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mercredi 27 avril 2022

Les écologistes au piège de la crédibilité

En plein questionnement existentiel pour analyser la claque prise à la présidentielle, Europe-Écologie-les-Verts risque fort de manquer, encore une fois, l’essentiel. Et s’il y en a un qui est décidément à côté de la plaque, c’est Yannick Jadot. La baffe, c’est quand même surtout lui qui l’a prise, mais la remise en question ne semble pas pour demain. Une alliance aux législatives avec la France Insoumise ? Hof, « ça marchera pas ». En revanche, aider Macron ? Ah, oui, « s’il décide enfin d’agir pour le climat ». Eh ! le poste de Premier ministre est à prendre.

En écoutant plus attentivement ce qu’il raconte, par exemple sur France Inter hier, une chose ressort dont peu de gens parlent : l’obsession de cet homme, et du courant qu’il représente, pour la « crédibilité ». Pour lui, c’est clair, les écolos sont devenus « crédibles », « responsables », « sérieux ». C’est donc qu’avant, ou à une époque, ils ne l’étaient pas. Quand, et pourquoi ? Et d’opposer son camp, celui des écolos « responsables », à « la radicalité des postures », visant Mélenchon – il ne se remet par d’avoir rassemblé près de cinq fois moins de voix que lui.

Yannick Jadot aurait dû se pencher un peu plus sur l’histoire du Parti socialiste pendant ces cinquante dernières années ; ça lui aurait appris que cette histoire de responsabilité a précisément été le piège dans lequel est tombée la social-démocratie en son temps.

Petit retour en arrière. En 1981, François Mitterrand est élu Président de la République. Non seulement c’est la première fois qu’un socialiste est porté à la magistrature suprême sous la Ve République, mais encore il l’est sur un véritable programme de gauche : nationalisations de banques et d’entreprises, passage aux 35 heures, planification économique, et j’en passe. Soutenu au second tour par Georges Marchais et le PCF, à l’époque où, rappelons-le, ils approuvaient toujours l’URSS et appelaient officiellement à la révolution, et même par Arlette Laguiller, Mitterrand a été élu dans l’angoisse de la droite, qui hurlait aux chars russes sur les Champs-Élysées.

Deux ans plus tard, crac ! tournant de la rigueur. À partir de cette date, et de plus en plus fortement à mesure que le temps passe, c’est au sein du PS la ligne des « sérieux », incarnée par Jacques Delors, qui l’emporte. Or, que signifie « sérieux » ? C’est très simple : ça signifie « de droite ». Être « sérieux », « crédible », « responsable » (déjà le mot était lâché à l’époque), c’est accepter la mondialisation, le libre-échange, les délocalisations, le pouvoir des actionnaires sur les entreprises et des entreprises sur les États et les corps sociaux – bref, c’est la défense du Système, et c’est la droite.

On a retrouvé le même schéma avec François Hollande, qui a été élu sur un programme de gauche et de rupture, avant de mener une fois au pouvoir une politique de droite et de Système – une politique « responsable ».

L’alignement du PS sur cette ligne « sérieuse », pro-Système, et de droite, a eu des conséquences apparemment paradoxales : il a permis au parti, qui n’était plus un danger, de se maintenir au pouvoir, mais au prix du renoncement à son propre programme, donc d’une déconnexion progressive de son électorat, qui se sentait trahi à juste titre, et donc d’une érosion de ses résultats électoraux, jusqu’à l’effondrement absolu que représente la présidentielle 2022. Comme cela a été maintes fois répété, l’alternance a tué l’alternance : les électeurs, voyant que le PS menait à peu de choses près la même politique que la droite, en tout cas en matière d’économie, sont allés voir ailleurs.

Le « sérieux » a donc été un piège mortel pour la social-démocratie, sommée de se renier pour être « responsable », ce qui ne pouvait se traduire que par le divorce entre ceux qui voulaient rester de gauche et ceux qui voulaient être sérieux.

L’écologie politique est en train de se débattre dans ce même piège exactement. Certains veulent à toute force gouverner, et pour cela, ils sont prêts à tout renier, ne comprenant pas que le projet écologistes ne sera jamais assez « sérieux » aux yeux du Système, c’est-à-dire assez conforme au Système. Il n’y a qu’une seule solution, une seule : envoyer valdinguer cette accusation en affirmant clairement qu’au vu des résultats de la recherche scientifique, la seule position crédible, sérieuse, responsable, est précisément celle de la radicalité. Les écologistes mous comme Yannick Jadot sont coupables avant tout d’avoir accepté les termes du débat imposés par les plus farouches adversaires de l’écologie politique en acceptant d’opposer radicalité et crédibilité, alors que toute position qui n’est pas radicale n’est pas non plus crédible.

Si l’écologie politique ne sort pas très rapidement de ce piège, elle subira les mêmes conséquences que le Parti socialiste en son temps : elle n’appliquera pas son programme, et elle perdra ses (rares) électeurs. Choisissant le déshonneur, elle aurait aussi la défaite.

 

Rare image de Yannick Jadot pris au piège du Système.


mardi 12 avril 2022

Deux conseils aux écolos suite à la présidentielle - N°1 : divorçons !

 « Tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine ; et nulle ville, nulle maison, divisée contre elle-même, ne saurait se maintenir. »

 Évangile selon Matthieu, 12, 25


Dans mon dernier billet de blog, j’analysais la ruine du Parti socialiste et des Républicains comme étant avant tout le résultat d’une incohérence idéologique. Ces deux partis ont été, de plus en plus nettement au cours des quarante dernières années, divisés chacun en deux camps irréconciliables : d’un côté ceux qui, de manière assumée ou non, s’accommodaient très bien du Système et ne voulaient surtout pas le changer ; de l’autre, ceux qui voulaient au fond en sortir et construire autre chose à sa place.

Au PS comme chez les Républicains, les partisans du Système tenaient le haut du pavé et, quand ils parvenaient à prendre le pouvoir, menaient la même politique de perpétuation du Système, avec quelques ajustements mineurs – ce qui explique qu’ils se soient finalement tous très bien retrouvés chez Macron, qui a su leur montrer qu’il n’y avait pas grand-chose pour les séparer, et qu’ils avaient beaucoup à gagner à quitter les ruines de leurs partis respectifs pour s’unir.

Au sein de chaque parti, les opposants au Système luttaient au contraire pour des visions diamétralement contraires, quoique symétriques précisément par leur volonté d’en sortir : à gauche, on voulait baser un nouveau monde sur l’égalité ; à droite, on voulait le faire sur l’identité.

Entre les deux, le divorce était inévitable : les anti-Système sont partis chez Mélenchon pour les socialistes, chez Le Pen pour les Républicains ; les partisans du Système se sont joyeusement retrouvés chez Macron ; et les quelques-uns qui ont refusé le divorce et cru qu’on pouvait encore sauver le couple se sont fait laminer dimanche dernier, et sont dans l’état qu’on sait.

Eh bien c’est précisément le même danger qui guette les écologistes. Car il n’y a pas une écologie politique, il y en a deux. Comme je le montrais dans mon livre L’Écologie radicale expliquée à ma belle-mère, l’écologie politique est fracturée par la même ligne que les autres partis : d’un côté, ceux qui s’accommodent du Système ; de l’autre, ceux qui veulent en sortir. D’un côté, ceux qui s’imaginent que la science et la technique finiront bien par trouver des solutions pour régler toutes les crises écologiques ; de l’autre, ceux qui estiment qu’on ne peut pas se permettre de risquer un tel pari. D’un côté, ceux qui pensent qu’à condition de voyager, de produire et de nous chauffer autrement, nous pourrons continuer à le faire autant ; de l’autre, ceux qui savent qu’on ne pourra pas s’en sortir sans voyager, produire et nous chauffer moins. D’un côté, ceux qui considèrent qu’on peut sauver la planète en conservant la croissance, l’industrie et le capitalisme ; de l’autre, ceux qui ont compris que telles étaient les racines de nos problèmes, et qu’en tant que telles ils ne pouvaient pas faire partie de la solution. Bref, d’un côté, ceux qui pensent que nous pourrons tout résoudre tout en conservant notre mode de vie, et même en l’étendant à toute l’humanité ; de l’autre, ceux qui, au nom de la lucidité, ne promettent rien d’autre que « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. »

Disons-le tout net : ces deux écologies politiques sont irréconciliables. Non pas au sens où elles seraient ennemies l’une de l’autre ; non pas au sens où elles ne pourraient pas manifester ensemble, lutter ensemble, voire gouverner ensemble, comme les communistes ont pu gouverner avec les socio-démocrates ; mais au sens où elles sont séparées par un désaccord de fond et qui ne peut se résoudre par aucun compromis, par aucune vision synthétique ou médiane. Un gouvernement commun serait possible, mais il ne serait que le fruit d’un rapport de forces où un camp l’emporterait forcément sur l’autre, sans jamais parvenir à définir une politique qui satisferait réellement les deux.

Il serait grandement souhaitable que les écologistes comprennent cela tout de suite. Le PS a agonisé pendant des décennies de ne pas reconnaître ce désaccord de fond ; son aile gauche a espéré, sans relâche et sans succès, d’infléchir en profondeur l’orientation du parti. Élus sur des programmes de gauche, les partisans du Système ont, sans surprise, toujours mené des politiques de droite, ce qui d’une part a fait perdre un temps considérable, d’autre part a nourri une extrême défiance face à la politique ; autant éviter le bis repetita.

Amis écolos, divorcez maintenant : quand il est fait à temps, un divorce peut se faire à l’amiable. Croyez-moi, vous n’avez pas envie de faire durer ça autant que le PS, et de vous retrouver dans dix ans dans la situation de haine qui existe aujourd’hui entre quelqu’un comme François Hollande et quelqu’un comme Jean-Luc Mélenchon, qui ont justement accumulé bien trop de rancunes pour pouvoir jamais travailler ensemble de nouveau.

Ceux qui pensent qu’on peut garder la mondialisation, l’Union européenne avec ses règles actuelles, le capitalisme, l’industrie, la croissance, rejoignez La République en Marche : elle vous accueillera à bras ouverts, et tout sera plus clair. Vous pourrez y bénéficier d’un courant, ou d’un micro-parti, comme le Modem, l’UDI, Agir ou Horizons : il y a de nombreuses demeures dans la maison de Macron. Vous pourrez appeler ça « L’écologie de progrès » ou « Verdissons enfants » ; le si nécessaire greenwashing ainsi que la menace permanente de voir votre petit groupe faire sécession obligeront les grandes instances à infléchir un peu leur politique dans votre sens et à vous réserver quelques sièges de députés, et vous pèserez du mieux que vous pourrez, en attendant que votre ligne devienne dominante au sein de cette belle famille pro-Système et de centre-droit. Alors, après avoir fait interdire le glyphosate dans les exploitations de plus de mille hectares quand vous étiez minoritaires, vous profiterez de cette nouvelle hégémonie pour frapper un grand coup en abaissant le seuil à 900 hectares.

Pendant ce temps, l’écologie de rupture pourra essayer de se construire. Elle ne vous fera pas d’ombre avant longtemps, je vous rassure : le discours sur le sang et les larmes, ça marche quand on est vraiment sous les bombes, pas quand la menace est encore à quelques kilomètres. Il a fallu attendre mai 1940 pour que le Royaume-Uni choisisse Churchill comme premier ministre ; jusqu’alors, c’est-à-dire jusqu’au tout dernier moment, il avait préféré le très immobiliste Chamberlain.

Évidemment, dans les circonstances actuelles, cette stratégie fait un peu peur. C’est sûr qu’à 4,63%, EELV est comme un couple très pauvre qui se dit que le divorce, c’est au-dessus de ses moyens. Mais c’est tout le contraire ! Soutenus par un beau et gros parti de centre-droit, les écologistes du Système arriveront sûrement à négocier plus de députés qu’ils n’en auront au soir du 19 juin.

Quant aux anti-Système, ils n’atteindront évidemment pas tout de suite le seuil des 5%, mais qu’est-ce que ça changera ? Ce n’est pas comme si demain leurs frais de campagne allaient être remboursés. Au moins, ils pourront parler clairement, et ils rassembleront probablement des gens qui ne veulent certainement pas voter pour ce qu’est devenu EELV. Car soyons francs : si le parti avait choisi Delphine Batho comme candidate et avait porté un programme de décroissance, je n’aurais pas considéré que le programme le plus véritablement écologiste était celui d’un autre candidat, et j’aurais voté pour eux.

Ça aussi, je le disais dans mon livre : l’écologie radicale, celle qui a compris qu’on ne gagnerait pas la partie en respectant les règles du jeu, est pour le moment une nébuleuse complètement atomisée. Elle a besoin, un besoin vital, de se structurer et de s’organiser. Pour cela, la première chose à faire, c’est de se débarrasser de ceux qui, foncièrement, ne sont pas d’accord avec nous sur la base, le socle, l’origine de tout. Arrêtons de pinailler pour savoir si nous sommes pour la PMA ou l’écriture inclusive ; demandons-nous si nous sommes pour la croissance. Entre opposants à la croissance, on trouvera moyen de s’arranger sur ce qui, au fond, reste secondaire. Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat.

Alors c’est sûr, cette stratégie ne nous fera pas gagner la présidentielle dans cinq ans. Il est clair que dans un pays où on accuse les écologistes d’être devenus fous dès qu’ils proposent de supprimer un sapin de Noël ou une compétition sportive, alors qu’on va vers un monde où il y aura forcément une machine à laver pour trois familles, une voiture pour dix, et des voyages en avion pour aucune, il va en falloir, des canicules, pour faire bouger les pourcentages.

Mais dites-vous deux choses. La première, c’est qu’on n’a jamais rien à gagner en politique à ne pas être clairs, à ne pas assumer ce qu’on pense, et à trop cacher son jeu ; rien d’autre, en tout cas, qu’un petit pouvoir qui n’en est même pas un puisqu’on ne peut rien en faire, et que la déception de ceux qui nous ont soutenus. La seconde, c’est que dans les partis qui ont entretenu l’ambiguïté, les modérés, les mous, les partisans du Système, l’ont toujours, toujours, emporté. Parce qu’ils proposent la voie de la facilité.

Trois ans, a dit le GIEC. Nous n’avons pas le temps.
 
© AFP - Xose Bouzas

 

dimanche 10 avril 2022

It’s the ideology, stupid!

En 1992, James Carville avait tout d’abord milité pour, puis expliqué, la victoire de Clinton par sa célèbre formule : « It’s the economy, stupid! » Trente ans plus tard, la recomposition (apparente) du paysage politique français s’explique par un autre paradigme, celui de l’idéologie, non pas au sens péjoratif qu’on donne parfois au mot, mais dans son acception première, celle d’un ensemble de valeurs et de croyances organisées qui forment une vision du monde, de l’homme et de la société.

Car on a tendance à l’oublier : la première justification de l’existence d’un parti politique, c’est l’idéologie qu’il porte et prétend faire arriver au pouvoir. D’autres logiques, notamment clientélistes (« parti des profs » contre « parti des flics »…) peuvent entrer en ligne de compte, mais ne sauraient suffire à fonder un parti. Et l’analyse idéologique est limpide : il y a au moins 20 ans que les grands partis qui ont structuré la vie politique française n’ont plus d’avenir. Je le disais déjà dans un long texte écrit juste après la victoire de Macron en 2017 (et légèrement remanié après la crise sanitaire) ; les résultats des élections ce soir me donnent une confirmation dont moi-même, je l’avoue, je n’espérais pas l’ampleur.

Mais il me semble que l’apparente recomposition en cours depuis 2017 est dans l’ensemble assez mal analysée par les commentateurs. On parle de disparition de la frontière gauche / droite, ou d’une nouvelle opposition entre mondialistes et patriotes ; aucune de ces grilles de lecture n’est vraiment juste. Et pour mieux comprendre le mouvement en cours, il est indispensable de revenir, d’abord, à la définition de ce que sont la droite et la gauche.

Dans le texte cité plus haut, je définissais la droite en cinq points :

§  le fait de penser que le mal est inhérent à la condition humaine et ne peut être éradiqué par un changement des structures politiques et sociales ;

§  le fait de donner la priorité à l’existant, notamment en politique, par méfiance envers les utopies ou les révolutions ;

§  l’ancrage prioritaire dans un passé qu’il s’agit de transmettre ;

§  la priorité accordée au particulier sur l’universel en cas de conflit entre les deux pôles ;

§  la priorité accordée à la liberté sur les autres valeurs en cas de conflit, notamment face à l’égalité (ce qui prend souvent la forme de la défense du droit du plus fort, notamment en économie).

 

Symétriquement, la gauche me semblait pouvoir être définie également autour de cinq points :

§  l’idée que l’amélioration de la condition humaine peut aller jusqu’à « la perfection du bonheur » (pour reprendre le mot de Saint-Just), car elle dépend essentiellement des structures politiques et sociales dans lesquelles il s’inscrit et qu’il est possible de transformer ;

§  par conséquent, le désir de trouver un système parfait et de le faire advenir, au besoin par la révolution ;

§  l’ancrage prioritaire dans un avenir qu’il s’agit de faire advenir ;

§  la priorité accordée à l’universel sur le particulier, ce dernier étant parfois même voué à disparaître ;

§  la priorité accordée à l’égalité sur les autres valeurs en cas de conflit (ce qui, en économie, prend notamment la forme d’un interventionnisme étatique visant précisément à corriger les effets inégalitaires de la loi du plus fort).

Bien sûr, certains vont hurler : il est évidemment bien plus confortable de définir la droite par la défense de l’argent, des profits et des privilèges contre les gens, la vie et les faibles. Ma définition a toutefois un avantage considérable sur celle-ci : elle permet à des gens de droite par conviction de s’y reconnaître. Définir la droite par l’égoïsme tient donc plus de l’invective que d’un travail intellectuel honnête.

Cette double définition appelle un premier constat : elle souligne le lien entre ce qu’on peut appeler la « gauche modérée », ou « molle », ou « de gouvernement », ou « de responsabilité », et « l’extrême-gauche », ou la gauche « radicale » – la gauche modérée veut un peu d’égalité, la gauche radicale veut beaucoup d’égalité. En revanche, le parallèle ne marche pas du tout pour le rapport entre droite et « extrême-droite », ou « droite radicale ». Certes, on retrouve dans cette droite radicale des éléments de ma définition de la droite (notamment la priorité accordée au particulier sur l’universel) ; en revanche, il est manifestement impossible de croire que la droite modérée voudrait un peu de liberté et que l’extrême-droite en voudrait beaucoup.

Une seule explication à cela : alors que la gauche radicale est effectivement une idéologie de gauche poussée à son maximum, l’extrême-droite n’est pas du tout une idéologie de droite poussée à son maximum. C’est autre chose, et cette autre chose est avant tout caractérisée par la valeur centrale qu’elle met au-dessus de tout : l’identité. Défense de l’identité qui la pousse notamment à chercher l’homogénéisation du corps social par le rejet des étrangers d’une part, mais d’autre part et plus généralement de tout ce qui peut le rendre hétérogène : les cultures immigrées (qu’il s’agisse de croyances, d’habillement, de manières de manger, etc.), les opposants politiques, les sexualités minoritaires trop voyantes, et j’en passe. Plutôt que « d’extrême-droite » ou de « droite radicale », termes qui apparaissent comme extraordinairement trompeurs, il serait donc infiniment préférable de parler, par exemple, « d’identitarisme ».

Il n’y a donc en réalité jamais eu de bipartition gauche / droite, mais bien plutôt une tripartition gauche / droite / identitarisme, et ce depuis au moins un siècle. Ce qui a pu donner l’impression contraire, c’est une pure illusion d’optique : à certains moments historiques donnés, un des trois blocs semble absent. De 1945 aux années 1980, l’identitarisme (ce qu’on appelle donc classiquement « l’extrême-droite »), laminé et marqué au fer rouge par son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale, disparaît politiquement – mais pas idéologiquement, ce qui prépare sa renaissance.

L’autre facteur qui perturbe les analyses, c’est qu’évidemment il est rare d’être, en politique, « chimiquement pur ». L’histoire a notamment brouillé les frontières et conduit à des hybridations nombreuses entre ce que j’appelle « la droite » et ce que j’appelle « l’identitarisme ». Des gens comme Éric Ciotti, François-Xavier Bellamy, Laurent Wauquiez, Christine Boutin en sont de belles illustrations : identifiés comme « de droite », ils sont en fait bourrés de scories d’identitarisme. À mon sens, quelqu’un comme Macron est justement beaucoup plus « de droite » qu’eux (René Rémond aurait dit « orléaniste »…). Mais ces abâtardissements, en quelque sorte, ne rendent pas les définitions de base moins pertinentes.

Le second grand constat qu’il faut en tirer, c’est que nous vivons dans un monde de droite. Notre société est organisée selon un Système de droite. Pour cette raison, la grande frontière aujourd’hui ne passe effectivement pas entre la gauche et la droite, mais elle ne passe pas plus entre les patriotes et les mondialistes. Elle passe entre ceux qui veulent conserver le Système d’une part (et qu’on peut appeler les « conservateurs » ou « la droite » de manière à peu près indifférente, puisque c’est précisément ce Système de droite qu’ils veulent préserver), et d’autre part ceux qui veulent le détruire, en sortir et construire autre chose (et que je serais tenté d’appeler les « radicaux »).

La grande force des conservateurs, c’est qu’ils peuvent facilement s’entendre entre eux, puisque justement ils veulent garder les choses en l’état. Bien sûr, ce conservatisme s’accommode de courants, de nuances internes : certains veulent garder le Système en le rendant un tout petit moins inégalitaire, d’autres un tout petit peu plus libéral, d’autres un tout petit peu plus interventionniste ; mais au fond, tout ça n’est pas bien grave, parce que tous s’entendent sur l’essentiel : la conservation du Système. C’est précisément cette clarification idéologique qui a permis à Macron de rassembler autour de lui des gens qui auparavant militaient dans des partis faussement opposés (faussement, puisqu’une fois au pouvoir ils menaient la même politique), de Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand et Christophe Castaner jusqu’à Gérald Darmanin et Éric Woerth, en passant par François Bayrou.

Les radicaux, au contraire, sont eux-mêmes violemment opposés, puisque ce n’est pas tout de savoir qu’on veut sortir du Système, encore faut-il savoir ce qu’on veut mettre à sa place. Il y a donc, fondamentalement, deux grands radicalismes, un de gauche, incarné aujourd’hui par Jean-Luc Mélenchon, et un identitaire, incarné aujourd’hui par Marine Le Pen.

Hors ces trois pôles, il n’y a plus guère de salut pour des partis politiques. Il y a bien deux autres radicalismes qui pourraient prétendre opposer d’autres contre-modèles au Système : l’écologie radicale et l’islam radical. Mais tous deux sont pour le moment complètement marginaux et on peut se permettre de les mettre temporairement de côté. Mention spéciale tout de même, au passage, à Yannick Jadot, dont le score lamentable s’explique là encore assez simplement : promouvant une écologie compatible avec la croissance, le capitalisme et l’industrie, qui pouvait bien voter pour lui ? Si vous êtes vraiment écologiste, vous savez que ça ne peut pas marcher ; et si vous n’êtes pas vraiment écologiste, pourquoi voter pour EELV ?

Avant tout autre facteur explicatif, je suis donc convaincu que c’est cette clarification idéologique qui explique l’effondrement des grands partis de la Ve que sont le Parti socialiste et les Républicains. Car tous les deux souffraient d’une incohérence idéologique, et étaient fracturés, déchirés entre deux pôles opposés.

Les Républicains étaient déchirés entre ceux qui étaient au fond de droite et donc d’accord sur l’essentiel avec Macron, et ceux qui étaient au fond identitaires et donc d’accord sur l’essentiel avec Le Pen. En 2017, ils étaient portés par l’espoir de victoire, puisque celle-ci semblait acquise jusqu’à l’éclatement de l’affaire Fillon ; cette certitude de l’emporter pouvait leur permettre de dépasser cette contradiction interne. C’est ce qui explique qu’à droite, la « recomposition », ou plutôt la clarification politique, n’était pas encore aboutie en 2017, d’où un score élevé de François Fillon (un exemple assez typique d’hybridation entre droite et identitarisme), qui finissait troisième. En 2022, c’est terminé, et sans perspective de prise du pouvoir politique, les contradictions idéologiques internes ont achevé le parti. Valérie Pécresse en a été l’incarnation : faisant entendre sa différence en 2017 avec le reste de son parti, elle avait précisément démarré sur le refus de l’hybridation avec l’identitarisme ; elle n’a pas su tenir ce cap, et a fait la course derrière Ciotti, Le Pen et Zemmour, donnant en plein dans la contradiction dont je parle – la sanction est sans appel.

Pour le PS, c’est pire encore. La clarification a été plus ancienne, car sans espoir de victoire en 2017, ils se sont écroulés sous le poids de leurs incohérences dès cette date. Leurs contradictions étaient par ailleurs plus lourdes encore, car si les Républicains étaient déchirés entre deux familles idéologiquement différentes et même difficilement réconciliables, ils faisaient au moins, une fois au pouvoir, la politique pour laquelle ils avaient été élus. Le PS, au contraire, souffrait de cette évidence que « gauche de responsabilité » était un oxymore : élus sur des programmes, sinon de gauche, du moins de réelle social-démocratie, ils menaient ensuite les mêmes politiques de droite que leurs prétendus adversaires – la sanction a été plus précoce, et elle est aujourd’hui plus forte.

Maintenant, tout ça permet de se compter. Les conservateurs et partisans du Système : Macron + Hidalgo + la quasi-totalité de Pécresse + une solide partie de Jadot = 36 à 38% des Français. Les radicaux identitaires : Le Pen + Zemmour + la quasi-totalité de Dupont-Aignan = 32 à 33% des Français. Les radicaux de gauche : Mélenchon + Roussel + Poutou + Arthaud = 25 à 26%. Quels sont les principaux enseignements à en tirer ?

1. Ceux qui veulent sortir du Système pèsent 57 à 59% de l’électorat, contre 36 à 38% qui trouvent qu’il faut y rester. Non seulement les défenseurs du Système sont en train de devenir minoritaires, mais la dynamique s’apparente à un écroulement : en 2007, les partisans du Système totalisaient plus de 75% des voix au premier tour ; en 2012, 65% ; en 2017, 50%.

2. Néanmoins, ceux qui veulent sortir du Système ne semblent pas en mesure de prendre le pouvoir, faute de s’entendre sur ce par quoi il faut le remplacer. Les partisans du Système peuvent bien être devenus moins nombreux que ceux qui veulent en sortir ; mais ils sont toujours plus nombreux que ceux qui veulent le remplacer par un système égalitaire et que ceux qui veulent le remplacer par un système identitaire, pris séparément. Chaque radicalisme déteste le Système, mais craint le radicalisme d’en face, ce qui assurait à peu près la victoire de Macron quel que soit son opposant (Le Pen peut gagner, mais elle a très peu de chances).

3. Enfin, il ne faut pas oublier qu’au sein des radicaux, les identitaires l’emportent de très loin sur la gauche. La non-accession de Mélenchon au second tour n’est en rien un hold-up démocratique ; c’est plutôt s’il était passé que c’en serait un ! Si on ne compte que les radicaux, c’est-à-dire les anti-Système, le bloc des identitaires dépasse celui de la gauche de 6 à 8 points de pourcentage ; et ce qu’on appelle classiquement « l’extrême-droite » dépasse l’ensemble de ce qu’on appelle classiquement « la gauche » (toute la gauche, radicale ou conservatrice) d’un point de pourcentage.

Avis à tous les amateurs de démocratie.

jeudi 6 janvier 2022

Les petits tyrans qui vous veulent du bien

Six mois depuis mon dernier billet. Six mois pendant lesquels le passe sanitaire s’est imposé dans le quotidien, et bien pire, dans les mentalités. Six mois que personne ne proteste, que Macron est en passe d’être réélu, ou remplacé par quelqu’un qui ne vaudra pas mieux du point de vue de la défense des libertés. Six mois que tout passe crème. Six mois que la logique se déroule, rouleau compresseur qu’on ne peut ni arrêter, ni ralentir. Ceux qui avaient des doutes sur le vaccin ont été des complotistes ; les vaccins ont des effets secondaires parfois graves, à tel point qu’on ne sait toujours pas si, à l’échelle individuelle, il est plus risqué pour un homme de 25 ans de se faire vacciner ou d’attraper la covid ? Pas grave, ce sont toujours des complotistes. Ceux qui affirmaient que le gouvernement ne s’arrêterait pas en chemin et mettrait en place des mesures toujours plus liberticides étaient aussi des complotistes. L’avenir leur a donné raison, l’exécutif impose tout ce qu’il avait promis de ne pas imposer ? Pas grave, ils sont toujours complotistes !

Six mois que je n’ai rien écrit sur ce blog, parce que j’ai de plus en plus l’impression que ça ne sert strictement à rien. C’est fatigant, d’être la voix qui crie dans le désert. Du coup, il est temps de tracer un petit bilan ; et puis, c’est la nouvelle année (l’heure est au bilan !). Quelles leçons tirer de la crise ?

La principale, c’est que l’attachement des gens à la liberté en général et particulièrement aux libertés fondamentales est encore bien plus fragile que je ne l’imaginais. Oh, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions : ceux qui me connaissent ou qui me lisent régulièrement savent que le profond mépris de la plèbe pour les droits fondamentaux est le socle de mon opposition au système démocratique – opposition bien confortée par la période actuelle, du coup. J’avais bien vu que beaucoup étaient prêts à sacrifier leur liberté sur l’autel d’une prétendue sécurité face à l’ennemi désigné du terrorisme fondamentaliste. J’avais bien vu que beaucoup (quoique moins) étaient prêts à sacrifier leur liberté (et surtout celle des autres) sur l’autel de la lutte contre les inégalités, les discriminations, les dominations anciennes. Mais justement, à chaque fois, j’avais vu des gens, et pas les gens, cracher sur la liberté au nom de la sécurité, de l’identité ou de l’égalité. Dans beaucoup de médias, surtout ceux où on pense encore un peu, on pouvait entendre des gens qui défendaient les caméras de surveillance dans tous les jardins, la censure de Carmen ou le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher ; mais à chaque fois, face à ces excités, d’autres, plus raisonnables, présentaient des arguments raisonnables en défense de la liberté.

Grâce à cela, je ne me sentais pas trop seul. Minoritaire, certes, et de plus en plus (je n’ignorais ni les sondages qui montrent que les 15-24 ans trouvent anormal de pouvoir critiquer la religion des autres, ni l’intrusion de plus en plus obscène de la vidéosurveillance) ; mais pas seul.

Ce qui me frappe, au contraire, dans la crise sanitaire, c’est ma solitude. L’immense majorité des médias, et plus encore des individus (ceux que je connais aussi bien que les grandes figures que j’écoute un peu régulièrement) ont un discours quasiment unanime. On n’entend plus qu’une voix ; argument qui m’a récemment été présenté par un partisan du passe sanitaire comme étant la preuve que j’avais tort, alors que rien que ça devrait mettre la puce à l’oreille de n’importe qui avec un peu d’esprit critique ! Les très rares opposants au passe sanitaire qu’on peut entendre sont soigneusement sélectionnés pour tenir les discours les plus débiles possibles, histoire que le bon peuple comprenne bien où sont le Bien et la Vérité.

Il y a donc, apparemment, une quasi-unanimité sur le sujet. Survolant un article du Monde ce matin (je sais, je sais, il m’arrive encore de parcourir ce qui est passé du statut de journal de référence à celui de Pravda centriste au service du gouvernement), je lisais que 70% des Français considèrent comme plus important de défendre la santé que la liberté, et que 90% approuvent la politique sanitaire de l’exécutif. Je ne sais ni d’où ils tirent ces chiffres, ni s’ils sont fiables, mais ils ne sont certainement pas invraisemblables, tant les gens semblent prêts à accepter tout et n’importe quoi. On pense aux Hommes protégés, de Robert Merle, roman d’anticipation dans lequel une maladie mortelle frappe exclusivement les hommes en âge de procréer. Seule protection : la castration, très rapidement acceptée par toute une partie des concernés, qui se mettent à arborer fièrement le « A » de « ablationniste ».

C’est d’autant plus terrible qu’une fois que le premier pas a été fait, il est bien difficile de ne pas dérouler toute la pelote. Hier, beaucoup parmi ma famille et mes amis trouvaient parfaitement normal d’instaurer des discriminations contre les non-vaccinés. « Ce sont des irresponsables », « s’ils ne veulent pas prendre de risques pour les autres, normal qu’ils en payent le prix », « ils sont potentiellement dangereux pour les autres, ils n’ont pas à entrer dans un cinéma, après tout on peut très bien vivre sans cinéma », et toute la litanie des propos nauséabonds du même tonneau. Aujourd’hui, où en est-on ? Des médecins proposent crânement, dans les colonnes du même torchon, de ne plus réanimer les non-vaccinés sauf s’ils l’ont explicitement demandé auparavant ; médecins et hommes politiques font la tournée des plateaux télé en expliquant que les soins liés à la covid ne devraient plus être remboursés pour les non-vaccinés, que le président de la République assume de vouloir « emmerder » (un de ses conseillers, plus tôt, assumait la stratégie de leur « pourrir la vie ») puisque après tout, « un irresponsable n’est plus un citoyen ».

« Un irresponsable n’est plus un citoyen. »

Il faut prendre le temps de mesurer la portée du propos, son ignominie, sa violence assumée, tout particulièrement dans la bouche de celui qui est censé être le président de tous les Français.

Mais comment ceux qui, hier, se disaient d’accord pour priver certains citoyens du droit d’accès à la culture, au théâtre et au cinéma, pourraient-ils renier cette phrase abjecte ? La logique est la même, elle est seulement poussée plus à fond, assumée davantage ; et les mêmes finiront peut-être par trouver normal que, comme en Chine, on soude la porte des familles confinées qui ont osé sortir de chez elles, ou qu’on refuse à une femme sur le point d’accoucher l’entrée à l’hôpital car son test PCR est périmé depuis quatre heures…

Ce qui est sinistre, c’est que cette logique est à l’œuvre depuis longtemps chez beaucoup. Un médecin me disait, bien avant la pandémie, qu’il était pour que ne rembourse qu’une seule fois à un fumeur le traitement de son cancer du poumon ; si, guéri, il se remettait à fumer, il estimait que la société n’avait pas à payer pour le soigner à nouveau. C’est évidemment ignorer complètement d’une part ce que sont les droits fondamentaux, qui sont par définition inconditionnels (la société pas ne soigne pas ses membres parce qu’ils sont responsables, elle les soigne, point final), et d’autre part la condition humaine dans son ensemble (car c’est faire fi des poids, voire des déterminismes, qui pèsent sur les choix humains) ; mais ce genre d’idées se répand dangereusement. Faudra-t-il demain ne pas rembourser les traitements cardiaques de ceux qui auront mangé trop gras ? Vérifier que quelqu’un avait bien mis une écharpe en hiver avant de lui rembourser le traitement de son angine[1] ? Les mêmes seraient-ils d’accord pour exclure de l’école les élèves qui, au bout de trois ans, ont fait preuve de leur incapacité à se mettre au travail ?

Même les réactions de certains opposants à Macron sont révélatrices. Ainsi, Éric Zemmour, interrogé sur cette phrase, estime que le président veut mettre la question de la crise sanitaire au centre de la présidentielle parce qu’il se sait soutenu par l’opinion, et exhorte ses soutiens à marteler le grand remplacement à la place. Pas un mot pour, précisément, critiquer la gestion catastrophique de la crise par l’exécutif ! Il y aurait un boulevard à emprunter pour retourner ce piège politique de Macron contre lui-même, et Zemmour n’y met pas un pied.

Ce sont cet oubli, cette méconnaissance, cette incompréhension complète des droits fondamentaux qui ont permis, depuis le début de la pandémie, aux mesures les plus liberticides d’être appliquées. Ce qui est affligeant, c’est l’efficacité de la propagande, y compris sur des esprits éclairés, éduqués, critiques. Il y a de quoi pleurer quand on voit des professeurs de philosophie ayant toujours voté à gauche et défendu les droits de l’homme accepter sans broncher l’assignation à résidence d’un dixième de la population française au motif de son statut vaccinal.

Ces mesures liberticides sont donc populaires ; et elles le sont d’autant plus qu’elles flattent les penchants de contrôle et de domination de toute une partie d’esprits pervers et tordus. J’avais déjà remarqué la jouissance de certains, agents de sécurité par exemple, à faire entrer les uns et pas les autres dans un magasin au motif que le quota était atteint, ou à vous faire remettre votre masque sur votre nez. Aujourd’hui, j’ai rencontré une dame encore plus avide de faire obéir les autres et de vivre dans une société de bons petits soldats, puisqu’elle voulait absolument que je misse le masque du côté bleu (ou blanc, j’ai oublié, mais à elle ça lui semblait visiblement très important). C’était essentiel, disait-elle, pour que je sois « bien protégé ». Je ne pense pas qu’objectivement le masque vous protège mieux d’un côté que de l’autre, et je crois surtout qu’elle aurait été bien en peine de me le démontrer, mais elle y tenait, et était manifestement très embêtée par mon refus et ma claire insouciance de la couleur dont on voyait mon masque.

De la même manière, je vois des gens se réjouir de l’interdiction de manger et de boire dans les transports en commun, y compris longue distance, ce qui va faire que des enfants n’auront plus le droit de prendre un peu d’eau dans un Paris-Toulouse de plus de cinq heures en train, au motif que « c’était le prétexte qu’avaient trouvé les anti-masque pour ne pas le mettre » ; et je me dis qu’il faut vraiment avoir accumulé pas mal de frustrations et de rancœurs dans sa vie pour avoir, des mois durant, rongé son frein et ragé intérieurement en voyant tous ces salauds manger et boire un peu tranquillement, pour finir par exulter quand on leur en retire le droit.

Il n’y a que la psychiatrie pour expliquer cela, bien sûr : à l’évidence, tout un tas de gens à l’existence sans doute très triste, très étriquée et à vrai dire assez merdique éprouve une véritable jouissance à exister enfin à travers la loi qu’ils font appliquer. Lacan avait d’ailleurs un terme pour ce genre de personnages ; il les appelait des « jouit-la-loi ».

Je ne vous cache pas que face à cette moutonnerie généralisée, mon désir immédiat est de me retirer du monde et de ne plus bouger. C’est d’ailleurs une des raisons de mon silence sur ce blog : sur ce sujet essentiel, j’ai l’impression que le débat est vain, que ceux qui ont été matraqués (et convaincus) par la propagande sont irrécupérables, qu’ils ont été rendus réellement stupides (au sens étymologique d’être étourdi, immobilisé, engourdi par un coup) et que la discussion ne peut plus mener à rien.

Alors d’accord, si je réécris après six mois, c’est que j’ai encore un peu d’espoir. Mais ne vous y fiez pas trop.
 


[1] En 1963, le roman 37° centigrades imaginait précisément une dictature sanitaire dans laquelle la couverture médicale était conditionnée à un contrôle permanent des individus par l’État. Comme quoi ce qui était dystopie il y a 60 ans est proposé très sérieusement par des intellectuels, des politiciens, des médecins. Ça aussi, ça devrait donner à réfléchir à ceux qui n’ont pas jeté leur cerveau.