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vendredi 7 avril 2023

Politique : on arrête les bêtises ?

Un petit sondage rigolo vient de sortir, et comme tous les médias en font des gorges chaudes, vous en avez déjà entendu parler, à moins de vivre dans une grotte (ou à Tol Ardor, mais comme Tol Ardor n’existe guère, ce n’est guère probable). Je vous le rappelle en image, parce que je suis très à la mode, so 2003 :

 

Petite analyse rapide, en essayant d’éviter à la fois les conneries des macronistes (« Mais euh c’est débile ce sondage, Macron il peut pas se représenter, gnéeuh ! ») et celles de la gauche (« Oh alors là franchement les sondages mais c’est tellement pas fiable et puis alors quatre ans avant la présidentielle mais rien à foutre, gnéeuh ! »).

Le sondage confirme tout ce que j’écrivais juste après laprésidentielle de 2022 :

1. Les Français se regroupent autour de trois figures, ce qui confirme que le faux bipartisme gauche/droite laisse la place au réel tripartisme radicalisme de gauche / conservatisme de droite / radicalisme identitaire. On note au passage que ce n’est pas une affaire de personne : les sondés se focalisent sur les idées et redonnent leur confiance à ceux qui ne peuvent ou ne veulent se représenter (Mélenchon et Macron), ceux qui avaient fait confiance à Macron lui refont confiance et ne se laissent pas impressionner par la crise des retraites.

2. Les équilibres globaux restent assez proches de mai 2022. Le cas Jadot reste un peu compliqué : les gens qui votent pour lui sont-ils des conservateurs de droite qui ont lu son programme, favorable à la croissance et à l’industrie, ou bien des écologistes qui veulent changer le Système et qu’on pourrait classer à gauche ? Ils se partagent probablement à peu près également entre les deux pôles (c’est du doigt mouillé, mais bon, on ne va pas s’emmerder pour 5% des sondés). Ce qui donne 31 + 7 = 38% pour les radicaux identitaires, 23 + 3,5 + 2,5 = 29% pour les conservateurs centristo-de-droite, 18,5 + 2,5 + 4 = 25% pour la gauche radicale. En mai dernier, on avait 32 à 33% des Français sur les radicaux identitaires, 36 à 38% sur les centristo-de-droite, 25 à 26% pour la gauche radicale.

Il y a quand même des évolutions : la gauche radicale gagne 3-4 points de pourcentage, l’identitarisme radical (« l’extrême-droite »)  gagne 5-6 points de pourcentage, les centristo-conservateurs perdent 3-4 points de pourcentage. Ce dont on tire les enseignements suivants :

1. Les partisans du Système sont de moins en moins nombreux, et perdent la majorité relative idéologique dont ils bénéficiaient il y a un an : ils sont à présent moins nombreux que les partisans d’un changement de Système dans le sens de l’identitarisme radical.

2. Les opposants au Système bénéficient inversement de cette dynamique et marquent des points, dans la gauche radicale comme dans l’identitarisme radical. Toutefois, ce dernier, qui était déjà plus fort il y a un an, creuse l’écart : il était de 6 à 8 points de pourcentage en mai dernier, il est à présent de 13 points de pourcentage – presque deux fois plus profond qu’avant.

Le bloc identitaire radical semble donc en position d’emporter le pouvoir de manière démocratique : sa prééminence idéologique lui permet d’espérer une première place au premier tour de la présidentielle, gage d’une bonne dynamique pour le second tour – ce qui est d’ailleurs confirmé par le reste du sondage, qui donne Marine Le Pen gagnante au second tour face à Macron avec 10 points de pourcentage d’écart (45-55).

Tout cela est encore accru par le risque d’émiettement des voix sur les autres blocs. Les centristo-droitards risquent de présenter au moins trois candidats : un issu des LR, un issu des résidus de « socialistes » de droite (Valls doit bien continuer à y penser, Cazeneuve aussi, et si ce n’est pas eux ce sera quelqu’un de l’écurie Delga, peut-être la pouliche en chef), et au moins un issu de la macronie (mais il n’est pas impossible que la guerre des diadoques mène à plus, et que les petits requins Darmanin, Le Maire, Philippe n’arrivent pas à se départager). Du côté de la gauche anti-Système, même topo, il est assez probable que malgré la NUPES, déjà à la peine après moins d’un an de vie, les écolos, les ex-socialos, les cocos et les insoumis n’aient toujours pas compris la leçon et aillent au front chacun pour sa gueule, ça en prend en tout cas bien le chemin.

Évidemment, ce risque existe aussi dans le bloc identitaire, et Marine Le Pen n’est pas à l’abri d’une seconde candidature Zemmour ; mais comme le sondage le montre, cela ne l’empêche même pas de ravir la première place dès le premier tour, et encore moins d’emporter le second.

Bien sûr, tout ça peut changer en quatre ans, et rien n’est joué. Beaucoup de choses peuvent arriver. Elle peut faire une grosse erreur, la gauche (la vraie) peut partir unie à la bataille derrière une figure à la fois radicale et rassembleuse, tout est possible. Je ne suis pas en train de dire que Marine Le Pen va gagner ; je dis seulement qu’elle a, probablement pour la première fois, de réelles chances de l’emporter pour de bon, et que ceux qui veulent l’empêcher feraient bien d’arrêter les bêtises.

Les bêtises, pour le bloc de la centro-droite conservatrice (qui va de Delga à Wauquiez, vous l’aurez compris), c’est donner l’impression au peuple qu’on se fout ouvertement de sa gueule et de son avis, et que content pas content, il se fera enculer à sec avec un peu de gravier pour faire joli. C’est l’arrogance des riches qui s’en mettent ouvertement plein les fouilles à l’heure où les pauvres sont de plus en plus pauvres et commencent à devoir voler dans les magasins pour bouffer à la fin du mois.

Les bêtises, pour le bloc de la gauche radicale (qui va de Batho à Arthaud, je sais, ça va vous sembler large), c’est donner l’impression au peuple que la joue de Mme Quatennens a plus d’importance que ses fins de mois, ou que le seul étalon qui permette de juger un homme politique, c’est ce qu’il a dit de Poutine il y a cinq ans. C’est la bêtise d’une élite intellectuelle qui fait de problématiques sociétales l’alpha et l’oméga de sa lutte à l’heure où les pauvres sont de plus en plus pauvres et commencent à devoir voler dans les magasins pour bouffer à la fin du mois.

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de dire que l’égalité hommes-femmes est sans importance, ni que je suis insensible au sort des Ukrainiens. Je ne dis pas non plus que les luttes sociétales sont sans valeur, « mariage homosexuel » reste, 10 ans après la loi, un des premiers tags du mur de mon blog. Seulement, quand on veut conquérir le pouvoir en démocratie (système politique dont je rappelle que je ne l’ai pas inventé et par lequel l’immense majorité de mes lecteurs continuent de jurer), il ne faut pas seulement se préoccuper de ce qui est bon ou moral, il faut se préoccuper de ce qui est populaire, de ce qui intéresse les gens.

Or, les gens s’en foutent, qu’un député reste député alors qu’il a giflé sa femme. Ils ont raison ou tort, je m’en moque pas mal, mais le fait est là, ils s’en foutent. Si c’était ça leur priorité, Sandrine Rousseau serait présidente, et elle n’a même pas réussi à se faire élire comme représentante par un parti dont Dieu sait pourtant qu’il est très largement composé de ladite élite intellectuelle et privilégiée qui met les luttes sociétales au centre de tout.

Tant que les droitaro-conservateurs enverront des flics et des fucks aux prolos, et tant que la gauche donnera le spectacle lamentable d’un crêpage de chignon généralisé pour savoir si Adrien Quatennens doit ou ne doit pas rester député, à l’heure où les classes moyennes redoutent de sombrer dans les classes populaires et les classes populaires dans la misère, le Rassemblement national continuera de monter et de creuser l’écart avec elle, lentement et sûrement, sans rien faire, sans rien dire. « À vrai dire, la route la plus sûre vers l’Enfer est la plus progressive – la pente peu inclinée, douce au pied, sans tournant brusque, sans borne, sans panneau indicateur. »

lundi 18 avril 2022

Deux conseils aux écolos suite à la présidentielle - N°2 : repensons le fond

Il y a deux catégories de démocrates. Les premiers m’amusent. Ils n’en démordent pas, la démocratie est le meilleur système possible, et pourtant le résultat des élections ne leur convient pas. Ils accusent alors les médias, les politiques, le Système, qui tous conspirent pour faire mal voter le peuple. Eh ! sans doute. Mais si les chiffres d’audience de CNews et BFM suffisent à faire passer Le Pen et Macron avant Mélenchon, est-ce vraiment un si bon système ? Ils en appellent à l’éducation des masses, pour les libérer de ces aliénations. D’accord encore ! Mais comme ça ne va pas se faire du jour au lendemain, en attendant, ne peut-on vraiment pas imaginer mieux ?

Les autres forcent mon respect. Je ne les comprends pas vraiment, mais je les admire : ce sont ceux qui, cohérents jusqu’au bout avec leurs idées, en acceptent les conséquences, même tragiques, même quand elles les dérangent. Je n’en ai pas rencontré beaucoup. Au tout début de ma carrière de professeur, une de mes collègues, fermement de gauche, trouvait normal que nous ayons Sarkozy comme président ; elle reconnaissait qu’un homme comme Mitterrand aurait été complètement inaudible à l’époque où nous parlions, et que Sarkozy représentait mieux les idées majoritaires que les candidats pour lesquels elle pouvait, elle, voter. Elle n’avait pas donc pas d’amertume, et jugeait que les choses étaient comme elles devaient être.

De manière similaire, après le premier tour de l’élection présidentielle, François Gemenne, ancien conseiller de Benoît Hamon, directeur du conseil scientifique de Yannick Jadot, co-auteur du sixième rapport du GIEC, bref un homme qui, s’il n’est à l’évidence pas un révolutionnaire, est peu suspect de méconnaître la gravité de la crise écologique, faisait sur Twitter des commentaires stupéfiants. Pour lui, « trois Français sur quatre [ayant] […] voté pour un programme incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris […], il est normal de s’interroger sur la légitimité démocratique de cet Accord. […] Peut-on vraiment reprocher aux gouvernements de ne pas en faire assez pour le climat alors qu’ils n’ont aucun mandat pour cela ? […] Ce n’est pas spécifique à la France : dans tous les pays industrialisés, les électeurs ne souhaitent pas donner la priorité au climat, c’est tout. C’est un choix de civilisation. Ce choix me désespère, mais c’est la démocratie. »

Voilà. C’est aux antipodes de ma manière de voir les choses, mais je reconnais qu’il y a quelque chose d’admirable dans cette défense envers et contre tout – contre la vie, contre la planète, contre la survie de l’humanité dans des conditions dignes ­– de l’avis majoritaire. Voir que la majorité nous envoie dans le gouffre, et continuer à vouloir le suivre, je ne comprends pas, mais ça ne manque pas de grandeur, de panache, et – paradoxalement – d’humilité. Bref, c’est beau. François Gemenne n’est pas le seul à penser ainsi : il y a des années, j’avais déjà été sidéré par une double page du journal La Décroissance qui titrait : « Sauver la terre, oui, mais d’abord la démocratie ! »

C’est beau, mais entendons-nous bien, ce n’est pas mon choix. Je suis entièrement d’accord avec le sous-entendu de son propos, même s’il ne l’assume jamais sous cette forme : la lutte contre la crise écologique est incompatible avec la démocratie. Je l’ai compris il y a longtemps – 30 ans, à peu près ­– ; seulement, j’en ai tiré la conclusion inverse : il faut renoncer à la démocratie.

Ce choix fondamental – la défense de la démocratie ou la défense de la planète – se pose à chaque écologiste, avec un peu plus d’acuité à chaque élection. Les données scientifiques sont claires depuis 50 ans ; il y a un demi-siècle qu’on sait ce qu’il faut faire. Plus encore : on le sait de plus en plus, de manière de plus en plus claire et de plus en plus certaine. Tout est à portée de main, il suffit de lire les études, les rapports du GIEC, leurs résumés à destination des décideurs. Si la démocratie fonctionnait bien, il y a 50 ans que l’écologie, l’écologie réelle, serait au pouvoir.

Certains se berceront d’illusions en rappelant qu’après tout, l’écologie progresse. Oui. Il y a 50 ans, elle ne pesait rien électoralement. En 2022, si on considère que tous les électeurs de Mélenchon avaient l’écologie en tête au moment de voter (ce qui est très, très généreux), moins de 20% des inscrits ont choisi de voter pour un programme d’écologie. Mesurons l’ampleur de la catastrophe, la force du symbole : quelques jours seulement après la publication d’un rapport du GIEC affirmant qu’il ne nous reste que trois ans pour infléchir la courbe, moins d’un électeur sur cinq choisit de voter dans ce sens.

Ne nous voilons donc pas la face : il y a un gouffre entre nos connaissances et l’imminence du danger d’une part, les résultats électoraux des écologistes d’autre part – résultats qui, comme le reconnaît François Gemenne, ne permettent jamais et nulle part à l’écologie réelle d’accéder au pouvoir. Tout au plus voit-on des écologistes sincères, voire qui évoluent vers une vision plus radicale de l’écologie – comme Nicolas Hulot –, accéder à des postes prestigieux, mais finalement dénués de tout pouvoir réel, comme on s’en aperçoit aux arbitrages qu’ils perdent lamentablement les uns après les autres.

Entendons-nous bien : je reconnais une multitude d’avantages à la démocratie. Elle a permis des avancées prodigieuses de l’humanité dans de nombreux domaines. Elle a, très clairement, été le régime dont l’humanité a eu besoin pendant 200 ans. Mais les écologistes doivent se poser trois questions :

1. Un régime qui a été le meilleur possible pour l’humanité pendant deux siècles est-il nécessairement, forcément, mécaniquement le meilleur régime possible pour tous les humains, toujours et partout ?

2. La démocratie est-elle un moyen d’atteindre un objectif, ou bien est-elle une fin en soi, un objectif en elle-même ?

3. Si elle n’est qu’un moyen, quels objectifs doit-elle permettre d’atteindre ? le plus grand bonheur possible, la préservation de la nature et de la vie telles que nous les connaissons, la réduction des inégalités, la préservation des droits fondamentaux ? Enfin, et surtout, aujourd’hui, est-elle le meilleur moyen d’atteindre ces objectifs ? Les hommes qu’elle porte au pouvoir défendent-ils la vie, réduisent-ils les inégalités, protègent-ils les libertés fondamentales ?

Attention : même pour ceux qui, comme moi, pensent que la démocratie n’est qu’un moyen, et pas une fin en soi, et même pour ceux qui pensent qu’elle n’est plus forcément le meilleur moyen d’atteindre aujourd’hui l’objectif du combat politique écologiste, il ne s’agit pas de la remplacer par n’importe quoi. La démocratie n’est pas l’idéal, mais on peut faire bien pire. La tentation pourrait notamment être grande pour certains écologistes de mettre au pouvoir des gens apparemment compétents, mais dont la compétence serait seulement technique, et pas morale, notamment des scientifiques. Ça ne réglerait rien, et ça pourrait rendre les choses bien pires.

Enfin, il va falloir savoir dans quoi mettre notre énergie, et sous quelle forme nous devons lutter. À cet égard, Le Monde a publié le 8 avril dernier un entretien extrêmement intéressant avec Dennis Meadows – pour ceux qui ne le connaissent pas, un des co-auteurs, il y a 50 ans, du célèbre rapport remis au Club de Rome, « Les limites à la croissance », et par ailleurs ancien professeur au MIT, bref pas le premier crétin venu.

Cet article, pour déprimant qu’il soit, m’apporte une toute petite consolation, en ce qu’il me confirme dans les combats qui ont été les miens, mais aussi dans leur évolution. Que dit Meadows ? Commençons par les constats : « Pendant cinquante ans, nous n’avons pas agi. Nous sommes donc au-delà de la capacité de la Terre à nous soutenir, de sorte que le déclin de notre civilisation à forte intensité énergétique et matérielle est inévitable. Le niveau de vie moyen va baisser, la mortalité va augmenter ou la natalité être réduite et les ressources diminueront. » Tol Ardor ne dit pas autre chose.

Que pouvions-nous faire ? « Lors de la réédition de notre ouvrage, en 2004, il était encore possible de ralentir par une action humaine. » En 2004, Tol Ardor existait comme groupe informel ; elle lançait son site Internet deux ans plus tard et se constituait en association en 2008. À cette époque, nous visions une action collective d’ampleur.

Et maintenant ? « Maintenant, je pense que c’est trop tard. Il n’y a aucune possibilité de maintenir la consommation d’énergie aux niveaux actuels ni de ramener la planète dans ses limites. Cela signifie-t-il l’effondrement ? Si vous allez aujourd’hui en Haïti, au Soudan du Sud, au Yémen ou en Afghanistan, vous pourriez conclure qu’il a en fait déjà commencé. […] » C’est aussi le constat que fait Tol Ardor, qui a changé d’orientation stratégique en conséquence en 2015. Et d’ajouter : « Le développement durable n’est plus possible. Le terme de croissance verte est utilisé par les industriels pour continuer leurs activités à l’identique. Ils ne modifient pas leurs politiques mais changent de slogan. C’est un oxymore. Nous ne pouvons pas avoir de croissance physique sans entraîner des dégâts à la planète. » Encore comme nous.

Quelles perspectives d’avenir ? « Le changement climatique, l’épuisement des combustibles fossiles ou encore la pollution de l’eau vont entraîner des désordres, des chocs, des désastres et catastrophes. Or si les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils abandonnent la seconde pour le premier. Je pense que nous allons assister à une dérive vers des formes de gouvernement autoritaires ou dictatoriales. Actuellement déjà, l’influence ou la prévalence de la démocratie diminue et dans les pays dits démocratiques comme les États-Unis, la vraie liberté diminue. » Nous ne disons pas autre chose, c’est précisément le risque qui nous menace : abandonner la démocratie pour quelque chose d’encore pire.

Alors que peut-on faire ? À la question du Monde, qui lui demande si les solutions technologiques peuvent nous aider, Meadows répond : « Même en étant un technologue, et en ayant été un professeur d’ingénierie pendant quarante ans, je suis sceptique. […] Les technologies ont […] un coût (en énergie, argent, etc.) et viendra un moment où il sera trop élevé. » Alors que nous reste-t-il ? Meadows explique l’objectif de résilience à l’échelle locale : « C’est la capacité à absorber les chocs et continuer à vivre, sans cesser de pourvoir aux besoins essentiels en matière de nourriture, de logement, de santé ou de travail. […] On peut le faire par soi-même, contrairement à la durabilité : on ne peut pas adopter un mode de vie durable dans un monde non durable. À l’inverse, à chaque fois que quelqu’un est plus résilient, le système le devient davantage. Il faut maintenant l’appliquer à chaque niveau, mondial, régional, communautaire, familial et personnel. » C’est exactement la réorientation stratégique de Tol Ardor décidée en 2015 autour de la Haute Haie.

Deux détails peuvent retenir notre attention. Le premier concerne le nucléaire. À l’heure où certains écologistes sincères peuvent être tentés par cette option qui permettrait à la fois, selon eux, de lutter contre le changement climatique et de préserver nos modes de vie, Dennis Meadows rappelle l’évidence : « Le nucléaire est une idée terrible. À court terme, car il y a un risque d’accident catastrophique : puisqu’on ne peut pas éviter à 100 % les erreurs humaines, on ne devrait pas prendre un tel pari. À long terme, car nous allons laisser les générations futures gérer le problème des déchets pendant des milliers d’années. » On pourrait ajouter que précisément dans le cas de figure d’un effondrement de civilisation, l’humanité pourrait tout simplement ne plus être en mesure d’entretenir les centrales existantes, ce qui entraînerait des accidents nucléaires en cascade : là encore, c’est un pari qu’il est irresponsable de faire. Et d’ajouter : « L’énergie renouvelable est formidable, mais il n’y a aucune chance qu’elle nous procure autant d’énergie que ce que nous obtenons actuellement des fossiles. Il n’y a pas de solution sans une réduction drastique de nos besoins en énergie. » On est en plein dans ce qu’on répète depuis 20 ans.

Le second détail concerne justement la démocratie. Quand on lui demande pourquoi nous ne réagissons pas, Meadows donne quatre raisons. Les deux premières concernent notre nature : nous sommes génétiquement programmés pour penser sur le court terme, nous sommes égoïstes. On n’y peut pas grand-chose, en tout cas pas rapidement. Les deux suivantes sont politiques, et Meadows note en particulier que « notre système politique ne récompense pas les politiciens qui auraient le courage de faire des sacrifices maintenant pour obtenir des bénéfices plus tard. Ils risquent de ne pas être réélus. » Il ne va pas au bout de la logique, mais ce constat est le socle de la critique ardorienne de la démocratie. Et de pointer, comme nous, l’importance des valeurs, donc du développement moral de l’humanité : « Actuellement, tous les systèmes politiques – démocraties, dictatures, anarchies – échouent à résoudre les problèmes de long terme, comme le changement climatique, la hausse de la pollution ou des inégalités. Ils ne le peuvent pas, à moins qu’il y ait un changement dans les perceptions et valeurs personnelles. Si les gens se souciaient vraiment les uns des autres, des impacts sur le long terme et dans des endroits éloignés d’eux-mêmes, alors n’importe quelle forme de gouvernement pourrait créer un avenir meilleur. »

Personne n’entendra peut-être, mais au moins tout est dit, et pas par moi.
 

 

dimanche 10 avril 2022

It’s the ideology, stupid!

En 1992, James Carville avait tout d’abord milité pour, puis expliqué, la victoire de Clinton par sa célèbre formule : « It’s the economy, stupid! » Trente ans plus tard, la recomposition (apparente) du paysage politique français s’explique par un autre paradigme, celui de l’idéologie, non pas au sens péjoratif qu’on donne parfois au mot, mais dans son acception première, celle d’un ensemble de valeurs et de croyances organisées qui forment une vision du monde, de l’homme et de la société.

Car on a tendance à l’oublier : la première justification de l’existence d’un parti politique, c’est l’idéologie qu’il porte et prétend faire arriver au pouvoir. D’autres logiques, notamment clientélistes (« parti des profs » contre « parti des flics »…) peuvent entrer en ligne de compte, mais ne sauraient suffire à fonder un parti. Et l’analyse idéologique est limpide : il y a au moins 20 ans que les grands partis qui ont structuré la vie politique française n’ont plus d’avenir. Je le disais déjà dans un long texte écrit juste après la victoire de Macron en 2017 (et légèrement remanié après la crise sanitaire) ; les résultats des élections ce soir me donnent une confirmation dont moi-même, je l’avoue, je n’espérais pas l’ampleur.

Mais il me semble que l’apparente recomposition en cours depuis 2017 est dans l’ensemble assez mal analysée par les commentateurs. On parle de disparition de la frontière gauche / droite, ou d’une nouvelle opposition entre mondialistes et patriotes ; aucune de ces grilles de lecture n’est vraiment juste. Et pour mieux comprendre le mouvement en cours, il est indispensable de revenir, d’abord, à la définition de ce que sont la droite et la gauche.

Dans le texte cité plus haut, je définissais la droite en cinq points :

§  le fait de penser que le mal est inhérent à la condition humaine et ne peut être éradiqué par un changement des structures politiques et sociales ;

§  le fait de donner la priorité à l’existant, notamment en politique, par méfiance envers les utopies ou les révolutions ;

§  l’ancrage prioritaire dans un passé qu’il s’agit de transmettre ;

§  la priorité accordée au particulier sur l’universel en cas de conflit entre les deux pôles ;

§  la priorité accordée à la liberté sur les autres valeurs en cas de conflit, notamment face à l’égalité (ce qui prend souvent la forme de la défense du droit du plus fort, notamment en économie).

 

Symétriquement, la gauche me semblait pouvoir être définie également autour de cinq points :

§  l’idée que l’amélioration de la condition humaine peut aller jusqu’à « la perfection du bonheur » (pour reprendre le mot de Saint-Just), car elle dépend essentiellement des structures politiques et sociales dans lesquelles il s’inscrit et qu’il est possible de transformer ;

§  par conséquent, le désir de trouver un système parfait et de le faire advenir, au besoin par la révolution ;

§  l’ancrage prioritaire dans un avenir qu’il s’agit de faire advenir ;

§  la priorité accordée à l’universel sur le particulier, ce dernier étant parfois même voué à disparaître ;

§  la priorité accordée à l’égalité sur les autres valeurs en cas de conflit (ce qui, en économie, prend notamment la forme d’un interventionnisme étatique visant précisément à corriger les effets inégalitaires de la loi du plus fort).

Bien sûr, certains vont hurler : il est évidemment bien plus confortable de définir la droite par la défense de l’argent, des profits et des privilèges contre les gens, la vie et les faibles. Ma définition a toutefois un avantage considérable sur celle-ci : elle permet à des gens de droite par conviction de s’y reconnaître. Définir la droite par l’égoïsme tient donc plus de l’invective que d’un travail intellectuel honnête.

Cette double définition appelle un premier constat : elle souligne le lien entre ce qu’on peut appeler la « gauche modérée », ou « molle », ou « de gouvernement », ou « de responsabilité », et « l’extrême-gauche », ou la gauche « radicale » – la gauche modérée veut un peu d’égalité, la gauche radicale veut beaucoup d’égalité. En revanche, le parallèle ne marche pas du tout pour le rapport entre droite et « extrême-droite », ou « droite radicale ». Certes, on retrouve dans cette droite radicale des éléments de ma définition de la droite (notamment la priorité accordée au particulier sur l’universel) ; en revanche, il est manifestement impossible de croire que la droite modérée voudrait un peu de liberté et que l’extrême-droite en voudrait beaucoup.

Une seule explication à cela : alors que la gauche radicale est effectivement une idéologie de gauche poussée à son maximum, l’extrême-droite n’est pas du tout une idéologie de droite poussée à son maximum. C’est autre chose, et cette autre chose est avant tout caractérisée par la valeur centrale qu’elle met au-dessus de tout : l’identité. Défense de l’identité qui la pousse notamment à chercher l’homogénéisation du corps social par le rejet des étrangers d’une part, mais d’autre part et plus généralement de tout ce qui peut le rendre hétérogène : les cultures immigrées (qu’il s’agisse de croyances, d’habillement, de manières de manger, etc.), les opposants politiques, les sexualités minoritaires trop voyantes, et j’en passe. Plutôt que « d’extrême-droite » ou de « droite radicale », termes qui apparaissent comme extraordinairement trompeurs, il serait donc infiniment préférable de parler, par exemple, « d’identitarisme ».

Il n’y a donc en réalité jamais eu de bipartition gauche / droite, mais bien plutôt une tripartition gauche / droite / identitarisme, et ce depuis au moins un siècle. Ce qui a pu donner l’impression contraire, c’est une pure illusion d’optique : à certains moments historiques donnés, un des trois blocs semble absent. De 1945 aux années 1980, l’identitarisme (ce qu’on appelle donc classiquement « l’extrême-droite »), laminé et marqué au fer rouge par son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale, disparaît politiquement – mais pas idéologiquement, ce qui prépare sa renaissance.

L’autre facteur qui perturbe les analyses, c’est qu’évidemment il est rare d’être, en politique, « chimiquement pur ». L’histoire a notamment brouillé les frontières et conduit à des hybridations nombreuses entre ce que j’appelle « la droite » et ce que j’appelle « l’identitarisme ». Des gens comme Éric Ciotti, François-Xavier Bellamy, Laurent Wauquiez, Christine Boutin en sont de belles illustrations : identifiés comme « de droite », ils sont en fait bourrés de scories d’identitarisme. À mon sens, quelqu’un comme Macron est justement beaucoup plus « de droite » qu’eux (René Rémond aurait dit « orléaniste »…). Mais ces abâtardissements, en quelque sorte, ne rendent pas les définitions de base moins pertinentes.

Le second grand constat qu’il faut en tirer, c’est que nous vivons dans un monde de droite. Notre société est organisée selon un Système de droite. Pour cette raison, la grande frontière aujourd’hui ne passe effectivement pas entre la gauche et la droite, mais elle ne passe pas plus entre les patriotes et les mondialistes. Elle passe entre ceux qui veulent conserver le Système d’une part (et qu’on peut appeler les « conservateurs » ou « la droite » de manière à peu près indifférente, puisque c’est précisément ce Système de droite qu’ils veulent préserver), et d’autre part ceux qui veulent le détruire, en sortir et construire autre chose (et que je serais tenté d’appeler les « radicaux »).

La grande force des conservateurs, c’est qu’ils peuvent facilement s’entendre entre eux, puisque justement ils veulent garder les choses en l’état. Bien sûr, ce conservatisme s’accommode de courants, de nuances internes : certains veulent garder le Système en le rendant un tout petit moins inégalitaire, d’autres un tout petit peu plus libéral, d’autres un tout petit peu plus interventionniste ; mais au fond, tout ça n’est pas bien grave, parce que tous s’entendent sur l’essentiel : la conservation du Système. C’est précisément cette clarification idéologique qui a permis à Macron de rassembler autour de lui des gens qui auparavant militaient dans des partis faussement opposés (faussement, puisqu’une fois au pouvoir ils menaient la même politique), de Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand et Christophe Castaner jusqu’à Gérald Darmanin et Éric Woerth, en passant par François Bayrou.

Les radicaux, au contraire, sont eux-mêmes violemment opposés, puisque ce n’est pas tout de savoir qu’on veut sortir du Système, encore faut-il savoir ce qu’on veut mettre à sa place. Il y a donc, fondamentalement, deux grands radicalismes, un de gauche, incarné aujourd’hui par Jean-Luc Mélenchon, et un identitaire, incarné aujourd’hui par Marine Le Pen.

Hors ces trois pôles, il n’y a plus guère de salut pour des partis politiques. Il y a bien deux autres radicalismes qui pourraient prétendre opposer d’autres contre-modèles au Système : l’écologie radicale et l’islam radical. Mais tous deux sont pour le moment complètement marginaux et on peut se permettre de les mettre temporairement de côté. Mention spéciale tout de même, au passage, à Yannick Jadot, dont le score lamentable s’explique là encore assez simplement : promouvant une écologie compatible avec la croissance, le capitalisme et l’industrie, qui pouvait bien voter pour lui ? Si vous êtes vraiment écologiste, vous savez que ça ne peut pas marcher ; et si vous n’êtes pas vraiment écologiste, pourquoi voter pour EELV ?

Avant tout autre facteur explicatif, je suis donc convaincu que c’est cette clarification idéologique qui explique l’effondrement des grands partis de la Ve que sont le Parti socialiste et les Républicains. Car tous les deux souffraient d’une incohérence idéologique, et étaient fracturés, déchirés entre deux pôles opposés.

Les Républicains étaient déchirés entre ceux qui étaient au fond de droite et donc d’accord sur l’essentiel avec Macron, et ceux qui étaient au fond identitaires et donc d’accord sur l’essentiel avec Le Pen. En 2017, ils étaient portés par l’espoir de victoire, puisque celle-ci semblait acquise jusqu’à l’éclatement de l’affaire Fillon ; cette certitude de l’emporter pouvait leur permettre de dépasser cette contradiction interne. C’est ce qui explique qu’à droite, la « recomposition », ou plutôt la clarification politique, n’était pas encore aboutie en 2017, d’où un score élevé de François Fillon (un exemple assez typique d’hybridation entre droite et identitarisme), qui finissait troisième. En 2022, c’est terminé, et sans perspective de prise du pouvoir politique, les contradictions idéologiques internes ont achevé le parti. Valérie Pécresse en a été l’incarnation : faisant entendre sa différence en 2017 avec le reste de son parti, elle avait précisément démarré sur le refus de l’hybridation avec l’identitarisme ; elle n’a pas su tenir ce cap, et a fait la course derrière Ciotti, Le Pen et Zemmour, donnant en plein dans la contradiction dont je parle – la sanction est sans appel.

Pour le PS, c’est pire encore. La clarification a été plus ancienne, car sans espoir de victoire en 2017, ils se sont écroulés sous le poids de leurs incohérences dès cette date. Leurs contradictions étaient par ailleurs plus lourdes encore, car si les Républicains étaient déchirés entre deux familles idéologiquement différentes et même difficilement réconciliables, ils faisaient au moins, une fois au pouvoir, la politique pour laquelle ils avaient été élus. Le PS, au contraire, souffrait de cette évidence que « gauche de responsabilité » était un oxymore : élus sur des programmes, sinon de gauche, du moins de réelle social-démocratie, ils menaient ensuite les mêmes politiques de droite que leurs prétendus adversaires – la sanction a été plus précoce, et elle est aujourd’hui plus forte.

Maintenant, tout ça permet de se compter. Les conservateurs et partisans du Système : Macron + Hidalgo + la quasi-totalité de Pécresse + une solide partie de Jadot = 36 à 38% des Français. Les radicaux identitaires : Le Pen + Zemmour + la quasi-totalité de Dupont-Aignan = 32 à 33% des Français. Les radicaux de gauche : Mélenchon + Roussel + Poutou + Arthaud = 25 à 26%. Quels sont les principaux enseignements à en tirer ?

1. Ceux qui veulent sortir du Système pèsent 57 à 59% de l’électorat, contre 36 à 38% qui trouvent qu’il faut y rester. Non seulement les défenseurs du Système sont en train de devenir minoritaires, mais la dynamique s’apparente à un écroulement : en 2007, les partisans du Système totalisaient plus de 75% des voix au premier tour ; en 2012, 65% ; en 2017, 50%.

2. Néanmoins, ceux qui veulent sortir du Système ne semblent pas en mesure de prendre le pouvoir, faute de s’entendre sur ce par quoi il faut le remplacer. Les partisans du Système peuvent bien être devenus moins nombreux que ceux qui veulent en sortir ; mais ils sont toujours plus nombreux que ceux qui veulent le remplacer par un système égalitaire et que ceux qui veulent le remplacer par un système identitaire, pris séparément. Chaque radicalisme déteste le Système, mais craint le radicalisme d’en face, ce qui assurait à peu près la victoire de Macron quel que soit son opposant (Le Pen peut gagner, mais elle a très peu de chances).

3. Enfin, il ne faut pas oublier qu’au sein des radicaux, les identitaires l’emportent de très loin sur la gauche. La non-accession de Mélenchon au second tour n’est en rien un hold-up démocratique ; c’est plutôt s’il était passé que c’en serait un ! Si on ne compte que les radicaux, c’est-à-dire les anti-Système, le bloc des identitaires dépasse celui de la gauche de 6 à 8 points de pourcentage ; et ce qu’on appelle classiquement « l’extrême-droite » dépasse l’ensemble de ce qu’on appelle classiquement « la gauche » (toute la gauche, radicale ou conservatrice) d’un point de pourcentage.

Avis à tous les amateurs de démocratie.

jeudi 6 janvier 2022

Les petits tyrans qui vous veulent du bien

Six mois depuis mon dernier billet. Six mois pendant lesquels le passe sanitaire s’est imposé dans le quotidien, et bien pire, dans les mentalités. Six mois que personne ne proteste, que Macron est en passe d’être réélu, ou remplacé par quelqu’un qui ne vaudra pas mieux du point de vue de la défense des libertés. Six mois que tout passe crème. Six mois que la logique se déroule, rouleau compresseur qu’on ne peut ni arrêter, ni ralentir. Ceux qui avaient des doutes sur le vaccin ont été des complotistes ; les vaccins ont des effets secondaires parfois graves, à tel point qu’on ne sait toujours pas si, à l’échelle individuelle, il est plus risqué pour un homme de 25 ans de se faire vacciner ou d’attraper la covid ? Pas grave, ce sont toujours des complotistes. Ceux qui affirmaient que le gouvernement ne s’arrêterait pas en chemin et mettrait en place des mesures toujours plus liberticides étaient aussi des complotistes. L’avenir leur a donné raison, l’exécutif impose tout ce qu’il avait promis de ne pas imposer ? Pas grave, ils sont toujours complotistes !

Six mois que je n’ai rien écrit sur ce blog, parce que j’ai de plus en plus l’impression que ça ne sert strictement à rien. C’est fatigant, d’être la voix qui crie dans le désert. Du coup, il est temps de tracer un petit bilan ; et puis, c’est la nouvelle année (l’heure est au bilan !). Quelles leçons tirer de la crise ?

La principale, c’est que l’attachement des gens à la liberté en général et particulièrement aux libertés fondamentales est encore bien plus fragile que je ne l’imaginais. Oh, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions : ceux qui me connaissent ou qui me lisent régulièrement savent que le profond mépris de la plèbe pour les droits fondamentaux est le socle de mon opposition au système démocratique – opposition bien confortée par la période actuelle, du coup. J’avais bien vu que beaucoup étaient prêts à sacrifier leur liberté sur l’autel d’une prétendue sécurité face à l’ennemi désigné du terrorisme fondamentaliste. J’avais bien vu que beaucoup (quoique moins) étaient prêts à sacrifier leur liberté (et surtout celle des autres) sur l’autel de la lutte contre les inégalités, les discriminations, les dominations anciennes. Mais justement, à chaque fois, j’avais vu des gens, et pas les gens, cracher sur la liberté au nom de la sécurité, de l’identité ou de l’égalité. Dans beaucoup de médias, surtout ceux où on pense encore un peu, on pouvait entendre des gens qui défendaient les caméras de surveillance dans tous les jardins, la censure de Carmen ou le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher ; mais à chaque fois, face à ces excités, d’autres, plus raisonnables, présentaient des arguments raisonnables en défense de la liberté.

Grâce à cela, je ne me sentais pas trop seul. Minoritaire, certes, et de plus en plus (je n’ignorais ni les sondages qui montrent que les 15-24 ans trouvent anormal de pouvoir critiquer la religion des autres, ni l’intrusion de plus en plus obscène de la vidéosurveillance) ; mais pas seul.

Ce qui me frappe, au contraire, dans la crise sanitaire, c’est ma solitude. L’immense majorité des médias, et plus encore des individus (ceux que je connais aussi bien que les grandes figures que j’écoute un peu régulièrement) ont un discours quasiment unanime. On n’entend plus qu’une voix ; argument qui m’a récemment été présenté par un partisan du passe sanitaire comme étant la preuve que j’avais tort, alors que rien que ça devrait mettre la puce à l’oreille de n’importe qui avec un peu d’esprit critique ! Les très rares opposants au passe sanitaire qu’on peut entendre sont soigneusement sélectionnés pour tenir les discours les plus débiles possibles, histoire que le bon peuple comprenne bien où sont le Bien et la Vérité.

Il y a donc, apparemment, une quasi-unanimité sur le sujet. Survolant un article du Monde ce matin (je sais, je sais, il m’arrive encore de parcourir ce qui est passé du statut de journal de référence à celui de Pravda centriste au service du gouvernement), je lisais que 70% des Français considèrent comme plus important de défendre la santé que la liberté, et que 90% approuvent la politique sanitaire de l’exécutif. Je ne sais ni d’où ils tirent ces chiffres, ni s’ils sont fiables, mais ils ne sont certainement pas invraisemblables, tant les gens semblent prêts à accepter tout et n’importe quoi. On pense aux Hommes protégés, de Robert Merle, roman d’anticipation dans lequel une maladie mortelle frappe exclusivement les hommes en âge de procréer. Seule protection : la castration, très rapidement acceptée par toute une partie des concernés, qui se mettent à arborer fièrement le « A » de « ablationniste ».

C’est d’autant plus terrible qu’une fois que le premier pas a été fait, il est bien difficile de ne pas dérouler toute la pelote. Hier, beaucoup parmi ma famille et mes amis trouvaient parfaitement normal d’instaurer des discriminations contre les non-vaccinés. « Ce sont des irresponsables », « s’ils ne veulent pas prendre de risques pour les autres, normal qu’ils en payent le prix », « ils sont potentiellement dangereux pour les autres, ils n’ont pas à entrer dans un cinéma, après tout on peut très bien vivre sans cinéma », et toute la litanie des propos nauséabonds du même tonneau. Aujourd’hui, où en est-on ? Des médecins proposent crânement, dans les colonnes du même torchon, de ne plus réanimer les non-vaccinés sauf s’ils l’ont explicitement demandé auparavant ; médecins et hommes politiques font la tournée des plateaux télé en expliquant que les soins liés à la covid ne devraient plus être remboursés pour les non-vaccinés, que le président de la République assume de vouloir « emmerder » (un de ses conseillers, plus tôt, assumait la stratégie de leur « pourrir la vie ») puisque après tout, « un irresponsable n’est plus un citoyen ».

« Un irresponsable n’est plus un citoyen. »

Il faut prendre le temps de mesurer la portée du propos, son ignominie, sa violence assumée, tout particulièrement dans la bouche de celui qui est censé être le président de tous les Français.

Mais comment ceux qui, hier, se disaient d’accord pour priver certains citoyens du droit d’accès à la culture, au théâtre et au cinéma, pourraient-ils renier cette phrase abjecte ? La logique est la même, elle est seulement poussée plus à fond, assumée davantage ; et les mêmes finiront peut-être par trouver normal que, comme en Chine, on soude la porte des familles confinées qui ont osé sortir de chez elles, ou qu’on refuse à une femme sur le point d’accoucher l’entrée à l’hôpital car son test PCR est périmé depuis quatre heures…

Ce qui est sinistre, c’est que cette logique est à l’œuvre depuis longtemps chez beaucoup. Un médecin me disait, bien avant la pandémie, qu’il était pour que ne rembourse qu’une seule fois à un fumeur le traitement de son cancer du poumon ; si, guéri, il se remettait à fumer, il estimait que la société n’avait pas à payer pour le soigner à nouveau. C’est évidemment ignorer complètement d’une part ce que sont les droits fondamentaux, qui sont par définition inconditionnels (la société pas ne soigne pas ses membres parce qu’ils sont responsables, elle les soigne, point final), et d’autre part la condition humaine dans son ensemble (car c’est faire fi des poids, voire des déterminismes, qui pèsent sur les choix humains) ; mais ce genre d’idées se répand dangereusement. Faudra-t-il demain ne pas rembourser les traitements cardiaques de ceux qui auront mangé trop gras ? Vérifier que quelqu’un avait bien mis une écharpe en hiver avant de lui rembourser le traitement de son angine[1] ? Les mêmes seraient-ils d’accord pour exclure de l’école les élèves qui, au bout de trois ans, ont fait preuve de leur incapacité à se mettre au travail ?

Même les réactions de certains opposants à Macron sont révélatrices. Ainsi, Éric Zemmour, interrogé sur cette phrase, estime que le président veut mettre la question de la crise sanitaire au centre de la présidentielle parce qu’il se sait soutenu par l’opinion, et exhorte ses soutiens à marteler le grand remplacement à la place. Pas un mot pour, précisément, critiquer la gestion catastrophique de la crise par l’exécutif ! Il y aurait un boulevard à emprunter pour retourner ce piège politique de Macron contre lui-même, et Zemmour n’y met pas un pied.

Ce sont cet oubli, cette méconnaissance, cette incompréhension complète des droits fondamentaux qui ont permis, depuis le début de la pandémie, aux mesures les plus liberticides d’être appliquées. Ce qui est affligeant, c’est l’efficacité de la propagande, y compris sur des esprits éclairés, éduqués, critiques. Il y a de quoi pleurer quand on voit des professeurs de philosophie ayant toujours voté à gauche et défendu les droits de l’homme accepter sans broncher l’assignation à résidence d’un dixième de la population française au motif de son statut vaccinal.

Ces mesures liberticides sont donc populaires ; et elles le sont d’autant plus qu’elles flattent les penchants de contrôle et de domination de toute une partie d’esprits pervers et tordus. J’avais déjà remarqué la jouissance de certains, agents de sécurité par exemple, à faire entrer les uns et pas les autres dans un magasin au motif que le quota était atteint, ou à vous faire remettre votre masque sur votre nez. Aujourd’hui, j’ai rencontré une dame encore plus avide de faire obéir les autres et de vivre dans une société de bons petits soldats, puisqu’elle voulait absolument que je misse le masque du côté bleu (ou blanc, j’ai oublié, mais à elle ça lui semblait visiblement très important). C’était essentiel, disait-elle, pour que je sois « bien protégé ». Je ne pense pas qu’objectivement le masque vous protège mieux d’un côté que de l’autre, et je crois surtout qu’elle aurait été bien en peine de me le démontrer, mais elle y tenait, et était manifestement très embêtée par mon refus et ma claire insouciance de la couleur dont on voyait mon masque.

De la même manière, je vois des gens se réjouir de l’interdiction de manger et de boire dans les transports en commun, y compris longue distance, ce qui va faire que des enfants n’auront plus le droit de prendre un peu d’eau dans un Paris-Toulouse de plus de cinq heures en train, au motif que « c’était le prétexte qu’avaient trouvé les anti-masque pour ne pas le mettre » ; et je me dis qu’il faut vraiment avoir accumulé pas mal de frustrations et de rancœurs dans sa vie pour avoir, des mois durant, rongé son frein et ragé intérieurement en voyant tous ces salauds manger et boire un peu tranquillement, pour finir par exulter quand on leur en retire le droit.

Il n’y a que la psychiatrie pour expliquer cela, bien sûr : à l’évidence, tout un tas de gens à l’existence sans doute très triste, très étriquée et à vrai dire assez merdique éprouve une véritable jouissance à exister enfin à travers la loi qu’ils font appliquer. Lacan avait d’ailleurs un terme pour ce genre de personnages ; il les appelait des « jouit-la-loi ».

Je ne vous cache pas que face à cette moutonnerie généralisée, mon désir immédiat est de me retirer du monde et de ne plus bouger. C’est d’ailleurs une des raisons de mon silence sur ce blog : sur ce sujet essentiel, j’ai l’impression que le débat est vain, que ceux qui ont été matraqués (et convaincus) par la propagande sont irrécupérables, qu’ils ont été rendus réellement stupides (au sens étymologique d’être étourdi, immobilisé, engourdi par un coup) et que la discussion ne peut plus mener à rien.

Alors d’accord, si je réécris après six mois, c’est que j’ai encore un peu d’espoir. Mais ne vous y fiez pas trop.
 


[1] En 1963, le roman 37° centigrades imaginait précisément une dictature sanitaire dans laquelle la couverture médicale était conditionnée à un contrôle permanent des individus par l’État. Comme quoi ce qui était dystopie il y a 60 ans est proposé très sérieusement par des intellectuels, des politiciens, des médecins. Ça aussi, ça devrait donner à réfléchir à ceux qui n’ont pas jeté leur cerveau.