lundi 12 novembre 2018

Sandra Muller, ou la société de demain dans toute sa laideur


Dans mon dernier billet, j’ai brièvement évoqué Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc. Je n’avais pas mentionné le nom de celle qui l’avait livré à la vindicte populaire, Sandra Muller. Depuis, j’ai écouté son interview dans l’émission Quotidien. Et je me suis dit que son nom méritait d’être mentionné : il incarne assez bien ce vers quoi nous allons.

D’abord, nous allons vers une société de la peur.

J’aime les journalistes de Quotidien. J’aime la manière dont ils mettent au jour les incohérences, les contradictions, les lâchetés des politiciens et plus généralement des grands de ce monde. J’aime leur combat contre la langue de bois et les éléments de langage, deux des fléaux de la politique contemporaine. J’aime leur ténacité, la manière qu’ils ont de ne pas lâcher les gens, de poser et de reposer une même question sans se décourager, jusqu’à obtenir une réponse, ou au moins la fuite de l’interrogé. J’aime leur pertinence.

Pourtant, dans cette interview, ils m’ont fait peine. Ils n’ont pas perdu leur courage : Valentine Oberti a osé dire à Sandra Muller qu’elle qualifiait les faits à tort et qu’elle manquait de nuance ; Yann Barthès lui a dit qu’il n’aurait pas agi comme elle. Mais tous, ils tremblent. Devant cette femme vulgaire et arrogante, ils sont plus tétanisés que devant un ministre ou un grand écrivain. Aussi, quelle prudence ! Que de précautions, de circonvolutions, de concessions ! Évidemment, ça tient en partie de la stratégie oratoire : il ne faut pas braquer le public. Commencer par critiquer les propos d’Éric Brion, c’est éviter de perdre d’entrée de jeu la partie du public qui soutient a priori Muller.

Mais il n’y a pas que ça, et ce n’est même pas le principal. Avant toute autre chose, ils se prémunissent contre l’accusation d’être dans le camp des méchants, des social-traîtres, des ennemis de classe. Ils ont peur de se retrouver à leur tour au pilori des réseaux sociaux, et cette peur les pousse à cautionner, même très partiellement, les délires de Sandra Muller : car non, chère Valentine Oberti, les propos de Brion ne sont pas « insupportables ». Lourds, déplacés, vulgaires sans doute ; insupportables, je ne crois pas. Il faut savoir raison garder.

Sur ce point, Sandra Muller a gagné, car ce n’est pas un hasard si son livre est sous-titré « La peur doit changer de camp ». Ce ne sont pas seulement les harceleurs (ou ceux qu’elle désigne comme tels) qui doivent avoir peur : ce sont tous ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. On y est.

Nous allons vers une société de lâcheté.

Ça va bien avec la peur, évidemment. Sandra Muller, tout au long de l’interview, cherche à passer pour une mère-courage : « C’est très facile aussi de se cacher derrière un anonymat et de dénoncer quelqu’un sans donner un nom, enfin, moi j’ai tenu à ne pas rester anonyme et à donner un nom, je pense que c’était un acte courageux. »

Ne mélangeons pas tout, chère madame. Donner son propre nom, oui, c’est courageux. Balancer le nom de quelqu’un d’autre, pardon mais où est le courage ? D’ailleurs, quand il s’agit de dénoncer l’auteur de l’agression physique qu’elle dit avoir subi de la part d’un acteur réputé violent, elle ne balance pas de nom. Et elle en assume la raison : parce qu’elle a peur. Doit-on en conclure que Sandra Muller se montre forte avec les faibles, et faibles avec les forts ? Elle a bien raison, ça aussi, c’est à la mode.

Nous allons vers une société de la confusion permanente.

De la même manière que celle qui fait de la délation sans preuve se prend pour une femme courageuse, la prévenue se prend pour une victime. Face à la question d’Éric Brion qui se demande si elle peut encore se regarder dans la glace (une question que je me pose aussi), elle s’émeut : « C’est quand même insensé que ce soit toujours la victime qui doive se justifier ! » Euh… Est-ce que mes oreilles fonctionnent bien ? Muller confond deux choses (à dessein ? par bêtise ?) : quand Éric Brion la drague lourdement, là oui, elle est victime. Victime d’une drague lourde, aux conséquences bien minimes pour elle. Mais ce n’est pas le sujet : là, on parle de ce qu’elle a fait, elle. Ce n’est pas parce qu’à un moment elle a été victime qu’elle ne peut pas être coupable d’autre chose par la suite – c’est un peu facile.

Bien pire, il y a confusion complète dans les faits reprochés. Sandra Muller affirme que ce que lui a dit Éric Brion n’était pas de la lourdeur, mais était « une agression verbale ». Elle emploie également le mot de « harcèlement ». Que lui a-t-il dit, déjà ? Selon elle : « T’as de gros seins, tu es mon type de femme ; je vais te faire jouir toute la nuit. » Selon lui, après qu’elle lui a dit d’arrêter de la draguer : « Dommage, je t’aurais fait jouir toute la nuit. » En admettant même que ce soit elle qui dit la vérité, ce n’est ni du harcèlement, ni une agression. Il n’est pas son supérieur hiérarchique, il ne la contraint pas, ne la menace pas, ne l’insulte pas, n’insiste pas.

De manière complètement paradoxale, d’ailleurs, Muller reconnaît que ce que lui dit Brion ne constitue pas un délit, mais elle continue à appeler ça une agression. Si c’est une agression, c’est un délit ; si ce n’est pas un délit, ce n’est pas une agression non plus.

Nous allons vers une société du refus catégorique de tout ce qui nous dérange.

Que Sandra Muller ait mal vécu l’épisode, je veux bien. Qu’on puisse souffrir, beaucoup souffir, de se faire à répétition draguer lourdement par les mecs, même quand ce n’est pas toujours le même qui drague, je suis d’accord – même si je crois que celles, et plus généralement ceux, qui ne se font jamais draguer, n’en souffrent pas moins, quoique différemment. Mais la souffrance fait partie de la vie. Dans la tentative de pénaliser la drague lourde, ou dans la délation publique comme la pratique Muller, il y a le refus de cette réalité.

Nous avons tous des souffrances, parfois très lourdes à porter. Certains souffrent, des années après, de remarques que leur ont faites des profs, ou des collègues. On peut souffrir du passage devant soi de celui qui parade avec tout ce qu’on rêve de s’acheter sans pouvoir le faire. On peut souffrir de voir ce en quoi on croit, et qui peut être au cœur de notre vie, moqué et humilié par ceux qui ne croient pas. On souffre des râteaux qu’on prend en amour. Sandra Muller s’en moquerait sans doute, mais moi, je souffre encore, des années après, de la mort de certains arbres, de la destruction de certains paysages, que j’aimais particulièrement. Qui peut dire que certaines de ces souffrances sont à prendre en compte et pas les autres ? Bon, eh ben on encaisse. Il y a des souffrances injustes, et il est normal de chercher à les détruire. Il y a des souffrances qui font partie de la vie, qu’on ne peut pas supprimer, et qu’on ne doit même pas chercher à supprimer, parce que le remède serait forcément pire que le mal.

Nous allons vers une société de l’immédiat et de l’irrationnel.

Sandra Muller assume : quand elle a posté son premier tweet sur Éric Brion, elle n’a pas réfléchi. « Ça a été très spontané. » Donc elle balance le nom de quelqu’un comme ça, sans preuve, sans rien en fait, et elle le fait sans réfléchir aux conséquences. Est-ce qu’elle regrette, du coup ? Non, ce serait trop beau. Pesez bien ça : elle ruine la vie de quelqu’un sur un tweet non réfléchi, mais face caméra, elle assume, pas de regret, oui elle referait la même chose.

De toute manière, c’est pas grave, réfléchir n’a pas l’air d’être trop son truc : dès qu’elle n’a plus d’argument valable (c’est-à-dire assez souvent), elle fait appel à l’émotion, aux bons sentiments, à toutes les femmes qu’elle aurait sauvées ou libérées.

Nous allons vers la disparition de la présomption d’innocence.

« Je suis aux États-Unis, le pays de l’affichage, on a plutôt tendance à donner des noms facilement, […] quand on est dans notre bon droit, on y va ! » Elle en rajoute une couche un peu plus tard : « Dès l’instant où c’était vrai, pourquoi je l’aurais pas fait ? »

Quand mes élèves de 2nde ne comprennent pas ça, je trouve déjà ça désolant et inquiétant. Mais qu’une femme qui doit plus ou moins être une intellectuelle et qui dirige une revue a priori sérieuse sorte de tels propos, ça montre à quel point on est tombé bas.

Les gens ont-ils complètement perdu toute capacité à se décentrer de leur point de vue ? Bien sûr que du point de vue de Sandra Muller, elle est dans son bon droit. Elle pense probablement (faisons-lui ce crédit) retranscrire fidèlement les paroles que lui a dites Éric Brion. Mais du point de vue d’Éric Brion, qu’en est-il ? Lui aussi pense être dans son bon droit. Il ne nie pas avoir dragué lourdement Sandra Muller, il n’en est d’ailleurs pas fier, mais il nie avoir tenu les propos qu’elle lui prête – contrairement à ce qu’elle dit (pour le coup de manière forcément mensongère).

Dès lors qu’il y a désaccord, que faire ? Sandra Muller nous propose la loi de la jungle, et que le plus fort gagne. Je balance ton nom, je sors un livre, voyons si tu pares les coups et si tu arrives à m’en rendre. Pour elle, si la France, contrairement aux États-Unis où elle réside, refuse la culture de la « délation » (ce qu’elle regrette explicitement), « c’est parce que qu’on a été marqués par la Deuxième Guerre mondiale ». Non : c’est parce qu’on a une certaine idée du droit et de la justice.

Dieu merci, face à la loi de la jungle dont Muller vante les mérites, on a une alternative : la procédure judiciaire, contradictoire, publique, offrant à chacun la possibilité de se défendre, basée sur une enquête rigoureuse et tranchée par un tribunal indépendant et impartial. Il faut vraiment être peu lucide pour ne pas préférer cette seconde option.

Ce que Sandra Muller échoue à comprendre, c’est que même avoir raison et dire la vérité n’autorise personne à s’ériger en juge ou à piétiner les principes fondamentaux du droit. Elle ne comprend pas que la question n’est pas de savoir si on est dans son bon droit ou pas, si ce qu’on dit est vrai ou pas. La question, c’est de savoir comment on établit qui est dans son bon droit et qui sanctionne les préjudices subis. Parce que selon le moyen que nous choisirons, nous irons soit vers une société du droit, soit vers une société de la force.

« Faut pas penser que les femmes sont des mythomanes ou des menteuses », nous dit Muller. Certes. Faut pas penser le contraire non plus ! Elle me fait penser à un chef d’établissement de ma connaissance, qui, face à une faille du logiciel Pronote, qui gère les notes, les appréciations et les bulletins des élèves, nous avait dit : « De toute manière, ce n’est pas parce que nos élèves ont la possibilité de tricher qu’ils vont le faire ! Il ne faut pas les prendre pour des tricheurs. » Bienvenue chez les Bisounours. Encore une fois, la question n’est pas de savoir si les femmes qui dénoncent des agressions ou du harcèlement sont des menteuses : la question est de savoir comment qualifier les faits et comment punir les coupables. Sandra Muller dit : « par la justice de la rue ». Moi je dis : « par la justice de la loi ». À chacun de dire laquelle des deux est la plus juste.

Nous allons vers la disparition de la vie privée.

Aux États-Unis toujours, « il y a des caméras de surveillance partout », nous dit-elle. Ça n’a pas l’air de l’émouvoir. A-t-elle pensé à ce que ça implique en termes de surveillance par l’État ou les entreprises ? Apparemment pas. S’est-elle interrogée deux minutes sur les dangers que ça présente, même pour ceux qui pensent n’avoir rien à se reprocher[1] ? On pense bien que non, puisque quand Yann Barthès lui demande si elle est attachée à la culture française de la vie privée, elle répond sans ambages : « Moi j’y tiens plus, je vis plus en France, je suis beaucoup plus cash. » Bon. Et si tu retournais vivre dans ton totalitarisme en germe, sans essayer de rendre notre société à nous invivable ?

Nous allons, enfin, vers le je-m’en-foutisme le plus total.

Sandra Muller participe donc de la destruction programmée de valeurs qui sont parmi les plus importantes de notre société et de notre droit, de valeurs qui sont au socle de toute possibilité de bonheur commun. Mais Dieu soit loué, elle le fait avec le sourire ! « Il faut aussi garder une dimension un peu humoristique, […] #balancetonporc c’est pas quelque chose d’extrêmement classe, je l’assume » (ça, c’est au moins un point d’accord entre nous, ma cocotte) « c’est plutôt drôle et y a aussi un côté très populaire que j’assume aussi ».

Populaire, oui, on est d’accord, encore. Mais drôle ? Ben non, en fait. Ça n’a rien de drôle. Rien. Ruiner la vie de quelqu’un sur un tweet n’a rien de drôle. La disproportion entre ce qu’un homme a fait et les sanctions qu’il subit n’a rien de drôle. Piétiner nos valeurs fondamentales et abîmer la société n’a rien de drôle. Ce que ça veut dire, c’est que non seulement Sandra Muller fait tout cela, mais qu’elle n’est même pas assez intelligente pour en avoir conscience, pour le faire en toute connaissance de cause, en mesurant les conséquences de son geste. C’est la bêtise qui s’assume, qui se présente à nous tout sourire.

Le monde de demain, c’est ça : l’horreur qui s’approche, mais goguenarde. Et ça marche. Comme avec les élections de Trump ou de Bolsonaro, les gens sont contents. So this is how liberty dies: with thunderous applause.


[1] Dangers que j’ai déjà exposés à de nombreuses reprises, comme , ou .

mercredi 7 novembre 2018

Un parfum de ras-le-bol


Les gens me demandent parfois, ces derniers temps, pourquoi je publie si peu sur ce blog. Peut-être parce que j’en ai marre. Parce que je n’y crois plus. Parce que les gens sont trop cons, la terre trop bousillée, le Système trop solide. Je l’ai déjà cité plusieurs fois, hein, Tolkien, quand il disait qu’il avait parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou ? Une fois de plus ne sera pas de trop.

« Je parle moins, maintenant. Je terrasse plus mes ennemis par l’éloquence. Plus je vieillis, plus je ferme ma gueule. Aujourd’hui, ce qui me faudrait, c’est le médaillon d’Harpocrate, avec le doigt sur la bouche, comme ça. »

Récapitulons ce qui m’a donné envie de hurler, ces derniers temps, sans que j’arrive à trouver ça suffisamment utile pour ouvrir la gueule.

Partout sur la planète, on porte au pouvoir non seulement des imbéciles, des crétins, des gens qui n’ont pas la première idée des vrais enjeux du monde aujourd’hui ni de la manière dont il faudrait y faire face, mais surtout des ordures, des salopards, des gens d’une bassesse et d’une vulgarité à peu près sans limite. Trump, qui parle de choper les femmes par la chatte. Poutine, qui veut traquer les terroristes jusque dans les chiottes. Maintenant Bolsonaro, qui pense que quand un ado commence à être un peu efféminé, tout va s’arranger si on lui cogne dessus, et qui laisse ses supporters hurler qu’on va tuer les pédés sans réagir.

Chez nous, avons-nous mieux ? Hum, voyons. Certes, nous avons porté à la plus haute magistrature un homme qui n’a pas plus de vision des grands enjeux de notre temps que les autres, mais qui au moins a de la culture – ce n’était plus arrivé depuis quinze ans au bas mot, ça mérite donc d’être souligné. Mais le reste de notre classe politique ? Gérard Collomb, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, a tout bonnement remis en question le droit de manifester[1], sans que ça déclenche plus de vagues que ça. Plus récemment, Stéphane Ravier, sénateur, affirme que les droits de l’homme sont incompatibles avec la sécurité des Français et doivent donc être remis en cause[2].

Vous mesurez la gravité de la chose ? Les droits de l’homme, les libertés individuelles, ce ne sont pas seulement de grands principes, de belles idées, des trucs qu’on applique si on n’a rien de mieux à faire ou si rien ne s’y oppose. Ce sont, très concrètement, la condition même de notre bonheur à tous. Des énormités pareilles devraient envoyer leurs auteurs dans les oubliettes des médias et de la vie politique, mais non ! Les lyonnais (ou leurs représentants) n’ont pas eu peur de réélire l’ami Gérard comme maire de leur bonne ville.

Et pourtant, ce n’est pas à ces tristes personnages que j’en veux le plus. N’attendez pas de moi une lamentation sur le thème de « Oh comme il est méchant Trump, oh comme il est vilain Bolsonaro ». Parce que des Trump, des Bolsonaro, des Orban, des Kaczyński, et à notre modeste échelle des Collomb et des Ravier, il y en a toujours eu. Seulement, ils n’ont pas toujours et partout pu accéder au pouvoir. Parce que quand même, hein : Bolsonaro ! Faut voir le personnage. On est très, très loin du duel entre Poher et Pompidou.

Et pourquoi y sont-ils, au pouvoir ? Tous, parce qu’ils ont été élus. Alors quoi ? J’entends toujours les mêmes pères-la-vertu, les mêmes gardiens du Temple, le même chœur des pleureuses pour s’indigner que de tels personnages soient aux manettes ; mais personne, jamais personne, pour en tirer ce qui est pourtant la seule conclusion logique : si des cons sont au pouvoir, c’est qu’il y a dans les populations une majorité de cons pour les élire, et que subséquemment la démocratie ni le meilleur, ni même le moins pire des régimes pour désigner les dirigeants ; en tout cas, si elle l’a été à une époque, face à la Crise actuelle, elle ne l’est plus depuis longtemps.

D’autres symptômes du mal dont nous souffrons ? Ils ne manquent pas. Une caricature signée Mark Knight et publiée dans le Herald Sun, en Australie, a déclenché une polémique mondiale. La voici :


Oouuuh, le scandale ! Une noire représentée avec de grosses lèvres ! Bon, la vraie, la voilà :


Est-elle si mal caricaturée ? On accuse le dessin de Mark Knight de reprendre « les caractéristiques des dessins racistes des années 1940 ». Parce que les dessins racistes des années 40 représentaient les noirs avec de grosses lèvres, il serait pour les siècles des siècles obligatoire de les représenter avec les lèvres fines ? Les caricatures risquent de n’être plus très ressemblantes… À moins qu’il ne soit devenu tout bonnement interdit de caricaturer un noir ?

Dans la même veine, Megyn Kelly, animatrice de télévision américaine, a été purement et simplement licenciée de son poste (excusez-moi du peu), et pourquoi ? Parce qu’elle a dit (éloignez les enfants) que se déguiser en noir quand on était soi-même blanc n’était pas forcément un acte raciste. Comment ça, la suite ? Vous attendez la suite ? Vous voulez dire, ce qui justifierait un licenciement ? Ah mais non, y a pas de suite. Elle a été virée pour ça. Elle a eu beau présenter ses excuses le lendemain (rien que ça, en soi, est choquant), rien n’y a fait : vi-rée.

Alors bien sûr, je n’ai aucune amitié particulière pour cette bonne dame. Une ancienne avocate spécialisée dans la défense des grandes entreprises, ancienne chroniqueuse-phare de Fox News, ceux qui me connaissent se doutent que ce n’est pas précisément ma tasse de thé. Mais ce n’est pas la question : quoi qu’on pense de la personne, son cas illustre le marasme où sont tombées les libertés fondamentales et tout particulièrement la liberté d’expression.

Bien malmenée, cette pauvre liberté d’expression, ces derniers temps. Dès qu’elle s’approche du mot « racisme », elle prend de la chevrotine à sanglier dans la gueule. Et c’est pareil pour le sexisme. Le ministre de la santé et le ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, respectivement Mme Buzyn et Mme Schiappa, sont tombées sur le râble du président d’un syndicat de gynécologues parce qu’il avait exprimé, à titre personnel, son opinion anti-IVG. Là encore, tout le monde s’est ému, mais pas que deux ministres de la République piétinent la liberté d’expression, non non, ça aurait été trop beau : tout le monde s’est ému qu’un médecin fasse usage de sa liberté d’expression. Ben oui, les débiles, le truc avec les droits fondamentaux, c’est qu’on peut s’en servir, on n’est pas obligé de les crucifier sur les murs des écoles et de les laisser pourrir là. Et figurez-vous que la liberté d’expression, ça marche même si vous n’êtes pas d’accord avec ce que dit le type ! Dingue.

Un dernier cas pour finir : la Cour européenne des droits de l’homme, institution pour laquelle j’ai d’ordinaire le plus grand respect, vient de valider la condamnation, en Autriche, d’Élisabeth Sabaditsch-Wolff, une conférencière critique de l’islam. Comme pour Megyn Kelly, je n’ai aucune affection pour cette proche de l’extrême-droite, mais sur cette affaire, elle avait raison. Son crime ? Avoir accusé Mahomet de pédophilie, ce que le tribunal correctionnel de Vienne a qualifié de « dénigrement de doctrine religieuse ». Mahomet ayant, selon la tradition de l’islam elle-même, épousé sa femme Aïcha alors qu’elle avait six ans, et consommé le mariage quand elle en avait neuf, comment qualifier cela autrement que par de la pédophilie ? Que les choses aient été socialement acceptées à l’époque ne change rien au problème.

Il est vrai que Mme Sabaditsch-Wolff a été condamnée conformément au droit autrichien, qui reconnaît en effet le délit de « dénigrement de doctrine religieuse ». Et alors ? Tout ce que ça signifie, c’est qu’en Autriche, la liberté d’expression est injustement et illégitimement brimée. La CEDH n’aurait certainement pas dû cautionner cet état de fait. Oui, chacun a le droit de dénigrer les doctrines religieuses. La Cour reproche aussi à la plaignante de n’avoir pas donné à son auditoire « des informations neutres sur le contexte historique ». Et après ? La liberté d’expression ne se limite pas aux propos neutres, objectifs et scientifiquement validés, c’est le principe. Quant au dernier argument (qui est le fond de l’affaire) selon lequel les propos de la conférencière mettaient en danger la paix sociale en Autriche, il est encore plus pernicieux : il donne raison à ceux qui utilisent la force et la menace en montrant que nos sociétés plient le cou devant eux.

Mais la liberté d’expression n’est pas seule dans le vaste tonneau des droits malmenés. La présomption d’innocence n’est pas très loin derrière. Car quitte à ce qu’on me tombe dessus pour racisme et sexisme, autant rappeler qu’Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc, pour avoir dragué (très) lourdement une femme, a été comparé à un violeur, harcelé (lui, pour le coup), a perdu tous les contrats de sa boîte, son travail, puis sa compagne. Ma question est simple : est-ce juste ? Le procès d’un homme fait sur les réseaux sociaux, sans enquête ni possibilité de se défendre, est-ce cela, la justice que nous voulons pour notre pays ?

Et tant qu’à parler de la justice, ou plutôt de son absence, je termine avec la cerise sur le gâteau : les derniers rebondissements de l’affaire Asia Bibi. Si vous n’avez pas entendu parler d’elle, cette chrétienne mère de trois enfants a été condamnée à mort au Pakistan pour blasphème envers l’islam. Déjà, condamnée à mort pour blasphème, oui, on est bien dans le règne de la pire sauvagerie. Mais passons. En attendant son appel, elle est enfermée dans une cellule sans fenêtre de 2 mètres 50 sur 3 et pour faire bonne mesure, un mollah local annonce qu’il offrira 4500€ à quiconque la tuera. Ledit mollah n’est pas inquiété par les autorités. Ok.

Son appel rejeté, elle fait un ultime recours devant la Cour suprême du Pakistan. 150 muftis ayant édicté une fatwa exigeant sa pendaison et menaçant de mort ceux qui aideront les « blasphémateurs », un des juges, courageux mais pas téméraire, se récuse. Si ce n’est pas le règne de la barbarie, je ne sais pas ce que c’est. Finalement, le 31 octobre dernier, la Cour suprême acquitte Asia Bibi. Le soulagement est toutefois de courte durée, puisque le parti islamiste TLP déclenche des manifestations monstres qui paralysent le pays, histoire d’exiger que la sentence d’origine soit bien appliquée.

Posez-vous deux minutes ; prenez le temps de méditer la chose. Qu’il y ait une poignée de fous furieux pour exiger la mort de tous ceux qui ne pensent pas comme eux, c’est normal. Mais c’est qu’ils sont suivis. Ça veut dire que des milliers de personnes sont capables de sortir de chez elles, de manifester, de bloquer des routes, et tout ça pour quoi ? Pour qu’une analphabète mère de trois enfants soit pendue parce qu’elle aurait blasphémé contre leur foi. Il vous vient, le lien avec l’élection de Bolsonaro ? Moi oui.

Est-ce qu’il n’y a pas de quoi se dire que l’humanité ne mérite pas d’être sauvée ? Mes chers semblables, vous me désespérez. Je n’ai pourtant pas une très haute opinion de la moralité de ma vie. Mais comme le disait si bien Talleyrand : « Quand je m’examine, je m’inquiète ; quand je me compare, je me rassure. »

Vous voulez une note d’espoir, pour finir ? La seule que j’aie à vous proposer, je le crains, c’est qu’au rythme où va la triple crise écologique, économique et politique, l’écroulement civilisationnel, l’effondrement annoncé par l’écologie radicale, pourrait ne pas être pour dans trop longtemps. Croyez-moi, c’est pas dommage.




[1] « Si on veut garder demain le droit de manifester, qui est une liberté fondamentale, il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent aussi s’opposer aux casseurs, et non pas, par leur passivité, être, d’un certain point de vue, complices de ce qui se passe. » Interview à BFMTV du 26 mai 2018.
[2] « Il faut savoir ce que l’on veut : soit les droits de l’homme, soit le droit des Français à vivre en paix et en sécurité chez eux. » Sachant qu’il vient de dire : « Moi je suis pour préserver la vie des Français. » Interview à France Inter du 29 octobre 2018.

jeudi 11 octobre 2018

Faire respecter la loi à Mayotte ? Chiche !


Très (très) souvent, les mahorais se plaignent d’être traités comme des sous-Français. L’État considérerait leur île comme un territoire sans importance ni intérêt et ne se préoccuperait de ses habitants qu’en période électorale. Paris et la métropole seraient coupables de racisme et de néo-colonialisme.

Que Mayotte souffre de problèmes spécifiques, personne n’en disconvient. Département le plus pauvre de France, il subit une criminalité importante ; les médecins n’y sont pas assez nombreux, tout comme les professeurs bien formés. Les niveaux de chômage, de mal-logement, d’analphabétisme y battent des records. Reste à comprendre l’origine de cette situation.

J’ai souvent essayé – sans grand succès, il faut le dire – d’expliquer aux mahorais que le problème n’était pas un prétendu racisme d’État, mais le capitalisme néolibéral. Que s’ils regardent ce qui se passe en métropole, ils s’apercevront que c’est partout que les maternités ferment et que les services de l’État s’éloignent du public. Que ce n’est pas Mayotte que l’État n’aime pas, mais les pauvres et les fonctionnaires, où qu’ils se trouvent.

Mais visiblement, je pisse dans un violoncelle. Les mahorais apportent leurs voix à la droite, voire à l’extrême-droite, avec la fidélité d’un labrador, et après ils s’étonnent que les services publics disparaissent. Hé ! réveillez-vous ! Le programme de la droite, c’est la disparition des services publics pour faire baisser les dépenses de l’État, ça se résume même à peu près à ça. Si vous votez pour des gens qui vous expliquent que l’État emploie trop de personnel, pourquoi vous plaignez-vous de ne pas avoir assez d’infirmières ?

Il se trouve qu’actuellement, nous avons une autre belle illustration de cette incohérence locale. Les mahorais se plaignent bien souvent que la police ne fait pas son travail – sous-entendu, qu’ils devraient renvoyer à la mer encore plus de clandestins. Qu’importe si Mayotte fait déjà, à elle toute seule, autant de reconduites à la frontière que tout le territoire métropolitain : il faut aller toujours plus loin. Et puisqu’ils estiment que l’État distribue trop généreusement les titres de séjours, certains ont trouvé la solution : bloquer les services de la préfecture.

Et avec des slogans évocateurs...

C’est comme ça que, depuis plusieurs mois, le service des titres de séjour est purement et simplement bloqué. Des femmes en colère campent devant la préfecture, qui ne peut ouvrir de manière normale que sur de brefs intervalles. Le reste du temps, ses employés n’accueillent plus les étrangers qu’au cas par cas, en leur téléphonant avant et en les faisant passer par une porte dérobée.

Les associations humanitaires et caritatives sont explicitement assimilées
par les manifestants à des trafiquants d'êtres humains...

Et pourtant, travaillant comme bénévole dans une association qui aide les immigrés à obtenir des papiers, je peux témoigner que la préfecture n’est pas généreuse – loin de là. Depuis six ans que je fais ce travail, les conditions n’ont fait que se durcir et se dégrader. On demande toujours plus aux sans-papiers, on leur accorde toujours moins. Même ceux qui ont légalement droit à un titre de séjour, ceux à qui on ne peut pas le refuser légalement, ont de plus en plus de mal à l’obtenir. Comment dire que la préfecture accorde trop généreusement les titres de séjour quand j’ai vu un courrier affirmant que deux personnes mariées civilement en France n’apportaient pas la preuve de leur communauté de vie ? Que leur faut-il de plus ? Leurs sextapes ?

N’y a-t-il donc pas là une belle occasion de montrer aux habitants de l’île qu’ils sont traités comme les autres ? Car enfin, dans quel autre département laisserait-on des citoyens lambda décider qui entre et qui n’entre pas dans une préfecture, et ce pendant des mois, sans qu’il y ait de sanction ?

Les mahorais ne régleront aucun de leurs graves problèmes tant qu’ils se tromperont sur le diagnostic ; c’est-à-dire tant qu’ils ne comprendront pas que les coupables ne sont pas les gens qui sont encore plus pauvres qu’eux et qui tentent désespérément, au péril de leur vie, de ramasser quelques miettes de leur chance et de leur richesse. Que les vrais coupables sont au contraire les puissants, les riches, les oligarques, bref ceux qui organisent et aggravent les inégalités en France et dans le monde dans le seul but de s’en mettre plein les fouilles.

jeudi 5 juillet 2018

En 2018, que sont Maïté et Micheline devenues ?


Quand j’allais, enfant, en vacances chez mes grands-parents, je regardais La Cuisine des mousquetaires. C’était mon émission de 11h. – mes journées, là-bas, étant largement rythmées par les émissions de télé auxquelles je n’avais pas accès le reste de l’année. J’y prenais des recettes et des idées de cuisine, bien sûr ­– j’ai toujours adoré cuisiner ; et puis, ça me mettait agréablement en appétit pour le repas de midi.

Pour ceux de mes lecteurs qui sont nés après la présidence de Mitterrand, tout ça risque de ne pas évoquer grand-chose. L’émission était animée par la cuisinière Maïté, assistée de Micheline. Ces deux dames semblaient deux bonnes grand-mères ; elles souffraient d’un surpoids notable, ce qui n’avait rien d’étonnant quand on voyait ce qu’elles préparaient – et mangeaient. Elles officiaient dans une cuisine qui sentait bon la tradition et aurait pu être celle de n’importe quelle femme au foyer bien équipée ; et Maïté parlait avec un accent des Landes qui rajoutait à sa bonhomie.


Je ne regarde plus ce qui tient lieu aujourd’hui d’émissions culinaires. Mais j’en ai un petit aperçu grâce à ce que je regarde d’émissions comme Quotidien, et je suis atterré par ce que je vois.

Je ne veux pas verser sans nuances dans le « C’était mieux avant ». Maïté et Micheline préparaient une cuisine qui, consommée sans modération, ne peut mener qu’à des problèmes cardio-vasculaires ou de diabète préjudiciables aussi bien à leurs convives qu’à la Sécu. Elles ne se préoccupaient guère du bien-être des animaux qu’elles avaient sur leur table dans leurs derniers instants. Et pour laisser mijoter un plat pendant deux heures comme elles ne rechignaient pas à le faire, mieux vaut être (femme) au foyer. Bon.

Mais à côté de ça, aujourd’hui, on a quoi ? Non plus des cuisiniers, mais des candidats à quelque chose. Il ne s’agit plus de faire de la cuisine, il s’agit de gagner, gagner une course, gagner une compétition ; non plus de faire un bon plat, mais d’être le meilleur. Il s’agit de décrocher un prix, de l’argent, la notoriété. Les postulants, pressés, stressés, se font gueuler dessus et harceler par des chefs pleins de morgue qui tiennent bien davantage du flic ou du kapo que du grand-père-gâteaux. Tout ce beau monde utilise un vocabulaire technicien, hypersophistiqué, et évolue dans des cuisines nues, blanches et aseptisées qui ne peuvent être que celles d’un restaurant, forcément aux normes, où les chefs traquent la moindre trace de crasse.

Les noms des émissions eux-mêmes révèlent le naufrage. La Cuisine des mousquetaires n’avait pas peur de parler de « cuisine » : on savait où on allait. Quant aux mousquetaires, ils renvoyaient à une figure traditionnelle, un homme du passé à la fois brave et bon vivant, incarnant un certain art de vivre, une certaine idée de la France, avec un clin d’œil spécial au Sud-ouest – on pense à D’Artagnan. De nos jours, Top Chef résume en deux mots toute l’émission et, en fait, toute notre époque : « top », parce qu’il faut être le premier dans la grande compétition de la vie et de la société, faire partie des gagnants de la start-up nation, pas des losers attachés aux forces du passé ; et « chef » parce que nous remplaçons avec acharnement toute autorité légitime non par une liberté nouvelle mais par un caporalisme au fond bien plus dur. Et ne parlons même pas de Cauchemar en cuisine : là, carrément, on assume de chercher la douleur.

Les émissions culinaires sont donc à l’image du temps. Il ne s’agit plus de préparer des plats, de donner des idées aux gens ou de leur apprendre des recettes de cuisine. Le vocabulaire technique est là pour démontrer que la cuisine, ce n’est pas notre affaire, c’est celle de professionnels. On avance ainsi dans l’hyperspécialisation des tâches qui veut que chacun, dans la société, soit à son poste, rentable et efficace : les winners du macronisme n’ont pas besoin de faire des courses, la cuisine ou la vaisselle, et encore moins de faire pousser leur nourriture. Pour qu’ils quittent le moins possible le poste où ils travaillent à l’augmentation du PIB en faisant la course à la croissance, on va faire à manger pour eux.

Et comme ces grands gagnants du néo-libéralisme ont droit au meilleur, on va leur sélectionner leurs cuisiniers par les mêmes méthodes qui les ont sélectionnés, eux, et qui ont fait leurs preuves : la compétition, la lutte pour la première place qui est la seule au soleil, la mise en concurrence de gens qui vont souffrir, en baver, pour mériter le droit de se hisser sur le dernier dixième de l’échelle et d’en faire voir à leur tour à ceux qui sont restés en-dessous.

En fin de compte, dans les émissions culinaires d’aujourd’hui, la cuisine n’est plus rien d’autre qu’un prétexte : on est en réalité entre la compétition sportive et la téléréalité. Il ne s’agit plus de manger, mais de faire gagner quelqu’un et perdre tous les autres.

Finalement, vous êtes sûrs que certaines choses n’étaient pas mieux avant ? Maïté et Micheline, revenez, ils sont devenus fous.

dimanche 24 juin 2018

Rendez à Marie ce qui est à Marie (et à Dieu ce qui est à Dieu)


Les catholiques à qui je parle de mes croyances, disons, hétérodoxes, se montrent souvent rebutés par mon paganisme – terme que j’assume parfaitement, puisque je me revendique pagano-chrétien. Pourtant, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’intérieur même de l’Église catholique romaine, des tendances polythéistes sont à l’œuvre, et pas des légères.

Parce qu’avec moi, au moins, les choses sont parfaitement claires. Je crois certes à une multitude d’êtres que je n’hésite pas à appeler des dieux ; mais pour moi, leur nature est clairement angélique : je les vois comme des créatures de Dieu, comme nous. Bien meilleures que nous, bien plus anciennes et puissantes que nous, mais des créatures tout de même. Je leur voue un culte ; mais ce culte est purement de vénération ou d’honneur, pour reprendre la terminologie du théologien catholique Auguste de Broglie : mon culte d’adoration ne va qu’à Dieu.

À l’inverse, j’ai souvent l’impression que l’Église catholique n’est pas très claire quant au dogme concernant certaines créatures ou aux rites qui les entourent – je pense en particulier à Marie. Qu’il y ait à son sujet des désaccords mineurs, c’est sans grande importance. Je suis bien persuadé que Marie n’est pas restée vierge après la naissance de Jésus, que Jésus a donc eu des frères et sœurs, et je la tutoie dans le Je te salue ; mais bon, si des gens pensent le contraire, ça ne me choque pas.

En revanche, je suis depuis longtemps bien plus heurté par certaines croyances plus radicales : par exemple quand des prêtres ou théologiens font de Marie la « corédemptrice du Monde », à égalité ou presque avec le Christ. Certes, cette idée a été officiellement rejetée par la Constitution dogmatique Lumen gentium qui refuse d’employer ce terme, rappelle que le Christ est « l’unique Médiateur » et enfonce bien le clou :

« Aucune créature en effet ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur.[1] »

Mais cela n’a pas empêché l’idée de se répandre, puisque certains vont jusqu’à affirmer que le « grand cri » poussé par Jésus juste avant sa mort aurait été « Maman ! »… Bon.

De même, dans la pratique liturgique, certains abus me déplaisaient depuis longtemps. Dans certaines églises, les portraits de Marie et de Jésus trônent à égalité derrière l’autel. J’en connais même où Marie a son autel à elle, installé à côté du maître-autel, et se fait copieusement encenser à chaque messe. Certes, l’autel est plus bas que celui consacré à Dieu ; mais si on regarde la taille de la statue qui y trône (couronne comprise…), elle le dépasse largement.

Mais bon : jusqu’ici, ce n’étaient que des pratiques locales qu’à titre personnel je déplorais, mais qui n’étaient pas trop répandues. Or, cette mariolâtrie débridée touche à présent le sommet de l’Église : je pense à la dernière réforme liturgique que nous a pondue la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements à propos du lundi de Pentecôte. Dorénavant, ce jour doit être consacré à la mémoire de « Marie, Mère de l’Église ».

Autant être direct : je trouve cela bien plus hérétique que mes prières à une multitude de dieux. Car enfin, soyons sérieux : la Pentecôte, c’est la fête de l’Esprit Saint. L’Esprit, une des trois Personnes de la Trinité, censé recevoir « même adoration et même gloire » que les deux autres, et à juste raison : Dieu sait – c’est le cas de le dire – qu’Il n’est pas moins important.

Et pourtant, l’Esprit est, des trois Personnes de Dieu, la moins fêtée, la moins célébrée, la moins priée. Allons plus loin : elle est bien moins fêtée, déjà, que ne l’est Marie. N’importe quel catholique peut citer plusieurs fêtes associées à elle : l’Annonciation, la Nativité de la Vierge, et pour les plus cultivés (ou les plus fervents) sa Présentation au Temple ou sa Dormition ; sans même parler des fêtes dont, personnellement, je doute fortement des fondements dogmatiques, mais qui sont pourtant parmi les plus importantes de l’Église, comme l’Assomption ou l’Immaculée conception.

En tout, l’Église catholique accorde à Marie une vingtaine de jours de fête au calendrier général, sans compter les fêtes célébrées localement. À quoi il faut encore ajouter le samedi, jour traditionnellement consacré à la Vierge (52 fois dans l’année, donc), plus deux mois pleins : mai, mois de Marie, et octobre, mois du Rosaire. N’en jetez plus, la cour est pleine !

À côté de ça, quelles fêtes célèbrent l’Esprit ? La Pentecôte, et c’est tout. Est-il normal que Marie soit célébrée en grande pompe à longueur d’année, alors qu’une des trois Personnes de la Trinité ne l’est qu’une seule fois ? Déjà pas. Alors est-il normal qu’on mêle Marie à la seule fête annuelle de l’Esprit ? Encore moins.

Voilà pour le fond. Notons encore que l’origine de cette réforme est loin d’être innocente. Car le préfet de la Congrégation pour le culte divin n’est autre que le cardinal Sarah, celui-là même qui a affirmé que le XXe siècle avait souffert de deux grands maux, les totalitarismes nazi et soviétique d’une part, l’homosexualité de l’autre. Tout ce qui vient de lui est bien sûr éminemment suspect ; mais examinons son argumentaire. Selon lui, « si nous voulons grandir et nous remplir de l’amour de Dieu, il nous faut ancrer nos vies à ces trois réalités : la croix, l’hostie et la Vierge ». En matière de mise sur le même plan de Marie et du Christ, on peut difficilement faire mieux. Autre chose ? Mais bien sûr : « le lien entre la vitalité de l’Église de la Pentecôte et la sollicitude maternelle de Marie à son égard est évident ». Ahem. En matière d’argumentation, on a déjà vu mieux (mais pas sous la plume du cardinal Sarah, il est vrai).

Le pire, c’est que je suis bien convaincu que la première à souffrir de tout ça, c’est bien Marie elle-même ; et plus généralement, je crois qu’elle souffre de tout ce que l’Église s’acharne à faire d’elle depuis un demi-millénaire au moins. Marie incarne l’humilité radicale, c’est-à-dire l’acceptation complète de la volonté divine par quelqu’un qui, au fond, ne la comprend pas. Dans l’Évangile, Marie n’a jamais l’air de comprendre ce qu’il se passe, mais elle accepte toujours ce que Dieu fait en elle, par elle ou près d’elle. À l’ange qui lui annonce la naissance de Jésus, elle affirme ne pas comprendre comment une telle chose serait possible, puisqu’elle n’a connu aucun homme, mais elle dit « oui ». Aux noces de Cana, elle ne comprend pas ce qui va se passer, mais elle dit aux serviteurs de faire tout ce que dira son fils. Au pied de la Croix, elle est présente, mais muette. Lors de la Résurrection, même chose : sa présence est supposée, mais là encore elle ne dit rien. C’est ça, Marie : un oui complet à la volonté de Dieu, puis le silence.

Jésus Lui-même, parmi les hommes, n’accorde par la première place à Marie, mais à Jean-Baptiste : « parmi ceux qui sont nés d’une femme, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste[2] ».

Et qu’est-ce que l’Église, malgré tout, cherche à faire de Marie ? Une reine, et plus encore : la Reine des Anges, la Porte du Ciel, la Tour de David, le Siège de la Sagesse, la Divine-Rose-Trémière, la Voûte-Par-Qui-Tout-Doit-Passer, la Très-Brillante-Et-Très-Haute-Et-Plus-Que-Tout-Le-Monde. Comment ne pas voir que ça lui va aussi bien qu’un boa de plumes roses à un moine dominicain ? Comment ne pas voir qu’en cherchant à élever Marie, on la trahit en faisant d’elle ce qu’elle n’est pas et ne cherche pas à être ? Faire de Marie une sorte de souveraine de l’Univers, c’est confondre les bergers avec les rois mages. Autant chercher à faire de saint Joseph le chef des armées célestes, ça aura autant de pertinence.

Bref, tout ça rappelle furieusement une blague de catho (attention, les autres – s’il y en a encore à ce stade du billet –, vous risquez de ne pas comprendre) : les trois Personnes de la Trinité se demandent où aller en vacances sur Terre. Le Fils propose d’aller en Égypte, mais le Père dit que si c’est pour retrouver l’endroit où Son peuple a connu tant de tribulations, ce n’est pas la peine. Il propose d’aller à Jérusalem, mais le Fils répond que merci bien, qu’Il y a été crucifié et n’y a pas franchement de bons souvenirs. Mais quand Il propose d’aller à Rome, l’Esprit saute de joie : « Génial ! J’y suis encore jamais allé. »


[1] Concile de Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, §62.
[2] Évangile selon Matthieu, 11, 11.

samedi 23 juin 2018

Version latin : les évêques recalés


Ça fait quelques mois déjà, et pourtant, je n’arrive pas à m’y faire. La nouvelle traduction du « Notre Père » ne passe pas. C’est moins un choix délibéré qu’une facétie de mon inconscient, mais quand on arrive à « Ne nous laisse pas entrer en tentation », sans même que j’y pense, c’est « Ne nous soumets pas à la tentation » qui sort.

Ne nous trompons pas de combat : je ne suis pas accroché à une version parce que je l’aurais toujours connue comme ça. Il y a des prières que je voudrais qu’on change légèrement, des traductions qu’il faudrait à mon avis revoir. Je ne vois pas pourquoi, par exemple, on s’obstine à vouvoyer Marie alors qu’à juste raison, on tutoie Dieu depuis longtemps.

Je sais aussi qu’il n’y a pas de traduction parfaite, que traduire, c’est trahir, en prière comme en littérature, et que plusieurs traductions sont donc toujours acceptables. Il serait absurde de brandir une traduction particulière comme un étendard et de prétendre qu’elle serait forcément la meilleure et donc la seule avec laquelle on puisse légitimement prier.

Pour autant, il y a quand même des traductions qui sont meilleures que d’autres, parce que plus proches de l’original, qu’on considère le sens du texte ou l’effet produit sur le lecteur. Et donc, d’un point de vue religieux, spirituel et liturgique, certaines formules sont meilleures que d’autres ; et à l’inverse, certaines peuvent devenir franchement inacceptables.

Je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas pour « Ne nous laisse pas entrer en tentation » : on ne ruine pas le Notre Père si on utilise cette nouvelle formule. En revanche, je crois qu’elle représente un appauvrissement du sens du texte et qu’elle est donc objectivement moins bonne que l’ancienne. Acceptable, peut-être, mais moins bonne.

C’est indiscutable d’un point de vue strictement linguistique. La prière latine dit : « Ne nos inducas in tentationem ». « Inducere », en latin, c’est induire, conduire dans quelque chose. Littéralement, on demande donc à Dieu de ne pas nous mener, nous conduire dans la tentation. De ce point de vue, aucun débat n’est possible, d’autant que l’original grec a le même sens.

Les adversaires de l’ancienne traduction ne se fondaient donc pas d’abord sur des arguments linguistiques mais théologiques : pour eux, Dieu ne nous tente pas, ne nous soumet pas à la tentation, et ne saurait le faire ; seul le diable et les démons nous tentent. Il n’y aurait donc aucun sens à demander à Dieu de ne pas nous tenter. Pire, ce serait le début d’une hérésie, puisque ce serait attribuer à Dieu le caractère tentateur qu’ils pensent réservé au Malin.

Reste un obstacle : comment expliquer que Jésus utilise cette prière ? Pour le contourner, les tenants de la nouvelle formule affirment que l’erreur de traduction était en réalité bien plus ancienne : le texte latin (ou grec) du Notre Père, dont nous disposons, serait lui-même une mauvaise traduction de l’original hébreu ou araméen. C’est en particulier la thèse du théologien et abbé Jean Carmignac, qui a joué un grand rôle dans la découverte de ce qui est aujourd’hui une évidence, à savoir qu’au moins trois des quatre Évangiles ont d’abord été écrits en araméen ou en hébreu, justement, même si nous avons perdu l’essentiel de cet original.

Ses arguments selon lesquels le texte grec dont nous disposons accentue indûment la formule originale araméenne sont convaincants d’un point de vue linguistique. N’étant pas un spécialiste de l’araméen, je suis d’ailleurs évidemment bien incapable de les discuter. Mais ce n’est pas le plan sur lequel je situe mon questionnement, car il me semble que ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est que l’hypothèse de Carmignac, si elle est crédible, n’en est pas moins une simple hypothèse. Or, sommes-nous bien sûrs de vouloir changer une prière aussi fondamentale, aussi centrale dans la vie d’un chrétien que le Notre Père sur une base finalement aussi discutable ? Si on avait la moindre trace concrète de cette prière araméenne originale, pourquoi pas ; mais nous n’avons qu’un raisonnement linguistique.

Ce serait peut-être assez s’il s’agissait d’une discussion purement académique. Mais est-ce suffisant pour changer les paroles de ce cœur de la vie de prière chrétienne ? Pour cela, il faudrait être sûr que le sens de l’ancienne traduction du Notre Père était, clairement et indubitablement, erroné et inacceptable. Intuitivement, on a effectivement tendance à se dire que Dieu ne nous tente pas, puisque cela reviendrait à nous pousser vers le mal, ce qu’Il ne peut vouloir. Pourtant, les choses ne sont pas si simples, et nous avons sans doute intérêt à nous méfier de nos intuitions en la matière. Je ne prétends aucunement trancher de manière définitive cette vaste question, mais il est possible d’avancer deux pistes de réflexion.

Première piste : est-il vraiment impossible que Dieu veuille que nous soyons tentés ? Alphonse de Liguori, reconnu comme saint et docteur de l’Église, affirme explicitement le contraire dans De la conformité à la volonté de Dieu : « Si Dieu veut ou permet que nous soyons tentés […] nous ne devons pas nous plaindre, mais en cela encore, nous résigner au vouloir divin. »

Bien sûr, ce n’est pas moi qui vais vous dire que c’est vrai parce qu’un saint docteur de l’Église l’a dit. Cela suffit en revanche pour ne pas balayer cette idée comme un évident blasphème. Après tout, il n’est pas très difficile d’imaginer des raisons qui feraient que Dieu voudrait que nous fussions tentés ; celui qui est tenté a du mal une connaissance plus intime, plus profonde, plus exacte ; et s’il fait le bon choix, il n’en est que plus méritant. Quel mérite y a-t-il à ne pas se goinfrer de gâteau au chocolat pour qui n’aime pas le chocolat ? C’est d’ailleurs ce que dit encore Alphonse de Liguori :

« Ce ne sont pas les tentations, mais le consentement à la tentation, qui fait perdre la grâce divine. Les tentations, quand nous les repoussons, nous maintiennent dans une plus grande humilité, nous valent plus de mérites, et nous font recourir plus souvent à Dieu : ainsi nous éloignent-elles de l’offenser, et elles nous unissent davantage à son saint amour. » Pour Alphonse de Liguori, la tentation n’est donc même pas neutre : elle est une bonne chose en ce qu’elle nous rapproche de Dieu.

Seconde piste : la phrase incriminée du Notre Père ne pourrait-elle pas avoir une autre signification ? Après tout, nombre de chrétiens s’esbignent à trouver à certains passages de la Bible, pour les sauver, les interprétations les plus farfelues, les plus contraires à la lettre du texte. On fait bien dire au Lévitique que l’esclavage est une abomination et à Paul de Tarse qu’hommes et femmes sont égaux ! Pour une fois, ne serait-il pas justifié, pour un texte aussi fondamental, de se creuser un peu la tête ?

C’est par exemple ce qu’a fait J.R.R. Tolkien, qui n’était pas seulement l’auteur du Seigneur des Anneaux, mais aussi un chrétien et catholique convaincu, par ailleurs parfait latiniste et helléniste, grand philologue et polyglotte. Dans sa lettre n°181 à Michael Straight, datée de 1956, il évoque une hypothèse :

« “Ne nous soumets pas à la tentation” est la prière la plus difficile et la moins considérée. L’idée […] est que, bien que chaque événement ou chaque situation ait (au moins) deux aspects – l’Histoire et le développement d’un individu […], et l’Histoire du monde […], il existe toutefois des situations anormales dans lesquelles on peut se retrouver. Des situations “sacrificielles”, […] i.e. des cas où le “bien” du monde dépend du comportement d’un individu dans des circonstances qui exigent de lui souffrance et endurance bien au-delà de ce qui est normal ; et même, ce qui peut arriver (ou semble arriver, en termes humains), exigent une force du corps et de l’esprit qu’il ne possède pas : il est, en un sens, voué à l’échec, voué à succomber à la tentation ou à être brisé par la pression par la pression exercée contre sa “volonté” : c’est-à-dire contre le choix qu’il pourrait ou voudrait faire s’il était non entravé et non sous la contrainte. »

Ici, la phrase « Ne nous fais pas entrer en tentation » masque donc un sous-entendu : « Ne nous fais pas entrer dans une tentation trop grande pour nous », « Ne nous fais pas entrer dans une situation sacrificielle ». La demande est pleinement légitime : d’une part parce que le Père a placé le Fils dans une telle situation sacrificielle (ce qui démontre que la chose est possible), d’autre part parce que le Fils a demandé que cette situation sacrificielle lui soit épargnée (tout en ajoutant : « Que ta volonté soit faite. »). Ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres possibles, mais elle suffit à montrer que le sens de l’ancienne formule du Notre Père n’était pas forcément une absurdité hérétique, loin de là.

Pour terminer, remarquons que c’est encore un débat très français. Les anglo-saxons disent « Do not lead us into temptation », les germanophones « Führe uns nicht in Versuchung » : dans les deux cas, le sens est exactement le même que celui de notre ancienne traduction, et personne n’en fait un scandale.

Et voilà pourquoi, avec le « Ne nous fais pas entrer en tentation » auquel j’essaye de passer, je vais probablement rester une petite voix discordante dans l’église. J’ai l’habitude.

jeudi 12 avril 2018

Le pape a raison : l’enfer n’existe pas


Oubliant pour un court instant Notre-Dame-des-Landes, la casse du statut des cheminots et les autres joyeusetés macroniennes, la cathosphère s’est récemment passionnée pour un sujet moins terre-à-terre : l’enfer existe-t-il ? Et surtout, le pape a-t-il prétendu le contraire ?

Pour le pape, franchement, je ne sais pas. Je crois que c’est un homme habile et intelligent, qui maîtrise remarquablement une communication qui n’est brouillonne qu’en apparence. Et donc, je suis assez convaincu que s’il a laissé écrire par un journaliste pas franchement catholique, à l’issue d’un entretien qui était le second du genre, qu’il n’y avait pas d’enfer, c’est parce qu’il pense qu’il n’y a pas d’enfer. Les démentis du Vatican sont, je crois, une formalité nécessaire, mais à mon sens, il n’y a là ni raté, ni dérapage : bien au contraire, il me semble que le pape a pleinement atteint son but.

Mais bon, malgré mon amour du personnage, je ne suis pas là pour vous parler de François, je suis là pour vous parler de l’enfer – et surtout pour essayer de vous montrer qu’il n’y en a effectivement pas.

L'enfer selon Giovanni da Modena

La question de l’existence de l’enfer taraude le christianisme depuis ses origines. Le problème logique est en effet bien simple : l’enfer et la damnation, surtout s’ils sont éternels, semblent en contradiction directe avec l’Amour infini de Dieu. Comment, en effet, un Dieu infiniment bon pourrait-Il laisser certains de Ses enfants souffrir en enfer pour l’éternité ? Quel père pourrait se résoudre à cela ?

Ainsi, le théologien du IIIe siècle Origène et l’école d’Alexandrie affirmaient que, les châtiments ayant pour but de purifier des péchés, ils ne pouvaient avoir qu’une durée limitée, et que même les méchants placés en enfer finiraient par bénéficier du salut. Cette doctrine fut (malheureusement) condamnée par le deuxième Concile de Constantinople en 553. La croyance en un enfer et une damnation éternels fut ensuite appuyée par Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin, qui allait jusqu’à affirmer que la souffrance des damnés en Enfer contribuait à la joie des élus au Paradis.

L’enfer semble en effet nécessaire à beaucoup dans leur soif de justice, comme rétribution des mauvais comportements sur terre. Ils n’acceptent pas que ceux qui ont mal agi – que ce soit objectivement ou selon leurs propres critères – puissent entrer avec eux au Royaume des Cieux. Paolo Coelho, dans le Manuel du Guerrier de la Lumière, a une belle page sur ces défenseurs de la morale :

« Une foule de gens se tient au milieu de la route, barrant le chemin qui mène au Paradis.
Le puritain demande : “Pourquoi les pécheurs ?”
Et le moraliste crie : “La prostituée veut faire partie du banquet !”
Le gardien des valeurs sociales s’exclame : “Comment pardonner à la femme adultère, si elle a péché ?”
Le pénitent arrache ses vêtements : “Pourquoi soigner un aveugle qui ne pense qu’à sa souffrance et ne remercie jamais ?”
L’ascète dit en s’agitant : “Tu laisses la femme répandre sur tes cheveux une huile précieuse ! Pourquoi ne pas la vendre et acheter de la nourriture ?”
En souriant, Jésus tient la porte ouverte. Et les guerriers de la lumière entrent, malgré les cris d’hystérie. »

En réalité, cette théorie de l’enfer comme punition ou rétribution des mauvaises actions peut être invalidée très facilement. Dieu seul étant infini, Lui seul peut agir de manière infinie. Par conséquent, une créature, quelle qu’elle soit, ne peut commettre qu’une faute finie, limitée. Le pire criminel de l’Histoire n’a jamais pu et ne pourra jamais qu’infliger une quantité limitée de souffrance, de douleur, de haine, de mal. Même Satan, si l’on croit à son existence, n’a pu commettre, n’étant qu’une créature de Dieu, qu’une quantité finie et limitée de fautes.

Or, rétribuer une faute limitée par une punition illimitée serait fondamentalement injuste. Conçus comme une punition, l’enfer et la damnation éternels ne seraient donc pas seulement en contradiction avec l’Amour de Dieu : ils seraient en contradiction avec Sa justice et feraient de Lui un Dieu injuste. Sauf à croire en un tel Dieu, on ne peut donc logiquement que les rejeter.

La bouche de l'enfer - Enluminure médiévale

Ayant bien saisi le caractère imparable de ce raisonnement, les défenseurs de l’existence de l’enfer se rabattent sur une autre explication. Dans ce nouveau schéma, l’enfer ne serait plus un lieu, mais un état ; et il ne serait plus une punition, mais la séparation de l’âme et de Dieu. Cette séparation, enfin, ne serait pas imposée par Dieu, mais bien librement choisie par la créature elle-même, Dieu ne faisant alors que respecter son choix, son libre-arbitre, en la laissant s’éloigner de Lui si telle était sa volonté.

C’est ainsi que les réflexions théologiques qu’on trouve ici ou là sur le sujet sont pleines de réflexions apparemment sages, mais un peu glaçantes, telles que « Dieu prend au sérieux notre liberté, même si c’est pour nous perdre », voire « Dieu nous aime assez pour nous laisser nous damner ». On reste un peu songeur.

Ceux qui croient à l’enfer s’arrêtent évidemment là dans le raisonnement. Ainsi, ils ont l’impression d’avoir tout sauvé : à la fois l’idée d’un Dieu d’Amour et le dogme de l’existence de l’enfer, professé depuis le VIe siècle par l’Église catholique romaine. Et en effet, à ce stade, on peut leur donner partiellement raison et énoncer cette conséquence logique des croyances chrétiennes : oui, la créature n’étant jamais contrainte par Dieu, il serait possible d’imaginer qu’elle fasse le choix radical et définitif de la séparation d’avec Dieu et se place ainsi dans un état qu’on peut nommer – pourquoi pas – « enfer ».

Toutefois, s’arrêter là, c’est commettre une erreur de raisonnement, car on peut, en réalité, aller beaucoup plus loin. Cette vérité d’étape appelle en effet deux remarques.

La première, c’est que même en voyant les choses ainsi, la doctrine officielle de l’Église pose encore un problème absolument insoluble. En effet, elle affirme le caractère définitif, éternel et irrévocable de l’état dans lequel se trouve l’homme au moment de sa mort, ou l’ange au moment de sa chute. À propos des hommes, le Catéchisme affirme (nous soulignons) :

« Mourir en péché mortel sans s’en être repenti et sans accueillir l’amour miséricordieux de Dieu signifie demeurer séparer de Lui pour toujours par notre propre choix libre. Et c’est cet état d’auto-exclusion définitive de la communion avec Dieu et avec les bienheureux qu’on désigne par le mot “enfer”. […]
L’enseignement de l’Église affirme l’existence de l’enfer et son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers, où elles souffrent les peines de l’enfer […]. La peine principale de l’enfer consiste dans la séparation éternelle d’avec Dieu […].[1] »

Et concernant les anges :

« Cette “chute” consiste dans le choix libre de ces esprits créés, qui ont radicalement et irrévocablement refusé Dieu et Son Règne. […]
C’est le caractère irrévocable du choix des anges, et non un défaut de l’infinie miséricorde divine, qui fait que leur péché ne peut être pardonné.[2] »

Et, citant Jean Damascène, le Catéchisme ajoute :

« Il n’y a pas de repentir pour eux après la chute, comme il n’y a pas de repentir pour les hommes après la mort.[3] »

Or, cela n’est ni logique, ni cohérent. On ne voit pas quelle nécessité ferait du rejet de Dieu (qu’il vienne des hommes ou des anges) un choix irrévocable et définitif, quelles qu’en soient les circonstances. De deux choses l’une : soit c’est la créature qui décide que son choix est irrévocable, mais comme les créatures n’ont aucun pouvoir de rendre un choix irrévocable, elle pourrait toujours changer d’avis plus tard ; soit c’est Dieu qui rend son choix irrévocable, qui interdit de changer d’avis à l’homme après la mort, ou à l’ange après la chute, mais alors il s’agit bel et bien d’un défaut dans la miséricorde divine, ce qui est contradictoire avec l’idée d’un Dieu infiniment bon. Pourquoi un Dieu éternel et infini, surtout s’Il nous aime, voudrait-Il absolument que nous ayons réussi à L’accepter en 50 ou 80 ans ? Pourquoi diable nous imposerait-Il de faire forcément les bons choix ici-bas et nous refuserait-Il toute possibilité de rédemption après ?

La conclusion s’impose : même en admettant une damnation qui soit la séparation, choisie par la créature, d’avec Dieu, cette séparation ne pourrait en aucun cas être considérée comme irrévocable ou définitive. Un homme peut donc bien être pardonné après la mort, et un ange après la chute.

Allez, tu passes à la casserole !

L’idée que l’enfer et la damnation existent appelle cependant une seconde remarque, plus complexe : c’est que la question de savoir si l’enfer pourrait théoriquement exister n’a en fait que peu d’intérêt. Oui, théoriquement, on pourrait imaginer un homme qui, même après sa mort, continuerait à faire éternellement le choix de refuser Dieu. On pourrait aussi imaginer, tout aussi théoriquement, que Dieu nous aurait créés avec des ailes de papillon et une grande corne sur le front. Bien sûr, Dieu aurait pu nous créer ainsi ; mais Il ne l’a pas fait. Et il n’y aurait strictement aucun intérêt à évoquer les infinies possibilités selon lesquelles Dieu aurait pu nous faire : la seule chose qui compte, c’est la manière dont nous sommes faits.

Il faut donc se demander si la question de l’existence de l’enfer ne serait pas du même ordre ; et pour cela, il faut prendre le problème dans l’autre sens. Plutôt que de nous placer du point de vue d’un homme ou d’un ange qui refuserait éternellement Dieu, plaçons-nous du point de vue des bienheureux et – soyons fous – de celui de Dieu.

Est-il possible que qui que ce soit goûte le moindre bonheur au Paradis s’il sait qu’une seule âme est éternellement damnée ? N’en déplaise à Thomas d’Aquin, non. Les bienheureux élus du Paradis ne pourraient qu’éprouver une immense tristesse s’ils savaient qu’un seul de leurs frères souffrait pour l’éternité la séparation d’avec Dieu. Ou alors, ils ne seraient ni très bons, ni très aimants. De même pour Dieu : comment pourrait-Il éprouver le moindre bonheur s’Il savait qu’un seul de Ses enfants était à jamais séparé de Lui ?

Si l’enfer existe, les damnés connaîtront un malheur éternel, les élus connaîtront un malheur éternel, Dieu connaîtra un malheur éternel. En quel Dieu croyons-nous, si nous croyons cela ? Et donc, l’enfer n’existe pas, la damnation éternelle n’existe pas. Ou plus exactement, personne n’est en enfer ; mais si l’enfer n’est pas un lieu, mais un état, dire que personne n’est en enfer, c’est exactement la même chose que de dire qu’il n’existe pas.

Comment concilier cela avec la liberté des créatures ? Si personne n’est en enfer, est-ce à dire que nous ne serions pas libres de refuser Dieu pour l’éternité ? Si, bien sûr. Mais là encore, c’est dans l’autre sens qu’il faut prendre le problème. Dieu nous laisse libres ; mais Dieu est au-dessus même du temps. Par conséquent, s’Il ne détermine pas les choix que nous faisons, Il les connaît tout de même, avant même que nous les ayons faits. Je suis libre de choisir, mais Dieu, me laissant libre, sait avant moi ce que je vais choisir.

La damnation éternelle, on l’a vu, ne peut conduire qu’au malheur de tous ; si donc Dieu, qui connaît nos choix avant que nous les ayons faits, savait qu’un de Ses enfants allait choisir de Le rejeter éternellement, Il n’aurait pas créé ; et donc, puisque Dieu a créé, nous pouvons être certains que c’est parce qu’Il savait qu’aucune de Ses créatures ne ferait ce choix de le rejeter éternellement.

Est-ce à dire qu’après la mort, le méchant est traité comme le bon ? On ne peut avancer sur cette question que si on sort de cette vision binaire des choses ; car il n’y a pas « des bons » et « des méchants ». Il y a évidemment des gens qui sont meilleurs que d’autres en ce qu’ils sont plus aimants. Mais même le meilleur des hommes a commis des fautes, et même le pire des monstres a accompli de bonnes actions[4].

Pour le chrétien, qui croit à la vie après la mort, sous quelque forme que ce soit, la vie terrestre ne devrait donc pas être vue comme un tout achevé, mais au contraire comme le début d’un parcours, d’un cheminement bien plus long. À la fin de sa vie, personne n’est parfait, pas même le plus grand des saints : il nous reste à tous des choses à comprendre, à apprendre, à accepter, ne serait-ce que parce que nous avons vécu dans les conditions particulières et limitées du lieu, du moment, de la culture au sein desquels nous avons vécu.

Il n’y a donc qu’une seule possibilité logique : si vraiment nos âmes sont immortelles et si vraiment Dieu nous aime, après la mort, nous continuons tous notre cheminement en accomplissant ce que nous n’avons pas réussi à accomplir sur Terre. Que ce cheminement soit plus ou moins long et pénible selon ce que nous avons fait de notre vie terrestre ne change rien au fait qu’il concerne forcément tout le monde. Ce qui revient à dire qu’à notre mort, nous allons tous au Purgatoire, même si ce terme un peu désuet peut prêter à sourire et devrait peut-être être remplacé[5].

Le Christ n’apporte donc pas la menace d’un châtiment éternel, mais la bonne nouvelle de l’Amour infini de Dieu, et donc du salut universel et inconditionnel. Cette bonne nouvelle ne peut apporter que de la joie à ceux qui la reçoivent. Le christianisme n’est pas une religion de la peur ou de la soumission. Elle est au contraire une religion de la libération de l’homme et de son avancée vers l’âge adulte, la maturité de notre espèce, dont nous sommes encore loin.

On peut comprendre ceux qui redoutent que, sans la peur de l’enfer, les hommes agissent moins bien ; et bien agir dans la crainte de la punition est, chez un enfant, un stade certes nécessaire de l’apprentissage moral. Mais ce n’est qu’une étape, qui doit être dépassée. On n’agit vraiment bien que quand on le fait par amour du Bien.

Les dogmes de l’enfer, de la damnation et de leur éternité ne sont en réalité que des scories, au sein du christianisme, des anciennes manières de penser Dieu, les hommes, le monde et leurs relations. Ils font partie de ce que, dans ces idéologies préchrétiennes où tout n’était pas à jeter, loin de là, le Christ a voulu détruire. Les abandonner est une partie importante de la révolution chrétienne.


[1] Catéchisme de l’Église catholique, §1033 à 1035.
[2] Idem, §392 et 393.
[3] Jean Damascène, De Fide orthodoxa 2, 4.
[4] Pour aller plus loin dans cette réflexion et l’appuyer sur un texte évangélique, on peut se référer à cette homélie sur le Jugement dernier.
[5] Une magnifique illustration littéraire de cette idée est développée dans le conte de J. R. R. Tolkien Feuille, de Niggle, qu’on peut trouver dans les recueils Faërie et Faërie et autres textes.