Affichage des articles dont le libellé est objection de croissance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est objection de croissance. Afficher tous les articles

dimanche 12 avril 2020

Écologie et croissance : la preuve par le coronavirus


Chacun y va de son étonnement, de sa surprise, de son anecdote. L’un voit le Mont Blanc de sa fenêtre, alors qu’il était depuis des années caché par le brouillard de la pollution ; ailleurs, c’est l’Himalaya. On voit des ours, les requins s’approchent des côtes à Menton ; les chevreuils, les renards et les hérissons envahissent nos villes, on entend les merles dans les rues silencieuses de Paris, et c’est presque à croire que les dauphins sont revenus nager dans les rues de Venise. Moins de déplacements, moins de transports, moins de gaz d’échappement, moins de bruit : la nature semble reprendre ses droits. Semble. Nous ne resterons pas bien longtemps confinés : ça peut sembler long à certains, mais ça semblera bien court aux ours (et à moi).

En attendant, ne boudons pas notre plaisir, et profitons de cet instant : c’est peut-être la dernière fois que nous voyons ainsi le monde ; à la prochaine épidémie, les ours ne seront peut-être plus là du tout, et peut-être que les merles non plus ne seront plus là, eux dont on parle moins. Ne boudons pas notre plaisir ! C’est l’écologie que j’aime, celle du plaisir, justement, celle de l’émerveillement devant la beauté du monde ; celle de l’amour du monde et de sa beauté. Les tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère, les hectares de forêt brûlés, le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, les gigawatts gaspillés en chauffage inutile sont des données importantes, essentielles même, sans doute, pour comprendre la crise et pour y faire face ; mais justement beaucoup trop d’écologistes, et d’écologistes sincères, oublient qu’ils ne sont que cela, des données, des outils, et que nous ne luttons pas pour maintenir la hausse des températures sous la barre des 2° : nous nous battons pour qu’il y ait toujours des hêtres dans les forêts françaises ; pas pour faire baisser la concentration des particules fines dans l’atmosphère, mais pour continuer à voir les étoiles ; pas pour faire diminuer le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, mais pour entendre toujours des merles dans nos jardins. Certains diront que c’est la même chose ; peut-être passent-ils trop de temps à regarder des courbes, et pas assez à écouter les merles. Aimons la nature avant de nous battre pour elle : nous ne nous battrons que mieux si d’abord nous l’aimons bien.

Il y a plusieurs leçons à tirer de ce confinement, mais la grande leçon qui les réunit toutes, c’est que l’écologie radicale et la décroissance avaient raison. Oui, croissance et destruction de la nature sont indissolublement liées, et ceux qui affirment le contraire vous mentent. Chacun peut le voir à sa porte, et les chiffres le confirment, si vous avez besoin des chiffres : comme lors de la crise de 2007-2008, la baisse de l’activité économique et de la croissance entraîne celle de la pollution. Quand, à l’inverse, on voit que dans chaque période de croissance économique, on a aussi une hausse de la pollution que rien ne parvient à enrayer, il faut ouvrir les yeux ! Il n’y a pas de croissance verte, et il n’y a pas de développement durable ; la première chose que nous aura prouvée le coronavirus, c’est qu’hors de la décroissance, que ça nous plaise ou non, point de salut.

Certains s’appuient sur des exemples en Europe pour affirmer le contraire : le Royaume-Uni, disent-ils, aurait fait baisser ses émissions de gaz à effet de serre tout en maintenant sa croissance. Menteurs aussi, qui utilisent une illusion d’optique qu’il devient urgent de dénoncer : le Royaume-Uni a délocalisé une grande partie de sa production industrielle dans des pays à faibles coûts de main-d’œuvre, comme la Pologne, la Chine ou la Birmanie. Mais quand une firme britannique fait fabriquer dans des usines chinoises les produits qui seront ensuite consommés par les Britanniques, il est faux et mensonger de prétendre que le Royaume-Uni parvient à faire baisser ses émissions de gaz à effet de serre ! Qu’elle nous convienne ou non, nous sommes devant une alternative très simple. La première possibilité est de moins produire et de moins consommer ; et il faut être honnête, ça implique de nous priver de choses qui rendent notre vie confortable actuellement, donc de faire diminuer notre niveau de vie. La seconde est de détruire le monde tel que nous le connaissons.

Mais le coronavirus n’est pas seulement la preuve que l’écologie radicale et la décroissance ont raison depuis le début : il est également un avertissement et un signe d’espoir. La disparition des brumes qui cachaient le Mont Blanc nous permet de contempler une autre évidence : si on arrête tout, maintenant, on peut gagner la bataille. La nature se soigne ; nous n’avons pas tué la Terre, pas encore, elle peut donc encore guérir. Il est trop tard pour que rien ne change, bien sûr, et pour retrouver le climat et la biodiversité de l’ère préindustrielle ; mais nous pouvons encore sauver quelque chose, peut-être l’essentiel. Nous pouvons sauver une large part de la beauté du monde, et préserver son habitabilité pour nous. Seulement, il ne faut pas de demi-mesures : la Terre se soigne parce que les avions sont cloués au sol et l’essentiel des voitures dans leurs garages. Avaient raison, depuis le début, ceux qui disent que pour freiner la crise, il ne faut pas que chaque famille évite d’acheter une deuxième voiture : il faut qu’il n’y ait plus qu’une voiture par village ou par quartier, pour les urgences.

Tout arrêter, alors ? Qui n’aurait pas peur ? Mais c’est encore une chose que le virus nous montre : on peut finalement se passer de beaucoup. De qui avons-nous besoin ? Qui continue à travailler ? Les agriculteurs, les soignants, les éboueurs, ceux qui fabriquent les produits de première nécessité, les professeurs ; si la situation devait durer, il faudrait bien sûr ajouter quelques professions à la liste. Mais les autres ? Ceux qui conçoivent la prochaine version de Windows, ceux qui commencent à réfléchir à la 6G, ceux qui font de l’audit dans les entreprises, les démarcheurs, les gestionnaires de portefeuilles, les chargés de communication, les consultants, les chefaillons, bref tous ceux dont David Graeber disait qu’ils ont « bullshit job » : la société se passe très bien de votre activité. Confinés chez vous, à faire un télétravail plus ou moins efficace, et souvent pas efficace du tout, le monde continue de tourner. Et qu’est-ce que le gouvernement lui-même vous propose de faire ? D’aller aider l’agriculture, de distribuer de la nourriture à ceux qui en ont besoin, d’aider les soignants. Sans jamais le dire bien sûr – quelle angoisse, si les gens le réalisaient ! –, le gouvernement vous propose de remplacer votre activité par quelque chose d’utile. Provisoirement, bien sûr ; dès que l’urgence sanitaire sera passée, on vous réintimera l’ordre de revenir à vos activités rentables –inutiles, mais rentables. Le coronavirus ne nous dit pas seulement qu’il faut tout arrêter pour se sauver, il nous montre aussi que ce ne serait pas si dur qu’on le craint généralement.

Cette pandémie est le coup de vent qui précède la tempête. Elle n’est rien à côté de ce que nous endurerons dans vingt ans si, une fois déconfinés, nous recommençons comme en janvier. Elle peut donc nous apporter le pire comme le meilleur. Déjà, on fait plus clairement qu’avant encore le tri entre les chefs d’État qui font au moins semblant d’essayer de sauver des vies, et ceux qui ont jeté par-dessus bord ce vieux reste de morale et nous jettent, droits dans leurs bottes : « l’économie d’abord ». Déjà le pire se dessine, quand d’autres, au prétexte de sauver des vies, mettent en place les outils totalitaires de surveillance de masse qu’ils s’empresseront ensuite de faire passer dans le droit commun. Il n’appartient qu’à nous de conjurer ce pire, et de faire advenir le meilleur. Le message doit passer : ou bien nous ferons en sorte de réentendre les merles, ou bien ils se tairont pour toujours.

mardi 21 juillet 2015

Une notion complexe et ambiguë : le développement

La notion de développement est au cœur d’un grand nombre des principales préoccupations de notre temps. Elle touche aux deux principaux aspects de la Crise que nous traversons : les inégalités (que ce soit entre les individus ou entre les sociétés) et la destruction rapide de notre environnement. Portée aux nues par la majorité (il n’est besoin, pour s’en convaincre, que de constater la place prépondérante que prennent le développement et son complément, le développement durable, dans les programmes scolaires, ou encore leur récurrence dans les discours des élites politiques ou économiques, et même dans la publicité), elle est en revanche critiquée par la minorité que constitue l’écologie radicale au nom de son inefficacité : le développement ne serait qu’un cache-misère destiné à maquiller la croissance économique et l’occidentalisation du monde ; le développement durable ne serait qu’une chimère irréalisable.

Écologiste radical moi-même (et pas moins radical, je pense, que ceux dont je viens de parler), il me semble néanmoins que cette notion de « développement » n’a pas encore été suffisamment pensée et que certains s’en débarrassent un peu vite. Pour y remédier, il convient tout d’abord de définir ce qu’est le développement, ce qui implique avant toute autre chose de bien distinguer le développement comme état du développement comme processus.

En tant qu’état, le développement est l’état d’un espace dans lequel les besoins essentiels de l’ensemble de la population sont satisfaits. En ce sens, le développement est évidemment quelque chose qu’il faut rechercher : qui pourrait vouloir que les besoins essentiels de tous ne soient pas satisfaits ? Encore faut-il définir correctement ce que sont les « besoins essentiels » d’un individu. Manger en quantité adéquate une nourriture suffisamment saine et variée, boire une eau potable, se loger et se vêtir décemment, se soigner, tout le monde reconnaît que ce sont là des besoins essentiels. On doit y ajouter d’autres besoins tout aussi importants, car constitutifs de notre humanité même s’ils ne sont pas strictement nécessaires à notre survie : l’art, la science, la réflexion, ce qui implique l’éducation, mais aussi les loisirs, le repos etc. En revanche, posséder le dernier iPhone, nager dans sa piscine privée ou partir chaque année en vacances à l’autre bout du monde ne sont clairement pas des besoins essentiels de l’homme. Comme état, le développement est donc bien quelque chose qu’il faut rechercher, à condition de bien l’articuler à la notion de « besoins » et surtout de ne pas créer des besoins qui n’existent pas, en particulier par le biais de la publicité.

Toujours en ce sens, aucun État n’est complètement développé, puisqu’il y a des pauvres partout ; cependant, l’Europe, où seuls 10 à 15% de la population voient leurs besoins essentiels non satisfaits, est évidemment plus développée que l’Afrique, où c’est le cas de 75% de la population environ. D’où le second sens du concept de « développement » : conçu cette fois en tant que processus, le développement est le passage d’un état non développé (c’est-à-dire où les besoins de tous ne sont pas satisfaits) à un état développé (c’est-à-dire où ils le sont). Que nécessite ce passage ? D’une part de produire suffisamment de richesses, d’autre part de les répartir équitablement.

Là encore, il convient de bien définir la notion de « richesses », qu’il ne faut pas limiter aux seuls biens matériels, ni surtout confondre avec l’argent. Une richesse, c’est ce qui permet de répondre à un besoin. En ce sens, certains biens matériels sont effectivement des richesses : un sac de riz où une maison, par exemple. Un smartphone est moins une richesse qu’un sac de riz, puisqu’il répond à un besoin moins réel, plus artificiel. En revanche, une richesse peut, toujours en ce sens, n’être pas matérielle : une heure de cours d’histoire ou de méditation sont des richesses. Enfin, l’argent, dans sa forme actuelle, a complètement cessé d’être une richesse : il n’a qu’une valeur d’échange, mais plus aucune valeur d’usage depuis qu’il a cessé d’être fondé sur les métaux précieux. Quand on n’avait que des pièces d’or ou d’argent, elles valaient toujours, même en cas d’effondrement du système monétaire, ce qu’elles contenaient de métal ; alors qu’un billet de banque, s’il me permet d’acheter un sac de blé tant que le vendeur de blé a confiance dans sa valeur, ne me nourrira jamais directement. L’argent n’est donc clairement pas une richesse véritable, puisqu’il ne satisfait directement aucun besoin, même s’il permet d’acquérir les richesses qui permettront de le faire.

Autre précision fondamentale : le développement entendu comme processus n’a aucun besoin d’être infini ; une fois que les besoins de tous sont satisfaits, le développement comme état est atteint et le développement comme processus n’a plus de raison d’être. La seule chose qui pourrait le rendre nécessaire serait une croissance démographique continue : en effet, plus il y a d’êtres humains, plus il y a de besoins à satisfaire. Mais c’est justement pour cette raison, cumulée aux ressources finies de la Terre, que la croissance démographique ne saurait être infinie : nous devons viser une stabilité – si ce n’est une réduction – de la population mondiale.

Parce que le développement comme processus n’a pas de raison d’être infini, mais doit au contraire trouver un achèvement, il ne faut surtout pas le confondre avec la croissance. La croissance, dont le principal indicateur est le PIB, est l’augmentation de la quantité de richesses produites d’une année sur l’autre. Dans les pays du Nord, elle n’a aucune pertinence : nous produisons largement assez de richesses pour satisfaire les besoins essentiels de tous ; s’il y a encore des pauvres, c’est exclusivement – il faut insister là-dessus – parce que nous répartissons mal les richesses produites. Allons plus loin : dans les pays du Nord, il faut une décroissance économique, et même une décroissance radicale. Ce n’est même pas que nous produisons assez : nous produisons plus qu’assez, nous produisons trop. Inutile de le démontrer, maintes études l’ont déjà fait : notre mode de vie n’est pas généralisable à l’ensemble de la planète ; ses ressources n’y suffiraient pas.

C’est pour cela que le développement ne peut être durable que s’il prend en compte la limite des ressources de la planète, donc s’il accepte sa propre finitude. Le développement, comme processus ou comme état, peut très bien être réellement durable, c’est-à-dire se réaliser dans le respect et la préservation de la nature, mais pas s’il se confond avec une croissance économique infinie qui lui est, par essence, tout à fait étrangère. Dans les pays du Nord, mais aussi dans les pays émergents et même dans bon nombre de pays en développement, la quantité de richesses produites est déjà largement suffisante pour satisfaire les besoins de toutes les couches de la population, et le développement passe donc non plus par la croissance économique, mais bien par une meilleure répartition des richesses produites, le plus souvent accompagnée d’une décroissance économique. Ce n’est que dans les pays les plus pauvres du globe que le développement passe encore par une augmentation de la quantité de richesses produites, donc par une croissance économique.

Ces réflexions préalables doivent nous permettre d’articuler le concept de développement avec d’autres notions, celles de mode de vie, de niveau de vie et de qualité de vie. Le mode de vie est tout simplement la manière dont nous vivons : ce que nous mangeons, nos horaires de travail, la composition de nos loisirs etc. Tout mode de vie consomme des ressources, rejette des déchets, et entraîne un certain niveau de vie et une certaine qualité de vie. Actuellement, notre mode de vie consomme énormément de ressources et rejette énormément de déchets ; et c’est précisément pour cette raison que notre niveau de vie est extrêmement élevé. Nous pouvons aller très rapidement d’un point à un autre de notre région, de notre pays, du globe même ; nous mangeons plus qu’à notre faim ; Internet nous offre une mine permanente d’informations et de réflexions ; nous pouvons régler précisément la température de chacune des pièces de nos maisons ; je pourrais multiplier les exemples à l’infini. Et tout cela, nous le pouvons parce que notre mode de vie est destructeur de notre environnement : c’est parce que nous consommons beaucoup de pétrole et rejetons beaucoup de gaz à effet de serre que nous pouvons nous déplacer rapidement, par exemple.

On veut généralement nous faire admettre sans réflexion que ce très haut niveau de vie équivaut à une excellente qualité de vie. Or, c’est l’immense arnaque de notre siècle. Les machines n’ont jamais accompli autant de travail, mais le travail est devenu pour les humains une source incroyable de stress et de souffrance, et le libéralisme nous pousse à travailler sans cesse davantage. Les écrans qui nous entourent nous offrent un bonheur factice fait d’une accumulation de jeux sans intérêt, de relations sociales de façade et de mauvaise musique. Nos antibiotiques nous permettent de guérir de nombreuses maladies autrefois mortelles, mais rendent également les bactéries plus résistantes et préparent de nouvelles épidémies. Nous produisons assez pour nourrir toute la planète, mais notre nourriture est bourrée de produits cancérigènes et nous mangeons trop, ce qui entraîne obésité, problèmes cardiaques et diabète. La voiture nous permet de nous déplacer très vite, mais cause d’innombrables morts et blessés.

Il n’y a donc pas de lien mécanique entre niveau de vie et qualité de vie ; à l’heure actuelle, dans les pays du Nord, une hausse de la qualité de vie nécessiterait même une baisse du niveau de vie : perdre les iPhones pour retrouver les livres ou les veillées familiales au coin du feu représenterait une baisse du niveau de vie mais une hausse de la qualité de vie. Or, ceci est fondamentalement lié à la question de la croissance et du développement. En effet, c’est la croissance économique qui permet au niveau de vie de croître, alors que le développement, s’il est correctement compris, défini et analysé, correspond à la hausse de la qualité de vie.

On le voit : on peut parfaitement être partisan à la fois de la décroissance et du développement ; il suffit de définir correctement cette dernière notion. Nous n’avons pas à choisir entre développement – ou développement durable – et décroissance : nous avons à choisir entre croissance et décroissance. La confusion savamment entretenue par les partisans de la première entre « développement durable » et « croissance verte » fait partie de la guerre sémantique et idéologique qu’ils mènent contre l’écologie radicale. Assimiler la « croissance verte » au « développement durable », alors que les notions ne recouvrent en réalité pas du tout la même chose, leur permet une posture indignée et faussement généreuse : « Comment ? Vous êtes contre la croissance verte ? Mais alors vous êtes contre le développement et le développement durable ! Comment peut-on être contre le développement des pays pauvres ? » ; et voilà le piège refermé.

Nous, écologistes radicaux, avons donc tout intérêt, si nous voulons convaincre, à sortir de cette confusion. Cela implique d’une part de dénoncer sans faiblesse la chimère que représente, sur une planète aux ressources limitées, l’illusion d’une croissance économique ou démographique illimitée ; mais d’autre part de redonner au concept de développement tout son sens et donc sa noblesse. Si nous parvenons à montrer que le développement véritable et donc la qualité de vie passe non par la croissance économique, mais bien, dans la plupart des pays du monde, par la décroissance et donc la baisse du niveau de vie, nous aurons retourné contre eux une des principales armes de nos adversaires.

dimanche 17 février 2013

Réhabilitons Malthus

Thomas Robert Malthus
L’économiste Thomas Malthus fait partie de ces « penseurs maudits » au nom desquels colle, irrémédiablement semble-t-il, et sans qu’ils en soient véritablement responsables, une image détestable. De la même manière que beaucoup rattachent Nietzsche et Heidegger au nazisme sans jamais les avoir lus, on associe Malthus à la haine de l’humanité, au mépris des pauvres et à la castration forcée.

Pourtant, que dit-il ? Ses travaux portent sur le rapport entre la production économique et la croissance de la population ; pour faire vite, il affirme que la production alimentaire a tendance à croître moins vite que la population si celle-ci n’est pas contrôlée ou régulée. L’idée n’est d’ailleurs pas neuve à l’époque de Malthus, puisque des penseurs comme Platon, Aristote, Confucius ou Machiavel avaient déjà posé des principes similaires.

Certains ont intenté à Malthus un procès en simplisme : ils pointent un aspect marginal de son hypothèse, selon lequel la population croîtrait de manière exponentielle ou géométrique (1, 2, 4, 8, 16…) alors que la production alimentaire croîtrait de manière arithmétique (1, 2, 3, 4, 5…), et soulignent que rien ne vient étayer concrètement cette hypothèse, qui demeure donc allégorique. Mais cet argument élude la question véritable en se focalisant sur un détail sans importance. Déjà, John Stuart Mill l’avait remarqué : « tout lecteur honnête sait bien que M. Malthus ne met aucun accent sur cette tentative malheureuse de donner une précision numérique à des choses qui ne la supportent pas, et tous ceux qui sont capables de raisonner doivent bien voir que cette remarque est un ajout superflu à son argument » (John Stuart Mill, Principes d’économie politique, II, XI, 6).

Ce point étant éclairci, reste le fond de la théorie malthusienne, qu’on peut résumer par cette phrase : « le pouvoir de la population humaine est infiniment supérieur au pouvoir qu’a la terre de produire de quoi subvenir aux besoins de l’humanité » (Malthus, Essai sur le principe de population, 1798, chapitre 1). Autrement dit, les ressources de la Terre ne sont pas infinies ou illimitées, et elles ne peuvent croître infiniment ; par conséquent, la croissance de la population ne saurait, elle non plus, être infinie, sous peine d’aboutir à des situations de manque pouvant culminer dans des famines, des guerres et des épidémies.


En ce sens, Malthus apparaît comme un économiste éminemment moderne, précurseur même. Il ne s’agit pas, évidemment, de masquer ou de nier les faces d’ombre du personnage. Certaines solutions que propose Malthus sont aussi éloignées qu’il est possible de l’être de celles qu’envisage Tol Ardor. Ainsi, nous ne prônons nullement la réduction des aides étatiques aux plus pauvres ou la stricte abstinence sexuelle avant le mariage.

Mais il serait simpliste de réduire la pensée de Malthus à ses errements sur ce qu’il convient de faire, et on peut partager l’essentiel de ses constats sans forcément accepter toutes les solutions qu’il propose. C’est à ce titre qu’il est un des penseurs de référence pour Tol Ardor, et au vrai il devrait logiquement être un penseur de référence pour toute l’écologie radicale.

Au lieu de quoi le malthusianisme demeure largement tabou pour une large frange de l’écologie politique, y compris de l’écologie radicale et de l’objection de croissance. Beaucoup de décroissants n’évoquent la question de la surpopulation qu’en répétant en boucle que « le problème n’est pas qu’il y a trop d’êtres humains, le problème est qu’il y a trop d’automobilistes ».

Cette vision ne résiste pas à l’examen logique le plus sommaire. Les hommes ont des besoins (se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, mais aussi être éduqués, se divertir etc.) qu’ils ne peuvent satisfaire qu’en prélevant des ressources dans leur environnement. Par conséquent, deux facteurs influent sur la quantité de ressources prélevées dans la nature : d’une part le niveau de vie de l’humanité (à l’évidence, un homme qui a trois voitures, une piscine et autant d’appareils électriques que de paires de chaussettes prélève davantage pour satisfaire ses « besoins » qu’un autre qui vivrait en cultivant son jardin et ne sortirait jamais de chez lui) ; et d’autre part le nombre d’êtres humains sur Terre (à l’évidence, et toutes choses égales par ailleurs, 9 milliards d’hommes ont besoin de plus de ressources que 2 milliards).

Par conséquent, si on ne considère que les dommages commis sur la nature par le fait de prélever et de transformer des ressources, on peut choisir de jouer sur un de ces facteurs ou sur les deux. Naturellement, si les hommes vivaient comme au temps de Cro-Magnon, l’humanité pourrait être passablement plus nombreuse sans causer de dommage notable à son environnement. Inversement, s’il n’y avait que 500 000 hommes sur Terre, chacun pourrait avoir autant de piscines, de voitures ou même de jets privés qu’il le souhaiterait sans que le total puisse altérer sensiblement la planète[1]. Mais si l’on refuse ces deux extrêmes, il faut jouer sur les deux facteurs à la fois, et trouver un équilibre entre eux. Ce qui implique un contrôle de la population : on retombe, inéluctablement, sur les théories de Malthus.

Certains ont prétendu néanmoins qu’elles étaient démenties par les faits et par l’histoire ultérieure. Ils ont montré que, depuis l’époque de Malthus, la population mondiale a été multipliée par 7,5 sans que se réalisent ses prévisions de famines générales : les progrès techniques, les engrais, le machinisme agricole, les pesticides, aujourd’hui les OGM, ont permis une augmentation des rendements agricoles, donc des quantités alimentaires disponibles, dans des proportions que Malthus n’avait évidemment pas imaginées.

Est-ce à dire qu’il s’est trompé, ou l’accomplissement de ses prévisions n’a-t-il été que retardé ? À entendre les contempteurs de Malthus, on a l’impression que la hausse des rendements agricoles depuis 200 ans nous est tombée du ciel. À moi, Anaxagore et Lavoisier ! Ce qu’ils ne comprennent visiblement pas, c’est qu’en accroissant les rendements, nous n’avons rien créé du tout : nous avons seulement transféré de la matière d’un endroit à un autre. Sortir du métal et du pétrole de la terre, puis transformer ces matières premières, nous a permis de faire des tracteurs et des moissonneuses-batteuses qui ont accru les rendements : rien ne s’est créé, rien ne s’est perdu, tout s’est transformé. Ce qui entraîne trois remarques :

1/ D’une part, que le progrès des rendements ait été continu depuis 200 ans ne signifie pas qu’il sera éternel. Malthus prend l’image de la croissance des plantes et écrit : « Personne ne peut prétendre avoir vu le plus gros épi de blé possible […] ; mais on peut facilement, et sans aucun risque de se tromper, désigner une limite qu’il ne pourra jamais atteindre. […] Il faut opérer soigneusement la distinction entre un progrès sans limite et un progrès dont la limite n’est simplement pas définie. »

2/ D’autre part, les matières qui assurent les forts rendements agricoles ne sont elles-mêmes pas infinies. Ainsi, le pétrole, dont on voit mal comment l’agriculture contemporaine pourrait se passer, sera devenu inaccessible au commun des mortels d’ici à une cinquantaine d’années au plus. Quand il n’y en aura plus, les rendements diminueront, à moins de trouver une nouvelle ressource, mais elle aussi sera finie.

3/ Enfin, les déplacements et transformations en question n’ont pas pour seule conséquence l’augmentation des rendements agricoles : elles ont aussi des suites éminemment néfastes. Ainsi, l’utilisation de pétrole contribue au réchauffement climatique, les pesticides polluent l’eau et les sols, entraînent une réduction de la biodiversité etc., sans même parler des conséquences sur la santé humaine.

De ces deux remarques, on peut aisément déduire que le modèle de croissance des rendements agricoles qui a permis jusqu’à présent de mettre Malthus en échec est tout sauf durable et, pour tout dire, arrive à sa fin. Engels critiquait Malthus et affirmait que la science résoudrait le problème des besoins alimentaires. Dans une certaine mesure, il a eu raison, encore que plus d’un milliard de personnes – soit un septième de l’humanité – souffre encore de la faim aujourd’hui, et que 14 enfants meurent de malnutrition chaque minute. Mais cette « solution » scientifique n’en est en réalité pas une, car elle n’a pas trouvé les moyens de s’établir dans la durée.

Il reste évidemment à situer, plus ou moins précisément, le nombre maximum d’êtres humains que la Terre peut durablement nourrir, « durablement » signifiant principalement « de manière à n’affecter en mal ni la nature ni la santé humaine » ; c’est le travail des scientifiques. À toutes les échelles, des politiques devront ensuite être menées pour que ce nombre ne soit pas dépassé ; mais comme il est probable que nous l’ayons déjà dépassé, il faudra commencer par y revenir.

Vaste programme ; mais nécessaire programme.


[1] J’insiste au passage sur le fait qu’on ne considère ici que les dommages à l’encontre de l’environnement. Il se pourrait bien, et c’est la thèse de Tol Ardor et de la décroissance, que même si l’humanité pouvait sans dommage pour la planète continuer à vivre comme vivent les pays riches aujourd’hui, elle aurait malgré tout intérêt, pour des raisons que nous exposons ailleurs, à réduire son niveau technologique.

jeudi 31 janvier 2013

Décroissance : tout, mais pas l'escargot

[Ceux qui ne veulent parler que de la décroissance et ne sont pas intéressés par mes digressions sur les emblèmes des autres mouvements politiques, allez directement à la fin de l’article : dès que vous verrez des escargots tout moches, vous êtes arrivés, vous pouvez commencer à lire.]

Il y a quelque chose qui me frappe dans la vie politique française (je n’ai pas vérifié si c’était la même chose ailleurs ou non), c’est l’indigence, la pauvreté, la nullité des emblèmes des partis et mouvements politiques. Et encore, si je dis « emblèmes », je suis bien gentil ; « logos » conviendrait sans doute beaucoup mieux.

Petit tour d’horizon. Commençons par les moins pires. C’est dur, parce que ce ne sont pas des partis que je porte dans mon cœur. Mais il faut bien avouer que le FN et l’UMP ont su faire un peu mieux que les autres :


Côté FN, la flamme, même assez mochement stylisée, donne un côté « feu sacré » qui représente bien l’engagement militant (limite agressif), et le bleu-blanc-rouge est évidemment signifiant. À l’UMP, on retrouve le drapeau tricolore, mais avec quelque chose de plus pacifique, de plus institutionnel : le chêne, symbole de la force et de la majesté, de la sagesse aussi : on pense à saint Louis rendant la justice, voire à l’Arbre de Vie. Le problème, c’est que leur arbre, au fond, il rappelle moins un chêne qu’un brocoli géant. Il est laid, et la beauté étant une valeur fondamentale, c’est de leur part une erreur fondamentale.

Debout La République fait également un peu mieux que la moyenne :


Malgré un nom complètement débile (« Debout La République », c’est un nom de parti, ça ? Et pourquoi pas « Bouge-Toi Le Cul La République Il Est Sept Heures », tant qu’on y est ?), et un slogan encore plus naze (qui n’a pas « une certaine idée de la France » ?), ils font preuve d’un peu de culture dans leur référence à La liberté guidant le peuple de Delacroix. Et même si au passage la liberté y a perdu son fusil (faudrait pas non plus qu’on croie qu’il s’agit d’un parti révolutionnaire, un peu de sérieux).

Si on passe à la gauche, on constate que le PS a gardé le poing à la rose, merci :


Mais il l’a rétréci pour n’en faire plus qu’une (petite) partie de son logo, sur lequel on voit d’abord le sigle (beurk), énorme, gras, épais. Pour montrer quoi ? Que c’est un parti d’élus, et cumulards de surcroît ? Merci du message…

Plus à gauche, il faut décerner une palme à l’abominable mégaphone du NPA, toujours moins affreux cependant que l’ancien logo de son ancêtre la LCR :


Là où la LCR avait un logo franchement commercial (quel paradoxe !), quelque part entre la saucisse « 100% pur porc » et la compote « 100% pur fruit », avec un soupçon d’Église des purs dont on aurait chassé les tièdes et les traîtres potentiels (c’est-à-dire ceux qui pourraient être « 1% à droite »), le NPA nous fait un truc déjà plus politique, mais à peine ; le mégaphone cherche certes à symboliser la voix du peuple, mais en fait il donne surtout l’image d’un parti dont l’action se limiterait aux combats de rue, et pour tout dire aux manifestations. L’action politique réduite à la seule action syndicale, pas étonnant qu’ils soient en chute libre.

Enfin, c’est toujours mieux que ceux qui, malgré sept réunions du Bureau politique consacrées exclusivement à la question, n’ont pas eu la moindre idée et en ont été réduits à prendre leur seul nom comme logo, en l’agrémentant quand même d’une couleur (pour le message politique ? pour faire joli ?). Dénonçons dans cette série le MoDem :


Lui a choisi l’orange. Allusion à la « révolution (hum) orange » en Ukraine ? Si c’est ça, c’est faible, et (souviens-t’en, François !) Ioulia Tymochenko a fini en prison.

On a aussi le Parti de Gauche :


Bon, OK, c’est un parti jeune, mais enfin ils auraient pu se creuser la cervelle, non ? Alors d’accord, le rouge et le vert symbolisent l’union du socialisme (un vrai socialisme, rouge, pas rose, justement) et de l’écologie, mais enfin les couleurs, ça ne fait pas tout ; il faut des formes, mes amis, sinon c’est… eh bien c’est informe, justement.

Dans la catégorie des sans-idées, la médaille du pire revient cela dit au PCF :


Lui avait à l’origine un symbole, un vrai. Le marteau et la faucille, ça avait de la gueule, quand même ; et puis ça voulait vraiment dire quelque chose : l’alliance de tout le prolétariat, les paysans et les ouvriers, le tout sur fond rouge, rouge révolutionnaire car rouge du sang de l’ouvrier, justement ! Ça claquait un peu. Et maintenant, fini, basta, plus rien : « PCF » sur fond rouge, circulez, y a rien à voir. Ça fait ceux qui ont honte de leur passé, qui n’assument pas, qui n’assument plus, mais qui en même temps n’ont rien trouvé pour remplacer le vieux symbole déchu. « Y a plus que du vide à la place », comme chantait Michel Fugain : eux aussi, faut pas qu’ils s’étonnent si on les délaisse.

Deux exceptions à gauche : LO, d’abord, qui a gardé le marteau et la faucille :


Bon, le symbole s’efface peu à peu ; on sent bien que la Révolution, le Grand Soir, c’est plus très vendeur, et que même si on pense à le pendre avec ses tripes, il ne faut pas trop effaroucher le bourgeois. Mais au moins, même en le faisant discret, ils ont su garder un emblème plein de sens : qu’ils en soient remerciés.

EELV ensuite (encore un parti qui a su choisir le nom idéal, vraiment ; essayez de prononcer le sigle, vous verrez, quelle que soit la manière dont on s’y prenne, on n’y arrive pas) :


Eux aussi ont su mettre un peu de sens sur leur logo. Le vert pour l’écologie bien sûr ; le tournesol façon soleil, symbole de nature mais aussi de joie de vivre, presque de « lendemains qui brillent », à défaut de chanter ; et les petites étoiles qui rappellent (pas trop fort, par les temps qui courent, ce ne serait électoralement pas prudent) l’attachement à l’Europe.

Mais bon, même si on prend en compte ces moins pires des logos politiques, on reste effaré par la laideur de l’ensemble. C’est ça, ce qui doit représenter la politique dans notre pays ? Pas étonnant que l’abstention soit le premier parti de France ! Un carré blanc est plus élégant que tout ce qu’on vient de voir…

Pour chercher des emblèmes qui ont un peu de chien, il faut donc se tourner vers des mouvements politiques, disons, alternatifs. Tiens, prenez le blason de Tol Ardor, par exemple (oui, je prêche pour ma paroisse ! Et alors ? J’ai bien le droit, non, c’est mon blog après tout) :


Ça, au moins, c’est un vrai blason, pas un logo tout pourri ! Ou encore la petite sœur, Nildanirmë :




L’ancien blason de Nildanirmë
Le nouveau blason de Nildanirmë

Mais bon, montrons que nous sommes ouverts : même chez les adversaires, on trouve de belles choses. Voyez les méchants du Bloc identitaire, par exemple :


Eux aussi ont su inventer quelque chose qui fasse un peu envie. Le sanglier, ça fait Gaulois grognard, la force brute de décoffrage, les pieds dans la glaise, mais solide, hein.

Bref, s’il fallait conclure, on pourrait dire, sans surprise, que les emblèmes des mouvements politiques reflètent admirablement bien la situation réelle : les partis au pouvoir, traditionnels, institutionnels, font preuve d’un manque d’imagination sidéral dans leurs logos comme dans leur manière de penser la Crise et d’essayer d’y répondre ; l’imagination, l’inventivité sont à chercher du côté des courants marginaux et souvent qualifiés d’extrémistes.

Mais il y a une exception, celle qui confirme la règle, et qui faisait initialement l’objet de ce billet : la décroissance. Voilà un courant politique neuf, imaginatif, inventif, qui ne craint pas de renverser les totems ou de bousculer les tabous, qui imagine des solutions audacieuses aux problèmes que nous rencontrons ; il a une analyse lucide de la situation, il envisage la crise globalement, à la fois dans sa dimension environnementale et dans sa dimension humaine et sociale ; pour tout dire, c’est clairement le courant existant le plus proche de mes idées ou de celles de Tol Ardor. Et quel emblème est-il allé se choisir ? L’escargot.

Oui, vous avez bien lu : l’escargot. Et pas n’importe quel escargot. Voici l’espèce la plus répandue :


On en trouve d’autres, comme celles-ci :


Parfois, on tente de cacher la nature escargotique de la bestiole par une habile stylisation :


Rien n’y fait, l’escargot demeure et on ne voit que lui.

Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ? D’accord, l’escargot est lent. Ce faisant, il symbolise à merveille une partie du message décroissant : une philosophie de la vie, l’amour des choses bien faites plutôt que vite faites, le choix de la lenteur par respect à la fois de la nature et des êtres humains.

Mais après ? C’est un peu léger, jusque-là. Le sentant, certains convoquent Ivan Illich :

« L’escargot construit la délicate architecture de sa coquille en ajoutant l’une après l’autre des spires toujours plus larges, puis il cesse brusquement et commence des enroulements cette fois décroissants. C’est qu’une seule spire encore plus large donnerait à la coquille une dimension seize fois plus grande. Au lieu de contribuer au bien-être de l’animal, elle le surchargerait. Dès lors, toute augmentation de sa productivité servirait seulement à pallier les difficultés créées par cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité. Passé le point limite d’élargissement des spires, les problèmes de la surcroissance se multiplient en progression géométrique, tandis que la capacité biologique de l’escargot ne peut, au mieux, que suivre une progression arithmétique. »

Purée ! Les maths convoquées pour expliquer un slogan politique, fallait y penser ! Mais bon sang, qui voulez-vous que ça convainque ? Avec mon bac S, j’avais décroché à la troisième ligne…

Bref, pour tous ceux qui ne sont pas docteurs en sciences, l’escargot n’a qu’une seule chose pour lui : sa lenteur. À côté de ça, il bave, il est muet, on le mange, on l’écrase sans faire attention, il n’a pas de cerveau… bref, rien qui puisse susciter la fascination ; le seul animal que les objecteurs de croissance auraient pu choisir de pire eût été la limace ; mais vraiment, on n’en est pas très loin.

L’autre jour, je parlais justement de décroissance à mes élèves de 2nde (le développement durable est au programme et on étudiait une caricature de leur manuel), et quand je leur ai dit que ce courant avait l’escargot comme emblème, ils sont tombés des nues. C’est vrai qu’ici, les escargots sont encore moins sexy qu’en métropole, mais quand même. J’ai bien expliqué ça par la lenteur, mais l’un d’entre eux m’a immédiatement rétorqué : « mais ils auraient dû prendre la tortue ! » Ben oui, Abderemane, c’est ce que je me tue à leur dire ! La tortue a bien plus pour devenir un symbole. Elle a la lenteur, mais elle est belle, elle représente la sagesse ; sa carapace à elle lui sert à quelque chose, on ne risque pas de l’écraser en marchant dessus. Dans Les Annales du Disque-monde, de Terry Pratchett, c’est une gigantesque tortue marine qui vogue à travers l’espace en portant le monde entier sur son dos. Franchement, un truc comme ça, vous ne trouvez pas que ce serait mieux qu’un escargot, pour représenter la décroissance ?


Une autre de mes élèves a proposé le paresseux ; et même si cet animal n’aurait pas ma préférence sur la tortue, il faut avouer que ce serait toujours mieux que l’escargot. En plus de la lenteur, le paresseux a un côté sympa, pas trop sérieux, un peu hippie qui ne se prend pas la tête. On pense à Gaston Lagaffe s’endormant au milieu des paresseux et de son reportage.

Bref. Je sais que beaucoup de décroissants considèrent l’escargot comme définitif. Certains parce qu’ils le trouvent vraiment chouette (WTF ?), d’autres parce qu’ils estiment que le consensus qui s’est fait autour de lui dans le milieu lui donne sa légitimité. Mais détrompez-vous, mes amis objecteurs de croissance : votre mouvement est un courant jeune, il survivra à cette révolution. Et je vous le dis, la population n’adhérera jamais massivement à un groupe qui se représenterait comme vous le faites. Avec un petit clin d’œil à mes amis Ardoriens, je dirais qu’il y a des fois où il faut savoir changer de blason.