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lundi 18 avril 2022

Deux conseils aux écolos suite à la présidentielle - N°2 : repensons le fond

Il y a deux catégories de démocrates. Les premiers m’amusent. Ils n’en démordent pas, la démocratie est le meilleur système possible, et pourtant le résultat des élections ne leur convient pas. Ils accusent alors les médias, les politiques, le Système, qui tous conspirent pour faire mal voter le peuple. Eh ! sans doute. Mais si les chiffres d’audience de CNews et BFM suffisent à faire passer Le Pen et Macron avant Mélenchon, est-ce vraiment un si bon système ? Ils en appellent à l’éducation des masses, pour les libérer de ces aliénations. D’accord encore ! Mais comme ça ne va pas se faire du jour au lendemain, en attendant, ne peut-on vraiment pas imaginer mieux ?

Les autres forcent mon respect. Je ne les comprends pas vraiment, mais je les admire : ce sont ceux qui, cohérents jusqu’au bout avec leurs idées, en acceptent les conséquences, même tragiques, même quand elles les dérangent. Je n’en ai pas rencontré beaucoup. Au tout début de ma carrière de professeur, une de mes collègues, fermement de gauche, trouvait normal que nous ayons Sarkozy comme président ; elle reconnaissait qu’un homme comme Mitterrand aurait été complètement inaudible à l’époque où nous parlions, et que Sarkozy représentait mieux les idées majoritaires que les candidats pour lesquels elle pouvait, elle, voter. Elle n’avait pas donc pas d’amertume, et jugeait que les choses étaient comme elles devaient être.

De manière similaire, après le premier tour de l’élection présidentielle, François Gemenne, ancien conseiller de Benoît Hamon, directeur du conseil scientifique de Yannick Jadot, co-auteur du sixième rapport du GIEC, bref un homme qui, s’il n’est à l’évidence pas un révolutionnaire, est peu suspect de méconnaître la gravité de la crise écologique, faisait sur Twitter des commentaires stupéfiants. Pour lui, « trois Français sur quatre [ayant] […] voté pour un programme incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris […], il est normal de s’interroger sur la légitimité démocratique de cet Accord. […] Peut-on vraiment reprocher aux gouvernements de ne pas en faire assez pour le climat alors qu’ils n’ont aucun mandat pour cela ? […] Ce n’est pas spécifique à la France : dans tous les pays industrialisés, les électeurs ne souhaitent pas donner la priorité au climat, c’est tout. C’est un choix de civilisation. Ce choix me désespère, mais c’est la démocratie. »

Voilà. C’est aux antipodes de ma manière de voir les choses, mais je reconnais qu’il y a quelque chose d’admirable dans cette défense envers et contre tout – contre la vie, contre la planète, contre la survie de l’humanité dans des conditions dignes ­– de l’avis majoritaire. Voir que la majorité nous envoie dans le gouffre, et continuer à vouloir le suivre, je ne comprends pas, mais ça ne manque pas de grandeur, de panache, et – paradoxalement – d’humilité. Bref, c’est beau. François Gemenne n’est pas le seul à penser ainsi : il y a des années, j’avais déjà été sidéré par une double page du journal La Décroissance qui titrait : « Sauver la terre, oui, mais d’abord la démocratie ! »

C’est beau, mais entendons-nous bien, ce n’est pas mon choix. Je suis entièrement d’accord avec le sous-entendu de son propos, même s’il ne l’assume jamais sous cette forme : la lutte contre la crise écologique est incompatible avec la démocratie. Je l’ai compris il y a longtemps – 30 ans, à peu près ­– ; seulement, j’en ai tiré la conclusion inverse : il faut renoncer à la démocratie.

Ce choix fondamental – la défense de la démocratie ou la défense de la planète – se pose à chaque écologiste, avec un peu plus d’acuité à chaque élection. Les données scientifiques sont claires depuis 50 ans ; il y a un demi-siècle qu’on sait ce qu’il faut faire. Plus encore : on le sait de plus en plus, de manière de plus en plus claire et de plus en plus certaine. Tout est à portée de main, il suffit de lire les études, les rapports du GIEC, leurs résumés à destination des décideurs. Si la démocratie fonctionnait bien, il y a 50 ans que l’écologie, l’écologie réelle, serait au pouvoir.

Certains se berceront d’illusions en rappelant qu’après tout, l’écologie progresse. Oui. Il y a 50 ans, elle ne pesait rien électoralement. En 2022, si on considère que tous les électeurs de Mélenchon avaient l’écologie en tête au moment de voter (ce qui est très, très généreux), moins de 20% des inscrits ont choisi de voter pour un programme d’écologie. Mesurons l’ampleur de la catastrophe, la force du symbole : quelques jours seulement après la publication d’un rapport du GIEC affirmant qu’il ne nous reste que trois ans pour infléchir la courbe, moins d’un électeur sur cinq choisit de voter dans ce sens.

Ne nous voilons donc pas la face : il y a un gouffre entre nos connaissances et l’imminence du danger d’une part, les résultats électoraux des écologistes d’autre part – résultats qui, comme le reconnaît François Gemenne, ne permettent jamais et nulle part à l’écologie réelle d’accéder au pouvoir. Tout au plus voit-on des écologistes sincères, voire qui évoluent vers une vision plus radicale de l’écologie – comme Nicolas Hulot –, accéder à des postes prestigieux, mais finalement dénués de tout pouvoir réel, comme on s’en aperçoit aux arbitrages qu’ils perdent lamentablement les uns après les autres.

Entendons-nous bien : je reconnais une multitude d’avantages à la démocratie. Elle a permis des avancées prodigieuses de l’humanité dans de nombreux domaines. Elle a, très clairement, été le régime dont l’humanité a eu besoin pendant 200 ans. Mais les écologistes doivent se poser trois questions :

1. Un régime qui a été le meilleur possible pour l’humanité pendant deux siècles est-il nécessairement, forcément, mécaniquement le meilleur régime possible pour tous les humains, toujours et partout ?

2. La démocratie est-elle un moyen d’atteindre un objectif, ou bien est-elle une fin en soi, un objectif en elle-même ?

3. Si elle n’est qu’un moyen, quels objectifs doit-elle permettre d’atteindre ? le plus grand bonheur possible, la préservation de la nature et de la vie telles que nous les connaissons, la réduction des inégalités, la préservation des droits fondamentaux ? Enfin, et surtout, aujourd’hui, est-elle le meilleur moyen d’atteindre ces objectifs ? Les hommes qu’elle porte au pouvoir défendent-ils la vie, réduisent-ils les inégalités, protègent-ils les libertés fondamentales ?

Attention : même pour ceux qui, comme moi, pensent que la démocratie n’est qu’un moyen, et pas une fin en soi, et même pour ceux qui pensent qu’elle n’est plus forcément le meilleur moyen d’atteindre aujourd’hui l’objectif du combat politique écologiste, il ne s’agit pas de la remplacer par n’importe quoi. La démocratie n’est pas l’idéal, mais on peut faire bien pire. La tentation pourrait notamment être grande pour certains écologistes de mettre au pouvoir des gens apparemment compétents, mais dont la compétence serait seulement technique, et pas morale, notamment des scientifiques. Ça ne réglerait rien, et ça pourrait rendre les choses bien pires.

Enfin, il va falloir savoir dans quoi mettre notre énergie, et sous quelle forme nous devons lutter. À cet égard, Le Monde a publié le 8 avril dernier un entretien extrêmement intéressant avec Dennis Meadows – pour ceux qui ne le connaissent pas, un des co-auteurs, il y a 50 ans, du célèbre rapport remis au Club de Rome, « Les limites à la croissance », et par ailleurs ancien professeur au MIT, bref pas le premier crétin venu.

Cet article, pour déprimant qu’il soit, m’apporte une toute petite consolation, en ce qu’il me confirme dans les combats qui ont été les miens, mais aussi dans leur évolution. Que dit Meadows ? Commençons par les constats : « Pendant cinquante ans, nous n’avons pas agi. Nous sommes donc au-delà de la capacité de la Terre à nous soutenir, de sorte que le déclin de notre civilisation à forte intensité énergétique et matérielle est inévitable. Le niveau de vie moyen va baisser, la mortalité va augmenter ou la natalité être réduite et les ressources diminueront. » Tol Ardor ne dit pas autre chose.

Que pouvions-nous faire ? « Lors de la réédition de notre ouvrage, en 2004, il était encore possible de ralentir par une action humaine. » En 2004, Tol Ardor existait comme groupe informel ; elle lançait son site Internet deux ans plus tard et se constituait en association en 2008. À cette époque, nous visions une action collective d’ampleur.

Et maintenant ? « Maintenant, je pense que c’est trop tard. Il n’y a aucune possibilité de maintenir la consommation d’énergie aux niveaux actuels ni de ramener la planète dans ses limites. Cela signifie-t-il l’effondrement ? Si vous allez aujourd’hui en Haïti, au Soudan du Sud, au Yémen ou en Afghanistan, vous pourriez conclure qu’il a en fait déjà commencé. […] » C’est aussi le constat que fait Tol Ardor, qui a changé d’orientation stratégique en conséquence en 2015. Et d’ajouter : « Le développement durable n’est plus possible. Le terme de croissance verte est utilisé par les industriels pour continuer leurs activités à l’identique. Ils ne modifient pas leurs politiques mais changent de slogan. C’est un oxymore. Nous ne pouvons pas avoir de croissance physique sans entraîner des dégâts à la planète. » Encore comme nous.

Quelles perspectives d’avenir ? « Le changement climatique, l’épuisement des combustibles fossiles ou encore la pollution de l’eau vont entraîner des désordres, des chocs, des désastres et catastrophes. Or si les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils abandonnent la seconde pour le premier. Je pense que nous allons assister à une dérive vers des formes de gouvernement autoritaires ou dictatoriales. Actuellement déjà, l’influence ou la prévalence de la démocratie diminue et dans les pays dits démocratiques comme les États-Unis, la vraie liberté diminue. » Nous ne disons pas autre chose, c’est précisément le risque qui nous menace : abandonner la démocratie pour quelque chose d’encore pire.

Alors que peut-on faire ? À la question du Monde, qui lui demande si les solutions technologiques peuvent nous aider, Meadows répond : « Même en étant un technologue, et en ayant été un professeur d’ingénierie pendant quarante ans, je suis sceptique. […] Les technologies ont […] un coût (en énergie, argent, etc.) et viendra un moment où il sera trop élevé. » Alors que nous reste-t-il ? Meadows explique l’objectif de résilience à l’échelle locale : « C’est la capacité à absorber les chocs et continuer à vivre, sans cesser de pourvoir aux besoins essentiels en matière de nourriture, de logement, de santé ou de travail. […] On peut le faire par soi-même, contrairement à la durabilité : on ne peut pas adopter un mode de vie durable dans un monde non durable. À l’inverse, à chaque fois que quelqu’un est plus résilient, le système le devient davantage. Il faut maintenant l’appliquer à chaque niveau, mondial, régional, communautaire, familial et personnel. » C’est exactement la réorientation stratégique de Tol Ardor décidée en 2015 autour de la Haute Haie.

Deux détails peuvent retenir notre attention. Le premier concerne le nucléaire. À l’heure où certains écologistes sincères peuvent être tentés par cette option qui permettrait à la fois, selon eux, de lutter contre le changement climatique et de préserver nos modes de vie, Dennis Meadows rappelle l’évidence : « Le nucléaire est une idée terrible. À court terme, car il y a un risque d’accident catastrophique : puisqu’on ne peut pas éviter à 100 % les erreurs humaines, on ne devrait pas prendre un tel pari. À long terme, car nous allons laisser les générations futures gérer le problème des déchets pendant des milliers d’années. » On pourrait ajouter que précisément dans le cas de figure d’un effondrement de civilisation, l’humanité pourrait tout simplement ne plus être en mesure d’entretenir les centrales existantes, ce qui entraînerait des accidents nucléaires en cascade : là encore, c’est un pari qu’il est irresponsable de faire. Et d’ajouter : « L’énergie renouvelable est formidable, mais il n’y a aucune chance qu’elle nous procure autant d’énergie que ce que nous obtenons actuellement des fossiles. Il n’y a pas de solution sans une réduction drastique de nos besoins en énergie. » On est en plein dans ce qu’on répète depuis 20 ans.

Le second détail concerne justement la démocratie. Quand on lui demande pourquoi nous ne réagissons pas, Meadows donne quatre raisons. Les deux premières concernent notre nature : nous sommes génétiquement programmés pour penser sur le court terme, nous sommes égoïstes. On n’y peut pas grand-chose, en tout cas pas rapidement. Les deux suivantes sont politiques, et Meadows note en particulier que « notre système politique ne récompense pas les politiciens qui auraient le courage de faire des sacrifices maintenant pour obtenir des bénéfices plus tard. Ils risquent de ne pas être réélus. » Il ne va pas au bout de la logique, mais ce constat est le socle de la critique ardorienne de la démocratie. Et de pointer, comme nous, l’importance des valeurs, donc du développement moral de l’humanité : « Actuellement, tous les systèmes politiques – démocraties, dictatures, anarchies – échouent à résoudre les problèmes de long terme, comme le changement climatique, la hausse de la pollution ou des inégalités. Ils ne le peuvent pas, à moins qu’il y ait un changement dans les perceptions et valeurs personnelles. Si les gens se souciaient vraiment les uns des autres, des impacts sur le long terme et dans des endroits éloignés d’eux-mêmes, alors n’importe quelle forme de gouvernement pourrait créer un avenir meilleur. »

Personne n’entendra peut-être, mais au moins tout est dit, et pas par moi.
 

 

dimanche 12 avril 2020

Écologie et croissance : la preuve par le coronavirus


Chacun y va de son étonnement, de sa surprise, de son anecdote. L’un voit le Mont Blanc de sa fenêtre, alors qu’il était depuis des années caché par le brouillard de la pollution ; ailleurs, c’est l’Himalaya. On voit des ours, les requins s’approchent des côtes à Menton ; les chevreuils, les renards et les hérissons envahissent nos villes, on entend les merles dans les rues silencieuses de Paris, et c’est presque à croire que les dauphins sont revenus nager dans les rues de Venise. Moins de déplacements, moins de transports, moins de gaz d’échappement, moins de bruit : la nature semble reprendre ses droits. Semble. Nous ne resterons pas bien longtemps confinés : ça peut sembler long à certains, mais ça semblera bien court aux ours (et à moi).

En attendant, ne boudons pas notre plaisir, et profitons de cet instant : c’est peut-être la dernière fois que nous voyons ainsi le monde ; à la prochaine épidémie, les ours ne seront peut-être plus là du tout, et peut-être que les merles non plus ne seront plus là, eux dont on parle moins. Ne boudons pas notre plaisir ! C’est l’écologie que j’aime, celle du plaisir, justement, celle de l’émerveillement devant la beauté du monde ; celle de l’amour du monde et de sa beauté. Les tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère, les hectares de forêt brûlés, le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, les gigawatts gaspillés en chauffage inutile sont des données importantes, essentielles même, sans doute, pour comprendre la crise et pour y faire face ; mais justement beaucoup trop d’écologistes, et d’écologistes sincères, oublient qu’ils ne sont que cela, des données, des outils, et que nous ne luttons pas pour maintenir la hausse des températures sous la barre des 2° : nous nous battons pour qu’il y ait toujours des hêtres dans les forêts françaises ; pas pour faire baisser la concentration des particules fines dans l’atmosphère, mais pour continuer à voir les étoiles ; pas pour faire diminuer le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, mais pour entendre toujours des merles dans nos jardins. Certains diront que c’est la même chose ; peut-être passent-ils trop de temps à regarder des courbes, et pas assez à écouter les merles. Aimons la nature avant de nous battre pour elle : nous ne nous battrons que mieux si d’abord nous l’aimons bien.

Il y a plusieurs leçons à tirer de ce confinement, mais la grande leçon qui les réunit toutes, c’est que l’écologie radicale et la décroissance avaient raison. Oui, croissance et destruction de la nature sont indissolublement liées, et ceux qui affirment le contraire vous mentent. Chacun peut le voir à sa porte, et les chiffres le confirment, si vous avez besoin des chiffres : comme lors de la crise de 2007-2008, la baisse de l’activité économique et de la croissance entraîne celle de la pollution. Quand, à l’inverse, on voit que dans chaque période de croissance économique, on a aussi une hausse de la pollution que rien ne parvient à enrayer, il faut ouvrir les yeux ! Il n’y a pas de croissance verte, et il n’y a pas de développement durable ; la première chose que nous aura prouvée le coronavirus, c’est qu’hors de la décroissance, que ça nous plaise ou non, point de salut.

Certains s’appuient sur des exemples en Europe pour affirmer le contraire : le Royaume-Uni, disent-ils, aurait fait baisser ses émissions de gaz à effet de serre tout en maintenant sa croissance. Menteurs aussi, qui utilisent une illusion d’optique qu’il devient urgent de dénoncer : le Royaume-Uni a délocalisé une grande partie de sa production industrielle dans des pays à faibles coûts de main-d’œuvre, comme la Pologne, la Chine ou la Birmanie. Mais quand une firme britannique fait fabriquer dans des usines chinoises les produits qui seront ensuite consommés par les Britanniques, il est faux et mensonger de prétendre que le Royaume-Uni parvient à faire baisser ses émissions de gaz à effet de serre ! Qu’elle nous convienne ou non, nous sommes devant une alternative très simple. La première possibilité est de moins produire et de moins consommer ; et il faut être honnête, ça implique de nous priver de choses qui rendent notre vie confortable actuellement, donc de faire diminuer notre niveau de vie. La seconde est de détruire le monde tel que nous le connaissons.

Mais le coronavirus n’est pas seulement la preuve que l’écologie radicale et la décroissance ont raison depuis le début : il est également un avertissement et un signe d’espoir. La disparition des brumes qui cachaient le Mont Blanc nous permet de contempler une autre évidence : si on arrête tout, maintenant, on peut gagner la bataille. La nature se soigne ; nous n’avons pas tué la Terre, pas encore, elle peut donc encore guérir. Il est trop tard pour que rien ne change, bien sûr, et pour retrouver le climat et la biodiversité de l’ère préindustrielle ; mais nous pouvons encore sauver quelque chose, peut-être l’essentiel. Nous pouvons sauver une large part de la beauté du monde, et préserver son habitabilité pour nous. Seulement, il ne faut pas de demi-mesures : la Terre se soigne parce que les avions sont cloués au sol et l’essentiel des voitures dans leurs garages. Avaient raison, depuis le début, ceux qui disent que pour freiner la crise, il ne faut pas que chaque famille évite d’acheter une deuxième voiture : il faut qu’il n’y ait plus qu’une voiture par village ou par quartier, pour les urgences.

Tout arrêter, alors ? Qui n’aurait pas peur ? Mais c’est encore une chose que le virus nous montre : on peut finalement se passer de beaucoup. De qui avons-nous besoin ? Qui continue à travailler ? Les agriculteurs, les soignants, les éboueurs, ceux qui fabriquent les produits de première nécessité, les professeurs ; si la situation devait durer, il faudrait bien sûr ajouter quelques professions à la liste. Mais les autres ? Ceux qui conçoivent la prochaine version de Windows, ceux qui commencent à réfléchir à la 6G, ceux qui font de l’audit dans les entreprises, les démarcheurs, les gestionnaires de portefeuilles, les chargés de communication, les consultants, les chefaillons, bref tous ceux dont David Graeber disait qu’ils ont « bullshit job » : la société se passe très bien de votre activité. Confinés chez vous, à faire un télétravail plus ou moins efficace, et souvent pas efficace du tout, le monde continue de tourner. Et qu’est-ce que le gouvernement lui-même vous propose de faire ? D’aller aider l’agriculture, de distribuer de la nourriture à ceux qui en ont besoin, d’aider les soignants. Sans jamais le dire bien sûr – quelle angoisse, si les gens le réalisaient ! –, le gouvernement vous propose de remplacer votre activité par quelque chose d’utile. Provisoirement, bien sûr ; dès que l’urgence sanitaire sera passée, on vous réintimera l’ordre de revenir à vos activités rentables –inutiles, mais rentables. Le coronavirus ne nous dit pas seulement qu’il faut tout arrêter pour se sauver, il nous montre aussi que ce ne serait pas si dur qu’on le craint généralement.

Cette pandémie est le coup de vent qui précède la tempête. Elle n’est rien à côté de ce que nous endurerons dans vingt ans si, une fois déconfinés, nous recommençons comme en janvier. Elle peut donc nous apporter le pire comme le meilleur. Déjà, on fait plus clairement qu’avant encore le tri entre les chefs d’État qui font au moins semblant d’essayer de sauver des vies, et ceux qui ont jeté par-dessus bord ce vieux reste de morale et nous jettent, droits dans leurs bottes : « l’économie d’abord ». Déjà le pire se dessine, quand d’autres, au prétexte de sauver des vies, mettent en place les outils totalitaires de surveillance de masse qu’ils s’empresseront ensuite de faire passer dans le droit commun. Il n’appartient qu’à nous de conjurer ce pire, et de faire advenir le meilleur. Le message doit passer : ou bien nous ferons en sorte de réentendre les merles, ou bien ils se tairont pour toujours.

jeudi 13 février 2020

Humanæ vitæ 2 : le retour


Dans les années 1960, le monde et l’Église sont en ébullition. En France, la pilule est autorisée en 1967 ; l’année suivante, mai 68 enclenche une révolution dans les mentalités qui balaye les représentations traditionnelles. Alors qu’Yvonne de Gaulle ne recevait pas les divorcés remariés à sa table, garçons et filles vont pouvoir partager les mêmes bancs à l’école, avant l’autorisation de l’IVG en 1975. Aux États-Unis, en 1969, le festival de Woodstock illustre la libération sexuelle. Derrière ces symboles, une véritable révolution des mœurs et des représentations est en cours : les femmes affirment leur égalité par rapport aux hommes, s’émancipent et gagnent davantage d’autonomie, sexuelle mais aussi politique ou sociale. L’homosexualité cesse peu à peu d’être considérée comme une maladie, puis est de mieux en mieux acceptée et normalisée socialement. La sexualité est progressivement détachée de la procréation, puis du mariage, enfin du sentiment amoureux lui-même.

Pour une fois, l’Église a une toute petite avance sur la société. Les grandes révolutions sociales, on l’a vu, commencent plutôt à la fin des années 1960. L’Église a entamé la sienne en 1958, lorsque Jean XXIII ouvre le Concile de Vatican II, qui fait naître un immense espoir chez de nombreux catholiques, et de grandes peurs chez d’autres – c’est peu après que Marcel Lefebvre fonde son mouvement schismatique traditionaliste, la FSSPX, qui existe toujours.

Mais en 1968, justement, la tendance s’inverse. Confronté à la question de la contraception, le pape Paul VI, qui a pourtant conclu le Concile, fulmine une encyclique restée célèbre, Humanæ vitæ. Contre toute attente, et contre l’avis de ses propres conseillers et experts, il y interdit tout moyen de contraception considéré comme « non naturel », c’est-à-dire notamment le préservatif, la pilule et le stérilet. Ce jour-là, l’Église a manqué une occasion historique de faire un pas dans la bonne direction ; et cela pour rien. Comprenons-nous bien : je ne suis pas en train de dire que l’Église aurait dû « écouter l’esprit du monde » ou « vivre avec son temps », ce qui n’est jamais un gage de bonne conduite (à l’époque de l’esclavage ou de la Shoah, fallait-il « vivre avec son temps » ?). Non, je dis qu’en l’occurrence, le monde avait raison et que l’Église avait tort. En témoigne le vide abyssal et la pauvreté intellectuelle des « arguments » (les guillemets s’imposent) déployés par l’encyclique. Car autant la question de l’avortement est effectivement complexe et n’a pas de réponse simpliste, autant rien, absolument rien, ne vient étayer un tant soit peu solidement l’idée que la sexualité doive forcément être liée à la procréation, ni la séparation complètement arbitraire entre régulation des naissances « naturelle » ou « non naturelle ».

Dans la pratique, ce document a d’ailleurs été très largement ignoré par les catholiques, donc rejeté par le sensus fidelium : une grande majorité continue à utiliser la contraception stigmatisée par l’encyclique. En revanche, il a contribué à décourager beaucoup d’entre eux, en leur faisant perdre l’espoir que l’Église pouvait évoluer vers une meilleure compréhension de la Vérité ; en ce sens, il porte une lourde responsabilité dans l’effondrement du nombre de fidèles précisément à partir des années 1970.

Si je rappelle cette vieille histoire, c’est parce que j’ai le sentiment que l’Église vient de connaître le même genre de moment. François a publié l’exhortation apostolique Querida Amazonia, qui fait suite au Synode sur l’Amazonie de 2019. Ce Synode a été porteur d’un immense espoir, car il a touché à trois questions cruciales pour l’Église d’aujourd’hui : d’une part la possibilité d’instaurer des « rites particuliers », c’est-à-dire différents de ceux de l’Église romaine, en communion avec elle, mais adaptés à la réalité d’un espace et d’une culture particuliers ; ensuite la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés ; enfin la possibilité d’instaurer un ministère ordonné pour les femmes – ministère de diaconat, pas de sacerdoce, faut pas rêver, mais ça aurait été mieux que rien.

Or, rien, c’est à peu près ce qu’on a eu. Les rites particuliers : oui, mais en ne faisant que rappeler ce que disait déjà Vatican II ; les prêtres mariés : non ; le diaconat féminin : non. Pour François, la solution face au manque de prêtres en Amazonie, c’est de demander aux évêques d’inciter les prêtres à y aller. Voilà. Il a dû s’inspirer de la stratégie de l’État français pour envoyer plus de profs à Mayotte. Vu l’enjeu, c’est quand même bien pauvre, et fondamentalement, c’est du rêve. Le texte est largement une suite de vœux pieux, et apporte très peu de réponses concrètes à nos problèmes pourtant douloureusement concrets.

Pire encore, le texte pose des problèmes sérieux. Il vient en particulier confirmer l’inquiétante tendance de l’Église à dire que les hommes doivent se conformer au Christ, et les femmes à Marie. Cette idée est théologiquement doublement aberrante : d’une part elle radicalise et exagère à l’extrême la différence entre hommes et femmes, qui ne peut pas être niée, mais qu’il ne faut pas faire suivre de conséquences disproportionnées ; d’autre part, elle introduit une inquiétante symétrie entre le Christ et Sa mère, qui ne sont pourtant pas sur le même plan (ou alors, c’est qu’elle renforce l’idée d’une infériorité des femmes par rapport aux hommes – dans tous les cas, c’est absurde). Il faut au contraire rappeler que le Christ est venu comme être humain avant de venir comme homme ; et qu’Il est venu comme homme comme Il est venu comme Juif, parce qu’il n’y a pas d’homme qui soit hors des sexes ou hors des peuples.

Pour ne pas voir que les quatre cinquièmes vides du verre, qu’y a-t-il à sauver dans Querida Amazonia ? D’abord, ses ambiguïtés. La première se trouve dès le §3, dans lequel le pape « présente officiellement » le Document final du Synode sur l’Amazonie, celui qu’avaient rédigé les évêques pour conclure le Synode et qui devait servir de base de travail pour l’exhortation. Accrochez-vous, c’est technique. Il se trouve que ce Document final était beaucoup plus audacieux que ce que le pape a finalement accepté, ce qui donne l’impression que la montagne a accouché d’une souris. Mais ! il se trouve aussi qu’en 2018, le pape a publié la Constitution apostolique Episcopalis communio selon laquelle (art. 18) un document synodal final fait partie du Magistère si le pape le publie et l’approuve expressément. La publication sur le site du Saint-Siège et la « présentation officielle » du §3 valent-elles approbation ? Disons que la porte, sans être vraiment ouverte, n’est pas non plus complètement fermée. François ne tranche pas, mais laisse la possibilité à ses successeurs de s’appuyer sur cette ambiguïté.

Il y en a une autre au §87, qui affirme, pour faire simple, qu’un laïc ne peut pas faire la même chose qu’un prêtre. Bon, rien de bien neuf. À la première lecture, on se dit que c’est une manière pour le pape de refuser l’ordination des hommes mariés. Mais en réalité, le pape ne ferme jamais cette porte non plus. Il écrit même : « La manière de configurer la vie et l’exercice du ministère des prêtres n’est pas monolithique, et acquiert diverses nuances en différents lieux de la terre. » Une fois de plus, pas d’autorisation donnée, mais pas non plus explicitement refusée, et un successeur moins conservateur que lui pourrait prendre appui sur ce genre de phrase pour changer la discipline. François est ici fidèle à sa méthode : pas de coup d’éclat, pas de coup de tonnerre, pas de révolution, rien qui puisse immédiatement déclencher un gros schisme, mais la mise en place progressive de petites points de passage discrets qui pourront être élargis plus tard. Seulement, on se demande quand même s’il ne finit pas par se perdre dans cette méthode. Amoris lætitia autorisait la communion pour les divorcés remariés dans une note de bas de page, mais elle l’autorisait explicitement, sans l’ombre d’un doute. Querida Amazonia déverrouille peut-être encore quelques serrures, mais n’ouvre plus aucune porte.

J’ai aussi beaucoup aimé le §46, qui cite le poète et musicien Vinícius de Moraes : « Le monde souffre de la transformation des pieds en caoutchouc, des jambes en cuir, du corps en tissu et de la tête en acier […]. Le monde souffre de la transformation de la bêche en fusil, de la charrue en char de guerre, de l’image du semeur qui sème en celle de l’automate avec son lance-flammes, dont le semis germe en désert ». Le pape y appelle « à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature et qui nous laisse sans existence véritablement digne » : Tol Ardor ne dirait pas autre chose, et je ne peux qu’applaudir à cette critique très tolkienienne, ou heideggérienne, de la société techno-industrielle qui s’inscrit dans la droite ligne de Laudato si’. Plus généralement, le pape cite des poètes à de très nombreuses reprises, et cela aussi est heideggérien : la fin de la citation de Vinícius (« Seule la poésie, grâce à l’humilité de sa voix, pourra sauver ce monde ») n’est pas sans rappeler le rôle que Heidegger attribuait à la poésie, et spécialement à celle de Hölderlin, dans un éventuel salut.

Chacun comprendra que ces points indéniablement positifs ne risquent pas de suffire à me consoler de la déception que j’ai à voir l’Église manquer une occasion pareille de s’améliorer. Finalement, que retiendrons-nous du pontificat de François ? Les avancées concrètes et réelles, il y en a pour l’instant eu deux : l’autorisation de l’accès aux sacrements pour les divorcés remariés, et surtout un discours presque entièrement juste sur la question écologique, avec en particulier l’appel explicite à la décroissance dont nous avons tant besoin. Ce n’est pas négligeable ; mais ce n’est pas suffisant pour un pontificat en période de crise aiguë, non seulement de l’Église, mais du monde.

À part ces avancées de fond, François semble être un pape d’avancées surtout symboliques : il fait accorder la communion au président argentin, qui vit en concubinage et promeut la dépénalisation de l’avortement dans son pays ; il fait exposer la Pachamama amazonienne au Vatican ; dans Querida Amazonia, la quasi-totalité du §44 est une citation de Pablo Neruda. Un quasi-paragraphe d’une exhortation apostolique post-synodale écrite par un poète membre du Parti communiste chilien, il fallait oser ! Tout cela est très bien, mais là encore, ce n’est pas à la hauteur de la Crise que nous commençons tout juste à traverser.


Quand, de 1545 à 1563, le Concile de Trente s’est attaqué à la question de la Réforme protestante, je suis très loin d’être sûr que ses décisions aient été majoritairement bonnes, d’un point de vue moral. Je suis même convaincu que beaucoup ont été très mauvaises. Mais elles étaient au moins adaptées, adaptées à la crise de ce temps-là, c’est-à-dire intelligentes. En 2020, nous n’en sommes même plus là : notre Église conserve des choix moralement mauvais et inadaptés à notre temps. Je ne sais pas combien de temps la hiérarchie de l’Église s’enferrera dans cette impasse ; mais tôt ou tard, les simples fidèles devront prendre des mesures fortes. For such if oft the course of deeds that move the wheels of the world: small hands do them because they must, while the eyes of the great are elsewhere.

mardi 26 novembre 2019

La GPA : problème ou solution ?


Comme la PMA, la GPA est une pratique qui m’a longtemps posé question. En analysant les arguments des uns et des autres, je ne parvenais pas à savoir s’il s’agissait plutôt d’une pratique dangereuse, voire mauvaise et qu’il fallait donc bannir, ou bien si elle ne posait en réalité pas de problème moral ou politique sérieux. Mon intuition, mon instinct me portaient à m’y opposer ; mais en matière de morale sexuelle, familiale et procréative, j’ai appris à me méfier d’eux. Nous sommes pétris de tant d’a priori, de préjugés, de présupposés souvent peu fondés, qu’il faut essayer, plus encore que sur d’autres questions, de prendre du recul par rapport à ce que naturellement nous sommes portés à croire ou à juger.

Pour ce qui est de la PMA, ma réflexion m’a conduit à y être plutôt hostile, en tout cas à m’opposer à certaines pratiques de procréation médicalement assistée, comme je l’ai écrit dernièrement dans un autre billet. On aurait donc pu logiquement penser que j’allais aussi m’opposer à la GPA, qui est presque universellement considérée comme « pire », plus dangereuse, moralement moins défendable que la PMA.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette hiérarchisation quasi universelle n’est remise en question par pratiquement personne, aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans de ces évolutions sociales. En 2012, ceux qui étaient partis en guerre contre la loi Taubira affirmaient qu’elle allait inéluctablement mener à la PMA, puis à la GPA, sous-entendant par là qu’il y aurait une gradation dans l’horreur : mariage des pédés puis PMA puis GPA (là, la fin de la civilisation serait atteinte). Symétriquement, les thuriféraires de ces bouleversements adoptent, avec un objectif inverse, une hiérarchisation identique : ils ont fait passer le mariage des couples homosexuels, puis ils ont fait adopter la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules, puis on peut supposer qu’ils légaliseront la GPA (la dernière loi bioéthique a été l’occasion de l’évoquer, il y a des chances que ça ne tarde plus). Mais de la même manière que la question de la PMA n’a pas mis en jeu les véritables arguments qui auraient dû nous faire renoncer à cette mutation sociale (les adversaires de la loi déroulant de forts mauvais argumentaires, et contre-productifs), on ne nous explique jamais pourquoi la GPA serait forcément « encore pire » (ou « l’étape suivante »). Cette hiérarchisation, cet ordre des choses semblent aller d’eux-mêmes, s’imposer comme des évidences, qu’on soit pour ou qu’on soit contre.

Or, les choses ne me semblent pas, à moi, si simples. Je reconnais, commençons par là, que certains arguments en faveur de la GPA me semblent mauvais. On nous dit (pour s’opposer à la PMA pour toutes ou au contraire pour promouvoir la GPA – et encore une fois, la similitude des arguments des pros et des antis me frappe) qu’il n’est pas normal que deux hommes ne puissent pas avoir d’enfant si deux femmes peuvent en avoir, et qu’au nom de l’égalité, nous avons le devoir (ou nous sommes contraints, selon le point de vue) d’accepter la GPA maintenant que la PMA pour les couples de femmes est légale. L’argument ne tient pas une seule seconde au niveau juridique : la loi n’a jamais vu aucune objection à ce que des situations différentes soient traitées de manière différente.

Ainsi, le mariage pour les couples homosexuels était un choix politique ; un bon choix à mon avis, mais un choix : ce n’était pas une obligation qui aurait découlé nécessairement de la seule possibilité pour les couples hétérosexuels de se marier. De la même manière, un mineur de quinze ans ne peut ni se marier, ni voter, quand un adulte de vingt ans peut le faire : la loi traite différemment des situations différentes. Un couple d’hommes n’étant biologiquement pas la même chose qu’un couple de femmes, il n’y aurait pas de problème légal à ce que deux femmes aient accès à la PMA, mais pas deux hommes à la GPA.

Un autre argument fréquemment avancé pour défendre la GPA est qu’elle ne différerait pas fondamentalement des autres formes d’emploi : si on autorise le patron de Peugeot à louer la force du bras d’un homme pour produire des voitures, pourquoi n’autoriserait-on pas un homme à louer la fertilité de l’utérus d’une femme pour produire un bébé ? L’argument, choquant en apparence, pourrait avoir une pertinence ; fort heureusement, je suis, pour ma part, dispensé de l’examiner. En bon Ardorien, je suis en effet opposé au salariat de manière générale : pour moi, tout travailleur doit être propriétaire de son outil de travail, et ne pas pouvoir louer ou employer la force de travail d’un autre. En ce sens, de mon point de vue, la GPA serait condamnable au même titre que le reste du salariat ; même en admettant qu’on n’achète pas le bébé, mais la fertilité de la femme, cela reste, à mon sens, de l’exploitation, et donc inacceptable.

Mais il faut bien insister sur un point : ce qui rend le salariat inacceptable, pour moi (ou pour nous, Ardoriens), ce n’est pas l’usage du travail d’autrui, c’est sa marchandisation. Nous sommes radicalement opposés à ce qu’un patron possède des machines qu’il fasse travailler par ses ouvriers salariés ; en revanche, nous n’avons évidemment rien contre le fait de donner un coup de main à son voisin pour l’aider à repeindre sa façade, ou même de faire entièrement pour lui un travail qu’il ne peut pas faire (réparer un meuble, élaguer un arbre, etc.).

Appliquons cela à la GPA : je suis formellement opposé à la marchandisation de la procréation ; je trouve absolument inacceptable, moralement, de payer une femme pour qu’elle ait un enfant qu’elle puisse nous donner ensuite : l’être humain ne peut pas être une marchandise, c’est aussi abominable pour l’enfant qui est acheté que pour la mère, qui ne peut à peu près que se sentir coupable d’avoir vendu son enfant – sans compter que cela donnerait immédiatement naissance à de nouvelles formes d’exploitation et d’inégalités, qui viendraient frapper les femmes les plus pauvres, déjà doublement pénalisées par nos sociétés.

Mais s’il n’y a pas de paiement ? Alors, on voit mal comment on pourrait parler de marchandisation. Si une femme veut permettre, gratuitement, à un homme seul, à un couple d’hommes, ou tout simplement à un couple hétérosexuel infertile d’avoir un enfant, sur quelle base le leur refuser ?

Notre société considère comme une évidence qu’il est préférable que l’enfant soit élevé par sa mère – ou par ses parents – biologique(s). Et sans doute, il faut faire en sorte que ce soit le cas à chaque fois que c’est souhaité par la mère ou par les parents. Mais s’ils ne désirent pas l’enfant ? Nous avons été façonnés par 1500 ans au moins d’obnubilation sur la parentalité biologique ; mais est-elle vraiment systématiquement la panacée ? Outre ses conséquences sur notre rapport aux femmes (car si elles ont été cantonnées à l’espace domestique et privées d’une liberté sexuelle que, malgré la morale chrétienne officielle, les hommes ne manquaient pas de s’arroger, c’est bien parce qu’ils estimaient essentiel de savoir de qui, biologiquement, étaient les enfants), il est difficile de nier que de très nombreux enfants sont tout aussi heureux en étant élevés par des parents d’adoption (qu’il s’agisse d’autres membres de leur famille, comme leur grands-parents, ou de parfaits inconnus). Et encore, si nos sociétés ne mettaient pas à ce point l’accent sur la filiation biologique et valorisaient davantage la parentalité sociale, on peut logiquement penser que les enfants adoptés seraient moins complexés et donc plus heureux.

Allons plus loin. Tout le monde connaît ma position sur l’avortement : avant une douzaine de semaines de grossesse, je le considère comme parfaitement légitime ; après ce terme, je pense qu’il doit être réservé aux seuls cas où la grossesse ou l’accouchement mettent en danger la vie de la mère. Cela étant, qu’on soit d’accord avec moi ou qu’on adopte une position plus laxiste (et a fortiori si on refuse l’IVG plus radicalement que moi), je crois que nous pouvons tous nous mettre d’accord sur un point : il serait préférable que nous parvenions à réduire le nombre d’avortements. Même s’ils peuvent être une solution, légitime je le répète, à une situation de crise, beaucoup de femmes préféreraient ne pas avoir besoin d’y recourir. Au moins depuis que j’ai vu le film Juno, je suis convaincu qu’il nous faut, pour aller dans ce sens, grandement faciliter la procédure d’adoption à la naissance.

Et là, on est bien forcé de retrouver la GPA. Bien sûr, on me dira qu’il y a une grande différence : l’adoption à la naissance pour éviter un avortement découle a priori d’un accident, d’une grossesse non désirée qui rencontre un désir d’enfant non satisfait, alors que la GPA résulte d’un accord préalable entre la mère biologique et le (ou les) parent(s) qui adopte(nt). Mais si, comme je le souhaite, on facilite l’adoption à la naissance, il sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’empêcher de tels accords, même si la mère porteuse prétend ensuite qu’il s’agit d’un accident. Sauf à lui interdire d’avoir voix au chapitre pour le choix des parents qui adopteront son enfant – ce qui semble difficilement défendable –, les GPA existeront donc de fait. Comme il ne faut pas interdire ce qu’il est impossible d’empêcher, il est sans doute préférable d’autoriser la GPA.

Insistons encore : la GPA non marchande. Si je suis, autant pour cette raison essentielle que parce que je ne vois pas réellement d’arguments contraires, favorable à la GPA, je suis en revanche absolument opposé à toute idée de rétribution ou même de compensation financière. Mais justement, il sera beaucoup plus facile de contrôler que l’échange n’est pas marchand s’il se fait en France ou en Union européenne que si des gens vont à Madagascar ou au Cambodge pour faire la même chose.

Finalement, si la fécondation in vitro me semble être la conquête par la Technique d’un territoire qui lui échappait jusqu’à présent, et donc devoir être combattue, la GPA non marchande me semble être un acte d’amour et, au sens le plus noble de ces termes, de charité, de pitié, de partage.

mercredi 27 février 2019

Tous frères ; tous chrétiens ?


Le 4 février 2019, le pape François a signé, avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite, une déclaration commune intitulée « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de ce texte, malgré ses lacunes et les erreurs qu’à mon avis il comporte, puisque dans l’ensemble, il va clairement dans le sens de ce Tol Ardor et moi-même disons depuis longtemps.

Le document a toutefois engendré de très nombreuses critiques, en particulier dans les rangs des traditionalistes et des conservateurs catholiques. Une phrase en particulier a soulevé leur indignation : celle selon laquelle la diversité des religions serait voulue par Dieu. Nous avons déjà eu l’occasion de démonter un de leurs principaux arguments, celui selon lequel Dieu, étant Vérité, ne pourrait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge.

Mais les traditionalistes s’appuient également sur plusieurs passages des Évangiles, que je vous propose à présent de commenter. Les deux principaux sont extraits de l’Évangile de Jean. Le premier est en Jean 10, 7-9 :

« Jésus reprit : “En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.” »

Le second, encore plus connu, est en Jean 14, 6 :

« Jésus lui dit : “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.” »

L’idée, à chaque fois, est la même : le Christ est le passage obligé pour aller vers Dieu et vers le salut. Le premier passage, il faut le noter, n’exclut pas la possibilité d’un salut hors du Christ. On peut se demander à qui le Christ fait référence quand Il parle de « ceux qui sont venus avant [Lui] » : certainement pas aux autres religions, à leurs prophètes ou à leurs textes sacrés, en tout cas, puisque ceux-là, les hommes les ont écoutés, et largement. Le second passage, en tout cas, exclut sans ambiguïté la possibilité du salut pour qui ne passe pas par le Christ.

De cela, les traditionalistes tirent les conclusions les plus délirantes. Et bien tristement, les paroles les plus choquantes ne viennent pas de la FSSPX, mais d’un évêque en pleine communion avec Rome, le père Athanasius Schneider. Pour lui, « les hommes deviennent fils de Dieu non par nature, mais par adoption. […] Celui qui est leur créateur devient aussi alors, par la grâce, leur Père ». Comment se fait cette adoption ? Pour le père Schneider, qui suit Athanase d’Alexandrie, « les hommes ne peuvent devenir fils de Dieu que par la foi et le baptême […]. Par conséquent, par nature, Dieu n’est pas au sens propre le Père de tous les êtres humains. C’est seulement si une personne accepte consciemment le Christ et est baptisée qu’elle pourra crier en vérité : Abba, Père ». Le même cite également Cyprien de Carthage : « Il ne peut pas avoir Dieu pour père, celui qui n’a pas l’Église pour mère ».

Est-il besoin d’argumenter contre une telle aberration, et même une telle ignominie ? N’est-on pas instinctivement révolté rien qu’à lire la phrase ? Que, dans les premiers siècles du christianisme, dans un contexte bien particulier où cette religion encore jeune était menacée dans son existence même, de grands penseurs aient pu écrire ces énormités, on le comprend. Mais comment des gens un tant soit peu éduqués peuvent-ils faire de même de nos jours, malgré les progrès spirituels et moraux censés avoir été faits entretemps ?

Un Dieu d’Amour ne peut qu’être le Père de ce qu’Il crée. J’ajouterais : le Père et la Mère, tant il est vrai que Dieu est également masculin et féminin[1]. Créer dans l’amour, par amour et pour l’amour, c’est très exactement la définition même de la paternité et de la maternité. Dieu est donc à l’évidence Père et Mère non seulement de tous les hommes, mais encore de tous les êtres vivants ; prétendre le contraire, c’est dire soit qu’Il n’est pas leur créateur, soit qu’Il n’est pas un Dieu d’Amour ; toute autre proposition serait illogique et incohérente[2].

Pour dire cela, faut-il renier l’Évangile de Jean ? À l’évidence non. Oui, Jésus est la Porte. Oui, Il est le Chemin. Mais comment peut-on avoir l’arrogance de s’imaginer que seuls ceux qui croient consciemment en Lui passent par ce Chemin ? Comment peut-on se dire chrétien et prétendre savoir où est le Christ et où Il n’est pas ? Ce que nous dit le Christ, ce n’est de toute évidence pas que les non-baptisés ne peuvent pas entrer dans le Royaume ; c’est que bien des gens passent par la Porte sans le savoir et sans la reconnaître.

« Bien des gens », ai-je dit ? Plus encore : chaque homme, chaque être vivant. Que ce soit avant sa mort ou après, chacun passe par le Christ et vient au Père, parce que la bonne nouvelle annoncée par le Christ, c’est justement l’amour absolu, infini et inconditionnel de Dieu, et donc le salut universel. Cette idée n’est pas de moi, c’est la théorie des « chrétiens anonymes ». Athanasius Schneider l’exprime bien, même si c’est pour la condamner : selon elle, « la mission de l’Église dans le monde consisterait […] à faire naître la conscience que tous les hommes doivent avoir de leur salut en Jésus-Christ, et par voie de conséquence, de leur adoption filiale en Jésus-Christ ». On est évidemment aux antipodes de la vision de Schneider, conception d’exclusion, fermée et finalement très humaine.

Une chose, et une seule, m’empêche finalement de dire que nous sommes tous chrétiens, même si nous n’en avons pas tous conscience, et c’est le respect que je voue aux convictions de chacun. Appelant « chrétiens » des gens qui ne se revendiquent pas comme tels, j’aurais l’impression de leur faire violence. Mais si nous ne sommes pas tous chrétiens, nous sommes tous frères. Ne pas le voir est, je le crains, tout à fait incompatible avec le christianisme.


[1] Puisque « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27).
[2] Exactement de la même manière que l’idée de l’enfer ou de la damnation éternelle est contradictoire avec le caractère absolu et infini de l’Amour divin.

vendredi 15 février 2019

L’Église catholique se convertit à la tolérance (la vraie)


Il y a des jours où le pape François me déçoit (et même beaucoup). Il y en a d’autres où il me réconcilie avec mon catholicisme – en général, ce sont les jours où il met le monde des conservateurs et, plus encore, celui des traditionalistes, en ébullition. Il y avait eu, l’été dernier, la condamnation absolue de la peine de mort – je prévois toujours d’écrire quelque chose là-dessus. Et là, nouveau coup de tonnerre, sur la tolérance religieuse cette fois-ci.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas de près l’agenda papal. Le 4 février dernier, François a signé, à Abu Dabi, une déclaration commune avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ce texte, intitulé « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », est pour l’Église catholique comme pour l’islam – je pèse mes mots – d’une portée historique.

Dès le premier paragraphe de l’avant-propos, il appelle le croyant à « sauvegarder la création » et à soutenir ceux qui « sont le plus dans le besoin et les plus pauvres » : d’entrée de jeu, les deux grands enjeux de notre temps sont rappelés. Rien que cela fait du bien : c’est un soulagement de voir l’Église se préoccuper un peu moins de ce qui se passe dans nos slips et nos chambres à coucher, et un peu plus de ce qui compte vraiment. Et rien que ça a fait réagir : le très traditionaliste évêque Athanasius Schneider s’est écrié, avec son sens de l’à-propos habituel, que le « changement climatique » contre lequel la lutte était la plus urgente était le « changement climatique spirituel » – on reste pantois, à défaut d’être surpris. Pas grave : les chiens aboient, la caravane passe.

Cela pourtant n’est déjà plus complètement une nouveauté : c’est le prolongement de ce que le pape avait déjà dit auparavant, en particulier dans son encyclique Laudato si’. Le véritable bouleversement arrive après : « Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ça peut vous sembler aller de soi, mais quand on met ça en relation avec l’histoire de l’Église et de sa doctrine, on comprend qu’il s’agit là d’un véritable séisme intellectuel, philosophique et théologique. Non seulement la diversité des religions est, pour la première fois, considérée non pas comme un effet du péché, mais comme étant voulue par Dieu ; mais en plus, cette diversité est placée sur le même plan que l’altérité sexuelle. Pas étonnant que ça secoue.

L’Église catholique romaine deviendrait-elle ardorienne ? Avec cette phrase, le pape François ne fait que dire ce que nous disons depuis très longtemps, et que, jusqu’à présent, l’Église niait : la véritable tolérance consiste non pas à accepter la différence comme un mal nécessaire, mais à l’aimer comme une richesse. Pour cela comme pour beaucoup d’autres choses, on m’a largement traité d’hérétique ; finalement, il semblerait que j’aie surtout été en avance sur mon temps.

Le pape agit comme à son habitude : sans trop en avoir l’air. Il avait autorisé la communion pour les divorcés remariés de manière on ne peut plus explicite, mais dans une note de bas de page de son exhortation apostolique Amoris laetitia. Il procède ici de la même façon : plutôt qu’une encyclique tonitruante entièrement consacrée à la question et qui affirmerait frontalement la révolution doctrinale, le pape glisse l’idée au milieu de beaucoup d’autres, et dans un document tout ce qu’il y a de plus officiel, mais qui sort des cadres traditionnels. Pour ma part, j’ai une préférence instinctive pour la méthode forte ; mais je reconnais que la douceur et la subtilité jésuitiques de François ont leurs avantages. Avant tout, elles permettent de réduire le risque de schisme.

Néanmoins, elles ont aussi leurs inconvénients. Outre que les tradis vont évidemment faire tout ce qu’ils pourront pour affirmer que ce texte ne fait pas partie du Magistère, la forme empêche évidemment tout développement théologique ou argumentatif un peu approfondi. Or, un tel coup de tonnerre mériterait quand même de répondre par avance aux objections qu’on ne manquera pas de lui opposer. Mais comme je suis très bon, je vais le faire pour le pape – il n’aura qu’à s’inspirer, au besoin.

Le principal argument qu’on oppose à cette déclaration est que, comme les différentes religions disent des choses différentes et souvent incompatibles sur Dieu, sur la manière de L’honorer ou sur les règles de morale qu’Il nous demande de suivre, elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps. Donc, certaines seraient vraies quand d’autres seraient fausses. Or Dieu, étant Vérité, ne saurait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge. Donc, Il ne pourrait vouloir qu’une seule religion (la vraie, évidemment, suivez un peu).

Sur l’argument de base, rien à redire : les différentes croyances (j’y inclus l’athéisme) affirmant des choses contradictoires, elles ne peuvent pas toutes dire vrai sur tout. Je ne suis donc absolument pas relativiste : je ne prétends pas que les religions se valent, ou qu’elles disent toutes également la vérité, ou encore qu’il n’y aurait pas qu’une vérité mais que tout ne serait qu’une question de point de vue. D’ailleurs, si je me revendique chrétien et catholique, c’est bien que j’estime que cette croyance doit, d’une manière ou d’une autre, être plus vraie que les autres – et cela est vrai de toute personne qui revendique une croyance, quelle qu’elle soit.

Il faut cependant rappeler trois choses. La première est le droit à l’erreur : tout le monde – c’est la base de la liberté de conscience et de la liberté d’expression – a le droit absolu de croire et de dire des choses fausses. Ceux qui pensent que la Terre est plate ont le droit de le croire et le droit de le dire, même si on peut leur démontrer le contraire.

Ce droit à l’erreur – et c’est le deuxième point à souligner – est encore plus flagrant en matière de croyance métaphysique, puisqu’en la matière, il est impossible de rien prouver. Les croyances métaphysiques ne sont toujours justement que cela : des croyances, et jamais des savoirs, des connaissances. Je peux croire que Jésus était le Fils de Dieu, ou croire qu’il n’était qu’un prophète, ou croire que Zeus est le dieu de la foudre, ou croire que Dieu n’existe pas, mais je ne peux pas prétendre le savoir. Celui qui pense savoir cela se trompe. Contrairement à ce que continue de prétendre l’Église catholique, la seule raison ne suffit pas à connaître Dieu avec certitude.

Pour ces deux premiers points, on pourrait me rétorquer, cependant, que si Dieu veut que nous soyons libres de professer l’erreur, Il ne veut pas l’erreur elle-même pour autant.

Il y a, cependant, le troisième point, et le plus important : c’est qu’il est bien sûr extraordinairement simpliste de croire qu’il y aurait une religion vraie quand les autres seraient fausses. Même si, évidemment, je pense que ma religion, et plus exactement ma manière de penser et de vivre ma religion, est plus vraie que les autres, j’ai quand même assez d’humilité et de lucidité pour réaliser que, bien sûr, il y a des points sur lesquels je me trompe forcément, et où ce sont d’autres qui ont raison.

Par ailleurs, bien souvent, les différents discours tenus par différentes religions ne s’opposent pas, mais se complètent en insistant plus ou moins sur différents aspects d’une même réalité ; aspects qui ne sont contradictoires qu’en apparence, mais sont en fait également vrais. En tant que catholique, je voue un culte aux saints ; mais je vois dans le refus de ce culte par les protestants un rappel de la primauté de Dieu. Pour moi, le refus du culte des saints par les protestants n’est donc pas en contradiction avec la pratique catholique : il est une autre pratique, qui me convient moins à moi, mais donc l’existence permet probablement aux catholiques d’éviter des dérives propres à leur manière de croire et de faire. Une des plus flagrantes est la tentation permanente de mettre certaines créatures au même niveau que Dieu : la mariolâtrie en cours dans l’Église en est le meilleur exemple. Même si je ne suis ni protestant, ni juif, ni musulman, la présence dans le monde de ces croyants qui n’honorent que Dieu m’évite, je crois, de tomber dans l’excès inverse. De même que, je l’espère, les catholiques peuvent éviter aux protestants, aux juifs et aux musulmans de tomber dans leur propre dérive, qui serait de ne plus voir l’univers que comme un face à face exclusif entre Dieu et l’homme.

Dès lors, il apparaît que les différentes croyances, athéisme inclus, ne sont pas avant tout des discours opposés et contradictoires, mais plutôt l’équivalent des instruments qui, dans un orchestre symphonique, ont des sonorités différentes et jouent des partitions différentes, mais qui sont toutes orientées au service de la même musique. On pourrait également les comparer à des cartes différentes indiquant différents chemins pour se rendre au même point. Chaque chemin peut donc être voulu par Dieu, puisque chacun contient ses richesses et ses particularités propres. L’art est une magnifique illustration de cette vérité : comment croire que Dieu n’a pas voulu la mosquée bleue, le Daigo-ji, la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie ou le temple d’Amon à Louxor ?


Évidemment, ça ne veut pas dire que Dieu a tout voulu dans toutes les religions. Évidemment qu’Il ne voulait pas les sacrifices d’enfants des Carthaginois : mais je crois qu’Il veut, en revanche, qu’on n’aille pas à Lui que par un seul chemin. On va m’objecter les paroles de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.[1] » Certes ! Mais l’arrogance – et l’erreur – des chrétiens est de croire que le Christ n’est présent que là où il est consciemment et explicitement reconnu et honoré.

L’essentiel n’est donc pas le chemin qu’on emprunte pour aller au Bien – ou à Dieu, car c’est exactement la même chose –, mais bien d’aller dans cette direction. Or, de ce point de vue, le document signé par le pape et l’imam témoigne d’une remarquable évolution aussi bien de l’Église que de l’islam. L’Église évolue vers plus de tolérance, et vers une tolérance plus réelle ; mais l’islam change également. Le texte signé par el-Tayeb est en effet en contradiction flagrante avec des nombreux passages du Coran, y compris avec des versets considérés comme « abrogatifs » (nâsikh), c’est-à-dire censés primer sur les versets « abrogés » qui les contredisent.

La conclusion s’impose : l’islam est en train d’évoluer vers un nouveau regard sur le Coran. En particulier, la théorie des versets abrogés et des versets abrogatifs s’écroule sous nos yeux. C’est bien sûr un mouvement lent, qui est très loin d’être achevé, alors qu’il remonte au moins aux années 1950. Mais qui pourrait s’en étonner ? L’Église catholique aussi a mis des décennies pour accepter des vérités aussi fondamentales que la liberté religieuse, le dialogue inter-religieux, etc. Le schisme lefebvriste, qui dure encore de nos jours, témoigne que ces évolutions, pourtant officiellement actées par le Concile de Vatican II en 1965, sont loin d’être encore parfaitement admises, presque 60 ans plus tard.

C’est en cela qu’on peut dire que ce document est un pas important vers le fait que le catholicisme et l’islam sunnite regardent un peu plus dans la même direction : les autorités qui les représentent officiellement se rapprochent l’une de l’autre et, ce faisant, s’éloignent chacune des intégristes auxquels elles sont respectivement confrontées. Alors évidemment, ce texte n’est pas parfait, et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il contient. Mais il est révélateur d’une évolution de long terme extrêmement positive. Il faut la soutenir.


[1] Évangile selon Jean, 14, 6.