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lundi 6 avril 2020

Novlangue et doublepensée : on n’est plus très loin


Dans le roman d’anticipation (le mot semble malheureusement bien choisi) 1984, une des caractéristiques majeures de la société décrite par Georges Orwell est la novlangue (ou le « néoparler », pour reprendre la nouvelle traduction, sans doute meilleure sur ce point). Le principe de base est simple : il s’agit d’appauvrir la langue (par la diminution du nombre de mots, la suppression de la polysémie et des ambiguïtés, etc.) afin d’appauvrir la pensée.

Un aspect de la novlangue est particulièrement intéressant : le fait pour certains mots d’y désigner l’exact contraire de ce qu’ils désignent objectivement. Ainsi joycamp (« camp de la joie ») désigne un camp de travail forcé, Minipax (Ministry of Peace, « Ministère de la Paix ») le Ministère de la Guerre, etc.

Cette caractéristique du néoparler est étroitement connectée à un autre aspect de la propagande d’Océania : la doublepensée, autrement dit la capacité des citoyens (et particulièrement des membres du Parti) à accepter simultanément deux idées contradictoires. Il s’agit là d’un point essentiel pour le pouvoir puisqu’il lui permet, pour reprendre les mots d’Orwell, « de combiner la croyance en sa propre infaillibilité avec le pouvoir d’apprendre des erreurs du passé ». En étant à la fois (tout est là) parfaitement convaincu que le régime est parfait et infaillible et parfaitement informé de ce qui prouve qu’il ne l’est pas, le pouvoir en place diffuse une propagande parfaite sans pour autant s’aveugler sur les aspects de la réalité qui pourraient le mettre en danger – une des grandes faiblesses des totalitarismes du passé.

Eh bien nous n’en sommes plus très loin. On le sent venir depuis longtemps, bien sûr ; j’en ai déjà parlé sur ce blog. Dans les exemples récents, on pourrait citer les derniers rebondissements de la polémique pour savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, ou en dictature : les opposants à Macron qui affirment que notre système politique n’a rien de démocratique, Macron qui leur répond en leur proposant d’aller essayer la dictature. On est encore loin du néoparler orwellien, bien sûr ; mais on s’en approche. De part et d’autre (j’insiste là-dessus, même si à titre personnel je suis bien plus proche des opposants à Macron que de ses partisans), l’appauvrissement du langage est là, et se traduit par un appauvrissement de la pensée. On construit une opposition binaire, sous forme d’alternative, entre démocratie et dictature, comme si tout ce qui n’était pas l’un était l’autre ; les uns peuvent dire en toute bonne foi : « Vous voyez bien qu’on n’est pas en démocratie, c’est donc qu’on est en dictature », quand les autres leurs répondent, avec la même bonne foi : « Vous voyez bien qu’on n’est pas en dictature, c’est donc qu’on est en démocratie. »

D’autres exemples sont encore plus récurrents : ainsi des usagers forcément « pris en otage » par la moindre grève, ou, ici à Mayotte, les délinquants des rues qualifiés de « terroristes » parce que les gens sont effectivement terrorisés. Allez essayer de leur faire comprendre qu’il ne suffit pas de terroriser ou d’être terrifiant pour être un terroriste, et qu’un gamin qui lance des cailloux sur des voitures en marche (ah-ah) n’est pas la même chose qu’un type qui se fait sauter au milieu d’une rame de métro, c’est peine perdue (j’ai essayé).

Mais ce n’étaient que des exemples de simplification et d’appauvrissement du langage.  À chaque fois, on nommait mal quelque chose. Dans un cas, on réduisait une échelle complexe (démocratie directe – démocratie représentative – démocratie déléguée – régime autoritaire – monarchie – dictature – totalitarisme, ce qui est déjà une simplification, mais passons) à une alternative simpliste (démocratie ou dictature) ; dans l’autre, on faisait passer une hyperbole, une exagération langagière (« le voyou des rues est un terroriste », « le gréviste est un preneur d’otage ») pour une expression nuancée, mesurée, fidèle et objective de la réalité. C’était déjà grave, bien sûr ! Ne serait-ce que parce que cette première étape prépare forcément le terrain pour la suivante. La citation attribuée à Camus est devenue un poncif, je l’ai moi-même plusieurs fois reprise ici : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Mais à présent, finies les demi-mesures ! Nous sommes à l’étape suivante. L’illustration la plus frappante en a été donnée il y a quelques semaines (même si ça semble une éternité…) à l’occasion de l’usage par le gouvernement du 49.3 pour faire passer la réforme des retraites.

Attention, une précision : je ne cherche pas ici à attaquer ou à défendre l’utilisation du 49.3 par le gouvernement. C’est un outil clairement antidémocratique et antiparlementaire, mais n’étant moi-même très favorable ni à la démocratie, ni au parlementarisme, je suis mal placé pour le critiquer. Comme tout instrument efficace (ce qui n’est pas la même chose que « bon ») au service de l’exécutif, il est bon quand il est employé par un pouvoir bon et au service d’une bonne politique (autrement dit, ça n’a pas été le cas depuis des temps à peu près immémoriaux) ; inversement, il est mauvais quand il est utilisé par des crétins pour une politique inepte et funeste (comme ça a été le cas pour tous ses derniers usages). Mais bon, fondamentalement, ce n’est pas le 49.3 comme instrument qui change la donne : avec lui, le gouvernement allait imposer sa réforme des retraites par la force ; mais enfin, la démocratie et le parlementarisme nous l’auraient tout autant refourguée, cette réforme ; ce n’est pas comme si les députés LREM allaient se rebeller.

Ce qui m’intéresse ici, ce n’est donc pas l’usage qui a été fait du 49.3, c’est le discours qui a été servi autour de cet usage. Et comme souvent, c’est Sibeth Ndiaye, l’incroyable Sibeth Ndiaye, qui a sorti l’artillerie lourde, en tweetant : « Avec l’utilisation de l’article 49-3 de la Constitution […], nous mettons fin à un épisode de non-débat de la réforme des retraites ; nous redonnons au Parlement les moyens d’assumer sa fonction éminente de voter la loi. » Soit : en empêchant le Parlement de débattre, nous permettons au Parlement de débattre. Ou encore : en faisant du Parlement une chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif, nous lui redonnons le pouvoir.

D’autres membres du gouvernement ont dit plus ou moins la même chose, je ne vais pas vous faire toute la revue de presse. Et depuis, on a eu des variations sur le même thème, souvent venant de la mère Sibeth, sans surprise, mais pas que : le gouvernement a clairement anticipé la crise sanitaire, il a très bien réagi dès le départ, nous étions tout à fait prêts sur le nombre de masques, j’en passe et des meilleures – toujours assorties de phrases qu’on peut comprendre soit comme des formules d’insistance, soit comme de vagues menaces, sur l’air de « Je ne laisserai personne dire le contraire. » Bref, l’essentiel est là : des membres du gouvernement disent l’exact contraire de la vérité, sans que ça soulève de protestation notable. Redde Caesari quae sunt Caesaris : ce n’est pas LREM qui a inventé le procédé ; sous Hollande, Bruno Le Roux, chef de file de la majorité socialiste à l’Assemblée, avait déjà dit que le 49.3 « favorise une véritable discussion ». Bon.

Vous allez me dire : mais lui non plus n’inventait pas le procédé ! Le mensonge en politique, c’est vieux comme le monde. Entre ceux qui nous promettent qu’avec eux le chômage disparaîtra et ceux qui nous assurent qu’ils n’ont rien piqué dans la caisse, on le sait, qu’ils nous baratinent !

Sauf qu’en réalité ça n’a strictement rien à voir. Chirac qui dit n’avoir pas volé d’argent public, ou Le Pen qui affirme qu’elle peut faire disparaître la crise économique, c’est du mensonge ; Sibeth et consort, c’est de la novlangue. La différence tient dans le rapport à la vérité : mentir, c’est encore honorer la vérité, c’est-à-dire lui reconnaître une importance et une valeur. Essayer de cacher qu’on a piqué dans la caisse, c’est entretenir encore un rapport globalement sain à la morale et à la vérité : on sait que ce qu’on a fait est mal, puisqu’on essaye de le cacher ; et on sait que la vérité a de l’importance, puisqu’on essaye de la camoufler. Dans les deux cas, on cache les faits, parce qu’on sait que si les faits sont connus du public, il n’y aura plus moyen d’échapper à l’opprobre ou à l’échec. Quand Sibeth affirme qu’utiliser le 49.3, c’est favoriser le débat, au contraire, elle ne cache rien : elle n’essaye pas de voiler un fait, de le faire disparaître ; elle n’essaye pas de cacher la vérité. Elle montre juste qu’elle n’en a absolument plus rien à foutre, et qu’il n’y a justement plus rien à cacher, il n’y a qu’à désigner les choses par leur contraire.

Autrement dit, le rapport à la vérité a changé : les politiciens n’essayent plus de cacher une vérité objective et extérieure à eux, qui les dérange mais qui s’impose à eux ; ils affirment que la vérité n’a pas d’existence propre et réside exclusivement à l’intérieur de leur discours. C’est comme si François Fillon, au lieu d’essayer de convaincre les juges que sa femme avait réellement fait un travail d’assistante parlementaire, leur avait dit en face : « Ma femme n’a strictement rien fait, et c’est pour ça qu’elle méritait un salaire. »

Et les gens qui se taisent, ce sont les juges qui approuveraient le raisonnement et acquitteraient le prévenu.

Ce n’est pas encore 1984. On s’en rapproche.


samedi 4 avril 2020

L’avenir hongrois


La Hongrie de 2020, c’est la France de 1940 : le covid-19 a eu le même effet pour eux que la débâcle pour nous. Pouvoirs illimités sans durée déterminée pour le premier ministre, possibilité de revenir sur des lois établies ou d’en instaurer de nouvelles sans contrôle du parlement ou de la justice, fin de la liberté d’expression. Depuis 10 ans, le Fidesz au pouvoir affaiblit les droits fondamentaux ; mais là, une étape de plus a clairement été franchie – sans qu’apparemment ça ne trouble trop l’Union européenne, qui s’apprête visiblement, une fois de plus, à faire la preuve de son manque d’efficacité.

Je ne vais pas écrire des heures sur le sujet, ça fait 20 ans que je répète les mêmes choses et franchement, je suis lassé d’avance. Deux mots seulement, donc.

Depuis ce coup de maître du premier ministre Viktor Orbán, on entend monter la musique : « ohlàlà, quel salaud, il a aboli la démocratie ! » Non, mes loulous ! Il abolit les droits de l’homme, c’est pas pareil ! Et c’est tellement pas pareil que les droits de l’homme, il les abolit démocratiquement. Dé-mo-cra-ti-que-ment.

Bien sûr, j’entends déjà les cris de protestation. « Démocratiquement, mais comment ça ? La Hongrie n’est pas une démocratie ! Et nous non plus d’ailleurs ! Le parlementarisme, c’est le pouvoir des riches, c’est la ploutocratie, ça n’a rien à voir avec la démocratie ! Élire c’est abdiquer, relis Reclus ! » Refrain connu.

Là-dessus, deux choses simples.

1. Dire que « nous ne sommes pas en démocratie », c’est un raccourci tellement simpliste qu’il en devient complètement faux. Par-delà les différences qui séparent tous ces régimes, la monarchie de Louis XIV n’est pas une démocratie. L’empire romain n’est pas une démocratie. La dictature de Pinochet n’est pas une démocratie. Le totalitarisme hitlérien n’est pas une démocratie.

Maintenant, Athènes au Ve siècle av. J.-C. est-elle une démocratie ? Si elle l’est, nous sommes, nous Français et Hongrois de 2020, infiniment plus proches de son régime que de la monarchie de Louis XIV. Bien sûr, nous ne sommes pas la même chose que l’Athènes de Périclès. Mais ce régime n’était guère plus égalitaire que le nôtre. Sans même parler des femmes et des esclaves, dont on peut mettre l’exclusion de la vie politique sur le compte de contingences culturelles, les citoyens pauvres n’avaient aucun moyen d’accéder aux réels postes de pouvoir, qui non seulement n’étaient pas rémunérés, mais étaient même fort coûteux, une fois qu’on y était désigné.

Alors de deux choses l’une. Soit Athènes était bien une démocratie, et alors, étant bien plus proches d’eux que de Staline, nous pouvons aussi appeler qualifier notre régime de « démocratique » – et plus encore le régime hongrois, où le parlement est élu avec une part de proportionnelle. Soit Athènes ne l’était pas, et la démocratie n’a jamais existé nulle part, tous les régimes de l’Histoire étant non-démocratiques à des degrés divers. Pourquoi pas ? Je ne suis pas d’accord, mais ça renforcerait mon idée que décidément la « vraie » démocratie est un régime qui n’est pas pour demain.

2. Au fond, cette question de savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, et si la démocratie serait bonne ou mauvaise, est sans aucun intérêt. C’est un piège et un attrape-nigaud.

D’abord parce que, contrairement à ce que beaucoup pensent, la démocratie n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen, ni plus ni moins : un moyen d’atteindre le bonheur. Les libertés fondamentales, elles, sont un fin en soi, parce qu’elles sont une condition du bonheur. Mais la démocratie n’est qu’un outil, pas un but. Et comme tout outil, parfois elle est adaptée, parfois elle ne l’est pas. Un marteau, c’est super pour enfoncer un clou, c’est nul pour retirer une vis. La démocratie, c’est pareil ! En 1792 et en 1940, il fallait être démocrate. La démocratie était l’outil adapté pour répondre aux crises de cette époque.

La seule question qui compte, c’est donc de savoir si la démocratie est un outil adapté à la crise que nous devons affronter, nous, maintenant. Pour y répondre, une question simple : les mauvaises décisions, celles qui contribuent à détruire la planète ou à abolir les libertés, sont-elles oui ou non démocratiques ? En d’autres termes, si on donnait vraiment le pouvoir au peuple, qu’en ferait-il ?

Sentant se refermer sur eux le piège, à ce stade les partisans de la démocratie hurlent : « On peut pas savoir ! Rien ne nous dit ce que ferait le peuple s’il avait le pouvoir ! » Ben si, cocotte. Quand une décision gouvernementale soulève une vague de protestation (comme c’est le cas pour la réforme des retraites, pour la taxe carbone, etc.), on peut se dire qu’elle est non démocratique, et que le peuple au pouvoir ferait autrement. Un doute peut subsister, bien sûr ; les partisans du gouvernement peuvent toujours s’appuyer sur la bonne veille « majorité silencieuse » pour dire que leur réforme est quand même populaire ; mais enfin, on a un élément pour dire qu’elle ne l’est pas.

Mais dans le cas contraire ? Quand une réforme passe comme une lettre à la poste, quand elle ne soulève aucune protestation populaire, voire quand elle est plébiscitée ? Alors sauf à être d’une mauvaise foi débordante, la conclusion s’impose : cette réforme est démocratique.

Du coup, si on ouvre les yeux, on doit reconnaître que :

1. Oui, le peuple est entièrement d’accord pour supprimer des libertés fondamentales si ça accroît sa sécurité (ou même son sentiment de sécurité). Non seulement il est d’accord, mais même il le réclame ! Regardez la popularité des mesures liberticides de tous les gouvernements dans tous les pays : nous sommes une poignée à protester. Nous protestons contre le peuple, certainement pas avec lui. C’est spécialement vrai en Hongrie, où le Fidesz n’a pas caché son jeu ou avancé masqué. Ne nous y trompons pas : ça n’a rien à voir avec le FN français, il n’y a pas eu de « dédiabolisation », et les Hongrois ont voté en toute connaissance de cause.

2. De même, le peuple veut que son niveau de vie augmente, même si ça bousille la nature. Les gens ne veulent pas tuer les riches, ils veulent vivre comme eux.

La sénatrice Amidala, dans une réplique devenue culte, disait : “So this is how liberty dies: with thunderous applause.” Notez qu’elle ne parlait pas de la démocratie, mais bien de la liberté. Déjà c’était le Sénat (instance démocratique de la République) qui confiait à son chef les pleins pouvoirs. Vision prophétique ; c’est ainsi que meurt la liberté : sous les applaudissements du peuple.

Certains s’imaginent que le capitalisme est le seul problème de notre société, et que tout le reste en découle. Ils pensent que seuls les riches aspirent au mode de vie qu’ils ont, et qu’en supprimant la bourgeoisie et en donnant le pouvoir au peuple, on supprimera du même coup la crise sociale et la crise écologique. C’est très noble, très généreux, très beau, mais c’est faux. Le capitalisme est un problème, bien sûr ; il ne peut pas être réformé et doit être supprimé, j’en conviens ; mais il n’est pas le seul problème, ni même le principal. Ceux qui croient le contraire se sont choisi une illusion magnifique. C’est néanmoins une illusion.


vendredi 22 novembre 2019

Bon anniversaire aux Gilets jaunes

Dieu sait que je n’ai jamais été un grand allié des Gilets jaunes. J’avais écrit un premier article, au tout début du mouvement, pour dire tout le mal que j’en pensais. Un mois plus tard, j’avais apporté quelques nuances, mais qui n’altéraient pas le fond de mon hostilité.

De ce point de vue, d’ailleurs, rien n’a vraiment changé. J’avais dit dès le départ que ce mouvement tombait à un moment où le rapport de forces était favorable au gouvernement, qu’il ne pouvait pas le faire reculer, ni a fortiori le détruire. Les soi, les violences contre des biens matériels, des vitrines et des distributeurs automatiques ne me gênent pas – celles contre des œuvres d’art, des statues et des monuments historiques si, en revanche – ; mais j’avais prévu dès le départ que le pouvoir en profiterait pour serrer les vis. La suite m’a donné raison : la seule fois où les manifestants ont cassé la porte d’un ministère, ils n’ont rien su en tirer, alors que ça a été le seul moment du mouvement qui aurait pu déboucher sur quelque chose ; et à côté de ça, on s’est retrouvé avec des capacités accrues pour l’administration d’enfermer les gens ou de leur interdire de manifester sans passer par la justice.

De même, sur le fond des revendications, je n’ai pas changé d’avis avec le lever et le coucher de quelques soleils. Le Référendum d’Initiative Citoyenne me semble toujours la même bêtise pour toujours les mêmes raisons – et ne parlons même pas de la revendication initiale d’une essence à bas prix.

Et pourtant, chaque mois qui passe depuis un an, je me sens plus proche des Gilets jaunes, pas dans ma tête, mais dans mon cœur. Il y a d’abord eu le mouvement des « Foulards rouges », qui prétendait s’opposer aux dérives des Gilets jaunes, et qui m’a fait dire que si je n’étais pas du côté des seconds, j’étais encore bien moins de celui des premiers : en fait, les Foulards rouges m’ont donné une vraie sympathie pour les Gilets jaunes. Et depuis, le gouvernement semble s’acharner à vouloir faire de même.

Je ne les rejoindrai pas sur les ronds-points, mais je vois de moins en moins des gens qui revendiquent des trucs idiots avec des méthodes contre-productives ; à présent, je vois des pauvres gens qu’on empêche de manifester par des lois et des méthodes répressives qui suent de plus en plus la marche vers le totalitarisme (un autre truc que j’annonce depuis très longtemps, et qui se confirme, décidément). Sans parler d’une arrogance bien déplacée de la part des élites économiques et politiques qui nous gouvernent et qui se montrent incapable d’affronter la Crise que nous traversons, ou même de la comprendre, arrogance qui me porte sur les nerfs.

Bref, ce que propose le peuple, ça craint. Mais ce que font les élites, ça pue. On est mal barrés.

lundi 10 juin 2019

Nous sommes en guerre


Pour nos sociétés, la crise écologique est une guerre. Je ne suis pas le premier à le dire : Nicolas Hulot ou Delphine Batho ont tous les deux tracé ce parallèle. Ce n’est bien sûr pas une guerre conventionnelle ; nous ne nous battons pas contre un peuple ennemi, contre une nation étrangère, mais contre un adversaire autrement plus redoutable : nous sommes en guerre contre nous-mêmes, contre notre mode de vie lui-même, et contre les lois de la nature et de la physique – autant dire que c’est pas gagné.

Ce que les gens ne comprennent généralement pas, c’est que quand nous disons qu’en matière d’écologie, nous sommes en guerre, il ne s’agit pas d’une image ou d’une métaphore : non, nous sommes vraiment en guerre, et nous devons en tirer toutes les conséquences ; comme pour toutes les guerres, ce n’est ni plus ni moins qu’une question de survie.

La première conséquence concerne évidemment l’économie. Un pays en guerre ne peut plus se préoccuper de rigueur budgétaire ou d’équilibre économique ou financier : il met toutes ses ressources dans la balance pour gagner la guerre, et laisse à l’après-guerre le soin de redresser la barre. C’est parfaitement justifié, puisque si on ne gagne pas la guerre, il n’y aura tout simplement plus de barre à redresser ! Concrètement, pour nous, ça signifie que nous devons immédiatement abandonner toute prétention à l’orthodoxie économique et budgétaire :

1. Nous devons dénoncer nos dettes, assumer que nous ne les rembourserons plus ;

2. L’État doit s’impliquer fortement dans l’économie, et ce par trois biais :
a. Il doit prendre le contrôle direct d’une partie de l’économie (grandes banques et grandes entreprises stratégiques en particulier) ;
b. Sur les secteurs et entreprises dont il ne doit pas prendre le contrôle direct, il doit adopter un rôle de force d’impulsion (il ne s’agirait pas de communisme, mais de dirigisme et de planification, ce qui se faisait déjà en France dans les années 1950 et 1960, sans même parler des périodes de guerre) ;
c. Si l’annulation des intérêts de la dette cumulée aux points 2a et 2b ne suffisent pas, il doit procéder à des réquisitions de capitaux.

3. Enfin, il doit évidemment produire de la monnaie, donc faire tourner la planche à billets (nous le faisons très largement depuis 2007 pour sauver les banques, c’est bien la preuve qu’il est possible de le faire pour sauver la planète).

Là encore, je ne suis pas le seul à tenir ce discours. Mais il faut aller plus loin : si nous sommes en guerre, il ne faut pas seulement mettre en place une économie de guerre, mais aussi une culture de guerre. C’est peut-être même le plus important : il faut gagner la bataille des esprits, des mentalités, des représentations, car c’est la mère de toutes les autres. De manière intéressante, c’est aussi la seule sur laquelle nous avons eu un peu de succès : l’écologie fait à présent réellement partie des préoccupations d’une part importante de la population des pays riches, surtout chez les plus jeunes.

Mais il reste encore beaucoup à faire : sans même parler des pays moins développés ou de ceux qui, même chez les plus riches, continuent de croire qu’il n’y a pas de problème, la victoire est loin d’être complète. Les jeunes sont plus sensibilisés à l’écologie, certes, mais beaucoup s’imaginent que tous les problèmes peuvent être résolus en pissant sous la douche ou en achetant bio ; alors qu’en réalité, une solution réaliste ne pourrait passer que par « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » – et tant pis pour ceux qui appellent ça de l’écologie punitive : la question n’est pas de savoir si c’est punitif ou impopulaire, mais de savoir si c’est vrai.

Intensifier la bataille culturelle va donc nécessiter de nouveaux outils. Tout d’abord, il faut que l’écologie radicale, celle qui voit qu’il n’y aura pas de sortie de la crise sans changement radical de notre modèle de société et de notre mode de vie, s’unisse politiquement. Pour l’instant, ce courant politique existe, mais sous la forme d’une nébuleuse comprenant de nombreux groupuscules, communautés, micro-partis, associations, sans parler d’individus isolés. Cette division empêche toute forme de représentativité médiatique, donc de visibilité et de crédibilité. Il faut y remédier en créant une plate-forme commune de l’écologie radicale, qui n’aura pas pour but de faire disparaître ces groupes en les fusionnant, mais de les rassembler autour de revendications communes, et qui ne pourra se faire qu’autour de ce qui, dans ce courant, fait consensus – en d’autres termes, les vegans peuvent et doivent continuer à se battre pour leurs idées au sein de chacun de leurs groupes, mais ne peuvent pas attendre de cette plate-forme commune qu’elle adopte le veganisme comme objectif.

Par ailleurs, toujours dans l’optique de la bataille culturelle, l’écologie radicale doit se doter de ses propres médias. Être plus visible dans les médias de masse est une nécessité, mais ne suffira pas : il faut par ailleurs que nous disposions de médias, forcément moins puissants, mais exclusivement consacrés aux thématiques de l’écologie profonde. Il existe bien le journal La Décroissance, mais il est trop tranché pour être représentatif de l’ensemble du courant. Par ailleurs, la perte de vitesse de la presse écrite rend nécessaire d’utiliser d’autres outils, en particulier les vidéos sur Internet.

Enfin, la dernière conséquence de l’idée que la crise écologique est une guerre, c’est qu’en plus de nous adapter économiquement et culturellement, nous devons également nous adapter politiquement. Avant toute autre chose, comme dans toute guerre, l’État doit donner des moyens à ses soldats. Et ses soldats, en l’occurrence, ce sont justement les écologistes de terrain, ceux qui, dans des associations, dans des communautés, se battent pour la préservation des écosystèmes, des espèces, des espaces, pour des modes de culture plus respectueux de la nature, etc. Il faut aider celles qui existent, et il faut favoriser la naissance et l’expansion de nouveaux groupes du même ordre : ça peut passer par la fiscalité, par les subventions, mais rien ne réussira sans une telle aide.

Mais ce ne sera pas suffisant pour autant. Et le grand tabou, pour le moment, est là : la démocratie est-elle le meilleur système possible pour mener le combat ? Rien n’est moins sûr, car ce régime n’est pas toujours le mieux armé pour résister aux grandes crises. Il n’y succombe pas toujours : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont des démocraties (entre autres) qui ont gagné face à des dictatures totalitaires. Mais si les Britanniques pouvaient accepter les mesures drastiques de Churchill (« le sang, le labeur, les larmes et la sueur », justement), c’est parce que les bombes pleuvaient sur Londres, que c’était ça ou la capitulation, et que tout le monde pouvait faire le lien entre le Blitz et la politique de Chamberlain.

De nos jours, au contraire, la crise écologique ne nous apporte pour l’instant qu’une infime partie des malheurs, des souffrances et des catastrophes qu’elle nous réserve pour l’avenir ; et même quand nous sommes frappés, nous ne faisons pas directement le lien avec ce contre quoi nous sommes en guerre. La multiplication des sécheresses, des incendies, la désertification de nombreux pays, les réfugiés climatiques dont le nombre s’accroît chaque année, autant de choses qui sont déjà là, mais que la plupart des gens ne relient que vaguement à notre mode de vie.

Pendant la Première Guerre mondiale, sans renoncer à la démocratie, la France avait utilisé l’état de siège pour réduire considérablement la voilure des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Je ne crois pas que, dans la crise présente, ce soit souhaitable ou nécessaire. En revanche, il nous faudra faire accepter des choix largement impopulaires et qui ne produiront leurs effets qu’à très long terme ; et il nous faudra sortir du capitalisme libéral. Les premières décisions mécontenteront les pauvres, les secondes mécontenteront les riches. Il est peu probable qu’elles soient prises par des gens qui se demanderont s’ils seront réélus dans cinq ans.

dimanche 16 décembre 2018

Cinquante nuances de jaune


J’ai déjà écrit sur les gilets jaunes, et foncièrement, je ne reviens pas sur ce que j’ai dit la première fois. Je n’ai pas changé d’avis ; mais peut-être convient-il d’apporter quelques nuances et précisions.

La première, qui devrait être une évidence pour ceux qui me connaissent, c’est que si je ne me sens pas dans le camp des gilets jaunes, je me sens encore bien moins dans celui du gouvernement. Je ne crois pas une seule seconde au scénario d’un gouvernement sincèrement engagé pour l’écologie et entravé par des égoïstes réactionnaires. Bien au contraire, ce gouvernement, au service exclusif des plus riches, a poussé trop loin les inégalités et a fait exploser une colère qui montait depuis longtemps. Fondamentalement, le mouvement des gilets jaunes est (ou était, car je crois sa fin prochaine) une révolte de la misère : s’il fallait choisir un camp entre Macron et les gilets jaunes, je serais évidemment du côté de ces derniers. Seulement, je ne crois pas qu’il faille choisir un de ces deux camps.

La seconde, c’est que dans l’ensemble, ce ne sont pas les méthodes des gilets jaunes qui me choquent. Bien sûr, il y a ponctuellement des choses qui m’écœurent : ainsi, à mon sens, rien ne justifie de briser une statue, de taguer un monument historique ou de détruire une œuvre d’art. Mais ce sont là des épisodes isolés bien que très stupides. Pour le reste, l’usage de la violence contre les biens matériels – les bagnoles, les vitrines… – ne me dérange pas en soi, parce que « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice[1] ».

Enfin, je rappelle que, quoi que je pense par ailleurs de l’urgence écologique, je comprends les doléances des gilets jaunes. Je ne les approuve pas forcément, mais je les comprends. Je pense que nous devrions cesser, pour l’essentiel, d’utiliser nos voitures ; ça ne m’empêche pas de comprendre qu’une smicarde qui a besoin de sa voiture pour aller travailler à 50 Km. de chez elle trouve une hausse des prix de l’essence insupportable.

Ce qui m’a choqué initialement, et continue de me choquer, ce n’est donc pas que des gens descendent dans la rue pour protester contre la hausse des taxes : c’est qu’ils le fassent sur ce sujet alors même qu’ils n’ont rien fait quand il s’agissait d’enjeux beaucoup plus graves, y compris pour eux, même s’ils n’en ont pas conscience. On peut le comprendre ; mais on ne peut pas refuser d’en tirer des conséquences politiques.

Là-dessus, je ne renie rien de ce que j’ai écrit : le prix de l’essence va augmenter (par le jeu de l’offre et de la demande) et doit augmenter (pour que nous passions à un modèle ne reposant pas sur les énergies fossiles). Que Macron et son gang s’y soient mal pris pour le faire ne change rien à cette réalité ; en la niant, les gilets jaunes font la démonstration éclatante de l’incapacité des masses populaires, qui ont le nez dans le guidon de leurs problèmes, à résoudre la Crise que nous traversons, donc à gouverner.

Et bien sûr, depuis cette étincelle originelle, je ne suis pas non plus d’accord avec beaucoup de leurs revendications. Le référendum d’initiative citoyenne, par exemple, qui est en passe de devenir leur revendication-phare, serait une immense connerie s’il était sérieusement mis en place. Justement parce que le peuple ne perçoit par les grands enjeux de notre époque, n’a pas d’éclairage moral sur ce qui est juste ou injuste, ne comprend pas la Crise dans laquelle nous entrons, il est illusoire d’espérer que lui donner un pouvoir aussi direct améliorera quoi que ce soit. Il est par exemple évident qu’en 2013, une telle possibilité aurait été utilisée, sans doute avec succès, pour bloquer le mariage pour tous.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : les élites, l’oligarchie, les riches, les puissants sont évidemment tout aussi stupides que le peuple. Je ne prétends pas, je le répète, que des masses ineptes entraveraient des dirigeants éclairés. Les patrons, les politiciens, les élus, les banquiers sont précisément ceux qui nous ont menés droit dans le mur. Seulement, je m’élève contre la fiction confortable qui voudrait croire, contre toute évidence, qu’ils l’ont fait contre l’opinion populaire. La surconsommation matérielle, l’exploitation à outrance des ressources de la planète, le rejet de plus en plus massif de déchets, tout ça n’a pas été mis en place par les élites contre le peuple ; bien au contraire, tout cela a été réclamé à cor et à cris par le peuple ; les élites n’ont fait que l’organiser et en profiter autant que possible pour devenir plus riches et plus puissantes encore. De ce point de vue, le pillage des magasins de smartphones est très révélateur.

On va me dire : « oui, mais les seules fenêtres qu’ils ont sur le monde, ces pauvres gens, ce sont TF1 et BFM. Comment voulez-vous qu’ils comprennent les enjeux de la crise écologique ? » Eh ! Je le sais bien. Mais l’objection tombe complètement à côté de la plaque. Si je dis de quelqu’un : « il a la grippe, je vais éviter de m’approcher de lui et de lui serrer la main », est-ce qu’on va me répondre : « pas étonnant qu’il ait la grippe, il travaille dehors toute la journée par ce froid » ? Qu’il y ait une raison au fait que quelqu’un a la grippe ne change rien au fait que pour ne pas être contaminé, il ne faut pas l’approcher. De la même manière, qu’il y ait une multitude de raisons qui expliquent l’incompétence politique des foules, c’est une évidence dont je suis bien conscient. Mais elle ne change strictement rien au fait qu’il ne faut surtout pas leur donner le pouvoir. Bien au contraire, elles le démontrent.


[1] Romain Rolland, « Le 14 juillet », dans Théâtre de la Révolution.

mercredi 26 juillet 2017

Nous sommes les hommes de 1933

À chaque fois que je dis, peu ou prou, ce que j’écrivais dans mon dernier billet, j’ai droit, de la part de ceux qui n’ont rien compris à ce que je pense ou qui ne me lisent pas jusqu’au bout, à des réactions amusées. « Ah, mais toi qui es pour un État fort, ça devrait te plaire, ce qui se passe en Pologne ! De quoi tu te plains ? » – je vous épargne les nombreuses variantes auxquelles j’ai droit.

Je l’ai déjà dit, redit, et au fond je crois que je parle dans le désert, mais vogue la galère, il faut croire que j’aime ça. Ce n’est pas la première fois que je constate notre incapacité à transmettre à nos élèves certaines valeurs fondamentales. Quiconque a interrogé les bambins d’une classe lambda lors d’un cours d’éducation civique sur la justice sait que, pour l’immense majorité d’entre eux, les pédophiles ou les terroristes devraient être exécutés sans jugement. La plupart ne comprennent pas pourquoi on se donne la peine de leur fournir un avocat. De même, une fréquentation un tant soit peu assidue des réseaux sociaux nous a tous mis face à des gens qui proposaient que les pédophiles remplaçassent les animaux dans les expériences de laboratoire, ou autres joyeusetés du même tonneau.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’ignorance, puisque justement, tout le monde est passé par les cours d’histoire-géo et d’éducation civique du secondaire, et donc tout le monde a déjà étudié ces concepts. Alors de quoi s’agit-il ? Quand quelqu’un connaît les notions de présomption d’innocence ou de nécessité d’un procès impartial, mais ne comprend pas leur importance, quand il décide par exemple qu’on peut s’en dispenser dès lors qu’on est confronté à certains crimes ou à certaines catégories de personnes, quand il soutient l’action de l’État alors même qu’il voit ces valeurs piétinées, il ne s’agit pas d’ignorance, mais bien d’une déficience dans le sens moral, c’est-à-dire dans l’aptitude à juger de ce qui est bien et de ce qui est mal.

J’insiste sur le fait que je ne parle pas ici de relativité de la morale. Je ne constate pas que ce qui semble bon aux uns semble mauvais aux autres, ou que ce qui est important pour quelqu’un est sans importance pour quelqu’un d’autre. J’affirme au contraire que certaines personnes ont un sens moral déficient, c’est-à-dire jugent mal, se trompent dans leur évaluation de ce qui est bien ou mal, important ou secondaire.

Évidemment, de nos jours, justement parce que le relativisme moral connaît un triomphe à peu près total dans notre société, une telle assertion fait immédiatement passer son auteur pour un monstre d’arrogance. Comment ? Il se permet de dire qu’il a raison et que les autres ont tort ? Mais quel élitisme ! Et au nom de quoi ?

Pour ma part, j’assume. Je ne prétends évidemment pas que j’ai raison sur tout – comme tout un chacun, je peux me tromper. Il est même certain qu’une partie de mes jugements moraux sont erronés. Mais j’assume de considérer qu’en matière de morale, il y a un vrai et un faux. Si quelqu’un affirme qu’une femme qui sort dans la rue non voilée est une pute, ou que les homosexuels doivent être jetés du haut d’un immeuble, ou qu’on peut faire subir ce qu’on veut à un animal, ou que les pédophiles devraient être mis en prison sans procès, alors que j’affirme le contraire, ce n’est pas seulement que nous avons deux points de vue différents sur ces questions ; c’est qu’il a tort, et que j’ai raison. Chaque affirmation morale nécessiterait évidemment une argumentation, et pour chaque point considéré, je suis prêt à la fournir : je ne prétends pas avoir raison simplement parce que c’est moi qui parle. Mais au fond, et quelle que soit la manière dont on l’enrobe, ça revient à ça : en matière de morale, il y a des affirmations vraies et des affirmations fausses, et donc certains sont plus dans le vrai que d’autres. Et tant pis pour ceux que ça défrise et qui m’appelleront paternaliste, ethnocentriste ou autre.

On peut même aller plus loin : en fait, c’est l’immense majorité de la population qui a ainsi un jugement moral largement déficient. Je le mesure à chaque fois que je discute de droit et de morale, par exemple des thèmes évoqués dans mon dernier billet, avec des gens éduqués et cultivés. Parce qu’à la rigueur, que, dans le fin-fond du Tarn-et-Garonne, les gosses des catégories socio-professionnelles très défavorisées n’aient pas d’idée claire et précise de la valeur de la présomption d’innocence, je peux le leur pardonner. Ça les rend évidemment inaptes à toute fonction de décision politique, mais ce n’est pas franchement leur faute.

En revanche, ce qui est sidérant, et surtout très angoissant, c’est que quand on discute avec des médecins, des professeurs, des artistes, on s’aperçoit que les déficiences morales sont toujours là. Ça n’a donc à voir ni avec le niveau d’étude, ni avec le niveau culturel. Et c’est bien cela qui fait peur : car on s’aperçoit que les valeurs fondamentales qui sont le socle de notre droit et la base de nos libertés et de notre bonheur ne tiennent par rien. Pour l’instant, elles sont globalement respectées, mais elles le sont en quelque sorte par défaut, parce que personne n’a encore eu clairement la volonté de les remettre en cause. Ce n’est même pas que certaines catégories sociales les auraient oubliées ; c’est que toutes les catégories sociales les ont oubliées. Autrement dit, ces valeurs restent présentes, mais seulement dans le discours, en surface, sans aucun ancrage réel, et donc de manière complètement illusoire. La première bourrasque les emportera.

Même des gens qui sont éminemment moraux sur certains points peuvent se montrer parfaitement lacunaires sur d’autres. Ainsi, telle personne qui aura une grande attention aux pauvres perdra tout sens moral, toute mesure, toute idée de justice dès qu’on parlera de terrorisme. D’autres n’ont jamais remis en question des valeurs inculquées depuis toujours et ont peu à peu perdu tout sens de la hiérarchie des valeurs : ainsi, certains sont capables de me dire que je n’ai aucune morale parce que je défends la possibilité de la prostitution, alors qu’ils viennent de me dire que le fait pour l’État d’assassiner des terroristes sans jugement ne leur posait aucun problème.

Très souvent, les lacunes sont difficiles à percevoir, car elles touchent des points de détail : ainsi, certaines personnes considèrent la liberté d’expression comme essentielle et sont prêtes à se battre pour elle, mais seraient pourtant d’accord pour interdire toute forme d’expression religieuse dans l’espace public. Très souvent, sans même s’en apercevoir, les gens sont prêts à accorder des droits aux uns et pas aux autres en fonction de leurs préférences, de leurs opinions, de leurs goûts. Or, qui défend la liberté d’expression pour celui-là seul qui pense comme lui est un ennemi de la liberté d’expression ; qui défend la présomption d’innocence mais est prêt à faire une exception en cas de terrorisme met à mort la présomption d’innocence.

On touche évidemment là à des points complexes de la morale, qui nécessitent une vision de long terme. Face à l’attentat de Nice, la réaction instinctive est évidemment de se dire : « si cet homme avait été tué ou enfermé sans jugement par les services secrets, il n’aurait pas commis ce massacre, et la vie de 86 personnes aurait été épargnée ». Il faut beaucoup de recul et même de sang-froid, sans compter une dose d’imagination et des capacités d’anticipation, pour comprendre qu’une société dans laquelle on exécute ou enferme les gens sans jugement sera infiniment pire qu’une société dans laquelle il y a de temps à autres un attentat qui fait une centaine de morts. Instinctivement, l’empathie nous fait dire que les morts, ça aurait pu être nous ou nos proches, et que rien n’est pire que cela. Il faut beaucoup de hauteur pour réaliser que vivre dans un totalitarisme serait en réalité bien pire.

Ce sont ce recul, ce sang-froid, cette vision de long terme qui font défaut à la plupart des gens. Et finalement, on s’aperçoit que ceux qui ont un réel sens moral sont rarissimes. C’est en cela que nous sommes les hommes de 1933 : les valeurs sont dans toutes les bouches, mais ne sont dans aucun cœur. Et de fait, elles sont en train de disparaître. Les lois sécuritaires les piétinent les unes après les autres, et ce n’est même pas que les gens ne réagissent pas : non, ils en sont positivement contents. Nos valeurs les plus fondamentales sont foulées au pied, et elles le sont de manière pleinement démocratique. Impossible de se cacher derrière l’idée que le gouvernement n’est pas réellement représentatif, que notre système n’est pas réellement démocratique : les lois en question bénéficient d’un réel soutien populaire.

Et bien sûr, les rares personnes lucides vont, elles aussi, avoir à subir les conséquences politiques des errements moraux des autres. Quand la première dictature venue sera, comme en 1933, aussi bien soutenue par la bourgeoisie globalement cultivée que par le sous-prolétariat déclassé, ce sont mes enfants et moi qui seront assignés à résidence – et encore, on aura de la chance si ce n’est pas enfermés dans un camp, voire exécutés – au nom de la lutte contre le « terrorisme écologiste ». Ma seule consolation, c’est que tous ceux qui auront promu et mis en place ces lois en seront aussi les premières victimes ; que, le moment venu, tous ceux qui s’imaginaient qu’ils seraient toujours du bon côté de la barrière réaliseront que ce ne sera pas le cas et paieront cette erreur, parfois de leur vie. Bien maigre consolation.

On en revient à Platon : peuvent gouverner ceux qui, réellement, savent distinguer le Bien du mal. Force est de constater que, comme il y a 2500 ans, ils sont aujourd’hui bien minoritaires. Or, « à moins que […] les philosophes n’arrivent à régner dans les Cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante, et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie ; à moins que les naturels nombreux de ceux qui à présent se tournent séparément vers l’un et vers l’autre n’en soient empêchés de force, il n’y aura pas […] de terme aux maux des Cités ni, il me semble, à ceux du genre humain[1]. »


[1] Platon, La République, Livre V, 473c-474c, v. 380 av. J.C.

mercredi 19 avril 2017

Pour quoi je voterai dimanche

Ceux qui me lisent un peu régulièrement savent que je ne goûte guère l’exercice démocratique du pouvoir. Jusqu’à présent, cette campagne présidentielle a confirmé mes idées avec une ténacité tout à fait remarquable. Passons sur la vaste prostitution des candidats et des partis, sur le racolage éhonté auquel ils se livrent pour séduire leur électorat, de bain de foule en foire agricole, de meeting en tapis de promesses : ça, on y est habitué à chaque fois qu’il y a élection. Mais le niveau est quand même, cette fois-ci, spécialement bas : les uns ont selon toute vraisemblance piqué dans la caisse, un philosophe poste des tweets pour juger un candidat sur ses tenues vestimentaires, les sondages, plus incertains que jamais, ont plus d’importance que jamais ; bref, on nage en pleine société du spectacle, en pleine démocratie d’opinion. En plein délire. Ô tristesse d’avoir raison quand on dit que les choses vont mal.

Il va de soi qu’aucun des candidats ne représente, de près de ou de loin, les idées qui sont les miennes. Peu d’entre eux ont conscience que les deux grands enjeux de notre époque, les deux grandes manifestations de la Crise que nous traversons, sont la crise écologique d’abord, les inégalités ensuite. Et aucun, à mon sens, n’a de réelle compréhension de ces phénomènes, puisque aucun n’a pensé la Technique et donc compris le rôle qu’elle joue dans cette Crise. Par conséquent, aucun n’a de solution pour nous en sortir. Ce qu’ils proposent, tous, est voué à l’échec.

Cela dit, il n’en reste pas moins qu’un d’entre ces onze sera notre prochain président, et que certains sont clairement plus dangereux que d’autres. Ceux qui s’imaginent que de toute façon rien ne changera, qu’ils ont les mains liées, que de toute manière c’est bonnet blanc et blanc bonnet n’ont pas complètement tort, mais ils n’ont pas non plus complètement raison. Un président de la République française a tout de même suffisamment de pouvoir pour faire beaucoup de mal, ou au contraire pour freiner les processus en cours. Le choix de l’abstention, pour tentant et compréhensible qu’il soit étant donné l’état de la vie politique, me semble donc à tout le moins dangereux.

Traditionnellement, on considère qu’au premier tour, on choisit, et qu’au second tour, on élimine. En réalité, il y a belle lurette que les choses ne se passent plus ainsi. Quand plus de deux candidats ont des chances réelles d’accéder au second tour, il faut éliminer dès le premier. C’est d’autant plus vrai quand, de toute manière, aucun candidat n’offre de réelle solution, puisque alors aucun candidat ne peut être l’objet d’un choix, sauf du choix du moins mauvais – ce qui est précisément une autre manière de dire qu’on élimine tous les autres.

De ce point de vue, deux candidats, parmi ceux qui ont des chances de l’emporter, doivent à l’évidence être éliminés.

La première est naturellement Marine Le Pen. J’ai à peine besoin d’expliquer pourquoi. Cela tient d’abord à son programme, bien sûr. Économiquement, il est très dangereux. Sur la question migratoire, non seulement il abandonne toute forme d’altruisme, de solidarité et de générosité, valeurs pourtant constitutives de notre identité ; mais il est même redoutable pour nous à long terme, car si nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde chez nous, la refouler entièrement ne peut, à moyen terme, que générer plus de rancœurs, plus de colère, donc plus d’agressivité envers nous et plus de terrorisme. Socialement enfin, il est régressif : rappelons que Marine Le Pen est la seule candidate à avoir promis la fin de la loi Taubira, entre autres multiples exemples.

Mais plus encore que dans son programme, le danger Le Pen tient dans sa personnalité. Si on regarde strictement ce qui est écrit dans le programme, en effet, je suis plus proche du sien que de celui de Fillon ou de Macron, par exemple. Le problème, c’est que Marine Le Pen avance masquée. Personne, je pense, ne sait vraiment qui elle est, ni ce qu’elle ferait si elle arrivait finalement à l’Élysée. Pour reprendre l’exemple de la loi Taubira, je ne suis pas du tout sûr qu’elle tiendrait sa promesse. Inversement, je la crois tout à fait capable de rétablir la peine de mort, alors que ça ne figure pas dans son programme, par exemple en faisant usage du référendum[1].

Le second candidat à éliminer absolument est François Fillon. Non pas que son programme soit spécialement problématique – je veux dire par là qu’il est absolument et intégralement merdique, mais pas vraiment plus que celui de Macron, par exemple. Le problème de Fillon, par rapport aux autres candidats de la droite conservatrice[2], c’est qu’il représente la frange la plus socialement réactionnaire de ce courant. Fillon, c’est le candidat de Sens Commun, de la Manif pour Tous et de tous les groupes du même tonneau. Ce sont eux qui ont poussé sa victoire à la primaire et le tiennent à bout de bras depuis – le rôle de Sens Commun dans la réussite du meeting du Trocadéro, celui qui a tout changé pour lui, n’est plus un secret pour personne.

S’il doit être éliminé, c’est donc d’abord parce que sa victoire représenterait un énorme tremplin pour cette frange réactionnaire de la société : il pourrait essayer de tenir sa promesse d’une interdiction de l’adoption pour les couples homosexuels, le risque serait donc grand de voir l’homophobie s’assumer, s’afficher et se décomplexer, et donc les agressions homophobes augmenter[3]. Mais c’est aussi pour une autre raison : pour dégoûter pour de bon la droite de redonner du poids à ce genre de courant. Que Fillon prenne une bonne claque électorale et qu’on arrive avec Macron président, et la droite se sentira volée d’une élection qu’elle pensait gagnée d’avance ; on peut être sûr alors que la prochaine fois, elle jouera la sécurité et adoubera quelqu’un de plus consensuel – donc de plus centriste.

Une dernière chose : je précise que, si je considère que Fillon et Le Pen doivent tous les deux être éliminés, et à n’importe quel prix, je ne les mets pas sur le même plan : Le Pen est clairement plus dangereuse que Fillon.

Bon. C’est bien joli, tout ça, mais une fois qu’on a dit quels candidats on voulait éliminer, reste à savoir comment le faire. Pendant un bon bout de temps, ça m’a semblé clair : je voyais se rejouer sous nos yeux le scénario de 2007. Cette année-là, seuls trois candidats avaient une chance réelle de passer la barre du premier tour : Sarkozy, Royal et Bayrou. Il était évident qu’il fallait éliminer Sarkozy à tout prix : n’importe qui avec un brin de jugeote pouvait comprendre à quel point son quinquennat serait violent – là-dessus, il ne nous a pas déçus. Or, Royal ne pouvait pas le battre au second tour ; inversement, Bayrou était quasiment assuré de le faire. Il fallait donc faire passer à Bayrou le cap du premier tour en votant pour lui à ce moment-là – ce que j’ai fait.

Dix ans plus tard, j’avais bien l’impression qu’on rejouait le même scénario. Fillon semblait assuré d’être le prochain président ; un seul candidat le menaçait sérieusement, Emmanuel Macron. Il me semblait donc logique de voter pour lui dès le premier tour, non pas que je me sente la moindre affinité avec le personnage, ses idées ou son programme, mais simplement parce qu’il était le seul à même d’éliminer un candidat qu’il nous fallait absolument éliminer.

Seulement, les dernières semaines ont rebattu les cartes. Trois candidats peuvent toujours, sans aucun doute possible, se qualifier pour le second tour : Le Pen, Macron, Fillon. Mais ils sont talonnés par un quatrième, Mélenchon. Pour être honnête, je ne crois pas à ses chances de réussir son pari et de finir deuxième ; mais il est globalement dans la course. Par ailleurs, l’avance de Macron sur Fillon, même si elle reste bien modeste eu égard à la grande incertitude de ceux qui se déclarent prêts à voter pour lui, reste probablement suffisante pour que je me dise qu’il peut se passer de ma voix.

Se pose également la question du second tour, et là, les inconnues se multiplient de manière dramatique. Je suis prêt à parier que Marine Le Pen y sera : c’est donc elle qu’il faut songer à éliminer en priorité. Mais qui est le mieux à même de le faire ? Tous le prétendent, mais bien malin qui pourrait vraiment le dire. Les sondages la donnent perdante, assez nettement, contre tous ; on pourrait donc se dire qu’il n’y a pas de souci à se faire. Mais moi, je m’en fais, du souci.

Le Pen contre Fillon ? La droite dure contre l’extrême-droite : beaucoup, beaucoup de gens, et moi le premier, seraient tellement écœurés qu’ils ne se déplaceraient même pas pour voter. Bien sûr, Fillon bénéficierait d’un report de voix de la part de ceux qui voudraient à tout prix barrer la route au FN ; mais inversement, Le Pen pourrait bénéficier du soutien d’une masse populaire décidée à faire tomber en Fillon un des principaux représentants des affaires et des élites. D’ailleurs, Fillon n’est donné dans les sondages gagnant qu’à 55% : le plus mauvais score des candidats testés.

Le Pen contre Macron ? On se dit que Macron rassemblerait une bonne partie de la gauche et la droite conservatrice ; mais pour un ancien banquier, partisan beaucoup plus assumé que Fillon de l’Union européenne et de la mondialisation, l’effet anti-Système jouerait autant que pour lui, peut-être même plus. Ça pue le duel Trump-Clinton.

Le Pen contre Mélenchon ? Là encore, les sondages donnent Mélenchon gagnant, à 57% (à peine plus haut que Fillon, notons bien). Perso, je n’y crois pas. Je suis persuadé que les conservateurs de droite comme de « gauche » seraient à peu près aussi effrayés par l’un que par l’autre, et qu’une bonne partie de la droite voterait Le Pen bien plus facilement qu’une partie de la gauche ne voterait Mélenchon.

Impossible donc de se déterminer sur celui qui serait le mieux à même de battre Le Pen. Et pour Fillon, c’est à peu près la même chose : de toute manière, je ne l’imagine au second tour que face à Le Pen.

J’ai donc été placé devant ce choix difficile : jouer la sécurité en votant Macron, pour être sûr d’éliminer Fillon ; ou voter au moins loin de mes convictions et opter pour Mélenchon. J’ai finalement choisi la seconde option.

Je veux tout d’abord dire que j’ai longtemps hésité, et que je respecte tout à fait ceux qui feront le choix inverse. Je les remercie, même, puisque ce n’est que grâce à eux que, en fin de compte, j’ai un petit espoir que nous n’ayons ni Fillon, ni Le Pen au pouvoir. Si, pour ma part, je voterai Mélenchon dimanche prochain, c’est pour trois raisons.

La première, je l’ai déjà donnée : Macron me semble disposer d’une avance sur Fillon faible, mais probablement suffisante pour l’emporter. En ne votant pas pour lui, je sais que je prends un risque, mais c’est un risque calculé.

La seconde, c’est que, même si je n’y crois pas une seule seconde, il y a, pour la première fois depuis longtemps, une toute, toute petite chance pour qu’une gauche véritable emporte la présidentielle. Ça vaut la peine de mettre toutes les voix dans la balance.

La troisième, et la plus importante, c’est qu’il est urgent que nous recomposions notre paysage politique. Or, un score élevé de Mélenchon serait le meilleur moyen d’y parvenir. Le PS pourrait enfin éclater, comme je dis qu’il finira par le faire depuis plus de dix ans, et comme je l’y appelaisencore récemment, et acter le divorce entre la vraie gauche et la social-démocratie ou le social-libéralisme. En cas, souhaitable, de victoire de Macron, les conservateurs de l’aile droite du PS et de la droite dite « modérée » pourraient se regrouper autour d’un pivot centriste (en fait de droite, mais molle, c’est moins pire) ; ceux qui, à droite, ne seraient pas contents, pourraient aller tranquillement au FN, ou vivoter sans rejoindre aucun camp, en devenant groupusculaires. En cas de victoire de Fillon, ce serait moins clair, mais au moins le PS aurait quand même enfin fini de crever et on s’en porterait tous déjà mieux.

Allez, vivement dimanche, qu’on en finisse. Ça commence à vraiment trop puer.





[1] Une autre belle bêtise qu’elle développe, ça : donner plus de pouvoir au peuple en recourant massivement au référendum. De son point de vue, c’est très intelligent, évidemment : elle sait bien que, dans sa majorité, le peuple sera en effet de son côté sur bien des sujets. Elle peut donc se permettre de se donner une image démocratique à peu de frais.
[2] Par « conservatrice », j’entends « qui veut conserver globalement le Système actuel » ; la droite conservatrice inclut donc Emmanuel Macron.
[3] C’est ce qui s’est passé aux États-Unis suite à l’élection de Donald Trump. L’hypothèse n’a donc rien d’invraisemblable.

jeudi 15 décembre 2016

Dracula a un coup de mou

La devise des politiciens devrait être : « Finalement, non. » François Fillon vient encore de l’illustrer à propos de ses projets de réforme de l’assurance maladie. Projet initial pour se faire élire lors de la primaire : réserver le remboursement automatique par la Sécu aux seules maladies « chroniques ou graves », laisser le reste aux seules mutuelles privées. Autant dire privatiser la Sécu pour une très large part, et bien sûr augmenter considérablement les inégalités de richesse face à la santé et aux soins.

Subséquemment, l’angle d’attaque pour ses adversaires est enfantin. Projet thatchérien, ultralibéral, évidemment mauvais, qui va taper sur les classes moyennes et populaires et sur les retraités : tout le monde, de Mélenchon au FN en passant par Valls, Macron et Bayrou, lui tombe dessus à bras raccourcis et s’en donne à cœur joie dans la dénonciation.

Fillon, bien sûr, sent venir le danger, et fuit courageusement. « Finalement, non » : nous y voilà déjà. Bon, en soi, la reculade n’est pas surprenante. On annonce une couleur, on est élu sur un programme, et puis on fait complètement autre chose : nihil novi sub sole. Mais ce qui m’amuse, c’est la candeur, l’honnête naïveté d’un membre de son entourage qui avoue sans fard : « On ne tient pas le même discours aux électeurs de droite et à l’ensemble des Français. »

Ah. Donc si je résume, on dit un truc aux électeurs de droite pour se faire élire par eux à une primaire, puis on dit un autre truc aux électeurs tout court pour se refaire élire par eux. Mais comme il s’avère que le premier truc est le contraire du second, et donc était une connerie, qu’est-ce qui nous prouve que le second truc n’est pas lui aussi une connerie ? On commence à comprendre (pour ceux qui n’avaient pas encore pigé, hein) le manque de confiance (je reste poli, notez) des Français pour la politique et les politiciens.

Évidemment, Fillon et ses potes s’en défendent. Non, ce n’est pas une reculade ! Non, ce n’est pas une contradiction ! Fillon « clarifie » et « fait de la pédagogie », disent ses proches. Fillon reste le candidat du « courage » et de la « vérité ». Qui en doute ?

Ce qu’on voit, c’est donc un homme sans réelles convictions, intéressé uniquement par le pouvoir, mais suffisamment intelligent, suffisamment stratège pour faire varier son discours en fonction de ceux à qui il s’adresse. Il illustre à merveille un autre grand principe de notre vie politique, et qui veut qu’une promesse n’engage que ceux qui y croient.

Il avait déjà fait à peu près la même chose à propos du mariage pour tous. Sachant qu’il ne pourrait pas l’abroger, il a promis de réécrire la loi Taubira pour réserver l’adoption plénière aux seuls couples hétérosexuels. Il sait très bien, évidemment, qu’il n’en sera rien. S’il se décide, une fois au pouvoir, à tenter la chose – et même ça est très loin d’être garanti –, il est parfaitement conscient que sa réécriture sera rejetée par le Conseil constitutionnel, car donner à certains couples mariés des droits qu’on refuserait à d’autres serait une discrimination évidente.

Mais c’est pas grave ! Le coup a marché, les gogos de Sens commun et de la Manif pour tous se sont mobilisés et ont mobilisé leurs réseaux pour lui, et il a été élu. Ce n’est que quand il sera au pouvoir, c’est-à-dire bien trop tard pour eux, qu’ils s’apercevront qu’ils n’auront rien, rien de rien, même pas la petite réécriture qui aurait pu leur servir de revanche et leur mettre un peu de baume au cœur. Ils pourront toujours crier à la trahison à ce moment-là ; mais il sera trop tard pour regretter d’avoir sacrifié le seul candidat qui pensait comme eux – Jean-Frédéric Poisson – au profit de petits calculs politiciens. La Realpolitik, c’est pas fait pour les cons.

Fillon fait donc, tout bêtement, une nouvelle fois preuve de son talent politique. C’est une assez bonne nouvelle, si on y réfléchit. Puisqu’il n’est pas un homme de convictions mais seulement d’ambitions, il est moins dangereux et fera moins de mal qu’on aurait pu le croire. En outre, les politiciens démontrent une fois de plus, avec une maestria qui décidément ne se dément pas, l’inanité complète de la démocratie représentative pour atteindre le bien commun. Donc merci, Dracula.

Finalement, ce n’est pas si passionnant. Cabrel aurait pu chanter : « On est tout simplement, simplement… en campagne électorale sur la Terre. » Ça méritait quand même d’être souligné, je crois.

mardi 18 octobre 2016

La nation française, une maison en guerre contre elle-même

« Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir », disait le Christ d’après Marc (3, 24). Toute nation est forcément le lieu de multiples désaccords et même de conflits qui se règlent par des rapports de force ; il n’y a rien d’inquiétant à cela, et vouloir les faire totalement disparaître est une chimère qui ne peut mener qu’au totalitarisme – c’était par exemple le projet de Mussolini, qui était obsédé par l’unité de la nation italienne. Mais comme toujours, les différences de degré finissent pas faire des différences de nature : il existe un seuil à partir duquel les désaccords et les conflits cessent d’être normaux et se transforment en de véritables lignes de fracture qui rendent le vivre-ensemble impossible.

Il me semble que la nation française offre plusieurs exemples de telles fractures : des sujets sur lesquels les visions de ce que doit être ou devenir le pays sont radicalement incompatibles. Il m’en vient au moins deux – et on pourrait sans doute en trouver d’autres. Le premier est la place de l’islam et des musulmans dans la société française. Le second est celui du mariage homosexuel et plus généralement de la politique familiale. Dans une certaine mesure, d’autres questions sont en train de devenir presque aussi polémiques : ainsi de l’équilibre à construire, en lien avec la montée du terrorisme, entre respect des libertés et meilleure sécurité ; ou encore de la manière de traiter les inégalités économiques, en accroissant ou au contraire en réduisant le contrôle de l’État sur l’économie.

Sur tous ces sujets, en particulier les deux premiers, qu’observe-t-on ? D’abord, que le dialogue est de plus en plus impossible. Ce qui ne signifie pas que les différents camps ne se parlent plus : bien au contraire, les partisans de chaque bord sont bien souvent avides de déverser la bonne parole sur leurs adversaires. Mais il ne suffit pas de parler à l’autre pour qu’il y ait dialogue : il faut aussi écouter ce qu’il a à dire. Si chacun se contente d’assener à l’autre ce qu’il considère comme la vérité, il n’y a pas de dialogue véritable : il n’y a qu’un dialogue de sourds.

Sur la place de l’islam en France ou sur la loi Taubira, il y a longtemps que c’est le cas : il n’y a plus de dialogue, de débat d’idées, il n’y a plus que des anathèmes. Un signe fort en est qu’au sein de chaque camp, on parle d’ailleurs de plus en plus pour ceux qui pensent comme nous, et pas pour les adversaires. Chacun crie des slogans simplistes destinés à souder les troupes et à renforcer leur moral, mais on produit bien peu d’argumentaires pour faire valoir son point de vue.

Ensuite, on constate une forte polarisation des opinions, avec peu de place laissée à l’entre-deux. Les avis s’articulent de plus en plus autour de camps nettement découpés et entre lesquels les compromis ne sont plus possibles. Sur la question de l’islam, on entend de plus en plus de gens dire soit que cette religion ne pose pas le moindre problème en France, soit qu’elle n’est pas compatible du tout avec nos valeurs fondamentales ; les opinions intermédiaires, nuancées, sont de plus en plus inaudibles. Il semble en fait que, sur ces questions, tout compromis soit devenu impossible.

Non pas que je sois systématiquement partisan d’un milieu qui serait toujours juste : autant je me situe dans cet espace intermédiaire sur la question de l’islam (ce qui se traduit par le fait que je me fais autant traiter d’islamophobe et de raciste que d’idiot utile de la conquête musulmane…), autant sur la question du mariage homo je serais incapable de me contenter d’une union civile, ni même d’un mariage sans possibilité d’adoption. Ce constat de la polarisation des opinions ne vaut donc pas jugement de valeur ; mais il n’en est pas moins valide pour autant.

Enfin, et c’est d’ailleurs ce qui explique les deux premiers points, on observe sur ces sujets un glissement de la logique militante vers la logique de guerre. Conséquence logique de la polarisation des idées et de la disparition des nuances, sur les sujets les plus polémiques, il y a aujourd’hui moins des opinions que des camps, et on trie les gens en fonction de leur appartenance ou non au même camp que soi. Si vous n’êtes pas d’accord avec tout le corpus idéologique du camp, plus la peine de discuter : vous n’êtes même pas un adversaire, mais un ennemi. Inversement, vous pouvez proférer les pires inepties, défendre vos idées de la pire manière qui soit, les gens de votre camp trouveront toujours le moyen de vous défendre corps et âme.

On ne cherche plus à convaincre des gens, ni même à faire triompher concrètement un point de vue dans la loi : il semblerait plutôt qu’on se prépare à… à quoi d’ailleurs ? Parfois, j’ai l’impression que c’est à la guerre civile. Car si le vivre-ensemble n’est plus possible, mais que la séparation ne l’est pas non plus, quelle autre issue ? On se demande ce qui se passerait si certaines personnes arrivaient au pouvoir. Que ce soit le PIR ou Robert Ménard, cela pourrait-il finir sans violence ?

Je ne sais pas si c’est exactement la même chose dans les autres pays. J’ai tendance à penser que des fractures similaires existent dans la plupart des pays développés, même si ce n’est pas forcément sur les mêmes sujets. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne, d’autres questions peuvent être leur servir de support : le maintien ou non du pays dans l’Union européenne, l’évolution du modèle fédéral etc. Ces fractures sont en réalité créées par la crise générale que nous commençons tout juste à traverser ; les questions dans lesquelles elles s’incarnent concrètement n’en sont probablement que des déclencheurs et des catalyseurs. Mais peut-être certaines nations sont-elles plus unies et moins cassées que la nôtre. Je ne sais pas si le Japon, par exemple, connaît de telles fractures.

Reste à dire ce qu’on pourrait faire pour les résorber – si tant est que ce soit possible. La volonté de vivre ensemble est un des deux piliers, avec la culture commune, qui fondent le concept de nation. Si nous voulons survivre comme nation, il faut donc retrouver cette volonté de vivre ensemble ; et pour cela, il faut impérativement retrouver le sens de la mesure, sortir de la logique guerrière et donc ne plus considérer l’autre comme un ennemi mais comme un adversaire politique.

Ce ne sont pas des mots vains ; ils ont une traduction concrète. Il s’agit en particulier de retrouver le chemin du dialogue, ce qui ne peut se faire qu’en bannissant ce qui le rend impossible. L’injure et l’anathème, bien sûr ; qualifier l’adversaire d’homophobe ou d’islamophobe, même quand on pense que c’est très justifié, ne fait pas avancer les choses et braque la personne qu’on a en face de soi. Mais le recours aux arguments d’autorité bloque tout autant la conversation : qu’il s’agisse de la Bible, du Magistère de l’Église ou d’une étude sociologique, si l’un des participants prétend détenir une vérité indiscutable, la discussion ne peut que s’arrêter. Il faut donc faire un usage exclusif de la raison sur ces sujets les plus polémiques. Autant dire que ce n’est pas gagné.

Enfin, puisque avec la volonté de vivre ensemble, un des deux piliers fondateurs de la nation s’érode, il serait bon de compenser cette faiblesse en renforçant parallèlement l’autre pilier : la culture commune. Ce qui ne peut passer que par un renforcement du rôle de l’école et un retour à son rôle de transmetteur de savoirs, de connaissances, d’œuvres d’art et de valeurs qui proviennent, en dernière analyse, du passé. Là encore, c’est loin d’être gagné.

mercredi 2 mars 2016

Droite et gauche : une différence de clientèles


Pour essayer d’explorer rapidement l’épineuse question de la définition de la droite et de la gauche en politique, j’ai déjà écrit deux billets (ici et ici) ; tous deux tendaient à montrer qu’entre les partis de gouvernement dits « de gauche » et les partis de gouvernement dits « de droite », la frontière avait tendance à s’affaiblir, et que les uns comme les autres menaient des politiques de plus en plus similaires – sans aller pour autant jusqu’à nier les différences objectives et parfois importantes qui les séparent encore.

La loi El Khomri, actuellement en discussion, nous donne une occasion de préciser la définition de ces deux camps apparemment si irréconciliables, alors qu’ils sont aussi apparemment si proches.

Que cette loi soit une infamie, c’est pour moi une évidence, et j’ai par avance la flemme de le démontrer. On verra ce qu’il en sera après la première reculade du gouvernement, bien sûr ; encore que je ne pense pas qu’ils toucheront à l’essentiel. Mais ce qui est certain, c’est que dans sa version d’origine, cette loi est scélérate. Assouplissement du temps de travail (il sera possible de travailler jusqu’à 12h. par jour et 60h. par semaine), diminution de la valorisation des heures supplémentaires, plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciements, eux-mêmes facilités, organisation du contournement des syndicats : Jean-Luc Mélenchon n’a pas tort quand il affirme que cette loi nous renverrait au XIXe siècle. Pour tout dire, on a du mal à concevoir que le parti qui la porte soit celui-là même qui avait instauré les congés payés.

Mais à la rigueur, ce n’est pas cela qui m’intéresse : finalement, ça ne fait que démontrer ce que je répète depuis des années, à savoir que la différence essentielle ne passe plus entre ce qu’on appelle « la droite » et ce qu’on appelle « la gauche », mais bien entre les conservateurs, qui veulent préserver le cadre général du Système économique et politique actuel (conservateurs dont, à l’évidence, l’essentiel des membres du PS fait partie), et les radicaux, qui veulent faire exploser ce cadre et construire un contre-modèle à la place. Non, ce qui est vraiment intéressant, c’est de voir sur qui cette loi tape, et sur qui elle ne tape pas.

Sur qui tape-t-elle ? Sur les travailleurs précaires ou pauvres, quel que soit leur statut (salariés du tertiaires, ouvriers etc.). Eux, qui vivent déjà dans des conditions extrêmement difficiles, vont voir leur existence encore fragilisée. On essaye encore une fois de leur vendre le vieux truc de la flexisécurité, ce qui, concrètement, signifie que les patrons ont la sécurité et qu’eux ont la flexibilité, donc l’insécurité.

Sur qui ne tape-t-elle pas ? Sur les patrons, évidemment, grands gagnants de l’affaire – d’ailleurs, voir le MEDEF et les députés de droite applaudir la loi devrait mettre la puce à l’oreille de ses quelques défenseurs qui se prétendent de gauche. Mais ce n’est pas tout : la loi ne tape pas tellement non plus sur les fonctionnaires. Parce qu’il faut être honnête : assouplir le temps de travail, faciliter les licenciements et limiter les indemnités prud’homales, nous, ça ne nous concerne pas des masses.

Alors bien sûr, tout à fait égoïstement, je me réjouis. Merci, mesdames et messieurs les députés PS, de n’avoir pas touché à mon précieux statut ! Je vous en suis sincèrement reconnaissant. Mais au-delà de cette gratitude toute personnelle et pas très altruiste, comment analyser cette générosité ? Faut-il y voir un oubli de la part du gouvernement ? Non : il faut l’analyser comme un acte clientéliste.

Que le PS, dans sa loi, tape sur les pauvres, montre qu’ils ont au moins compris une chose : ils ont perdu les classes populaires, qui passent massivement à l’extrême-droite. Partant, ils peuvent leur taper dessus : de toute manière, ils ne votent déjà plus pour eux. Inversement, favoriser le patronat peut leur faire gagner quelques voix. Quant au fait de ne pas toucher à la fonction publique, c’est la clef de voûte du clientélisme : les fonctionnaires sont reconnus pour ce qu’ils sont, à savoir le socle de l’électorat PS – à ménager absolument, donc.

Symétriquement, on peut remarquer que, lorsqu’ils étaient au pouvoir, les membres de l’UMP tapaient à peu près autant sur les pauvres, et offraient à peu près autant de cadeaux aux riches (même reconnaissance de la nouvelle orientation du vote populaire, même tentative de racoler le patronat et les classes aisées et même moyennes), mais faisaient des fonctionnaires une de leurs cibles privilégiées, reconnaissant ainsi que, de toute manière, ils savaient qu’ils ne voteraient pas massivement pour eux.

Voilà donc à quoi se résume, pour une large part, l’opposition entre la droite de gouvernement et la gauche de gouvernement : des politiques largement identiques, mais accablant ou privilégiant des cibles légèrement différents. Finalement, ce qui les rassemble le mieux, c’est encore l’obsession sécuritaire : la nouvelle loi antiterroriste accorde à la police des pouvoirs exorbitants, des gardes à vue sans avocat, un droit d’arrestation de personnes à qui l’on n’a rien à reprocher, des pouvoirs d’intrusion et de surveillance démesurés ; là, tout le monde applaudit, la droite et la gauche sont soudainement d’accord.

Pas étonnant que l’extrême-droite monte. Ce qui est étonnant, c’est que l’antiparlementarisme et plus généralement l’opposition à la démocratie ne progressent pas plus vite ; mais je crois que ça ne tardera guère.