mercredi 16 janvier 2019

Reconnaissance faciale : un combat malheureusement perdu d’avance


D’après Le Monde, 85 associations de défense des droits humains et des libertés publiques ont « sommé » Amazon, Microsoft et Google de ne pas vendre aux États leurs technologies de reconnaissance faciale. On peut déjà s’amuser de la forme. Prétendre que des ONG, aussi importantes soient-elles que « la puissante ACLU (Union Américaine pour les Libertés Civiles) », je cite l’article, puissent « sommer » de quoi que ce soit des entreprises aussi colossales, aussi puissantes (pour le coup) que Google, Microsoft ou Amazon, voilà qui prête pour le moins à sourire.

Mais cette initiative pose surtout des questions de fond. Évidemment, les arguments soulevés par les ONG sont excellents :

« Avec ce pouvoir, il est désormais possible de repérer et de cibler des migrants, des minorités religieuses et des personnes de couleur. […] Dans un monde de surveillance fondé sur la reconnaissance faciale, les gens craindront d’être repérés et ciblés par le gouvernement s’ils participent à une manifestation, se rassemblent hors des lieux de culte, ou simplement vivent leur vie. »

En effet ! Et on peut même aller plus loin : la reconnaissance faciale appliquée à grande échelle par les États serait, à l’évidence, un pas certain vers le totalitarisme ; il faut avoir une solide dose de bêtise ou de mauvaise foi pour ne pas s’en rendre compte. Et naturellement, l’initiative de ces ONG vaut mieux que rien : on ne peut que la soutenir.

Il faut cependant la soutenir lucidement ; et là, une autre évidence s’impose : pour louable qu’elle soit, cette tentative est vouée à l’échec. De deux choses l’une : soit lesdites entreprises, soulevées par un soudain élan de conscience morale et politique, vont effectivement arrêter de vendre leurs technologies dangereuses aux États, se privant ainsi volontairement et de revenus et de leur bienveillance ; soit elles proposeront gentiment aux ONG d’aller se faire foutre et continueront à vendre aux États les outils des totalitarismes de demain.

Même dans l’hypothèse improbable où la première option se réaliserait, que se passerait-il ? Les États ne vont évidemment pas se dire « Ah bon, ben tant pis alors », et en rester là. Ils développeront leurs propres techniques de reconnaissance faciale, et au final le résultat sera exactement le même. Dans le meilleur des cas, tout ce que pourraient faire les patrons des grandes entreprises, avec la meilleure volonté du monde, ce serait de ralentir l’accès des États à la reconnaissance faciale (ou à d’autres technologies tout aussi dangereuses) ; mais ils ne pourraient certainement pas l’empêcher.

Cela illustre parfaitement la pertinence du discours de Tol Ardor sur la technique : face à une technologie nouvelle et dangereuse, il est parfaitement vain d’en appeler à l’éthique, à la morale, au respect des droits fondamentaux ou à la bonne volonté des individus au pouvoir. Une technique disponible sera utilisée parce qu’elle est disponible, de manière parfaitement inévitable, sans autre forme de justification, et quelles qu’en soient les conséquences. Elle le sera plus ou moins vite, à plus ou moins grande échelle, par plus ou moins d’acteurs différents, mais elle le sera.

Prétendre que la technique est neutre en soi et que tout dépend de l’usage qu’on en fait est donc une stupidité : de fait, les hommes étant ce qu’ils sont, si une technique peut être utilisée pour accroître la domination de certains sur d’autres, la domination des riches sur des pauvres, des gouvernants sur les citoyens, des entreprises sur les clients, des humains sur le reste de la nature, elle le sera. Si, par « mauvais usage » d’une technique, on accepte d’entendre « usage entraînant davantage de malheur que de bonheur pour l’humanité et pour la vie », il faut se rendre à cette évidence : dès lors qu’une technique est mauvaise mais présente pour l’humanité ou même pour une petite fraction de l’humanité des avantages immédiats, il est impossible d’empêcher le mauvais usage de cette technique.

Quelles issues nous sont encore ouvertes ? Eh bien pas des masses. Puisque on ne peut pas empêcher qu’une technologie, même extrêmement dangereuse, soit mal utilisée, la première tentation (qui nécessite déjà pas mal de courage) serait de proposer de s’en passer : réduire volontairement notre niveau de développement technique pourrait nous permettre qu’il ne dépasse plus notre niveau de développement spirituel et moral, et donc d’éviter les conséquences les plus dévastatrices de l’usage de ces techniques (destruction massive de la nature, exploitation économique d’une large part de l’humanité, disparition progressive des libertés publiques…).

Mais cela non plus n’est pas possible : l’adage « On n’arrête pas le progrès » est parfaitement juste. De la même manière qu’on ne peut pas empêcher le mauvais usage d’une technique existante, on ne peut pas davantage empêcher le développement d’une technique non encore existante : même si un pays, une entreprise, une institution publique ou privée s’interdit de faire des recherches dans certaines directions, de développer certaines techniques, il y en aura toujours d’autres pour le faire à leur place.

Le totalitarisme semble donc inévitable. Une seule chose pourrait nous en préserver, en fait : c’est que l’effondrement civilisationnel dont nous voyons déjà les premiers signes se fasse assez rapidement pour que les élites ne puissent pas s’y organiser en captant les dernières ressources disponibles sous la forme d’un totalitarisme. Auquel cas, le monde sombrerait dans le chaos, ce qui serait à l’évidence infiniment préférable : dans le chaos, nous pourrions conserver des possibilités d’une vie authentiquement humaine et digne d’être vécue ; du sein même du chaos, nous pourrions reconstruire autre chose. Les totalitarismes de l’avenir ne nous offriront pas de telles chances.

Le totalitarisme ou le chaos : l’avenir apparaît donc d’autant moins réjouissant que ce n’est pas vraiment de nos actions que dépend la résolution de cette alternative, mais du rythme d’évolution de la Crise et des formes qu’elle prendra. Nous pouvons (et même nous devons !) essayer de favoriser ce qui nous pousse vers le chaos plutôt que vers le totalitarisme ; mais, quand on parle concrètement, il est souvent bien difficile de savoir comment agir. Ainsi, on pourrait penser que l’agitation révolutionnaire, les manifestations violentes, etc. iraient dans ce sens ; en réalité, elles suscitent bien souvent de la part du pouvoir des réactions sécuritaires qui, au contraire, nous poussent vers le totalitarisme. Les mesures annoncées par Édouard Philippe à la suite des violences en marge du mouvement des gilets jaunes en sont la parfaite illustration.

À ce stade, on pourrait me reprocher de défendre une position ne pouvant conduire qu’au désespoir et à l’inaction : s’il n’y a plus rien à faire, à quoi bon se bouger ? En fait, c’est tout le contraire. Comme face à une maladie incurable, il n’y a pas de remède, mais il y a des choses à faire. S’il nous sera difficile de provoquer le chaos, nous pouvons au moins l’espérer, et donc, surtout, nous préparer à son arrivée en construisant des communautés résilientes et décroissantes qui porteront en germe la renaissance de notre civilisation. C’est ce que Tol Ardor essaye de faire à travers son installation concrète de la Haute Haie. Il ne s’agit pas de prêcher pour notre paroisse : on peut agir avec nous ou avec d’autres, selon nos principes ou selon des principes différents ; l’essentiel est d’agir.

samedi 12 janvier 2019

Condamne le gavage, aime le foie gras


En 2004, la Californie a voté une loi interdisant la vente des produits « issus du gavage d’une volaille en vue d’agrandir son foie ». Le mets particulièrement visé, vous l’aurez compris, c’est le foie gras. Ses producteurs, évidemment, ne sont pas laissé faire : ils se sont lancés dans une longue bataille judiciaire. Mais ils viennent de la perdre : le 7 janvier dernier, la Cour suprême des États-Unis vient de valider la loi, qui est donc entrée en vigueur. À partir de maintenant, vendre du foie gras en Californie devrait exposer à une amende de mille dollars.

En réalité, les choses sont un tout petit peu plus complexes. Les défenseurs du foie gras arguaient qu’un État ne pouvait pas interdire un produit autorisé à l’échelle fédérale. Le sujet étant sensible – les intérêts économiques des producteurs étatsuniens et canadiens étaient en jeu, mais aussi les relations avec la France, qui avait fait de l’affaire un petit cheval de bataille –, la Cour suprême avait demandé son avis au gouvernement. La réponse de l’exécutif avait été claire : la loi californienne pouvait rester en vigueur, car ce n’était pas un produit – le foie gras – qu’elle interdisait, mais une méthode de production – le gavage.

Sans connaître bien le sujet, on pourrait dire que c’est hypocrite : pour obtenir du foie gras, il faut gaver les volailles ; interdire le gavage reviendrait donc à interdire le foie gras. Sauf que ce n’est pas vrai : on peut tout à fait obtenir du foie gras sans gavage.

En effet, les canards et les oies, qui sont des migrateurs, se gavent naturellement avant d’entreprendre leur migration annuelle, afin de pouvoir voler longtemps sans se nourrir. Il est donc possible de les élever en plein air, de les laisser se préparer naturellement à la migration, et de les abattre juste avant qu’elles ne s’envolent. Vous avez alors un foie gras sans aucun gavage. Le procédé peut d’ailleurs être aidé, par exemple en donnant aux animaux des ferments lactiques naturellement présents dans leurs intestins.

Vous aurez compris, je pense, que cette découverte qui n’en est pas vraiment une ne va pas tout changer du jour au lendemain. Le procédé sans gavage est beaucoup plus long que la méthode conventionnelle ; par ailleurs, les foies obtenus sont aussi plus petits. Conséquence évidente : le produit est beaucoup plus cher (environ 6 fois plus, alors que le foie gras industriel est déjà un produit de luxe).

Mais cette question illustre parfaitement les débats actuels sur notre agriculture, eux-mêmes emblématiques de la réflexion écologiste sur notre mode de vie. Le constat, pour quiconque a les yeux ouverts et un iota d’honnêteté, est sans appel : notre mode de vie n’est pas soutenable. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une étude scientifique vienne nous rappeler à quel point notre niveau de vie est prédateur, destructeur ; il ruine la possibilité même pour nos enfants de vivre une vie décente et pleinement humaine. De la même manière, d’un point de vue moral, infliger aux animaux de grandes souffrances pour notre simple plaisir gustatif n’est pas défendable.

Face à ce constat, il n’y a que trois attitudes possibles. La première, très majoritaire, consiste à ne rien faire, à mettre la tête dans le sable et la poussière sous le tapis, à se dire qu’après-moi-le-déluge et que ça-tiendra-bien-tant-que-je-vivrai. C’est une attitude irresponsable et moralement indéfendable. C’est, à mon sens, celle de tous ceux qui ne se réclament pas de l’écologie radicale – je pèse mes mots.

La seconde consiste à vouloir tout arrêter. C’est une position montante dans au sein de l’écologie radicale. Les animaux souffrent dans l’élevage industriel ? Supprimons toute forme d’élevage. C’est la position des vegans, par exemple, qui veulent interdire non seulement toute forme de consommation animale, mais également l’usage de tout produit dérivé des animaux ou fabriqué par eux – fromage, beurre, cuir, miel, cire d’abeille, etc.

Pour ma part, je crois qu’il est possible de construire une écologie authentiquement radicale, biocentriste et antispéciste, mais qui repose sur d’autres fondements ; et le foie gras sans gavage en est une illustration. Il montre qu’il est possible d’assumer sa nature d’animal omnivore et de préserver une part de notre culture tout en respectant les animaux aussi bien que la nature, à condition de changer de modèle. Car de la même manière que ce n’est pas le foie gras comme produit qui pose problème, mais le gavage comme méthode de production, ce ne sont pas l’élevage ou la consommation de viande qui posent problème, mais l’industrie comme méthode d’élevage, de transport et d’abattage.

Une agriculture écologique coûtera plus cher, nécessitera plus de bras, plus de temps, plus d’efforts. Du foie gras, nous en mangerons moins et moins souvent, mais nous pouvons en manger. Pour cela, il faut choisir une écologie radicale qui impose de changer de modèle, mais pas forcément de renoncer à tout. Ni immobilisme, ni jusqu’au-boutisme.

dimanche 16 décembre 2018

Cinquante nuances de jaune


J’ai déjà écrit sur les gilets jaunes, et foncièrement, je ne reviens pas sur ce que j’ai dit la première fois. Je n’ai pas changé d’avis ; mais peut-être convient-il d’apporter quelques nuances et précisions.

La première, qui devrait être une évidence pour ceux qui me connaissent, c’est que si je ne me sens pas dans le camp des gilets jaunes, je me sens encore bien moins dans celui du gouvernement. Je ne crois pas une seule seconde au scénario d’un gouvernement sincèrement engagé pour l’écologie et entravé par des égoïstes réactionnaires. Bien au contraire, ce gouvernement, au service exclusif des plus riches, a poussé trop loin les inégalités et a fait exploser une colère qui montait depuis longtemps. Fondamentalement, le mouvement des gilets jaunes est (ou était, car je crois sa fin prochaine) une révolte de la misère : s’il fallait choisir un camp entre Macron et les gilets jaunes, je serais évidemment du côté de ces derniers. Seulement, je ne crois pas qu’il faille choisir un de ces deux camps.

La seconde, c’est que dans l’ensemble, ce ne sont pas les méthodes des gilets jaunes qui me choquent. Bien sûr, il y a ponctuellement des choses qui m’écœurent : ainsi, à mon sens, rien ne justifie de briser une statue, de taguer un monument historique ou de détruire une œuvre d’art. Mais ce sont là des épisodes isolés bien que très stupides. Pour le reste, l’usage de la violence contre les biens matériels – les bagnoles, les vitrines… – ne me dérange pas en soi, parce que « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice[1] ».

Enfin, je rappelle que, quoi que je pense par ailleurs de l’urgence écologique, je comprends les doléances des gilets jaunes. Je ne les approuve pas forcément, mais je les comprends. Je pense que nous devrions cesser, pour l’essentiel, d’utiliser nos voitures ; ça ne m’empêche pas de comprendre qu’une smicarde qui a besoin de sa voiture pour aller travailler à 50 Km. de chez elle trouve une hausse des prix de l’essence insupportable.

Ce qui m’a choqué initialement, et continue de me choquer, ce n’est donc pas que des gens descendent dans la rue pour protester contre la hausse des taxes : c’est qu’ils le fassent sur ce sujet alors même qu’ils n’ont rien fait quand il s’agissait d’enjeux beaucoup plus graves, y compris pour eux, même s’ils n’en ont pas conscience. On peut le comprendre ; mais on ne peut pas refuser d’en tirer des conséquences politiques.

Là-dessus, je ne renie rien de ce que j’ai écrit : le prix de l’essence va augmenter (par le jeu de l’offre et de la demande) et doit augmenter (pour que nous passions à un modèle ne reposant pas sur les énergies fossiles). Que Macron et son gang s’y soient mal pris pour le faire ne change rien à cette réalité ; en la niant, les gilets jaunes font la démonstration éclatante de l’incapacité des masses populaires, qui ont le nez dans le guidon de leurs problèmes, à résoudre la Crise que nous traversons, donc à gouverner.

Et bien sûr, depuis cette étincelle originelle, je ne suis pas non plus d’accord avec beaucoup de leurs revendications. Le référendum d’initiative citoyenne, par exemple, qui est en passe de devenir leur revendication-phare, serait une immense connerie s’il était sérieusement mis en place. Justement parce que le peuple ne perçoit par les grands enjeux de notre époque, n’a pas d’éclairage moral sur ce qui est juste ou injuste, ne comprend pas la Crise dans laquelle nous entrons, il est illusoire d’espérer que lui donner un pouvoir aussi direct améliorera quoi que ce soit. Il est par exemple évident qu’en 2013, une telle possibilité aurait été utilisée, sans doute avec succès, pour bloquer le mariage pour tous.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : les élites, l’oligarchie, les riches, les puissants sont évidemment tout aussi stupides que le peuple. Je ne prétends pas, je le répète, que des masses ineptes entraveraient des dirigeants éclairés. Les patrons, les politiciens, les élus, les banquiers sont précisément ceux qui nous ont menés droit dans le mur. Seulement, je m’élève contre la fiction confortable qui voudrait croire, contre toute évidence, qu’ils l’ont fait contre l’opinion populaire. La surconsommation matérielle, l’exploitation à outrance des ressources de la planète, le rejet de plus en plus massif de déchets, tout ça n’a pas été mis en place par les élites contre le peuple ; bien au contraire, tout cela a été réclamé à cor et à cris par le peuple ; les élites n’ont fait que l’organiser et en profiter autant que possible pour devenir plus riches et plus puissantes encore. De ce point de vue, le pillage des magasins de smartphones est très révélateur.

On va me dire : « oui, mais les seules fenêtres qu’ils ont sur le monde, ces pauvres gens, ce sont TF1 et BFM. Comment voulez-vous qu’ils comprennent les enjeux de la crise écologique ? » Eh ! Je le sais bien. Mais l’objection tombe complètement à côté de la plaque. Si je dis de quelqu’un : « il a la grippe, je vais éviter de m’approcher de lui et de lui serrer la main », est-ce qu’on va me répondre : « pas étonnant qu’il ait la grippe, il travaille dehors toute la journée par ce froid » ? Qu’il y ait une raison au fait que quelqu’un a la grippe ne change rien au fait que pour ne pas être contaminé, il ne faut pas l’approcher. De la même manière, qu’il y ait une multitude de raisons qui expliquent l’incompétence politique des foules, c’est une évidence dont je suis bien conscient. Mais elle ne change strictement rien au fait qu’il ne faut surtout pas leur donner le pouvoir. Bien au contraire, elles le démontrent.


[1] Romain Rolland, « Le 14 juillet », dans Théâtre de la Révolution.

dimanche 18 novembre 2018

Contrôle continu : plus d’inégalités et plus d’échec scolaire


Imaginons un établissement scolaire, purement fictif, situé dans un département pauvre et défavorisé. Plus précisément, un collège, et au sein de ce département en difficulté, un collège parmi les meilleurs, où les élèves sont parmi les plus faciles à gérer.

Les résultats des examens étant de nos jours détaillés en public, la principale de ce collège s’aperçoit que, de manière surprenante, son établissement est plutôt mal classé pour ce qui concerne le brevet. En y regardant de plus près, elle constate que ses élèves réussissent en fait très bien – du moins comparés à ceux des autres établissements du département – les épreuves nationales finales, où les copies des élèves de tout le département sont mélangées et corrigées de manière anonyme.

Il n’y a donc qu’une seule explication possible au fait qu’ils arrivent malgré tout après les autres dans le classement final du brevet : c’est la part de contrôle continu à l’examen qui les défavorise. Concrètement, les profs de son établissement notent les élèves plus sévèrement que les autres.

Elle envoie alors à tous les enseignants placés sous son autorité un mail d’engueulade, pour leur dire qu’ils ne manifestent pas la bienveillance nécessaire au succès des élèves, et leur demande de changer leurs pratiques pédagogiques. Pour bien enfoncer le clou, elle vient leur refaire la morale en salle des profs pendant une récréation, flanquée de ses deux adjointes : elle accuse alors les enseignants de défavoriser leurs élèves, de nuire à leur réussite, etc.

Les professeurs de cet établissement se retrouvent donc face à un dilemme. S’ils résistent, les tensions vont forcément monter au sein du collège. Ceux qui auront des moyennes trop basses pourront être l’objet de diverses brimades, de tracasseries, voire de sanctions dissimulées : mauvais emploi du temps, classes difficiles, non-respect de leurs demandes, etc.

Mais s’ils cèdent, ils savent qu’ils s’engagent dans une course sans fin. Car naturellement, s’ils relèvent leurs moyennes – contre leur conviction profonde quant au niveau réel de leurs élèves, rappelons-le –, l’année suivante, les élèves de cet établissement réussiront mieux au brevet, par le simple poids du contrôle continu dans l’examen. Le collège grimpera dans le classement… ce qui fera mathématiquement baisser les établissements doublés. Que feront alors les principaux de ces autres collèges ? Ils écriront à leur tour un mail grondeur à leurs enseignants, en leur reprochant la chute de leurs établissements respectifs dans le classement au brevet, et leur demanderont d’être plus généreux dans leur notation.

À partir de là, c’est comme la course aux armements : à peu près sans fin. Ça peut durer jusqu’à ce que tous les établissements du département aient des moyennes de classe tournant entre 18 et 20 – là au moins, ils auront tous de nouveau des chances égales face aux épreuves terminales de l’examen.

Cet exemple – purement fictif, rappelons-là – illustre à merveille les dangers du contrôle continu, qui sont de deux ordres.

Tout d’abord, le contrôle continu défavorise tous les élèves : oui, tous. Ceux dont les profs résistent et ne montent pas les moyennes sont défavorisés à l’examen, puisqu’ils récoltent moins de points que les autres grâce au contrôle continu. Mais ceux dont les profs cèdent et montent artificiellement les notes ne le sont pas moins : pour eux, c’est par l’orientation que les problèmes vont arriver, et à toutes les étapes de leur scolarité.

Au collège, un élève en réalité plutôt faible mais travailleur, et dont les notes auront été gonflées, ne sera tout simplement pas accepté en lycée professionnel, où il aurait pourtant toute sa place, et sera envoyé de force en lycée général, donc au casse-pipe assuré[1]. Même problème pour un élève de seconde, qui ne sera pas orienté vers les filières technologiques mais plutôt générales, avec la même certitude d’un échec scolaire derrière, puisqu’il n’aura en réalité pas le niveau pour en suivre les cours. Ces drames sont encore accentués par le fait que, dans un nombre croissant d’académies, l’orientation n’est plus décidée par les professeurs en concertation avec les familles, mais par des logiciels et des algorithmes qui ne voient justement que les chiffres.

Même pour un élève qui réussira à décrocher son bac, le problème continuera à se poser : car des résultats artificiellement gonflés dans le secondaire lui auront fait croire, à tort, qu’il a le niveau pour s’inscrire en faculté. L’échec est alors reporté au post-bac, mais pour intervenir plus tard, il n’en est que plus tragique, car il est alors souvent trop tard pour se réorienter, et même dans le cas contraire, beaucoup de temps a été perdu. Faut-il rappeler que 50% des élèves échouent à valider leur première année d’études supérieures ? À tout prendre, on voit bien qu’il vaut mieux être défavorisé à l’examen par un prof qui garde une notation plus juste que d’être intégralement trompé sur la marchandise par un prof qui cède aux pressions de l’administration.

Mais le contrôle continu ne fait pas que défavoriser les élèves : il tend aussi à accroître les inégalités scolaires et donc socio-spatiales. En effet, un examen national, où l’intégralité de la note est issue d’épreuves où les copies sont mélangées et anonymées, est la garantie d’une égale valeur de l’examen partout. Certes, cette valeur peut être très fortement dégradée par les consignes de correction nous demandant d’être « bienveillants » avec tous[2] ; mais au moins, c’est la valeur du bac de tout le monde qui baisse.

Alors qu’avec le contrôle continu, forcément, l’égalité se brise. Je ne parle même pas du malheureux élève dont la tête ne reviendra pas à quelques-uns de ses profs, et qui se verra fatalement défavorisé – les fort-en-gueule, les pas scolaires, les trop pédants… Je parle surtout de tous ceux qui auront eu la malchance de passer leur bac dans le département-difficile-et-très-défavorisé susmentionné. Que diront les établissements supérieurs auprès desquels ils postuleront ? « Oh, celui-là, il a eu le bac mention très bien, mais on sait bien que là-bas les profs gonflent les notes pour qu’ils aient tous le bac, ça ne veut rien dire. » Et voilà comment quelqu’un qui pourra très bien avoir le niveau requis ne sera quand même pas pris.

Pour mémoire, le contrôle continu a fait son entrée au brevet depuis longtemps déjà. La réforme du bac déjà votée sous l’impulsion du gouvernement Macron soumet à son tour cet examen à cette aberration.


[1] Eh oui, ça se passe comme ça. Dans la pratique, de trop bonnes notes vous ferment les sections qu’on réserve traditionnellement aux élèves faibles.
[2] Ce qui, naturellement, est pratiqué partout, aussi bien pour le brevet que pour le bac. Je pourrais remplir un livre rien qu’avec les savoureuses anecdotes que j’ai collectées à ce sujet en dix ans de carrière.

vendredi 16 novembre 2018

Petit message aux indignés du 17 novembre


À ceux qui m’ont demandé ce que je pensais du mouvement d’aujourd’hui, j’ai généralement répondu par cette caricature :


Quelque part, il me semble qu’elle se suffit à elle-même. Mais comme je ne veux pas être accusé de simplisme, développons un peu.

Qu’est-ce qui a lancé le mouvement populaire en question ? La hausse des prix des carburants. En soi, il y a là quelque chose d’indécent, et c’est ce que souligne la caricature. Rien, aucun des vrais enjeux de notre époque n’est capable de pousser des milliers de gens à bloquer le pays : ni les gosses qui meurent sous les bombes au Yémen, ni le massacre des forêts et de leurs habitants, ni les continents de plastique qui flottent dans le Pacifique ne les font réagir. Mais qu’on propose le Contrat Première Embauche, le mariage pour tous ou la hausse du prix du pétrole, là oui, les gens descendent dans la rue, et en masse, s’il vous plait.

Attention, je ne dis pas qu’ils ont forcément tort de le faire. Si j’ai soutenu avec ferveur le mariage pour tous, j’étais fortement opposé au CPE. En soi, ce n’est donc pas que la plèbe se mobilise sur ces causes qui est répugnant : c’est qu’elle ne se mobilise que sur ces causes, et jamais sur les véritables défis de notre époque, ceux qui sont d’une importance vitale pour nous et nos enfants. En soi, ça valide quand même pas mal de nos théories sur le fait que la majorité de la population, le nez dans le guidon de ses problèmes quotidiens, n’est pas apte à mettre en place les solutions qui permettraient de faire face à la Crise que nous traversons. Et je ne vous parle même pas des politiciens qui se mettent à la remorque du mouvement en essayant d’y grappiller des voix.

Ça, c’est une première chose. Mais ce n’est pas tout. Il reste à examiner la question de la hausse du prix des carburants en elle-même, sans se référer aux autres problèmes de société. Et de ce point de vue, on peut disserter pendant des heures pour savoir dans quelle mesure le diésel est responsable du réchauffement climatique, mais c’est de l’enculage de mouche avec du poil de brosse à dents. La réalité indiscutable et essentielle, c’est que ce qui contribue fortement à faire monter la température, c’est l’extraction du pétrole hors du sol et son rejet dans l’atmosphère, sous quelque forme que ce soit ; donc, tous les carburants fossiles ; donc la bagnole.

Attention, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Je suis bien conscient que la société actuelle étant pensée pour la bagnole et pour ainsi dire selon cet unique critère, beaucoup de gens, surtout parmi les plus modestes, en ont un besoin vital. Je sais bien que pour eux, la hausse des prix de l’essence peut être dramatique. Et à eux, je ne jette pas la pierre. Je pense qu’ils ont tort de manifester, et surtout de ne manifester que pour ça, mais je comprends qu’ils le fassent.

Cela étant, il faut ouvrir les yeux : la hausse des prix des carburants est à la fois inéluctable et souhaitable. Inéluctable, parce que le pétrole se raréfiant, la simple loi de l’offre et de la demande suffira, sur le long terme, à en faire monter le cours. C’est d’autant plus vrai que nous commençons à avoir exploité à peu près tous les gisements faciles d’accès ; ceux qui s’ouvriront dans l’avenir nécessiteront des coûts d’extraction de plus en plus élevés. Ces coûts, il faudra bien les répercuter sur le prix du baril, donc de l’essence.

Et cette augmentation est de toute manière une bonne nouvelle. Les choses étant ce qu’elles sont, l’immobilisme social et politique étant ce qu’il est, la hausse des prix des carburants est un des principaux facteurs qui nous permettront, peut-être, de bâtir une société moins dépendante d’eux. Tant qu’ils resteront peu chers, nous n’aurons aucune raison de passer à un autre modèle de société. Comme pour le tabac, la hausse des prix sera forcément un des facteurs déterminants dans la baisse de l’addiction.

Reste l’argument de ceux qui disent que, dans le contexte politique actuel, il ne faut pas faire la fine bouche, et que tout ce qui peut déstabiliser le gouvernement est bon à prendre. À ceux-là, je dis : réveillez-vous ! Ouvrez les yeux ! Ce mouvement n’est le début de rien du tout. Tout comme les Nuits Debout ou le mouvement des Indignés, qu’on nous vendait comme le nec plus ultra de la révolte moderne, 2.0, hype, branchée, et dont il n’était pas bien difficile de deviner dès le début qu’ils se dégonfleraient comme des soufflés, le mouvement du 17 novembre n’est pas le Matin du Grand Soir.

Pour plein de raisons à la fois conjoncturelles et structurelles – d’un rapport de forces très favorable aux élites, aux oligarques et au grand capital jusqu’au rejet en profondeur de la violence comme solution aux problèmes sociaux –, ce n’est pas par la révolution, fût-elle « citoyenne », que nous réglerons nos problèmes. La solution, si tant est qu’il y en ait une, elle est dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ; elle est dans la décroissance ; elle est dans les centaines de communautés de l’écologie radicale dispersées un peu partout. Elle n’est certainement pas auprès de ceux qui accommodent les vieilles sauces à la mode du jour : face à un mal vraiment nouveau, elle est auprès de ceux qui essayent d’inventer des recettes vraiment nouvelles.

lundi 12 novembre 2018

Sandra Muller, ou la société de demain dans toute sa laideur


Dans mon dernier billet, j’ai brièvement évoqué Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc. Je n’avais pas mentionné le nom de celle qui l’avait livré à la vindicte populaire, Sandra Muller. Depuis, j’ai écouté son interview dans l’émission Quotidien. Et je me suis dit que son nom méritait d’être mentionné : il incarne assez bien ce vers quoi nous allons.

D’abord, nous allons vers une société de la peur.

J’aime les journalistes de Quotidien. J’aime la manière dont ils mettent au jour les incohérences, les contradictions, les lâchetés des politiciens et plus généralement des grands de ce monde. J’aime leur combat contre la langue de bois et les éléments de langage, deux des fléaux de la politique contemporaine. J’aime leur ténacité, la manière qu’ils ont de ne pas lâcher les gens, de poser et de reposer une même question sans se décourager, jusqu’à obtenir une réponse, ou au moins la fuite de l’interrogé. J’aime leur pertinence.

Pourtant, dans cette interview, ils m’ont fait peine. Ils n’ont pas perdu leur courage : Valentine Oberti a osé dire à Sandra Muller qu’elle qualifiait les faits à tort et qu’elle manquait de nuance ; Yann Barthès lui a dit qu’il n’aurait pas agi comme elle. Mais tous, ils tremblent. Devant cette femme vulgaire et arrogante, ils sont plus tétanisés que devant un ministre ou un grand écrivain. Aussi, quelle prudence ! Que de précautions, de circonvolutions, de concessions ! Évidemment, ça tient en partie de la stratégie oratoire : il ne faut pas braquer le public. Commencer par critiquer les propos d’Éric Brion, c’est éviter de perdre d’entrée de jeu la partie du public qui soutient a priori Muller.

Mais il n’y a pas que ça, et ce n’est même pas le principal. Avant toute autre chose, ils se prémunissent contre l’accusation d’être dans le camp des méchants, des social-traîtres, des ennemis de classe. Ils ont peur de se retrouver à leur tour au pilori des réseaux sociaux, et cette peur les pousse à cautionner, même très partiellement, les délires de Sandra Muller : car non, chère Valentine Oberti, les propos de Brion ne sont pas « insupportables ». Lourds, déplacés, vulgaires sans doute ; insupportables, je ne crois pas. Il faut savoir raison garder.

Sur ce point, Sandra Muller a gagné, car ce n’est pas un hasard si son livre est sous-titré « La peur doit changer de camp ». Ce ne sont pas seulement les harceleurs (ou ceux qu’elle désigne comme tels) qui doivent avoir peur : ce sont tous ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. On y est.

Nous allons vers une société de lâcheté.

Ça va bien avec la peur, évidemment. Sandra Muller, tout au long de l’interview, cherche à passer pour une mère-courage : « C’est très facile aussi de se cacher derrière un anonymat et de dénoncer quelqu’un sans donner un nom, enfin, moi j’ai tenu à ne pas rester anonyme et à donner un nom, je pense que c’était un acte courageux. »

Ne mélangeons pas tout, chère madame. Donner son propre nom, oui, c’est courageux. Balancer le nom de quelqu’un d’autre, pardon mais où est le courage ? D’ailleurs, quand il s’agit de dénoncer l’auteur de l’agression physique qu’elle dit avoir subi de la part d’un acteur réputé violent, elle ne balance pas de nom. Et elle en assume la raison : parce qu’elle a peur. Doit-on en conclure que Sandra Muller se montre forte avec les faibles, et faibles avec les forts ? Elle a bien raison, ça aussi, c’est à la mode.

Nous allons vers une société de la confusion permanente.

De la même manière que celle qui fait de la délation sans preuve se prend pour une femme courageuse, la prévenue se prend pour une victime. Face à la question d’Éric Brion qui se demande si elle peut encore se regarder dans la glace (une question que je me pose aussi), elle s’émeut : « C’est quand même insensé que ce soit toujours la victime qui doive se justifier ! » Euh… Est-ce que mes oreilles fonctionnent bien ? Muller confond deux choses (à dessein ? par bêtise ?) : quand Éric Brion la drague lourdement, là oui, elle est victime. Victime d’une drague lourde, aux conséquences bien minimes pour elle. Mais ce n’est pas le sujet : là, on parle de ce qu’elle a fait, elle. Ce n’est pas parce qu’à un moment elle a été victime qu’elle ne peut pas être coupable d’autre chose par la suite – c’est un peu facile.

Bien pire, il y a confusion complète dans les faits reprochés. Sandra Muller affirme que ce que lui a dit Éric Brion n’était pas de la lourdeur, mais était « une agression verbale ». Elle emploie également le mot de « harcèlement ». Que lui a-t-il dit, déjà ? Selon elle : « T’as de gros seins, tu es mon type de femme ; je vais te faire jouir toute la nuit. » Selon lui, après qu’elle lui a dit d’arrêter de la draguer : « Dommage, je t’aurais fait jouir toute la nuit. » En admettant même que ce soit elle qui dit la vérité, ce n’est ni du harcèlement, ni une agression. Il n’est pas son supérieur hiérarchique, il ne la contraint pas, ne la menace pas, ne l’insulte pas, n’insiste pas.

De manière complètement paradoxale, d’ailleurs, Muller reconnaît que ce que lui dit Brion ne constitue pas un délit, mais elle continue à appeler ça une agression. Si c’est une agression, c’est un délit ; si ce n’est pas un délit, ce n’est pas une agression non plus.

Nous allons vers une société du refus catégorique de tout ce qui nous dérange.

Que Sandra Muller ait mal vécu l’épisode, je veux bien. Qu’on puisse souffrir, beaucoup souffir, de se faire à répétition draguer lourdement par les mecs, même quand ce n’est pas toujours le même qui drague, je suis d’accord – même si je crois que celles, et plus généralement ceux, qui ne se font jamais draguer, n’en souffrent pas moins, quoique différemment. Mais la souffrance fait partie de la vie. Dans la tentative de pénaliser la drague lourde, ou dans la délation publique comme la pratique Muller, il y a le refus de cette réalité.

Nous avons tous des souffrances, parfois très lourdes à porter. Certains souffrent, des années après, de remarques que leur ont faites des profs, ou des collègues. On peut souffrir du passage devant soi de celui qui parade avec tout ce qu’on rêve de s’acheter sans pouvoir le faire. On peut souffrir de voir ce en quoi on croit, et qui peut être au cœur de notre vie, moqué et humilié par ceux qui ne croient pas. On souffre des râteaux qu’on prend en amour. Sandra Muller s’en moquerait sans doute, mais moi, je souffre encore, des années après, de la mort de certains arbres, de la destruction de certains paysages, que j’aimais particulièrement. Qui peut dire que certaines de ces souffrances sont à prendre en compte et pas les autres ? Bon, eh ben on encaisse. Il y a des souffrances injustes, et il est normal de chercher à les détruire. Il y a des souffrances qui font partie de la vie, qu’on ne peut pas supprimer, et qu’on ne doit même pas chercher à supprimer, parce que le remède serait forcément pire que le mal.

Nous allons vers une société de l’immédiat et de l’irrationnel.

Sandra Muller assume : quand elle a posté son premier tweet sur Éric Brion, elle n’a pas réfléchi. « Ça a été très spontané. » Donc elle balance le nom de quelqu’un comme ça, sans preuve, sans rien en fait, et elle le fait sans réfléchir aux conséquences. Est-ce qu’elle regrette, du coup ? Non, ce serait trop beau. Pesez bien ça : elle ruine la vie de quelqu’un sur un tweet non réfléchi, mais face caméra, elle assume, pas de regret, oui elle referait la même chose.

De toute manière, c’est pas grave, réfléchir n’a pas l’air d’être trop son truc : dès qu’elle n’a plus d’argument valable (c’est-à-dire assez souvent), elle fait appel à l’émotion, aux bons sentiments, à toutes les femmes qu’elle aurait sauvées ou libérées.

Nous allons vers la disparition de la présomption d’innocence.

« Je suis aux États-Unis, le pays de l’affichage, on a plutôt tendance à donner des noms facilement, […] quand on est dans notre bon droit, on y va ! » Elle en rajoute une couche un peu plus tard : « Dès l’instant où c’était vrai, pourquoi je l’aurais pas fait ? »

Quand mes élèves de 2nde ne comprennent pas ça, je trouve déjà ça désolant et inquiétant. Mais qu’une femme qui doit plus ou moins être une intellectuelle et qui dirige une revue a priori sérieuse sorte de tels propos, ça montre à quel point on est tombé bas.

Les gens ont-ils complètement perdu toute capacité à se décentrer de leur point de vue ? Bien sûr que du point de vue de Sandra Muller, elle est dans son bon droit. Elle pense probablement (faisons-lui ce crédit) retranscrire fidèlement les paroles que lui a dites Éric Brion. Mais du point de vue d’Éric Brion, qu’en est-il ? Lui aussi pense être dans son bon droit. Il ne nie pas avoir dragué lourdement Sandra Muller, il n’en est d’ailleurs pas fier, mais il nie avoir tenu les propos qu’elle lui prête – contrairement à ce qu’elle dit (pour le coup de manière forcément mensongère).

Dès lors qu’il y a désaccord, que faire ? Sandra Muller nous propose la loi de la jungle, et que le plus fort gagne. Je balance ton nom, je sors un livre, voyons si tu pares les coups et si tu arrives à m’en rendre. Pour elle, si la France, contrairement aux États-Unis où elle réside, refuse la culture de la « délation » (ce qu’elle regrette explicitement), « c’est parce que qu’on a été marqués par la Deuxième Guerre mondiale ». Non : c’est parce qu’on a une certaine idée du droit et de la justice.

Dieu merci, face à la loi de la jungle dont Muller vante les mérites, on a une alternative : la procédure judiciaire, contradictoire, publique, offrant à chacun la possibilité de se défendre, basée sur une enquête rigoureuse et tranchée par un tribunal indépendant et impartial. Il faut vraiment être peu lucide pour ne pas préférer cette seconde option.

Ce que Sandra Muller échoue à comprendre, c’est que même avoir raison et dire la vérité n’autorise personne à s’ériger en juge ou à piétiner les principes fondamentaux du droit. Elle ne comprend pas que la question n’est pas de savoir si on est dans son bon droit ou pas, si ce qu’on dit est vrai ou pas. La question, c’est de savoir comment on établit qui est dans son bon droit et qui sanctionne les préjudices subis. Parce que selon le moyen que nous choisirons, nous irons soit vers une société du droit, soit vers une société de la force.

« Faut pas penser que les femmes sont des mythomanes ou des menteuses », nous dit Muller. Certes. Faut pas penser le contraire non plus ! Elle me fait penser à un chef d’établissement de ma connaissance, qui, face à une faille du logiciel Pronote, qui gère les notes, les appréciations et les bulletins des élèves, nous avait dit : « De toute manière, ce n’est pas parce que nos élèves ont la possibilité de tricher qu’ils vont le faire ! Il ne faut pas les prendre pour des tricheurs. » Bienvenue chez les Bisounours. Encore une fois, la question n’est pas de savoir si les femmes qui dénoncent des agressions ou du harcèlement sont des menteuses : la question est de savoir comment qualifier les faits et comment punir les coupables. Sandra Muller dit : « par la justice de la rue ». Moi je dis : « par la justice de la loi ». À chacun de dire laquelle des deux est la plus juste.

Nous allons vers la disparition de la vie privée.

Aux États-Unis toujours, « il y a des caméras de surveillance partout », nous dit-elle. Ça n’a pas l’air de l’émouvoir. A-t-elle pensé à ce que ça implique en termes de surveillance par l’État ou les entreprises ? Apparemment pas. S’est-elle interrogée deux minutes sur les dangers que ça présente, même pour ceux qui pensent n’avoir rien à se reprocher[1] ? On pense bien que non, puisque quand Yann Barthès lui demande si elle est attachée à la culture française de la vie privée, elle répond sans ambages : « Moi j’y tiens plus, je vis plus en France, je suis beaucoup plus cash. » Bon. Et si tu retournais vivre dans ton totalitarisme en germe, sans essayer de rendre notre société à nous invivable ?

Nous allons, enfin, vers le je-m’en-foutisme le plus total.

Sandra Muller participe donc de la destruction programmée de valeurs qui sont parmi les plus importantes de notre société et de notre droit, de valeurs qui sont au socle de toute possibilité de bonheur commun. Mais Dieu soit loué, elle le fait avec le sourire ! « Il faut aussi garder une dimension un peu humoristique, […] #balancetonporc c’est pas quelque chose d’extrêmement classe, je l’assume » (ça, c’est au moins un point d’accord entre nous, ma cocotte) « c’est plutôt drôle et y a aussi un côté très populaire que j’assume aussi ».

Populaire, oui, on est d’accord, encore. Mais drôle ? Ben non, en fait. Ça n’a rien de drôle. Rien. Ruiner la vie de quelqu’un sur un tweet n’a rien de drôle. La disproportion entre ce qu’un homme a fait et les sanctions qu’il subit n’a rien de drôle. Piétiner nos valeurs fondamentales et abîmer la société n’a rien de drôle. Ce que ça veut dire, c’est que non seulement Sandra Muller fait tout cela, mais qu’elle n’est même pas assez intelligente pour en avoir conscience, pour le faire en toute connaissance de cause, en mesurant les conséquences de son geste. C’est la bêtise qui s’assume, qui se présente à nous tout sourire.

Le monde de demain, c’est ça : l’horreur qui s’approche, mais goguenarde. Et ça marche. Comme avec les élections de Trump ou de Bolsonaro, les gens sont contents. So this is how liberty dies: with thunderous applause.


[1] Dangers que j’ai déjà exposés à de nombreuses reprises, comme , ou .

mercredi 7 novembre 2018

Un parfum de ras-le-bol


Les gens me demandent parfois, ces derniers temps, pourquoi je publie si peu sur ce blog. Peut-être parce que j’en ai marre. Parce que je n’y crois plus. Parce que les gens sont trop cons, la terre trop bousillée, le Système trop solide. Je l’ai déjà cité plusieurs fois, hein, Tolkien, quand il disait qu’il avait parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou ? Une fois de plus ne sera pas de trop.

« Je parle moins, maintenant. Je terrasse plus mes ennemis par l’éloquence. Plus je vieillis, plus je ferme ma gueule. Aujourd’hui, ce qui me faudrait, c’est le médaillon d’Harpocrate, avec le doigt sur la bouche, comme ça. »

Récapitulons ce qui m’a donné envie de hurler, ces derniers temps, sans que j’arrive à trouver ça suffisamment utile pour ouvrir la gueule.

Partout sur la planète, on porte au pouvoir non seulement des imbéciles, des crétins, des gens qui n’ont pas la première idée des vrais enjeux du monde aujourd’hui ni de la manière dont il faudrait y faire face, mais surtout des ordures, des salopards, des gens d’une bassesse et d’une vulgarité à peu près sans limite. Trump, qui parle de choper les femmes par la chatte. Poutine, qui veut traquer les terroristes jusque dans les chiottes. Maintenant Bolsonaro, qui pense que quand un ado commence à être un peu efféminé, tout va s’arranger si on lui cogne dessus, et qui laisse ses supporters hurler qu’on va tuer les pédés sans réagir.

Chez nous, avons-nous mieux ? Hum, voyons. Certes, nous avons porté à la plus haute magistrature un homme qui n’a pas plus de vision des grands enjeux de notre temps que les autres, mais qui au moins a de la culture – ce n’était plus arrivé depuis quinze ans au bas mot, ça mérite donc d’être souligné. Mais le reste de notre classe politique ? Gérard Collomb, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, a tout bonnement remis en question le droit de manifester[1], sans que ça déclenche plus de vagues que ça. Plus récemment, Stéphane Ravier, sénateur, affirme que les droits de l’homme sont incompatibles avec la sécurité des Français et doivent donc être remis en cause[2].

Vous mesurez la gravité de la chose ? Les droits de l’homme, les libertés individuelles, ce ne sont pas seulement de grands principes, de belles idées, des trucs qu’on applique si on n’a rien de mieux à faire ou si rien ne s’y oppose. Ce sont, très concrètement, la condition même de notre bonheur à tous. Des énormités pareilles devraient envoyer leurs auteurs dans les oubliettes des médias et de la vie politique, mais non ! Les lyonnais (ou leurs représentants) n’ont pas eu peur de réélire l’ami Gérard comme maire de leur bonne ville.

Et pourtant, ce n’est pas à ces tristes personnages que j’en veux le plus. N’attendez pas de moi une lamentation sur le thème de « Oh comme il est méchant Trump, oh comme il est vilain Bolsonaro ». Parce que des Trump, des Bolsonaro, des Orban, des Kaczyński, et à notre modeste échelle des Collomb et des Ravier, il y en a toujours eu. Seulement, ils n’ont pas toujours et partout pu accéder au pouvoir. Parce que quand même, hein : Bolsonaro ! Faut voir le personnage. On est très, très loin du duel entre Poher et Pompidou.

Et pourquoi y sont-ils, au pouvoir ? Tous, parce qu’ils ont été élus. Alors quoi ? J’entends toujours les mêmes pères-la-vertu, les mêmes gardiens du Temple, le même chœur des pleureuses pour s’indigner que de tels personnages soient aux manettes ; mais personne, jamais personne, pour en tirer ce qui est pourtant la seule conclusion logique : si des cons sont au pouvoir, c’est qu’il y a dans les populations une majorité de cons pour les élire, et que subséquemment la démocratie ni le meilleur, ni même le moins pire des régimes pour désigner les dirigeants ; en tout cas, si elle l’a été à une époque, face à la Crise actuelle, elle ne l’est plus depuis longtemps.

D’autres symptômes du mal dont nous souffrons ? Ils ne manquent pas. Une caricature signée Mark Knight et publiée dans le Herald Sun, en Australie, a déclenché une polémique mondiale. La voici :


Oouuuh, le scandale ! Une noire représentée avec de grosses lèvres ! Bon, la vraie, la voilà :


Est-elle si mal caricaturée ? On accuse le dessin de Mark Knight de reprendre « les caractéristiques des dessins racistes des années 1940 ». Parce que les dessins racistes des années 40 représentaient les noirs avec de grosses lèvres, il serait pour les siècles des siècles obligatoire de les représenter avec les lèvres fines ? Les caricatures risquent de n’être plus très ressemblantes… À moins qu’il ne soit devenu tout bonnement interdit de caricaturer un noir ?

Dans la même veine, Megyn Kelly, animatrice de télévision américaine, a été purement et simplement licenciée de son poste (excusez-moi du peu), et pourquoi ? Parce qu’elle a dit (éloignez les enfants) que se déguiser en noir quand on était soi-même blanc n’était pas forcément un acte raciste. Comment ça, la suite ? Vous attendez la suite ? Vous voulez dire, ce qui justifierait un licenciement ? Ah mais non, y a pas de suite. Elle a été virée pour ça. Elle a eu beau présenter ses excuses le lendemain (rien que ça, en soi, est choquant), rien n’y a fait : vi-rée.

Alors bien sûr, je n’ai aucune amitié particulière pour cette bonne dame. Une ancienne avocate spécialisée dans la défense des grandes entreprises, ancienne chroniqueuse-phare de Fox News, ceux qui me connaissent se doutent que ce n’est pas précisément ma tasse de thé. Mais ce n’est pas la question : quoi qu’on pense de la personne, son cas illustre le marasme où sont tombées les libertés fondamentales et tout particulièrement la liberté d’expression.

Bien malmenée, cette pauvre liberté d’expression, ces derniers temps. Dès qu’elle s’approche du mot « racisme », elle prend de la chevrotine à sanglier dans la gueule. Et c’est pareil pour le sexisme. Le ministre de la santé et le ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, respectivement Mme Buzyn et Mme Schiappa, sont tombées sur le râble du président d’un syndicat de gynécologues parce qu’il avait exprimé, à titre personnel, son opinion anti-IVG. Là encore, tout le monde s’est ému, mais pas que deux ministres de la République piétinent la liberté d’expression, non non, ça aurait été trop beau : tout le monde s’est ému qu’un médecin fasse usage de sa liberté d’expression. Ben oui, les débiles, le truc avec les droits fondamentaux, c’est qu’on peut s’en servir, on n’est pas obligé de les crucifier sur les murs des écoles et de les laisser pourrir là. Et figurez-vous que la liberté d’expression, ça marche même si vous n’êtes pas d’accord avec ce que dit le type ! Dingue.

Un dernier cas pour finir : la Cour européenne des droits de l’homme, institution pour laquelle j’ai d’ordinaire le plus grand respect, vient de valider la condamnation, en Autriche, d’Élisabeth Sabaditsch-Wolff, une conférencière critique de l’islam. Comme pour Megyn Kelly, je n’ai aucune affection pour cette proche de l’extrême-droite, mais sur cette affaire, elle avait raison. Son crime ? Avoir accusé Mahomet de pédophilie, ce que le tribunal correctionnel de Vienne a qualifié de « dénigrement de doctrine religieuse ». Mahomet ayant, selon la tradition de l’islam elle-même, épousé sa femme Aïcha alors qu’elle avait six ans, et consommé le mariage quand elle en avait neuf, comment qualifier cela autrement que par de la pédophilie ? Que les choses aient été socialement acceptées à l’époque ne change rien au problème.

Il est vrai que Mme Sabaditsch-Wolff a été condamnée conformément au droit autrichien, qui reconnaît en effet le délit de « dénigrement de doctrine religieuse ». Et alors ? Tout ce que ça signifie, c’est qu’en Autriche, la liberté d’expression est injustement et illégitimement brimée. La CEDH n’aurait certainement pas dû cautionner cet état de fait. Oui, chacun a le droit de dénigrer les doctrines religieuses. La Cour reproche aussi à la plaignante de n’avoir pas donné à son auditoire « des informations neutres sur le contexte historique ». Et après ? La liberté d’expression ne se limite pas aux propos neutres, objectifs et scientifiquement validés, c’est le principe. Quant au dernier argument (qui est le fond de l’affaire) selon lequel les propos de la conférencière mettaient en danger la paix sociale en Autriche, il est encore plus pernicieux : il donne raison à ceux qui utilisent la force et la menace en montrant que nos sociétés plient le cou devant eux.

Mais la liberté d’expression n’est pas seule dans le vaste tonneau des droits malmenés. La présomption d’innocence n’est pas très loin derrière. Car quitte à ce qu’on me tombe dessus pour racisme et sexisme, autant rappeler qu’Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc, pour avoir dragué (très) lourdement une femme, a été comparé à un violeur, harcelé (lui, pour le coup), a perdu tous les contrats de sa boîte, son travail, puis sa compagne. Ma question est simple : est-ce juste ? Le procès d’un homme fait sur les réseaux sociaux, sans enquête ni possibilité de se défendre, est-ce cela, la justice que nous voulons pour notre pays ?

Et tant qu’à parler de la justice, ou plutôt de son absence, je termine avec la cerise sur le gâteau : les derniers rebondissements de l’affaire Asia Bibi. Si vous n’avez pas entendu parler d’elle, cette chrétienne mère de trois enfants a été condamnée à mort au Pakistan pour blasphème envers l’islam. Déjà, condamnée à mort pour blasphème, oui, on est bien dans le règne de la pire sauvagerie. Mais passons. En attendant son appel, elle est enfermée dans une cellule sans fenêtre de 2 mètres 50 sur 3 et pour faire bonne mesure, un mollah local annonce qu’il offrira 4500€ à quiconque la tuera. Ledit mollah n’est pas inquiété par les autorités. Ok.

Son appel rejeté, elle fait un ultime recours devant la Cour suprême du Pakistan. 150 muftis ayant édicté une fatwa exigeant sa pendaison et menaçant de mort ceux qui aideront les « blasphémateurs », un des juges, courageux mais pas téméraire, se récuse. Si ce n’est pas le règne de la barbarie, je ne sais pas ce que c’est. Finalement, le 31 octobre dernier, la Cour suprême acquitte Asia Bibi. Le soulagement est toutefois de courte durée, puisque le parti islamiste TLP déclenche des manifestations monstres qui paralysent le pays, histoire d’exiger que la sentence d’origine soit bien appliquée.

Posez-vous deux minutes ; prenez le temps de méditer la chose. Qu’il y ait une poignée de fous furieux pour exiger la mort de tous ceux qui ne pensent pas comme eux, c’est normal. Mais c’est qu’ils sont suivis. Ça veut dire que des milliers de personnes sont capables de sortir de chez elles, de manifester, de bloquer des routes, et tout ça pour quoi ? Pour qu’une analphabète mère de trois enfants soit pendue parce qu’elle aurait blasphémé contre leur foi. Il vous vient, le lien avec l’élection de Bolsonaro ? Moi oui.

Est-ce qu’il n’y a pas de quoi se dire que l’humanité ne mérite pas d’être sauvée ? Mes chers semblables, vous me désespérez. Je n’ai pourtant pas une très haute opinion de la moralité de ma vie. Mais comme le disait si bien Talleyrand : « Quand je m’examine, je m’inquiète ; quand je me compare, je me rassure. »

Vous voulez une note d’espoir, pour finir ? La seule que j’aie à vous proposer, je le crains, c’est qu’au rythme où va la triple crise écologique, économique et politique, l’écroulement civilisationnel, l’effondrement annoncé par l’écologie radicale, pourrait ne pas être pour dans trop longtemps. Croyez-moi, c’est pas dommage.




[1] « Si on veut garder demain le droit de manifester, qui est une liberté fondamentale, il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent aussi s’opposer aux casseurs, et non pas, par leur passivité, être, d’un certain point de vue, complices de ce qui se passe. » Interview à BFMTV du 26 mai 2018.
[2] « Il faut savoir ce que l’on veut : soit les droits de l’homme, soit le droit des Français à vivre en paix et en sécurité chez eux. » Sachant qu’il vient de dire : « Moi je suis pour préserver la vie des Français. » Interview à France Inter du 29 octobre 2018.

jeudi 11 octobre 2018

Faire respecter la loi à Mayotte ? Chiche !


Très (très) souvent, les mahorais se plaignent d’être traités comme des sous-Français. L’État considérerait leur île comme un territoire sans importance ni intérêt et ne se préoccuperait de ses habitants qu’en période électorale. Paris et la métropole seraient coupables de racisme et de néo-colonialisme.

Que Mayotte souffre de problèmes spécifiques, personne n’en disconvient. Département le plus pauvre de France, il subit une criminalité importante ; les médecins n’y sont pas assez nombreux, tout comme les professeurs bien formés. Les niveaux de chômage, de mal-logement, d’analphabétisme y battent des records. Reste à comprendre l’origine de cette situation.

J’ai souvent essayé – sans grand succès, il faut le dire – d’expliquer aux mahorais que le problème n’était pas un prétendu racisme d’État, mais le capitalisme néolibéral. Que s’ils regardent ce qui se passe en métropole, ils s’apercevront que c’est partout que les maternités ferment et que les services de l’État s’éloignent du public. Que ce n’est pas Mayotte que l’État n’aime pas, mais les pauvres et les fonctionnaires, où qu’ils se trouvent.

Mais visiblement, je pisse dans un violoncelle. Les mahorais apportent leurs voix à la droite, voire à l’extrême-droite, avec la fidélité d’un labrador, et après ils s’étonnent que les services publics disparaissent. Hé ! réveillez-vous ! Le programme de la droite, c’est la disparition des services publics pour faire baisser les dépenses de l’État, ça se résume même à peu près à ça. Si vous votez pour des gens qui vous expliquent que l’État emploie trop de personnel, pourquoi vous plaignez-vous de ne pas avoir assez d’infirmières ?

Il se trouve qu’actuellement, nous avons une autre belle illustration de cette incohérence locale. Les mahorais se plaignent bien souvent que la police ne fait pas son travail – sous-entendu, qu’ils devraient renvoyer à la mer encore plus de clandestins. Qu’importe si Mayotte fait déjà, à elle toute seule, autant de reconduites à la frontière que tout le territoire métropolitain : il faut aller toujours plus loin. Et puisqu’ils estiment que l’État distribue trop généreusement les titres de séjours, certains ont trouvé la solution : bloquer les services de la préfecture.

Et avec des slogans évocateurs...

C’est comme ça que, depuis plusieurs mois, le service des titres de séjour est purement et simplement bloqué. Des femmes en colère campent devant la préfecture, qui ne peut ouvrir de manière normale que sur de brefs intervalles. Le reste du temps, ses employés n’accueillent plus les étrangers qu’au cas par cas, en leur téléphonant avant et en les faisant passer par une porte dérobée.

Les associations humanitaires et caritatives sont explicitement assimilées
par les manifestants à des trafiquants d'êtres humains...

Et pourtant, travaillant comme bénévole dans une association qui aide les immigrés à obtenir des papiers, je peux témoigner que la préfecture n’est pas généreuse – loin de là. Depuis six ans que je fais ce travail, les conditions n’ont fait que se durcir et se dégrader. On demande toujours plus aux sans-papiers, on leur accorde toujours moins. Même ceux qui ont légalement droit à un titre de séjour, ceux à qui on ne peut pas le refuser légalement, ont de plus en plus de mal à l’obtenir. Comment dire que la préfecture accorde trop généreusement les titres de séjour quand j’ai vu un courrier affirmant que deux personnes mariées civilement en France n’apportaient pas la preuve de leur communauté de vie ? Que leur faut-il de plus ? Leurs sextapes ?

N’y a-t-il donc pas là une belle occasion de montrer aux habitants de l’île qu’ils sont traités comme les autres ? Car enfin, dans quel autre département laisserait-on des citoyens lambda décider qui entre et qui n’entre pas dans une préfecture, et ce pendant des mois, sans qu’il y ait de sanction ?

Les mahorais ne régleront aucun de leurs graves problèmes tant qu’ils se tromperont sur le diagnostic ; c’est-à-dire tant qu’ils ne comprendront pas que les coupables ne sont pas les gens qui sont encore plus pauvres qu’eux et qui tentent désespérément, au péril de leur vie, de ramasser quelques miettes de leur chance et de leur richesse. Que les vrais coupables sont au contraire les puissants, les riches, les oligarques, bref ceux qui organisent et aggravent les inégalités en France et dans le monde dans le seul but de s’en mettre plein les fouilles.

jeudi 5 juillet 2018

En 2018, que sont Maïté et Micheline devenues ?


Quand j’allais, enfant, en vacances chez mes grands-parents, je regardais La Cuisine des mousquetaires. C’était mon émission de 11h. – mes journées, là-bas, étant largement rythmées par les émissions de télé auxquelles je n’avais pas accès le reste de l’année. J’y prenais des recettes et des idées de cuisine, bien sûr ­– j’ai toujours adoré cuisiner ; et puis, ça me mettait agréablement en appétit pour le repas de midi.

Pour ceux de mes lecteurs qui sont nés après la présidence de Mitterrand, tout ça risque de ne pas évoquer grand-chose. L’émission était animée par la cuisinière Maïté, assistée de Micheline. Ces deux dames semblaient deux bonnes grand-mères ; elles souffraient d’un surpoids notable, ce qui n’avait rien d’étonnant quand on voyait ce qu’elles préparaient – et mangeaient. Elles officiaient dans une cuisine qui sentait bon la tradition et aurait pu être celle de n’importe quelle femme au foyer bien équipée ; et Maïté parlait avec un accent des Landes qui rajoutait à sa bonhomie.


Je ne regarde plus ce qui tient lieu aujourd’hui d’émissions culinaires. Mais j’en ai un petit aperçu grâce à ce que je regarde d’émissions comme Quotidien, et je suis atterré par ce que je vois.

Je ne veux pas verser sans nuances dans le « C’était mieux avant ». Maïté et Micheline préparaient une cuisine qui, consommée sans modération, ne peut mener qu’à des problèmes cardio-vasculaires ou de diabète préjudiciables aussi bien à leurs convives qu’à la Sécu. Elles ne se préoccupaient guère du bien-être des animaux qu’elles avaient sur leur table dans leurs derniers instants. Et pour laisser mijoter un plat pendant deux heures comme elles ne rechignaient pas à le faire, mieux vaut être (femme) au foyer. Bon.

Mais à côté de ça, aujourd’hui, on a quoi ? Non plus des cuisiniers, mais des candidats à quelque chose. Il ne s’agit plus de faire de la cuisine, il s’agit de gagner, gagner une course, gagner une compétition ; non plus de faire un bon plat, mais d’être le meilleur. Il s’agit de décrocher un prix, de l’argent, la notoriété. Les postulants, pressés, stressés, se font gueuler dessus et harceler par des chefs pleins de morgue qui tiennent bien davantage du flic ou du kapo que du grand-père-gâteaux. Tout ce beau monde utilise un vocabulaire technicien, hypersophistiqué, et évolue dans des cuisines nues, blanches et aseptisées qui ne peuvent être que celles d’un restaurant, forcément aux normes, où les chefs traquent la moindre trace de crasse.

Les noms des émissions eux-mêmes révèlent le naufrage. La Cuisine des mousquetaires n’avait pas peur de parler de « cuisine » : on savait où on allait. Quant aux mousquetaires, ils renvoyaient à une figure traditionnelle, un homme du passé à la fois brave et bon vivant, incarnant un certain art de vivre, une certaine idée de la France, avec un clin d’œil spécial au Sud-ouest – on pense à D’Artagnan. De nos jours, Top Chef résume en deux mots toute l’émission et, en fait, toute notre époque : « top », parce qu’il faut être le premier dans la grande compétition de la vie et de la société, faire partie des gagnants de la start-up nation, pas des losers attachés aux forces du passé ; et « chef » parce que nous remplaçons avec acharnement toute autorité légitime non par une liberté nouvelle mais par un caporalisme au fond bien plus dur. Et ne parlons même pas de Cauchemar en cuisine : là, carrément, on assume de chercher la douleur.

Les émissions culinaires sont donc à l’image du temps. Il ne s’agit plus de préparer des plats, de donner des idées aux gens ou de leur apprendre des recettes de cuisine. Le vocabulaire technique est là pour démontrer que la cuisine, ce n’est pas notre affaire, c’est celle de professionnels. On avance ainsi dans l’hyperspécialisation des tâches qui veut que chacun, dans la société, soit à son poste, rentable et efficace : les winners du macronisme n’ont pas besoin de faire des courses, la cuisine ou la vaisselle, et encore moins de faire pousser leur nourriture. Pour qu’ils quittent le moins possible le poste où ils travaillent à l’augmentation du PIB en faisant la course à la croissance, on va faire à manger pour eux.

Et comme ces grands gagnants du néo-libéralisme ont droit au meilleur, on va leur sélectionner leurs cuisiniers par les mêmes méthodes qui les ont sélectionnés, eux, et qui ont fait leurs preuves : la compétition, la lutte pour la première place qui est la seule au soleil, la mise en concurrence de gens qui vont souffrir, en baver, pour mériter le droit de se hisser sur le dernier dixième de l’échelle et d’en faire voir à leur tour à ceux qui sont restés en-dessous.

En fin de compte, dans les émissions culinaires d’aujourd’hui, la cuisine n’est plus rien d’autre qu’un prétexte : on est en réalité entre la compétition sportive et la téléréalité. Il ne s’agit plus de manger, mais de faire gagner quelqu’un et perdre tous les autres.

Finalement, vous êtes sûrs que certaines choses n’étaient pas mieux avant ? Maïté et Micheline, revenez, ils sont devenus fous.