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dimanche 20 novembre 2022

Pour rendre le monde plus vert, faut-il vraiment repeindre des tournesols en rouge ?

On a beaucoup parlé des Tournesols de Van Gogh aspergés de soupe à la tomate et des Meules de Monet recouvertes de purée ; mais depuis le mois de juin dernier, ce sont en fait plus d’une dizaine de tableaux qui ont été attaqués de la sorte par des militants écologistes : il devient donc urgent pour le mouvement de s’interroger sur l’intérêt de la méthode.

Avant tout, rappelons une évidence : sur le fond, sur les objectifs poursuivis, ces militants ont raison. Très jeunes, ils ont pris conscience que leur vie entière va être très difficile, bien plus que celle de leurs parents, et pire encore, qu’elle sera probablement de plus en plus difficile. Ils voient bien, comme beaucoup d’entre nous, que rien ne fonctionne, que le monde garde la tête profondément enfoncée dans le sable et continue à foncer droit dans le mur malgré les sirènes d’alarme. Ils se battent avec l’énergie du désespoir, et on ne peut nier ni la beauté ni le courage du combat qu’ils mènent. Les attaques contre des tableaux s’inscrivent dans un mouvement plus vaste de désobéissance civile dont la pertinence est claire face à l’inefficacité des actions légales depuis 40 ans.

Cette méthode a d’ailleurs été largement utilisée depuis plus d’un siècle, et très souvent, ça mérite d’être souligné, au service de justes et nobles causes. Depuis La Vénus au miroir de Vélasquez lacérée au couteau par une féministe anglaise en 1914 jusqu’à un tableau de Léonard de Vinci attaqué au fusil pour protester contre la politique antisociale de Thatcher en 1987, en passant par le célébrissime Guernica tagué en 1974 en vue de faire réagir contre la guerre du Vietnam, les militants s’en sont souvent pris aux œuvres et aux choses pour mieux sauver les êtres et les gens.

Il est vrai également que « ça fait parler » : le but est atteint, puisque suite à ces gestes, les médias sont bien obligés de remettre le combat écologiste, donc la crise environnementale, sur le tapis. L’attaque donne aux militants une tribune, dont ils ne bénéficieraient pas sans cela, pour forcer les gens à regarder un peu en face l’horreur du monde que nous préparons pour demain. C’est de la communication, bien sûr, mais de la communication plutôt réussie, et après tout la communication fait indéniablement partie de toute stratégie politique. Et tout cela sans pour autant tuer personne, et sans même abîmer les œuvres ; on nous répète que les toiles, protégées par des vitres, n’ont subi aucun dommage, que seuls les cadres peuvent avoir souffert, et on entend journalistes et militants calculer savamment le rapport dégâts-bénéfices, et souvent le trouver pas si mauvais, ma foi.

Militant écologiste moi-même, auteur en 2018 d’un petit livre intitulé L’Écologie radicale expliquée à ma belle-mère, qui assumait sans ambages la défense de cette écologie radicale et la rupture avec notre modèle de société et avec les causes profondes de la crise environnementale, je ne pense pas être suspect de complaisance avec les forces du climato-scepticisme. En soi, la méthode, efficace, ne me gêne pas ; ce qui fait en revanche qu’à mon sens, ces actions manquent pourtant l’essentiel, c’est la cible qu’elles choisissent.

D’abord, un militant doit se méfier des actes trop faciles. Reiser, dans les années 60 et 70, mettait en garde contre les discours qui promouvaient le vol comme méthode révolutionnaire de renversement de l’ordre bourgeois ; il montrait qu’il ne gênait pour l’essentiel que les petites gens, et que les gros patrons savaient très bien s’en accommoder et même en tirer profit. De la même manière, s’attaquer à une peinture fait largement réagir et déclenche bien des diatribes courroucées, mais ne gêne en réalité pas grand-monde, et surtout pas ceux qui sont au plus haut degré responsables de la crise.

On nous dira que c’est symbolique ; mais précisément, le symbole me semble ici fort mal choisi. Car enfin, de quoi mourons-nous ? D’un niveau de vie et de confort bien trop élevé, prédateur des ressources naturelles et générateur de déchets qui détruisent non seulement le climat, mais encore la biodiversité et les écosystèmes tout entiers. Ce qui nous tue, c’est que nous avons tous des voitures, que nous les utilisons sans compter ; c’est que nos montres et bientôt nos chaussettes doivent impérativement être « intelligentes » et « connectées », ce qui nous force à aller arracher à la Terre autant d’énergie que de métaux rares pour quelque chose dont, franchement, nous pourrions bien nous passer.

À côté de cela, s’il est une chose qui apporte énormément à notre niveau de vie sans presque aucune pollution, c’est bien l’art. Hors certaines de ses formes, un peu plus gourmandes que les autres (le cinéma notamment), l’art est ce qui apporte le plus avec le moins : un roman de Flaubert ou Tolkien, une peinture de Turner ou Monet, un air de piano de Beethoven ou Chopin, c’est pour l’âme un émerveillement infini qui n’a presque aucune incidence sur la planète.

Plus encore, l’art est une des quelques choses qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. Je n’ai jamais cessé de le rabâcher à mes élèves, puis aux professeurs : l’art nous apporte un supplément de vie ; l’art nous rend plus sensibles, plus intelligents, en un mot meilleurs ; l’art nous élève ; l’art est ce qui fait la différence entre notre vie et celle d’un sanglier. Cumulant ces avantages avec un très faible impact sur la planète, comment imaginer qu’une société d’écologie et de sobriété, voire de décroissance, puisse être autre chose qu’une société qui ferait de l’art un de ses piliers ?

Je crois donc que les militantes qui ont aspergé ces pauvres Tournesols de sauce tomate manquent l’essentiel quand elles demandent : « Qu’est-ce qui a plus de valeur, l’art ou la vie ? » Le sous-entendu de cette question est que l’art serait finalement quelque chose de superflu, alors que la nourriture, elle, serait indispensable. C’était le même argument – ou le même slogan – en juillet dernier quand deux militants se collaient la main à un tableau de Constable en demandant : « Quand on n’a plus rien à manger, à quoi sert l’art ? » Il me semble qu’il y a ici une confusion entre vie et survie ; naturellement, la survie est le préalable à la vie, ce qui justifie pleinement le combat écologiste, et même, je le répète, un combat écologiste radical. Mais si on admet que l’art est une des choses qui donnent justement sa valeur à la vie, alors opposer la valeur de l’art à celle de la vie n’a aucun sens.

Aller rayer ou enfoncer la carrosserie des voitures de luxe au Mondial de l’automobile ne serait pas moins subversif. Ce serait peut-être aussi plus dangereux ; mais symboliquement, ce serait infiniment préférable : on s’en prendrait à des objets qui précisément n’apportent rien à notre humanité tout en condamnant notre avenir.

 

Vincent Van Gogh, Tournesols dans un vase, 1888.

 

dimanche 6 mars 2022

Ukraine : faisons la guerre, pas la guerre totale

Les rares fois où j’ai à la fois le temps et l’envie d’écrire encore ici, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas pour dire la même chose que tout le monde. Entendons-nous bien : je n’entends pas défendre la politique étrangère de Poutine, ni lui trouver des excuses – il n’en a pas, et la guerre qu’il a déclenchée est à l’évidence mauvaise, injustifiée et affreusement dangereuse à de très nombreux égards.

Je crains néanmoins que, comme dans la crise du coronavirus, nous ne soyons en train, face à un danger véritable, de perdre toute mesure dans notre manière de répliquer. Je ne veux pas dire que nous en faisons trop et qu’il faudrait en faire moins – il est même possible qu’au contraire nous n’en fassions pas assez contre Poutine. Mais il me semble que nous commençons à faire mal et qu’il faudrait faire autrement.

Je fais notamment référence au domaine des arts et de la culture. On peut s’inquiéter à bon droit quand on entend que l’immense cantatrice russo-autrichienne Anna Netrebko est déprogrammée du Metropolitan Opera de New York pour sa sympathie, réelle ou supposée, à l’égard de Vladimir Poutine, et pour avoir refusé de condamner explicitement l’agression de l’Ukraine – elle sera remplacée par la soprano ukrainienne Liudmyla Monastyrska. Peu avant l’annonce du Metropolitan, Anna Netrebko avait annoncé sous la pression qu’elle se retirait de la scène jusqu’à nouvel ordre ; ses passages à la philharmonie de l’Elbe de Hambourg et à la Scala de Milan sont donc également annulés.

Plus tôt, c’était le chef d’orchestre Valery Gergiev qui était limogé de la direction de l’orchestre philharmonique de Munich pour la même raison. Là encore, il ne s’agissait pas d’une décision isolée, des mesures d’éviction similaires ayant été prises à son encontre par le théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, la Scala de Milan et le Carnegie Hall à New York.

Or, cette censure – car c’est bien de censure qu’il s’agit – est injustifiable : quand bien même ces artistes soutiendraient effectivement l’invasion de l’Ukraine, même avec le dernier enthousiasme, et quand bien même ils le diraient, ce serait leur droit le plus strict. La liberté d’opinion est bien vide si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression ; et la liberté d’expression est entièrement vide si elle ne s’exerce qu’au risque de subir une mort sociale. Évidemment, ce ne sont pas des ouvriers à la chaîne ou des caissières de supermarché qui sont ici menacés, et ces gens ont sans doute de quoi voir venir ; mais ce n’est pas le problème. Ils ne sont ni hauts gradés de l’armée, ni fonctionnaires dans le renseignement, ni membres de l’exécutif : leur opinion n’a aucune incidence sur leur art, sur leur métier, ou sur le déroulement de la guerre. Ils peuvent donc bien penser et dire ce qu’ils veulent.

Parfois, la censure va plus loin encore. L’orchestre philharmonique de Zagreb refuse à présent de jouer Tchaïkovski parce que ce compositeur est russe ; l’orchestre national de Slovaquie supprime un passage d’une cantate de Prokofiev parce qu’il évoque les combats d’Alexandre Nevski.

Vous me direz qu’il s’agit de détails ; je répondrai qu’il s’agit de principes. Or, le propre des principes, c’est qu’ou bien ils nous protègent tous, parce que justement on les fait passer en premier (c’est l’étymologie du terme), donc avant toute autre considération, ou bien ils ne nous protègent plus du tout.

De la même manière, je suis inquiet de voir que l’Union européenne a été si prompte à interdire deux médias russes, RT et Sputnik, au motif qu’ils propageaient des mensonges et servaient la propagande de Poutine. Sans aucun doute, et alors ? Depuis quand l’État interdit-il la diffusion de mensonges ou de propagande ? Depuis quand la liberté d’expression se limite-t-elle à ce qui a été décrété comme vrai par l’État, la science, ou toute autre institution ?

Vous me direz que c’est efficace, et qu’il y a des précédents. En temps de guerre, les gouvernements ont fréquemment recouru à la censure de la presse, même dans les États de droit. C’est juste ; mais précisément, nous ne sommes pas en guerre, et la solidarité avec un pays injustement agressé ne devrait pas nous faire oublier nos propres principes. Notre droit fait fort justement la différence entre l’état d’urgence – auquel nous n’avons déjà que trop souvent recours – et l’état de siège. De même que l’état d’urgence justifie (s’il est employé avec discernement) des mesures inacceptables en temps normal, l’état de siège justifie également (avec le même discernement) des mesures inacceptables dans l’état d’urgence. Quand la Russie nous attaquera, si elle nous attaque, il sera temps de déclarer le siège, et nous pourrons réfléchir à censurer les médias sur notre sol. Mais si nous en sommes déjà là, que ferons-nous quand l’état de siège s’imposera ?

Deux formes d’excès donc, l’un touchant les arts, l’autre la presse. On peut en tirer trois enseignements. Le premier, c’est que nous sommes en train de perdre complètement tout sens de la mesure, de la proportion, du raisonnable. « Il faut savoir raison garder » ou « in medio stat virtus » sont probablement devenues parmi les idées les plus étrangères à notre temps. La sur-réaction devient la norme, et la guerre totale devient la seule forme de guerre possible. On l’observe bien au-delà du conflit ukrainien, tout fait divers exigeant sa nouvelle loi, qui va frapper plus dur et laver plus blanc.

Le second, c’est la confirmation de la perte du sens des libertés et des droits fondamentaux. Que les puissants et les décideurs cherchent à les piétiner, c’est – passez-moi l’expression – de bonne guerre, ils l’ont toujours fait et nous sommes dans des systèmes qui les poussent à le faire. Ce qui est inquiétant, c’est que ça ne choque réellement plus personne. L’interdiction de médias à l’échelle européenne ne soulève pas plus d’indignation que le confinement chez eux de personnes à cause de leur statut sanitaire.

Le troisième enfin, c’est le développement d’une vision politique du monde de plus en plus exclusivement basée sur la rancœur. Quand on entend des féministes dire qu’elles ne veulent plus lire un livre écrit par un homme, quand on entend des militants antiracistes dire qu’un blanc ne peut pas traduire un auteur noir, on est très près de ceux qui ne veulent plus écouter de musique russe ou qui cherchent à faire taire une femme parce qu’elle ne condamne pas une politique odieuse ; et on ne peut que penser que la juste colère à l’origine de la lutte s’est transformée en une rancune haineuse qui empêche de voir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, et qui, précisément pour cette raison, conduit à l’oubli de la mesure d’une part, des droits de l’homme d’autre part.

Il faudrait pourtant faire attention à rester meilleurs que nos adversaires, et à ne pas devenir ce que nous combattons. Peut-être n’est-il pas trop tard.
 
Anna Netrebko. Photo : Metropolitan Opera / Vincent Peters

vendredi 30 octobre 2020

Soumission

C’est un point peu remarqué : la pandémie de covid et le terrorisme sont étonnamment similaires. Tous les deux font peser une menace sur la vie et la sécurité des individus : en allant à l’église, au théâtre, en faisant votre métier de professeur ou de journaliste, ou tout bêtement en prenant un verre en terrasse, vous risquez de mourir égorgé, décapité ou tué d’une balle dans la tête ; en recevant votre petit-fils ou en organisant une soirée-crêpes, vous risquez de ne jamais vous réveiller de la salle de réanimation (mention spéciale aux boîtes gay, où vous prenez les deux risques à la fois).

Alors que j’entame le couplet « vivre, c’est risqué », j’entends déjà hurler les premiers covidistes : « ah mais ça n’a rien à voir ! Les deux risques n’ont rien de comparable, le terrorisme islamiste a fait 165 000 morts en quarante ans, alors que la covid a tué plus d’un million de personnes en moins d’une année ».

Certes. Avant de hurler, cependant, regardons les faits : en tout premier lieu, le coronavirus tue essentiellement des personnes déjà proches de la mort, soit âgées, soit malades. Les moins de 40 ans représentent moins de 5% des hospitalisations, et plus de 90% des morts ont au moins une autre maladie. Il n’est évidemment pas question de dire que leur vie n’a pas de valeur ou qu’on peut les abandonner à leur sort ; mais il est indispensable de remarquer que, si vous êtes plutôt jeune et en bonne santé, vous ne risquez pas grand-chose. Objectivement, on est aux antipodes d’épidémies comme la peste de Justinien, qui a fait périr un tiers de l’Europe, ou comme la grippe espagnole, qui a tué entre 50 et 80 millions de personnes en un an et demi, ou même comme le sida (maladie qui, comme la grippe espagnole d’ailleurs, frappe justement plutôt les jeunes et ceux qui sont en âge de travailler). N’ayons donc pas peur de le dire : le terrorisme comme la covid font peser sur nos vies et notre sécurité un risque réel, mais limité.

Or, ils ont la même conséquence : pour faire face à ce risque limité, nous prenons des mesures extrêmes. Le terrorisme nous a fait accepter depuis vingt ans des politiques liberticides à l’extrême et une surveillance massive de nos vies privées par les entreprises et les États ; quant à la covid, elle nous rend muets sur des restrictions des libertés que jamais nous n’avions connues en temps de paix. Un dessin résume parfaitement notre nouvelle situation :

Pour la pandémie comme pour le terrorisme, donc, les mesures prises sont disproportionnées, sans commune mesure avec le risque couru. Je ne dis évidemment pas qu’elles seraient inefficaces : au contraire, elles sont très efficaces. Bien sûr qu’elles le sont ! De toute évidence, des mesures disproportionnées sont forcément efficaces. La surveillance massive permet de déjouer de nombreux attentats ; le confinement généralisé empêche que nous tombions tous malades en même temps, donc limite la pression sur les lits de réanimation et sauve des vies, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est vrai pour toutes les mesures disproportionnées. Vous ne voulez pas que votre ado parte en soirée ? Ligotez-le au radiateur, vous verrez qu’il n’ira pas en soirée ; ce sera beaucoup plus « efficace » que de lui faire les gros yeux.

Je ne dis évidemment pas que toutes les mesures prises soient toujours disproportionnées. Au printemps dernier, j’ai moi-même défendu le confinement sur ce blog. Mais à l’époque, nous avions beaucoup moins de connaissances sur ce virus, et surtout nous n’avions aucun protocole sanitaire pour les malades qui devaient être hospitalisés. Actuellement – et c’est un autre élément qui fait que le risque est bien moindre qu’il y a six mois pour les personnes saines –, nous avons au contraire des traitements efficaces.

Dernier point commun, le néoparler, la novlangue qui entoure les mesures prises. Avec le terrorisme, il n’y a pas de vidéo-surveillance, non non ! il y a de la vidéo-protection. C’est forcément « pour votre sécurité » que cette rame peut être écoutée. Avec la covid, on va plus loin encore ! Le néoparler du terrorisme consistait à atténuer des réalités désagréables (parler de « protection » à la place de « surveillance »). Pour le coronavirus, on avance encore vers la vraie novlangue orwellienne : on affirme carrément le contraire de ce qui est, et sans la moindre vergogne. À la poste de Mamoudzou, des affiches annoncent sans honte à l’entrée que c’est « pour simplifier nos démarches » qu’on n’accueille pas plus de huit personnes à l’intérieur. Gné ? En quoi est-ce que faire la queue pendant encore plus longtemps qu’avant, mais en plein soleil, pour attendre l’arrivée d’une employée rogue qui vous demande agressivement ce que vous avez à faire là et si vous avez votre propre stylo avec vous avant de (dans le meilleur des cas) condescendre à vous laisser entrer nous simplifie quoi que ce soit ? Assumez, bon sang ! Assumez de nous compliquer la vie pour assurer notre sécurité, mais ne prétendez mettre du bleu si vous mettez du rouge !

Ce qui se dessine, c’est donc que la covid, c’est comme le terrorisme, en pire. Pour un risque plus sérieux, nous prenons des mesures tout aussi disproportionnées, et donc infiniment plus graves, plus sévères, et plus liberticides, en allant plus loin dans la novlangue (je l’avais déjà noté lors du premier confinement). On ne peut donc pas être surpris que, de manière exactement parallèle, les résistances et les oppositions soient encore plus réduites et écrasées. De manière fascinante, des opposants de toujours au Système et au gouvernement sont tétanisés et avalent la pilule amère sans broncher, et même en en redemandant. C’est vrai – et c’est encore un point peu relevé bien qu’extrêmement révélateur – pour tous les groupes culturels et sociaux : du cadre supérieur ou de l’intellectuel attaché aux libertés fondamentales jusqu’au gilet jaune, de la gauche radicale à l’extrême-droite, la covid divise, et à chaque fois la majorité plie.

En d’autres termes, et c’est ce qui est vraiment terrifiant, le coronavirus réussit là où le terrorisme avait partiellement échoué : beaucoup acceptent tête baissée des mesures que jamais la menace terroriste ne leur aurait fait admettre. Après les attentats contre Charlie Hebdo, après ceux du Bataclan, la France entonnait unanimement « ils n’auront pas notre mode de vie », « nos libertés ne sont pas négociables ». Que n’avons-nous le même courage à présent ! À quel moment la culture est-elle devenue négociable ? Depuis quand n’est-elle plus essentielle à une vie digne d’être vécue ? Quand nous disions qu’il fallait « vivre avec la menace terroriste », ça signifiait que nous ne changions rien à nos habitudes et que nous acceptions un risque raisonnable ; aujourd’hui, quand on nous dit qu’il faut apprendre à vivre avec le virus, ça signifie l’obligation de porter des masques quand on marche seul dans la rue et l’interdiction de se réunir à plus de six… Si vivre avec le virus, c’est essayer d’atteindre le risque zéro en s’enfermant dans une forteresse, il faudrait plutôt parler de s’enterrer contre le virus. Est-ce que dans L’Armée des douze singes, les survivants « vivent avec » le virus ?

Pour réduire les oppositions à ces excès, la bipolarisation atteint des sommets, et comme, pour diverses raisons, les seuls à protester contre le consensus sont les pires crétins du monde politique et médiatique (de Trump et Bolsonaro à Pascal Praud), il n’est pas bien difficile de faire d’eux une arme contre tout discours déviant (« t’es contre le confinement ? bah tu penses comme Trump alors ! »). C’est très net dans les médias, où une émission comme Quotidien, pourtant une des plus critiques et d’ordinaire des plus intelligentes du paysage audiovisuel remise au placard à peu près toute forme d’esprit critique ou de recul pour relayer le discours gouvernemental. Pire : la division est telle que ceux qui ne sont pas d’accord sont montrés du doigt, désignés à la vindicte publique comme « irresponsables » – encore un mot qu’on a beaucoup craché à la gueule de Charlie Hebdo, comme par hasard.

Mais j’entends les covidistes crier encore ! « C’est provisoire, disent-ils, on ne va pas en mourir, on peut bien faire quelques sacrifices. » À voir ! Ce que j’entends, moi, c’est qu’en juin dernier on nous promettait 10 000 lits de réanimation, et que fin octobre on nous promet 10 000 lits de réanimation. Je l’ai déjà dit sur ce blog, et toutes les études le confirment : le coronavirus tue dans les systèmes de santé faibles. En mars dernier, on entendait beaucoup l’excuse consistant à dire qu’effectivement, il aurait mieux valu ne pas casser l’hôpital public depuis 50 ans, mais qu’enfin, puisqu’il avait été cassé, l’urgence exigeait le confinement ; et je le répète, à ce moment, l’excuse était défendable. Mais si on continue à nous la sortir neuf mois après le début de la crise, c’est que l’État n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire depuis ; et dans ces conditions, accepter sans broncher les confinements, les couvre-feux et les fermetures des commerces, c’est de facto, sinon accepter, du moins se résoudre à l’absence de toute mesure de fond. Le pragmatisme a ses limites.

Surtout, cette attitude apparemment raisonnable oublie un point essentiel : la force de l’habitude. Les humains sont capables de s’adapter à peu près à tout, et d’une manière extrêmement rapide. En d’autres termes, il ne faudrait que quelques années pour qu’une large majorité de la population considère comme parfaitement normal que le travail soit la seule chose autorisée dans nos vies. Ne nous voilons pas la face : les sociétés occidentales éduquées et développées ont, dans l’Histoire, accepté bien pire.

Enfin, n’oublions pas que nos dirigeants nous observent. Je ne crois absolument pas à un vaste plan machiavélique : la covid n’a pas été créée en laboratoire pour faire avaler la fin des libertés. En revanche, la manière dont les populations réagissent à chaque mesure est, vous pouvez me croire, dûment étudiée, analysée et notée. Les politiciens n’ont rien vu venir, ils n’ont pas eu de plan, mais ils ne sont pas plus bêtes que les autres : ils n’oublieront pas ce qui aura marché, ce qui sera passé, et comment ce sera passé. En ce moment, vous pouvez être sûrs d’une chose : ils vont regarder avec une extrême attention la manière dont on réagit à une politique qui (contrairement au confinement de mars) nous interdit de prendre un verre entre amis ou d’aller au cinéma, mais nous autorise à nous entasser dans le métro pour aller au taf et à envoyer nos gamins s’entasser dans les salles de classe.

Alors que fait-on ? Pour ma part, je trouve que le texte de Nicolas Bedos qui a déclenché une telle polémique est un programme à suivre. Quel dommage qu’il ait partiellement cédé à la pression médiatique et n’ait pas défendu son texte jusqu’au bout ! Il donne toutes les pistes à suivre. On autorise ceux qui sont fragiles (malades, âgés, immunodéprimés, etc.) à se confiner chez eux et à télétravailler quand ils le peuvent ; et on autorise les autres à vivre normalement. Même un confinement obligatoire des personnes âgées me semblerait inutilement liberticide : oui, certaines ont plus besoin de notre tendresse que de nos précautions. Personne n’obligera ceux qui veulent se protéger à recevoir leurs petits-enfants ; mais qui sommes-nous pour leur dicter une manière de vivre, et pour leur dire que quoi qu’ils en pensent, ils doivent vivre encore longtemps, mais sans voir leurs proches ?

Sur le long terme, nous l’avons toujours su, il n’y a pas d’autre voie de sortie que l’immunité collective. On ne peut pas éternellement accepter des mesures liberticides au motif que les politiciens n’acceptent pas de faire leur boulot.