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mercredi 27 février 2019

Tous frères ; tous chrétiens ?


Le 4 février 2019, le pape François a signé, avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite, une déclaration commune intitulée « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de ce texte, malgré ses lacunes et les erreurs qu’à mon avis il comporte, puisque dans l’ensemble, il va clairement dans le sens de ce Tol Ardor et moi-même disons depuis longtemps.

Le document a toutefois engendré de très nombreuses critiques, en particulier dans les rangs des traditionalistes et des conservateurs catholiques. Une phrase en particulier a soulevé leur indignation : celle selon laquelle la diversité des religions serait voulue par Dieu. Nous avons déjà eu l’occasion de démonter un de leurs principaux arguments, celui selon lequel Dieu, étant Vérité, ne pourrait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge.

Mais les traditionalistes s’appuient également sur plusieurs passages des Évangiles, que je vous propose à présent de commenter. Les deux principaux sont extraits de l’Évangile de Jean. Le premier est en Jean 10, 7-9 :

« Jésus reprit : “En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.” »

Le second, encore plus connu, est en Jean 14, 6 :

« Jésus lui dit : “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.” »

L’idée, à chaque fois, est la même : le Christ est le passage obligé pour aller vers Dieu et vers le salut. Le premier passage, il faut le noter, n’exclut pas la possibilité d’un salut hors du Christ. On peut se demander à qui le Christ fait référence quand Il parle de « ceux qui sont venus avant [Lui] » : certainement pas aux autres religions, à leurs prophètes ou à leurs textes sacrés, en tout cas, puisque ceux-là, les hommes les ont écoutés, et largement. Le second passage, en tout cas, exclut sans ambiguïté la possibilité du salut pour qui ne passe pas par le Christ.

De cela, les traditionalistes tirent les conclusions les plus délirantes. Et bien tristement, les paroles les plus choquantes ne viennent pas de la FSSPX, mais d’un évêque en pleine communion avec Rome, le père Athanasius Schneider. Pour lui, « les hommes deviennent fils de Dieu non par nature, mais par adoption. […] Celui qui est leur créateur devient aussi alors, par la grâce, leur Père ». Comment se fait cette adoption ? Pour le père Schneider, qui suit Athanase d’Alexandrie, « les hommes ne peuvent devenir fils de Dieu que par la foi et le baptême […]. Par conséquent, par nature, Dieu n’est pas au sens propre le Père de tous les êtres humains. C’est seulement si une personne accepte consciemment le Christ et est baptisée qu’elle pourra crier en vérité : “Abba, Père” ». Le même cite également Cyprien de Carthage : « Il ne peut pas avoir Dieu pour père, celui qui n’a pas l’Église pour mère ».

Est-il besoin d’argumenter contre une telle aberration, et même une telle ignominie ? N’est-on pas instinctivement révolté rien qu’à lire la phrase ? Que, dans les premiers siècles du christianisme, dans un contexte bien particulier où cette religion encore jeune était menacée dans son existence même, de grands penseurs aient pu écrire ces énormités, on le comprend. Mais comment des gens un tant soit peu éduqués peuvent-ils faire de même de nos jours, malgré les progrès spirituels et moraux censés avoir été faits entretemps ?

Un Dieu d’Amour ne peut qu’être le Père de ce qu’Il crée. J’ajouterais : le Père et la Mère, tant il est vrai que Dieu est également masculin et féminin[1]. Créer dans l’amour, par amour et pour l’amour, c’est très exactement la définition même de la paternité et de la maternité. Dieu est donc à l’évidence Père et Mère non seulement de tous les hommes, mais encore de tous les êtres vivants ; prétendre le contraire, c’est dire soit qu’Il n’est pas leur créateur, soit qu’Il n’est pas un Dieu d’Amour ; toute autre proposition serait illogique et incohérente[2].

Pour dire cela, faut-il renier l’Évangile de Jean ? À l’évidence non. Oui, Jésus est la Porte. Oui, Il est le Chemin. Mais comment peut-on avoir l’arrogance de s’imaginer que seuls ceux qui croient consciemment en Lui passent par ce Chemin ? Comment peut-on se dire chrétien et prétendre savoir où est le Christ et où Il n’est pas ? Ce que nous dit le Christ, ce n’est de toute évidence pas que les non-baptisés ne peuvent pas entrer dans le Royaume ; c’est que bien des gens passent par la Porte sans le savoir et sans la reconnaître.

« Bien des gens », ai-je dit ? Plus encore : chaque homme, chaque être vivant. Que ce soit avant sa mort ou après, chacun passe par le Christ et vient au Père, parce que la bonne nouvelle annoncée par le Christ, c’est justement l’amour absolu, infini et inconditionnel de Dieu, et donc le salut universel. Cette idée n’est pas de moi, c’est la théorie des « chrétiens anonymes ». Athanasius Schneider l’exprime bien, même si c’est pour la condamner : selon elle, « la mission de l’Église dans le monde consisterait […] à faire naître la conscience que tous les hommes doivent avoir de leur salut en Jésus-Christ, et par voie de conséquence, de leur adoption filiale en Jésus-Christ ». On est évidemment aux antipodes de la vision de Schneider, conception d’exclusion, fermée et finalement très humaine.

Une chose, et une seule, m’empêche finalement de dire que nous sommes tous chrétiens, même si nous n’en avons pas tous conscience, et c’est le respect que je voue aux convictions de chacun. Appelant « chrétiens » des gens qui ne se revendiquent pas comme tels, j’aurais l’impression de leur faire violence. Mais si nous ne sommes pas tous chrétiens, nous sommes tous frères. Ne pas le voir est, je le crains, tout à fait incompatible avec le christianisme.


[1] Puisque « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27).
[2] Exactement de la même manière que l’idée de l’enfer ou de la damnation éternelle est contradictoire avec le caractère absolu et infini de l’Amour divin.

vendredi 15 février 2019

L’Église catholique se convertit à la tolérance (la vraie)


Il y a des jours où le pape François me déçoit (et même beaucoup). Il y en a d’autres où il me réconcilie avec mon catholicisme – en général, ce sont les jours où il met le monde des conservateurs et, plus encore, celui des traditionalistes, en ébullition. Il y avait eu, l’été dernier, la condamnation absolue de la peine de mort – je prévois toujours d’écrire quelque chose là-dessus. Et là, nouveau coup de tonnerre, sur la tolérance religieuse cette fois-ci.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas de près l’agenda papal. Le 4 février dernier, François a signé, à Abu Dabi, une déclaration commune avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ce texte, intitulé « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », est pour l’Église catholique comme pour l’islam – je pèse mes mots – d’une portée historique.

Dès le premier paragraphe de l’avant-propos, il appelle le croyant à « sauvegarder la création » et à soutenir ceux qui « sont le plus dans le besoin et les plus pauvres » : d’entrée de jeu, les deux grands enjeux de notre temps sont rappelés. Rien que cela fait du bien : c’est un soulagement de voir l’Église se préoccuper un peu moins de ce qui se passe dans nos slips et nos chambres à coucher, et un peu plus de ce qui compte vraiment. Et rien que ça a fait réagir : le très traditionaliste évêque Athanasius Schneider s’est écrié, avec son sens de l’à-propos habituel, que le « changement climatique » contre lequel la lutte était la plus urgente était le « changement climatique spirituel » – on reste pantois, à défaut d’être surpris. Pas grave : les chiens aboient, la caravane passe.

Cela pourtant n’est déjà plus complètement une nouveauté : c’est le prolongement de ce que le pape avait déjà dit auparavant, en particulier dans son encyclique Laudato si’. Le véritable bouleversement arrive après : « Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ça peut vous sembler aller de soi, mais quand on met ça en relation avec l’histoire de l’Église et de sa doctrine, on comprend qu’il s’agit là d’un véritable séisme intellectuel, philosophique et théologique. Non seulement la diversité des religions est, pour la première fois, considérée non pas comme un effet du péché, mais comme étant voulue par Dieu ; mais en plus, cette diversité est placée sur le même plan que l’altérité sexuelle. Pas étonnant que ça secoue.

L’Église catholique romaine deviendrait-elle ardorienne ? Avec cette phrase, le pape François ne fait que dire ce que nous disons depuis très longtemps, et que, jusqu’à présent, l’Église niait : la véritable tolérance consiste non pas à accepter la différence comme un mal nécessaire, mais à l’aimer comme une richesse. Pour cela comme pour beaucoup d’autres choses, on m’a largement traité d’hérétique ; finalement, il semblerait que j’aie surtout été en avance sur mon temps.

Le pape agit comme à son habitude : sans trop en avoir l’air. Il avait autorisé la communion pour les divorcés remariés de manière on ne peut plus explicite, mais dans une note de bas de page de son exhortation apostolique Amoris laetitia. Il procède ici de la même façon : plutôt qu’une encyclique tonitruante entièrement consacrée à la question et qui affirmerait frontalement la révolution doctrinale, le pape glisse l’idée au milieu de beaucoup d’autres, et dans un document tout ce qu’il y a de plus officiel, mais qui sort des cadres traditionnels. Pour ma part, j’ai une préférence instinctive pour la méthode forte ; mais je reconnais que la douceur et la subtilité jésuitiques de François ont leurs avantages. Avant tout, elles permettent de réduire le risque de schisme.

Néanmoins, elles ont aussi leurs inconvénients. Outre que les tradis vont évidemment faire tout ce qu’ils pourront pour affirmer que ce texte ne fait pas partie du Magistère, la forme empêche évidemment tout développement théologique ou argumentatif un peu approfondi. Or, un tel coup de tonnerre mériterait quand même de répondre par avance aux objections qu’on ne manquera pas de lui opposer. Mais comme je suis très bon, je vais le faire pour le pape – il n’aura qu’à s’inspirer, au besoin.

Le principal argument qu’on oppose à cette déclaration est que, comme les différentes religions disent des choses différentes et souvent incompatibles sur Dieu, sur la manière de L’honorer ou sur les règles de morale qu’Il nous demande de suivre, elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps. Donc, certaines seraient vraies quand d’autres seraient fausses. Or Dieu, étant Vérité, ne saurait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge. Donc, Il ne pourrait vouloir qu’une seule religion (la vraie, évidemment, suivez un peu).

Sur l’argument de base, rien à redire : les différentes croyances (j’y inclus l’athéisme) affirmant des choses contradictoires, elles ne peuvent pas toutes dire vrai sur tout. Je ne suis donc absolument pas relativiste : je ne prétends pas que les religions se valent, ou qu’elles disent toutes également la vérité, ou encore qu’il n’y aurait pas qu’une vérité mais que tout ne serait qu’une question de point de vue. D’ailleurs, si je me revendique chrétien et catholique, c’est bien que j’estime que cette croyance doit, d’une manière ou d’une autre, être plus vraie que les autres – et cela est vrai de toute personne qui revendique une croyance, quelle qu’elle soit.

Il faut cependant rappeler trois choses. La première est le droit à l’erreur : tout le monde – c’est la base de la liberté de conscience et de la liberté d’expression – a le droit absolu de croire et de dire des choses fausses. Ceux qui pensent que la Terre est plate ont le droit de le croire et le droit de le dire, même si on peut leur démontrer le contraire.

Ce droit à l’erreur – et c’est le deuxième point à souligner – est encore plus flagrant en matière de croyance métaphysique, puisqu’en la matière, il est impossible de rien prouver. Les croyances métaphysiques ne sont toujours justement que cela : des croyances, et jamais des savoirs, des connaissances. Je peux croire que Jésus était le Fils de Dieu, ou croire qu’il n’était qu’un prophète, ou croire que Zeus est le dieu de la foudre, ou croire que Dieu n’existe pas, mais je ne peux pas prétendre le savoir. Celui qui pense savoir cela se trompe. Contrairement à ce que continue de prétendre l’Église catholique, la seule raison ne suffit pas à connaître Dieu avec certitude.

Pour ces deux premiers points, on pourrait me rétorquer, cependant, que si Dieu veut que nous soyons libres de professer l’erreur, Il ne veut pas l’erreur elle-même pour autant.

Il y a, cependant, le troisième point, et le plus important : c’est qu’il est bien sûr extraordinairement simpliste de croire qu’il y aurait une religion vraie quand les autres seraient fausses. Même si, évidemment, je pense que ma religion, et plus exactement ma manière de penser et de vivre ma religion, est plus vraie que les autres, j’ai quand même assez d’humilité et de lucidité pour réaliser que, bien sûr, il y a des points sur lesquels je me trompe forcément, et où ce sont d’autres qui ont raison.

Par ailleurs, bien souvent, les différents discours tenus par différentes religions ne s’opposent pas, mais se complètent en insistant plus ou moins sur différents aspects d’une même réalité ; aspects qui ne sont contradictoires qu’en apparence, mais sont en fait également vrais. En tant que catholique, je voue un culte aux saints ; mais je vois dans le refus de ce culte par les protestants un rappel de la primauté de Dieu. Pour moi, le refus du culte des saints par les protestants n’est donc pas en contradiction avec la pratique catholique : il est une autre pratique, qui me convient moins à moi, mais donc l’existence permet probablement aux catholiques d’éviter des dérives propres à leur manière de croire et de faire. Une des plus flagrantes est la tentation permanente de mettre certaines créatures au même niveau que Dieu : la mariolâtrie en cours dans l’Église en est le meilleur exemple. Même si je ne suis ni protestant, ni juif, ni musulman, la présence dans le monde de ces croyants qui n’honorent que Dieu m’évite, je crois, de tomber dans l’excès inverse. De même que, je l’espère, les catholiques peuvent éviter aux protestants, aux juifs et aux musulmans de tomber dans leur propre dérive, qui serait de ne plus voir l’univers que comme un face à face exclusif entre Dieu et l’homme.

Dès lors, il apparaît que les différentes croyances, athéisme inclus, ne sont pas avant tout des discours opposés et contradictoires, mais plutôt l’équivalent des instruments qui, dans un orchestre symphonique, ont des sonorités différentes et jouent des partitions différentes, mais qui sont toutes orientées au service de la même musique. On pourrait également les comparer à des cartes différentes indiquant différents chemins pour se rendre au même point. Chaque chemin peut donc être voulu par Dieu, puisque chacun contient ses richesses et ses particularités propres. L’art est une magnifique illustration de cette vérité : comment croire que Dieu n’a pas voulu la mosquée bleue, le Daigo-ji, la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie ou le temple d’Amon à Louxor ?


Évidemment, ça ne veut pas dire que Dieu a tout voulu dans toutes les religions. Évidemment qu’Il ne voulait pas les sacrifices d’enfants des Carthaginois : mais je crois qu’Il veut, en revanche, qu’on n’aille pas à Lui que par un seul chemin. On va m’objecter les paroles de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.[1] » Certes ! Mais l’arrogance – et l’erreur – des chrétiens est de croire que le Christ n’est présent que là où il est consciemment et explicitement reconnu et honoré.

L’essentiel n’est donc pas le chemin qu’on emprunte pour aller au Bien – ou à Dieu, car c’est exactement la même chose –, mais bien d’aller dans cette direction. Or, de ce point de vue, le document signé par le pape et l’imam témoigne d’une remarquable évolution aussi bien de l’Église que de l’islam. L’Église évolue vers plus de tolérance, et vers une tolérance plus réelle ; mais l’islam change également. Le texte signé par el-Tayeb est en effet en contradiction flagrante avec des nombreux passages du Coran, y compris avec des versets considérés comme « abrogatifs » (nâsikh), c’est-à-dire censés primer sur les versets « abrogés » qui les contredisent.

La conclusion s’impose : l’islam est en train d’évoluer vers un nouveau regard sur le Coran. En particulier, la théorie des versets abrogés et des versets abrogatifs s’écroule sous nos yeux. C’est bien sûr un mouvement lent, qui est très loin d’être achevé, alors qu’il remonte au moins aux années 1950. Mais qui pourrait s’en étonner ? L’Église catholique aussi a mis des décennies pour accepter des vérités aussi fondamentales que la liberté religieuse, le dialogue inter-religieux, etc. Le schisme lefebvriste, qui dure encore de nos jours, témoigne que ces évolutions, pourtant officiellement actées par le Concile de Vatican II en 1965, sont loin d’être encore parfaitement admises, presque 60 ans plus tard.

C’est en cela qu’on peut dire que ce document est un pas important vers le fait que le catholicisme et l’islam sunnite regardent un peu plus dans la même direction : les autorités qui les représentent officiellement se rapprochent l’une de l’autre et, ce faisant, s’éloignent chacune des intégristes auxquels elles sont respectivement confrontées. Alors évidemment, ce texte n’est pas parfait, et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il contient. Mais il est révélateur d’une évolution de long terme extrêmement positive. Il faut la soutenir.


[1] Évangile selon Jean, 14, 6.

samedi 15 juillet 2017

Réintégrons les tradis de la FSSPX à l’Église !

Tout le monde en parle, alors parlons-en : les lefebvristes pourraient être prochainement réintégrés dans l’Église via une prélature personnelle. Et ça y est, comme dans une classe de terminale ES, je sens bien qu’au bout d’une phrase, j’ai perdu les neuf dixièmes de mon auditoire. Lefebvristes ? Prélature personnelle ???

Point histoire. De 1962 à 1965, le concile de Vatican II fut à l’origine d’un immense aggiornamento de l’Église. Sur les dogmes, sur la morale, sur les rites, il fut un grand moment de réforme de catholicisme dans le sens d’une modernisation et d’une ouverture au monde. Évidemment, de nombreux fidèles, mais aussi des évêques, s’opposèrent à ces évolutions. Parmi eux, le plus virulent était sans doute Marcel Lefebvre. Ses grands refus : la liberté religieuse, l’œcuménisme, le dialogue inter-religieux, la messe en langue vernaculaire, pour l’essentiel.

En 1970, il fonde la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), qui regroupe des prêtres fidèles à l’ancienne doctrine, et le séminaire d’Écône, en Suisse, destiné à en former de nouveaux et ainsi à renouveler leurs troupes. En 1976, suite à sa décision d’ordonner des prêtres sans autorisation du Saint-Siège, Marcel Lefebvre est frappé de suspens a divinis (concrètement, il n’avait plus le droit d’administrer les sacrements). En 1988, il va plus loin et ordonne quatre évêques, toujours sans autorisation papale. Il est alors frappé d’excommunication. Il refuse la sentence, ce qui donne naissance à un schisme au sein de l’Église catholique.

Avant d’aller plus loin, il faut parler un peu du fond. La question essentielle que posait la FSSPX était la suivante : les enseignements du Concile de Vatican II étaient-ils, oui ou non, tous compatibles avec le Magistère antérieur de l’Église ? Et sur ce point, la réponse est claire : non, ils ne l’étaient pas. Beaucoup d’idées professées par Vatican II non seulement ne sont pas compatibles avec ce que l’Église avait auparavant affirmé, mais il y a quelques siècles de cela, elles auraient même conduit au bûcher ceux qui les auraient tenues publiquement. Ce que les conservateurs appellent « l’herméneutique de la continuité », à savoir la tentative d’interpréter les textes de Vatican II en conformité avec la totalité du Magistère et de la Tradition, est une pure illusion, vouée à l’échec.

Les exemples sont légions. Je ne peux en citer ici que quelques-uns. En 1864, le Syllabus de Pie IX établit une liste des propositions qui doivent être tenues pour fausses par tout catholique. Parmi elles : « Il est libre à chaque homme d’embrasser et de professer la religion qu’il aura réputée vraie d’après la lumière de la raison. » (§ XV). Ou encore : « C’est avec raison que, dans quelques pays […], la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s’y rendent y jouissent de l’exercice public de leurs cultes particuliers. » (§ LXXVIII) De la même manière, en 1832, Grégoire XVI, dans son encyclique Mirari vos, condamne aussi bien la liberté de la presse que la liberté de conscience.

Or, toutes ces condamnations frappent des idées reconnues vraies par Vatican II. Dignitatis humanae affirme ainsi la liberté religieuse et la possibilité pour toutes les religions d’enseigner et de manifester leur foi publiquement. Lumen gentium affirme que les musulmans et les chrétiens adorent le même Dieu. Nostra ætate va plus loin en posant la présence d’une vérité dans les religions non chrétiennes et en promouvant le dialogue interreligieux.

Je passe rapidement sur le mythe qui voudrait que tout cela ne serait pas bien grave, puisque Vatican II serait un Concile « pastoral » et non pas « dogmatique ». Faut-il rappeler que, sur les quatre constitutions produites par le Concile, deux sont qualifiées de « dogmatiques » ? Dont, justement, la très critiquée Lumen gentium.

Force est donc de le constater : sur la question de savoir si les enseignements de Vatican II étaient tous compatibles avec la Tradition et le Magistère antérieurs, Marcel Lefebvre et la FSSPX avaient raison ; ils ne le sont pas. Il faut donc en effet faire un choix : soit on est fidèle à la Tradition antérieure, soit on est fidèle à Vatican II, mais on ne peut pas être fidèle entièrement aux deux à la fois : ce serait contradictoire.

Ce point étant réglé, revenons à l’histoire. Depuis le schisme de 1988, la FSSPX continue son œuvre, et le dialogue entre elle et le Vatican n’a jamais été rompu, sans pour autant parvenir à le résorber. Mais depuis quelques mois, on parle de plus en plus de la possibilité de réintégrer officiellement les tradis de la FSSPX en créant pour eux une prélature personnelle. Pour faire vite, une telle institution (créée, ironie de l’histoire, par le Concile de Vatican II…) regroupe des clercs – diacres, prêtres et évêques – autour d’un engagement particulier ; ils sont placés sous l’autorité d’un prélat qui lui-même dépend directement du Saint-Siège. Les prélatures personnelles sont assez proches des ordinariats militaires destinés aux soldats catholiques, ou encore des ordinariats personnels qui regroupent les anciens fidèles anglicans ayant demandé leur rattachement à l’Église catholique.

La FSSPX pourrait donc prochainement devenir à son tour une prélature personnelle. Un évêque serait nommé à sa tête par la Fraternité, puis confirmé par le pape ; elle rassemblerait les prêtres et évêques qui demanderaient à la rejoindre ; elle aurait le droit de célébrer la messe comme elle l’entend (c’est-à-dire en latin et selon le rite de Pie V). Reste une question majeure : aurait-elle le droit de refuser certains enseignements de Vatican II ?

Pour l’instant, c’est sur ce point, et sur ce point seulement, que les discussions achoppent. Benoît XVI avait envoyé une multitude de signaux favorables à la FSSPX (motu proprio Summorum pontificum en 2007, levée des excommunications des évêques schismatiques en 2009…) et on s’attendait alors à un retour de la Fraternité dans le giron de l’Église. Mais le pape avait cherché à imposer à ses membres un « préambule doctrinal » établissant leur adhésion à l’ensemble des dogmes établis par le Concile, ce qu’ils avaient refusé.

Théoriquement, on en est toujours là. Mais le pape François, contrairement à Benoît XVI, n’est pas un dogmatique ; il se pourrait, même si à ce stade rien n’est encore certain, qu’il accepte de réintégrer la FSSPX à l’Église sans chercher à les faire plier sur le plan doctrinal. Il sait que, de toute manière, la plupart des membres de la Fraternité ne peuvent pas, en leur âme et conscience, accepter le Concile. S’il y a une qualité qu’on peut leur reconnaître, c’est la clarté, l’honnêteté, la franchise : quand ils ne sont pas d’accord avec quelque chose, ils le disent. Ils n’essayent pas, contrairement à bon nombre de conservateurs ou de traditionnalistes non schismatiques, de tordre les textes et de leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent pour faire croire que des contradictions pourtant éclatantes n’existent pas. Par conséquent, ils n’accepteront jamais aucun texte qui les ferait plier sur ce qui les dérange dans Vatican II. Et François se dit peut-être qu’après tout, ce ne serait pas un prix si élevé à payer pour mettre fin au schisme.

Face à cela, les réactions des catholiques réformateurs, d’ouverture ou « modernistes » se résument en général à un refus scandalisé. Certains vont même jusqu’à en faire une ligne rouge : « c’est eux ou nous ! S’ils reviennent, on s’en va. » Or, cela me semble parfaitement absurde ; et je crois même, pour ma part, que la réintégration des intégristes schismatiques dans l’Église serait une excellente nouvelle.

Ça vous semble paradoxal ? De toute évidence, je suis en désaccord total, radical, absolu avec les positions de la FSSPX. Sur tous les points qui ont donné naissance au schisme, je suis d’accord avec l’Église de Vatican II bien plus qu’avec eux. Si je veux les réintégrer, ce n’est donc évidemment pas parce que je soutiendrais leur position ; c’est parce que ça signifierait que l’Église n’imposerait plus aux fidèles l’acceptation de l’ensemble des dogmes professés pour se dire catholique.

Je crois que la plupart des gens ne mesurent pas l’immense révolution que cela représenterait dans l’Église. Une des choses dont elle crève, notre Église, c’est justement son dogmatisme. L’attachement aux dogmes, voilà notre faiblesse et notre grande tentation. On ne mesure pas assez tout ce qui découle de là. Sa première manifestation, c’est l’idée que l’Église a toujours eu raison, qu’elle n’a jamais erré, ne s’est jamais trompée ; idée si manifestement absurde qu’elle a éloigné du catholicisme de très nombreuses personnes. De là découlent d’autres inepties comme l’infaillibilité pontificale ou le mythe du développement continu et non contradictoire du dogme – encore de véritables repoussoirs.

Le premier pas vers la guérison de cette maladie mortelle, de cette addiction aux dogmes, c’est justement d’admettre l’évidence : il n’est pas besoin d’adhérer à l’ensemble de ce que l’Église a toujours reconnu comme vrai pour se dire catholique. De toute manière, si c’était nécessaire, des catholiques, il n’y en aurait aucun. Personne, absolument personne, n’adhère entièrement à l’intégralité du Magistère ; ceux qui prétendent le contraire soit ne le connaissent pas assez, soit son de mauvaise foi. Cela, l’Église ne veut pas encore le voir. Mais accepter le retour des lefebvristes sans les faire plier sur Vatican II, ce serait enfoncer un énorme coin dans ce mythe destructeur. Car si on accepte que la FSSPX revienne sans adhérer à Vatican II, ça signifie que nous, en retour, nous avons le droit de refuser Vatican I sans cesser pour autant de nous proclamer catholiques. Pour faire simple, l’Église reconnaîtrait enfin, réellement, le primat de la conscience personnelle sur l’enseignement magistériel.

Bien sûr, il faudrait se battre pour éviter que les autorités romaines ne fassent deux poids, deux mesures. Mais ce combat serait gagné d’avance, car il aurait pour adversaire une contradiction logique.

Il ne faut donc pas avoir peur d’un retour des lefebvristes au sein de l’Église : bien au contraire, il faut l’espérer et y travailler ! D’abord parce que, en toute logique, nous qui revendiquons pour nous-mêmes la liberté de conscience et le droit de critiquer l’enseignement de l’Église, nous ne pouvons pas raisonnablement refuser ces mêmes droits à nos frères traditionnalistes. Si nous voulons avoir le droit de critiquer l’enseignement de l’Église en matière de contraception ou de prêtrise des femmes, il faut bien leur laisser celui de le critiquer aussi en matière d’œcuménisme ou de liberté religieuse ! Mais aussi parce que, d’un point de vue stratégique, un retour de la FSSPX sans capitulation doctrinale serait un précédent sur lequel nous pourrions à jamais nous appuyer à l’avenir.

De même que le Christ nous rappelait que nous n’avons guère de mérite si nous faisons du bien à nos amis, je dirais que nous n’en avons pas plus si nous n’acceptons dans l’Église que ceux qui sont plus ou moins d’accord avec nous. Depuis le XIXe siècle, l’Église est fracturée, et les traditionalistes essayent de nous en chasser au motif que nous refusons des dogmes de l’Église. Maintenant que le pape est un peu plus de notre côté, ne nous abaissons pas à leur niveau. Montrons-leur que nous les accueillons au contraire et que, même si ce n’est pas réciproque, nous les reconnaissons comme nos frères. Assumons nos désaccords, traitons-les en adversaires, mais pas en ennemis. La cohabitation au sein de la même Église sera sans doute plus difficile que de construire deux Églises séparées, une pour eux et une pour nous, mais je crois tout de même que sur ce chemin ardu, nous avons beaucoup à gagner.

samedi 2 mai 2015

Dans l'islam aussi, les choses avancent (lentement)


On dit souvent que les principales religions monothéistes sont comme de gros paquebots : elles ont du mal à prendre les virages. Forcément : quand on pense détenir la vérité directement de Dieu, c’est-à-dire de la Vérité elle-même, on pense qu’on ne peut pas se tromper ; à partir de là, reconnaître une erreur est toujours délicat : on risque fatalement d’ébranler tout l’édifice.

Il faut donc biaiser. L’Église catholique est championne en la matière : l’air de rien, elle enterre, sans jamais les renier officiellement, des dogmes, des rites ou des commandements moraux qui ne passeraient plus aujourd’hui ; et elle promeut des idées ou accepte des pratiques qui auraient conduit leurs auteurs au bûcher il n’y a pas 400 ans de cela.

Pour faire passer la pilule, rien de tel que le silence : on ne parle tout simplement plus de certaines encycliques, de certains syllabus, de certains canons ; et quand ça ne suffit plus, on enrobe tout cela dans des mots vides de sens ; on imagine une illusoire « herméneutique de la continuité » pour dire qu’en fait pas du tout, ce qu’on fait et dit aujourd’hui n’est pas le moins du monde contradictoire avec ce qu’on faisait ou disait avant. Quitte, parfois, à inverser complètement le sens des mots ; et quand Grégoire XVI, dans Mirari vos, parle de « la liberté de la presse, liberté la plus funeste, liberté exécrable, pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur et que certains hommes osent avec tant de bruit et tant d’insistance, demander et étendre partout », certains peuvent vous dire en vous regardant droit dans les yeux que l’Église n’a en fait jamais condamné la liberté de la presse. Bon.

Évidemment, ça ne passe pas complètement comme une lettre à la Poste ; il y a toujours des gens pour refuser de fermer les yeux sur la supercherie. Ça donne d’un côté les réformistes, qui veulent qu’on assume le changement, et de l’autre la FSSPX, qui regarde la réalité en face, voit que l’herméneutique de la continuité est un attrape-nigaud, et demande, à l’inverse des premiers, qu’on continue à faire comme on a toujours fait. Je ne suis pas d’accord avec leurs conclusions, mais au moins, ils ne se payent pas d’illusions.

Pour ma part, je fais bien sûr partie de la première catégorie, et je préférerais qu’on assume franchement ; qu’on dise, une bonne fois pour toute, que l’Église visible, à la différence de l’Église invisible, est une institution humaine, et qu’à ce titre elle se trompe, elle erre, elle dit et fait des conneries, sur lesquelles elle peut revenir ensuite. On y viendra, je pense ; pas demain, mais on y viendra.

En attendant, cela dit, un changement, même honteux, même pas bien assumé, vaut toujours mieux que pas de changement du tout. Et chez les chrétiens, même chez les catholiques (le plus gros paquebot de la flotte), les choses changent ; doucement mais sûrement. Le pape François y contribue, avec son refus de juger les homosexuels, ses tentatives (on verra fin 2015 ou début 2016 si elles aboutissent vraiment à quelque chose ou si la montagne finit par accoucher d’une souris) pour mieux accepter et intégrer les divorcés-remariés, les relations sexuelles hors-mariage etc. La masse des fidèles y contribue plus encore : pas tellement par des prises de position publiques (ce n’est pas tellement dans leur culture), mais plutôt par leur comportement (je ne connais pas beaucoup de jeunes couples chrétiens qui respectent réellement Humanæ vitæ, même s’ils n’auront jamais un mot contre elle en public).

Tout n’est pas parfait, certes ; la récente controverse sur le refus par le Vatican d’agréer l’ambassadeur de France, apparemment au motif de son homosexualité, est à mon sens, si les faits sont avérés, la première vraie tache sur le pontificat de François. Mais encore une fois, on ne peut pas attendre d’un paquebot qu’il manœuvre aussi vite qu’un zodiac.

Autre signe positif : ça bouge aussi hors de l’Église catholique. Chez les protestants, ce n’est pas très surprenant : les vieilles Églises européennes (par oppositions à celles qui sont nées plus récemment sur le continent américain, nettement plus réactionnaires) ont toujours été plus ouvertes au changement. En Angleterre, l’Église anglicane a accepté d’abord les femmes prêtres, puis les femmes évêques. De nombreuses autres Églises protestantes bénissent les unions homosexuelles, voire les sanctifient par le mariage, comme l’Église de Suède (dont une femme est d’ailleurs archevêque).

Enfin (et c’est quand même surtout de ça que je voulais parler), les choses évoluent aussi dans l’islam. En France, on peut citer l’imam Ludovic-Mohamed Zahed, lui-même homosexuel et marié religieusement. Fondateur de l’association HM2F (Homosexuels Musulmans de France), il est à l’origine de la première « mosquée inclusive » de France, en région parisienne : elle accueille aussi bien les homosexuels que les femmes non voilées. En 2014, il a marié deux Iraniennes en Suède. À lui tout seul, il est un salutaire coup de bâton sur le museau des Indigènes de la République, et tout particulièrement d’Houria Bouteldja qui écrivait que pour les musulmans de France, « le mariage hétérosexuel [était] le seul horizon possible ».

Ailleurs, on pourrait évoquer le réalisateur Parvez Sharma, lui aussi musulman et homosexuel, connu surtout pour son film A Jihad for Love, sorti en 2007, qui cherchait à briser l’idée (complètement absurde évidemment) selon laquelle l’homosexualité n’existerait pas dans le monde musulman (idée très prégnante, on s’en rend particulièrement compte à Mayotte). Au péril de sa vie, il vient de réaliser un nouveau film intitulé A Sinner in Mecca, qui retrace son propre pèlerinage à La Mecque.

Ce ne sont que deux exemples, bien sûr, mais ce qu’ils révèlent est d’une importance capitale : ils prouvent qu’il n’y a aucune guerre générale entre l’islam et le christianisme, ou entre le monde musulman et l’Occident ; il y a une guerre entre les partisans des libertés fondamentales et les extrémistes de tous bords qui ne veulent pas en entendre parler. Les fanatiques chrétiens comme les fanatiques musulmans sont en guerre à la fois contre les droits de l’homme et les uns contre les autres ; et leur stratégie essentielle – là-dessus, leur ressemblance est d’ailleurs frappante – consiste justement à faire croire que la guerre est d’abord entre les deux grands monothéismes : cela leur permet, bien sûr, de diviser les partisans des droits fondamentaux pour mieux les affaiblir.

Cette stratégie peut parfaitement réussir. Les attentats, les meurtres, les atrocités commises à plus ou moins grande échelle par l’État islamique, par Boko Haram, par Al-Qaeda ou par tous ceux qui se revendiquent de la même mouvance, ont en effet, de ce point de vue, une double utilité. D’une part, ils éveillent chez les Occidentaux une tristesse, une colère, une rage, un dégoût qui peuvent facilement les submerger et leur faire réellement croire que l’ennemi, c’est l’islam en général. De cette manière, les Occidentaux « de souche » (notez les guillemets) se retourneraient contre les musulmans dans leur globalité, les rejetant en bloc et les poussant ainsi dans les bras des terroristes, qui apparaîtraient comme leur ultime recours. Premier drame, dont on voit déjà les prémices, car il transforme petit à petit en ennemis ceux qui n’avaient aucune raison de le devenir, les musulmans modérés qui, au fond, ne sont pas plus homophobes ou misogynes que n’importe qui.

D’autre part, ces sentiments de colère sont exploités par les gouvernements occidentaux pour mettre en place des lois liberticides (on a eu le Patriot Act aux États-Unis, on fait largement aussi bien en France en ce moment même). C’est une seconde catastrophe, aussi terrible que la première : outre qu’elle nous conduit doucement à un nouveau totalitarisme, elle nous fait perdre de vue les valeurs que nous sommes censés défendre, donc notre âme et notre raison d’être.

Parce que cette stratégie des fondamentalistes musulmans peut fonctionner, elle est dangereuse et doit être combattue avec la dernière énergie. Dans ce combat, une arme essentielle va résider dans les initiatives des homosexuels musulmans, mais plus généralement de tous les réformistes de cette religion et de ses différents courants : ceux qui, par exemple, militent pour une révision des hadiths ou pour une autre manière de considérer l’abrogation des versets contradictoires du Coran, voire pour réviser le statut du Coran lui-même.

La réforme de l’islam est essentielle, et elle est attendue par de nombreux musulmans. Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, président de la République d’Égypte, déclarait le 28 décembre dernier à l’université Al Azhar du Caire : « Nous sommes devant la nécessité d’une évolution religieuse. Vous, les imams, êtes responsables devant Allah. Le monde entier attend votre prochaine réforme, car la communauté musulmane est ravagée, détruite ; elle va à sa perte, et elle le fait à cause de nous. » Ce maréchal a sans doute bien des défauts, ce n’est peut-être pas un nouveau Nasser, mais au moins, il semble avoir compris un point fondamental.

L’Église catholique, il y a un peu plus de 50 ans, entamait, avec le Concile de Vatican II, son plus grand, son plus important aggiornamento depuis le Concile de Trente, au milieu du XVIe siècle. Cette grande réforme de l’Église est loin, très loin d’être achevée, et elle doit se poursuivre. Il y a quelque espoir à considérer que l’islam, lui aussi, s’engage peut-être en ce moment même dans une bataille similaire. C’est d’abord aux réformistes musulmans eux-mêmes de la mener, bien sûr ; mais nous avons le devoir de les soutenir et de les aider. Ce sont nos frères d’armes.

mercredi 5 novembre 2014

Église vieille-catholique : 1 – FSSPX : 0


La politique vaticane, c’est toujours une affaire très, très délicate, faite de mille petits secrets, de mille petites obscurités, de mille petites discrétions. Comme, à la base, les gens ne s’y intéressent en général pas plus que ça, pas étonnant que l’information ait souvent du mal à circuler, et surtout à se vérifier.

Nous venons d’assister à un de ces petits événements discrets mais potentiellement assez significatifs : le pape a rencontré les représentants de l’Église vieille-catholique.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette auguste institution, un peu d’histoire. Le schisme vieux-catholique remonte à 1723 : les chanoines d’Utrecht, dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), mécontents du vicaire apostolique imposé par Rome, élisent à sa place Cornelius Steenoven comme archevêque. Ce dernier est consacré évêque par Dominique Marie Varlet, ancien coadjuteur de Bossuet et évêque in partibus de Babylone. Logiquement, le pape réplique en excommuniant le nouvel archevêque d’Utrecht et ses fidèles. Le schisme est consommé et l’Église vieille-catholique est née (quoique pas encore sous ce nom), bénéficiant, il est important de le noter, de la succession apostolique via Dominique Marie Varlet.

Par la suite, le fossé se creuse entre Rome et les vieux-catholiques. En 1851, le Saint-Siège nomme à Utrecht un archevêque catholique romain, ce qui exacerbe les tensions avec les vieux-catholiques. Ces derniers refusent en 1854 le dogme de l’Immaculée conception, puis en 1864 le Syllabus de Pie IX qui condamne les « erreurs modernistes » (parmi lesquelles la liberté de choisir sa religion, la liberté de culte, la possibilité d’obtenir le salut hors de l’Église catholique, l’idée que l’Église n’a pas le droit d’employer la force, celle que des catholiques puissent approuver un système éducatif séparé de l’Église, j’en passe et des meilleures).

La mesure est comble avec le concile de Vatican I, en 1870, qui proclame l’infaillibilité du pape. Ce nouveau dogme est lui aussi rejeté par les vieux-catholiques ; mais cette fois-ci, ils sont rejoints par de nombreux catholiques libéraux, originaires principalement d’Europe du Nord, qui s’organisent et se rassemblent en 1889 sous le nom d’Union d’Utrecht. Tout en recherchant la pleine communion avec Rome, elle travaille à une réforme profonde de l’Église catholique, en particulier par l’autonomie des Églises locales par rapport au pape, qui verrait son pouvoir grandement réduit. Elle œuvre d’ailleurs activement à l’œcuménisme, son ecclésiologie étant proche à bien des égards de celle des orthodoxes ou des anglicans (l’Union d’Utrecht est en pleine communion avec ces derniers).

L’Église vieille-catholique a depuis accompli de nombreuses évolutions heureuses : usage des langues vernaculaires dans la liturgie (en 1877, donc près d’un siècle avant que l’Église catholique romaine, avec Vatican II, ne se décide enfin à suivre le même chemin), abandon du célibat obligatoire des prêtres, autorisation des remariages après divorce ; aujourd’hui, certains groupes ordonnent des femmes et bénissent des unions homosexuelles.

L’Église vieille-catholique n’est peut-être pas exactement celle de mon cœur, mais elle est sans aucun doute une de celles qui s’en rapproche le plus. À vrai dire, à la fin du pontificat de Benoît XVI, je songeais très sérieusement à les rejoindre, et c’est seulement l’élection de François qui m’a convaincu d’attendre.

C’est donc cette Église que le pape vient de rencontrer officiellement – une première, même si une commission vaticane est depuis longtemps chargée de dialoguer avec elle.

On ne peut pas ne pas établir le lien avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX). Tout comme l’Église vieille-catholique, quoique bien plus récemment (en 1988), la FSSPX a fait un schisme avec Rome sur des questions dogmatiques ; elle bénéficie également, par Marcel Lefebvre, de la succession apostolique. La seule différence entre les deux institutions – elle est évidemment de taille – réside sur le fond : alors que l’Union d’Utrecht porte la vision d’une Église profondément réformée, mais plus fidèle à ses origines anciennes, la FSSPX combat pour le retour à l’Église rigoriste qui va du Concile de Trente (1545-1563) à celui de Vatican II (1962-1965).

Sous le pontificat de Benoît XVI, la FSSPX était clairement l’objet de toutes les attentions. Ma théorie, déjà exprimée dès l’annonce de sa résignation, est même qu’il avait fait de la résorption du schisme lefebvriste la mission principale de son règne, et que c’est quand il a compris que cette tâche était irrémédiablement vouée à l’échec qu’il a décidé de laisser la place à quelqu’un d’autre.

François n’a pas renouvelé les efforts de son prédécesseur pour réintégrer les schismatiques traditionnalistes : le dialogue entre Rome et Écône est au point mort. Mais cette rencontre avec les vieux-catholiques indique qu’il pourrait rechercher envers eux ce que Benoît XVI recherchait avec la FSSPX.

Il est difficile d’en être sûr, car François, à l’inverse de Benoît XVI, est un véritable homme politique, rusé, dissimulé, calculateur, manipulateur même – ce ne sont, sous ma plume, pas des critiques. Mais si la tendance se confirme, il n’est pas exclu que François réfléchisse à une réforme profonde de l’Église, dans le sens de ce que demande l’Église vieille-catholique depuis près de trois siècles. Sandro Magister, sur le site Chiesa (pas franchement réformateur), fait une analyse comparable en rapprochant les évolutions soutenues plus ou moins ouvertement par le pape, la rencontre avec les vieux-catholiques et l’œcuménisme de l’École de Bologne.

Le travail est immense, la lutte est très loin d’être gagnée, l’échec est possible, si ce n’est probable ; mais il y a de l’espoir.

lundi 29 septembre 2014

“Not in my name”, une initiative justifiée, ou Pourquoi les hérétiques sauveront le monde


Après les assassinats d’otages par les terroristes affiliés au califat autoproclamé d’al-Baghdâdî, des musulmans du monde entier ont tenu à se désolidariser de ces actes de barbarie en affirmant qu’ils n’avaient rien à voir avec l’islam tel qu’ils le pratiquaient. Initiative a priori louable et dont je n’imaginais pas qu’elle pût susciter de réelle critique, sauf à considérer – hypothèse à mon sens hautement improbable – que tous ces gens ne seraient que des menteurs et des hypocrites faisant usage de taqîya, la dissimulation légale permis par certains courants de l’islam.

Et pourtant, la polémique commence à enfler. Motif : les musulmans n’auraient pas à s’excuser pour les actes commis par l’État islamique.

Autant le dire tout de suite : ceux qui vont dans ce sens n’ont rien compris à cette initiative. Ceux qui y participent ne s’excusent pas : ils se désolidarisent ; ça n’a absolument rien à voir. Ont-ils à le faire ? Personne ne peut l’exiger d’eux, mais à l’évidence ils ont raison de le faire.

La première raison en est que, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, les atrocités commises par Daesh n’ont pas « rien à voir avec l’islam ». D’abord parce qu’elles sont commises au nom de l’islam. On peut dire que c’est un islam mal compris, fondamentaliste, condamné par l’essentiel des autorités religieuses de l’islam, on peut dire qu’on trouve les mêmes atrocités commises par des membres d’autres religions, il n’en reste pas moins que c’est de l’islam que se revendiquent les monstres qui commettent ces atrocités-là. Ensuite parce que ces actes de barbarie ne sont pas sans fondement scripturaire dans les textes sacrés de l’islam, le Coran et surtout les hadiths. Là encore, on peut dire que la Bible contient autant d’appels au meurtre que le Coran, mais ça ne change rien au fait que le Coran contient des appels au meurtre.

Conclusion : les actes de barbarie commis par l’État islamique ne sont certainement pas constitutifs de l’islam ou structurellement liés à lui, ils ne représentent certainement pas la totalité ni même la majorité de l’islam, ils ne sont pas « le vrai » ou « le bon » islam, mais ils ne sont pas non plus sans aucun rapport avec l’islam. De même qu’il serait absurde de prétendre que les croisades ou les procès de l’Inquisition étaient sans rapport avec le christianisme : c’était un christianisme déformé et très mal compris, mais la base chrétienne était bel et bien là.

La seconde raison pour laquelle les musulmans font très bien de se désolidariser publiquement de l’État islamique est que ce dernier, que ça nous plaise ou non, prétend parler en leur nom. Dans ses déclarations, il se revendique non seulement de l’islam, mais encore comme le seul islam véritable, et il considère les musulmans qui s’opposent à lui comme des traîtres qui méritent la mort.

C’est pour cela que, quand on tombe sur un article du Nouvel Observateur qui affirme que les musulmans n’ont pas à se désolidariser de Daesh puisque les femmes n’ont pas à se désolidariser de Nabila ou les porteurs de prothèses d’Oscar Pistorius [sic !], il y a de quoi être atterré par un degré de réflexion aussi bas. Nabila ne prétend pas parler au nom des femmes, ou Pistorius en celui des porteurs de prothèses !

Prenons le cas du christianisme. Si un catholique pratiquant assassine sa femme parce qu’elle le trompe, je n’ai pas à me désolidariser de lui, parce qu’il n’a pas commis ce meurtre au nom de sa foi, et parce qu’il ne prétend pas parler en mon nom. Mais quand l’Église de France affirme qu’au nom d’une anthropologie chrétienne, elle ne peut pas accepter le mariage ou l’adoption pour les couples homosexuels, il est alors de mon devoir de chrétien de me désolidariser d’elle, et de le faire publiquement, pour montrer que, contrairement à ce qu’elle voudrait laisser croire, le christianisme ou le catholicisme ne sont pas uniformes sur ce sujet et ne se réduisent pas à l’idéologie portée par leurs autorités.

Eh ! Tous les beaux parleurs qui s’offusquent que les musulmans aient à se désolidariser des actions de l’État islamique, ou étiez-vous lorsque nous étions nombreux, catholiques progressistes, à affirmer notre soutien à la loi Taubira ? Que ne faisiez-vous vos discours alors ? Pourquoi ne pas nous avoir rassurés, nous aussi, en nous disant que bien sûr, vous ne faisiez pas d’amalgame, et qu’il était bien évident pour vous que le christianisme n’avait rien à voir avec la position de l’Église de France ? Pourquoi ne vous offusquiez-vous pas, déjà, de nous voir non seulement devoir nous désolidariser, mais encore affronter le scepticisme de ceux qui nous considéraient forcément comme des crypto-réactionnaires ?

Alors de grâce, un peu de bon sens. Arrêtez de voir de l’islamophobie partout : quand une autorité (car, que vous le vouliez ou non, le califat dispose de facto d’une certaine autorité) prétend parler ou agir au nom d’un groupe ou d’une communauté, ceux qui, en son sein, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils disent ou font ont le devoir de le faire publiquement connaître.

Inversement, d’autres vont inévitablement me dire que les partisans de l’État islamique sont ceux des musulmans qui respectent le mieux les textes sacrés de leur propre religion ; tant il est vrai qu’entre l’islamophobie réelle et la dénonciation hystérique d’une islamophobie fantasmée à propos de tout et n’importe quoi, le juste milieu semble décidément, pour beaucoup, bien difficile à tenir – voire à comprendre.

Peut-être. Mais j’ai envie de dire : et alors ? Ce qui m’intéresse dans l’islam, ce n’est pas le corpus des textes sacrés, c’est que, concrètement, les croyants en font. Un juif qui lapiderait à mort une femme qui n’arriverait pas vierge au mariage respecterait mieux la Torah qu’un autre qui ne le ferait pas. Lequel serait le meilleur juif ?

On peut jouer à ce petit jeu avec n’importe quelle religion, et à n’importe quelle époque. Avant le Concile de Vatican II, le catholique qui refusait le dialogue inter-religieux était celui qui respectait le mieux la doctrine officielle. Après la publication de l’encyclique Mirari vos en 1832, c’était celui qui s’opposait à la liberté de la presse. En 2014, c’est celui qui s’oppose à la prêtrise des femmes, à la communion pour les divorcés-remariés, à la contraception, et qui affirme qu’un acte homosexuel est un péché contre-nature.

C’est bien pour cela que ce sont les hérétiques de toutes les religions qui sauveront, en fin de compte, les religions auxquelles ils appartiennent. Les hérétiques de 1961 qui affirmaient la nécessité d’un dialogue inter-religieux ou de la liberté religieuse se sont soudainement vus légitimés quatre ans plus tard, et ils ont permis à l’Église catholique de ne pas devenir une secte sans plus de rapport avec le reste de la société. De même, aujourd’hui, les musulmans qui n’appliquent pas les passages du Coran ou des hadiths appelant à la violence sont peut-être des hérétiques ; il y en a d’autres, encore plus hérétiques qu’eux, qui pensent que les hadiths, voire le Coran, ne sont pas la Parole même de Dieu, mais Sa Parole interprétée et, parfois, déformée par les hommes.

Ils sont sans doute hérétiques ; ils n’en sont pas moins l’avenir de l’islam.

mardi 8 octobre 2013

Pour un usage modéré du terme « islamophobie »


Lors du débat sur le mariage pour tous (Ah ah ! piégés ! vous croyiez naïvement que j’allais vous parler d’islam, et vlan ! une couche de mariage pour tous), j’ai appris une leçon qui peut sembler évidente, mais qui n’est pas si aisée à mettre en pratique : dans un débat, il ne faut pas seulement veiller à ne pas insulter l’autre ; il faut aussi veiller à ce qu’il ne se sente pas insulté. Et c’est bien plus difficile.

Je le reconnais volontiers : bien souvent, une discussion sur la loi Taubira commencée sur un ton badin se terminait en lutte à couteaux tirés, façon « ils en ont parlé ! », et l’envie de balancer de vraies insultes n’était pas loin, pour moi comme pour mes adversaires (mais oui, vous pouvez bien le dire, je le sais, allez), tant l’incompréhension mutuelle était grande. Je crois bien que j’ai tenu bon et que, quand ce que j’avais en tête dépassait vraiment les bornes, ça ne passait pas mes lèvres.

En revanche, à mon grand regret, certaines des personnes avec qui j’ai parlé de cela se sont senties insultées. En cause, un terme : « homophobie ». Ça, je l’avoue, je l’ai dit, et à de nombreuses reprises. Je l’ai dit, parce que je le pensais d’abord (et pour beaucoup de cas, je le pense toujours), mais surtout parce que pour moi, ce n’était pas une insulte, c’était une manière objective de qualifier la pensée de mon contradicteur. Pour moi, quelqu’un qui voit dans l’homosexualité une pratique moralement condamnable, ou tout simplement inférieure à l’hétérosexualité, est homophobe, même s’il n’a qu’amour et compassion pour les personnes homosexuelles. Évidemment, il est moins homophobe que celui qui rêve de casser du pédé ; mais il est homophobe quand même.

Je suis fondamentalement quelqu’un de tolérant avec les idées des autres (mais si, mais si) ; pour moi, les opinions, même celles qui sont « politiquement incorrectes », voire violentes, dangereuses ou même abjectes, sont l’objet d’une liberté totale. Peut-être un peu parce que mes opinions sont elles-mêmes considérées comme abjectes par beaucoup… Bref, dire de mes contradicteurs qu’ils étaient homophobes, c’était pour moi une manière de les catégoriser, peut-être aussi de leur faire assumer certaines choses, mais certainement pas de les dévaloriser, ni surtout de les insulter.

Et pourtant, ils se sentaient insultés, ce qui ajoutait à l’incompréhension réciproque et contribuait à embrouiller les choses. D’un côté : « Déjà qu’il est pour le mariage pour tous, en plus il m’insulte ! » ; de l’autre : « Déjà qu’il est contre le mariage pour tous, en plus il refuse d’assumer l’évidence ! » Forcément, on était coincés.

J’ai mieux compris ce qu’ils pouvaient ressentir quand j’ai finalement fait le lien avec l’accusation d’islamophobie qu’on me lance de temps à autres. Précisons tout de suite deux choses :

1. Que l’islamophobie existe en Occident, et particulièrement en France, j’en suis parfaitement conscient et convaincu, tout comme je suis absolument convaincu de la gravité, de l’importance du phénomène, et des souffrances qu’il engendre.

2. Je ne me reconnais pas comme islamophobe moi-même. D’abord parce que je n’ai rien contre l’islam en général. Je ne fais pas l’amalgame entre islam, islamisme et terrorisme. En tant que chrétien, je considère la diversité religieuse comme un bien qui fait partie de l’ordre naturel des choses, voulu par Dieu et permettant aux hommes de mieux appréhender Sa richesse et la diversité des chemins qui mènent vers Lui. Je ne souhaite donc absolument pas la conversion du monde musulman au christianisme. Si je reconnais que les textes fondateurs de l’islam, le Coran et les hadiths en particulier, sont souvent violents et contiennent des passages inacceptables, je sais que c’est aussi le cas de la Bible, y compris du Nouveau Testament, et surtout je sais qu’il est ridicule de prétendre comprendre des croyants à partir de leurs textes fondateurs (si les choses étaient si simples, les chrétiens seraient tous des anges de douceur, de non-violence, de charité et d’attention aux pauvres et aux faibles, ce qui est loin d’être le cas). Bref, si avec tout cela je suis islamophobe, je ne sais pas ce que signifie le suffixe « -phobe ».

Cela étant, on me fait régulièrement des procès en islamophobie. En soi, je m’en moque ; je n’ai aucune susceptibilité en la matière. Cela étant, je reconnais que cette accusation m’agace.

Pourquoi ? Pas parce que je me sens insulté (ça, je m’en moque), mais parce que je sens (à tort ou à raison) chez ceux qui l’utilisent contre moi une volonté de fermer les débats, ou de les détourner sur un terrain qui leur serait plus favorable. De fait, c’est souvent lorsque mes contradicteurs n’ont plus d’arguments à opposer aux miens que l’accusation d’islamophobie, d’ethnocentrisme, voire de manichéisme, déboule sur le tapis.

Or, ce n’est pas comme ça qu’un débat avance. Il est vrai que je m’oppose à certaines pratiques religieuses ou culturelles de la majorité des musulmans aujourd’hui (notez mes pincettes). Ou à certaines revendications de certains musulmans installés en Occident (re-pincettes). Oui, je voudrais qu’on interdît la circoncision sur les mineurs, l’abattage rituel sans étourdissement préalable, les piscines et salles de sport non mixtes (même sur certains créneaux horaires seulement). Et sans aller jusqu’à l’interdiction, j’aimerais que certaines pratiques ou idées récurrentes dans la religion musulmane disparaissent (les inégalités hommes-femmes, la condamnation de l’homosexualité etc.). Ces critiques ne se limitent d’ailleurs pas à l’islam ; je les adresse tout autant à ma propre religion, qui sur bien des points n’est guère plus avancée.

Pourtant, je comprends que mes opinions sur le sujet agacent. Je comprends qu’auprès de certains, elles fassent de moi un islamophobe. Mais j’ai envie de dire : « tant pis » ; et surtout, je crois qu’il faut éviter de le dire. Tout comme j’ai renoncé à dire aux gens qu’ils étaient homophobes, même quand je le pensais. Parce qu’au fond, ce n’est que très rarement le sujet, et que toute vérité n’est pas forcément bonne à dire.

Quand on se demande s’il est bon, s’il est légitime ou non de réserver les piscines ou les salles de sport aux femmes sur certains créneaux horaires, dire de quelqu’un qu’il est islamophobe ne fera rien avancer du tout. L’accusation crispera les uns et les autres. On va perdre du temps à palabrer pour savoir si oui ou non on est islamophobe, ce qui impliquera de palabrer pour définir l’islamophobie, et on a une (mal)chance sur deux de finir par palabrer pour souligner les souffrances des immigrés, voire pour (re)faire tout un historique de la colonisation et de la domination occidentale sur le monde. Et pendant ce temps, la question de la mixité dans les piscines n’avance pas.

Bref, parlons d’islamophobie et d’homophobie, mais parlons-en à propos, quand c’est vraiment le sujet. Quand on parle des grandes évolutions des représentations dans la société française, ou des rapports de domination, ou des transformations du racisme, ou quand on dénonce des violences de plus en plus nombreuses, il est légitime d’en parler. Pour des débats beaucoup plus techniques et précis, ça ne mène à rien.

Le risque, en fin de compte, est de paralyser tout débat concret visant à trouver des solutions immédiatement applicables à des problèmes de société précis, en ramenant systématiquement tout à des généralités. Avec le danger de finir par chercher à rétablir le délit de blasphème. Ce risque est réel, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire. Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed affirment ainsi que « quand le Conseil français du culte musulman (CFCM) porte plainte contre la publication des caricatures du Prophète, il cherche plus à faire le lien entre la critique de l’islam et la stigmatisation des musulmans qu’à prôner l’instauration d’un délit de blasphème. » Ils précisent qu’il « est très difficile d’établir ce lien juridiquement », mais ils se trompent : ce n’est pas très difficile, c’est tout bonnement impossible.

Évitons donc de crisper encore un débat déjà dur. D’une part, l’islamophobie est, à terme, réellement menaçante et dangereuse ; d’autre part, même s’il n’y a pas de « problème musulman » en Occident, il y a des pratiques qui posent des problèmes. Lancer l’islamophobie à la figure de ceux qui les soulignent ne les fera pas taire. Au contraire.

jeudi 14 mars 2013

Qui entre pape au conclave en sort cardinal

Je rentre chez moi, et ma femme me l’annonce : « Habemus papam ». Je crie. Qui ? « Berga…, quelque chose comme ça. » Mes yeux s’arrondissent. Bergoglio ? C’est ça, elle me fait. Je n’en crois pas mes oreilles. C’était évidemment « mon candidat » en 2005. Maintenant c’est mon pape. J’en plane encore, tellement personne ne l’avait vu venir. Le dicton qui donne son titre à ce billet se confirme une nouvelle fois. Tout le monde le disait vieilli, on pensait qu’il avait passé sa chance. Bergoglio. C’est sans doute un des moins mauvais choix possibles, et c’est une excellente nouvelle pour l’Église. Et pour le moment, ça semble plutôt bien commencer. Rapide analyse à chaud.

Ce qui est notable, ce qui peut faire de ce moment un tournant historique (même si on ne pourra évidemment le dire avec certitude que dans 10 ou 20 ans), c’est que cette élection se place sous le signe de la nouveauté. Or, Dieu sait si l’Église, en ce temps de crise noire, a un besoin infini de renouvellement.

Première nouveauté, il faut le rappeler, c’est la première fois depuis 600 ans qu’un pape est élu du vivant de son prédécesseur. Benoît XVI, cela a été dit et redit, a, par sa renonciation, contribué à changer la vision que les catholiques auront de la papauté à l’avenir : moins qu’une vocation sacrée et intouchable, elle a des chances de redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, à savoir une fonction parmi d’autres au sein de l’Église, même si elle reste évidemment la plus importante.

Deuxième nouveauté : si l’on excepte la période antique et le début du Moyen-âge, c’est la première fois que le catholicisme se donne un pape non Européen. Plus encore : Jorge Bergoglio vient d’un pays émergent, l’Argentine, donc d’un pays de ce qu’on appelle encore le « tiers-monde », d’un pays où la pauvreté reste bien plus présente qu’en Occident. C’est assez normal, car le centre de gravité du monde catholique s’est déplacé du Nord au Sud depuis assez longtemps déjà ; les cardinaux n’ont fait qu’avaliser cette évolution. Mais qu’ils aient été prêts à le faire, alors même que les Européens restaient majoritaires au conclave, est un signe d’un certain désir de renouveau de leur part. C’est assez rare et précieux pour être noté.

Troisième nouveauté : c’est la première fois qu’un jésuite accède au pontificat suprême. Or, cela aussi, c’est une bonne nouvelle. Les Jésuites souffrent d’une assez mauvaise réputation auprès de beaucoup de non chrétiens (c’est la faute à Voltaire…), mais cette réputation est largement imméritée. En fait, on pourrait presque dire que les Jésuites ont toujours été plus ou moins à l’avant-garde des évolutions de l’Église. À une époque, ça voulait dire être impliqué dans la Contre-Réforme, et ce n’était pas forcément brillant ; mais par la suite, les Jésuites, ou au moins des Jésuites, ont été très engagés dans la préparation et le déroulement de Vatican II, puis dans le développement de la théologie de la libération en Amérique latine, entre autres (et même si, depuis les années 2000 au moins, les autorités romaines ont beaucoup fait pour faire rentrer la Compagnie dans le rang).

Quatrième nouveauté : le nom. Déjà, qu’un pape prenne un nom qui n’avait jamais été usité auparavant est rare. Le dernier à avoir fait ce geste est Jean-Paul Ier, en 1978 ; mais il n’avait fait qu’accoler les noms de ses deux prédécesseurs, Jean XXIII et Paul VI, et n’avait régné que quelques semaines. Pour retrouver un nom véritablement original, il faut remonter au pape Landon, qui a régné six mois entre 913 et 914. Autant dire que le choix de « François » est un signe fort.

Mais surtout, pour un nouveau nom, quel nom ! Bien sûr, l’Église vénère plus d’un saint François, et il est possible que le cardinal Bergoglio ait songé à saint François Xavier, missionnaire et l’un des cofondateurs de la Compagnie de Jésus, justement ; ou encore à saint François de Sales, docteur de l’Église connu pour sa vie simple (il avait renoncé à tous ses titres de noblesse) et son attention aux pauvres (il est le fondateur, avec Jeanne de Chantal, de l’Ordre de la Visitation), deux points qui le rapprochent d’un archevêque qui utilisait les transports en commun, préparait lui-même ses repas et était réputé proche des habitants des bidonvilles de Buenos Aires.

Cela étant, le premier saint François, chronologiquement, et aussi le plus connu et le plus populaire, est évidemment saint François d’Assise. Or, que représente-t-il ? La proximité avec les pauvres, d’abord : saint François avait abandonné une prometteuse carrière dans le négoce pour vivre comme eux et parmi eux. L’attention à la nature, ensuite : saint François guérissait les animaux, parlait aux oiseaux et est l’auteur du célèbre Cantique des créatures qui remercie Dieu pour « notre mère la terre ». Le dialogue inter-religieux enfin : saint François, c’est celui qui est allé rendre visite au sultan, un geste évidemment très fort à l’époque, et qui a parlé avec lui ; c’est d’ailleurs à ce titre que les rencontres inter-religieuses initiées par Jean-Paul II ont eu lieu pour la première fois à Assise.

Bref : répartition des richesses, écologie, dialogue inter-religieux ; François semble avoir bien saisi les grands enjeux de notre temps. Ce qui est confirmé par une large partie de son action comme archevêque de Buenos Aires et ses critiques à l’encontre du néo-libéralisme et la corruption.

Cinquième nouveauté, enfin : le premier discours. François se désigne lui-même, et exclusivement, comme évêque de Rome, jamais comme pape. De la même manière, son prédécesseur est qualifié « d’évêque émérite de Rome ». C’est de bon augure : on penche vers une conception moins autoritaire, moins centralisatrice de la papauté. On pourrait presque dire que cette manière de présenter les choses ramène le pape à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un primus inter pares, un primat d’honneur, pas un monarque absolu prétendant régner sur un milliard de personnes.

Cela dit, les catholiques réformateurs, dont je suis, ne doivent évidemment pas trop pavoiser.

D’abord parce que, si le cardinal Bergoglio n’est certainement pas réactionnaire ou traditionaliste, il ne s’est encore jamais non plus présenté comme un franc progressiste. Bien sûr, le trône de saint Pierre peut lui faire révéler une face cachée, et si le cardinal Roncalli avait annoncé Vatican II, il n’aurait peut-être pas été élu sous le nom de Jean XXIII. Mais en attendant, comme archevêque de Buenos Aires, et malgré toutes ses autres qualités, le cardinal Bergoglio a lutté contre l’autorisation du mariage pour les couples homosexuels, contre l’euthanasie, contre l’avortement quel qu’en soit le motif, et s’est prononcé contre le mariage des prêtres, le contrôle des naissances ou, évidemment, la prêtrise des femmes. Il y a donc peu de chances qu’il soit celui qui engagera l’Église sur le chemin d’un véritable renouveau.

Ensuite parce que, quand bien même le pape François s’éloignerait des positions du cardinal Bergoglio pour tenter de pousser les réformes audacieuses dont l’Église a tant besoin, il n’est pas dit qu’il y parvienne. Nous pourrions bien nous retrouver avec un scénario à la Mitterrand ou à la Obama, dans lequel l’immense espoir suscité par la promesse d’un changement viendrait se fracasser contre la force incommensurable de l’inertie des structures établies ou tout simplement des circonstances. Car l’Église est un très gros paquebot, et il ne suffit pas de le vouloir pour lui faire prendre un virage sérieux.

Néanmoins, ne crions pas avant d’avoir mal, et surtout réjouissons-nous d’avoir évité le pire. Il est au fond probable que les espoirs que nous pourrions nourrir seront déçus, mais nous pourrons toujours nous réjouir du peu qui sera accompli dans le bon sens (une réforme du fonctionnement de l’Église, voire seulement du Vatican et de la Curie, serait déjà une bonne chose), et surtout nous devons dès maintenant nous réjouir de ce que nos pires craintes ne se réaliseront pas, ou pas tout de suite. De la même manière qu’à ceux qui se désolent de l’inaction de François Hollande, je réponds qu’un second mandat de Sarkozy aurait été bien pire, il faut ici se souvenir que Scola, Ranjith ou Erdö étaient dans les favoris.

Voilà. Il nous reste donc à prier, prier intensément pour lui. Pour qu’il fasse le plus possible, pour qu’il aille le plus loin possible dans la direction où il faut aller, et où il semble déjà bien engagé.

J’ai encore une ou deux choses à vous dire quant à cette élection, mais ça attendra bien demain.