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vendredi 22 novembre 2019

Bon anniversaire aux Gilets jaunes

Dieu sait que je n’ai jamais été un grand allié des Gilets jaunes. J’avais écrit un premier article, au tout début du mouvement, pour dire tout le mal que j’en pensais. Un mois plus tard, j’avais apporté quelques nuances, mais qui n’altéraient pas le fond de mon hostilité.

De ce point de vue, d’ailleurs, rien n’a vraiment changé. J’avais dit dès le départ que ce mouvement tombait à un moment où le rapport de forces était favorable au gouvernement, qu’il ne pouvait pas le faire reculer, ni a fortiori le détruire. Les soi, les violences contre des biens matériels, des vitrines et des distributeurs automatiques ne me gênent pas – celles contre des œuvres d’art, des statues et des monuments historiques si, en revanche – ; mais j’avais prévu dès le départ que le pouvoir en profiterait pour serrer les vis. La suite m’a donné raison : la seule fois où les manifestants ont cassé la porte d’un ministère, ils n’ont rien su en tirer, alors que ça a été le seul moment du mouvement qui aurait pu déboucher sur quelque chose ; et à côté de ça, on s’est retrouvé avec des capacités accrues pour l’administration d’enfermer les gens ou de leur interdire de manifester sans passer par la justice.

De même, sur le fond des revendications, je n’ai pas changé d’avis avec le lever et le coucher de quelques soleils. Le Référendum d’Initiative Citoyenne me semble toujours la même bêtise pour toujours les mêmes raisons – et ne parlons même pas de la revendication initiale d’une essence à bas prix.

Et pourtant, chaque mois qui passe depuis un an, je me sens plus proche des Gilets jaunes, pas dans ma tête, mais dans mon cœur. Il y a d’abord eu le mouvement des « Foulards rouges », qui prétendait s’opposer aux dérives des Gilets jaunes, et qui m’a fait dire que si je n’étais pas du côté des seconds, j’étais encore bien moins de celui des premiers : en fait, les Foulards rouges m’ont donné une vraie sympathie pour les Gilets jaunes. Et depuis, le gouvernement semble s’acharner à vouloir faire de même.

Je ne les rejoindrai pas sur les ronds-points, mais je vois de moins en moins des gens qui revendiquent des trucs idiots avec des méthodes contre-productives ; à présent, je vois des pauvres gens qu’on empêche de manifester par des lois et des méthodes répressives qui suent de plus en plus la marche vers le totalitarisme (un autre truc que j’annonce depuis très longtemps, et qui se confirme, décidément). Sans parler d’une arrogance bien déplacée de la part des élites économiques et politiques qui nous gouvernent et qui se montrent incapable d’affronter la Crise que nous traversons, ou même de la comprendre, arrogance qui me porte sur les nerfs.

Bref, ce que propose le peuple, ça craint. Mais ce que font les élites, ça pue. On est mal barrés.

dimanche 28 janvier 2018

La bataille de Dunkerque (et des blackfaces)

Louis-Georges Tin est une personnalité qu’au fond j’aime bien, pour laquelle j’ai de l’estime, et ça me peine d’écrire contre lui pour la seconde fois en six mois. Mais là, malgré toute mon affection, je trouve qu’il déraille un peu. Et le problème, c’est qu’il est loin d’être seul dans son cas.

Qu’est-ce qui me chagrine ? Deux affaires de « blackface » en quelques mois. La première vient d’Antoine Griezmann. On ne le présente plus, mais histoire qu’on soit bien sûr, oui, ce footballeur est blanc. La preuve :


(Ok, ok, j’avoue, cette photo n’est pas là pour prouver qu’il est blanc, c’est juste parce que je le trouve beau.) Or, en décembre dernier, il a publié sur les réseaux sociaux une photo de lui déguisé en basketteur noir des Harlem Globetrotters. Cette photo, la voici :


Griezmann a été clair : admirateur des Harlem Globetrotters, il considère cette photo comme un hommage. A priori, rien donc de raciste là-dedans. Pourtant, les médias et les réseaux sociaux s’enflamment : ouhlàlà, c’est raciste ! Se déguiser en personne noire quand on est blanc, c’est raciste, ça ne se fait pas. Ben oui, c’est un blackface, et un blackface, c’est raciste, tout le monde sait ça (« It is known »).

Bon, à Dunkerque, apparemment, ils sont pas au courant, en revanche, puisqu’une soirée intitulée « La nuit des noirs » (dont, on s’en doute à l’affiche, le blackface est précisément le principe) est justement organisée dans le cadre du carnaval de la ville.


Là encore, tempête dans les médias, les réseaux sociaux et une tasse de thé, et bien sûr (car nous vivons une époque où tout se règle de plus en plus par l’interdiction et le tribunal), exigence que la soirée ne se fasse pas (c’est là qu’on retrouve Louis-Georges Tin, qui nous explique que Dunkerque a bien profité de la traite négrière, ne fait rien pour sa mémoire, mais fait beaucoup pour se moquer des Noirs).

Dans les deux cas, ceux qu’on envoie au banc des accusés du vaste tribunal médiatique sont bien gênés. Au lieu d’assumer, ils se planquent. Griezmann a tenté d’expliquer qu’il s’agissait d’un hommage, mais devant la tempête, il a fini par présenter ses excuses et retirer la photo honnie. Les organisateurs du carnaval de Dunkerque refusent de répondre aux journalistes, et il n’est même pas certain que ladite soirée se fera.

Pour moi, tout ça, c’est tellement bête que quand j’en entends parler, ma – comment dirais-je ? – ma déconcertante beauté est voilée par une expression d’horreur teintée de doute et d’incrédulité – quelque chose comme ceci :


(Qu’est-ce que je mets comme images, moi, aujourd’hui !) Et je me dis : gné ? Quand on est blanc, on ne peut pas se déguiser en noir ? Est-ce que quelqu’un a un cerveau dans la salle ?

Mais comme je me doute que ça ne va pas suffire pour convaincre la Sainte-et-Moderne Inquisition que je ne suis pas un affreux raciste (à force, je sens que je vais pouvoir me comparer à « Ma vie de réac », moi), développons.

Quel est l’argument posé par les adversaires du blackface pour dire que ce serait en soi, quelles que soient les intentions de son auteur, un geste raciste ? Son histoire. Car le terme « blackface » désigne, stricto sensu, un genre théâtral américain dans lequel l’acteur, maquillé et déguisé en Noir, incarnait une caricature stéréotypée du Noir (merci Wikipédia). La même fiche Wiki précise qu’à la suite du mouvement afro-américain des droits civiques, les blackfaces ont disparu dans les années 1960.

Personnellement, ça ne me désole pas. Ça ne devait pas être le sommet de la création humoristique ou dramaturgique américaine, et ça véhiculait certainement une bonne dose de racisme (je n’ai pas dit que je serais pour leur interdiction, j’ai dit que je ne me désolais pas de leur disparition).

En revanche, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois pas le rapport avec ce qui est fait au carnaval de Dunkerque ou dans les soirées de Griezmann. Pas du tout. Quel est le point commun ? Dans les deux cas, une personne blanche est déguisée en personne noire. Et après ? Ce qui faisait le caractère raciste des spectacles de blackface américains, ce n’était pas le fait qu’un blanc se déguisât en noir, c’était le fait qu’il se moquât de certaines caractéristiques réelles ou imaginaires des noirs. En soi, se déguiser en noir n’a rien de raciste, tout simplement parce que se déguiser en quelqu’un ou quelque chose n’a rien d’irrespectueux.

Car si se déguiser en noir quand on ne l’est pas, c’est manquer de respect aux noirs, alors logiquement, il en va de même quand on se déguise en prêtre, en femme, en schtroumpf ou en flic alors qu’on ne l’est pas. Qui pourrait défendre ça ? Si un non-prof se déguise en prof, y compris en jouant sur les clichés concernant les profs ou en dressant une caricature de prof, dois-je me sentir offensé ? Le principe de se déguiser, c’est qu’on se déguise en ce qu’on n’est pas à la base, bordel !

C’est d’autant plus vrai dans le cas du carnaval de Dunkerque. Parce que c’est bien joli de nous faire des leçons d’histoire sur les blackfaces, mais il faudrait aussi se documenter un peu sur celle du carnaval. Le carnaval, c’est la fête de la déconne, du renversement de l’ordre établi et des valeurs morales qu’il impose le reste de l’année. C’est la fête du travestissement, l’exaltation de la folie.

Every man’s a king and every king’s a clown;
Once again it’s topsy turvy day!
It’s the day the devil in us gets released,
It's the day we mock the prig and shock the priest,
Everything is topsy turvy at the feast of fools!

Si le carnaval doit s’imposer de respecter la morale et les bons sentiments, il n’y a plus de carnaval.

Évidemment, on pourra me dire que tout cela reste très anecdotique, et qu’après tout la lutte pour la fin des discriminations et des inégalités vaut quelques sacrifices. L’éternelle histoire de l’omelette qu’on ne fait pas sans casser des œufs. Il me semble, au contraire, que tout un tas d’affaires vont dans le même sens. Il y a eu les caricatures de Mahomet et les dérives du mouvement « Balance ton porc ». Il y a, périodiquement, les demandes d’interdire Tintin au Congo. En ce moment, des metteurs en scène ou des directeurs d’opéra changent la fin de Carmen pour qu’elle ne meure pas sous les coups de son compagnon. Devant le tollé médiatique, Gallimard a renoncé à la réédition de pamphlets antisémites de Céline. Va-t-on devoir réécrire les Astérix pour supprimer le pirate noir qui avale les « r » ? Non mais je dis ça parce qu’il est cliché, lui aussi, hein ! Il a des grosses lèvres et tout. Ça vous choque pas, vous ?

Tout le monde n’est pas d’accord, Dieu merci. Catherine et Liliane ont fait un sketch qui est sans doute une des meilleures réponses possibles à tout ce délire.


N’empêche que toutes ces histoires dessinent un tableau assez sombre de la société que nous sommes en train de construire. Une société où personne n’accepte d’être heurté, choqué ou secoué de quelque façon que ce soit. Où la réponse immédiate à ce qui nous choque est la demande d’interdiction, menace de procès à la clef en cas de refus d’obtempérer. Une société procédurière. Mais aussi une société fade, aseptisée et qui prendrait sans cesse tout au tragique, ou au moins au sérieux, et où donc tout le monde marcherait sur des œufs en permanence.


On va s’y faire chier, je vous dis, quelque chose de bien.

samedi 4 octobre 2014

Les paternalistes parlent aux martyrs

Ma réponse à Ficus étant restée en place assez longtemps pour que tous ceux qui étaient intéressés la lisent, comme prévue, je la retire du blog. Non pas que j’en renie la moindre partie : étant donnée la violence de l’attaque contre mon précédent article, je n’estime pas déplacé d’avoir fait preuve moi aussi d’une certain agressivité. Mais ce genre de chose n’a pas vocation à rester en ligne ad vitam ; et malgré une réponse à ma réponse, j’ai franchement mieux à faire que de poursuivre une polémique complètement stérile.

Ceux que le débat pourrait intéresser peuvent me demander mon texte, je le leur enverrai en privé.

samedi 7 décembre 2013

Des vertus du retrait


Plus d’un mois sans écrire sur ce blog. Ça vous a paru long, pas vrai ? Moi aussi. En plus, j’avais des sujets, des choses à dire. Tous les deux jours, je voyais passer quelque chose qui me faisait me dire : « ah, faut que j’écrive là-dessus ! » ; ce que je ne faisais pas.

Si ça peut vous rassurer, il y a beaucoup de choses que je ne faisais plus trop, ce dernier mois. De la même manière que je gardais ouvertes des dizaines de fenêtres ouvertes sur mon navigateur internet, pour me faire penser à écrire sur tel ou tel sujet, je rangeais des dizaines de mails dans un petit dossier « urgent ». À la fin, j’aurais pu en rajouter d’autres : « très urgent », « très très urgent », « trop tard »… Ça ne s’arrêtait pas là, et les élèves d’une de mes classes pourraient témoigner qu’ils ont attendu longtemps certain paquet de copies.

Mais pourquoi, pourquoi, me direz-vous ? Pourquoi nous avoir ainsi fait languir ? C’est compliqué, comme on dit. Un combat syndical, d’abord. Je vous la fais courte, mais le gouvernement a trahi en octobre toutes les promesses qu’il avait faites aux fonctionnaires de Mayotte en juin (oh ! quoi ! le gouvernement a trahi ses promesses ! pas croyable !). D’où colère, grève, blocage des établissements scolaires, coups de gueule, coups de sang, coups de poings, AG, re-blocage, manifs, défonçage de cordons de gendarmes mobiles, brûlage de pneus, toussa-toussa. Et grosse fatigue (eh oui, une vraie grève, ça fatigue, figurez-vous). Et puis déprime, en fin de compte : déprime de voir le gouvernement mentir comme autant d’arracheurs de dents, justifiant la chansonnette (« tout le monde ment, tout le monde ment, le gouvernement ment énormément… ») ; et déprime de voir que tant de profs étaient des petites bites, molles comme du beurre (ou des sociaux-traîtres, au choix).

Tout ça ne me donnait pas envie d’agir plus. Et donc, je n’ai pas écrit, et j’ai négligé d’autres devoirs bien plus importants que ce blog (et je ne parle pas de mes copies, pour ceux qui auraient des doutes).

Mais ça m’a permis d’apprendre deux ou trois choses. Sans même parler de ce que j’ai pu apprendre au plan personnel, je me suis aperçu de deux ou trois choses. Par exemple, alors même que j’ai été trop silencieux, mes lecteurs ne m’ont pas complètement abandonné : même pendant le temps où je faisais la gueule, des gens venaient me lire. C’est gentil, merci à eux. Et aussi deux ou trois choses un peu plus rigolotes. Ainsi, le dernier mois, une grosse minorité des lecteurs de mon blog sont arrivés dessus depuis… un site de rencontre. Et le mot-clef de recherche Google qui m’a amené le plus de monde est « arabes nus en érection ». Les voies du Seigneur sont impénétrables. Ou alors, il va vraiment falloir que je dise un mot à mon directeur de la communication.

Bref, me revoilou un peu. Un peu, car j’ai encore pas mal de choses à préparer : les vacances, puisque c’est bien connu, quand un prof n’est pas en grève, eh bien c’est qu’il est en vacances. Et blagues à part, j’ai vraiment des choses à faire, urgentes et importantes ; mais j’essaierai quand même de reprendre un rythme ici aussi. Inch’Allah, comme on dit ici. Eru valuva, comme on dit chez moi.

dimanche 11 novembre 2012

Merci à nos grands-parents

Mon enfance fut un moment plus qu’heureux : enchanteur. Bien sûr, je dois cela à beaucoup de gens : mes parents, ma famille, mes amis aussi, même si, avant l’adolescence, je n’en avais pas beaucoup. Mais parmi toutes ces personnes, je fais une place particulière à mes grands-parents. Mes vacances avec eux sont parmi les souvenirs les plus forts et les plus agréables que j’ai de cette période que, par ailleurs, je n’hésite pas à qualifier de « bénie ».

On pourrait se dire que c’est plutôt normal, et que les grands-parents prennent en général autant de plaisir à accueillir leurs petits-enfants que ces derniers à être accueillis chez eux ; et que, devenus vieux, lesdits petits-enfants rendront ce qu’ils ont reçu en agissant de même avec leur propre descendance.

Sans doute. Mais il me semble que si nous étions vraiment solidaires, si nous voulions aller au bout de notre amour, nous devrions rendre à nos grands-parents l’amour qu’ils nous ont donné dans notre enfance en leur manifestant le même amour dans leur vieillesse. Comme nous avions besoin d’eux, ils ont besoin de nous alors.

Mais notre monde ne le permet pas beaucoup. Quand on habite loin d’eux, comment les aider vraiment ? Comment soulager leurs souffrances, parfois leur solitude ? Appeler, écrire, rendre visite quand c’est possible, c’est-à-dire de loin en loin, c’est déjà quelque chose, mais cela me semble si peu en regard de ce qu’il faudrait faire, et de ce qu’ils ont fait pour nous. Pour moi en tout cas.

Bien sûr, voyager, voir le monde, s’ouvrir à de nouveaux horizons comporte des plaisirs et des avantages évidents. Mais il est triste que cela se fasse au détriment des relations familiales qui pouvaient exister lorsque les membres d’une même famille vivaient tous plus ou moins au même endroit. Je crains qu’il n’y ait rien à faire, car je ne milite pas pour un retour à un passé idéalisé ; mais ça n’empêche : c’est triste.

D’autant plus qu’il est rapidement trop tard. Je sais bien que la mort des personnes plus âgées que nous est dans l’ordre des choses. Nous devons tous nous préparer à vivre sans nos grands-parents, puis sans nos parents. Mais moi, cette seule idée me terrifie. La perspective de perdre un seul de mes grands-parents me paralyse d’horreur et, par avance, de regret.

Beaucoup de grands auteurs ont écrit là-dessus. Plus sur la mort des parents que des grands-parents, il me semble. Peut-être parce que pendant longtemps, les gens ne vivaient pas assez vieux pour qu’il soit possible de connaître vraiment ses grands-parents. Peut-être aussi parce que la mort de ses parents est une douleur encore bien plus intense, même si pour moi elle est encore trop lointaine (je l’espère, en tout cas) pour que je puisse vraiment me la représenter ou en souffrir par avance.

Ainsi, dans Fort comme la mort, Maupassant fait dire à Anne de Guilleroy, qui vient de perdre sa mère :

« Il me semble que je suis seule sur la terre. On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme de vivre ; et on ne s’aperçoit de toute la profondeur des racines de cet amour qu’au moment de la séparation dernière. […] Et puis, et puis, ce n’est pas seulement notre mère qu’on a perdue, c’est toute notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle autant qu’à nous. Seule elle la connaissait comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et chères qui sont, qui étaient, les douces premières émotions de notre cœur. À elle seule je pouvais dire encore : « Te rappelles-tu, mère, le jour où ? … Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que grand-maman m’avait donnée ? » Nous marmottions toutes les deux un long et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que personne sur la terre ne sait plus, que moi. C’est donc une partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure. J’ai perdu le pauvre cœur où la petite fille que je fus vivait encore tout entière. Maintenant personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et ses mines. […] Que tout cela est triste, dur, cruel ! On n’y songe jamais, pourtant ; on ne regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu’un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. »

Et Albert Cohen, dans Le livre de ma mère :

« Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère. Soyez doux chaque jour avec votre mère. Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère. Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c’est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil. Ces paroles que je vous adresse, fils des mères encore vivantes, sont les seules condoléances qu’à moi-même je puisse m’offrir. Pendant qu’il est temps, fils, pendant qu’elle est encore là. Hâtez-vous, car bientôt l’immobilité sera sur sa face imperceptiblement souriante virginalement. Mais je vous connais, et rien ne vous ôtera à votre folle indifférence aussi longtemps que vos mères seront vivantes. Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leur mère, les fous si tôt punis. »

Aimons nos mères, et aimons aussi nos grands-mères, nous, les fous si tôt punis.

jeudi 4 octobre 2012

(Petit) coup de blues

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais sur ce blog, je ne parle jamais de moi. Ou presque ; jamais directement ou jamais très longuement en tout cas. Pour ceux qui me connaissent, ça doit sembler bizarre ; moi-même, ça m’étonne. Qu’un type aussi orgueilleux, mégalomane et arrogant que moi, qu’un mec qui passe sa vie à s’observer lui-même et à s’analyser dans les moindres détails, puisse écrire autant sans jamais éprouver le besoin de raconter sa vie ou d’étaler ses états d’âme, ça a quelque chose de surprenant, d’inquiétant presque ; un peu comme quand le rigolo d’un groupe, le comique de service, celui qui ne dit jamais que des trucs légers et sans conséquences, se met tout à trac à débiter d’un ton sérieux quelque chose de profond. Ça prouve bien à quel point la politique, au sens large du terme, et plus particulièrement le Projet que j’anime, sont pour moi un Feu intérieur, une passion et ma raison d’être.

Et là, en faisant la mise à jour du Port de notre beau site (ses pages de liens, pour ceux qui ne le visitent pas assez souvent), c’est-à-dire en trainant des heures devant mon écran plutôt que d’avancer dans la rédaction de mon prochain livre qui sauvera le monde, je tombe sur des blogs qui me plaisent et me font rire mais qui, en même temps, me foutent un peu le cafard. Parce qu’ils ont une attitude qui est une pente assez naturelle chez moi, et qui est considérée généralement comme assez cool, voire sexy, mais à laquelle j’évite de trop m’adonner en public (ce qui fait que je ne passe pas pour un type sexy, à mon grand désespoir) : l’attitude décontractée du mec-qui-préfère-en-rire, du jeune-qui-a-la-vie-devant-lui-et-qui-est-au-dessus-de-tout-ça, du gars-qui-ne-se-prend-pas-au-sérieux, du type conscient de l’injustice des privilèges dont il jouit mais qui a décidé d’en jouir quand même sans trop de scrupules ni de complexes, et qui regarde les hommes avec ce mélange de mépris et d’amour, de hauteur et de compassion qui les (et me) caractérise.

Le premier s’appelle Fight Club. Il est principalement animé par Guillaume et Romain. Déjà, on sent les types de goût, ceux qui ont un peu de culture cinématographique (le blog le confirme). Sous-titré « Le blog du courant anarcho-droitier ». On sent aussi des types qui ont de l’humour, mon humour, potache et décalé, légèrement agressif, vite franchement peau-de-vache même. On imagine deux garçons jeunes et beaux, donc forcément un peu fiers et un peu chiants, mais sympas, entrés au NPA puis passés au Front de Gauche qui, en tant que membres probables de la Gauche Anticapitaliste, font ce qu’ils peuvent pour justifier le vieil adage (« Un trotskyste, un théoricien ; deux trotskystes, un parti ; trois trotskystes, une scission »), mais qui, dans le fond, déplorent cet état de choses. Ils réalisent l’état lamentable du courant de pensée auquel ils se rattachent, mais n’ont pas d’autre solution à proposer que leur critique acerbe, féroce, dont ils espèrent qu’elle contribuera à une prise de conscience salutaire.

Le second s’appelle Trimtab. Il est rédigé par Guillaume Natas. Il me fait penser à Nicolas Bedos quand il faisait sa Semaine mythomane : même méchanceté jubilatoire, même mépris à moitié simulé pour la plèbe, même manière de se vanter de sa beauté, de son look, de son goût, mais d’une manière si bien faite qu’on ne peut qu’aimer cette arrogance qui fait semblant d’être feinte. Les catégories du blog sont à elles seules tout un programme : « aisance en médisance », « chroniques égocentriques », « critiques dithyrambiques »… On sent le type qui, quand il va à l’opéra, profite autant du spectacle que du sentiment de faire partie d’une élite. Je ne lui jette pas la pierre, c’est un peu moche mais c’est si bon.

Quel rapport entre ce Guillaume Natas et nos deux militants de la gauche radicale ? Il est probable que ni l’un ni les autres n’aimeraient le rapprochement. Mais ils partagent l’aisance rhétorique, la plume acerbe, le recul critique. Et puis ils ont tous le souci du monde qui les entoure. Évidemment, ça se sent plus chez les militants pas tout à fait découragés que chez Natas ou Bedos ; mais pour qui sait entendre, on se rend bien compte que même les seconds souffrent de l’injustice, de la cruauté de nos sociétés. Simplement, eux sont bien plus découragés et, du coup, profitent plus de ce qu’ils ont qu’ils ne se battent pour le faire partager.

En les lisant, j’en viens parfois à me demander ce que je fais là. Bien sûr, on ne peut pas dire que je ne profite pas de la vie. Je fais partie des privilégiés parmi les privilégiés sur cette planète, et je m’en fourre jusque-là, comme dirait Gondremarck. Mais qu’est-ce qui fait que j’enfourne du charbon dans la salle des machines de mon petit bateau, en essayant coûte que coûte de le faire avancer, plutôt que d’être comme Romain et Guillaume qui, de leur propre aveu, sont sur le pont du Titanic Anticapitaliste à siroter des cocktails en regardant s’affairer matelots et machinistes ? Qu’est-ce qui fait que j’essaye absolument d’écrire des textes théoriques sérieux et que personne ne lit vraiment plutôt que, comme Guillaume Natas ou Nicolas Bedos, de raconter de manière drôle et cruelle le plaisir qu’il y a à être ce que je suis, en dévoilant au passage, comme en négatif, le malaise qui se mêle toujours à cette indéniable jouissance ? Qu’est-ce qui fait que je continue à faire avancer vaille que vaille un Projet qui a à peine plus de chances d’aboutir vraiment que Loana de gagner un prix Nobel pour ses travaux de physique nucléaire, mais dont je pense sincèrement qu’il est la seule petite chance de nous éviter une vie vraiment pourrie dans le chaos à venir ?

Péguy, dans Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, écrivait : « La foi, ça ne m’étonne pas. Ça n’est pas étonnant. […] J’éclate tellement dans ma création. Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles. La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. Ça n’est pas étonnant. Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres. Comment n’auraient-ils point charité de leurs frères. Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche, le pain de chaque jour, pour le donner à de malheureux enfants qui passent. […] Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne. Moi-même. Ça c’est étonnant. Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux. Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin. Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce. Et j’en suis étonné moi-même. […] Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. […] La foi va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder. […] La charité va malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l’envers, se mettre à l’envers. […] Mais l’espérance ne va pas de soi. L’espérance ne va pas toute seule. […] C’est la foi qui est facile et de ne pas croire qui serait impossible. C’est la charité qui est facile et de ne pas aimer qui serait impossible. Mais c’est d’espérer qui est difficile. […] Et le facile et la pente est de désespérer et c’est la grande tentation. »