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mercredi 9 octobre 2019

PMA : il fallait se réveiller il y a 25 ans


Le débat sur la PMA nous offre, une nouvelle fois, une belle illustration du simplisme qui règne aujourd’hui en politique : d’un côté, des députés macronistes – et leurs soutiens – qui réduisent à peu près leur argumentaire à « la défense du progressisme contre l’arriération », à « l’égalité » et à « la liberté de faire ce qu’on veut de son corps » ; de l’autre, des opposants à peu près réduits au périmètre de la Manif pour tous, qui vont bêlant que l’enfant a droit à un père.

Commençons par écouter le troupeau : on s’aperçoit que tous leurs arguments pour s’opposer à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules sont invalides. L’enfant a-t-il droit à un père ? Non, je l’ai déjà expliqué, sinon il faudrait retirer leurs enfants aux femmes qui perdent leur mari. On nous dit alors que les enfants qui perdent leur père, c’est bien triste, et que la loi ne devrait pas fabriquer de telles situations. Mais la loi, de ce point de vue, n’autorise rien de nouveau : une femme seule a parfaitement le droit d’aller coucher avec un homme dont elle ignore jusqu’au prénom, de tomber enceinte, de ne jamais en avertir ledit coup d’un soir, d’avoir son enfant et d’être une mère célibataire. Si la loi autorise cette situation, c’est bien qu’elle reconnaît l’évidence : un enfant n’a « droit » à rien en termes de parents.

Contrairement à ce que prétendent ses adversaires, la nouvelle loi n’établit donc aucune « inégalité sociale » entre les enfants qui seront nés sans père et les autres : cette inégalité a toujours existé. La loi n’interdit pas aux mères de mourir en couches, ni aux pères de se suicider ; elle n’interdit ni aux seconds, ni aux premières, d’abandonner leurs enfants deux semaines après leur naissance pour aller faire leur vie ailleurs. Or, c’est un principe fondamental : tout ce que la loi n’interdit pas, elle l’autorise.

De ce point de vue, la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, souvent citée par la Manif pour Tous et ses acolytes, ne dit rien, et aurait mieux fait de se taire. L’enfant aurait droit « dans la mesure du possible » de connaître ses parents et d’être élevé par eux. Mais que signifie un droit « dans la mesure du possible » ? Absolument rien. Imaginons-nous un instant que nous ayons droit à la liberté d’expression ou d’opinion « dans la mesure du possible » ? Ça n’aurait aucun sens.

Ce dont a besoin un enfant, c’est d’un environnement familial stable dans lequel il soit aimé. L’expérience aussi bien que les études menées sur le sujet montrent qu’un enfant peut être aussi heureux s’il est élevé par une femme seule, par deux femmes, ou par un homme et une femme ; un divorce, en réalité, est bien plus destructeur pour le bonheur d’un enfant que le fait d’être élevé par deux hommes – et pourtant, le divorce est autorisé.

La formule-choc des adversaires de la loi, qui prétendent s’opposer à un « droit à l’enfant » dont personne ne parle pour défendre un « droit de l’enfant » que personne ne nie, est donc inepte autant que creuse (même si elle est efficace d’un point de vue rhétorique).

Enfin, l’argument selon lequel la PMA est légale pour soigner l’infertilité des couples, mais pas celle des personnes, ne tient pas davantage : car c’est toujours un couple qui est infertile. Quand, dans un couple hétérosexuel, l’une des deux personnes est stérile, on ne va pas dire à l’autre qu’elle n’a qu’à se trouver un conjoint fertile ! Si, dans un couple hétérosexuel, on ne s’occupe pas de savoir si l’un des deux est fertile pour autoriser une PMA, il n’y a pas non plus de raison pour s’en occuper pour les couples homosexuels. Ou alors quoi ? Comme pour les couples hétéros, on autoriserait la PMA à deux femmes si et seulement si l’une d’entre elles est médicalement stérile ? On voit bien que ça ne tient pas debout.

Une chose est donc absolument certaine : si la PMA est autorisée pour les couples hétérosexuels, alors elle doit être autorisée pour les femmes seules et pour les couples de femmes. De ce point de vue, je soutiens la loi proposée par le gouvernement : le statu quo était la position la plus inacceptable, la plus injuste.

Mais alors, tout est là : la PMA doit-elle être autorisée pour les couples hétérosexuels ? Soulignons avant tout que la « procréation médicalement assistée » recouvre beaucoup de choses extrêmement différentes. L’insémination artificielle n’est pas de la même nature que la fécondation in vitro ; encore ces deux appellations recouvrent-elles à leur tour des réalités passablement diverses.

Sur cette question, foncièrement, qui n’a pas compris que l’essentiel était là n’a rien compris. Car il ne s’agit pas en réalité de savoir si la PMA doit être autorisée ou non, mais bien plutôt quelle PMA doit l’être, et laquelle ne doit pas l’être.

Intervient ici un autre grand principe de la loi : il ne faut pas interdire ce qu’on ne peut pas empêcher. Or, on ne pourra jamais empêcher la « PMA maison » : la femme, même lesbienne, même en couple avec une autre femme, qui couche une fois avec un homme, ou qui s’insémine à la pipette pour avoir un enfant ; partant, on ne doit pas non plus l’interdire.

Qui plus est, il ne faut pas le regretter. Car dans l’insémination artificielle, même si ce n’est pas « naturel » (mais bon, faire des dissertations d’histoire non plus n’est pas « naturel », et on ne cherche pas à l’interdire), les conditions techniques de réalisation de l’acte ne sont pas de nature à arracher l’homme à son être, à le déraciner. Surtout, elles ne permettent rien d’autre que ce pour quoi il est conçu : faire un enfant. L’insémination artificielle ne peut en aucune manière aboutir au tri des embryons ou à l’eugénisme.

Mais il n’en va pas de même de la fécondation in vitro. Ici, le niveau de technicité est poussé bien plus haut ; et c’est pourquoi l’acte change de nature. Que le sperme soit déposé par une cuillère ou par une bite ne change pas grand-chose à ce qui se passe ; mais qu’un ovule soit fécondé en éprouvette et implanté ensuite dans l’utérus, et l’acte change de nature. Même s’il est, au début, implanté avant de pouvoir être considéré comme un être humain, parce que la fécondation aura eu lieu hors du corps de la femme, il n’y aura plus de raison, ensuite, d’empêcher de l’implanter beaucoup plus tard, puis de ne plus l’implanter du tout. Même si, au début, nous refusons l’eugénisme, nous détruisons déjà les embryons surnuméraires : il n’y aura pas d’obstacle significatif à faire ce tri en fonction de critères de qualité génétique ; nous le ferons parce que nous pourrons le faire, comme nous faisons déjà les choses parce que nous pouvons les faire.

Une fois de plus, le simplisme et la pauvreté du débat de société masquent l’essentiel, à savoir le fait que, pour reprendre les mots de Heidegger, nous vivons de plus en plus dans des conditions « purement techniques » : « C’est bien ça l’inquiétant, que ça fonctionne, et que ce fonctionnement entraîne toujours un nouveau fonctionnement, et que la technique arrache toujours davantage l’homme à la terre, l’en déracine.[1] » Le problème n’est pas de savoir qui a recours à la fécondation in vitro ; le problème, c’est que l’autorisation de cette innovation fait passer sous l’empire de la Technique, qui dévore de plus en plus l’intégralité de nos vies individuelles et de nos sociétés, quelque chose qui jusqu’à présent lui échappait : le commencement de la vie humaine. Ne voyant pas ceci, les gens ne voient pas que ce n’est pas la PMA pour les couples de femmes qu’il faut interdire, c’est uniquement la fécondation in vitro, mais pour tous les couples.

Seulement voilà : tout cela, ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut le crier, c’était quand la PMA a été autorisée pour les couples hétérosexuels, c’est-à-dire il y a un quart de siècle. C’est à ce moment qu’il aurait fallu refuser de faire ce que la technique nous autorisait à faire. En montrant d’abord que, sur une planète surpeuplée, faire à tout prix des enfants n’était pas forcément une bonne idée ; ensuite que, lorsque des parents veulent un enfant (et je serais mal placé pour leur jeter la pierre), la société pouvait mettre en place d’autres solutions pour leur permettre d’en adopter – mais j’y reviendrai dans un prochain billet[2].

Parce que ça n’a pas été fait, nous sommes aujourd’hui face à ce dilemme moral insoluble qui nous force à être à la fois pour et contre la proposition de loi des macronistes : pour parce que le statu quo était insupportable, contre parce que c’est la fécondation in vitro tout court qui devrait être interdite.

Il n’y a donc pas lieu, comme j’entends certains de mes amis le faire, de regretter la loi Taubira ou le mariage pour les couples homosexuels, qui n’ont strictement rien à voir avec cette question. En revanche, il y a lieu de continuer à regretter que nos sociétés, encore et toujours, fassent tout ce qu’il est possible de faire uniquement parce que c’est possible. La position que je défends est, j’en ai bien peur, la seule qui concilie l’égalité des droits et le refus d’une vie qui ne soit pas purement technique. Dommage que nous soyons si peu à la défendre.




*** EDIT DU 13/10/2019 ***

Une précision que je n’ai pas faite mais je crois utile : il est évident que, par cet article, je ne prétends pas juger les personnes qui font le choix de pratiquer une fécondation in vitro. Je désapprouve l’acte, mais je comprends que, face à une situation personnelle très douloureusement vécue, on fasse des choses sans se demander si elles sont morales, si elles posent un problème collectif à la société, ou en apportant à ces questions d’autres réponses que moi.



[1] Martin Heidegger interrogé par Der Spiegel, Réponses et questions sur l’histoire et la politique, 1966 (publié en 1976).
[2] Et ceux que j’entends hurler « GPA ! », c’est pareil, attendez le prochain billet.

vendredi 26 juillet 2019

Le bruit et la fureur


C’est à travers nos sens que nous accédons au monde. Qui vit en ville expérimente par ses sens ce qu’elle a à offrir, en bien ou en mal : la beauté des hôtels de ville du XVIIe siècle comme la laideur des immeubles de banlieue contemporains, le chant complexe du carillon des cathédrales autant que les moteurs et les klaxons des voitures, l’odeur des boulangeries aussi bien que celle des pots d’échappement.

Celui qui vit ou se rend à la campagne peut aussi légitimement attendre qu’elle offre à ses sens ce qui la caractérise : le vert des arbres et des plantes, les horizons larges et dégagés, l’odeur des foins, de l’humus, des fleurs ; et bien entendu, des sons. La campagne est pleine des sons de sa vie : le chant des oiseaux, des insectes, de jour comme de nuit, le son simple des cloches de village, les aboiements des chiens, le meuglement des vaches, le bêlement des moutons. Le chant des coqs. Celui des grenouilles.

Or, ceux qui y vivent, et qui souvent viennent de la ville, qu’ils y soient nés ou y aient fait un séjour suffisamment long pour en adopter les codes et les habitudes (ceux qu’on appelle donc les « néo-ruraux » ou encore les « rurbains »), acceptent de moins en moins cette réalité. Ils veulent la campagne, mais celle qu’ils ont imaginée, celle qu’ils ont pu voir sur les pages, forcément silencieuses, des albums de Martine. Parfois, ils ne vivent pas même à la campagne, ils y séjournent, en résidence secondaire par exemple, cette plaie si typiquement française ; pour eux, la campagne est un moins un lieu qu’ils aiment telle qu’il est qu’un territoire qu’ils colonisent et veulent façonner à leur image et à leur convenance.

Et quand les choses ne se conforment pas à leurs désirs, ils lancent des procédures. J’avais déjà fait part de ma tristesse à voir des gens s’en prennent aux cloches des églises, qui sont une part de l’âme et de l’identité de nos villes et de nos villages. Une nouvelle attaque vient d’être lancée contre celles de l’abbatiale Saint-Volusien, à Foix, qui pourtant se taisent de 23h30 à 5h30.

C’est encore plus triste quand, l’attaque se faisant au nom de la laïcité, on confond, comme avec les crèches publiques, ce qui relève de la tradition et ce qui relève de la stricte pratique religieuse. Soyons sérieux ! Noël et Pâques sont toujours des jours fériés, et chaque année mon lycée convie les professeurs, leur famille et leurs enfants à tirer les Rois. Surcroît de tristesse, enfin, quand la justice donne raison à ces pisse-froid qui, disons-le, n’avaient qu’à s’installer ailleurs : car enfin, dans un village qui date de l’an mille, l’église était déjà là quand ils se sont installés, que je sache ; ils ont donc choisi leur maison en toute connaissance de cause, et ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ou alors, grands dieux, qu’on nous permette de faire fermer par la justice les aéroports à côté desquels on s’installe ! Au moins, ces jurisprudences débiles serviront à quelque chose.

De plus en plus, les querelles portent, en plus des cloches, sur les animaux. À Margny-lès-Compiègne, le propriétaire d’un coq prénommé Coco a été définitivement condamné par la justice à se débarrasser de l’animal au motif que, chantant dans la journée, il dérangeait le sommeil d’une voisine hôtesse de l’air qui devait parfois travailler la nuit. Commune de l’Oise, Margny-lès-Compiègne comptait 8218 habitants au recensement de 2016. Située dans l’aire urbaine de Compiègne, qui regroupe plus de 60 000 habitants, on peut admettre qu’elle ne soit pas en pleine campagne. Bon. Je vous avoue que ça me heurte quand même, mais passons au cas suivant.

Il a fait un peu plus de bruit (c’est le cas de le dire) dans les médias : c’est celui d’un autre coq, Maurice. Il est plus caricatural. Les plaignants ne sont pas une pauvre travailleuse épuisée et qui n’aurait pas d’autre lieu où dormir, mais un couple de retraités qui ne vivent même pas à l’année près du gallinacé, mais y ont seulement une résidence secondaire. La commune est Saint-Pierre-d’Oléron, sise, comme son nom l’indique, sur l’île d’Oléron, pas précisément dans une grande aire urbaine donc. Elle comptait 6762 habitants en 2016 : je sais bien qu’au regard des catégories généralement admises en France, on est en ville, mais enfin, ça reste la petite, voire la très petite ville, celle où il ne semble pas complètement absurde d’entretenir une basse-cour. Là, il y a encore un espoir, le verdict n’a pas été rendu ; une condamnation de la propriétaire du coq serait, cela dit, à mon sens un pur scandale.

Et de scandale, il en est un bien acté, et dont malheureusement les médias ont peu parlé. Nous sommes à Grignols, en Dordogne. Département pour le coup très rural, commune de 659 habitants au recensement de 2016 : on est bien en pleine cambrousse. Sur sa propriété, un couple, M. Pécheras, reconstruit une mare, ancienne mais qui avait été comblée. Des grenouilles s’y installent naturellement. Un voisin se plaint du bruit. En mars 2014, un premier jugement, au tribunal de Périgueux, donne raison au propriétaire de la mare. Mais le plaignant fait appel, et en juin 2016, la cour d’appel de Bordeaux lui donne raison, et ordonne de boucher la mare, sous peine de lourdes astreintes financières. Ses propriétaires ne sont pas les seuls à s’indigner : à l’heure où les batraciens représentent un groupe d’espèces fragile et menacé à l’extrême, des associations de protection de la nature découvrent dans la mare six espèces protégées – non seulement des grenouilles, mais des salamandres et des tritons. Le Ministère de l’Écologie, consulté, dit que le comblement d’une telle mare est illégal, précisément à cause de la biodiversité qu’elle abrite. Pourtant, le 14 décembre 2017, la Cour de cassation donne définitivement raison au plaignant, condamnant au passage les propriétaires de la mare à une pénalité financière rétroactive de 300 euros par jour depuis juin 2016. Sachant que, parallèlement, les époux Pécheras pourraient également être condamnés à 150 000 euros d’amende et deux ans de prison, au titre du droit de l’environnement, s’ils venaient à boucher la mare.

Les péripéties judiciaires ne sont à vrai dire pas tout à fait finies, la cour d’appel de Bordeaux étant de nouveau saisie. N’hésitez pas à écrire aux Ministères de l’Écologie et de la Justice : la vie de deux personnes et de dizaines de batraciens est en jeu.

Voilà où on en est. D’un côté, les gens sont de plus en plus incapables de supporter le silence et développent un besoin pathologique d’un arrière-fond musical ou sonore permanent, ce qui rend de plus en plus difficile de contempler sereinement la nature, tant les haut-parleurs privés sont devenus omniprésents ; d’un autre, on condamne aussi bien la biodiversité que l’âme et l’essence de notre ruralité au nom d’un mode de vie urbain importé à la campagne. Le point commun entre ces deux dérives, aussi dangereuses l’une que l’autre, est le rejet de la nature, que ce soit dans ses bruits ou dans ses silences.

lundi 19 février 2018

Une bonne occasion de tester les missiles antisatellites

Par un article de M le magazine du Monde daté du 2 février dernier, j’ai appris que la startup aérospatiale américaine Rocket Lab avait mis en orbite, le 21 janvier dernier, une boule à facette géante. D’après l’article, « cette sphère disco kitsch d’un mètre de diamètre, dotée de soixante-cinq panneaux réfléchissants, tourne désormais sur elle-même et autour de la planète à une vitesse vingt-sept fois supérieure à celle du son. […] Elle a été conçue pour devenir l’un des objets les plus lumineux de la voûte céleste afin d’être visible par tous. »

Il s’agit, sous une apparence banale, d’un événement très grave. L’article du Monde remarquait fort justement que « derrière ce gadget se cache un exploit technologique qui inaugure une nouvelle ère de la conquête spatiale : celle où des opérateurs privés, dotés de fonds très inférieurs à ceux qui étaient jusqu’à présent nécessaires, s’invitent dans le juteux business du lancement des microsatellites et rendent l’espace commercialement accessible. »

Mais le problème n’est pas d’abord celui des profits à faire ; la question qui se pose est également celle de la propriété de l’espace. Et la réponse est évidente : l’espace est un bien commun à toute l’humanité – voire à toutes les espèces vivantes. Mais qu’un bien soit commun à tous ne signifie pas que chacun puisse en faire ce qu’il veut. En fait, cela signifie même le contraire : que chacun doit s’y interdire tout ce qui pourrait nuire aux autres.

Or, le lancement de cet engin est à l’évidence grandement nuisible, et ce pour deux raisons. La première est d’ordre pratique. L’espace est déjà fortement encombré d’objets, parfois utiles (certains satellites par exemple), parfois inutiles, voire dangereux (par exemple de nombreux déchets). L’encombrer un peu plus, sans aucun contrôle des États et de la collectivité, n’est de toute façon pas une bonne idée.

Mais la seconde raison est infiniment plus grave. Le ciel nocturne a un certain aspect, et une immense beauté. En fait, c’est une des choses les plus belles au monde. Il est beau comme il est, et il n’est pas juste que certains puissent en changer l’aspect à leur guise, simplement parce qu’ils en ont les moyens techniques et financiers. Cela doit être d’une part interdit, d’autre part empêché, par la force si nécessaire. Car ce n’est pas anodin, et il faut bien peser ce qui se joue ici. Quelques individus s’arrogent le droit de changer ce que voient tous les autres quand ils regardent le ciel la nuit. Comment ne pas être choqué ? Si des gens avaient les moyens de changer la couleur des couchers de soleil et des arcs-en-ciel, les laisserions-nous faire ?

De cela, il découle deux choses. La première, c’est que les dirigeants d’un maximum de pays doivent se pencher sur la question. Et ils doivent le faire de manière urgente, car le problème n’attendra pas des décennies : c’est dans les prochaines années qu’il va se poser de manière de plus en plus accrue. Pour l’instant, le droit de l’espace est principalement régi par le Traité de l’espace de 1966. C’est un bon texte, mais il est incomplet. Écrit en pleine guerre froide et à un moment où il était assez difficile d’imaginer que de simples particuliers pussent un jour se lancer sans financements publics dans l’aventure spatiale[1], il développe largement la question des intérêts et des responsabilités des États, mais reste presque muet sur ceux des individus et des ONG.

Il faut donc, dès maintenant, poser des règles pour interdire aux particuliers, mais aussi pour que les États s’interdisent eux-mêmes, tout ce qui pourrait nuire d’une manière ou d’une autre à l’humanité : encombrement inutile, modification de l’aspect céleste, augmentation de la pollution lumineuse etc. ; sans parler, évidemment, de l’utilisation de l’espace à des fins militaires – pour l’instant, il est seulement interdit de placer en orbite des armes nucléaires ou de destruction massive.

La seconde, c’est qu’il faut faire respecter les textes déjà signés, et calmer les ardeurs de Rocket Lab et de ceux qui, rapidement, voudront imiter la prouesse. Aux termes de l’article VI du Traité de l’espace, « les États […] ont la responsabilité internationale des activités nationales dans l’espace extra-atmosphérique, […] qu’elles soient entreprises par des organismes gouvernementaux ou par des entités non-gouvernementales ». Autrement dit, les États-Unis sont légalement responsables des activités de Rocket Lab.

Faisons donc appliquer le droit, et demandons-leur de retirer cet objet de l’espace ; et s’ils en sont incapables, demandons-leur de le détruire. Ça, pour le coup, ils en ont les moyens techniques. Et s’ils refusent, faisons-le nous-mêmes. Quand on y réfléchit un peu sérieusement, on s’aperçoit que ça en vaudrait la peine.




[1] Pour info, les moteurs de la fusée qui a lancé cette saloperie ont été fabriqués par des imprimantes 3D…

mercredi 26 avril 2017

Face au cancer

Tu as bien raison, otorno : la guerre est déclarée. Contre le cancer, la guerre est déclarée. Mais c’est une guerre si peu ordinaire. Une guerre dans laquelle nous ne nous battons pas vraiment, parce que nous ne savons pas, parce que nous ne pouvons pas nous battre ; une guerre dans laquelle nous ne pouvons qu’accompagner de nos prières et de notre soutien l’unique soldat de l’armée, cette personne que nous aimons tant et qui se bat en n’ayant comme arme que sa volonté de vivre ; une guerre dans laquelle nous nous remettons à peu près entièrement aux médecins, c’est-à-dire aux généraux qui, à l’arrière et eux-mêmes à l’abri du danger, dirigent de loin l’offensive.

Une guerre aussi contre un ennemi invisible, insaisissable, qu’on ne comprend pas. Car c’est l’incompréhension qui domine. Pourquoi ai-je tout, absolument tout ce qui fait un homme heureux, quand mon prochain, mon ami, mon frère est ainsi frappé ? Pourquoi suis-je entièrement épargné quand d’autres sont entièrement éprouvés ?

Le Christ apporte une réponse qui n’en est pas vraiment une : Dieu « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes[1] ». C’est surtout aux élites de la société juive de Son temps qu’Il s’adresse, élites qui croyaient qu’une vie heureuse était la récompense du respect des commandements de Dieu, tandis que les souffrances sur Terre venaient sanctionner les fautes de ceux qui les enduraient ou de leurs pères. Le Christ nous apprend qu’il n’en est pas ainsi, que Dieu est Amour et qu’Il ne punit pas ; mais ce faisant, il laisse entier le mystère de la chance, dont on mesure souvent mal à quel point elle est décisive dans le déroulement de nos vies. Parfois on a l’impression que le malheur s’accumule sur une seule tête et « qu’il pleut toujours sur les plus mouillés ». Parfois on voit des gens au sommet du bonheur sombrer d’un coup dans un abîme de souffrance. Et à côté de cela, certains semblent avoir toutes les chances.

Au-delà de la répartition extraordinairement inégale de la chance et de la malchance, l’autre problème que pose le cancer est celui de l’existence même du mal. Pourquoi une chose pareille est-elle permise ? Sans même se demander pourquoi elle frappe les uns plutôt que les autres, comment une telle horreur est-elle tout simplement possible ?

Face à cette question, le chrétien se trouve soumis à trois tentations. La première consiste à se débarrasser du problème en affirmant qu’il s’agit d’un mystère, donc par définition inaccessible à la raison humaine, et qu’il est donc inutile et vain d’y réfléchir ou de chercher à y répondre. De fait, il y a des choses qui dépassent les limites de la raison humaine ; mais c’est une solution à laquelle il ne faut recourir qu’en cas d’absolue nécessité, après avoir évacué toutes les autres possibilités.

La deuxième tentation consiste à se réfugier dans un dolorisme qui voudrait faire accepter la souffrance : après tout, Jésus Lui-même n’a-t-Il pas enduré les pires souffrances sur la Croix ? Ne les a-t-Il pas acceptées sans chercher à les fuir ? Le chrétien étant appelé à imiter le Christ, on peut être tenté par une forme de quiétisme, de résignation face au malheur.

Beaucoup de penseurs chrétiens ont poussé très loin cette attitude. Au Moyen-âge, Jean Tauler écrit qu’il « faut […] toujours [que l’homme] souffre, il faut qu’il soit chargé d’une croix[2] ». Martial d’Étampes, au XVIIe siècle, pousse encore plus loin l’esprit de résignation et de fatalisme en prônant un accueil heureux de la souffrance : « nous devons recevoir toutes les peines et afflictions avec autant de dévotion que nous ferions pour une partie de la vraie croix […]. Toutes les souffrances […] sont à désirer pour nous unir à Dieu[3] ». À la même époque, Jean-Joseph Surin va dans le même sens quand il écrit que « la croix […] serait douce si l’on savait les biens et les douceurs qui s’y rencontrent[4] ». Toujours en ce siècle décidément doloriste, Étienne Binet lance aux malades chrétiens : « Souffrez gaiement ce que vous souffrez ! […] Les maladies […] sont les courriers ordinaires des faveurs du ciel[5] ». Et jusqu’au XXe siècle, où Dom Vital Lehodey dépeint un Dieu chirurgien qui amputerait ses malades : « Dieu […] nous enverra des contrariétés imprévues, […] une maladie qui nous mine : autant d’instruments avec lesquels il lie, il serre le membre gangrené, il le frappe au bon endroit, il coupe, il enfonce bien avant dans le vif. La nature pousse des cris, mais Dieu ne l’écoute pas[6] ».

On voit que les accusations de dolorisme auxquels le christianisme a dû faire face sont loin d’être complètement infondées. Pour ma part, je dois dire que ce christianisme me semble bien éloigné du mien, et que le Dieu dont parlent ces penseurs m’a l’air très différent de Celui en lequel je crois. Mais le piège de cette position à laquelle tant de penseurs chrétiens ont adhéré est évidemment qu’elle n’est pas entièrement fausse : les meilleurs mensonges sont ceux qui se basent sur un fondement vrai, les erreurs les plus crédibles sont celles qui sont construites sur une base de vérité.

Le vrai qu’il y a dans cette idée, c’est d’abord que toute souffrance n’est pas forcément mauvaise et contraire à la volonté de Dieu – un chagrin d’amour est une des pires souffrances qui soient, et pourtant ce n’est pas un mal – ; et ensuite que toute souffrance peut être pour celui qui l’endure l’occasion de se tourner vers Dieu ou de revenir à Lui. Mais ce n’est pas que toute souffrance soit bonne ; c’est simplement que tout, bonheur ou malheur, joie ou tristesse, devrait être l’occasion de se tourner vers Dieu.

Surtout, ce dolorisme oublie une vérité fondamentale : dans bien des cas, la souffrance est un mal, et donc contraire à la volonté divine. Faire profession d’accepter toutes les souffrances comme venant de Dieu, c’est donc tomber dans l’erreur qui consiste à croire que le mal vient de Dieu, alors qu’il en est la négation. En ce sens, quand la souffrance est un mal, quand elle est injuste, quand elle n’est pas de Dieu, la colère et la révolte contre elle sont plus que compréhensibles : elles sont justifiées, elles sont nécessaires, et c’est la résignation qui devient une faute. N’ayons donc pas honte de notre révolte : elle n’est pas le refus de l’homme de s’abandonner à la Volonté de Dieu ; elle est au contraire son indignation devant le fait que le Monde tel qu’il existe n’est pas conforme à cette Volonté. Il en va ainsi de notre révolte face au cancer, ou plus généralement face à la maladie, qui, n’en déplaise à Binet, n’est pas messagère du Seigneur.

Mais survient alors la troisième tentation : si le cancer et plus largement le mal ne viennent pas de Dieu, d’où viennent-ils ? Pourquoi Dieu les permet-Il ? Et s’Il semble ne pas entendre nos prières, s’Il ne nous préserve pas de ce mal, est-ce que c’est parce qu’Il est sourd ? De là à croire qu’après tout Il n’existe pas, il n’y a qu’un pas que beaucoup ont franchi.

Commençons par dire qu’à cette question, il n’existe de véritable réponse que générale. « D’où vient le mal ? » est une question qui peut, dans une théologie chrétienne bien construite, trouver une réponse. Mais « Pourquoi le mal touche-t-il certaines personnes plus que d’autres ? » est bien plus complexe. La maladie frappe les uns et épargne les autres ; pourquoi ? Face à cette incompréhension, nous n’avons que la réponse, ou plutôt l’absence de réponse, du Christ sur la pluie qui tombe sur les justes et sur les injustes. Je crois, à la vérité, qu’il est possible d’aller un peu plus loin ; mais pas beaucoup plus loin tout de même, et même ce petit peu demanderait des développements que je n’ai pas la place de faire ici. Et tel quel, j’ai bien conscience que ce n’est guère satisfaisant pour celui qui est frappé.

Reste cependant la question générale de l’existence du mal et du cancer, question qui n’est pas non plus dénuée d’intérêt, et qui, elle, peut recevoir une réponse. Car en la matière, nous sommes bien prompts à mettre Dieu en question ; et pourtant, agissant ainsi, nous prenons le problème à l’envers. Car si le cancer ne vient ni de Dieu, ni de nulle part, il est de moins en moins difficile de savoir d’où il vient : il vient de nous. Je sais bien qu’il existait avant la révolution industrielle ; mais on ne peut plus nier que notre mode de vie favorise son développement. Pas seulement parce que nous vivons plus vieux que par le passé, mais aussi parce que notre mode de vie et les produits qui nous entourent et que nous côtoyons en permanence sont de plus en plus cancérigènes.

En accusant Dieu de ne pas nous protéger, de ne pas entendre nos prières, de nous soumettre au mal et à la souffrance de la maladie, nous nous déchargeons bien facilement sur Lui d’une faute qui est de notre responsabilité collective, et qu’aucune prudence individuelle ne peut venir compenser, car c’est l’environnement même dans lequel nous vivons qui est pollué. Et c’est cela qui est fou, extraordinaire : nous remettons Dieu et son Amour en question plus facilement que nos structures sociales.

Face au cancer, nous ne devons pas nous demander comment Dieu permet cela ; il faut nous demander comment nous, nous permettons cela. Comment nous permettons à des industriels d’inonder nos aliments, nos dentifrices, nos vêtements, pour leur seul profit, de produits qui nous tuent.

Je le redis : cette explication générale, pour vraie qu’elle soit, ne peut guère satisfaire, et moins encore consoler, celui qui se trouve frappé dans sa personne ou chez ses proches. C’est la limite de tout discours théorique général, philosophique ou théologique : il laisse bien souvent celui qui subit l’épreuve face à ses questions sans réponse (« Pourquoi moi ? ») et face à d’autres généralités pas forcément fausses, mais pas plus satisfaisantes non plus (« Les voies du Seigneur sont impénétrables »). Et sans autre refuge, à la fois fragile car plein de doutes, et fort comme la mort, que la prière.



[1] Évangile selon Matthieu, 5, 45.
[2] Jean Tauler, Sermon 60.
[3] Martial d’Étampes, Exercice des trois clous, IV, 5.
[4] Jean-Joseph Surin, Lettre 439.
[5] Étienne Binet, Consolation et réjouissance pour les maladies, chapitre 2, III.
[6] Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon, II, III-IV.

mardi 6 septembre 2016

Le niveau baisse (et cette fois, c’est pas un prof qui le dit)

Que le niveau intellectuel et culturel général baisse, ça fait longtemps que beaucoup de profs le disent. Parfois, nous le faisons avec notre seul ressenti personnel : ça se voit en particulier en analysant les meilleurs de nos élèves. Ainsi, nous sommes nombreux à constater que, parmi les têtes de classe (ou de manière plus générale dans les classes d’excellence comme les classes préparatoires), un nombre croissant d’élèves a une orthographe déplorable, ou ne lit que très peu de livres.

Parfois, ce ressenti individuel est conforté par une étude un peu étayée, par exemple en cherchant à faire passer à des citoyens ou à des élèves d’aujourd’hui le certificat d’études de 1930. C’est rare, car nous sommes un malade qui n’aime pas trop prendre sa température : nous avons un peu trop peur du résultat pour cela. Aussi s’empresse-t-on généralement de nous servir une étude contradictoire qui prouve que non non, tout va bien, et qu’au contraire le niveau monte. Mais bien sûr.

L’enseignement n’est d’ailleurs pas la seule manière de constater cette baisse de niveau : on peut aisément la voir à travers l’évolution du monde politique. Jacques Chirac a été notre dernier président cultivé – encore a-t-il dû, pour être élu, se faire passer pour un homme du peuple tout en simplicité. La génération politique qui a remplacé la sienne est dans son immense majorité composée d’incultes notoires, y compris au plus haut niveau de l’État ; et des hommes qui auraient la culture (et le langage) de de Gaulle ou de Mitterrand seraient complètement inaudibles de nos jours.

Mais passons : on va de toute manière me renvoyer à ma subjectivité ou à mon passéisme. Essayons donc un autre indicateur que les tests PISA ou le classement de Shanghai, et prenons un truc tout simple : le QI. Un article du chirurgien Laurent Alexandre, publié dans le supplément Science & médecine du Monde du 31 août dernier et intitulé « Il faut enrayer la baisse du QI », apporte quelques données scientifiques sur le sujet.

Il note d’abord qu’au cours du XXe siècle, le quotient intellectuel a globalement eu tendance à s’élever. Ainsi, « les Pays-Bas […] enregistrent une progression du QI de 21 points entre 1952 et 1982 ». Il attribue cette hausse à « un environnement intellectuel plus stimulant qu’autrefois », à « l’allongement de la durée des études », à la progression de « l’égalité hommes-femmes » et à « une plus grande attention parentale ». On peut sans doute lui donner raison sur cette analyse.

Mais il remarque aussi que depuis une quinzaine d’année, cette tendance s’est inversée dans les pays développés. Ainsi, « la moyenne du QI français a […] chuté de quatre points entre 1999 et 2009 » ; comme il dit : c’est « considérable ». Il exclut le biais méthodologique puisque tous les pays sont touchés.

Cette baisse du niveau intellectuel des pays développés est réellement inquiétante. Laurent Alexandre note avec justesse « [qu’au] moment où l’intelligence artificielle fait des pas de géant », elle nous fait courir le risque du chômage de masse dans un premier temps, et de « notre marginalisation face aux cerveaux de silicium » ensuite. L’asservissement de l’humanité aux robots qu’elle aura créés n’est pas une hypothèse absurde, envisagée uniquement par des auteurs de fiction comme Asimov ou les Wachowski : elle a récemment été considérée comme plausible par le génie de la physique Stephen Hawking.

Mais avant d’en arriver à cette situation extrême, et même si nos robots de nous rattrapent jamais, la baisse générale du QI n’en reste pas moins très inquiétante : après tout, même sans devenir les esclaves d’une race en quelque sorte supérieure, le sort d’une humanité devenue largement stupide ne serait pas forcément beaucoup plus enviable – le film Idiocracy, réalisé par Mike Judge et sorti en 2006, en donne une illustration assez écœurante.

Pour résoudre cette crise, se pose donc, bien sûr, la question du pourquoi. Comment expliquer cette baisse de niveau ? Laurent Alexandre rejette l’idée qu’Internet ou les réseaux sociaux puissent en être à l’origine, et privilégie l’explication par les polluants qui saturent notre environnement, notamment les perturbateurs endocriniens.

Mais il en va probablement de nos capacités cognitives comme de la surmortalité des abeilles : chercher une cause unique (et donc une réponse unique) à ce problème est sans doute vain, car le plus probable est qu’il soit multifactoriel. Que nos hormones thyroïdiennes, celles « qui modulent l’expression des gènes pilotant la formation de structures cérébrales majeures comme l’hippocampe », soient perturbées par une pollution chimique diffuse et omniprésente, tout porte en effet à le croire. Pour autant, peut-on balayer d’un revers de la main d’autres facteurs, humains et sociaux ceux-là ? Si l’industrie chimique est un des facteurs de la baisse globale du QI, un système éducatif de plus en plus défaillant ou une utilisation largement débilitante d’Internet et des réseaux sociaux n’aident sans doute pas à compenser le phénomène : ils auraient plutôt tendance à l’amplifier.

On voit donc difficilement comment résoudre le problème. Laurent Alexandre affirme qu’il est « sans doute impossible d’interdire l’IA », et il rejette avec sagesse les illusions du transhumanisme ; mais ce qu’il propose est-il plus réaliste ? Élimination des neuropoisons, transparence réelle sur « les pollutions qui menacent nos cerveaux » iraient à l’encontre des intérêts des surpuissantes industries chimique et pharmaceutique ; comment leurs lobbies n’en feraient-ils pas une mission impossible ? Quant à un système éducatif efficace et égalitaire qui éclairerait réellement les masses populaires et leur permettrait (assez rapidement, car ça urge) d’avoir un usage intelligent d’Internet et des réseaux sociaux, nous en sommes chaque année un peu plus éloignés.

Tout cela apporte donc de l’eau au moulin de ceux qui, comme nous, considèrent d’une part que le Système actuel court à sa ruine, que l’issue en sera un effondrement civilisationnel et qu’il n’y a rien d’autre à faire que de s’y préparer ; et, d’autre part, que, les choses étant ce qu’elles sont, la démocratie, qui présuppose un peuple libre et éduqué, n’est vraisemblablement plus un système adapté à la Crise que nous commençons tout juste à traverser.

mardi 1 mars 2016

Contre l’invasion sonore


Il y a deux ans, j’avais écrit une chronique appelant au respect du traditionnel bruit des cloches dans nos villages, contre lequel certains n’hésitaient pas à aller au procès – et, pire encore, le gagnaient. Il faut croire que le bon sens n’est décidément pas la chose du monde la mieux partagée, car à côté de cela, il semble que notre société s’habitue de plus en plus au bruit et, plus généralement, à une invasion sonore toujours plus poussée.

C’est bien sûr d’abord par le biais des machines, qui font de la civilisation techno-industrielle une civilisation bruyante. Même les plus silencieuses, celles qui utilisent l’électricité, sont désagréables ; dès qu’elles fonctionnent à l’essence, c’est la catastrophe. Enfant et adolescent, il m’arrivait de pleurer de rage et d’impuissance, pendant des promenades dans la nature, face à la pétarade incessante des voitures, d’une tronçonneuse ou d’une tondeuse – et je ne me suis jamais vraiment habitué.

Car c’est la double caractéristique du bruit qu’il porte loin et qu’on n’y échappe pas. C’est ce qui en fait une nuisance supérieure à beaucoup d’autres. Dans un espace ouvert, l’odeur d’une cigarette se dissipe complètement au-delà de quelques mètres ; le son, lui, peut porter sur des dizaines, des centaines de mètres, voire quelques kilomètres pour certains qu’on rencontre malheureusement trop fréquemment. Quand il dure, le bruit peut donc vite devenir intolérable. Si je défendais les cloches, c’est parce qu’elles ne sonnent que brièvement et ponctuellement ; mais la proximité d’une autoroute provoque un bruit de fond absolument incessant.

Quant aux rares moyens de protection (les boules Quies, les casques anti-bruit…), en plus d’être inconfortables (en promenade, ils ne risquent pas de se faire oublier), ils ne vous coupent pas seulement du bruit, mais de tout son : vous n’entendez plus la tronçonneuse, mais vous pouvez dire adieu au concert des oiseaux. Le bruit est donc une nuisance invasive contre laquelle il n’existe aucune réelle protection.

Enfin, on peut constater que, de nos jours, l’invasion sonore ne provient plus seulement du bruit des machines, même si ce dernier n’a nullement cessé – au contraire – : de plus en plus, elle découle également d’une omniprésence de la musique. C’est évidemment dû à l’invasion des machines et au « progrès » technique : il est de plus en plus facile de transporter des appareils capables de produire de la musique avec une puissance et une durée d’autonomie accrues. Et, de fait, la musique est partout : dans les casques et les écouteurs, aux terrasses des cafés et des restaurants, mais aussi dans la rue – les voitures, les téléphones portables etc. produisant un son de plus en plus envahissant.

Même si les gens n’écoutaient ainsi que des concertos de Vivaldi ou des nocturnes de Chopin, ce serait vite pénible ; vu ce qu’ils écoutent, c’est proprement insupportable. Au point qu’à mon sens, il serait utile de légiférer sur la question. On me dira que ce n’est pas l’urgence. Certes ; ça ne veut pas dire que ce n’est pas important, et vu le nombre de personnes qu’on paye à ne faire que de la politique à plein temps, on est quand même en droit d’attendre d’eux qu’ils ne règlent pas que les urgences.

D’autant plus qu’en réalité, ce sont deux questions qui se posent. La première, celle dont j’ai parlé jusqu’ici, est celle de l’invasion, de la nuisance pour autrui : la mauvaise musique sur la terrasse de l’hôtel où je prends mon petit déjeuner me gêne, la voiture qui passe avec le volume sonore poussé à fond me gêne, la tronçonneuse tronçonnant tout l’après-midi me gêne.

Mais il y a un second problème, celui que se pose à lui-même celui qui écoute en permanence de la musique, fût-ce dans ses écouteurs, donc sans gêner personne d’autre : l’incapacité à vivre, même ponctuellement, dans le silence. Chacun peut facilement le constater autour de lui : de plus en plus de gens sont angoissés par le silence, qu’ils trouvent insupportablement vide. Or, je crois qu’il y a une vertu dans le silence ; plus encore : je crois que les moments de silence sont nécessaires à notre équilibre, à notre construction intellectuelle, à notre stabilité émotionnelle, à notre bonheur. Ce n’est que dans le silence qu’on se retrouve seul face à soi-même et qu’on peut s’observer, penser, réfléchir ou méditer.

C.S. Lewis, dans Tactique du Diable, faisait ainsi parler le démon Screwtape :

« La musique et le silence – comme tous les deux je les déteste ! Comme nous devrions être reconnaissants à Notre Père de n’avoir pas laissé, depuis qu’il est entré en Enfer […], un seul mètre carré de l’espace infernal ni un seul instant du temps infernal à ces deux forces abominables, mais de les avoir tous fait occuper par le Bruit – le Bruit, le grand dynamisme, l’expression audible de tout ce qui exulte, de tout ce qui est viril et sans pitié – le Bruit qui, seul, nous protège des doutes stupides, des scrupules désespérés et des désirs impossibles. Nous transformerons l’univers entier en bruit, à la fin. Nous avons déjà fait de grandes avancées dans cette direction pour ce qui concerne la Terre. À la fin, nous abattrons de nos cris les mélodies et les silences du Ciel. »

Essayons, si possible, de ne pas lui donner trop tôt raison.

dimanche 24 janvier 2016

Si Taylor Lautner voulait bien me filer son corps, histoire que je puisse y greffer ma tête…


Dans That Hideous Strength, troisième et dernier volet de sa Trilogie cosmique, C.S. Lewis, auteur des Chroniques de Narnia et grand ami de J.R.R. Tolkien, avait imaginé un laboratoire monstrueux au cœur duquel des scientifiques maintenaient en vie la tête coupée d’un homme guillotiné afin qu’elle pût être possédée et animée par une force démoniaque.

Plus près de nous, la série télévisée Dollhouse imaginait un autre merveilleux progrès : la possibilité de traiter le cerveau humain comme un simple disque dur, par exemple pour le vider des données qu’il contient et les remplacer par d’autres, extraites d’un autre cerveau : un moyen comme un autre de devenir immortel, et en plus en ayant le choix du corps dans lequel on va poursuivre l’existence (viens là, Taylor). Jusqu’à ce qu’à son tour, il se dégrade, nous forçant à en choisir un autre et à prendre possession de son cerveau. Réjouissante perspective, non ?

Une fois de plus, la réalité de la civilisation techno-industrielle rattrape peu à peu la fiction. Après de nombreuses expériences réussies sur des souris, une équipe de chercheurs chinois a réussi à greffer la tête d’un singe sur le corps d’un autre – il serait d’ailleurs plus rigoureux de dire que c’est le corps qui a été greffé sur la tête, non l’inverse. Les auteurs affirment tenir la preuve que ce type de transplantation est « prêt pour les humains ». Miam.

Évidemment, tout n’est pas parfaitement au point. Le singe greffé a été maintenu en vie pendant vingt heures – on est encore loin de l’immortalité. Mais personne ne peut sérieusement nier que les progrès seront rapides. On peut imaginer que, d’ici quelques décennies au plus, la greffe tiendra sans limitation de durée. Les expériences sur les cadavres humains ont d’ailleurs déjà commencé, toujours en Chine – on ne soulignera jamais assez les avantages d’une bonne vieille dictature communiste pour le progrès scientifique et technique.

Sergio Canavero, un des membres de cette fine équipe, estime qu’il s’agit d’une « vraie victoire pour l’humanité ». Il pense, par exemple, à refaire marcher les tétraplégiques. Sans nier ce genre d’intérêts éventuels, j’avoue être beaucoup plus sceptique. Bien sûr, ça n’offre pas la solution de l’immortalité : la greffe de corps n’empêchera pas le vieillissement du cerveau, et donc, à terme, la mort. Mais ça offre tout de même des solutions de survie dans tout un tas de situations : cancer sans métastase au cerveau, problèmes cardiaques, dysfonctionnements divers… Or, qui pourra servir de donneur ? Peu de gens : il faudra des gens en état de mort cérébrale, mais dont le corps est en parfait état ; ce n’est pas si commun.

Autrement dit, la demande excédera immédiatement l’offre, et de très loin. Dans ces conditions, comment imaginer que les riches, les politiciens, les élites, voire les chercheurs, bref tous ceux qui auront les moyens économiques, politiques ou techniques de profiter de cette chance, ne céderont pas à la tentation ? Comment garantir qu’on n’ira pas de servir dans les prisons, dans les bidonvilles ou chez les marginaux ? Voire que des gens ne seront pas spécialement élevés pour servir de donneurs, façon Auprès de moi toujours ?

Les problèmes éthiques couramment envisagés à propos de ce genre d’expériences biotechnologiques sont donc bien plus importants que les simples questions usuelles (« Quelle est l’identité de la personne qui a sa tête mais le corps d’un autre ? » ; « Dans quelles conditions a-t-on le droit de disposer d’un corps cliniquement mort ? » etc.) : une fois de plus, la puissance technique de l’humanité dépasse, et de plus en plus loin, son niveau d’avancement moral et spirituel.

Ça n’augure rien de bon, vous pouvez m’en croire. Décidément, la belle humeur dans laquelle Sarko m’avait mis n’aura pas duré longtemps.

mardi 3 novembre 2015

La surveillance étatique sera bientôt trop banale pour être dénoncée


La police britannique tente sa chance. Le Times révèle en effet que ses dirigeants ont demandé au gouvernement de contraindre les entreprises de télécoms à conserver pendant un an toutes les informations sur les sites visités par leurs clients. Eh ! qui ne tente rien n’a rien.

Bien généreux, les poulagas de nos voisins concèdent qu’il serait « bien trop intrusif » de leur permettre d’accéder sans mandat au contenu des messages envoyés : merci messieurs, vous êtes bien indulgents avec nous. Mais ils demandent quand même un libre accès aux « qui, où, quand et quoi de chaque communication », dixit Richard Berry, porte-parole de la police angloise, qui précise : « qui l’a initiée, où étaient-ils et quand cela a eu lieu. Et un petit peu de “quoi”, est-ce qu’ils étaient sur Facebook, sur le site d’une banque, ou sur un site illégal de partage d’images pédophiles » – la peur de la pédophilie et la peur du le terrorisme, les deux mamelles de l’idéologie sécuritaire et liberticide.

Ce n’est pas une nouveauté : en 2014, le gouvernement Cameron avait échoué à imposer un texte législatif du même tonneau, bloqué par ses pourtant alliés libéraux-démocrates (les Whigs servent encore à quelque chose). Autrement dit, si ça ne passe pas cette fois non plus, ils reviendront à la charge encore et encore, jusqu’à ce que ce soit approuvé.

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On se lasse de répéter encore et toujours les mêmes choses : qu’il faut avoir bien peu réfléchi pour croire qu’on n’a rien à craindre si on n’a rien à cacher ; que le risque totalitaire n’est pas dans les lois qui répriment l’homophobie mais bien dans cette surveillance toujours plus poussée des citoyens par les États et les grandes entreprises ; que la technique moderne est dangereuse en soi et porte structurellement en elle ce risque totalitaire.

Sur ce sujet, un billet d’Hubert Guillaud sur le blog Internet Actu titrait récemment : « L’inquiétant n’est pas le Big Data, c’est qui l’utilise et comment ». Erreur fréquente qui consiste à penser qu’on pourra mettre sous le nez des États et des FMN un pouvoir immense sans qu’ils l’utilisent contre nous. « Les données sont le pouvoir », reconnaît-il avec l’ethnographe Danah Boyd. Mais il ne va jamais au bout du raisonnement : un accès trop large aux données des ou de citoyens donnera trop de pouvoir à celui qui en disposera, qu’il s’agisse d’un individu, d’un groupe, d’un État, d’une entreprise privée. Et ce pouvoir trop important sera utilisé, fatalement, pour qui le détiendra, au détriment des autres.

C’est en effet le propre de la technique moderne : il est quasiment impossible de résister à l’attrait du pouvoir qu’elle offre. C’est ce qui fait qu’elle est, indubitablement, hors de tout contrôle, et que personne ne la maîtrise. C’est ce qui fait que les lois de surveillance de masse passent, parce que les États ne peuvent pas résister à la tentation ; c’est ce qui fait que les comités d’éthique ne servent à rien et valident toujours, a posteriori, ce qui a déjà été réalisé hors de leur supervision.


Je continue à prêcher dans le désert. Jusqu’au jour où ce ne sera plus possible.



*** EDIT ***

Il y a des jours où on se passerait bien d’avoir eu raison, mais pour moi ce sera pour une autre fois… Le gouvernement britannique, par le biais du ministre de l’Intérieur, vient de présenter le nouveau projet de loi qui reprend les dispositions de la précédente proposition de David Cameron : la récente déroute électorale des Libéraux démocrates rend son adoption probable.

Le projet de loi prévoit donc, comme prévu, que les fournisseurs d’accès seront tenus de conserver pendant douze mois l’intégralité des adresses des sites visités par leurs clients, qui devront ensuite être fournies à la police ou aux services de renseignement, sur simple demande et sans mandat, donc sans contrôle judiciaire. Le même projet prévoit également de légaliser ce qui est déjà pratiqué par le GCHQ, à savoir la surveillance massive des métadonnées des communications Internet. Une commission de « contrôle » est prévue, qui pourra mettre son veto à une autorisation de mise sous surveillance – y croit qui veut. La police pourra néanmoins se passer de son autorisation « en cas d’urgence » et pour une durée de cinq jours.

Si le totalitarisme revient, il le fera comme Tol Ardor l’annonce : par la technique et par la démocratie. Nous sommes en bonne voie.

samedi 1 août 2015

L'intelligence artificielle armée, encore un danger contre lequel on ne luttera pas

En décembre 2014, l’astrophysicien Stephen Hawking, considéré comme un des plus brillants scientifiques de notre époque et pour tout dire comme un des hommes les plus intelligents que compte actuellement l’humanité, nous avait mis en garde dans un entretien contre la menace que représentait à ses yeux le développement de l’intelligence artificielle. Il n’y allait pas de main morte puisqu’il l’estimait susceptible de mettre en péril l’existence même de notre espèce – rien de moins. Avec évidemment de bons arguments, en particulier le fait qu’une fois enclenchée, l’intelligence artificielle « décollerait toute seule et se redéfinirait de plus en plus vite », alors que « les humains, limités par la lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés ».

Le 27 juillet dernier, nouvelle tentative, cette fois signée par plus d’un millier de personnalités – on retrouve d’ailleurs Stephen Hawking –, et visant spécifiquement  les armes autonomes, celles qui sont capables « de sélectionner et de combattre des cibles sans intervention humaine ». En d’autres termes, l’intelligence artificielle, mais armée. Là encore, les arguments sont de bon sens : risque d’une course aux armements « intelligents », qui, vu leur coût finalement assez faible et le peu de matériaux qu’ils requièrent, se retrouveraient fatalement in fine dans la nature, c’est-à-dire aux mains de terroristes, de dictateurs ou d’assassins. L’intelligence artificielle armée serait évidemment incontrôlable, et donc bien trop dangereuse : tout un chacun devrait pouvoir s’en rendre compte.

On trouve d’ailleurs, parmi les signataires de la pétition, de nombreux chercheurs et ingénieurs qui travaillent justement sur l’intelligence artificielle. Leur attitude est bien entendu d’une grande naïveté ; elle consiste à dire : « Je vais fabriquer une chose que les militaires auront très, très envie d’utiliser, parce qu’elle leur procurerait un avantage très net dans les guerres de l’avenir, mais je vais demander aux militaires, par vertu, de ne surtout pas l’utiliser ».

Faire appel à la vertu des militaires pour qu’ils n’utilisent pas la dernière trouvaille technique est aussi illusoire, aussi chimérique que de faire appel à la vertu des grands patrons pour qu’ils respectent l’environnement ou distribuent équitablement les profits de leurs entreprises. L’armée n’est pas « moralisable » pour la même raison que le capitalisme ne l’est pas non plus : à cause, tout simplement, de la nature humaine, dont une des caractéristiques les plus notoires est justement de toujours rechercher le succès personnel à court terme plutôt que le bien commun à long terme. C’est vrai pour les individus comme pour les États : on utilise tous les moyens à disposition quand il s’agit de gagner une bataille.

Les auteurs de la pétition se réfèrent à l’interdiction des armes chimiques ou biologiques. Ils auraient difficilement pu trouver pire exemple : si ces armes ont effectivement été interdites, ce n’est que parce que l’humanité avait constaté les ravages qu’elles avaient causés pendant la Première Guerre mondiale. Encore faut-il rappeler d’une part que leur interdiction n’a été respectée qu’assez relativement, et d’autre part que si elle l’a été, c’est avant tout parce qu’on a trouvé largement aussi atroce, donc efficace, par la suite – du napalm à la bombe à hydrogène.

Nous assisterons donc, en la matière, au même cinéma que d’habitude : les protestations ne changeront rien à l’affaire. Ces armes seront développées, et le « contrôle » n’interviendra qu’a posteriori, c’est-à-dire après leur diffusion, donc bien après que soit éteinte toute possibilité réelle d’empêcher leur utilisation. C’est le propre de la technique industrielle moderne : quand on peut faire quelque chose, et parce qu’on peut le faire, on le fait. On a cessé depuis longtemps de se demander si c’était bon, ou profitable à tous à long terme, ou moral – éthique pour parler à la mode.

Il n’y a, bien sûr, aucune fatalité là-dedans : nos sociétés pourraient faire un autre choix. Nous pourrions cesser d’utiliser certaines techniques ; un autre scientifique extrêmement brillant, Ted Kaczynski, mieux connu sous le pseudonyme d’Unabomber, avait démontré l’inanité du mythe selon lequel « on n’arrête pas le progrès ». L’abandon de certaines technologies est parfaitement possible et ne constituerait nullement un « retour en arrière » – le temps et l’humanité n’avancent que dans un seul sens – ; mais ce choix ne peut être que global et collectif. On peut renoncer à l’intelligence artificielle ; mais prétendre qu’on va continuer à la développer, mais que l’armée ne pourra jamais s’en servir, ça, c’est un rêve de singe.

vendredi 1 mai 2015

Sylvie Brunel mélange le bon grain et l'ivraie


Note : Ce billet est la version complète dun article que Le Monde a publié ici mais a tronqué (sans me demander comment le faire...) en supprimant quelques passages essentiels.

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La géographe Sylvie Brunel, spécialiste du développement, publie dans Le Monde du 28 avril dernier un article intitulé « Les agriculteurs ne sont pas des pollueurs empoisonneurs », en fait un long réquisitoire contre l’agriculture biologique et plus généralement contre l’écologie.

Dans le viseur, les opposants à l’agriculture « dite productiviste ». Pourquoi « dite » ? L’agriculture conventionnelle est productiviste et industrielle : elle cherche à produire le plus possible, c’est le rôle qui lui a été explicitement assigné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; depuis bien longtemps, elle ne cherche même plus à produire plus pour manger plus, mais bien pour vendre plus. Les exploitations agricoles conventionnelles sont en fait des entreprises comme les autres, qui partagent leurs buts (le productivisme et le profit) comme leurs méthodes (celles de la technique et de l’industrie).

Afin de mieux pouvoir le terrasser, Sylvie Brunel construit un ennemi imaginaire, ou plutôt caricatural : l’adversaire de l’agriculture productiviste, forcément un urbain nostalgique du « bon vieux temps » et de « l’éden perdu de nos campagne », qui « [refuse] de voir la réalité en face » et « se [berce] d’une vision passéiste et erronée des campagnes ». Diantre ! À l’opposé de cet égoïste qui, naturellement, se moque du développement des pays pauvres, Sylvie Brunel invoque systématiquement « les paysans », en bloc (« les paysans n’en peuvent plus »…), comme s’ils formaient une masse homogène forcément d’accord avec elle.

Or, la réalité est infiniment plus complexe. Bien sûr, il y a beaucoup de vrai dans l’article de Mme Brunel – c’est toute sa force. Oui, le travail paysan dans le monde préindustriel était d’une extrême pénibilité. Oui, il y avait des disettes et des famines. Oui, il faut mieux nourrir l’humanité que nous ne le faisons aujourd’hui, en particulier les habitants des pays pauvres ou en développement. Oui, les paysages français ont été façonnés par l’agriculture et n’ont rien de « naturel ». Oui, l’agriculture productiviste nous a permis de devenir un pays exportateur.

Est-ce à dire que tout aille au mieux dans le meilleur des mondes possibles, et que nous n’ayons plus qu’à avancer sur notre lancée ? Certainement pas. Car Sylvie Brunel oublie tout de même les nombreuses ombres au tableau qu’elle dépeint. Ainsi, elle insiste sur la nécessité de l’irrigation, qui « a produit les civilisations les plus brillantes ». En ligne de mire, bien sûr, les opposants au barrage de Sivens, explicitement mentionné au début de l’article. Que l’irrigation soit nécessaire, qui en doute ? Personne à ma connaissance. Mais a-t-on forcément besoin de projets pharaoniques à la fois coûteux et profondément destructeurs ? Les zadistes de Sivens ne réclamaient pas l’interdiction de l’irrigation et ne faisaient pas que s’opposer stérilement (c’est le cas de le dire) : ils avaient au contraire un contre-projet beaucoup plus adapté à la réalité du terrain et qui, malheureusement, n’a pas été retenu par le Ministère de l’Écologie.

Sylvie Brunel va plus loin et s’égare dans des contre-vérités quand elle affirme avec aplomb que « la “conversion” au bio […] n’est […] [pas] meilleure pour la planète ». Le motif ? « Plus de CO2 lié au désherbage mécanique, ou au transport ». Pour ce qui est du transport, personne n’a dit que le bio était suffisant : oui, il faut aussi consommer local et de saison, sans quoi on perd en effet une part du bénéfice environnemental. Mais pour le CO2, là pardon, soyons sérieux ! Outre que le désherbage ne se fait pas forcément avec des machines polluantes fonctionnant au pétrole, Mme Brunel oublie aussi que les herbicides, pesticides, fongicides et autres sont bel et bien des poisons : en fait, c’est comme cela qu’ils fonctionnent. Elle semble également ignorer l’état des sols et des sous-sols des exploitations agricoles conventionnelles, qui sont – de plus en plus d’études le montrent – absolument morts : en-dehors de l’unique espèce cultivée, il n’y a plus rien, ni faune, ni flore, ni vie microbienne pourtant essentielle au maintien de l’écosystème.

Et je ne parle même pas des autres inconvénients, nombreux et parfois dramatiques, de l’agriculture conventionnelle : les dangers pour la santé humaine, la mort en masse des abeilles dont on se rend de mieux en mieux compte qu’elle vient largement des pesticides chimiques, l’immense souffrance animale dans les usines d’élevage modernes, la destruction massive de biodiversité, due par exemple aux remembrements, les OGM dont on ne connaît pas les effets à long terme sur les écosystèmes… Comment peut-on faire semblant de croire que les innombrables avantages de l’agriculture biologique en matière de respect de l’environnement ne compensent pas ses quelques inconvénients éventuels ?

On a en fait l’impression que Sylvie Brunel ignore largement la réalité de l’agriculture biologique aujourd’hui, et tout particulièrement les développements de l’agronomie. A-t-elle seulement entendu parler de la permaculture ? À lire son texte, on en doute. Bien sûr, la permaculture produit moins, en quantité, que l’agriculture productiviste. Est-ce à dire qu’elle ne permettrait pas à la France d’être auto-suffisante alimentairement ? Rien ne le prouve, car la permaculture donne des résultats étonnants. Peut-être qu’après une conversion intégrale (bien lointain à l’heure qu’il est) à ce contre-modèle, nous cesserions d’être un pays exportateur. Mais est-ce vraiment l’essentiel ?

Alors bien sûr, l’agriculture bio – et la permaculture ne fait pas exception –, c’est « plus cher », les quantités produites sont « plus faibles », « le coût de la main-d’œuvre est plus important ». Évidemment : le travail agricole doit bien être fait, que ce soit par des machines et des produits chimiques, ou que ce soit par des humains. Mais au fond, les deux options sont chères. Sylvie Brunel oublie que pour s’acheter les machines, les semences et les produits chimiques qui sont le socle de l’agriculture industrielle, les agriculteurs sont souvent contraints de s’endetter sur des années, voire des décennies, à tel point qu’on peut se demander dans quelle mesure ils sont encore propriétaires de leurs exploitations. L’agriculture conventionnelle est même à l’origine de véritables drames sociaux car les agriculteurs, enserrés dans la chaîne des industries agro-alimentaires, sont soumis à des pressions intenses à la fois des entreprises d’amont (semenciers, banques etc.) et des entreprises d’aval (grande distribution).

Dans un pays où le taux de chômage réel dépasse les 10%, ne serait-il pas préférable de passer à une agriculture qui emploiera beaucoup plus de personnes et qui enverra moins d’argent dans les poches des banques et des grands groupes industriels ? L’argent ne manque pas vraiment, il est surtout mal employé : réorientons les subventions déjà en vigueur vers les exploitations respectueuses de l’environnement, subventionnons une recherche agronomique allant dans le même sens, et on verra ce dont les techniques agricoles douces sont vraiment capables.

C’est vrai, les produits bio « se conservent […] très peu de temps », ce qui donne lieu à « un gaspillage immense ». Mais la faute revient-elle vraiment à la faible durée de conservation des aliments, ou à un système qui a été intégralement pensé pour des produits alimentaires bourrés de conservateurs chimiques ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas seulement l’agriculture qu’il faut repenser : c’est tout notre système de production mais aussi de distribution, de transport et de consommation des aliments. Oui, c’est une révolution ; mais elle est nécessaire.

Cet article de Mme Brunel ne fait que confirmer le triste mouvement dans lequel la géographie française est à présent solidement engagée, et que je dénonçais déjà sur lemonde.fr en juillet 2010 : au nom de la lutte pour le développement, les enjeux environnementaux sont minimisés, voire complètement niés. En 2010, certains des nouveaux manuels scolaires de géographie pour la classe de 2nde tendaient à nier l’origine anthropique du réchauffement climatique – à l’encontre de toutes les preuves scientifiques accumulées par les climatologues –, voire y trouvaient des avantages. En septembre de la même année, la Société de Géographie organisait un colloque intitulé « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête » qui se donnait pour objectif d’en finir avec le « catastrophisme ambiant véhiculé par des médias en mal d’audience et des écologistes radicaux » [sic]. Ce colloque a ensuite donné lieu à un livre éponyme publié sous la direction de Sylvie Brunel (déjà) et Jean-Robert Pitte, avec la contribution de nombreux géographes, dont Yvette Veyret.

L’engagement de ces chercheurs en faveur du développement des pays pauvres est tout à leur honneur, il est noble et indéniablement utile : il ne s’agit aucunement de le remettre en question. Mais ils doivent également comprendre que les hommes ne se sauveront pas seuls : ils se sauveront avec la planète qu’ils habitent, ou ils ne se sauveront pas du tout. Il ne sert à rien d’améliorer nos conditions d’existence à moyen terme, par exemple en produisant de plus en plus de nourriture, si cela doit conduire à annihiler la possibilité même de vivre décemment sur terre à plus longue échéance.

Enfin, les géographes ont trop tendance à se croire experts en tout. Certes, la géographie est une vaste science, qui comprend des éléments de géophysique, de géomorphologie, de climatologie, tout en étant une science humaine. Mais pour autant, elle n’englobe pas ces sciences, ni ne les surplombe. Alors par pitié, que les géographes fassent de la géographie ; et qu’ils laissent la climatologie aux climatologues, et l’agronomie aux agronomes.