mardi 8 octobre 2013

Pour un usage modéré du terme « islamophobie »


Lors du débat sur le mariage pour tous (Ah ah ! piégés ! vous croyiez naïvement que j’allais vous parler d’islam, et vlan ! une couche de mariage pour tous), j’ai appris une leçon qui peut sembler évidente, mais qui n’est pas si aisée à mettre en pratique : dans un débat, il ne faut pas seulement veiller à ne pas insulter l’autre ; il faut aussi veiller à ce qu’il ne se sente pas insulté. Et c’est bien plus difficile.

Je le reconnais volontiers : bien souvent, une discussion sur la loi Taubira commencée sur un ton badin se terminait en lutte à couteaux tirés, façon « ils en ont parlé ! », et l’envie de balancer de vraies insultes n’était pas loin, pour moi comme pour mes adversaires (mais oui, vous pouvez bien le dire, je le sais, allez), tant l’incompréhension mutuelle était grande. Je crois bien que j’ai tenu bon et que, quand ce que j’avais en tête dépassait vraiment les bornes, ça ne passait pas mes lèvres.

En revanche, à mon grand regret, certaines des personnes avec qui j’ai parlé de cela se sont senties insultées. En cause, un terme : « homophobie ». Ça, je l’avoue, je l’ai dit, et à de nombreuses reprises. Je l’ai dit, parce que je le pensais d’abord (et pour beaucoup de cas, je le pense toujours), mais surtout parce que pour moi, ce n’était pas une insulte, c’était une manière objective de qualifier la pensée de mon contradicteur. Pour moi, quelqu’un qui voit dans l’homosexualité une pratique moralement condamnable, ou tout simplement inférieure à l’hétérosexualité, est homophobe, même s’il n’a qu’amour et compassion pour les personnes homosexuelles. Évidemment, il est moins homophobe que celui qui rêve de casser du pédé ; mais il est homophobe quand même.

Je suis fondamentalement quelqu’un de tolérant avec les idées des autres (mais si, mais si) ; pour moi, les opinions, même celles qui sont « politiquement incorrectes », voire violentes, dangereuses ou même abjectes, sont l’objet d’une liberté totale. Peut-être un peu parce que mes opinions sont elles-mêmes considérées comme abjectes par beaucoup… Bref, dire de mes contradicteurs qu’ils étaient homophobes, c’était pour moi une manière de les catégoriser, peut-être aussi de leur faire assumer certaines choses, mais certainement pas de les dévaloriser, ni surtout de les insulter.

Et pourtant, ils se sentaient insultés, ce qui ajoutait à l’incompréhension réciproque et contribuait à embrouiller les choses. D’un côté : « Déjà qu’il est pour le mariage pour tous, en plus il m’insulte ! » ; de l’autre : « Déjà qu’il est contre le mariage pour tous, en plus il refuse d’assumer l’évidence ! » Forcément, on était coincés.

J’ai mieux compris ce qu’ils pouvaient ressentir quand j’ai finalement fait le lien avec l’accusation d’islamophobie qu’on me lance de temps à autres. Précisons tout de suite deux choses :

1. Que l’islamophobie existe en Occident, et particulièrement en France, j’en suis parfaitement conscient et convaincu, tout comme je suis absolument convaincu de la gravité, de l’importance du phénomène, et des souffrances qu’il engendre.

2. Je ne me reconnais pas comme islamophobe moi-même. D’abord parce que je n’ai rien contre l’islam en général. Je ne fais pas l’amalgame entre islam, islamisme et terrorisme. En tant que chrétien, je considère la diversité religieuse comme un bien qui fait partie de l’ordre naturel des choses, voulu par Dieu et permettant aux hommes de mieux appréhender Sa richesse et la diversité des chemins qui mènent vers Lui. Je ne souhaite donc absolument pas la conversion du monde musulman au christianisme. Si je reconnais que les textes fondateurs de l’islam, le Coran et les hadiths en particulier, sont souvent violents et contiennent des passages inacceptables, je sais que c’est aussi le cas de la Bible, y compris du Nouveau Testament, et surtout je sais qu’il est ridicule de prétendre comprendre des croyants à partir de leurs textes fondateurs (si les choses étaient si simples, les chrétiens seraient tous des anges de douceur, de non-violence, de charité et d’attention aux pauvres et aux faibles, ce qui est loin d’être le cas). Bref, si avec tout cela je suis islamophobe, je ne sais pas ce que signifie le suffixe « -phobe ».

Cela étant, on me fait régulièrement des procès en islamophobie. En soi, je m’en moque ; je n’ai aucune susceptibilité en la matière. Cela étant, je reconnais que cette accusation m’agace.

Pourquoi ? Pas parce que je me sens insulté (ça, je m’en moque), mais parce que je sens (à tort ou à raison) chez ceux qui l’utilisent contre moi une volonté de fermer les débats, ou de les détourner sur un terrain qui leur serait plus favorable. De fait, c’est souvent lorsque mes contradicteurs n’ont plus d’arguments à opposer aux miens que l’accusation d’islamophobie, d’ethnocentrisme, voire de manichéisme, déboule sur le tapis.

Or, ce n’est pas comme ça qu’un débat avance. Il est vrai que je m’oppose à certaines pratiques religieuses ou culturelles de la majorité des musulmans aujourd’hui (notez mes pincettes). Ou à certaines revendications de certains musulmans installés en Occident (re-pincettes). Oui, je voudrais qu’on interdît la circoncision sur les mineurs, l’abattage rituel sans étourdissement préalable, les piscines et salles de sport non mixtes (même sur certains créneaux horaires seulement). Et sans aller jusqu’à l’interdiction, j’aimerais que certaines pratiques ou idées récurrentes dans la religion musulmane disparaissent (les inégalités hommes-femmes, la condamnation de l’homosexualité etc.). Ces critiques ne se limitent d’ailleurs pas à l’islam ; je les adresse tout autant à ma propre religion, qui sur bien des points n’est guère plus avancée.

Pourtant, je comprends que mes opinions sur le sujet agacent. Je comprends qu’auprès de certains, elles fassent de moi un islamophobe. Mais j’ai envie de dire : « tant pis » ; et surtout, je crois qu’il faut éviter de le dire. Tout comme j’ai renoncé à dire aux gens qu’ils étaient homophobes, même quand je le pensais. Parce qu’au fond, ce n’est que très rarement le sujet, et que toute vérité n’est pas forcément bonne à dire.

Quand on se demande s’il est bon, s’il est légitime ou non de réserver les piscines ou les salles de sport aux femmes sur certains créneaux horaires, dire de quelqu’un qu’il est islamophobe ne fera rien avancer du tout. L’accusation crispera les uns et les autres. On va perdre du temps à palabrer pour savoir si oui ou non on est islamophobe, ce qui impliquera de palabrer pour définir l’islamophobie, et on a une (mal)chance sur deux de finir par palabrer pour souligner les souffrances des immigrés, voire pour (re)faire tout un historique de la colonisation et de la domination occidentale sur le monde. Et pendant ce temps, la question de la mixité dans les piscines n’avance pas.

Bref, parlons d’islamophobie et d’homophobie, mais parlons-en à propos, quand c’est vraiment le sujet. Quand on parle des grandes évolutions des représentations dans la société française, ou des rapports de domination, ou des transformations du racisme, ou quand on dénonce des violences de plus en plus nombreuses, il est légitime d’en parler. Pour des débats beaucoup plus techniques et précis, ça ne mène à rien.

Le risque, en fin de compte, est de paralyser tout débat concret visant à trouver des solutions immédiatement applicables à des problèmes de société précis, en ramenant systématiquement tout à des généralités. Avec le danger de finir par chercher à rétablir le délit de blasphème. Ce risque est réel, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire. Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed affirment ainsi que « quand le Conseil français du culte musulman (CFCM) porte plainte contre la publication des caricatures du Prophète, il cherche plus à faire le lien entre la critique de l’islam et la stigmatisation des musulmans qu’à prôner l’instauration d’un délit de blasphème. » Ils précisent qu’il « est très difficile d’établir ce lien juridiquement », mais ils se trompent : ce n’est pas très difficile, c’est tout bonnement impossible.

Évitons donc de crisper encore un débat déjà dur. D’une part, l’islamophobie est, à terme, réellement menaçante et dangereuse ; d’autre part, même s’il n’y a pas de « problème musulman » en Occident, il y a des pratiques qui posent des problèmes. Lancer l’islamophobie à la figure de ceux qui les soulignent ne les fera pas taire. Au contraire.

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