quand on dit que la loi va être réécrite de fond en comble, si vous préférez qu’on dise qu’on doit l’abroger pour en faire une autre, en français ça veut dire la même chose, mais ça aboutit au même résultat ! Enfin, si ça vous fait plaisir, franchement ça coûte pas très cher. »

Ah ah, le piège ! Ça, ça s’appelle plier sous les huées : vox populi, vox dei. Sauf que bien sûr, dans la politique contemporaine, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Pas étonnant qu’après un tel discours, et même si on sentait bien qu’on lui avait un peu forcé la main, la frange homophobe de l’UMP ait la gueule de bois. LMPT, qui sait écrire, tweete lestement : « Allo Nicolas Sarkozy ? Pas d’abrogation, plus d’élection ! » Mais non, pauvre cruche : la seule élection où il avait besoin de vous, c’était celle de la présidence de l’UMP, et il l’a gagnée, en partie grâce au mensonge qu’il vous a fait avaler. Maintenant, il n’a plus besoin de vous ; pire : vous êtes en train de devenir un gros boulet.

Mais aussi, si vous lisiez un peu blog, les gens de la Manif pour Tous ! En novembre 2012, je vous le disais déjà, que la droite au pouvoir ne reviendrait pas sur la loi Taubira. Que non seulement les « démariages » proposés par Valérie Pécresse et d’autres étaient une absurdité totale, mais qu’il n’y aurait pas d’abrogation, et pas même de réécriture. Suivez, bon sang !

C’est d’autant plus vrai qu’à présent, tout le monde va se lâcher, à l’UMP – euh, pardon, chez les Républicains. Pécresse avait déjà bien retourné sa veste (indispensable si elle voulait gagner l’Île-de-France) ; maintenant que Sarko, donc le grand totem du parti, a fait de même, tout le reste va suivre. On va voir la différence, à droite, entre ceux qui étaient vraiment contre le mariage pour tous, par conviction, et ceux qui ne faisaient que suivre la rue : seuls les premiers vont continuer à se battre contre vents et marées, sans « rien lâcher », comme ils disent. Mais on va voir, pour ceux qui ne s’en étaient pas encore rendu compte, qu’ils sont bien peu nombreux, et que ce sont tous des gens qui n’ont aucune chance de l’emporter. Les seconds, eux, vont tous entonner le même couplet : « c’est vrai, là-dessus, j’ai changé… Ah oui, c’est vrai, j’ai réfléchi… C’est-un-sujet-sur-lequel-j’ai-évolué… On-a-bien-le-droit-de-changer-d’avis… »

Bref. Rien de surprenant dans tout ça, mais c’était quand même une bonne séquence. Comme disait Al Pacino dans L’avocat du diable : « Ah ah! Invigorating. »

jeudi 4 décembre 2014

Lettre (d'amour) ouverte à Christiane Taubira


Chère Christiane Taubira,

Umberto Eco commençait ainsi une lettre au cardinal Martini, qu’il apostrophait par son nom :

« Ne voyez aucun irrespect de ma part si je vous appelle par votre nom, sans faire la moindre référence à l’habit que vous portez. Prenez-le comme un hommage et un acte de prudence. Hommage car j’ai toujours été frappé par la façon dont les Français, quand ils interviewent un écrivain, un artiste ou une personnalité politique, évitent d’employer des titres réducteurs, du type professeur, éminence ou ministre. Il est des gens dont le capital est le nom sous lequel ils signent leurs idées. Aussi les Français s’adressent-ils à ceux dont le nom est le titre le plus prestigieux en disant “Bonjour, Jacques Maritain” ou “Dites-moi, Claude Lévi-Strauss”. C’est reconnaître une autorité qui existerait même si le sujet n’était pas devenu ambassadeur ou académicien. »

Vous, entre toutes, saurez me pardonner cette longue citation introductive. Hommage donc, et acte de prudence aussi, quoique pour d’autres raisons que celles qu’évoquait Umberto Eco.

Il y a longtemps que je voulais vous dire l’admiration que j’ai pour vous, et l’entrevue que vous avez bien voulu accorder au Petit Journal de Canal + m’en donne l’occasion. Vous y apparaissez telle que je vous pensais, et assez largement, je crois, telle que vous êtes.

Merci d’abord pour votre caractère. On vous voit râleuse et bougonne, on vous devine assez autoritaire, parfois cassante. Mais ce ne sont pas des défauts : ce sont les marques d’une humanité que, trop souvent, les politiciens cherchent à gommer pour ne plus présenter qu’une image lisse et consensuelle. Ils oublient qu’ils ne sont ni des robots, ni des surhommes, et par-dessus tout ils oublient que nous, nous ne l’oublions pas ; ainsi cherchent-ils à paraître ce qu’ils ne sont pas. Vous, vous venez comme vous êtes. Vous n’essayez pas de vous conformer à ce qu’on attend de vous, ou à ce que vous pensez qu’on attend de vous, contrairement à d’autres qui tournent avec le vent et veulent nous persuader tantôt qu’ils changent, tantôt qu’ils sont toujours les mêmes, tantôt qu’ils sont énergiques et violents, tantôt qu’ils sont calmes et posés.

Merci donc pour vos coups de gueule, pour vos répliques cinglantes et drôles, pour votre autorité si nécessaire à une action politique efficace. C’est ce qui fait le sel de la vie politique, quand tant d’autres n’ont à y apporter que de la naphtaline.

Merci aussi pour votre culture. Parmi des hommes politiques incultes, sans vision, sans profondeur de pensée, dont on se demande s’ils lisent, s’ils vont au théâtre ou au concert, vous incarnez l’héritage d’une autre époque. Presque seule – Jean-Luc Mélenchon, parmi les politiciens encore actif, est à peu près le seul à vous rejoindre là-dessus –, vous êtes capable de citer des poètes, des écrivains, des philosophes. Alors que tant d’autres sont enfermés dans une bulle, vous savez leur rappeler qu’il y a une vie en-dehors de la politique, et même que la vraie vie est en-dehors de la politique. Vous savez bien en tout cas que cette dernière ne peut pas être auto-référencée, qu’elle n’est en fin de compte qu’un moyen et non une fin, et que le but qu’elle sert, c’est le bonheur, dont l’art et la philosophie, par les accomplissements qu’ils permettent à l’homme, sont deux piliers essentiels.

Merci enfin pour votre courage, pour votre persévérance et pour votre action politique en général. Merci bien sûr pour la loi qui porte votre nom et qui, vous le savez, est d’une ampleur, d’une portée historiques. Elle dépasse de très loin en importance la réforme du PACS, qui était peut-être une étape nécessaire dans la marche vers l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, mais qui était également une manière de refuser encore ce but ultime, ou du moins de le différer. L’opposition, le rejet, la haine dont votre projet, puis votre loi, enfin votre personne ont fait l’objet sont la meilleure preuve de l’ampleur du changement de société que votre texte a renforcé.

La loi sanctionne parfois une évolution des représentations déjà accomplie ; parfois elle la précède et l’initie ou la fortifie. Certains peuvent avoir peur des déchirures sociales qui ont lieu alors, de la division du pays ; certains disent qu’avoir raison avant tout le monde est une manière d’avoir tort. Je crois qu’ils se trompent : on n’a jamais raison à contretemps, et ce sont les précurseurs qui font l’histoire. Vous n’avez jamais baissé les bras, et la loi Taubira – c’est d’ailleurs cela la vraie raison cachée derrière tant de discours qui ont pris les enfants pour prétexte – va banaliser l’homosexualité dans notre pays. Banaliser, rendre normal, donc rendre acceptable par le plus grand nombre : tout est là, et on ne pouvait pas faire de plus grand cadeau aux homosexuels. Si ce n’était que pour cela, vous pourriez, pour reprendre vos termes, partir sans regret au moment de baisser les paupières.

Vous ne vous êtes pas laissé décourager par tous ceux qui hurlaient, qui concentraient sur vous leur colère, leur haine, leur rage d’avoir perdu la bataille idéologique : les Morano, les Dati, les Ciotti, les Le Pen père, fille et petite-fille, les Zemmour, tous les représentants de la politique de la non-pensée – je reprends encore vos termes si vrais –, tous ceux que vous surpassez et surclassez de si loin. Je ne suis pas aussi sûr que vous, malheureusement, que le vent les ait déjà balayés ; l’histoire montre que la politique par la négation de la pensée a parfois de beaux jours devant elle, qui sont de tristes jours pour beaucoup, avant que d’être balayée. Mais vous avez raison sur le long terme ; pour citer un auteur qui m’est très cher, « l’Ombre n’est en fin de compte qu’une petite chose passagère : il existe, à jamais hors de son atteinte, une lumière et une grande beauté ».

Merci donc pour le choix que vous avez fait de participer à la politique de ce gouvernement. On vous le reproche, parfois avec de bons arguments. Il est vrai que vous apportez une certaine caution à un gouvernement qui ne la mérite pas. Mais c’est accessoire, et chacun devrait le comprendre. Vous avez fait le choix d’agir et de faire changer les choses hic et nunc ; cela nécessite d’avoir le pouvoir politique, et cela implique donc de s’allier aux hommes moindres qui peuvent l’obtenir. Jean-Luc Mélenchon, encore lui, a fait le choix inverse : plutôt que de faire changer les choses de l’intérieur du Système, ce qui implique d’en conserver l’essentiel, lui a choisi d’en sortir pour le critiquer de l’extérieur et chercher à le déconstruire entièrement. Son choix n’est ni moins noble, ni moins courageux, ni moins utile que le vôtre, mais il ne l’est pas non plus davantage. En un clin d’œil à vos adversaires, qui sont aussi les miens, je dirais que vos deux choix sont complémentaires.

Merci, et restez celle que vous êtes. Ce n’est pas tant la France que vous servez avec opiniâtreté : c’est l’Amour. C’est autrement plus important.


Meneldil Palantír Talmayar
Catholique pratiquant
Président de l’association Tol Ardor

samedi 27 septembre 2014

Reviens, Juppé-pé revient !


Le mariage pour tous, c’était décidément une affaire politique rentable. Triplement rentable : premièrement, Hollande réalisait une réforme sociétale majeure, qui assurait à son quinquennat raté d’avance de rester quand même dans les mémoires, au même titre que le septennat de Valéry Giscard d’Estaing avec la légalisation de l’avortement ou l’abaissement de la majorité, ou celui de Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort. Deuxièmement, il masquait (un peu) l’échec évident de ses réformes économiques. Troisièmement, il jetait le trouble dans l’opposition de droite.

C’est ce troisième effet dont on peut mesurer aujourd’hui toute l’ampleur et toute la brillance stratégique. J’ai toujours dit que François Hollande était un faux bête : un animal politique assez redoutable, très intelligent sous sa mollesse apparente et son peu de charisme. Plus de deux ans après le début des débats, plus d’un an après le vote de la loi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels continuent de semer le trouble à droite.

Et encore, semer le trouble, le mot est faible. Dans la droite radicale, Marine Le Pen a, je ne sais trop par quel miracle, réussi à échapper au débat jusque-là. Elle s’est très mollement engagée à abroger la loi Taubira en cas de prise du pouvoir ; mais son parti entretient savamment l’ambiguïté sur le sujet. De nombreux maires FN ont refusé de signer la charte de la Manif pour tous ; Florian Philippot est favorable à la loi aussi ouvertement qu’il le peut ; le PVV néerlandais de Geert Wilders, un des rares alliés du FN au niveau européen, est tout à fait favorable au mariage homo ; enfin, des élus FN ont déjà célébré, eux-mêmes, des mariages entre couples homosexuels, ce qui va tout à fait dans le sens de la stratégie de dédiabolisation du parti. On se demande pourquoi les uns et les autres ne demandent pas plus clairement à Marine Le Pen de s’engager personnellement sur la question : peut-être les adversaires de la loi ont-ils aussi peur de sa réponse que ses partisans.

À l’UMP, c’est encore pire. Chez les candidats à la présidence du parti, seul Mariton est vraiment clair sur le sujet : il n’en veut pas, il veut l’abrogation pure et simple de la loi Taubira. Sarkozy, en essayant de ménager la chèvre et le chou, a fâché tout le monde ; mais au fond on sent bien qu’il s’en moque, et qu’en cas de retour à la Présidence, la loi resterait probablement exactement ce qu’elle est. Parmi les autres candidats plus ou moins déclarés à la magistrature suprême, Fillon et Bertrand affirment vouloir un « PACS amélioré » sans possibilité d’adoption ; ceux qui crient le plus fort pour l’abrogation ne sont pas des candidats sérieux ; Juppé, enfin, affirme tout bonnement qu’il ne reviendra pas dessus.

Cette position est celle qui mérite le plus l’analyse. D’abord, elle va dans le sens de l’Histoire : l’expérience prouve qu’on ne revient que très rarement sur une réforme sociétale de cette ampleur. En Espagne, la récente volte-face du gouvernement conservateur, qui a renoncé à réduire drastiquement les possibilités d’avorter, prouve à quel point ce genre d’évolution entre vite dans les mœurs.

Mais c’est aussi, probablement, le positionnement stratégique le plus efficace. Je suis assez d’accord – une fois n’est pas coutume ! – avec Christine Boutin pour dire que le mariage pour tous va être un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. En revanche, je ne suis pas du tout d’accord avec son calcul. Elle affirme, et beaucoup d’autres avec elle, qu’un candidat de droite qui ne s’engagera pas contre la loi ne pourra pas être élu, parce qu’il lui manquera le million de voix de la Manif pour Tous ; et là, je crois qu’elle se trompe.

D’une part parce que, si tant est que ce mouvement pèse réellement un million de voix, je ne suis pas du tout convaincu qu’il manquerait entièrement à un candidat de droite qui ne se serait pas engagé à abroger la loi : parmi tous ceux qui ont manifesté, beaucoup voteront pour n’importe quel candidat de droite contre n’importe quel candidat de gauche, quoi que le premier dise sur le mariage homo.

Et d’autre part parce qu’Alain Juppé a entièrement raison quand il répond à Christine Boutin qu’il ne compte pas céder à tous les lobbies qui se présenteront à lui et qu’il pourrait bien gagner d’un côté ce qu’il perdrait de l’autre. Ainsi, j’ai pas mal réfléchi à mes choix électoraux en 2017, et je sais que je ne voterai pas pour n’importe qui ; par exemple, même contre Marine Le Pen, Sarkozy n’aurait pas ma voix. En revanche, Juppé l’aurait, alors même que je n’ai aucune sympathie pour sa personne ou ses idées de manière générale. Mes critères ? Ce n’est évidemment pas le seul, mais entre autres, je ne voterai pas pour un candidat qui s’engagerait à abroger cette loi une fois arrivé au pouvoir.

Bien sûr, je ne prétends pas être représentatif de tous ceux qui ne sont pas de droite. Mais je crois que tous ceux qui se sont fait avoir à la présidentielle de 2002 ne retomberont pas automatiquement dans le panneau. Marine Le Pen fait nettement moins peur que son père ; si la droite modérée veut rassembler une partie de la gauche face à elle, il lui faudra donc, logiquement, un candidat qui ne sera, au pire, pas plus repoussant que ne l’était Chirac. Et la non-opposition à la loi Taubira fera justement office de marqueur politique.

L’équation va devenir très difficile à tenir pour les chefs de file des opposants à la loi. On voit bien que les candidats sérieux de l’UMP ne vont pas leur donner satisfaction : soit, comme Juppé, ils leur opposeront une fin de non-recevoir ; soit, comme la plupart des autres, ils chercheront à ne fâcher personne. Mais le sujet est probablement trop clivant, trop polémique pour que les opposants se contentent de vagues promesses. Inversement, s’ils ne s’en contentent pas, que peuvent-ils faire ? S’ils présentent une candidature autonome, ils apparaîtront immédiatement comme les diviseurs de la droite et feront courir à leur camp le risque d’un 21 avril à l’envers : de quoi les discréditer durablement.


Alors que la gauche, modérée comme radicale, est globalement unie dans le soutien à la loi Taubira, cette dernière reste donc une énorme épine dans le pied de la droite, modérée comme radicale – à tel point qu’elle pourrait bien leur coûter la victoire en 2017. Un coup de maître, je vous dis.

dimanche 4 mai 2014

Un enfant a-t-il droit à un père et une mère ?


Un des principaux arguments déployés par les opposants à la loi Taubira (lors du débat de 2012-2013, mais aussi, aujourd’hui encore, par ceux qui réclament son abrogation) est le prétendu droit des enfants à avoir un père et une mère, droit qui leur serait dénié par la possibilité d’adopter accordée aux couples de même sexe.

Un droit, vraiment ? Un droit non respecté implique réparation. J’ai droit à la liberté d’expression : si quelqu’un prétend me dénier ce droit, ou m’en prive par force, je peux avoir recours à la force de la loi, soutenue par la justice et la police, pour faire rétablir mon droit. Si, sur ce blog, je publie des caricatures de Muhammad, et que, en représailles, un hacker le pirate, je peux porter plainte. J’ai droit à la liberté d’opinion ; si on prétend me convertir par la force à une religion qui n’est pas la mienne, ou si on prétend me faire abandonner ma religion, je peux porter plainte contre mon agresseur, et il sera condamné, de sorte que je jouisse à nouveau de mon droit, de mes libertés.

Si donc un enfant avait « droit » à un père et une mère, alors un enfant privé de ce droit – concrètement, un enfant qui n’aurait pas, ou n’aurait plus, un père et une mère – serait fondé à demander réparation devant la justice. Ainsi, un enfant qui aurait perdu l’un de ses parents devrait logiquement être placé dans une famille d’accueil qui lui assurerait d’avoir de nouveau un père et une mère. De même, un enfant dont les parents divorceraient ne pourrait pas être placé à la garde de l’un d’entre eux, mais devrait obligatoirement être placé, au minimum, en garde alternée.

On va dire que je raisonne par l’absurde. Sans doute ; mais je ne fais que pousser à bout la logique des adversaires de la loi Taubira pour en montrer le caractère fallacieux. La conclusion s’impose d’elle-même : avoir un père et une mère est peut-être une chance ; mais ce n’est certainement pas un droit.

On va maintenant me rétorquer : mais justement, si avoir un père et une mère est une chance, alors il faut offrir cette chance aux enfants adoptés ! Sans doute, on ne peut que vouloir le meilleur pour les enfants, et c’est à eux qu’il faut penser en priorité.

Certes. Mais d’une part, il n’est pas prouvé qu’il soit objectivement meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère que deux pères ou deux mères. Personnellement, je ne le crois pas. Cela étant, ne nous engageons pas sur cette pente : admettons, pour les besoins de la cause, qu’il soit meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère que deux pères ou deux mères. Là encore, c’est le raisonnement par l’absurde qui va nous aider à y voir plus clair.

Si on dit que c’est là ce qu’il y a de meilleur pour les enfants, alors il va falloir, sur cette base, interdire aux personnes seules d’adopter. Personnellement, je ne suis pas pour : je crois qu’un homme ou une femme seul peut parfaitement adopter et élever un enfant, et le rendre tout à fait heureux ; je ne vois donc pas de raison d’interdire ce cas de figure.

Mais je sais que certains de mes adversaires sont prêts à aller jusque-là. Alors allons-y ; mais là encore, allons-y à fond. On veut le meilleur, et seulement le meilleur, pour les enfants ? Il est évident qu’il est meilleur pour un enfant d’être élevé par une famille riche et cultivée du XVIIe arrondissement que par une famille pauvre de Bobigny dont un des parents serait chômeur et qui n’aurait jamais mis les pieds dans un musée. Veut-on toujours le meilleur pour les enfants ? Alors il faut faire adopter en priorité les familles riches et cultivées, et ne permettre aux autres d’adopter qu’en tout dernier recours.

Abject, non ? En effet. Et pourquoi ? Pourquoi sentez-vous que cette idée est abjecte, alors qu’à l’évidence elle est rationnellement exacte ? Parce qu’au fond, on sait que le meilleur pour un enfant, ce n’est pas d’être élevé par une famille riche et cultivée, ni d’avoir un père et une mère ; l’essentiel pour un enfant, c’est d’être aimé. Il vaut infiniment mieux être élevé par une femme seule, ou par un couple d’hommes, ou par un homme et une femme pauvres et qui ne vont jamais au musée, s’ils vous aiment et sont présents pour vous, que par un homme et une femme riches et cultivés mais qui ne s’occupent pas vraiment de leurs enfants, ou qui se déchirent devant eux, ou qui les considèrent comme des défouloirs, comme des exutoires, comme des outils.

Un enfant n’a pas « le droit » d’être élevé dans l’élite sociale, même si c’est objectivement préférable. Faire partie des riches, c’est une chance, c’est un atout, c’est une responsabilité, c’est tout ce que vous voulez, mais ce n’est pas un « droit ». On n’a pas « le droit » à la santé, même si tout le monde préfère être en bonne santé que malade ; on a seulement le droit d’être soigné quand on est malade. On a droit à un traitement, à être examiné par un médecin, à ce que l’État prenne en charge nos médicaments ; mais la bonne santé, c’est une simple chance.

Avoir un père et une mère, c’est peut-être une chance. Peut-être. Mais ce n’est de toute manière pas un droit.

dimanche 8 décembre 2013

Pour tourner la page des « Manifs pour tous »


Sur son blog Aigreurs administratives, Emmanuel Navarre a publié un billet tout à fait remarquable dans lequel il raconte la manière dont il a vécu l’année des « manifs pour tous ». Il décrit en particulier son cheminement intellectuel et émotionnel : ses hésitations du début face à la question de l’homosexualité (toujours officiellement condamnée comme un « désordre » dans la doctrine morale de l’Église) et face à la loi Taubira, puis la manière dont les arguments des partisans du projet de loi ont peu à peu emporté son adhésion, alors même que les opposants s’enferraient dans ce qu’il voyait comme des impasses intellectuelles, et enfin le basculement final et la réalisation, très douloureuse, qu’il avait été longtemps imprégné de préjugés homophobes.

Je recommande chaudement la lecture de ce billet à tout le monde, en particulier aux catholiques, et tout spécialement aux opposants à la loi Taubira. Pour ma part, il m’a beaucoup touché, et a fait écho à ce que j’ai moi-même ressenti.

Pourtant, je n’ai pas du tout vécu la même année que lui. Sans doute parce que je partais sur des bases radicalement différentes. Catholique pratiquant, mon parcours spirituel très atypique et dont je n’ai renié aucune étape m’a donné pas mal de recul face à l’institution et à ses dogmes. J’ai rejoint l’Église catholique, et je ne le regrette pas, pour « le bien que j’y ai vu et par amour pour son unité », pour reprendre les termes d’Emmanuel. Mais il y a beaucoup de choses que je ne digère pas, et j’essaye de dialoguer avec les fidèles, avec l’institution, et avec les non catholiques, dans le but avoué et afficher de les faire évoluer.

Pour ma part, cela fait des années que je suis favorable au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels. Il s’agissait donc d’une des rares promesses de Hollande dont j’espérais la réalisation. Et, circonstance aggravante, en tant que catholique pratiquant, je suis également favorable à ce que l’Église accorde le sacrement de mariage aux couples homosexuels, ce contre quoi je ne vois absolument aucun argument théologique tenable.

J’ai donc réagi très tôt sur le sujet. J’ai publié un premier billet sur mon blog à l’occasion de l’élection de Hollande, puis un autre, nettement plus énervé, après la « prière du 15 août » de l’évêque Vingt-Trois, qui a été, selon moi, le point de départ de la mobilisation (et je sentais bien, déjà, que ça risquait fort de déraper). Ensuite, j’ai essayé de synthétiser les arguments, tant civils que religieux, dans deux autres billets, l’un en réponse à Civitas, l’autre en réponse au texte du Conseil famille et société de la Conférence des évêques de France. À partir de là, j’ai publié pas mal de billets, au gré de l’actualité de la Manif pour Tous, de l’Église et de la sphère politique.

Mais, comme Emmanuel, j’ai eu la nette et désagréable impression que, dans leur immense majorité, les opposants à la loi Taubira cherchaient moins le débat que l’anathème. On m’a beaucoup rappelé à mon prétendu devoir d’obéissance au Magistère et à la Tradition. On m’a beaucoup envoyé d’infaillibilité (à laquelle je ne crois pas du tout, elle est logiquement impossible) à la figure. On m’a beaucoup dit que j’aurais mieux fait de ne pas rejoindre l’Église, si c’était pour chercher à la changer. On m’a beaucoup dit que je ferais mieux de me faire protestant.

Beaucoup de catholiques, même favorables au projet de loi, affirment n’avoir pas senti de haine de la part des opposants. Tant mieux pour eux, bien sûr ; et tant mieux pour leurs paroisses, surtout. Ça témoigne qu’il y en a où, même sur un sujet polémique, les relations peuvent être paisibles.

Mais moi, je l’ai senti, cette haine. Pas vraiment dans ma belle-famille – alors qu’ils étaient pour la plupart très opposés à la loi – parce que ce sont des gens bien, gentils et intelligents, et que malgré l’incompréhension et le rejet profonds que leur inspiraient à la fois l’homosexualité, la loi Taubira et ma position réformiste au sein de l’Église, ils sont toujours restés courtois et bienveillants.

Ça a été un peu plus difficile dans ma paroisse. J’avoue, moi qui suis plutôt grande gueule, là je ne la ramenais pas trop. Mais quand, sur la feuille de chant de la messe dominicale, j’ai trouvé un petit encart appelant à manifester « au nom de notre opposition à la loi Taubira », j’ai craqué, et j’ai dit publiquement qu’il n’y avait pas de « notre » opposition, que beaucoup de catholiques pratiquants étaient favorables à la loi, souvent sans réserve, et que l’Église ne s’honorait pas à faire comme s’ils n’existaient pas. Les gens sont restés polis, bien sûr, mais je ne me suis plus senti intégré de la même manière après ça (c’est une paroisse d’outre-mer, avec un turn-over important, donc les relations ne sont pas aussi anciennes et sans doute pas aussi profondes que dans une paroisse où on connaît des gens depuis très longtemps). Et alors sur les blogs et les réseaux sociaux, où n’existaient plus les barrières de politesse de la vie de tous les jours, ça a souvent été l’hallali.

Est-ce que ça m’a affecté ? Peut-être moins que d’autres dont j’ai lu les récits ici ou là – moins qu’Emmanuel, par exemple, puisque ce billet lui est dédié. Christine Pedotti m’a dit un jour, avec beaucoup de justesse, que j’étais trop orgueilleux pour pouvoir être susceptible. Néanmoins, je ne peux pas dire que ces réactions ne m’ont pas touché. Je ne me sentais plus à ma place dans l’Église, tout simplement. J’avais l’impression qu’elle avait changé, qu’elle n’était plus celle qui m’avait baptisé, ou qu’elle avait montré un visage que je ne lui connaissais pas, et que je n’aimais pas. Emmanuel écrit qu’il a pensé partir pour une communauté protestante ; de mon côté, j’attendais le résultat de l’élection du pape, en mars dernier, pour savoir si j’allais ou non rejoindre l’Église vieille-catholique. C’eût été Ranjith ou Scola que je ne serais probablement plus parmi vous (parmi nous ^^). Finalement, François m’a convaincu de rester encore un peu.

Et après ? La Manif pour tous est toujours là, avec ses petites sœurs de l’Avenir pour tous et du Printemps français (on attend avec impatience, au gré des querelles d’idées ou même de personnes, la création d’un « printemps français pour tous », ou d’une « manif pour tous les Français », ou même d’un « français printemps pour tous d’avenir », façon Bourgeois gentilhomme), mais tous ces groupes devenus groupuscules ont clairement perdu la bataille politique, et, bien plus important, ils sont en train de perdre la bataille idéologique. Alors pourquoi y revenir encore ?

Parce qu’il y a quand même, à mon sens, une leçon à retenir de tout ça.

Pendant tout le temps qu’a duré la mobilisation, je me suis beaucoup démené. J’ai discuté des heures et des heures avec ma famille et mes amis, à table, en soirée, sur les réseaux sociaux, par mails. J’ai écrit billet sur billet pour mon blog. J’ai écrit à de nombreux évêques. Et pendant tout ce temps, j’ai eu l’impression d’être très, très seul… alors que je ne l’étais pas. Je ne parle pas seulement des sondages, dont l’un, déjà mentionné sur ce blog, montrait que près de la moitié des catholiques pratiquants (oui, pratiquants !) était favorable au mariage des couples homos, et qu’un tiers était également favorable à l’adoption pour ces mêmes couples ; je parle surtout des langues qui se sont déliées après le passage de la loi, quand les évêques français, sentant la bataille perdue (et un peu aidés, il faut le souligner, par le changement de ton induit par la double élection du pape François à la tête de l’Église et de Georges Pontier à celle de la Conférence des Évêques de France), ont commencé à dire qu’il fallait changer de disque. Là, tout d’un coup, beaucoup de catholiques ont (enfin) parlé pour dire, a posteriori, leur soutien à la loi et leur malaise pendant l’année écoulée.

C’est là qu’à mon sens, il y un problème. J’ai l’impression que les catholiques (surtout pratiquants) qui soutenaient le projet de loi ont bien souvent fait le gros dos en fermant leur gueule et en laissant passer l’orage. Beaucoup des pro ont été, bien plus que les antis, sensibles au risque de déchirure dans l’Église, et ont préféré se taire pour ne pas jeter d’huile sur le feu. L’intention était louable, mais est-il préférable de maintenir une unité de façade plutôt que de crever les abcès douloureux ?

D’autres, sachant que la bataille finirait par être gagnée, se sont dit qu’il n’était pas nécessaire de prendre (ou de donner) des coups pour rien. Je ne peux pas dire que je ne les comprends pas. Pour l’ouvrir, il fallait avoir les reins solides. À la CCBF, par exemple, on en a discuté, et ça a été très tendu, très houleux, parfois agressif, alors qu’on était entre gens bien et qui s’apprécient, entre amis pourrait-on dire. Alors dans une paroisse lambda… Mais là encore, était-ce la meilleure manière de rendre service à l’Église ?

Finalement, il nous aura manqué de nous structurer et de nous faire entendre collectivement. Les médias ont peut-être leur part de responsabilité : pour eux, il était plus croustillant de présenter une Église unie dans la réaction et le rejet de l’homosexualité que d’en peindre, plus fidèlement, les complexités et les nuances. Mais je reste persuadé que l’essentiel de la responsabilité est nôtre. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que justement, si tous ceux qui soutenaient le projet de loi l’avaient dit publiquement, ça aurait forcément été moins difficile à gérer. Nous n’avons pas assez cherché à prendre la parole. Or, l’Église pouvait faire semblant de ne pas entendre une majorité (ou une forte minorité, la question n’est pas vraiment là) silencieuse et atomisée ; je ne pense pas que ça aurait été si simple avec le même groupe parlant haut et s’organisant. Et ça, j’aimerais bien qu’on s’en souvienne pour le prochain débat de société où l’Église s’impliquera à tort. Qu’on se rassure, il ne devrait pas tarder.