mardi 18 juin 2019

Devinette : suis-je une opinion ou un délit ?


Cette phrase, on l’a tous entendue : « le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Et on l’a tous entendue à toutes les sauces : l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la biphobie, l’islamophobie ne seraient plus des opinions, mais des délits.

Je n’ai pas trouvé l’origine de cette antienne. Certains affirment que sa paternité reviendrait à l’humoriste Guy Bedos. Mais si quelqu’un a les moyens de vérifier cette source, ça m’intéresse ; car si cette petite phrase fonctionne très bien comme slogan, comme punchline, dès lors qu’elle n’est plus prise comme telle, mais au pied de la lettre, elle devient très dangereuse pour nos sociétés. Or, cette interprétation littérale est précisément celle qui est en train de triompher.

Stricto sensu, la phrase est fausse, pour ne pas dire stupide. Une opinion, c’est, selon l’Académie, un « avis donné sur une question discutée dans une assemblée » ou un « sentiment, idée, point de vue », un « jugement que l’on porte, sans que l’esprit le tienne pour assuré, sur une question donnée. » Le racisme colle parfaitement à cette définition : il est l’opinion selon laquelle les variétés de l’espèce humaines appelées « races » seraient dotées de facultés, voire d’une valeur, inégales.

Le racisme – et ça s’applique également au sexisme, à l’homophobie, etc. – est donc bel et bien une opinion, sauf à changer le sens du mot « opinion » – la novlangue n’est pas très loin. Seulement, c’est une opinion dont l’expression publique est interdite par la loi – l’opinion, en elle-même, ne saurait être interdite, sauf à vouloir contrôler ce qu’il y a de plus intime en l’homme, sa pensée, son for intérieur.

On peut s’interroger sur l’opportunité d’interdire l’expression de ces opinions particulières. Comme je l’ai déjà dit à de nombreuses reprises sur ce blog, sans soutenir pleinement la vision française des choses – la loi Gayssot, à mon sens, devrait être abrogée –, je ne suis pas non plus un partisan de la doctrine américaine d’une liberté d’expression absolue et sans limite. Les appels à la haine, à la violence et à la discrimination, la diffamation et l’injure publiques, la divulgation de la vie privée d’autrui sans son consentement me semblent être des limites raisonnables à la liberté d’expression. Qu’on ne me fasse donc pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas pour que les néo-nazis aient le droit de faire publiquement l’apologie de la Shoah.

Seulement, comme à chaque fois il s’agit de poser une limite à l’une des libertés les plus fondamentales et donc à une des conditions d’une vie heureuse et digne d’être vécue, on ne peut pas le faire à tort et à travers. Ça implique donc d’abord de définir précisément les choses, et de ne pas crier au racisme dès que quelqu’un dit que les races existent, ni à l’islamophobie dès qu’on affirme que l’islam contemporain doit affronter un certain nombre de problèmes qu’il n’a pas encore réglés.

Ensuite, et surtout, ça implique d’appeler un chat un chat. Si on veut, comme moi, poser des limites à la liberté d’expression, alors il faut assumer : assumer qu’on interdise l’expression de certaines opinions, précisément définies. Et c’est là que la petite phrase selon laquelle le racisme ne serait pas une opinion, prise à la lettre, devient très dangereuse. Car si le racisme n’est plus une opinion, alors toutes les précautions, les réflexions, la prudence que je réclame n’ont plus lieu d’être. Si le racisme n’est pas une opinion, l’interdire ne revient pas à limiter une liberté fondamentale, et on n’a plus besoin de faire dans la dentelle.

Bourriner, ne plus faire dans la dentelle, c’est précisément ce que veulent plein de gens, parce que, comme je le disais ailleurs, leur obsession n’est même plus de triompher politiquement de leurs adversaires, mais, pour assurer ce triomphe, avant tout de les faire taire. Et pourtant, la suite logique, n’importe qui peut la voir : une fois le premier pas accompli, la tentation devient très grande pour chacun de faire sortir du champ des opinions à peu près tout ce avec quoi il n’est pas d’accord pour pouvoir en restreindre, voire en interdire l’expression, sans remord ni complexe. Et c’est ainsi que le blasphème, la critique d’une religion, voire d’une entreprise ou d’un gouvernement, pourraient bien, demain, sortir du champ de ce qu’on peut librement dire. À cet égard, la remise en question récente de la loi de 1881 sur la liberté de la presse par le Ministre de la Justice en personne est alarmante. Ou comment une petite phrase pas mauvaise comme punchline peut devenir une arme redoutable dans la main de crétins qui n’ont aucun attachement réel à la liberté.

Crétins, ils le sont parce que, j’espère l’avoir montré, ils ne seront pas toujours les plus forts, et seront donc victimes du même anathème qu’ils font aujourd’hui descendre sur leurs adversaires. De même qu’en 1933, les sociaux-démocrates allemands ont été parmi les premières victimes de l’état d’urgence qu’ils avaient eux-mêmes instauré et dont Hitler n’a plus eu qu’à se servir, ceux qui aujourd’hui refusent le statut d’opinion à celles qui les choquent seront dans l’avenir victimes des atteintes aux libertés fondamentales qu’ils auront eux-mêmes promues. Mais après ? Ça nous fait une belle jambe. Moi, ça ne me consolera aucunement de savoir que ceux qui, aujourd’hui, m’accusent à tort de racisme et d’islamophobie seront dans la cellule voisine. Alors une seule chose à faire : ne pas les laisser faire.

lundi 10 juin 2019

Nous sommes en guerre


Pour nos sociétés, la crise écologique est une guerre. Je ne suis pas le premier à le dire : Nicolas Hulot ou Delphine Batho ont tous les deux tracé ce parallèle. Ce n’est bien sûr pas une guerre conventionnelle ; nous ne nous battons pas contre un peuple ennemi, contre une nation étrangère, mais contre un adversaire autrement plus redoutable : nous sommes en guerre contre nous-mêmes, contre notre mode de vie lui-même, et contre les lois de la nature et de la physique – autant dire que c’est pas gagné.

Ce que les gens ne comprennent généralement pas, c’est que quand nous disons qu’en matière d’écologie, nous sommes en guerre, il ne s’agit pas d’une image ou d’une métaphore : non, nous sommes vraiment en guerre, et nous devons en tirer toutes les conséquences ; comme pour toutes les guerres, ce n’est ni plus ni moins qu’une question de survie.

La première conséquence concerne évidemment l’économie. Un pays en guerre ne peut plus se préoccuper de rigueur budgétaire ou d’équilibre économique ou financier : il met toutes ses ressources dans la balance pour gagner la guerre, et laisse à l’après-guerre le soin de redresser la barre. C’est parfaitement justifié, puisque si on ne gagne pas la guerre, il n’y aura tout simplement plus de barre à redresser ! Concrètement, pour nous, ça signifie que nous devons immédiatement abandonner toute prétention à l’orthodoxie économique et budgétaire :

1. Nous devons dénoncer nos dettes, assumer que nous ne les rembourserons plus ;

2. L’État doit s’impliquer fortement dans l’économie, et ce par trois biais :
a. Il doit prendre le contrôle direct d’une partie de l’économie (grandes banques et grandes entreprises stratégiques en particulier) ;
b. Sur les secteurs et entreprises dont il ne doit pas prendre le contrôle direct, il doit adopter un rôle de force d’impulsion (il ne s’agirait pas de communisme, mais de dirigisme et de planification, ce qui se faisait déjà en France dans les années 1950 et 1960, sans même parler des périodes de guerre) ;
c. Si l’annulation des intérêts de la dette cumulée aux points 2a et 2b ne suffisent pas, il doit procéder à des réquisitions de capitaux.

3. Enfin, il doit évidemment produire de la monnaie, donc faire tourner la planche à billets (nous le faisons très largement depuis 2007 pour sauver les banques, c’est bien la preuve qu’il est possible de le faire pour sauver la planète).

Là encore, je ne suis pas le seul à tenir ce discours. Mais il faut aller plus loin : si nous sommes en guerre, il ne faut pas seulement mettre en place une économie de guerre, mais aussi une culture de guerre. C’est peut-être même le plus important : il faut gagner la bataille des esprits, des mentalités, des représentations, car c’est la mère de toutes les autres. De manière intéressante, c’est aussi la seule sur laquelle nous avons eu un peu de succès : l’écologie fait à présent réellement partie des préoccupations d’une part importante de la population des pays riches, surtout chez les plus jeunes.

Mais il reste encore beaucoup à faire : sans même parler des pays moins développés ou de ceux qui, même chez les plus riches, continuent de croire qu’il n’y a pas de problème, la victoire est loin d’être complète. Les jeunes sont plus sensibilisés à l’écologie, certes, mais beaucoup s’imaginent que tous les problèmes peuvent être résolus en pissant sous la douche ou en achetant bio ; alors qu’en réalité, une solution réaliste ne pourrait passer que par « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » – et tant pis pour ceux qui appellent ça de l’écologie punitive : la question n’est pas de savoir si c’est punitif ou impopulaire, mais de savoir si c’est vrai.

Intensifier la bataille culturelle va donc nécessiter de nouveaux outils. Tout d’abord, il faut que l’écologie radicale, celle qui voit qu’il n’y aura pas de sortie de la crise sans changement radical de notre modèle de société et de notre mode de vie, s’unisse politiquement. Pour l’instant, ce courant politique existe, mais sous la forme d’une nébuleuse comprenant de nombreux groupuscules, communautés, micro-partis, associations, sans parler d’individus isolés. Cette division empêche toute forme de représentativité médiatique, donc de visibilité et de crédibilité. Il faut y remédier en créant une plate-forme commune de l’écologie radicale, qui n’aura pas pour but de faire disparaître ces groupes en les fusionnant, mais de les rassembler autour de revendications communes, et qui ne pourra se faire qu’autour de ce qui, dans ce courant, fait consensus – en d’autres termes, les vegans peuvent et doivent continuer à se battre pour leurs idées au sein de chacun de leurs groupes, mais ne peuvent pas attendre de cette plate-forme commune qu’elle adopte le veganisme comme objectif.

Par ailleurs, toujours dans l’optique de la bataille culturelle, l’écologie radicale doit se doter de ses propres médias. Être plus visible dans les médias de masse est une nécessité, mais ne suffira pas : il faut par ailleurs que nous disposions de médias, forcément moins puissants, mais exclusivement consacrés aux thématiques de l’écologie profonde. Il existe bien le journal La Décroissance, mais il est trop tranché pour être représentatif de l’ensemble du courant. Par ailleurs, la perte de vitesse de la presse écrite rend nécessaire d’utiliser d’autres outils, en particulier les vidéos sur Internet.

Enfin, la dernière conséquence de l’idée que la crise écologique est une guerre, c’est qu’en plus de nous adapter économiquement et culturellement, nous devons également nous adapter politiquement. Avant toute autre chose, comme dans toute guerre, l’État doit donner des moyens à ses soldats. Et ses soldats, en l’occurrence, ce sont justement les écologistes de terrain, ceux qui, dans des associations, dans des communautés, se battent pour la préservation des écosystèmes, des espèces, des espaces, pour des modes de culture plus respectueux de la nature, etc. Il faut aider celles qui existent, et il faut favoriser la naissance et l’expansion de nouveaux groupes du même ordre : ça peut passer par la fiscalité, par les subventions, mais rien ne réussira sans une telle aide.

Mais ce ne sera pas suffisant pour autant. Et le grand tabou, pour le moment, est là : la démocratie est-elle le meilleur système possible pour mener le combat ? Rien n’est moins sûr, car ce régime n’est pas toujours le mieux armé pour résister aux grandes crises. Il n’y succombe pas toujours : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont des démocraties (entre autres) qui ont gagné face à des dictatures totalitaires. Mais si les Britanniques pouvaient accepter les mesures drastiques de Churchill (« le sang, le labeur, les larmes et la sueur », justement), c’est parce que les bombes pleuvaient sur Londres, que c’était ça ou la capitulation, et que tout le monde pouvait faire le lien entre le Blitz et la politique de Chamberlain.

De nos jours, au contraire, la crise écologique ne nous apporte pour l’instant qu’une infime partie des malheurs, des souffrances et des catastrophes qu’elle nous réserve pour l’avenir ; et même quand nous sommes frappés, nous ne faisons pas directement le lien avec ce contre quoi nous sommes en guerre. La multiplication des sécheresses, des incendies, la désertification de nombreux pays, les réfugiés climatiques dont le nombre s’accroît chaque année, autant de choses qui sont déjà là, mais que la plupart des gens ne relient que vaguement à notre mode de vie.

Pendant la Première Guerre mondiale, sans renoncer à la démocratie, la France avait utilisé l’état de siège pour réduire considérablement la voilure des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Je ne crois pas que, dans la crise présente, ce soit souhaitable ou nécessaire. En revanche, il nous faudra faire accepter des choix largement impopulaires et qui ne produiront leurs effets qu’à très long terme ; et il nous faudra sortir du capitalisme libéral. Les premières décisions mécontenteront les pauvres, les secondes mécontenteront les riches. Il est peu probable qu’elles soient prises par des gens qui se demanderont s’ils seront réélus dans cinq ans.

mardi 4 juin 2019

Dissocier la démocratie des droits de l’homme est une urgence


Un récent article du Monde s’alarmait de ce que « le rapport à la tyrannie [avait] changé » et de ce qu’elle « [choquait moins] ». Prenant acte d’une « progression de l’autocratie », il cherchait à analyser les différentes formes que peut prendre le phénomène : « Des États démocratiques évoluent vers la dictature. Certaines des plus établies des démocraties connaissent des tentations autoritaires. Enfin, de puissantes nations assurent la promotion de l’autocratie, présentée comme le régime politique de l’avenir. » Pour ceux qui ne comprennent pas, ça vise, dans l’ordre, le duo Brésil-Russie, les pays occidentaux et la Chine.

À mon sens, ces trois réalités – car ce sont trois réalités, indiscutablement – ne sont pas du tout, contrairement à ce que pense l’éditorialiste Alain Frachon, trois facettes d’un même phénomène. Il tombe en fait dans une confusion étonnamment répandue et qui, je le crains, est en train de nous tuer : la confusion entre démocratie et respect des droits de l’homme.

Pour en sortir, il faut essayer de se dégager de toute l’encre qu’a pu faire couler la question de la définition de la démocratie, pour contempler cette évidence : les peuples peuvent, de manière majoritaire, décider de cesser de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales. C’est particulièrement évident de nos jours, car de nombreuses mesures dénoncées par l’article lui-même, et par moult organisations de défense des droits fondamentaux de la personne humaine, sont prises avec l’accord ultra-majoritaire des populations concernées.

Des exemples ? La surveillance de nos vies privées pour assurer un peu plus de sécurité est une mesure majoritaire, il faut avoir renoncé à toute forme de lucidité pour ne pas le voir. L’enfermement sans jugement de présumés terroristes à Guantanamo est une mesure majoritaire. En 2016, 54% des Français se déclaraient favorables à la torture sur les terroristes. Un sondage Odoxa a montré que 87% (87%, putain !) de la population est favorable à l’enfermement sans jugement des individus fichés S. Vous vous rendez compte ? 87% des Français sont d’accord pour piétiner allègrement un des droits les plus essentiels, les plus fondamentaux, celui à un jugement équitable et impartial pour tout suspect. 87% des Français sont d’accord pour mettre des gens en taule pour l’unique raison que les services de renseignement les surveillent et les trouvent potentiellement dangereux.

Ce chiffre permet de sortir de l’impasse consistant à tergiverser et à pinailler sur la définition de la démocratie, ainsi que de l’autre impasse consistant à se demander si nous sommes bien en démocratie ou non. Je ne vais pas essayer de convaincre ceux qui pensent que nous n’y sommes pas, même si je suis foncièrement en désaccord avec eux : de toute manière, la question n’est pas là, puisque même si nous y étions, les droits fondamentaux seraient piétinés. En toute logique, ils le seraient même bien plus, puisque alors on peut imaginer que l’enfermement des fichés S, par exemple, serait effectivement mis en place. Au temps pour les thuriféraires du RIC.

De la même manière, partant de cette évidence, la question de la définition de la démocratie est secondaire. Imaginons – l’effort d’imagination est minime, puisque je viens de montrer qu’on y est déjà en partie – un régime qui, par la volonté majoritaire, piétinerait les droits de l’homme : de quoi le qualifier, si ce n’est de « démocratie » ?

Cette confusion ordinairement entretenue entre démocratie et droits de l’homme est grave, car elle en soutient une autre, entre deux questions pourtant fort différentes : d’une part, la démocratie est-elle le meilleur moyen de prendre les bonnes décisions ? Et d’autre part, la démocratie est-elle le meilleur rempart contre la tyrannie, contre l’arbitraire, contre le non-respect des droits de l’homme, et plus particulièrement, puisque c’est bien le danger qui nous menace, contre le totalitarisme ?

Il est fondamental de comprendre que les deux questions n’ont pas nécessairement la même réponse. Il serait tout à fait envisageable, par exemple, que la démocratie ne soit pas la meilleure façon de bien gouverner, mais reste le meilleur rempart face au totalitarisme, ce qui permettrait de justifier son existence aujourd’hui. Voyons donc la manière dont l’actu nous éclaire sur ces deux questions.

Sur la première, regardons le résultat des élections européennes. Au-delà de toutes les bonnes nouvelles dont on peut se réjouir – le bon score des écologistes modérés, le score inespéré et peu commenté par les médias des écologistes radicaux, la claque de la droite scrogneugneu représentée par les Républicains –, il n’en reste pas moins que 23% de ceux qui vont voter apportent leur voix au Rassemblement National, et 22% à la liste de Macron. On me dira : oui mais l’abstention. Sans doute ; mais enfin, sur 34 listes, on pouvait espérer que les électeurs en trouveraient tous une qui représenterait plus ou moins leurs idées. Et sinon, ils n’avaient qu’à en faire une trente-cinquième. La moitié de ceux qui s’expriment votent donc, grosso modo, pour Macron ou pour Le Pen, confirmant ainsi le résultat d’à peu près toutes les élections depuis au moins 2010.

Sur du plus long terme, Macron est au pouvoir, il mène la même politique que tous ceux qui ont été élus avant lui depuis au moins 35 ans, à savoir tuer la planète et faire monter les inégalités : la démocratie n’est visiblement pas un moyen de prendre de bonnes décisions. L’argument de l’éducation – « ben oui mais les pauvres ils ne sont pas éduqués et ne comprennent pas les enjeux, c’est pas leur faute, c’est BFM » – ne tient pas : s’ils ne comprennent pas les enjeux, c’est bien la preuve qu’ils ne peuvent pas prendre les bonnes décisions. Cet « argument » ne dit pas en quoi j’aurais tort ; bien au contraire, il explique pourquoi j’ai raison ! Et comme l’éducation des masses prendrait, même avec un super système éducatif – en d’autres termes : pas le nôtre – des décennies, alors que la Crise nécessite des solutions urgentes, la démocratie semble complètement disqualifiée comme mode de prise de bonnes décisions.

Est-elle au moins un rempart contre le totalitarisme ? Pas davantage. Ne revenons pas sur l’exemple de Hitler accédant démocratiquement au pouvoir, on va m’accuser de taper dans le point Godwin et dans les vieilleries. Non, prenons l’actu ! Qu’y voit-on ? Un Julian Assange malmené par les États-Unis pour avoir publiquement révélé des vérités d’intérêt général. Mais c’est dans les États-Unis de Trump. Hum. Et chez nous ? Les journalistes se font convoquer par la DGSI, qui cherche à les intimider pour qu’ils cessent d’enquêter sur les sujets qui gênent le gouvernement, et ça passe crème. Quotidien a consacré deux émissions au sujet (ici et ici), mais ça n’émeut pas les foules. Nos démocraties ne sont pas un rempart contre le totalitarisme, elles nous y mènent tout droit.

Le plus probable est donc que nous ayons à choisir : la démocratie ou les droits de l’homme. Perso, je m’en fous, d’aller voter. De toute manière, comme le disait Coluche, si ça changeait quelque chose, ça fait longtemps que ce serait interdit. En revanche, je veux pouvoir continuer à critiquer la politique du gouvernement sans finir en prison ; je veux pouvoir rouler une pelle à un garçon dans la rue sans me faire tabasser parce que la police regardera ailleurs ; je veux pouvoir lire ce que je veux sur Internet ; je veux pouvoir publier une caricature de Muhammad ; je veux lire une information de qualité parce que les journalistes feront leur travail sans être intimidés par l’État ; je pouvoir aller sur Internet sans que l’État ait accès à mes mails ou à mon historique. Et c’est précisément tout ça qui est menacé. Si nous continuons à mettre la démocratie au-dessus de tout le reste, si nous nous entêtons à croire que dès lors que le peuple a majoritairement décidé quelque chose, il faut le faire, alors nous allons très vite perdre nos libertés fondamentales. Nous allons les perdre démocratiquement, mais nous allons les perdre.

mercredi 29 mai 2019

Les journalistes et la peur de l’inconnu


Prenons deux petites polémiques de ces derniers temps. La première : le clash entre, d’une part, la militante écologiste Claire Nouvian, et d’autre part, Pascal Praud, le journaliste qui la recevait sur son plateau, et son équipe (autres invités ? éditorialistes ? je n’en sais rien), en particulier Élisabeth Lévy. Si vous voulez le voir ou le revoir (ce dont on peut se dispenser), la vidéo est ici. Pour résumer, Claire Nouvian s’énerve des propos climatosceptiques tenus par Praud et Lévy ; et comme elle s’énerve un peu violemment et maladroitement, elle se fait rentrer dedans par des pros du rentre-dedans (la seule chose dans laquelle ils sont pros, à l’évidence).

Sur le fond de cette polémique, rien à dire : Nouvian a raison, les autres ont tort, point barre. Aussi bien sur l’existence du réchauffement climatique que sur son origine anthropique, contrairement à ce que prétend Lévy, il y a bel et bien consensus scientifique. L’immense majorité des climatologues, c’est-à-dire des spécialistes du sujet, sont d’accord : c’est bien l’homme qui est la cause principale du réchauffement actuel. Vous trouverez évidemment toujours des chercheurs comme Claude Allègre qui ne le sont pas, mais comme ils ne sont pas non plus des spécialistes du sujet (ainsi, Allègre est géologue, pas climatologue), ils sont direct hors-jeu : le seul fait d’être « scientifique » ne fait pas de vous un spécialiste en toutes les sciences. Sur le climat, Allègre n’a pas plus de légitimité que s’il parlait de la théorie des cordes.

Seconde polémique : Andréa Kotarac, élu France Insoumise qui appelle, au micro de Ruth Elkrief, à voter Rassemblement National pour les européennes. Pas franchement un tremblement de terre ; mais dans l’émission de Yann Barthès Quotidien, le journaliste Julien Bellver semble reprocher à sa collègue Ruth Elkrief d’avoir « déroulé le tapis rouge » au conseiller régional transfuge et « propulsé un inconnu sur la scène politique en seulement 48 heures ».

Le point commun entre ces deux affaires, c’est donc la question des personnes que les journalistes invitent pour intervenir dans leurs émissions. Ce qui pose le problème de la manière dont les journalistes font leur travail, et de leur responsabilité dans la crise actuelle.

Je suis pour la liberté de parole : Praud et tous les journalistes sont libres d’inviter qui ils veulent à leurs émissions, et les invités ont le droit de dire toutes les conneries qu’ils veulent. Ils ont même le droit de mentir ensuite en affirmant que ce sont des « pros » qui sont invités (car non, Élisabeth Lévy n’est pas une « pro » des questions climatiques).

Mais les autres journalistes ont alors un devoir : celui de corriger l’erreur. Chacun a le droit de dire les dernières stupidités : mais dès lors que l’ineptie risque d’être crue par une part importante de la population, et surtout si elle porte sur un enjeu planétaire tel que l’écologie, alors la responsabilité des autres journalistes est de corriger leur collègue. D’ailleurs, sur d’autres sujets, ça n’aurait pas manqué. Imaginons que le débat ait porté sur la question de savoir si l’islam est ou non intrinsèquement porteur de violence. Si Praud avait fait mine de mettre sur le même pied le « oui » et le « non », s’il avait donné également la parole aux deux opinions sans chercher à prendre parti, il n’aurait pas manqué de journalistes pour rectifier l’erreur. Pareil pour d’autres questions scientifiques comme la théorie de l’évolution ou l’efficacité des vaccins. Or, là, c’est ce qui a largement manqué ; beaucoup de journalistes ont critiqué Praud sur la forme, mais très peu ont rappelé cette évidence essentielle : sur le fond, Nouvian avait objectivement raison, Lévy avait objectivement tort.

Quant à la seconde affaire, elle révèle la grande difficulté qu’ont les journalistes à sortir des cadres auxquels ils sont accoutumés. Même dans une émission haut-de-gamme comme Quotidien (que j’adore et que je suis presque tous les jours), un journaliste peut, avec l’accord apparent de tous les autres présents sur le plateau, se montrer choqué qu’une de leur collègue donne la parole à « un inconnu ».

Or, c’est tout le contraire qui devrait les choquer ! Le monde crève – et je pèse mes mots : crève ! – justement de ce que nous voyons toujours et toujours les mêmes têtes dans les médias, avec toujours les mêmes vieilles idées qui ont fait la preuve de leur inefficacité. Ce que le peuple a besoin de voir, c’est justement ça : des citoyens de base qui font des choses, qui innovent, qui inventent, qui cherchent, qui tâtonnent, qui expérimentent. Pas Philippot en train de décrocher un drapeau, ou Dupont-Aignan essayant de libérer une autoroute. Et pourtant, que ces images-là tournent en boucle ne choque ni ne surprend personne.

On me rétorquera qu’Andréa Kotarac n’est pas un de ces inconnus qui change les choses à son échelle. Certes, mais ce n’est pas la question. C’est un problème de fond et de principe : offrir une (bien petite) visibilité médiatique à un inconnu choque et surprend les journalistes, alors que ça devrait être une part importante de leur job.

Alors évidemment, aller chercher des inconnus, ce serait un tout autre travail pour les journalistes. Faire tourner en boucle Wauquiez qui nous explique que le mariage pour tous, c’est la fin de la civilisation, en y allant de son petit commentaire, qui moqueur, qui élogieux, selon la chaîne sur laquelle on se trouve, ça ne nécessite aucun travail. Alors que chercher, trouver des gens inconnus mais qui font des choses intéressantes, puis faire des recherches sur ce qu’ils font, trouver les bonnes questions à leur poser, forcément, c’est du boulot. Ironiser ou pleurnicher sur la défaite de Bellamy, dont les idées sont étalées, recuites et ressassées à longueur de médias, c’est simple. S’interroger sur l’incroyable succès de listes comme celle de Dominique Bourg ou du Parti animaliste (qui ont certes fait moins de 3%, mais qui réalisent ainsi un score proprement inespéré, et qui se placent au-dessus d’Asselineau, largement présent dans les médias, lui), ça nécessiterait de se pencher sur leurs idées, sur leurs propositions, sur ce qui les distingue des écologistes modérés, nettement plus visibles qu’eux.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut priver Élisabeth Lévy ou Éric Zemmour de parole, ni qu’il ne faut jamais parler des idées de Macron, de Wauquiez, de Le Pen ou de Mélenchon. Mais nous vivons une ère où l’exposition médiatique est omniprésente et permanente. Sur l’immense masse de discours dont la presse, la télé et la radio nous inondent, les journalistes ont le devoir, étant donné la Crise que nous traversons, de moins donner la parole aux personnes et aux idées déjà connues, et de plus la donner à ceux qui ne le sont pas.

Amis journalistes, vous êtes sans doute bien contents quand les profs de vos mômes leur font des rappels sur les leçons vues les années précédentes. Mais que diriez-vous si nous nous mettions à ne plus leur enseigner que ce qu’ils savent déjà, sans jamais rien leur apporter de neuf ? Ferions-nous notre travail ?

dimanche 26 mai 2019

La fin de l’histoire


La grande réforme du lycée décidée par le gouvernement Macron, couronnée par la réforme du bac, a été évidemment accompagnée par une réforme des programmes. Et quand ceux d’histoire-géographie sont sortis, j’ai commencé par me réjouir de ce que je voyais. Je les trouvais meilleurs que les anciens. Il faut dire que ces derniers étaient si mauvais, si mal pensés et construits, qu’on ne pouvait guère que faire mieux. Mais la vie m’ayant appris que, même quand on semble au fond du trou, on a toujours les moyens de descendre, j’ai quand même manifesté un peu de bonheur.

Je ne reviens pas sur ce que j’ai pensé alors : oui, les nouveaux programmes d’histoire-géo sont meilleurs que les anciens. C’est spécialement vrai du programme du tronc commun, c’est-à-dire les cours d’histoire-géo que tous les lycéens de la filière générale devront suivre. Plus chronologiques, plus équilibrés, ils représentent un véritable progrès par rapport à la situation antérieure.

Et pourtant, cette réforme signe ni plus ni moins que l’arrêt de mort de l’histoire-géographie en lycée.

Peu de gens iront déposer des fleurs sur son cercueil, car nous n’avons aucun cadavre à enterrer. Tout bon meurtrier sait que, si rien n’est plus simple que de donner la mort, l’essentiel est ensuite de ne pas se faire prendre, et pour cela, de ne pas laisser de corps. Vouloir exposer le cadavre, la dépouille de l’histoire-géo, c’était l’erreur des réformes antérieures. Dès les années 1960, avec la réforme Fouchet, notre discipline avait été menacée de devenir optionnelle. Le Canard ayant alors titré : « De Gaulle, matière à option ? », on avait fait machine arrière. Sarkozy avait ensuite essayé de la même manière de passer en force en supprimant l’histoire-géographie en terminale scientifique ; trop visible ! Hollande était revenu là-dessus, ç’avait même été l’une des premières mesures de son mandat (et l’une des rares bonnes).

Le triumvirat Macron-Philippe-Blanquer a parfaitement compris qu’il fallait faire preuve de plus de finesse. Et admirez la tactique.

Premier mouvement : ayant supprimé les trois filières de la voie générale, vous en définissez un « tronc commun », les cours que tous les élèves du lycée général devront suivre. Dans le lot, vous gardez l’histoire-géo bien au chaud. L’histoire-géo reste obligatoire pour tous, personne n’a donc de sujet de se plaindre : vous êtes d’ores et déjà assuré d’éviter l’essentiel de la protestation.

Deuxième mouvement : vous complétez le tronc commun par des « enseignements de spécialité », des disciplines lourdes (4h. par semaine en 1e, 6 en terminale) librement choisies par les élèves (à raison de trois enseignements en 1e, dont deux restent en terminale). Là encore, vous remettez de l’histoire, mais sous un vocable suffisamment vague pour être fourre-tout : « Histoire, Géographie, Géopolitique et Sciences politiques ».

Troisième mouvement : vous définissez les coefficients et le mode d’évaluation. Là, le piège commence à se refermer. Car les disciplines du tronc commun ne vont plus compter que pour 5% de la note du bac chacune (plus les moyennes générales de 1e et de terminale, où elles entrent aussi en compte, forcément, mais de manière marginale, puisque la moyenne des bulletins, toutes disciplines confondues, ne pèse que pour 10% de la note du bac). L’histoire-géo généraliste, celle que tous les élèves suivront, c’est donc cela : 5% de la note du bac. C’est dire à quel point ça va les passionner. Bien sûr, si quelqu’un le fait remarquer, la parade est toute trouvée : une armada d’inspecteurs et de chefs d’établissement sont là pour s’écrire, profondément scandalisés, que mais enfin, les élèves ne travaillent pas que pour les notes ! En revanche, dotez les enseignements de spécialité de coefficients conséquents : 16% pour chacun des deux qui sont conservés en terminale.

Pour donner à ce troisième mouvement toute son efficacité, fixez une date d’épreuve la plus précoce possible : au printemps, sans qu’on sache encore comment on continuera à faire travailler les élèves une fois l’épreuve passée (là encore, l’argument selon lequel les élèves seraient tout à fait capables de travailler de manière désintéressée, sans l’épée de Damoclès du bac, fera merveille).

Quatrième et dernier mouvement : vous définissez les programmes et les horaires, pour que le piège soit complètement refermé. En histoire-géographie tronc commun, pour donner un os à ronger aux professeurs de la discipline, vous mettez un vrai programme d’histoire-géo… mais qui, souvenez-vous, ne comptera que pour 5% de la note du bac. Et en enseignement de spécialité, en revanche, vous mettez quelque chose de tout à fait différent.

Allez les voir par vous-mêmes : ce n’est, en fait, plus vraiment de l’histoire. Des thèmes très généraux (« La frontière », « La démocratie »…) jonglent avec des périodes très éloignées les unes des autres, qu’ils font se côtoyer joyeusement : la démocratie athénienne est rapprochée de Benjamin Constant, le limes romain de la frontière germano-polonaise, et l’empire ottoman de la reconstruction russe après 1991.

Le pire, c’est qu’en soi, de tels rapprochements sont excessivement intéressants. En licence d’histoire, j’ai moi-même suivi un cours passionnant qui comparait les colonisations de l’Afrique du Nord par Rome d’une part, par la France d’autre part. Seulement voilà : d’une part, un semestre entier était consacré à cette question complexe, alors que là nous n’aurons en moyenne que six heures pour traiter à la fois le limes romain, le partage de l’Afrique lors de la conférence de Berlin et la frontière entre les deux Corées. D’autre part, mes cours de fac étaient destinés à des étudiants en histoire, donc à des gens qui avaient déjà bien en tête les repères nécessaires à leur compréhension. Ce qui est très, très loin d’être le cas des élèves de lycée, pour qui Clemenceau pourrait parfaitement être contemporain de François Ier.

Le bilan, c’est qu’en enseignement de « spécialité », au lieu d’étudier réellement de l’histoire comme science, nous mèneront une réflexion citoyenne générale appuyée sur des exemples historiques. Ce ne sera plus la vulgarisation d’une science ; ce sera la version légèrement améliorée, légèrement approfondie, vaguement appuyée sur une science, de la discussion de café du commerce où chacun donne son avis, de genre : « mais oui, la démocratie, c’est ça, d’ailleurs regarde les Grecs, et puis Benjamin Constant disait d’ailleurs que… ».

Encore une fois, l’Éducation nationale met donc la charrue avant les bœufs. Ceux qui croient le gouvernement Macron animé de bonnes intentions se diront que ces nouveaux programmes cherchent à faire faire aux élèves quelque chose qui pourrait être passionnant, mais qu’ils n’ont nullement les outils intellectuels pour comprendre. Ceux qui le croient animés d’intentions malivoles verront là-dedans un outil d’une efficacité probablement diabolique de démolition de l’histoire et de la géographie dans le secondaire.

Je vous laisse juges.

mercredi 15 mai 2019

Le pape François refuse le diaconat féminin : pourquoi c’est une bonne nouvelle

Comme tous ceux chez qui l’espoir n’étouffe pas complètement la lucidité pouvaient s’y attendre, le pape François a fermé la porte à l’ordination des femmes à la fonction de diacre. Après sa confirmation du refus par l’Église de l’ordination de femmes prêtresses, c’est une nouvelle gifle pour tous ceux qui voudraient que l’Église progresse vers une meilleure compréhension des rapports entre les hommes et les femmes et, osons le dire, de la volonté de Dieu en la matière.

Soyons honnête : si François avait tranché la question dans l’autre sens, j’aurais su m’en réjouir. Il n’est pas impossible, néanmoins, que sur le long terme et à grande échelle, sa décision soit celle qui apportera le plus de bien à l’Église. Car depuis son élection, les catholiques réformateurs se sont peu à peu enferrés dans un piège.

Certes, son arrivée sur le trône de Pierre a été pour nous une « divine surprise » ; je ne vais pas dire le contraire, moi qu’elle a fait rester dans le catholicisme au moment où j’étais sur le point de le quitter. Mais dans le même temps, elle a fait retomber beaucoup de modernisateurs dans la papolâtrie qui est un des péchés capitaux du catholicisme romain : ils se disaient qu’il n’y avait plus qu’à attendre de François les réformes espérées depuis si longtemps.

Or, le moins qu’on puisse dire est qu’elles ont été timides. Je ne dis pas qu’il n’a rien fait, et en la matière la timidité est peut-être la bonne méthode ; mais enfin, la question des divorcés remariés, même s’il l’a tranchée dans le bon sens, aurait mérité plus qu’une note de bas de page. Les homosexuels pouvaient espérer être mieux revalorisés que par une petite phrase prononcée en conférence de presse dans un avion, d’ailleurs contredite par d’autres petites phrases prononcées dans les mêmes circonstances. Les femmes, enfin, sont pour le moment les grandes oubliées de ce pontificat, devant se contenter des habituelles tirades laudatrices sur leur rôle « essentiel » mais forcément « spécifique ». En Afrique du Sud aussi, un certain gouvernement avait cru savoir inventer le different but equal.

La question qui était posée au pape cette fois-ci était bien modeste : car enfin, il ne s’agissait pas de faire des prêtresses, seulement des diaconesses. Étant donné que même parmi les catholiques, y compris les pratiquants, beaucoup n’ont qu’une vague idée de ce qu’est un diacre, sans même parler du reste de la société, on ne peut pas dire qu’un changement de discipline en la matière aurait été de la dernière audace. Et pourtant, même à cette petite avancée, le pape a dit non.

Si c’est une bonne nouvelle, c’est parce qu’on peut espérer que cela force à ouvrir un peu les yeux tous ceux qui s’imaginent encore benoîtement que c’est du sommet de la hiérarchie que viendront les changements que nous espérons. Ceux qui, comme moi, veulent des femmes diaconesses, des femmes prêtresses, des prêtres mariés, des mariages d’homosexuels à l’église, et même un joyeux combo de tout cela (c’est-à-dire l’ordination épiscopale d’une femme qui en aurait épousé une autre à l’église), tous ceux-là doivent cesser d’attendre ces changements, ils doivent les faire.

Concrètement, cela signifie qu’il nous faut trouver des évêques qui accepteraient, même dans le secret, sans révéler leurs noms, s’ils ne veulent pas subir les sanctions, d’ordonner des femmes ou des hommes mariés ; il faut trouver des prêtres qui marient, même dans le secret, les couples homosexuels ; et si les clercs manquent du courage nécessaire pour agir, alors des communautés de fidèles doivent ordonner prêtres et évêques des gens qui l’auront. Les premiers chrétiens ne faisaient pas autrement ; et dans l’Église primitive, c’étaient les communautés, et non le pape, qui faisaient les évêques.

Ça vous semble radical ? Mais depuis combien de décennies attendez-vous un changement qui ne vient jamais ? Depuis 1968 et jusqu’à l’élection du pape François, l’Église n’a au contraire cessé de s’infléchir vers une position rigoriste et un éloignement toujours plus abyssal d’avec le monde à qui elle est censée parler. Pourquoi ? Parce que les traditionalistes, eux, ont eu le courage d’assumer le schisme, et de cette manière, de forcer la main au Saint-Siège. Il faut le dire : Marcel Lefebvre a bien plus fait pour la promotion de ses idées que Hans Küng pour les siennes.

Dans l’histoire de l’Église, les discours ont toujours renforcé l’existant, car ceux qui ne cadrent pas avec les dogmes ont commencé par être exterminés, et à présent que Rome n’a plus les moyens de la violence, elle se contente de les traiter par l’indifférence et le mépris, exactement comme s’ils étaient invisibles. Ce sont les actions qui ont été porteurs de changements. L’Église méprise ceux qui parlent de leurs idées, mais elle redoute ceux qui agissent pour elles.

Agissons. A-gis-sons.

jeudi 18 avril 2019

Incendie de Notre-Dame : petit message à tous les donneurs de leçons


Un signe que notre société va très, très mal, qu’elle est dangereusement fragile et fracturée, c’est que tout, absolument tout, devient prétexte à polémique et à division.

La cathédrale Notre-Dame-de-Paris a en grande partie brûlé. Nous sommes un pays riche, nous avons les moyens de la reconstruire. En plus, les dons privés affluent. Bon, ben on la reconstruit, point final. Si polémique il peut y avoir, c’est sur la manière de la reconstruire. Est-ce que essaye de la refaire à l’identique ? ou seulement pour les parties visibles ? Est-ce qu’on reconstruit une charpente en bois ? en chêne ? Est-ce qu’on change le dessin des vitraux qui ont explosé ? Est-ce qu’on remet une flèche ? et laquelle ? Ça, ce sont les questions qu’on attend (et il va de soi que je suis pour la reconstruction le plus à l’identique possible, for the records).

Au lieu de ça, l’orage qui commence à gronder sur les réseaux sociaux est d’une tout autre nature. Une multitude de gens sont colère. Très colère, même. Et pourquoi ils sont si colère ? Parce que d’autres s’émeuvent de l’incendie de la cathédrale, parce qu’il a été médiatisé, et parce qu’on a trouvé très vite plein d’argent pour la reconstruire, et que tout plein d’autres causes plus urgentes et plus importantes n’ont pas ces chances.

Les causes plus urgentes et plus importantes, il n’est pas difficile de les trouver. Écologiques, humanitaires, sociales : les critiques aigres tapent dans une des trois directions.




Alors mesdames, mesdemoiselles et messieurs les donneurs de leçons, entendons-nous bien. Qu’il y ait des causes plus importantes et plus urgentes, personne n’a jamais dit le contraire. Mais alors attention, on est bien d’accord, hein : vous ne fumez pas, vous ne partez jamais en vacances, ni en week-end, vous n’allez jamais en boîte, ni au restau, ni au bar, vous n’offrez jamais de jouets à vos enfants à Noël ? Non parce que tout ça, c’est aussi de l’argent qui pourrait être mieux dépensé, non ? Chaque euro que vous mettez dans un mojito avec des potes, dans des vacances en famille, dans un restau en amoureux, c’est un euro qui pourrait être infiniment mieux dépensé si vous le donniez aux pauvres ou pour la planète !

Le problème que vous soulevez, chers donneurs de leçons, c’est un problème tout à fait réel, et on ne vous a pas attendu pour le constater. Saint Basile, dans une homélie que j’aime bien citer, le disait déjà au IVe siècle :

« Celui qui dépouille un homme de ses vêtements aura nom de pillard, et celui qui ne vêt pas la nudité du malheureux alors qu’il peut le faire, est-il digne d’un autre nom ? À l’affamé appartient ce pain que tu mets en réserve ; à l’homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l’argent que tu conserves enfoui. Ainsi, tu commets autant d’injustices qu’il y a de gens à qui tu pourrais donner.[1] »

Nous commettons, tous, moi le premier, autant d’injustices qu’il y a de malheureux à qui nous pourrions donner : j’en suis absolument et intimement convaincu. Mais qui êtes-vous pour critiquer ceux qui donnent pour Notre-Dame, qu’ils soient riches ou moins riches, vous qui faites, comme moi, comme presque nous tous, l’essentiel de vos dépenses pour votre plaisir personnel ? Quand je vais, quand vous allez boire une bière avec des potes, c’est de l’argent dépensé uniquement pour notre plaisir personnel. Là, au moins, les gens qui donnent le font pour une cause qui les dépasse, quoi que vous puissiez en penser.

Reprenez vos relevés bancaires, et reprenez vos agendas sur les derniers mois. Si vos dépenses et votre temps sont d’abord et essentiellement pour les autres, pour les grandes causes et les malheurs de notre époque, là d’accord, vous pouvez l’ouvrir. Si vous arrivez péniblement à 5% de vos revenus dépensés pour les pauvres, franchement, qui êtes-vous pour venir faire la leçon à des gens qui donnent un bien plus petit pourcentage de ce qu’ils gagnent pour une cathédrale ?

Alors ne vous trompez pas de tempo, et ne vous trompez pas de colère. Ce qui est choquant, c’est que les riches organisent l’évasion fiscale et ne fassent rien pour les pauvres ni pour la planète toute l’année. C’est toute l’année qu’il faut vous réveiller et protester, pas maintenant. C’est contre leur inaction le reste du temps qu’il vous faut hurler au scandale, pas contre leur action maintenant. Évidemment, ça demande autrement plus d’efforts, et un engagement autrement plus constant.

Il y a aussi ceux qui disent qu’ils ne critiquent pas les dons privés, mais qui pensent que l’argent public pourrait être mieux dépensé. Jusqu’à preuve du contraire, l’État est propriétaire de la cathédrale. C’est donc à lui de l’entretenir. Ceux qui êtes contre, soyez cohérents : militez pour qu’on rende les cathédrales à l’Église catholique, comme avant 1905 ! Là, ce sera à elle de les réparer quand elles s’abîmeront (mais aussi d’en tirer des revenus le reste du temps).

Je termine avec un extrait d’un texte de Nicolas Stilmant, bourgmestre belge, qui a magnifiquement exprimé tout ce que je pense. Il parle de ceux qui prétendent mépriser l’émotion et être plus rationnels que les autres :

« Il y a une affirmation de ces égos qui se posent au-dessus de la masse pour dire : “Moi, je ne suis pas ému. Parce que ma raison me dit que des choses plus graves se passent dans le monde.” […] Ce qui est la base de cette affirmation est avant tout le primat de la raison sur l’émotion. L’émotion est d’emblée perçue comme méprisable, car non contrôlée. La seule émotion acceptable, est une émotion canalisée, médiatisée, politisée au profit d’une lutte, pas une émotion qui vient des tripes. C’est paradoxal, car cette émotion qui vient des tripes est justement une émotion populaire et que ces voix discordantes prétendent se battre pour le peuple… mais à leur manière, raisonnée, cadenassée, sans accepter que le peuple puisse agir de manière déraisonnée. »

Il parle de ceux qui dénoncent la médiatisation de l’événement :

« À moins que ce soit la surmédiatisation qui soit l’objet des critiques, notamment sur les réseaux sociaux. […] Il est surprenant de voir que la surmédiatisation ne pose problème que dans un sens. Quand les médias belges se sont faits l’écho ce week-end, à outrance, de ce terrible drame qu’était l’arrêt du match Standard-Anderlecht après trente minutes, je n’ai vu aucun post dénonçant une surmédiatisation malsaine du sport. Il semble donc que ce soit la médiatisation de la culture et du patrimoine qui pose fondamentalement un problème. »

Il parle enfin, surtout, de ceux qui viennent nous donner des leçons sur la hiérarchie des priorités :

« Doit-on, en permanence, avant de prendre la parole, tout remettre en contexte ? Est-on dans une société où nous n’avons plus le droit d’exprimer une émotion que sous couvert de mille précautions : “Je suis dévasté par le cimetière qu’est devenu la Méditerranée, je suis effrayé par les conséquences du réchauffement climatique, j’estime que nous devons aider nos semblables dans le besoin, je suis scandalisé par le manque de moyen mis en place pour lutter contre l’évasion fiscale, je sais que je vais donner l’impression d’être petit bourgeois, mais je suis content qu’il fasse beau durant mes congés.” ? »

Cette polémique stérile mais qui enfle, cet impossible accord autour d’un symbole aussi évident que Notre-Dame-de-Paris, cette colère qui trouve systématiquement le premier prétexte possible pour s’exprimer me semblent, je le répète, les signes sans ambiguïté d’une société au bord de l’explosion.


[1] Saint Basile, Homélie VI sur saint Luc.

mardi 16 avril 2019

Tout ce que nous avons tous perdu


Lors de notre dernier séjour en famille à Paris, il a fallu choisir, parmi les merveilles offertes, et ne disposant que de quelques jours, où nous emmènerions nos enfants. Notre-Dame faisait évidemment partie de mes premiers choix ; et pourtant, nous n’y avons pas été. Nous avons trouvé qu’ils étaient encore un peu jeunes pour véritablement apprécier, et nous avons privilégié ce qui les attirait plus immédiatement, la tour Eiffel, le musée Grévin, le Museum d’histoire naturelle. Je me disais qu’ils avaient de toute manière toute leur vie devant eux pour découvrir Notre-Dame, et moi la mienne pour la revoir.

La leçon que la vie tente avec constance de nous apprendre, et que nous oublions pourtant avec le même acharnement, leçon que les Égyptiens sont peut-être les seuls à avoir véritablement admise et comprise, c’est que la mort arrive souvent sans prévenir, que ce soit celle des hommes, des œuvres ou des civilisations. Nous devrions donc toujours vivre prêts à la mort, la nôtre et celle des autres, et agir en conséquence – comme nous vivrions mieux.

Devant ma douleur, une collègue m’a dit aujourd’hui : « Et après ? Moi je préfère les humains » ; ce qui, paradoxalement, prouve tout à la fois qu’elle est dans le vrai et qu’elle n’a rien compris. Bien sûr que, pour une part, elle est dans le vrai. Pourtant, je crains de ne pas pouvoir en dire autant. Je portais le deuil aujourd’hui, moi qui ne le portais pas après les attentats du 11 septembre, de Madrid ou du Bataclan. J’ai souvent le sentiment, injuste sans doute, je le reconnais, que les hommes valent moins que les œuvres auxquelles ils donnent naissance.

Mais je ne me crois pas un monstre, en revanche, en affirmant que les œuvres d’art valent autant que les hommes, et ce pour une raison bien simple : c’est qu’elles nous permettent justement d’être des hommes. Tout le reste de notre activité, les autres animaux le font aussi : chercher sa nourriture, manger, dormir, baiser, se trouver un abri, un cochon fait tout ça aussi bien que nous. Ce qui fait que nous ne sommes pas des cochons, ce qui fait de nous des animaux si à part, bref ce qui fait notre humanité, ce sont l’art, la culture, la science et la pensée. L’art est donc ce qui nous fait vivre une vie humaine au-delà de la survie simplement animale : pour Tolkien, notre humanité est définie par le fait qu’étant enfants de Dieu et faits à Son image, nous sommes « sous-créateurs », créateurs au sein de la Création.

En ce sens, on pourrait dire que l’art, la science et la pensée sont dans une large mesure le but ultime de l’existence humaine. Je sens depuis longtemps que tout le reste – faire pousser notre nourriture, assurer l’ordre dans les rues, fabriquer les objets dont nous avons besoin, organiser et administrer la Cité, etc. – est en fait au service de ces activités suprêmes. La politique n’a de valeur que si elle permet aux hommes de produire de l’art ou, à défaut, de profiter de celui que les autres ont produit, et donc de vivre une vie heureuse, humaine et digne d’être vécue.

L’art est donc « utile », même si refuser de le montrer serait une belle manière de résister au culte de l’utilitaire qui est tellement au cœur du Système technicien et de notre civilisation techno-industrielle. Et faire de nous des humains n’est pas sa seule utilité. Les œuvres d’art sont également indispensables à notre bonheur individuel. Par la beauté qu’elles apportent au monde, par l’évasion qu’elles offrent à chacun, elles rendent la vie de ceux qui savent les apprécier infiniment plus belle et plus heureuse.

Enfin, l’art et la culture sont le ciment qui fait tenir la société. Le vivre-ensemble ne tient que par eux : ce qui fait que nous sommes autre chose qu’une somme d’individualités en guerre permanente les unes contre les autres, ce qui fait que nos sociétés sont des édifices structurés et organisés, et pas des amas de pierres dénués de signification, c’est que nous parlons la même langue, que nous avons la même histoire, que nous partageons l’essentiel de nos valeurs, que nous avons les mêmes références, que tout le monde a appris des fables de La Fontaine ou entendu la habanera de Carmen, fût-ce dans une pub. Sans l’art et la culture, il n’y a donc plus de société, il n’y a plus que des gens.

Enfin, l’art a sur la science cette particularité que chacun de ses fruits est absolument unique. Si Newton ou Einstein étaient morts dans l’enfance, les théories de la gravitation universelle et de la relativité générale auraient été formulées tout de même, un peu plus tard peut-être, mais exactement dans les mêmes termes. Si Pythagore n’avait pas trouvé son théorème, on l’appellerait peut-être le théorème d’Archytas ou de Philolaos, mais il dirait exactement la même chose, à savoir que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Alors que si Wagner ou Monet étaient morts à cinq ans, on peut certes penser que la peinture et la musique auraient évolué globalement dans la même direction et selon les mêmes principes, mais nous n’aurions ni le prélude de L’Or du Rhin, ni La Pie : ces œuvres-là auraient, pour nous, été perdues à jamais, avant même d’avoir existé.

J’ai dit : « pour nous » ; j’aurais dû ajouter : « pour nous tous ». Car les grandes œuvres d’art appartiennent à tous. Nous avons mis bien du temps à le comprendre. En France, le Ministère de la Culture ne fut créé qu’en 1959 ; un pas décisif fut franchi en 1960, lorsque le gigantesque barrage que voulait construire sur le Nil le président égyptien Gamal Abdel Nasser menaça d’engloutir les temples d’Abou Simbel, qui ne furent sauvés que grâce à la mobilisation de l’UNESCO. Beaucoup comprirent à ce moment-là que ces joyeux de l’art égyptiens n’appartenaient en réalité pas du tout aux seuls Égyptiens, mais à l’humanité tout entière ; ainsi naquit la notion de « patrimoine universel » ou de « patrimoine de l’humanité ». Et c’est aussi pour cette raison que les destructions des grandes œuvres de ce patrimoine, comme celles que commirent le régime maoïste en Chine, ou plus récemment l’État islamique sur les territoires qui eurent le malheur de tomber sous son contrôle, sont – et je pèse mes mots – des crimes contre l’humanité.

Notre-Dame-de-Paris n’appartient donc ni aux Parisiens, ni aux Français, ni aux catholiques, mais à l’humanité, et c’est l’humanité tout entière qui, pour son propre bonheur, a le devoir de la faire renaître de ses cendres, autant qu’il est possible. Car tout n’est pas possible. Beaucoup de choses ont été perdues à jamais, de la charpente en chêne aux œuvres qui ont brûlé dans l’incendie. Nous aurons déjà bien de la chance si les vitraux qui ont explosé sont refaits à l’identique. Il faudra une volonté politique forte et de longue durée ; à nous de veiller à ce qu’elle ne faiblisse pas.

C’est bien sûr une banalité de le dire, car tout le monde l’a déjà dit, mais ma reconnaissance infinie va aux pompiers grâce à qui tout n’a pas été perdu – car le désastre aurait pu être bien pire. Mais ma reconnaissance va aussi, tout particulièrement, à tous ceux qui aujourd’hui ne m’ont pas dit « ah oui c’est triste », à tous ceux qui avaient les yeux rouges et la voix tremblante, à tous ceux pour qui ce n’était pas triste, mais un immense malheur, un déchirement personnel ; à tous ceux qui n’étaient pas tristes, mais étaient des oiseaux percés d’une flèche, des arbres déracinés et débités en tronçons.

Il nous reste à présent à prier, à méditer, à donner et à reconstruire.


lundi 25 mars 2019

Le totalitarisme, ce sera aussi pour les enfants


Sur la question de la natalité, mes positions sont très claires. Assumant mon malthusianisme, je trouve la Terre déjà trop peuplée eu égard aux ressources qu’elle contient. Je suis favorable à la limitation des naissances, à la décroissance démographique, donc évidemment à la contraception. Sur la question plus complexe de l’avortement, j’ai déjà eu l’occasion sur ce blog de rappeler que, considérant que la vie humaine commençait non pas au moment de la fécondation, mais bien après, je ne voyais rien d’immoral à l’IVG pratiquée dans les douze premières semaines de grossesse. Bref, on ne peut pas m’accuser de faire partie des tenants du « croissez et multipliez-vous », ni même de cultiver l’ambiguïté sur le sujet.

Je suis donc d’autant plus affligé quand je vois des gens qui, à partir des mêmes présupposés que moi, développent les idées les plus folles, les plus absurdes, les plus aberrantes et même les plus abjectes.

Ainsi, Antoine Bueno, de son état chargé de mission et secrétaire général du groupe centriste au Sénat, excusez-moi du peu, vient-il de publier un essai intitulé Permis de procréer et consacré à la question de la limitation des naissances. Et comme diraient les Dupondt, il n’y va pas de main morte avec le dos de la cuillère à pot. Constatant l’urgence écologique, il affirme d’abord qu’il faut accepter que le fait de procréer et de donner naissance à des enfants n’est pas seulement un acte individuel, mais engage le couple dans son rapport à la société.

 Jusque-là, franchement, rien de bien nouveau sous le soleil. Que faire des enfants soit un acte qui a une dimension collective, et qui par conséquent ne concerne pas seulement les parents, c’est une évidence. Évidence appliquée concrètement d’ailleurs, puisque tant que l’État a estimé devoir mener une politique nataliste, il l’a fait sans que personne n’y trouve à redire, par exemple en favorisant les familles nombreuses (par les allocations familiales, entre autres).

À l’heure de l’urgence écologique, il me semble à moi aussi clair comme de l’eau de roche qu’il faut renverser la vapeur. Oui, de nos jours, les couples doivent être incités, en particulier financièrement, à faire moins d’enfants. A minima, il faudrait taxer plus lourdement les couples à partir du troisième enfant ; mais pour être franc, vu l’urgence de la situation, il me semblerait bien préférable de taper au portefeuille dès le second. Par ailleurs, il faudrait mener, sur le long terme, une large politique éducative informant les couples du danger que représente pour la planète le poids démographique actuel de l’humanité.

Seulement, pour ma part, je m’arrête à ces mesures incitatives : impôts et éducation. Je ne conçois pas de politique coercitive en la matière, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’on ne peut pas empêcher les couples de faire autant d’enfants qu’ils le souhaitent. Le remède serait forcément pire que le mal ; car les empêcher comment ? On ne va pas les stériliser, ni leur retirer leurs enfants à la naissance, ni les tuer. Or, il ne faut pas interdire ce qu’on ne peut pas empêcher, c’est forcément contre-productif.

La seconde, c’est que quand bien même il serait possible d’empêcher les couples d’avoir plus de, mettons, un ou deux enfants, je ne crois pas que l’État devrait le faire : certes, la procréation a une dimension collective ; mais il est fondamental de comprendre qu’elle est un acte individuel avant que d’être un acte collectif ; que sa dimension personnelle prime, et de loin, sa dimension sociale. Je ne crois donc pas que l’État ait la moindre légitimité pour interdire aux familles de dépasser un certain nombre d’enfants. Inciter, oui, c’est non seulement nécessaire, mais même franchement urgent ; interdire, non, c’est une ligne rouge à ne pas franchir.

Antoine Bueno la franchit, lui, et allègrement. Pour lui, les futurs parents doivent signer un « contrat de parentalité », défini par la société (concrètement, par l’État) ; et en cas de refus, pas de problème : ils sont déchus de leur autorité parentale, on leur prend le bébé à la naissance, et on le place dans une famille plus docile.

Antoine Bueno nous explique par ailleurs que cette proposition est « humaniste », ce qui, selon lui, prouve qu’on peut concilier humanisme et écologie, et prétend que ça ne pose pas de problème, puisque de toute manière, des parents motivés par le fait d’avoir un enfant ne refuseront jamais de signer le contrat.

Pour ma part, j’hésite : cette proposition débile et abjecte est-elle surtout débile ou surtout abjecte ? Débile, elle l’est parce que notre joyeux conseiller au Sénat ne comprend pas qu’un contrat signé sous la menace de se voir retirer son enfant n’a aucune valeur. Platon avait déjà compris que les serments d’amour n’engageaient pas moralement ceux qui les faisaient ; c’est pareil pour n’importe quel serment ou contrat fait avec un tel pistolet sur la tempe.

Mais la proposition est à mon avis surtout abjecte, et incroyablement dangereuse par le seul fait qu’elle soit formulée. Et comme souvent, devant l’évidence, on est à court d’arguments. Pourquoi est-elle abjecte ? Parce que le lien du parent à son enfant est une des choses les plus fortes au monde ; parce que ce lien d’amour réciproque est une des composantes les plus essentielles de notre humanité. Une relation personnelle aussi puissante, aussi fondamentale, aussi première ne peut légitimement être cassée par la société que pour un motif des plus graves : si la vie, la santé ou le développement de l’enfant sont sérieusement compromis par le fait qu’il reste chez ses parents, alors oui, la société et l’État sont légitimes pour les déchoir de leur autorité parentale et placer les enfants ailleurs, en privilégiant des proches. Mais si un couple refuse de signer un papier, non, ça ne peut en aucun cas légitimer une sanction aussi extrême.

Comme très souvent, les hommes de notre temps, y compris nos dirigeants, prouvent qu’ils ont complètement perdu tout repère moral. Face à un problème réel, ils ne savent plus répondre que par des solutions démentielles. Il y a du racisme ? Piétinons la liberté d’expression. Les femmes sont harcelées par les hommes ? Balançons des noms sans preuve sur les réseaux sociaux. Des terroristes font sauter des bombes ? Mettons des gens en prison sans procès. Des manifestants pillent des magasins ? Laissons l’administration leur interdire de manifester sans passer devant un juge. Et je ne parle ici que de ce qui a été appliqué ! Si on s’engage dans la longue liste de ce qui se voit proposé, il y a de quoi glacer le sang. Quand on entend tant de responsables réclamer qu’on enferme sans procès des gens seulement parce qu’ils sont surveillés par les services secrets, peut-on vraiment être surpris par les délires d’Antoine Bueno ?

Et comme souvent, on assiste à une marche vers le totalitarisme, l’État trouvant de plus en plus normal de s’immiscer au cœur même de la vie privée des individus.

À chaque fois, le mal a les deux mêmes racines. La première, c’est qu’à l’heure des médias de masse, tout prend des proportions sociales dantesques : le fait divers devient insupportable, chacun fantasmant sur une société du risque zéro, et chacun pouvant réagir et ajouter sa voix à la vaste grogne. La seconde, c’est l’effondrement des valeurs morales : l’école a beaucoup perdu en autorité, et de toute manière elle échoue à transmettre le peu de valeurs qu’elle met encore en avant. Je ne sais pas si le peuple a jamais eu réellement conscience du rôle et de l’importance des libertés fondamentales, de la hiérarchie des vérités et des valeurs, de ne pas faire passer la fin avant les moyens, mais s’il l’a eue, il l’a perdue depuis longtemps. Et à présent, on trouve jusqu’au sommet de l’État des gens qui n’ont plus une once de culture ou d’humanité ; pour reprendre les termes de Heidegger, les gens qui nous dirigent n’ont plus aucune « pensée méditante », ils n’ont plus qu’une « pensée calculante ». Et qu’on ne s’y trompe pas : en cela, ils représentent bien ceux qui les ont portés au pouvoir.

Antoine Bueno voulait prouver qu’on pouvait concilier écologie et humanisme. Que ce soit possible, je le crois ! Tol Ardor et la Haute Haie en sont la preuve vivante – bien qu’inconnue. Mais ce triste personnage prouve surtout, à son corps défendant, qu’on peut très facilement concilier écologie et totalitarisme. Ça ne fera pas de moi autre chose que ce que je suis, et je reste évidemment un écologiste radical jusqu’à la moelle de mes os. Mais c’est un danger dont nous, écologistes radicaux, devons tenir compte. N’oublions pas que si la fin ne justifie pas les moyens, c’est parce qu’en réalité, il n’y a pas de fins, il n’y a que des moyens.

jeudi 21 mars 2019

Médias : priorité à la bêtise ?


Les Français entretiennent à leurs médias une relation d’amour-haine assez fascinante. Les journalistes sont une des catégories socio-professionnelles dont ils se méfient le plus, voire qu’ils détestent le plus, juste derrière les politiciens ; ils ne cessent de dénoncer des médias aux ordres du gouvernement ou des grands groupes qui les possèdent ; et pourtant, ils continuent de les suivre massivement.

Pour ma part, j’essaye d’éviter le média-bashing, pour plusieurs raisons. D’abord parce que je déteste les généralisations, et que de très nombreux journalistes sont sincères, ou intelligents, parfois même les deux. Beaucoup font bien leur travail (merci, Yann Barthès). Ensuite parce que taper sur les journalistes me semble toujours un moyen bien facile de ne pas réfléchir aux véritables responsabilités. Mélenchon ne passe pas le cap du premier tour de la présidentielle ? C’est la faute des médias ! Impossible de se dire que sa campagne n’a pas été si formidable que ça, ou que ses idées ne convainquent pas tant de monde que ça. Le peuple demande à ce que les prix de l’essence baissent pour qu’on puisse rouler plus facilement en bagnole ? ou à ce qu’on refoule les immigrés à la mer ? Ce n’est pas qu’ils sont racistes ou sans conscience écologique, les pauvres chéris : c’est la faute des médias !

Cela étant, force est de constater que les médias posent plusieurs problèmes structurels dans la société d’aujourd’hui. Il y a d’abord, chez beaucoup de journalistes, un manque de rigueur intellectuelle, pour ne pas dire d’intelligence. J’ai entendu cet hiver une journaliste politique réputée, sur une grande radio du service public, demander à son invité si ça ne le gênait pas de défendre le RIC, au motif que cette réforme était défendue depuis longtemps par Étienne Chouard, qui lui-même refusait de ne dire que du mal d’Alain Soral, antisémite notoire. Je suis moi-même un fervent opposant au RIC ; mais quand on en arrive à ce niveau de bêtise dans l’argumentation et le questionnement… Vous me direz que nous avons tous nos moments creux, qu’il nous arrive à tous de manquer d’à-propos, voire de dire une belle connerie. Certes. Mais les journalistes, par les répercussions que donne à leurs propos la nature même de leur métier, ont un devoir d’exemplarité. Ils ne sont pas les seuls : je suis aussi choqué quand je vois, chez mes collègues, des bulletins scolaires remplis dans un français plus qu’approximatif.

C’est encore plus vrai de nos jours, car l’impact des médias est démultiplié par la formidable caisse de résonance de leur omniprésence : les chaînes d’info en continu, par exemple, et surtout, bien sûr, les réseaux sociaux, font que les mêmes informations tournent en boucle. Cela fait du bruit ; et face à ce bruit, les politiciens se croient obligés de réagir, immédiatement, et bruyamment, eux aussi. De là les lois de circonstances qui alourdissent à chaque fait divers, donc chaque semaine un peu plus, notre arsenal législatif pourtant déjà obèse. Proposer une nouvelle loi devient chez eux un véritable réflexe, faute d’autres idées. On en arrive à une société du spectacle ou les politiciens croient avoir fait leur travail quand, après le vacarme d’un fait divers bien choquant, ils ont fait un vacarme équivalent dans la direction apparemment opposée. Rien n’avance, car comme le dit Léodagan, deux trous du cul ne sont pas plus efficaces qu’un seul, et deux lois qui disent la même chose ne seront pas plus respectées qu’une seule. Mais les politiciens peuvent ainsi dire : j’ai réagi.

Je viens d’avoir un nouvel exemple de la manière dont les médias peuvent, d’une manière apparemment tout à fait anodine, adopter un comportement en réalité très pervers. Sur une chaîne d’information en continu, un des analystes présents sur le plateau pour parler de l’affaire Tapie a été interrompu en pleine phrase pour une « priorité au direct » : on voyait vaguement Bernard Tapie arriver au tribunal derrière les vitres d’une voiture. Bon, rien de bien grave, me direz-vous. Eh bien si, c’est grave. Je l’ai déjà dit : les journalistes, comme les professeurs ou les politiciens, sont un exemple pour le peuple, qu’ils le veuillent ou non, et même parfois – souvent – sans que le peuple en ait conscience.

Or, en agissant ainsi, que dit-on ? D’abord, qu’on peut couper la parole à quelqu’un en pleine phrase pour faire complètement autre chose, alors que dans une discussion qui se veut sérieuse et de fond, la première chose à faire pour montrer l’exemple serait de respecter les règles élémentaires de la politesse. On accroît aussi la dangereuse habitude du zapping, déjà bien ancrée par la pratique d’Internet et des liens hypertextes, qui nuit considérablement à la faculté de se concentrer plus de dix minutes sur un même sujet. Enfin, on affirme clairement qu’une mauvaise image d’un moment mineur de l’événement est plus importante qu’une analyse dudit événement. Quoi qu’on puisse penser de la qualité de cette analyse, faire primer l’image sur elle n’est pas un bon message.

À l’heure de la démocratie d’opinion, de la société du spectacle, à l’heure où la rue, les sondages et les réseaux sociaux cherchent de plus en plus à faire la loi, et pire, y parviennent, les médias ne peuvent pas se dispenser de repenser leur rôle et donc leurs pratiques. Et comme je ne veux pas être que critique, il y a des pistes d’amélioration évidentes :

1. Séparer clairement ce qui est de l’ordre du divertissement, du loisir, de l’amusement, et ce qui est de l’ordre de la réflexion de fond, et agir en conséquence. Je ne demande pas à Cyril Hanouna de ne jamais couper la parole à ses invités dans son émission, parce qu’elle n’a pas de prétentions de fond (pas trop, du moins). En revanche, cela implique que dans une émission où on prétend informer ou réfléchir, et non pas divertir, on s’interdise les raccourcis faciles, les images avant le fond, bref tout ce qui va faire le buzz plutôt que faire penser.

2. Réserver à la réflexion de fond une place suffisante, y compris en privilégiant les émissions de longue durée, et revoir les priorités des sujets abordés. Moins reprendre les sujets déjà traités cent fois en long, en large et en travers par tous les journalistes. L’affaire Benalla, même si elle est importante, ne méritait pas le traitement qu’elle a reçu. En revanche, accorder une plus grande place aux sujets de long terme. Il est inconcevable que l’écologie, dont dépend l’intégralité de notre avenir à tous, bénéficie d’un traitement aussi faible et surtout aussi peu diversifié dans les médias.

3. Mettre en avant les journalistes qui ont une formation intellectuelle solide et qui font la preuve qu’ils travaillent leurs dossiers et qu’ils essayent d’aller au bout des questions. Quand un syndicat de gynécologues appelle à faire une grève des IVG, on ne peut pas se contenter de rappeler que juridiquement, une IVG n’est pas un homicide : il est nécessaire de se poser la question de savoir quand commence la vie humaine, dans quelle conditions on peut supprimer une vie humaine, etc. Bref, il faut une réflexion qui aille au bout des choses et ne se contente pas d’être superficielle. Pas forcément pour apporter une réponse, et pas forcément la même réponse que moi, mais pour aider les gens à se poser les bonnes questions. Un journaliste ne fait pas son travail s’il se contente de rappeler ce que tout un chacun est capable de dire dans une discussion de comptoir.

Évidemment, en écrivant tout cela, j’ai bien conscience de la vacuité de mes mots. Ça s’oppose en effet frontalement à la logique capitaliste et libérale de médias qui sont des entreprises, recherchent donc avant tout un profit qu’ils n’ont à peu près que par le biais de la publicité, donc par l’audience, et sont de ce point de vue en concurrence les uns avec les autres. Dans ces conditions, évidemment que chacun cède à la facilité, au buzz, à RIC = Chouard = Soral = antisémite = caca boudin ; ce n’est pas mon billet qui va changer les choses. Mais j’aurais, au moins, nommé le mal.