dimanche 29 août 2021

Passe sanitaire : pourquoi c’est toujours non

J’ai longuement hésité à écrire cet article, tant le combat semble perdu d’avance. J’écris pourtant, parce que je suis terrifié. Littéralement, vraiment terrifié, terrorisé. J’ai longtemps considéré que les deux grands problèmes de notre temps étaient la crise écologique et les inégalités. Il y en a en réalité trois : l’anéantissement des libertés fondamentales en est un autre. Et ce qui est littéralement épouvantable quant à cette troisième tragédie, c’est que, et je l’avais déjà remarqué ici, beaucoup de gens ne voient même plus le problème. Des gens qui ont toujours été critiques à l’égard du gouvernement, des médias et des entreprises avalent ce qu’on leur dit sans même plus se demander si quelque chose pourrait être faux. Des gens qui ont toujours combattu les mesures liberticides quand elles avaient le terrorisme pour motif en valident de bien pires dès lors qu’elles sont appliquées au nom de la crise sanitaire.

Les opposants au passe sanitaire ne se sont jusqu’ici pas illustrés par la clarté de leur raisonnement ; ça n’aide pas. Mais le premier problème, c’est la confusion volontairement entretenue par le gouvernement entre la question du vaccin et celle du passe sanitaire ; voilà le panneau dans lequel tout le monde a donné tête baissée. Or, les deux sujets n’ont en réalité à peu près rien à voir ; il est donc essentiel de les distinguer clairement.

Le vaccin, tout d’abord.

Commençons par lui, c’est le moins grave et le plus simple. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas en soi contre l’obligation vaccinale, je soutiens par exemple le caractère obligatoire de onze vaccins aujourd’hui en France. Concernant les vaccins contre la covid, leur caractère obligatoire ne me gênera pas dès lors que nous aurons le recul suffisant pour évaluer leurs effets secondaires.

On me dit : « mais le recul, nous l’avons ! Des centaines de millions de personnes ont déjà été vaccinées. » C’est ne rien comprendre à la notion de « recul », qui ne peut en aucun cas se limiter à l’observation d’un grand nombre de cas (même si c’est très important) : il est évident que le concept de « recul » implique aussi un recul dans le temps. Si un produit a un effet uniquement au bout de cinq ans, vous pouvez bien l’injecter à toute l’humanité, vous ne verrez aucun effet avant cinq ans. Une obligation vaccinale, pour être moralement acceptable, implique donc un recul temporel raisonnable. La question est évidemment celle de la définition de ce « raisonnable » ; et c’est un détail qui ne peut être déterminé qu’avec des connaissances que je n’ai pas. Trois ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Je ne sais pas, et ça n’a pas grande importance : ce qui est certain, c’est que les premiers vaccins contre la covid ont été développés au printemps 2020, et que quinze ou dix-huit mois ne sont certainement pas suffisants.

Par ailleurs, je reconnais parfaitement que la vaccination, même en l’état actuel des connaissances, est bénéfique à l’échelle sociale et collective. Concrètement, ça signifie que, quel que soit le danger réel des vaccins, la vaccination massive est évidemment efficace pour freiner la diffusion du virus, et donc pour faire baisser le nombre global de morts. Et ce serait vrai même si le vaccin faisait des morts par milliers ! La covid a fait, en moins de deux ans, plus de 110 000 morts en France. Même si on tient compte du fait que toutes les épidémies commencent par tuer tous ceux qui sont fragiles face au microbe pour diminuer ensuite en intensité, il est évident que les vaccins pourraient bien faire 5 ou 10 000 morts en France : socialement, ça serait bénéfique pour éviter 50 à 100 000 morts de plus.

Seulement voilà, ce qui est vrai à l’échelle collective n’est pas forcément vrai à l’échelle individuelle. À l’échelle d’un individu, le calcul des risques est très différent, puisque le risque n’a rien à voir en fonction de l’âge, du poids et de l’état de santé général de la personne. La propagande martèle que le risque de mourir d’un vaccin est infime. Mais quelle importance, si le risque de mourir de la maladie pour une personne particulière est plus faible encore ? Pour savoir ce qu’un individu a intérêt à faire de manière égoïste, il faut comparer les risques que lui font courir un vaccin à lui et ceux que lui font courir la covid à lui.

Or, ça n’a rien de simple. Évidemment, une personne de 70 ans en surpoids a tout intérêt à se faire vacciner, puisque ses chances de mourir de la covid s’il l’attrape sont élevées. Mais est-ce encore vrai pour un homme sportif de 40 ans ? Pour un homme peu sportif de 25 ans ? Le seul moyen de le savoir, ce serait qu’on publie les données de l’épidémie (nombre de cas et nombre de décès) en croisant ces différents facteurs, c’est-à-dire pour les hommes en surpoids de 12 à 25 ans, pour les hommes sans surpoids de 12 à 25 ans, pour les hommes en surpoids de 25 à 45 ans, etc. Or, tout ce que le gouvernement et les médias nous donnent jamais, c’est le nombre de morts par rapport au nombre de cas. Trop facile, messieurs ! Et j’irais même plus loin : étant donné que le gouvernement dispose de toutes les données nécessaires, aussi bien sur les morts liées à la vaccination que sur les morts liées à la maladie, je suis bien convaincu que si les hommes de 25 ans et en bonne santé avaient tellement plus de risques de mourir du virus que du vaccin, nos politiciens ne se seraient pas privés de mettre de tels chiffres en avant. C’est un fait qu’à l’heure actuelle, les données publiées par les autorités politiques et sanitaires ne permettent pas à un individu lambda de déterminer, en fonction de son âge, de son poids, de son sexe, de son état de santé, s’il court de plus de risque en se vaccinant ou en attrapant la maladie. Si l’on prétend que je me trompe, qu’on me donne ces chiffres et leur source !

Certains pourraient évidemment répondre que, même si effectivement un individu n’a pas les moyens de savoir égoïstement ce qui est le meilleur pour lui, comme il est établi que la vaccination massive est bonne pour la société, l’État est fondé à imposer le vaccin. À cela je réponds d’abord une chose : pourquoi pas. C’est pour cela qu’à mon avis, il y a une chose dont on peut éventuellement discuter, c’est l’obligation vaccinale. Ne vous faites pas d’illusion, je suis contre : à mon sens, l’État n’a pas moralement le droit de forcer les gens à toutes les générosités, en particulier quand il s’agit de risquer leur vie. Il y a, bien sûr, des cas où l’État est fondé à demander aux citoyens le sacrifice suprême : en cas de guerre, par exemple. Mais tout est question de proportionnalité : une valeur essentielle, un des éléments cardinaux de l’action de l’État, et une des choses que notre époque a le plus oublié. La France était en 1939 devant un danger qui justifiait de demander aux Français de risquer leur vie. À l’heure actuelle, le danger est-il tel ? Je ne crois pas. C’est pour cela que même l’obligation vaccinale me semblerait, en l’état actuel de nos connaissances, une mauvaise chose.

Une mauvaise chose, mais pas dramatiquement grave ; parce que tout ce qu’on risquerait, ce seraient des vies humaines. Nombreuses, certes ! Je ne prétends nier ni un danger, ni l’autre. À mon avis, on a les ingrédients d’un beau scandale sanitaire ; les entreprises qui produisent les vaccins l’ont bien compris, qui se sont couvertes par avance contre toute poursuite à leur encontre pour leurs potentiels effets secondaires. Mais un scandale sanitaire, ce n’est que ça : des vies humaines ; et pour cette raison, je serais un opposant à une éventuelle obligation vaccinale, mais je ne descendrais pas dans la rue pour ça. Je vous semble cynique ? Mais c’est que l’autre danger est infiniment plus grave.

L’autre danger, c’est celui du passe sanitaire.

Un sujet qu’il faut, je le répète, dissocier entièrement de celui du vaccin. Qu’est-ce que le passe sanitaire ? Un système dans lequel vos droits fondamentaux ne vous sont garantis qu’en fonction de votre état de santé : si vous êtes vaccinés ou pas malades, vos droits vous sont garantis, sinon ils sont suspendus. Car oui, aller au cinéma, au concert, au restaurant sont des droits fondamentaux, car la culture et le divertissement font intrinsèquement partie de toute vie humaine digne d’être vécue. Il s’agit donc d’une part de limiter les droits fondamentaux des individus, d’autre part d’instaurer une discrimination liée à l’état de santé d’une personne quant au respect de ces droits.

Commençons par reconnaître que de la même manière qu’en certains cas, l’État a le droit d’exiger des citoyens qu’ils risquent leur vie, il a aussi le droit, dans certains cas, de limiter ou de suspendre certaines libertés. Mais cela doit se faire à deux conditions sine qua non : d’une part, l’État doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour que la suspension des libertés soit la plus courte possible ; d’autre part, ces restrictions doivent être strictement proportionnées à la menace et les plus faibles possibles.

La première condition est-elle respectée ? Je l’ai déjà dit ici : non ! Le gouvernement n’a rien fait pour régler le fond du problème. On nous a bassinés avec la courbe de saturation de l’hôpital, mais il nous faut marteler cette évidence sans relâche : s’il y avait plus de lits de réanimation, la barre de saturation de l’hôpital serait plus haut ; placée suffisamment en hauteur, aucune mesure restrictive des libertés n’aurait été nécessaire. Je veux bien entendre tous les arguments sur la brutalité et la violence de la crise, sur le fait que nous avons été pris par surprise et tutti quanti, mais le minimum aurait été que le gouvernement accroisse à partir du début de la crise les capacités d’accueil de l’hôpital : il a fait exactement le contraire. Comment accepter quelque mesure de restriction des libertés que ce soit de la part d’un gouvernement qui ne fait rien pour les faire cesser ?

La seconde condition est-elle respectée ? C’est là que ça se corse, et c’est là qu’à mon avis la comparaison avec la menace terroriste est importante. Je ne fais donc pas appel à ceux qui pensaient déjà que les mesures liberticides étaient justifiées pour lutter contre les attentats : eux sont perdus pour la cause et n’ont tout simplement pas le moindre attachement aux libertés formelles. Je fais appel aux autres, ceux qui luttaient au nom de la liberté quand l’État allait lire les mails des islamistes radicaux, mais qui ne bronchent pas quand on interdit à un non vacciné d’aller dans une grande surface ou un cinéma.

Mettons-nous bien d’accord : les mesures liberticides n’ont jamais été critiquées parce qu’elles n’étaient pas efficaces contre le terrorisme. Elles ont bel et bien évité des attentats, il n’y a pas à en douter ; elles étaient critiquées parce qu’elles n’étaient pas proportionnées à la menace. Actuellement, la menace est certes bien plus importante que pour le terrorisme ; mais aussi des mesures liberticides incroyablement pires que tout ce qui avait cours auparavant passent comme une lettre à la poste, et beaucoup ne se demandent même plus si elles sont proportionnées. Ils développent, selon les cas, deux arguments : le danger des non vaccinés, la générosité des vaccinés.

Pour que le premier argument soit valable, il faudrait que l’écart de danger entre un vacciné et un non vacciné soit suffisamment grand pour justifier une limitation des libertés aussi colossale que de ne plus avoir le droit d’aller dans un lieu de culture, de divertissement et dans certaines grandes surfaces. Est-ce le cas ? Le virus tue de moins en moins. Il suffit de regarder les courbes de Santé Publique France pour s’en rendre compte : la « vague » qui remonte depuis le mois de juillet est bien visible pour ce qui concerne le nombre de cas ; elle se voit beaucoup moins pour les hospitalisations ; elle est à peu près invisible sur les décès, d’autant plus qu’encore une fois, on se garde bien de nous dire combien parmi les morts avaient autour de 80 ans. Rien à voir donc avec les vagues précédentes, où les trois courbes se suivaient de beaucoup plus près. La règle de la proportionnalité entre danger réel et limitation des libertés est-elle respectée ? Au regard de ces chiffres, on peut difficilement le croire.

Le second argument est encore plus simple à abattre. Oui, c’est évident, il est généreux pour une personne jeune et en bonne santé de se faire vacciner, en risquant potentiellement sa vie, pour atteindre l’immunité collective et protéger les personnes fragiles. Et alors ? Depuis quand la générosité est-elle nécessaire pour faire valoir ses droits ? Eh ! messieurs les juges de vertu ! seriez-vous prêts à faire de même dans d’autres domaines ? Quelqu’un qui n’a pas de voiture, qui ne prend jamais l’avion, qui ne se chauffe pas l’hiver, et donc limite son impact écologique, accomplit envers la société un acte de générosité largement aussi important que celui qui se fait vacciner ! Que diriez-vous si l’on proposait que ceux qui prennent l’avion n’aient plus le droit, pour compenser leur égoïsme écologique, d’aller au restaurant ou au cinéma ?

De toute évidence, ce n’est pas une méthode moralement valable. Si on estime qu’une forme de solidarité ou d’altruisme – qu’il s’agisse de ne pas prendre l’avion, de partir à la guerre ou de se faire vacciner – est socialement indispensable, alors on l’impose, on la rend obligatoire ; mais on ne crée évidemment pas une société à deux vitesses et discriminatoire dans laquelle certains sont privés de leurs droits fondamentaux. Procéder ainsi, c’est oublier que les libertés qui sont piétinées par le gouvernement sont des libertés fondamentales, principielles, ce qui exclut qu’elles puissent être conditionnelles : je n’ai pas le droit d’aller au cinéma à condition de quelque chose, j’ai le droit d’aller au cinéma, point final. Je peux accepter que les cinémas soient temporairement fermés pour raisons sanitaires si le gouvernement fait tout pour que l’hôpital puisse faire face à une situation même exceptionnelle ; mais je ne peux en aucun cas accepter que les cinémas soient ouverts pour certains et fermés pour d’autres.

Voilà pourquoi les morts causés par une éventuelle obligation vaccinale seraient un bien moindre mal ; et voilà pourquoi le passe sanitaire est manifestement la pire des solutions : c’est pire que de rendre le vaccin obligatoire, mais c’est également pire que de ne rien faire du tout. Croire le contraire, c’est encore une fois tomber dans l’illusion que la crise sanitaire est l’alpha et l’oméga de notre vie et qu’il n’y a aucune autre dimension au problème que le nombre de morts causés par le coronavirus. Ne rien faire causerait des morts mais ne ferait pas avaler au peuple qu’on peut piétiner les libertés fondamentales. Le passe sanitaire limite peut-être le nombre de morts, mais au prix de l’acceptation par les masses de l’inacceptable. Ceux qui pensent que c’est mieux ont vraiment la vue courte.

C’est encore plus vrai du fait que nous sommes déjà dans un contexte général extraordinairement liberticide. En jouant sur la peur, tantôt du terrorisme, tantôt du coronavirus, les gouvernements du monde entier piétinent massivement les libertés fondamentales et surtout oublient toute proportionnalité entre les dangers réels qui nous menacent et le caractère liberticide des mesures à mettre en place pour nous en protéger depuis plus de vingt ans. Qu’elles soient liées aux attentats ou à la crise sanitaire, les mesures dites d’urgence ou d’exception passent ensuite massivement dans le droit commun et grignotent peu à peu l’État de droit.

Bilan général ? On a un virus de moins en moins dangereux, et des vaccins dont nous ne pouvons pas encore, faute de recul, évaluer la dangerosité, ni surtout comparer cette dangerosité à celle de la maladie pour chaque individu en fonction de son âge, de son poids et de sa santé. Face à cela, on met en place des mesures qui foulent au pied comme jamais en temps de paix les libertés et les droits les plus fondamentaux dans une très large indifférence. Ceux qui se battent sont conspués comme conspirationnistes, irresponsables, égoïstes.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce consensus ? Qu’est-ce qui peut expliquer que des gens qui se sont toujours battus pour les libertés les oublient à ce point ? Je ne vois qu’une seule explication : une propagande étatique et médiatique inédite depuis 1945, et à laquelle même de vieux militants ont succombé pour la simple raison qu’eux-mêmes n’y étaient pas préparés. Et il est un fait que les principaux médias ont fait taire toute voix critique ou même nuancée : ne parlons même pas du Monde, qui a véritablement été la voix de son maître, mais même les grandes radios ou des émissions de télévision ordinairement critiques comme Quotidien n’ont plus porté qu’une seule parole. Si on excepte les sites et médias d’extrême-droite, il fallait, pour entendre la voix de la raison, de la mesure et de la liberté, aller chercher Reporterre ou La Décroissance. C’est bien, mais ça ne touche pas grand-monde.

Dans ce combat du pot de terre contre le pot de fer, quelle stratégie mettre en place ? D’abord, dire la vérité, et aller la chercher dans les détails. Ne pas se contenter des vagues moyennes, des chiffres généraux qui ne signifient rien, des courbes manipulées : traquer et démasquer leurs limites, leurs biais, leurs imprécisions, leurs lacunes – puisque nous avons affaire à de bons menteurs, qui savent très bien qu’il ne faut jamais mentir, seulement montrer de la vérité uniquement ce qui vous arrange.

Ensuite, et surtout, boycotter. Ne plus dépenser, autant que possible, le moindre euro dans des lieux où le passe sanitaire est exigé. Si ne serait-ce que 10 ou 20% de la population, y compris ceux qui, étant vaccinés, pourraient aller dans ces lieux, refusent de le faire, la perte en terme de chiffre d’affaire sera telle que les acteurs économiques seront les premiers à aller réclamer son abrogation. Nous n’avons pas les moyens d’employer la force ; le langage de l’argent est donc le seul qui nous reste pour nous faire entendre d’un tel gouvernement.

Une manifestation contre le passe sanitaire à Rennes le 21 août 2021
(Quentin Vernault / Hans Lucas)


mercredi 28 avril 2021

Le piège du re-(re-)confinement

Il n’est sans doute pas absurde, à l’heure où la France commence à se déconfiner, de réfléchir aux problèmes posés par le confinement ; d’une part pour essayer de penser ce que nous avons vécu ; d’autre part parce qu’entre la multiplication des variants et l’efficacité toute relative des vaccins, nous ne sommes peut-être pas tout à fait sortis du cycle énième vague / énième reconfinement.

Répétons-le, avant que les moutons de l’intelligentsia ne hurlent au complotisme : la covid n’est pas sans danger. Elle est dangereuse à l’échelle individuelle : outre son danger évident pour les personnes à risque (personnes âgées, obèses, souffrant de comorbidité, etc.), les nouveaux variants seront peut-être un peu plus violents contre les autres que les anciens (on n’arrête pas le progrès). Elle est surtout dangereuse à l’échelle collective : le risque de saturation de l’hôpital, en particulier des services de réanimation, est réel, et peut mener à un effondrement du système de santé, comme le montre le cas de l’Inde. De ce point de vue, il faut évidemment rappeler, comme je l’avais fait dès mars 2020, que si notre système de santé risque l’effondrement, ce n’est pas tant à cause de la covid que parce que les politiques néo-libérales l’affaiblissent sans répit depuis un demi-siècle. On nous a bassinés avec la fameuse courbe :

 

 

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que si les capacités du système de santé étaient deux fois plus hautes, on aurait eu besoin d’une moindre intervention ; et que si elles étaient trois fois plus hautes, on n’aurait pas eu besoin d’intervention du tout, notre système de santé aurait pu encaisser le choc sans broncher sans aucune limitation de nos libertés. Ne l’oublions donc pas : ceux qui ont chouiné qu’il fallait « sauver l’hôpital, ouin » sont ceux qui l’ont démoli au préalable. L’histoire aurait pu être toute différente : si nous avions fait le choix, choix politique, de nous donner les moyens de conserver un système de santé capable d’absorber plus que les situations ordinaires (sachant que même pour elles, ça commençait à craquer), bref un système de santé digne de notre puissance économique et politique internationale (choix qui aurait évidemment nécessité de taxer les riches pour payer ledit système de santé), on n’en serait pas là.

Mais bon, on va me répondre que ce choix n’ayant pas été fait, on en est là, justement, et qu’il faut bien faire avec le monde tel qu’il est. Certes, à condition de ne pas oublier ce qu’il aurait pu être, ni à cause de qui il est comme ça.

Faisons donc avec le monde tel qu’il est : notre système de santé ayant été fragilisé par les politiques néo-libérales, il ne peut pas encaisser le choc de la pandémie ; et pour la ralentir, le confinement s’est avéré une mesure efficace. Il faut s’arrêter sur ce mot : « efficace », qui est devenu une sorte de nouveau totem pour notre société. On ne jure plus que par ça, l’efficacité ; et cela entraîne une grave confusion entre « efficace » et « bon ». Pour beaucoup, si c’est efficace, ça plie la question : c’est à faire. Pour reprendre un exemple tiré du Cœur a ses raisons, dans un épisode où la ville de Saint-Andrews est elle aussi confrontée à une terrible épidémie, si quelqu’un a des poux, vous pouvez le frapper à coups de pelle et le jeter dans un puits : ça va effectivement tuer les poux ; et pourtant, à l’évidence, ce n’est pas la chose à faire. Il ne faut donc pas seulement se demander si une mesure est efficace ; il faut également se demander si elle est proportionnée.

Les mesures prises pour freiner la pandémie sont, tout le monde en convient, très gravement liberticides. Elles foulent au pied nombre de nos libertés et droits les plus fondamentaux : liberté de déplacement, de réunion, de manifestation, avec tout ce que ça implique de conséquences très concrètes quant à notre vie quotidienne et au bonheur que nous en retirons. En soi, de telles mesures ne sont pas inacceptables : je reconnais parfaitement que dans des cas d’urgence où la survie de nombreux individus est menacée (pandémie, guerre, etc.), l’État ait le droit de restreindre ces libertés. Mais pour respecter la proportionnalité dont je parle, et pour rendre de telles mesures acceptables, trois conditions doivent impérativement être respectées : d’une part, il ne faut restreindre que les libertés qui doivent impérativement l’être ; d’autre part, il faut que les restrictions soient clairement limitées dans le temps, ce qui implique qu’elles ne soient pas reconductibles sans fin ; enfin, le gouvernement doit tout faire pour éviter d’avoir à les renouveler.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Je n’ai pas l’impression qu’on ne restreigne que les libertés qui doivent l’être ; tout au long de la crise, le gouvernement a plutôt frappé par le nombre de mesures manifestement ineptes : port du masque en extérieur dans des espaces peu densément occupés, interdiction de se promener dans des espaces pourtant vides, fermeture de lieux de culture où les contaminations auraient été limitées, alors même que les grands magasins et parfois les restaurants restaient ouverts… La limitation dans le temps n’est pas respectée non plus, le gouvernement remettant sans cesse à plus tard le retour à une vie normale. Enfin, et surtout, il ne fait rien, strictement rien pour mettre fin à cette situation : la casse de l’hôpital public n’a même pas marqué de pause pendant la crise, elle continue ; Macron annonce tous les quatre mois la même augmentation du nombre de lits de réanimation, avec les mêmes chiffres, et toujours le même aplomb ; mais évidemment on ne voit jamais le bout de son nez, à l’augmentation.

Alors posons les choses clairement : si on dit que « A » est acceptable à condition que « B », et si on constate que la condition « B » n’est pas remplie, alors la seule conclusion logique, c’est que « A » n’est pas acceptable. Les conditions pour rendre le confinement acceptable n’étant pas remplies, le confinement n’est pas acceptable. Et c’est là que le gouvernement nous tend un piège, en nous enfermant dans un dilemme cornélien : accepter le confinement, c’est accepter l’inacceptable ; le refuser, c’est faire augmenter le nombre de morts.

Ce piège est encore accru par une autre grave forme de réductionnisme : celui qui consiste à ne prendre en considération que les conséquences immédiatement quantifiables du confinement, en mettant en balance son coût économique et le nombre de vies qu’il permet de sauver (voire, comble de l’ignoble, en rapportant les vies sauvées à ce qu’elles rapportent économiquement, pour comparer le coût et le bénéfice du confinement et déterminer s’il est rentable). Cette vision est gravement réductrice, car les confinements ont posé des problèmes qui ne sont pas forcément quantifiables : outre le fait pour le peuple de s’habituer à un régime de privation de liberté, dont j’ai déjà parlé, il faudrait ajouter la hausse des violences domestiques sur les enfants et les femmes, les lois qui continuent de passer sans le moindre débat public, les vieux qui meurent seuls ou qui ont été enfermés en EHPAD, la grave crise du monde de la culture, et j’en passe. Comment ne pas se dire qu’on n’a plus le sens des priorités quand on réalise que, pour prolonger de quelques mois sinistres la vie de personnes très âgées emmurées de force dans une solitude absolue, on a privé leurs descendants de la possibilité de leur rendre visite ? Le gouvernement a ôté tout choix aux individus, en prétendant décréter arbitrairement ce qui était le meilleur pour tous.

Nous sommes donc, et c’est le point essentiel dont il faut prendre conscience, devant un choix éminemment politique, qu’aucune analyse scientifique ne peut prétendre trancher, entre les inconvénients et les avantages des confinements. La science peut (avec de la chance) nous dire combien de personnes vont mourir si on confine ou si on ne confine pas ; elle est muette, en revanche, sur la question de savoir s’il vaut mieux laisser mourir ces personnes et limiter la violence sur les enfants, ou l’inverse : c’est un choix moral qu’il appartient à chacun de faire.

Tout en reconnaissant qu’aucune de ces souffrances n’est quantifiable – ni celles de ceux qui mourraient de la covid ou de leurs proches, ni celles des gosses battus et des vieux qui meurent seuls –, il faut donc faire ce choix. Pour ma part, un argument fait pencher la balance en faveur du refus des confinements : c’est que l’immédiat et le visible font davantage réagir que le long terme et l’invisible. Un demi-million de morts du coronavirus en France du fait de la saturation du système de santé, ce serait de l’immédiat et du visible ; on pourrait espérer que ça fasse réagir le peuple pour qu’il fasse pression sur le pouvoir afin de restaurer un système de santé digne de ce nom. La perte progressive des libertés et les gamins battus dans le secret des maisons de leurs parents, ça ne remuera personne ou presque. D’un point de vue pragmatique, le refus de nouveaux confinements me semble, à l’heure actuelle, moins risqué sur le long terme que leur acceptation.

jeudi 1 avril 2021

L’erreur que Macron n’a pas faite

Beaucoup reprochent aujourd’hui au Président de n’avoir pas écouté les scientifiques. « Ils vous l’avaient pourtant bien dit, qu’il fallait des mesures plus drastiques ! » Et de se gausser des bassesses et des flagorneries des uns et des autres, de l’admiration des ministres qui parlaient de son intelligence supérieure, des études qu’il connaissait mieux que les chercheurs, de ses compétences d’épidémiologiste, et de commenter son « pari perdu ».

Je n’ai guère de complaisance ni pour Emmanuel Macron, ni pour sa politique, ni pour le courant qu’il représente. Il me semble pourtant qu’on lui fait ici un mauvais procès, et qu’il n’a pas forcément eu tort de ne pas suivre les prescriptions de la Médecine.

Disant cela, j’ai bien conscience d’aller à contre-courant de tout ce qu’on entend, car la science tend à devenir l’alpha et l’oméga de tout discours politique. Quand Greta Thunberg veut faire agir les politiciens, elle leur demande : « Ne m’écoutez pas moi, écoutez les scientifiques. » C’est même une des choses qu’elle répète le plus, sous des formulations différentes. Et de plus en plus, la science est brandie pour justifier ou invalider un discours politique, à coup de références, d’études, de chiffres et de statistiques.

La science est une grande chose. Elle est, selon moi, un des buts de la vie humaine, une des formes qui en font la particularité et la valeur ; et naturellement, elle nous dit des choses vraies sur le monde. La meilleure preuve en réside dans son efficacité ; comme le dit Isaac Asimov dans Fondation, « la principale caractéristique de la religion de la science, c’est qu’elle fonctionne, et que [ses malédictions] sont vraiment mortelles ». Nous ne pourrions ni traiter le sida, ni faire sauter des bombes nucléaires, si nous n’avions pas une compréhension vraie da la manière dont fonctionnent un virus, le corps humain ou les atomes.

Mais pour grande qu’elle soit, la science n’en doit pas moins rester à sa place, et il est fort dangereux de l’en faire sortir. Les scientifiques eux-mêmes ont déjà une propension, bien compréhensible, à outrepasser leur champ de compétence ; il est un peu inquiétant de voir un nombre croissant de citoyens et de politiciens se décharger sur elle de la prise de décision politique, et ce pour trois raisons.

La première, c’est que – évidence trop oubliée – la science peut se tromper.  Ce n’est pas parce qu’une idée est validée même par la majorité des scientifiques d’une époque qu’elle est forcément vraie. Au XIXe siècle, la biologie prétendait établir scientifiquement les inégalités entre les races humaines ; au XXIe, elle nous explique que les races humaines n’existent pas. Cela ne doit pas nous conduire au relativisme ; ce n’est pas parce que la science se trompe parfois que ce qu’elle dit est sans valeur. Cela doit en revanche nous conduire à faire preuve de prudence d’une part, de discernement d’autre part. Discernement, car une théorie physique partagée par tous les physiciens et éprouvée par ses applications techniques est forcément plus fiable qu’une théorie sociologique qui reste un objet de débat entre sociologues ; les sciences ne sont pas toutes les mêmes, elles ne fonctionnent pas toutes de la même manière ou selon les mêmes méthodes, et partant la preuve n’y a pas toujours la même force. Prudence, car même une théorie qui bénéficie d’un haut degré de fiabilité peut rarement être tenue comme une certitude complète et définitive – voyez la loi de l’attraction universelle et la relativité générale.

Ce sont précisément cette prudence et ce discernement qui font aujourd’hui défaut, et on vous jette toujours une étude à la figure pour vous prouver irréfutablement que l’hétérogénéité des classes est une bonne chose, que la tolérance religieuse est une des formes du colonialisme, ou que la dette est une catastrophe pour les États. Vous pouvez leur parler du racisme justifié par la biologie, ou du dogme, à présent battu en brèche, mais dominant pendant des décennies, selon lequel le cerveau ne générerait plus de nouveaux neurones à l’âge adulte, rien n’y fera ! Les scientifiques d’hier se trompaient, oui oui, mais ceux d’aujourd’hui ne se trompent pas, non non. Car l’illusion que dénonçait Nietzsche est toujours bien présente : on s’imagine facilement être arrivé au sommet et à la conclusion de l’Histoire.

La seconde raison, c’est que toute science, même quand elle dit vrai, n’a qu’une vision partielle des choses. Un épidémiologiste peut avoir une claire compréhension de la manière dont un virus va se diffuser dans la population, des conséquences de cette diffusion en termes d’occupation des lits d’hôpital ou de nombre de morts, mais ne rien savoir du coût économique du confinement d’un pays. Un économiste peut avoir une bonne vision de ce coût, mais ne rien savoir des conséquences d’un confinement sur la santé mentale des enfants. Or, la politique est précisément l’art de prendre des décisions en fonction de tous les paramètres.

La troisième, et la plus importante, c’est que la science est entièrement étrangère à la morale : elle peut vous expliquer comment fonctionne le noyau de l’atome et donc comment construire des centrales nucléaires et des bombes atomiques, mais elle n’a rien, absolument rien à dire sur le bien-fondé qu’il peut y avoir à construire des centrales ou des ogives (ou à les lancer). La science vous dira comment agir efficacement, mais elle ne vous dira pas comment bien agir. Or – Platon l’avait déjà fort bien compris et expliqué –, la politique n’est pas l’art d’agir efficacement, mais de bien agir – on peut agir très efficacement dans la pire direction possible, l’humanité a même montré un talent particulier pour ça. Le gouvernement des philosophes qu’imaginait l’élève de Socrate est tout sauf un gouvernement d’experts ou de techniciens : c’est le gouvernement de ceux qui ont compris ce qu’est le Bien.

Tout cela n’enlève évidemment rien à l’importance de la science, qui doit évidemment éclairer l’action politique. Mais éclairer ne signifie pas déterminer : il faut se garder de demander à la science et aux chercheurs de décider à la place des politiques. Chacun doit rester à sa place ; quand un journaliste sans aucune compétence en la matière affirme que le réchauffement climatique pourrait très bien n’être pas d’origine anthropique, il dit une fausseté et une idiotie. Mais une fois que la science a établi l’origine anthropique du réchauffement, ce qu’on fait de ce savoir n’est plus du domaine de la science, c’est un choix politique forcément déterminé par des principes moraux qui ne sauraient rien avoir de scientifique.

Il n’y a donc pas à reprocher à Emmanuel Macron de n’avoir pas écouté les scientifiques : il les a écoutés, et il n’avait pas à les suivre ou à leur obéir. Qu’on me comprenne bien, je ne suis pas en train de dire qu’il a fait les bons choix, et mon prochain billet sera même consacré à démontrer le contraire ; mais il faut lui reprocher sa politique pour de bonnes raisons.

 


 

dimanche 21 mars 2021

Passeport vaccinal : pourquoi c'est non


J’en ai la preuve tous les jours, surtout en ce moment : sur un sujet comme les vaccins, pas facile de porter une position nuancée. Immédiatement, on risque d’être catalogué dans un camp : complotiste antivax d’un côté, chien de garde des lobbies pharmaceutiques de l’autre ; tout noir ou tout blanc, allié ou ennemi (donc à abattre), l’ambiance de pré-guerre civile que j’analyse depuis des années sur ce blog ne faiblit pas. Mais la politique, c’est beaucoup de pédagogie, et la pédagogie, c’est beaucoup de répétition ; répétons donc.

J’ai toujours eu très peur des maladies, et je ne suis pas anti-vaccins. Bien au contraire, je suis leur très ardent défenseur quand, en usage depuis longtemps, ils ont fait la preuve à la fois de leur innocuité et de leurs bénéfices. À titre personnel, et comme mes parents avant moi, j’ai fait faire à mes enfants, avant qu’ils ne soient obligatoires, tous les vaccins recommandés. La polio, le tétanos, la rougeole, la diphtérie étaient des horreurs qui tuaient chaque année des milliers d’enfants. Pour eux surtout, incapables par définition de faire un choix éclairé, il fallait que ces vaccins fussent obligatoires ; aussi me suis-je réjoui quand, en 2018, huit vaccins sont venus compléter les trois qui étaient obligatoires jusqu’alors : pas vraiment la position d’un anti-vaccin forcené ou d’un complotiste antiscience.

Concernant la covid, je ne nourris pas non plus une position extrême. Je ne nie ni le danger de la maladie, ni sa capacité à saturer notre système hospitalier. Je n’adhère à aucune des théories délirantes selon lesquelles le vaccin serait la pièce maîtresse d’un plan machiavélique des puissances occultes visant à nous contrôler. Je pense que les vaccins qui ont été inventés jusqu’à présent sont probablement, dans l’ensemble, plutôt efficaces et sans danger. Je comprends tout à fait ceux qui veulent se faire vacciner, je respecte leur choix, et je sais qu’une vaccination de masse est un pilier nécessaire de la sortie de crise.

Mais, il y a mais. Le « mais », c’est qu’on ne peut pas non plus faire l’impasse sur certains problèmes bien réels. Les vaccins contre la covid ont été créés dans le contexte d’une panique planétaire et ont été mis sur le marché via des procédures accélérées. Rien que ça, ce n’est pas anodin : si nous avons des procédures à respecter avant de mettre un nouveau médicament sur le marché, c’est parce que de telles procédures sont indispensables pour nous protéger. De deux choses l’une : soit elles sont trop lourdes, non nécessaires, et il convient de les alléger définitivement ; soit elles sont utiles telles qu’elles sont, mais alors une procédure allégée nous protège nécessairement moins bien.

Par ailleurs, tous les indicateurs scientifiques indiquent que la covid est relativement peu dangereuse pour une large partie de la population : au-dessous de 40 ans, sans surpoids, sans comorbidité, vous ne risquez pas grand-chose. Les variants viendront peut-être changer la donne, mais ce n’est pas encore fait. Pour cette catégorie de la population, le calcul n’a donc rien d’évident : d’un côté une maladie peu dangereuse pour vous, de l’autre un vaccin validé via une procédure d’urgence. Je respecte évidemment tous les choix, mais je ne respecte pas moins celui qui choisit de ne pas se mettre en danger, fût-ce pour faire avancer l’immunité collective.

Au départ, beaucoup nous ont dit qu’un vaccin n’avait jamais tué personne. C’est faux : en 1976, le vaccin contre la grippe porcine H1N1 a déclenché 532 cas de syndrome de Guillain-Barré, dont 25 mortels. Alors évidemment, sur 48 millions de personnes vaccinées, ce n’est pas grand-chose ; mais ça leur fait une belle jambe, aux morts et à leurs proches, de savoir qu’ils n’étaient pas nombreux ! Ce précédent justifiait, encore, une certaine prudence de ceux qui ne se sentaient pas personnellement menacés par le coronavirus.

Et quelques semaines plus tard, patatras ! prudence confirmée, on se met à suspecter des cas de thrombose potentiellement liés à l’un des vaccins mis sur le marché, celui d’AstraZeneca. On connaît la suite, son blocage par plusieurs pays, dont certains (certains seulement) l’ont remis en circulation après l’avis de la Haute Autorité de Santé (HAS). Mais comme toujours, le diable est dans les détails, et il faut se méfier des journalistes ou des internautes qui se contentent d’un lapidaire « c’est bon tout va bien, la HAS a validé le vaccin, circulez y a rien à voir ».

Que dit-elle, la HAS, dans son avis ? « Toutefois, le PRAC estime que la possibilité d’un lien entre le vaccin et des cas de coagulation intravasculaire disséminée (CIVD) et de thrombose veineuse cérébrale (TVC) ne peut pas être écarté à ce jour. […] 18 cas de TVC et 7 cas de CIVD ont été signalés à l’EMA par les États membres et le Royaume-Uni sur environ 20 millions de personnes vaccinées par le vaccin AstraZeneca. Ces 25 événements ont entraîné le décès dans 9 cas. La quasi-totalité de ces cas sont survenus chez des personnes de moins de 55 ans […] En prenant comme référence l’incidence observée de ces événements avant la pandémie de covid-19 chez les personnes de moins de 50 ans, le PRAC a estimé que l’on aurait pu s’attendre en moyenne […] à moins d’un cas de CIVD et à 1,35 cas de TVC dans la population vaccinée alors que respectivement 5 et 12 cas ont été signalés dans cette tranche d’âge. Ceci correspond à un risque 5 fois plus élevé pour la CIVD et 8 fois plus pour la thrombophlébite cérébrale. »

C’est moi qui souligne à chaque fois, et c’est parfaitement clair : les chiffres semblent indiquer un lien entre vaccination et thrombose chez les moins de 55 ans. La préconisation de la HAS va dans le même sens : « L’EMA a toutefois identifié un possible surrisque de TVC/CIVD chez les personnes de moins de 55 ans. […] La HAS recommande à ce stade de n’utiliser le vaccin AstraZeneca que pour les personnes âgées de 55 ans et plus. » En d’autres termes, si vous avez moins de 55 ans, la HAS vous recommande de ne pas vous faire vacciner avec le vaccin AstraZeneca. Pourquoi, s’il ne présente aucun danger ? Évidemment, il s’agit d’un risque relatif : en valeur absolue, la probabilité de développer une thrombose mortelle suite à la vaccination demeure extrêmement faible, tout simplement parce que pas grand-chose multiplié par huit, ça fait toujours pas grand-chose. Mais là encore, allez dire aux parents, aux époux et aux enfants des morts qu’ils sont bien peu nombreux ! Si le lien entre le vaccin AstraZeneca et les thromboses devait être finalement vérifié, un fait demeurera : à la fin de la pandémie, certaines personnes seront mortes tuées par le vaccin, qui n’auraient pas nécessairement été tuées par la covid.

Je ne vais évidemment pas tomber dans le travers que je prétends combattre : nous n’avons guère de recul, et nous ne sommes encore certains de rien. Mais enfin, même sans être certains, ces chiffres ne justifient-ils pas, a minima, un peu de prudence ? On ne sait pas grand-chose. Rien qu’en France, on ne sait pas combien de personnes ont réellement eu la covid ; c’est peut-être beaucoup plus que ce qu’on a mesuré. On ne sait pas combien de personnes sont réellement mortes de la covid, et combien sont mortes seulement avec la covid. Il est donc impossible d’établir des statistiques précises qui permettraient d’estimer une probabilité, par exemple, de mourir de la covid, surtout en fonction de sa situation personnelle (jeune ou vieux, gros ou maigre, malade ou pas), puis de comparer cette probabilité à celle de mourir du vaccin.

Et donc, sans aucunement remettre en cause la stratégie vaccinale à l’échelle collective (stratégie que je soutiens, je le répète), il faut se rendre à l’évidence : à l’échelle individuelle, les maths seules ne sont pas d’un grand secours pour prendre une décision. C’est donc à chacun, en conscience, d’évaluer le risque qu’il prend, et qu’il fait prendre aux autres, d’un côté comme de l’autre, et donc de se vacciner ou pas.

Et c’est là qu’entre en jeu le passeport vaccinal. La seule conclusion possible de ce que je viens de dire, c’est qu’on ne peut pas imposer à des adultes un vaccin mis en circulation de manière accélérée et dont l’innocuité n’est pas encore parfaitement établie de la même manière qu’on impose aux enfants des vaccins bien plus anciens et pour des maladies beaucoup plus graves. Le choix de se faire vacciner ne peut être qu’individuel : pour ma part, j’admire l’altruisme de jeunes qui, ne se sentant aucunement menacés par le coronavirus, se font vacciner pour faire progresser l’immunité collective ; mais il ne me semble pas moralement admissible qu’en l’état actuel de nos maigres connaissances, l’État leur impose cet altruisme.

Et il faut aller au bout de la logique. Dire qu’on n’oblige personne à se vacciner, mais que ceux qui ne seront pas vaccinés perdront leurs autres droits fondamentaux – voyager, aller au cinéma, au théâtre ou dans les restaurants – c’est ni plus ni moins qu’une manière hypocrite de rendre le vaccin obligatoire : inacceptable. Si on en croit la récente consultation du CESE, les Français l’ont d’ailleurs bien compris ; grâce leur en soit rendue.
 

 

lundi 2 novembre 2020

Parlons des caricatures (puisqu'il le faut)

Quand Samuel Paty a été décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Muhammad, j’ai d’abord pensé ne rien en écrire ici. J’étais touché, bien sûr : j’ai moi-même travaillé avec mes élèves sur le même support, des années de suite, dans un département très majoritairement musulman. Mais j’estimais être, une fois n’est pas coutume, d’accord avec la vox populi, et n’avoir rien à ajouter à ce que j’entendais sur le sujet. Il me semblait que, par rapport aux attentats de Charlie Hebdo, on entendait nettement moins les tenants du « oui mais quand même ils l’ont bien cherché », « non aux meurtres mais quand même non aussi aux caricatures » et autres propos de caniveau. Pourquoi ? Peut-être, me disais-je, parce que les gens acceptent facilement l’idée que journaliste est un métier dangereux, qu’on risque sa vie en l’exerçant, tandis qu’ils considèrent que professeur ne devrait pas vous exposer physiquement, parce qu’ils voient l’école comme une sorte de sanctuaire. Je me doutais bien que beaucoup de gens pensaient que Samuel Paty l’avait bien cherché, voire se réjouissaient de sa mort, mais qu’ils n’osaient pas le dire, parce qu’ils sentaient qu’ils allaient retourner l’opinion contre eux (alors que, jusqu’ici, il n’y a finalement pas tant de gens que ça pour défendre vraiment la liberté d’expression – le discours selon lequel les caricatures ça craint est très répandu, même parmi les non-croyants).

Puis, Macron a rendu son hommage, et j’étais encore d’accord avec ce qu’il disait, je n’avais toujours rien à dire. Les réactions du monde musulman ne me semblaient pas non plus mériter de réaction, c’était prévisible, et pour tout dire un peu réchauffé – inquiétant, bien sûr, mais réchauffé. J’ai commencé à changer d’avis en découvrant que Mahathir bin Mohamad, qui, jusqu’en mars dernier, était premier ministre de la Malaisie, affirmait sur Twitter, en faisant référence au passé colonial, que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres commis dans le passé » (avouez que ça laisse songeur).

Mais ce qui m’a fait me dire que, décidément, il fallait réagir, ça a été certaines réactions en France. Une en particulier, celle de Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), qui a affirmé sur RMC, le mardi 27 octobre, certes  sans « appeler à l’interdiction » des caricatures de Muhammad, qu’il fallait que les artistes s’autocensurent : « pour préserver l’ordre public, parfois on est obligé de renoncer à certains droits ». Et de donner la covid en exemple, ce qui décidément confirme l’intuition que j’exprimais dans mon dernier billet. Puis d’enfoncer le clou : « il faudrait mesurer l’usage de ce droit pour que celui qui est en face ne se sente pas comme provoqué, comme offensé ».

Pour moi, il y a là une ligne rouge. Déjà, j’aurais voulu que l’hommage national à Samuel Paty fasse une bien plus grande place aux caricatures : à mon sens, en complément de la cérémonie elle-même, on aurait dû les montrer à tous les élèves, dans tous les établissements, pour mettre pratique l’idée qu’on ne cède rien, et sur le principe que, si tout le monde les montre, ils ne pourront pas tous nous décapiter. J’ai donc décidé, à ma bien modeste échelle, de partager ces caricatures sur ma page Facebook. L’avalanche de réactions, donc beaucoup allaient exactement dans le sens de ce que disait le président du CFCM, m’a décidé à écrire.

La rhétorique est bien rodée, on l’a entendue mille fois à l’époque des attentats de 2015 : la loi doit laisser le droit de caricaturer, mais personne ne doit utiliser ce droit, à cause du « contexte » : les musulmans sont discriminés, l’islamophobie est partout, les terroristes et les extrémistes utilisent les caricatures pour attiser la haine et la colère des musulmans de France, et donc il faudrait s’autocensurer par fraternité, pour préserver l’ordre public et éviter une guerre civile intercommunautaire.

Évidemment, il y a du vrai là-dedans ; l’argument de la fraternité me touche, je le reconnais, et le « contexte » ici décrit l’est avec assez de vérité. Cela étant, ce que les partisans de ce discours oublient de dire, c’est que le racisme et les discriminations, pour être très réels, n’en soit pas moins seulement un aspect du contexte global. Un autre élément à prendre en compte, en France et à peu près partout dans le monde, ce sont les atteintes permanentes et extrêmement violentes envers la liberté d’expression. Alexandre Astier fait dire à Arthur qu’on « peut douter de tout, sauf de la nécessité de se trouver du côté des opprimés ». Le problème ici est que les opprimés sont justement des deux côtés : certes, les musulmans de France sont indéniablement victimes de graves discriminations ; mais enfin, le même principe commande aussi de se mettre du côté des journalistes de Charlie Hebdo, de Samuel Paty et d’Asia Bibi.

Chacun doit faire son choix en conscience : qu’est-ce qui, dans la société actuelle, représente la plus grande menace, le plus grand danger, le plus grand mal ? À mon sens, et sans nier la gravité des discriminations, les atteintes à la liberté d’expression me semblent, sur le long terme, plus dangereuses encore. C’est pourquoi je partage, et continuerai à partager, les caricatures controversées. Si la haine intercommunautaire est le prix à payer pour la défense de ce principe, je le regrette, mais ma foi, je suis prêt à le payer.

Certains pourront être choqués par ce choix. Il me semble pourtant évident qu’une société dans laquelle la liberté d’expression serait moindre que celle dont nous jouissons serait infiniment pire que la nôtre. Admettons qu’on interdise les caricatures parce qu’elles blessent, heurtent, font souffrir les croyants (car les musulmans ne sont pas, loin de là, les seuls à réclamer le retour du délit de blasphème). On n’aurait alors que deux possibilités.

La première serait d’être juste et d’interdire tout ce qui peut choquer les croyances de chacun. Mais alors, tout va être interdit. Les hindous pourraient demander à ce que jamais une vache ou un éléphant ne soit représenté sur un dessin comique, les animistes pourraient être choqués par la représentation des arbres et des rochers, les néo-païens pourraient demander l’interdiction de tout dessin se moquant de Zeus, de Wotan ou d’Osiris. Et si on veut pousser la logique à bout, il faudrait faire place à la moindre croyance individuelle, pas seulement pour les caricatures, mais pour toute forme d’expression. Car si certains sont fondés à demander l’interdiction d’un dessin ou d’une œuvre d’art parce qu’il les choque, pourquoi ne serait-on pas fondé à demander l’interdiction des textes choquants ? Cette première solution finirait donc par tout interdire, et ceux qui la réclament aujourd’hui se retrouveraient pris à leur propre piège : beaucoup de gens sont très, très choqués par de nombreux passages de la Bible et du Cora ; les polythéistes et les associations de défense des droits des homosexuels seraient, dans cette première optique, tout à fait fondés à demander leur interdiction.

Seconde possibilité : de manière parfaitement injuste et largement arbitraire, on choisirait quelles croyances sont dignes de respect et de considération, et quelles croyances peuvent aller se faire foutre. Les croyances « respectables » seraient inévitablement les monothéismes occidentaux, c’est-à-dire les religions dites « du Livre » : le judaïsme, le christianisme, l’islam. C’est systématiquement l’option choisie par les partisans de l’autocensure ou du délit de blasphème, même s’ils ne l’assument évidemment jamais. Écoutez les discours des autorités religieuses, en particulier musulmanes : quand elles sont plus ou moins tolérantes, elles réclament en effet le respect des prophètes de ces trois religions, mais vous ne les entendrez jamais exiger le même « respect » pour Shiva, Ganesh ou Aphrodite. Et pourtant, il y a 14 à 20 millions de Juifs à travers le monde, pour 1,1 milliard d’hindous, soit 55 fois plus. Même parmi ceux qui défendent les caricatures, de nombreux croyants tombent dans cette injustice. Ainsi, dans une récente tribune au Monde, un « collectif d’intellectuels musulmans » écrivait : « De fait, tout citoyen est libre de faire appel à la justice s’il estime que ces limites sont franchies, non pas au nom du droit au blasphème, mais au nom du respect de la dignité humaine, et ce quelle que soit la religion concernée, catholique, protestante, juive ou musulmane ». Comme si les monothéismes étaient seuls au monde ! Ce qui n’a rien de surprenant, le Coran contenant effectivement des versets tolérants envers les chrétiens et les juifs (même si d’autres le sont nettement moins), mais appelant sans la moindre ambiguïté au massacre des polythéistes qui refuseraient la conversion.

Il me semble clair qu’aucune de ces deux propositions n’étant moralement acceptable, la seule solution rationnelle est que chacun accepte d’être blessé, heurté, choqué dans ses croyances par ce que peuvent dire les autres. Le célèbre principe selon lequel la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres est souvent dévoyé de nos jours, et sournoisement transformé en « la liberté des uns s’arrête là où commence le respect d’autrui ». Mais le « respect » est malheureusement bien trop flou pour servir de socle à un tel principe politique. Une liberté ainsi définie serait complètement vidée de sa substance.

Ayant mis en garde contre les ennemis de la liberté d’expression, il faut malheureusement faire de même contre tous ceux qui les instrumentalisent pour faire avancer un agenda politique qui n’est pas moins liberticide. Les ténors des Républicains et du FN, sans surprise, appellent à balancer l’état de droit par-dessus bord au nom de la situation de « guerre » que nous vivrions. Éric Ciotti réclame un « Guantanamo à la française ». Pour mémoire, le camp de Guantanamo enferme, en-dehors de tout cadre légal, des gens sans procès, parfois depuis 15 ans. Voilà ce que veut M. Ciotti pour la France : un enfermement sans passer devant un juge. Au Moyen-âge, la monarchie anglaise était plus avancée que cela. Christian Estrosi, quant à lui, se hausse sur ses ergots : « aucun droit pour les ennemis du droit ». On s’étonne de le voir ainsi faire une référence à Saint-Just, personnage d’extrême-gauche s’il en est, mais qui a surtout mis sur pied ce que j’appelle un régime à volonté totalitaire[1].

Ces politiciens sont la honte de notre pays, et ils ne sont que trop écoutés. Sur les 60 derniers mois, nous en avons passé 31 en état d’urgence ; pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962, il n’y en a eu que 27. Au prétexte de défendre une liberté d’expression dont ils n’ont en réalité que faire, ils cherchent uniquement à faire avancer leur programme sécuritaire et liberticide. Jouant sur la peur des Français, ils leur font oublier la triste réalité : face à la menace terroriste, et face à toute menace d’ailleurs, le risque zéro n’existe pas. Oui, il y a des attentats. Que faire ? Rien, ou rien dans l’immédiat. Notre justice et notre police sont armées pour se battre, et font ce qu’elles peuvent ; il faut accepter que parfois elles échouent. Je sais que c’est dur à avaler, mais c’est, là encore, la seule position raisonnable : le remède proposé serait pire que le mal. S’il y a un travail à faire, c’est un travail de très long terme : éduquer d’une part, réduire les inégalités de l’autre. Ainsi, nous nous attaquerons aux racines du terrorisme. Des lois sécuritaires en plus ne nous protègeront pas contre les attentats, mais nous feront faire un pas de plus vers une autre forme de totalitarisme.












[1] Pour ceux que ça intéresse, les historiens estiment qu’il n’y a pas de totalitarisme avant le XXe siècle. En effet, le contrôle et la surveillance totale par l’État de tous les individus, dans leur vie privée aussi bien que publique, mais aussi des institutions, des entreprises et des autres groupes humains, constitue le cœur de la notion de totalitarisme. Cette surveillance et ce contrôle nécessitent des moyens techniques qui n’étaient pas disponibles avant la Révolution industrielle. Certains régimes, toutefois, manifestaient une volonté de contrôle et de surveillance qui les apparente aux totalitarismes contemporains.