mercredi 27 février 2019

Tous frères ; tous chrétiens ?


Le 4 février 2019, le pape François a signé, avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite, une déclaration commune intitulée « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de ce texte, malgré ses lacunes et les erreurs qu’à mon avis il comporte, puisque dans l’ensemble, il va clairement dans le sens de ce Tol Ardor et moi-même disons depuis longtemps.

Le document a toutefois engendré de très nombreuses critiques, en particulier dans les rangs des traditionalistes et des conservateurs catholiques. Une phrase en particulier a soulevé leur indignation : celle selon laquelle la diversité des religions serait voulue par Dieu. Nous avons déjà eu l’occasion de démonter un de leurs principaux arguments, celui selon lequel Dieu, étant Vérité, ne pourrait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge.

Mais les traditionalistes s’appuient également sur plusieurs passages des Évangiles, que je vous propose à présent de commenter. Les deux principaux sont extraits de l’Évangile de Jean. Le premier est en Jean 10, 7-9 :

« Jésus reprit : “En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.” »

Le second, encore plus connu, est en Jean 14, 6 :

« Jésus lui dit : “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.” »

L’idée, à chaque fois, est la même : le Christ est le passage obligé pour aller vers Dieu et vers le salut. Le premier passage, il faut le noter, n’exclut pas la possibilité d’un salut hors du Christ. On peut se demander à qui le Christ fait référence quand Il parle de « ceux qui sont venus avant [Lui] » : certainement pas aux autres religions, à leurs prophètes ou à leurs textes sacrés, en tout cas, puisque ceux-là, les hommes les ont écoutés, et largement. Le second passage, en tout cas, exclut sans ambiguïté la possibilité du salut pour qui ne passe pas par le Christ.

De cela, les traditionalistes tirent les conclusions les plus délirantes. Et bien tristement, les paroles les plus choquantes ne viennent pas de la FSSPX, mais d’un évêque en pleine communion avec Rome, le père Athanasius Schneider. Pour lui, « les hommes deviennent fils de Dieu non par nature, mais par adoption. […] Celui qui est leur créateur devient aussi alors, par la grâce, leur Père ». Comment se fait cette adoption ? Pour le père Schneider, qui suit Athanase d’Alexandrie, « les hommes ne peuvent devenir fils de Dieu que par la foi et le baptême […]. Par conséquent, par nature, Dieu n’est pas au sens propre le Père de tous les êtres humains. C’est seulement si une personne accepte consciemment le Christ et est baptisée qu’elle pourra crier en vérité : Abba, Père ». Le même cite également Cyprien de Carthage : « Il ne peut pas avoir Dieu pour père, celui qui n’a pas l’Église pour mère ».

Est-il besoin d’argumenter contre une telle aberration, et même une telle ignominie ? N’est-on pas instinctivement révolté rien qu’à lire la phrase ? Que, dans les premiers siècles du christianisme, dans un contexte bien particulier où cette religion encore jeune était menacée dans son existence même, de grands penseurs aient pu écrire ces énormités, on le comprend. Mais comment des gens un tant soit peu éduqués peuvent-ils faire de même de nos jours, malgré les progrès spirituels et moraux censés avoir été faits entretemps ?

Un Dieu d’Amour ne peut qu’être le Père de ce qu’Il crée. J’ajouterais : le Père et la Mère, tant il est vrai que Dieu est également masculin et féminin[1]. Créer dans l’amour, par amour et pour l’amour, c’est très exactement la définition même de la paternité et de la maternité. Dieu est donc à l’évidence Père et Mère non seulement de tous les hommes, mais encore de tous les êtres vivants ; prétendre le contraire, c’est dire soit qu’Il n’est pas leur créateur, soit qu’Il n’est pas un Dieu d’Amour ; toute autre proposition serait illogique et incohérente[2].

Pour dire cela, faut-il renier l’Évangile de Jean ? À l’évidence non. Oui, Jésus est la Porte. Oui, Il est le Chemin. Mais comment peut-on avoir l’arrogance de s’imaginer que seuls ceux qui croient consciemment en Lui passent par ce Chemin ? Comment peut-on se dire chrétien et prétendre savoir où est le Christ et où Il n’est pas ? Ce que nous dit le Christ, ce n’est de toute évidence pas que les non-baptisés ne peuvent pas entrer dans le Royaume ; c’est que bien des gens passent par la Porte sans le savoir et sans la reconnaître.

« Bien des gens », ai-je dit ? Plus encore : chaque homme, chaque être vivant. Que ce soit avant sa mort ou après, chacun passe par le Christ et vient au Père, parce que la bonne nouvelle annoncée par le Christ, c’est justement l’amour absolu, infini et inconditionnel de Dieu, et donc le salut universel. Cette idée n’est pas de moi, c’est la théorie des « chrétiens anonymes ». Athanasius Schneider l’exprime bien, même si c’est pour la condamner : selon elle, « la mission de l’Église dans le monde consisterait […] à faire naître la conscience que tous les hommes doivent avoir de leur salut en Jésus-Christ, et par voie de conséquence, de leur adoption filiale en Jésus-Christ ». On est évidemment aux antipodes de la vision de Schneider, conception d’exclusion, fermée et finalement très humaine.

Une chose, et une seule, m’empêche finalement de dire que nous sommes tous chrétiens, même si nous n’en avons pas tous conscience, et c’est le respect que je voue aux convictions de chacun. Appelant « chrétiens » des gens qui ne se revendiquent pas comme tels, j’aurais l’impression de leur faire violence. Mais si nous ne sommes pas tous chrétiens, nous sommes tous frères. Ne pas le voir est, je le crains, tout à fait incompatible avec le christianisme.


[1] Puisque « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27).
[2] Exactement de la même manière que l’idée de l’enfer ou de la damnation éternelle est contradictoire avec le caractère absolu et infini de l’Amour divin.

vendredi 15 février 2019

L’Église catholique se convertit à la tolérance (la vraie)


Il y a des jours où le pape François me déçoit (et même beaucoup). Il y en a d’autres où il me réconcilie avec mon catholicisme – en général, ce sont les jours où il met le monde des conservateurs et, plus encore, celui des traditionalistes, en ébullition. Il y avait eu, l’été dernier, la condamnation absolue de la peine de mort – je prévois toujours d’écrire quelque chose là-dessus. Et là, nouveau coup de tonnerre, sur la tolérance religieuse cette fois-ci.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas de près l’agenda papal. Le 4 février dernier, François a signé, à Abu Dabi, une déclaration commune avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ce texte, intitulé « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », est pour l’Église catholique comme pour l’islam – je pèse mes mots – d’une portée historique.

Dès le premier paragraphe de l’avant-propos, il appelle le croyant à « sauvegarder la création » et à soutenir ceux qui « sont le plus dans le besoin et les plus pauvres » : d’entrée de jeu, les deux grands enjeux de notre temps sont rappelés. Rien que cela fait du bien : c’est un soulagement de voir l’Église se préoccuper un peu moins de ce qui se passe dans nos slips et nos chambres à coucher, et un peu plus de ce qui compte vraiment. Et rien que ça a fait réagir : le très traditionaliste évêque Athanasius Schneider s’est écrié, avec son sens de l’à-propos habituel, que le « changement climatique » contre lequel la lutte était la plus urgente était le « changement climatique spirituel » – on reste pantois, à défaut d’être surpris. Pas grave : les chiens aboient, la caravane passe.

Cela pourtant n’est déjà plus complètement une nouveauté : c’est le prolongement de ce que le pape avait déjà dit auparavant, en particulier dans son encyclique Laudato si’. Le véritable bouleversement arrive après : « Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ça peut vous sembler aller de soi, mais quand on met ça en relation avec l’histoire de l’Église et de sa doctrine, on comprend qu’il s’agit là d’un véritable séisme intellectuel, philosophique et théologique. Non seulement la diversité des religions est, pour la première fois, considérée non pas comme un effet du péché, mais comme étant voulue par Dieu ; mais en plus, cette diversité est placée sur le même plan que l’altérité sexuelle. Pas étonnant que ça secoue.

L’Église catholique romaine deviendrait-elle ardorienne ? Avec cette phrase, le pape François ne fait que dire ce que nous disons depuis très longtemps, et que, jusqu’à présent, l’Église niait : la véritable tolérance consiste non pas à accepter la différence comme un mal nécessaire, mais à l’aimer comme une richesse. Pour cela comme pour beaucoup d’autres choses, on m’a largement traité d’hérétique ; finalement, il semblerait que j’aie surtout été en avance sur mon temps.

Le pape agit comme à son habitude : sans trop en avoir l’air. Il avait autorisé la communion pour les divorcés remariés de manière on ne peut plus explicite, mais dans une note de bas de page de son exhortation apostolique Amoris laetitia. Il procède ici de la même façon : plutôt qu’une encyclique tonitruante entièrement consacrée à la question et qui affirmerait frontalement la révolution doctrinale, le pape glisse l’idée au milieu de beaucoup d’autres, et dans un document tout ce qu’il y a de plus officiel, mais qui sort des cadres traditionnels. Pour ma part, j’ai une préférence instinctive pour la méthode forte ; mais je reconnais que la douceur et la subtilité jésuitiques de François ont leurs avantages. Avant tout, elles permettent de réduire le risque de schisme.

Néanmoins, elles ont aussi leurs inconvénients. Outre que les tradis vont évidemment faire tout ce qu’ils pourront pour affirmer que ce texte ne fait pas partie du Magistère, la forme empêche évidemment tout développement théologique ou argumentatif un peu approfondi. Or, un tel coup de tonnerre mériterait quand même de répondre par avance aux objections qu’on ne manquera pas de lui opposer. Mais comme je suis très bon, je vais le faire pour le pape – il n’aura qu’à s’inspirer, au besoin.

Le principal argument qu’on oppose à cette déclaration est que, comme les différentes religions disent des choses différentes et souvent incompatibles sur Dieu, sur la manière de L’honorer ou sur les règles de morale qu’Il nous demande de suivre, elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps. Donc, certaines seraient vraies quand d’autres seraient fausses. Or Dieu, étant Vérité, ne saurait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge. Donc, Il ne pourrait vouloir qu’une seule religion (la vraie, évidemment, suivez un peu).

Sur l’argument de base, rien à redire : les différentes croyances (j’y inclus l’athéisme) affirmant des choses contradictoires, elles ne peuvent pas toutes dire vrai sur tout. Je ne suis donc absolument pas relativiste : je ne prétends pas que les religions se valent, ou qu’elles disent toutes également la vérité, ou encore qu’il n’y aurait pas qu’une vérité mais que tout ne serait qu’une question de point de vue. D’ailleurs, si je me revendique chrétien et catholique, c’est bien que j’estime que cette croyance doit, d’une manière ou d’une autre, être plus vraie que les autres – et cela est vrai de toute personne qui revendique une croyance, quelle qu’elle soit.

Il faut cependant rappeler trois choses. La première est le droit à l’erreur : tout le monde – c’est la base de la liberté de conscience et de la liberté d’expression – a le droit absolu de croire et de dire des choses fausses. Ceux qui pensent que la Terre est plate ont le droit de le croire et le droit de le dire, même si on peut leur démontrer le contraire.

Ce droit à l’erreur – et c’est le deuxième point à souligner – est encore plus flagrant en matière de croyance métaphysique, puisqu’en la matière, il est impossible de rien prouver. Les croyances métaphysiques ne sont toujours justement que cela : des croyances, et jamais des savoirs, des connaissances. Je peux croire que Jésus était le Fils de Dieu, ou croire qu’il n’était qu’un prophète, ou croire que Zeus est le dieu de la foudre, ou croire que Dieu n’existe pas, mais je ne peux pas prétendre le savoir. Celui qui pense savoir cela se trompe. Contrairement à ce que continue de prétendre l’Église catholique, la seule raison ne suffit pas à connaître Dieu avec certitude.

Pour ces deux premiers points, on pourrait me rétorquer, cependant, que si Dieu veut que nous soyons libres de professer l’erreur, Il ne veut pas l’erreur elle-même pour autant.

Il y a, cependant, le troisième point, et le plus important : c’est qu’il est bien sûr extraordinairement simpliste de croire qu’il y aurait une religion vraie quand les autres seraient fausses. Même si, évidemment, je pense que ma religion, et plus exactement ma manière de penser et de vivre ma religion, est plus vraie que les autres, j’ai quand même assez d’humilité et de lucidité pour réaliser que, bien sûr, il y a des points sur lesquels je me trompe forcément, et où ce sont d’autres qui ont raison.

Par ailleurs, bien souvent, les différents discours tenus par différentes religions ne s’opposent pas, mais se complètent en insistant plus ou moins sur différents aspects d’une même réalité ; aspects qui ne sont contradictoires qu’en apparence, mais sont en fait également vrais. En tant que catholique, je voue un culte aux saints ; mais je vois dans le refus de ce culte par les protestants un rappel de la primauté de Dieu. Pour moi, le refus du culte des saints par les protestants n’est donc pas en contradiction avec la pratique catholique : il est une autre pratique, qui me convient moins à moi, mais donc l’existence permet probablement aux catholiques d’éviter des dérives propres à leur manière de croire et de faire. Une des plus flagrantes est la tentation permanente de mettre certaines créatures au même niveau que Dieu : la mariolâtrie en cours dans l’Église en est le meilleur exemple. Même si je ne suis ni protestant, ni juif, ni musulman, la présence dans le monde de ces croyants qui n’honorent que Dieu m’évite, je crois, de tomber dans l’excès inverse. De même que, je l’espère, les catholiques peuvent éviter aux protestants, aux juifs et aux musulmans de tomber dans leur propre dérive, qui serait de ne plus voir l’univers que comme un face à face exclusif entre Dieu et l’homme.

Dès lors, il apparaît que les différentes croyances, athéisme inclus, ne sont pas avant tout des discours opposés et contradictoires, mais plutôt l’équivalent des instruments qui, dans un orchestre symphonique, ont des sonorités différentes et jouent des partitions différentes, mais qui sont toutes orientées au service de la même musique. On pourrait également les comparer à des cartes différentes indiquant différents chemins pour se rendre au même point. Chaque chemin peut donc être voulu par Dieu, puisque chacun contient ses richesses et ses particularités propres. L’art est une magnifique illustration de cette vérité : comment croire que Dieu n’a pas voulu la mosquée bleue, le Daigo-ji, la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie ou le temple d’Amon à Louxor ?


Évidemment, ça ne veut pas dire que Dieu a tout voulu dans toutes les religions. Évidemment qu’Il ne voulait pas les sacrifices d’enfants des Carthaginois : mais je crois qu’Il veut, en revanche, qu’on n’aille pas à Lui que par un seul chemin. On va m’objecter les paroles de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.[1] » Certes ! Mais l’arrogance – et l’erreur – des chrétiens est de croire que le Christ n’est présent que là où il est consciemment et explicitement reconnu et honoré.

L’essentiel n’est donc pas le chemin qu’on emprunte pour aller au Bien – ou à Dieu, car c’est exactement la même chose –, mais bien d’aller dans cette direction. Or, de ce point de vue, le document signé par le pape et l’imam témoigne d’une remarquable évolution aussi bien de l’Église que de l’islam. L’Église évolue vers plus de tolérance, et vers une tolérance plus réelle ; mais l’islam change également. Le texte signé par el-Tayeb est en effet en contradiction flagrante avec des nombreux passages du Coran, y compris avec des versets considérés comme « abrogatifs » (nâsikh), c’est-à-dire censés primer sur les versets « abrogés » qui les contredisent.

La conclusion s’impose : l’islam est en train d’évoluer vers un nouveau regard sur le Coran. En particulier, la théorie des versets abrogés et des versets abrogatifs s’écroule sous nos yeux. C’est bien sûr un mouvement lent, qui est très loin d’être achevé, alors qu’il remonte au moins aux années 1950. Mais qui pourrait s’en étonner ? L’Église catholique aussi a mis des décennies pour accepter des vérités aussi fondamentales que la liberté religieuse, le dialogue inter-religieux, etc. Le schisme lefebvriste, qui dure encore de nos jours, témoigne que ces évolutions, pourtant officiellement actées par le Concile de Vatican II en 1965, sont loin d’être encore parfaitement admises, presque 60 ans plus tard.

C’est en cela qu’on peut dire que ce document est un pas important vers le fait que le catholicisme et l’islam sunnite regardent un peu plus dans la même direction : les autorités qui les représentent officiellement se rapprochent l’une de l’autre et, ce faisant, s’éloignent chacune des intégristes auxquels elles sont respectivement confrontées. Alors évidemment, ce texte n’est pas parfait, et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il contient. Mais il est révélateur d’une évolution de long terme extrêmement positive. Il faut la soutenir.


[1] Évangile selon Jean, 14, 6.

mercredi 6 février 2019

Il faut parler aux gens avant de les manger


Moi qui écoute régulièrement l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture, Répliques, j’ai eu l’occasion d’y entendre François-Xavier Bellamy. Je sais, je sais, je commence fort, pas vrai ? Vous allez vous dire que je fais de la provoc, que j’abuse, que déjà qu’écouter Finkielkraut, c’est pas bien joli-joli, mais qu’alors un jour où il invite Bellamy, là ça dépasse toutes les bornes, et que la coupe est pleine. Le type est de la Manif pour tous, contre le mariage pour les couples homos, contre l’avortement, évidemment contre la PMA : si je l’écoute, je suis suspect ; si je m’en vante, je suis un monstre.

Je sais. Et depuis l’émission, qui date du 24 novembre dernier, il est en plus devenu la tête de liste des Républicains pour les européennes. Sylvain Tesson, l’autre invité du même jour, le lui avait pourtant déconseillé – il aurait mieux fait de l’écouter, j’en suis conscient. De même que, je vous rassure, je n’ai changé d’avis ni le sur le mariage homo, ni sur l’avortement, deux sujets à propos desquels mon blog, entre autres, témoigne de mon engagement.

Alors pourquoi venir la ramener aujourd’hui ? Parce que, comme je le supposais d’ailleurs en commençant l’émission, j’ai trouvé que ce type avait plein de choses très intéressantes à dire ; et que j’ai compris, simultanément, qu’il pouvait bien dire tout ce qu’il voulait, il serait toujours inaudible, à cause justement de ses positions sur d’autres questions de société.

Ce qui me ramène à un autre de mes grands combats, la liberté d’expression, et à un autre sujet que j’aborde moins souvent, l’importance de l’écoute. C’est d’ailleurs le slogan affiché par l’émission Répliques : « on a besoin d’être éclairé par d’autres et d’écouter silencieusement des conversations qui prennent leur temps ». Or, nous vivons au contraire dans un monde qui cherche de moins en moins à écouter, mais de plus en plus à faire taire.

« Faire taire », c’est même en train de devenir la stratégie principale et pour ainsi dire unique d’un nombre sans cesse croissant de militants de tous bords – et, ce qui me chagrine infiniment, souvent de militants dont je partage par ailleurs les combats. Il y a quelques mois, Philippe Soual, un professeur de philosophie membre de la Manif pour tous, s’est vu retirer son cours d’agrégation sur Hegel à la faculté de Toulouse suite à une campagne menée contre lui sur le campus. Je n’aime pas plus la Manif pour tous qu’il y a quelques lignes, notez bien ! Mais Soual est agrégé et docteur en philosophie, il est spécialiste de Hegel : lui confier ce cours ne semblait pas insensé. En revanche, que la direction d’une faculté de lettres cède aux pressions de groupes de militants, voilà quelque chose d’inquiétant.

Après son film Les Proies, Sophia Coppola a été accusée de racisme pour avoir gommé du roman qu’elle adaptait deux personnages de femmes noires et les avoir remplacées par des blanches. Pire encore, le film Detroit, qui traite de la lutte des Noirs pour l’égalité et la justice aux États-Unis, a subi des attaques similaires au motif que sa réalisatrice, Kathryn Bigelow, blanche et d’origine anglo-norvégienne, n’aurait aucune légitimité à traiter ce sujet qui concerne l’histoire afro-américaine… donc exclusivement les noirs. Dana Schutz, peintre américaine et blanche, avait essuyé une cataracte d’injures et de menaces pour son œuvre « Open Casket », œuvre inspirée d’une photo du cadavre au visage défiguré d’Emmett Till, gamin de 14 ans torturé et tué en 1955 par les suprématistes blancs du Mississippi. Hannah Black avait alors appelé à la destruction du tableau dans une lettre ouverte signée par une vingtaine d’autres artistes. La même Hannah Black qui déclarait : « Le sujet du tableau n’appartient pas à Schutz. La liberté d’expression blanche et la liberté de création blanche ont été fondées sur la contrainte des autres et ne sont pas des droits naturels. » Le PIR ne fait pas mieux.

Dana Schutz, « Open Casket »

Dans un article publié sur sa page Facebook et sur le site de l’UJFP, Julien Salingue, docteur en sciences politiques, enseignant à Paris X, s’en prenait à ceux qui affirment que rien ne justifie la violence et leur lançait : « Tu n’as aucune légitimité […] pour expliquer aux gens qui veulent se faire entendre et qui ne sont jamais entendus, jamais pris au sérieux, jamais écoutés, ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire pour se faire entendre. […] On se passera de tes commentaires, de tes leçons de morale et de tes injonctions. »

On en revient toujours au même point : tu n’es pas d’accord avec moi, et en plus tu n’es pas directement concerné par la question, alors tais-toi.

Qu’il faille donner aussi, et même d’abord, la parole à ceux qui sont directement concernés par un problème comme le racisme, le sexisme ou l’homophobie, c’est une évidence. Mais croire qu’ils seraient les seuls à être légitimes pour en parler est bien entendu complètement absurde ; sinon, aucun être humain ne serait fondé à s’exprimer sur des questions comme la maltraitance animale. Et pourtant, cette absurdité est bien tenace.

À ma modeste échelle, j’en ai fait récemment l’expérience en me faisant rappeler sur Facebook par une amie d’amis que, n’étant ni noir ni femme, je n’avais aucune légitimité à parler de racisme ou de sexisme, à dire par exemple ce qui, à mon avis, était du racisme ou n’en était pas. J’ai essayé de discuter, d’argumenter, mais plus j’apportais d’arguments, plus on me répondait par la même injonction : « Tais-toi ! » Si bien que finalement, la propriétaire des lieux m’a intimé l’ordre de ne plus parler, faute de quoi je serais banni de la page. Faire taire comme seule stratégie face à un désaccord politique : nous y sommes.

Soulignons pour finir que les gouvernements ne sont évidemment pas en reste : la loi sur les « fake news » voulue par le gouvernement de Macron et actuellement discutée va exactement dans le même sens. De même que le gouvernement de Hollande qui, à propos de l’IVG, voulait pénaliser le mensonge. Dans tous les cas, la liberté d’expression, de plus en plus, n’est conçue comme valable que lorsque ce qu’on dit est « vrai ». Dans la discussion mentionnée plus haut, on m’a ainsi balancé, comme si c’était quelque chose d’absolument scandaleux et indéfendable : « En gros tu revendiques ta liberté à dire n’importe quoi ? »

Il faudrait apporter des nuances, bien sûr ; je ne suis pas pour une liberté d’expression absolue et sans aucune limite. L’appel à la haine ou à la violence, la diffamation, la violation de la vie privée me semblent devoir être interdits. Mais sinon, oui, c’est ça : je revendique la liberté pour chacun de dire n’importe quoi. Parce qu’il faut bien penser à une chose : si on n’autorise plus l’expression que de ce qui est « vrai », qui va déterminer ce qui est vrai, et donc autorisé, et ce qui est faux, et donc interdit ? Le gouvernement ? La majorité ? Ce serait la porte ouverte à l’oppression de toutes les minorités. Et d’ailleurs, ça ne satisferait pas grand-monde : au fond, ceux qui veulent faire interdire ce qu’ils considèrent comme « faux » voudraient toujours être eux-mêmes les juges de ce qui l’est. Ce n’est pas comme ça qu’on fera société.

Il faut donc le redire, contre toutes les tentatives d’intimidation, contre toutes les accusations de racisme, de sexisme, d’islamophobie : nous sommes, tous, toujours légitimes à dire ce que nous voulons. La liberté d’expression doit, à mon sens, avoir des limites, mais seulement celles strictement et impérativement nécessaires au vivre-ensemble. Heurter quelqu’un, le choquer, le secouer dans sa zone de confort, ce n’est pas contraire au vivre-ensemble.

Le titre de cet article est la dernière phrase d’un petit conte de Gilles Vigneault, « L’aigle et le castor ». Ceux qui prendront sept minutes pour l’écouter comprendront, peut-être, qu’il est toujours utile et bon d’écouter ceux qui ne sont pas comme nous.

mercredi 16 janvier 2019

Reconnaissance faciale : un combat malheureusement perdu d’avance


D’après Le Monde, 85 associations de défense des droits humains et des libertés publiques ont « sommé » Amazon, Microsoft et Google de ne pas vendre aux États leurs technologies de reconnaissance faciale. On peut déjà s’amuser de la forme. Prétendre que des ONG, aussi importantes soient-elles que « la puissante ACLU (Union Américaine pour les Libertés Civiles) », je cite l’article, puissent « sommer » de quoi que ce soit des entreprises aussi colossales, aussi puissantes (pour le coup) que Google, Microsoft ou Amazon, voilà qui prête pour le moins à sourire.

Mais cette initiative pose surtout des questions de fond. Évidemment, les arguments soulevés par les ONG sont excellents :

« Avec ce pouvoir, il est désormais possible de repérer et de cibler des migrants, des minorités religieuses et des personnes de couleur. […] Dans un monde de surveillance fondé sur la reconnaissance faciale, les gens craindront d’être repérés et ciblés par le gouvernement s’ils participent à une manifestation, se rassemblent hors des lieux de culte, ou simplement vivent leur vie. »

En effet ! Et on peut même aller plus loin : la reconnaissance faciale appliquée à grande échelle par les États serait, à l’évidence, un pas certain vers le totalitarisme ; il faut avoir une solide dose de bêtise ou de mauvaise foi pour ne pas s’en rendre compte. Et naturellement, l’initiative de ces ONG vaut mieux que rien : on ne peut que la soutenir.

Il faut cependant la soutenir lucidement ; et là, une autre évidence s’impose : pour louable qu’elle soit, cette tentative est vouée à l’échec. De deux choses l’une : soit lesdites entreprises, soulevées par un soudain élan de conscience morale et politique, vont effectivement arrêter de vendre leurs technologies dangereuses aux États, se privant ainsi volontairement et de revenus et de leur bienveillance ; soit elles proposeront gentiment aux ONG d’aller se faire foutre et continueront à vendre aux États les outils des totalitarismes de demain.

Même dans l’hypothèse improbable où la première option se réaliserait, que se passerait-il ? Les États ne vont évidemment pas se dire « Ah bon, ben tant pis alors », et en rester là. Ils développeront leurs propres techniques de reconnaissance faciale, et au final le résultat sera exactement le même. Dans le meilleur des cas, tout ce que pourraient faire les patrons des grandes entreprises, avec la meilleure volonté du monde, ce serait de ralentir l’accès des États à la reconnaissance faciale (ou à d’autres technologies tout aussi dangereuses) ; mais ils ne pourraient certainement pas l’empêcher.

Cela illustre parfaitement la pertinence du discours de Tol Ardor sur la technique : face à une technologie nouvelle et dangereuse, il est parfaitement vain d’en appeler à l’éthique, à la morale, au respect des droits fondamentaux ou à la bonne volonté des individus au pouvoir. Une technique disponible sera utilisée parce qu’elle est disponible, de manière parfaitement inévitable, sans autre forme de justification, et quelles qu’en soient les conséquences. Elle le sera plus ou moins vite, à plus ou moins grande échelle, par plus ou moins d’acteurs différents, mais elle le sera.

Prétendre que la technique est neutre en soi et que tout dépend de l’usage qu’on en fait est donc une stupidité : de fait, les hommes étant ce qu’ils sont, si une technique peut être utilisée pour accroître la domination de certains sur d’autres, la domination des riches sur des pauvres, des gouvernants sur les citoyens, des entreprises sur les clients, des humains sur le reste de la nature, elle le sera. Si, par « mauvais usage » d’une technique, on accepte d’entendre « usage entraînant davantage de malheur que de bonheur pour l’humanité et pour la vie », il faut se rendre à cette évidence : dès lors qu’une technique est mauvaise mais présente pour l’humanité ou même pour une petite fraction de l’humanité des avantages immédiats, il est impossible d’empêcher le mauvais usage de cette technique.

Quelles issues nous sont encore ouvertes ? Eh bien pas des masses. Puisque on ne peut pas empêcher qu’une technologie, même extrêmement dangereuse, soit mal utilisée, la première tentation (qui nécessite déjà pas mal de courage) serait de proposer de s’en passer : réduire volontairement notre niveau de développement technique pourrait nous permettre qu’il ne dépasse plus notre niveau de développement spirituel et moral, et donc d’éviter les conséquences les plus dévastatrices de l’usage de ces techniques (destruction massive de la nature, exploitation économique d’une large part de l’humanité, disparition progressive des libertés publiques…).

Mais cela non plus n’est pas possible : l’adage « On n’arrête pas le progrès » est parfaitement juste. De la même manière qu’on ne peut pas empêcher le mauvais usage d’une technique existante, on ne peut pas davantage empêcher le développement d’une technique non encore existante : même si un pays, une entreprise, une institution publique ou privée s’interdit de faire des recherches dans certaines directions, de développer certaines techniques, il y en aura toujours d’autres pour le faire à leur place.

Le totalitarisme semble donc inévitable. Une seule chose pourrait nous en préserver, en fait : c’est que l’effondrement civilisationnel dont nous voyons déjà les premiers signes se fasse assez rapidement pour que les élites ne puissent pas s’y organiser en captant les dernières ressources disponibles sous la forme d’un totalitarisme. Auquel cas, le monde sombrerait dans le chaos, ce qui serait à l’évidence infiniment préférable : dans le chaos, nous pourrions conserver des possibilités d’une vie authentiquement humaine et digne d’être vécue ; du sein même du chaos, nous pourrions reconstruire autre chose. Les totalitarismes de l’avenir ne nous offriront pas de telles chances.

Le totalitarisme ou le chaos : l’avenir apparaît donc d’autant moins réjouissant que ce n’est pas vraiment de nos actions que dépend la résolution de cette alternative, mais du rythme d’évolution de la Crise et des formes qu’elle prendra. Nous pouvons (et même nous devons !) essayer de favoriser ce qui nous pousse vers le chaos plutôt que vers le totalitarisme ; mais, quand on parle concrètement, il est souvent bien difficile de savoir comment agir. Ainsi, on pourrait penser que l’agitation révolutionnaire, les manifestations violentes, etc. iraient dans ce sens ; en réalité, elles suscitent bien souvent de la part du pouvoir des réactions sécuritaires qui, au contraire, nous poussent vers le totalitarisme. Les mesures annoncées par Édouard Philippe à la suite des violences en marge du mouvement des gilets jaunes en sont la parfaite illustration.

À ce stade, on pourrait me reprocher de défendre une position ne pouvant conduire qu’au désespoir et à l’inaction : s’il n’y a plus rien à faire, à quoi bon se bouger ? En fait, c’est tout le contraire. Comme face à une maladie incurable, il n’y a pas de remède, mais il y a des choses à faire. S’il nous sera difficile de provoquer le chaos, nous pouvons au moins l’espérer, et donc, surtout, nous préparer à son arrivée en construisant des communautés résilientes et décroissantes qui porteront en germe la renaissance de notre civilisation. C’est ce que Tol Ardor essaye de faire à travers son installation concrète de la Haute Haie. Il ne s’agit pas de prêcher pour notre paroisse : on peut agir avec nous ou avec d’autres, selon nos principes ou selon des principes différents ; l’essentiel est d’agir.

samedi 12 janvier 2019

Condamne le gavage, aime le foie gras


En 2004, la Californie a voté une loi interdisant la vente des produits « issus du gavage d’une volaille en vue d’agrandir son foie ». Le mets particulièrement visé, vous l’aurez compris, c’est le foie gras. Ses producteurs, évidemment, ne sont pas laissé faire : ils se sont lancés dans une longue bataille judiciaire. Mais ils viennent de la perdre : le 7 janvier dernier, la Cour suprême des États-Unis vient de valider la loi, qui est donc entrée en vigueur. À partir de maintenant, vendre du foie gras en Californie devrait exposer à une amende de mille dollars.

En réalité, les choses sont un tout petit peu plus complexes. Les défenseurs du foie gras arguaient qu’un État ne pouvait pas interdire un produit autorisé à l’échelle fédérale. Le sujet étant sensible – les intérêts économiques des producteurs étatsuniens et canadiens étaient en jeu, mais aussi les relations avec la France, qui avait fait de l’affaire un petit cheval de bataille –, la Cour suprême avait demandé son avis au gouvernement. La réponse de l’exécutif avait été claire : la loi californienne pouvait rester en vigueur, car ce n’était pas un produit – le foie gras – qu’elle interdisait, mais une méthode de production – le gavage.

Sans connaître bien le sujet, on pourrait dire que c’est hypocrite : pour obtenir du foie gras, il faut gaver les volailles ; interdire le gavage reviendrait donc à interdire le foie gras. Sauf que ce n’est pas vrai : on peut tout à fait obtenir du foie gras sans gavage.

En effet, les canards et les oies, qui sont des migrateurs, se gavent naturellement avant d’entreprendre leur migration annuelle, afin de pouvoir voler longtemps sans se nourrir. Il est donc possible de les élever en plein air, de les laisser se préparer naturellement à la migration, et de les abattre juste avant qu’elles ne s’envolent. Vous avez alors un foie gras sans aucun gavage. Le procédé peut d’ailleurs être aidé, par exemple en donnant aux animaux des ferments lactiques naturellement présents dans leurs intestins.

Vous aurez compris, je pense, que cette découverte qui n’en est pas vraiment une ne va pas tout changer du jour au lendemain. Le procédé sans gavage est beaucoup plus long que la méthode conventionnelle ; par ailleurs, les foies obtenus sont aussi plus petits. Conséquence évidente : le produit est beaucoup plus cher (environ 6 fois plus, alors que le foie gras industriel est déjà un produit de luxe).

Mais cette question illustre parfaitement les débats actuels sur notre agriculture, eux-mêmes emblématiques de la réflexion écologiste sur notre mode de vie. Le constat, pour quiconque a les yeux ouverts et un iota d’honnêteté, est sans appel : notre mode de vie n’est pas soutenable. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une étude scientifique vienne nous rappeler à quel point notre niveau de vie est prédateur, destructeur ; il ruine la possibilité même pour nos enfants de vivre une vie décente et pleinement humaine. De la même manière, d’un point de vue moral, infliger aux animaux de grandes souffrances pour notre simple plaisir gustatif n’est pas défendable.

Face à ce constat, il n’y a que trois attitudes possibles. La première, très majoritaire, consiste à ne rien faire, à mettre la tête dans le sable et la poussière sous le tapis, à se dire qu’après-moi-le-déluge et que ça-tiendra-bien-tant-que-je-vivrai. C’est une attitude irresponsable et moralement indéfendable. C’est, à mon sens, celle de tous ceux qui ne se réclament pas de l’écologie radicale – je pèse mes mots.

La seconde consiste à vouloir tout arrêter. C’est une position montante dans au sein de l’écologie radicale. Les animaux souffrent dans l’élevage industriel ? Supprimons toute forme d’élevage. C’est la position des vegans, par exemple, qui veulent interdire non seulement toute forme de consommation animale, mais également l’usage de tout produit dérivé des animaux ou fabriqué par eux – fromage, beurre, cuir, miel, cire d’abeille, etc.

Pour ma part, je crois qu’il est possible de construire une écologie authentiquement radicale, biocentriste et antispéciste, mais qui repose sur d’autres fondements ; et le foie gras sans gavage en est une illustration. Il montre qu’il est possible d’assumer sa nature d’animal omnivore et de préserver une part de notre culture tout en respectant les animaux aussi bien que la nature, à condition de changer de modèle. Car de la même manière que ce n’est pas le foie gras comme produit qui pose problème, mais le gavage comme méthode de production, ce ne sont pas l’élevage ou la consommation de viande qui posent problème, mais l’industrie comme méthode d’élevage, de transport et d’abattage.

Une agriculture écologique coûtera plus cher, nécessitera plus de bras, plus de temps, plus d’efforts. Du foie gras, nous en mangerons moins et moins souvent, mais nous pouvons en manger. Pour cela, il faut choisir une écologie radicale qui impose de changer de modèle, mais pas forcément de renoncer à tout. Ni immobilisme, ni jusqu’au-boutisme.

dimanche 16 décembre 2018

Cinquante nuances de jaune


J’ai déjà écrit sur les gilets jaunes, et foncièrement, je ne reviens pas sur ce que j’ai dit la première fois. Je n’ai pas changé d’avis ; mais peut-être convient-il d’apporter quelques nuances et précisions.

La première, qui devrait être une évidence pour ceux qui me connaissent, c’est que si je ne me sens pas dans le camp des gilets jaunes, je me sens encore bien moins dans celui du gouvernement. Je ne crois pas une seule seconde au scénario d’un gouvernement sincèrement engagé pour l’écologie et entravé par des égoïstes réactionnaires. Bien au contraire, ce gouvernement, au service exclusif des plus riches, a poussé trop loin les inégalités et a fait exploser une colère qui montait depuis longtemps. Fondamentalement, le mouvement des gilets jaunes est (ou était, car je crois sa fin prochaine) une révolte de la misère : s’il fallait choisir un camp entre Macron et les gilets jaunes, je serais évidemment du côté de ces derniers. Seulement, je ne crois pas qu’il faille choisir un de ces deux camps.

La seconde, c’est que dans l’ensemble, ce ne sont pas les méthodes des gilets jaunes qui me choquent. Bien sûr, il y a ponctuellement des choses qui m’écœurent : ainsi, à mon sens, rien ne justifie de briser une statue, de taguer un monument historique ou de détruire une œuvre d’art. Mais ce sont là des épisodes isolés bien que très stupides. Pour le reste, l’usage de la violence contre les biens matériels – les bagnoles, les vitrines… – ne me dérange pas en soi, parce que « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice[1] ».

Enfin, je rappelle que, quoi que je pense par ailleurs de l’urgence écologique, je comprends les doléances des gilets jaunes. Je ne les approuve pas forcément, mais je les comprends. Je pense que nous devrions cesser, pour l’essentiel, d’utiliser nos voitures ; ça ne m’empêche pas de comprendre qu’une smicarde qui a besoin de sa voiture pour aller travailler à 50 Km. de chez elle trouve une hausse des prix de l’essence insupportable.

Ce qui m’a choqué initialement, et continue de me choquer, ce n’est donc pas que des gens descendent dans la rue pour protester contre la hausse des taxes : c’est qu’ils le fassent sur ce sujet alors même qu’ils n’ont rien fait quand il s’agissait d’enjeux beaucoup plus graves, y compris pour eux, même s’ils n’en ont pas conscience. On peut le comprendre ; mais on ne peut pas refuser d’en tirer des conséquences politiques.

Là-dessus, je ne renie rien de ce que j’ai écrit : le prix de l’essence va augmenter (par le jeu de l’offre et de la demande) et doit augmenter (pour que nous passions à un modèle ne reposant pas sur les énergies fossiles). Que Macron et son gang s’y soient mal pris pour le faire ne change rien à cette réalité ; en la niant, les gilets jaunes font la démonstration éclatante de l’incapacité des masses populaires, qui ont le nez dans le guidon de leurs problèmes, à résoudre la Crise que nous traversons, donc à gouverner.

Et bien sûr, depuis cette étincelle originelle, je ne suis pas non plus d’accord avec beaucoup de leurs revendications. Le référendum d’initiative citoyenne, par exemple, qui est en passe de devenir leur revendication-phare, serait une immense connerie s’il était sérieusement mis en place. Justement parce que le peuple ne perçoit par les grands enjeux de notre époque, n’a pas d’éclairage moral sur ce qui est juste ou injuste, ne comprend pas la Crise dans laquelle nous entrons, il est illusoire d’espérer que lui donner un pouvoir aussi direct améliorera quoi que ce soit. Il est par exemple évident qu’en 2013, une telle possibilité aurait été utilisée, sans doute avec succès, pour bloquer le mariage pour tous.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : les élites, l’oligarchie, les riches, les puissants sont évidemment tout aussi stupides que le peuple. Je ne prétends pas, je le répète, que des masses ineptes entraveraient des dirigeants éclairés. Les patrons, les politiciens, les élus, les banquiers sont précisément ceux qui nous ont menés droit dans le mur. Seulement, je m’élève contre la fiction confortable qui voudrait croire, contre toute évidence, qu’ils l’ont fait contre l’opinion populaire. La surconsommation matérielle, l’exploitation à outrance des ressources de la planète, le rejet de plus en plus massif de déchets, tout ça n’a pas été mis en place par les élites contre le peuple ; bien au contraire, tout cela a été réclamé à cor et à cris par le peuple ; les élites n’ont fait que l’organiser et en profiter autant que possible pour devenir plus riches et plus puissantes encore. De ce point de vue, le pillage des magasins de smartphones est très révélateur.

On va me dire : « oui, mais les seules fenêtres qu’ils ont sur le monde, ces pauvres gens, ce sont TF1 et BFM. Comment voulez-vous qu’ils comprennent les enjeux de la crise écologique ? » Eh ! Je le sais bien. Mais l’objection tombe complètement à côté de la plaque. Si je dis de quelqu’un : « il a la grippe, je vais éviter de m’approcher de lui et de lui serrer la main », est-ce qu’on va me répondre : « pas étonnant qu’il ait la grippe, il travaille dehors toute la journée par ce froid » ? Qu’il y ait une raison au fait que quelqu’un a la grippe ne change rien au fait que pour ne pas être contaminé, il ne faut pas l’approcher. De la même manière, qu’il y ait une multitude de raisons qui expliquent l’incompétence politique des foules, c’est une évidence dont je suis bien conscient. Mais elle ne change strictement rien au fait qu’il ne faut surtout pas leur donner le pouvoir. Bien au contraire, elles le démontrent.


[1] Romain Rolland, « Le 14 juillet », dans Théâtre de la Révolution.

dimanche 18 novembre 2018

Contrôle continu : plus d’inégalités et plus d’échec scolaire


Imaginons un établissement scolaire, purement fictif, situé dans un département pauvre et défavorisé. Plus précisément, un collège, et au sein de ce département en difficulté, un collège parmi les meilleurs, où les élèves sont parmi les plus faciles à gérer.

Les résultats des examens étant de nos jours détaillés en public, la principale de ce collège s’aperçoit que, de manière surprenante, son établissement est plutôt mal classé pour ce qui concerne le brevet. En y regardant de plus près, elle constate que ses élèves réussissent en fait très bien – du moins comparés à ceux des autres établissements du département – les épreuves nationales finales, où les copies des élèves de tout le département sont mélangées et corrigées de manière anonyme.

Il n’y a donc qu’une seule explication possible au fait qu’ils arrivent malgré tout après les autres dans le classement final du brevet : c’est la part de contrôle continu à l’examen qui les défavorise. Concrètement, les profs de son établissement notent les élèves plus sévèrement que les autres.

Elle envoie alors à tous les enseignants placés sous son autorité un mail d’engueulade, pour leur dire qu’ils ne manifestent pas la bienveillance nécessaire au succès des élèves, et leur demande de changer leurs pratiques pédagogiques. Pour bien enfoncer le clou, elle vient leur refaire la morale en salle des profs pendant une récréation, flanquée de ses deux adjointes : elle accuse alors les enseignants de défavoriser leurs élèves, de nuire à leur réussite, etc.

Les professeurs de cet établissement se retrouvent donc face à un dilemme. S’ils résistent, les tensions vont forcément monter au sein du collège. Ceux qui auront des moyennes trop basses pourront être l’objet de diverses brimades, de tracasseries, voire de sanctions dissimulées : mauvais emploi du temps, classes difficiles, non-respect de leurs demandes, etc.

Mais s’ils cèdent, ils savent qu’ils s’engagent dans une course sans fin. Car naturellement, s’ils relèvent leurs moyennes – contre leur conviction profonde quant au niveau réel de leurs élèves, rappelons-le –, l’année suivante, les élèves de cet établissement réussiront mieux au brevet, par le simple poids du contrôle continu dans l’examen. Le collège grimpera dans le classement… ce qui fera mathématiquement baisser les établissements doublés. Que feront alors les principaux de ces autres collèges ? Ils écriront à leur tour un mail grondeur à leurs enseignants, en leur reprochant la chute de leurs établissements respectifs dans le classement au brevet, et leur demanderont d’être plus généreux dans leur notation.

À partir de là, c’est comme la course aux armements : à peu près sans fin. Ça peut durer jusqu’à ce que tous les établissements du département aient des moyennes de classe tournant entre 18 et 20 – là au moins, ils auront tous de nouveau des chances égales face aux épreuves terminales de l’examen.

Cet exemple – purement fictif, rappelons-là – illustre à merveille les dangers du contrôle continu, qui sont de deux ordres.

Tout d’abord, le contrôle continu défavorise tous les élèves : oui, tous. Ceux dont les profs résistent et ne montent pas les moyennes sont défavorisés à l’examen, puisqu’ils récoltent moins de points que les autres grâce au contrôle continu. Mais ceux dont les profs cèdent et montent artificiellement les notes ne le sont pas moins : pour eux, c’est par l’orientation que les problèmes vont arriver, et à toutes les étapes de leur scolarité.

Au collège, un élève en réalité plutôt faible mais travailleur, et dont les notes auront été gonflées, ne sera tout simplement pas accepté en lycée professionnel, où il aurait pourtant toute sa place, et sera envoyé de force en lycée général, donc au casse-pipe assuré[1]. Même problème pour un élève de seconde, qui ne sera pas orienté vers les filières technologiques mais plutôt générales, avec la même certitude d’un échec scolaire derrière, puisqu’il n’aura en réalité pas le niveau pour en suivre les cours. Ces drames sont encore accentués par le fait que, dans un nombre croissant d’académies, l’orientation n’est plus décidée par les professeurs en concertation avec les familles, mais par des logiciels et des algorithmes qui ne voient justement que les chiffres.

Même pour un élève qui réussira à décrocher son bac, le problème continuera à se poser : car des résultats artificiellement gonflés dans le secondaire lui auront fait croire, à tort, qu’il a le niveau pour s’inscrire en faculté. L’échec est alors reporté au post-bac, mais pour intervenir plus tard, il n’en est que plus tragique, car il est alors souvent trop tard pour se réorienter, et même dans le cas contraire, beaucoup de temps a été perdu. Faut-il rappeler que 50% des élèves échouent à valider leur première année d’études supérieures ? À tout prendre, on voit bien qu’il vaut mieux être défavorisé à l’examen par un prof qui garde une notation plus juste que d’être intégralement trompé sur la marchandise par un prof qui cède aux pressions de l’administration.

Mais le contrôle continu ne fait pas que défavoriser les élèves : il tend aussi à accroître les inégalités scolaires et donc socio-spatiales. En effet, un examen national, où l’intégralité de la note est issue d’épreuves où les copies sont mélangées et anonymées, est la garantie d’une égale valeur de l’examen partout. Certes, cette valeur peut être très fortement dégradée par les consignes de correction nous demandant d’être « bienveillants » avec tous[2] ; mais au moins, c’est la valeur du bac de tout le monde qui baisse.

Alors qu’avec le contrôle continu, forcément, l’égalité se brise. Je ne parle même pas du malheureux élève dont la tête ne reviendra pas à quelques-uns de ses profs, et qui se verra fatalement défavorisé – les fort-en-gueule, les pas scolaires, les trop pédants… Je parle surtout de tous ceux qui auront eu la malchance de passer leur bac dans le département-difficile-et-très-défavorisé susmentionné. Que diront les établissements supérieurs auprès desquels ils postuleront ? « Oh, celui-là, il a eu le bac mention très bien, mais on sait bien que là-bas les profs gonflent les notes pour qu’ils aient tous le bac, ça ne veut rien dire. » Et voilà comment quelqu’un qui pourra très bien avoir le niveau requis ne sera quand même pas pris.

Pour mémoire, le contrôle continu a fait son entrée au brevet depuis longtemps déjà. La réforme du bac déjà votée sous l’impulsion du gouvernement Macron soumet à son tour cet examen à cette aberration.


[1] Eh oui, ça se passe comme ça. Dans la pratique, de trop bonnes notes vous ferment les sections qu’on réserve traditionnellement aux élèves faibles.
[2] Ce qui, naturellement, est pratiqué partout, aussi bien pour le brevet que pour le bac. Je pourrais remplir un livre rien qu’avec les savoureuses anecdotes que j’ai collectées à ce sujet en dix ans de carrière.

vendredi 16 novembre 2018

Petit message aux indignés du 17 novembre


À ceux qui m’ont demandé ce que je pensais du mouvement d’aujourd’hui, j’ai généralement répondu par cette caricature :


Quelque part, il me semble qu’elle se suffit à elle-même. Mais comme je ne veux pas être accusé de simplisme, développons un peu.

Qu’est-ce qui a lancé le mouvement populaire en question ? La hausse des prix des carburants. En soi, il y a là quelque chose d’indécent, et c’est ce que souligne la caricature. Rien, aucun des vrais enjeux de notre époque n’est capable de pousser des milliers de gens à bloquer le pays : ni les gosses qui meurent sous les bombes au Yémen, ni le massacre des forêts et de leurs habitants, ni les continents de plastique qui flottent dans le Pacifique ne les font réagir. Mais qu’on propose le Contrat Première Embauche, le mariage pour tous ou la hausse du prix du pétrole, là oui, les gens descendent dans la rue, et en masse, s’il vous plait.

Attention, je ne dis pas qu’ils ont forcément tort de le faire. Si j’ai soutenu avec ferveur le mariage pour tous, j’étais fortement opposé au CPE. En soi, ce n’est donc pas que la plèbe se mobilise sur ces causes qui est répugnant : c’est qu’elle ne se mobilise que sur ces causes, et jamais sur les véritables défis de notre époque, ceux qui sont d’une importance vitale pour nous et nos enfants. En soi, ça valide quand même pas mal de nos théories sur le fait que la majorité de la population, le nez dans le guidon de ses problèmes quotidiens, n’est pas apte à mettre en place les solutions qui permettraient de faire face à la Crise que nous traversons. Et je ne vous parle même pas des politiciens qui se mettent à la remorque du mouvement en essayant d’y grappiller des voix.

Ça, c’est une première chose. Mais ce n’est pas tout. Il reste à examiner la question de la hausse du prix des carburants en elle-même, sans se référer aux autres problèmes de société. Et de ce point de vue, on peut disserter pendant des heures pour savoir dans quelle mesure le diésel est responsable du réchauffement climatique, mais c’est de l’enculage de mouche avec du poil de brosse à dents. La réalité indiscutable et essentielle, c’est que ce qui contribue fortement à faire monter la température, c’est l’extraction du pétrole hors du sol et son rejet dans l’atmosphère, sous quelque forme que ce soit ; donc, tous les carburants fossiles ; donc la bagnole.

Attention, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Je suis bien conscient que la société actuelle étant pensée pour la bagnole et pour ainsi dire selon cet unique critère, beaucoup de gens, surtout parmi les plus modestes, en ont un besoin vital. Je sais bien que pour eux, la hausse des prix de l’essence peut être dramatique. Et à eux, je ne jette pas la pierre. Je pense qu’ils ont tort de manifester, et surtout de ne manifester que pour ça, mais je comprends qu’ils le fassent.

Cela étant, il faut ouvrir les yeux : la hausse des prix des carburants est à la fois inéluctable et souhaitable. Inéluctable, parce que le pétrole se raréfiant, la simple loi de l’offre et de la demande suffira, sur le long terme, à en faire monter le cours. C’est d’autant plus vrai que nous commençons à avoir exploité à peu près tous les gisements faciles d’accès ; ceux qui s’ouvriront dans l’avenir nécessiteront des coûts d’extraction de plus en plus élevés. Ces coûts, il faudra bien les répercuter sur le prix du baril, donc de l’essence.

Et cette augmentation est de toute manière une bonne nouvelle. Les choses étant ce qu’elles sont, l’immobilisme social et politique étant ce qu’il est, la hausse des prix des carburants est un des principaux facteurs qui nous permettront, peut-être, de bâtir une société moins dépendante d’eux. Tant qu’ils resteront peu chers, nous n’aurons aucune raison de passer à un autre modèle de société. Comme pour le tabac, la hausse des prix sera forcément un des facteurs déterminants dans la baisse de l’addiction.

Reste l’argument de ceux qui disent que, dans le contexte politique actuel, il ne faut pas faire la fine bouche, et que tout ce qui peut déstabiliser le gouvernement est bon à prendre. À ceux-là, je dis : réveillez-vous ! Ouvrez les yeux ! Ce mouvement n’est le début de rien du tout. Tout comme les Nuits Debout ou le mouvement des Indignés, qu’on nous vendait comme le nec plus ultra de la révolte moderne, 2.0, hype, branchée, et dont il n’était pas bien difficile de deviner dès le début qu’ils se dégonfleraient comme des soufflés, le mouvement du 17 novembre n’est pas le Matin du Grand Soir.

Pour plein de raisons à la fois conjoncturelles et structurelles – d’un rapport de forces très favorable aux élites, aux oligarques et au grand capital jusqu’au rejet en profondeur de la violence comme solution aux problèmes sociaux –, ce n’est pas par la révolution, fût-elle « citoyenne », que nous réglerons nos problèmes. La solution, si tant est qu’il y en ait une, elle est dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ; elle est dans la décroissance ; elle est dans les centaines de communautés de l’écologie radicale dispersées un peu partout. Elle n’est certainement pas auprès de ceux qui accommodent les vieilles sauces à la mode du jour : face à un mal vraiment nouveau, elle est auprès de ceux qui essayent d’inventer des recettes vraiment nouvelles.

lundi 12 novembre 2018

Sandra Muller, ou la société de demain dans toute sa laideur


Dans mon dernier billet, j’ai brièvement évoqué Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc. Je n’avais pas mentionné le nom de celle qui l’avait livré à la vindicte populaire, Sandra Muller. Depuis, j’ai écouté son interview dans l’émission Quotidien. Et je me suis dit que son nom méritait d’être mentionné : il incarne assez bien ce vers quoi nous allons.

D’abord, nous allons vers une société de la peur.

J’aime les journalistes de Quotidien. J’aime la manière dont ils mettent au jour les incohérences, les contradictions, les lâchetés des politiciens et plus généralement des grands de ce monde. J’aime leur combat contre la langue de bois et les éléments de langage, deux des fléaux de la politique contemporaine. J’aime leur ténacité, la manière qu’ils ont de ne pas lâcher les gens, de poser et de reposer une même question sans se décourager, jusqu’à obtenir une réponse, ou au moins la fuite de l’interrogé. J’aime leur pertinence.

Pourtant, dans cette interview, ils m’ont fait peine. Ils n’ont pas perdu leur courage : Valentine Oberti a osé dire à Sandra Muller qu’elle qualifiait les faits à tort et qu’elle manquait de nuance ; Yann Barthès lui a dit qu’il n’aurait pas agi comme elle. Mais tous, ils tremblent. Devant cette femme vulgaire et arrogante, ils sont plus tétanisés que devant un ministre ou un grand écrivain. Aussi, quelle prudence ! Que de précautions, de circonvolutions, de concessions ! Évidemment, ça tient en partie de la stratégie oratoire : il ne faut pas braquer le public. Commencer par critiquer les propos d’Éric Brion, c’est éviter de perdre d’entrée de jeu la partie du public qui soutient a priori Muller.

Mais il n’y a pas que ça, et ce n’est même pas le principal. Avant toute autre chose, ils se prémunissent contre l’accusation d’être dans le camp des méchants, des social-traîtres, des ennemis de classe. Ils ont peur de se retrouver à leur tour au pilori des réseaux sociaux, et cette peur les pousse à cautionner, même très partiellement, les délires de Sandra Muller : car non, chère Valentine Oberti, les propos de Brion ne sont pas « insupportables ». Lourds, déplacés, vulgaires sans doute ; insupportables, je ne crois pas. Il faut savoir raison garder.

Sur ce point, Sandra Muller a gagné, car ce n’est pas un hasard si son livre est sous-titré « La peur doit changer de camp ». Ce ne sont pas seulement les harceleurs (ou ceux qu’elle désigne comme tels) qui doivent avoir peur : ce sont tous ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. On y est.

Nous allons vers une société de lâcheté.

Ça va bien avec la peur, évidemment. Sandra Muller, tout au long de l’interview, cherche à passer pour une mère-courage : « C’est très facile aussi de se cacher derrière un anonymat et de dénoncer quelqu’un sans donner un nom, enfin, moi j’ai tenu à ne pas rester anonyme et à donner un nom, je pense que c’était un acte courageux. »

Ne mélangeons pas tout, chère madame. Donner son propre nom, oui, c’est courageux. Balancer le nom de quelqu’un d’autre, pardon mais où est le courage ? D’ailleurs, quand il s’agit de dénoncer l’auteur de l’agression physique qu’elle dit avoir subi de la part d’un acteur réputé violent, elle ne balance pas de nom. Et elle en assume la raison : parce qu’elle a peur. Doit-on en conclure que Sandra Muller se montre forte avec les faibles, et faibles avec les forts ? Elle a bien raison, ça aussi, c’est à la mode.

Nous allons vers une société de la confusion permanente.

De la même manière que celle qui fait de la délation sans preuve se prend pour une femme courageuse, la prévenue se prend pour une victime. Face à la question d’Éric Brion qui se demande si elle peut encore se regarder dans la glace (une question que je me pose aussi), elle s’émeut : « C’est quand même insensé que ce soit toujours la victime qui doive se justifier ! » Euh… Est-ce que mes oreilles fonctionnent bien ? Muller confond deux choses (à dessein ? par bêtise ?) : quand Éric Brion la drague lourdement, là oui, elle est victime. Victime d’une drague lourde, aux conséquences bien minimes pour elle. Mais ce n’est pas le sujet : là, on parle de ce qu’elle a fait, elle. Ce n’est pas parce qu’à un moment elle a été victime qu’elle ne peut pas être coupable d’autre chose par la suite – c’est un peu facile.

Bien pire, il y a confusion complète dans les faits reprochés. Sandra Muller affirme que ce que lui a dit Éric Brion n’était pas de la lourdeur, mais était « une agression verbale ». Elle emploie également le mot de « harcèlement ». Que lui a-t-il dit, déjà ? Selon elle : « T’as de gros seins, tu es mon type de femme ; je vais te faire jouir toute la nuit. » Selon lui, après qu’elle lui a dit d’arrêter de la draguer : « Dommage, je t’aurais fait jouir toute la nuit. » En admettant même que ce soit elle qui dit la vérité, ce n’est ni du harcèlement, ni une agression. Il n’est pas son supérieur hiérarchique, il ne la contraint pas, ne la menace pas, ne l’insulte pas, n’insiste pas.

De manière complètement paradoxale, d’ailleurs, Muller reconnaît que ce que lui dit Brion ne constitue pas un délit, mais elle continue à appeler ça une agression. Si c’est une agression, c’est un délit ; si ce n’est pas un délit, ce n’est pas une agression non plus.

Nous allons vers une société du refus catégorique de tout ce qui nous dérange.

Que Sandra Muller ait mal vécu l’épisode, je veux bien. Qu’on puisse souffrir, beaucoup souffir, de se faire à répétition draguer lourdement par les mecs, même quand ce n’est pas toujours le même qui drague, je suis d’accord – même si je crois que celles, et plus généralement ceux, qui ne se font jamais draguer, n’en souffrent pas moins, quoique différemment. Mais la souffrance fait partie de la vie. Dans la tentative de pénaliser la drague lourde, ou dans la délation publique comme la pratique Muller, il y a le refus de cette réalité.

Nous avons tous des souffrances, parfois très lourdes à porter. Certains souffrent, des années après, de remarques que leur ont faites des profs, ou des collègues. On peut souffrir du passage devant soi de celui qui parade avec tout ce qu’on rêve de s’acheter sans pouvoir le faire. On peut souffrir de voir ce en quoi on croit, et qui peut être au cœur de notre vie, moqué et humilié par ceux qui ne croient pas. On souffre des râteaux qu’on prend en amour. Sandra Muller s’en moquerait sans doute, mais moi, je souffre encore, des années après, de la mort de certains arbres, de la destruction de certains paysages, que j’aimais particulièrement. Qui peut dire que certaines de ces souffrances sont à prendre en compte et pas les autres ? Bon, eh ben on encaisse. Il y a des souffrances injustes, et il est normal de chercher à les détruire. Il y a des souffrances qui font partie de la vie, qu’on ne peut pas supprimer, et qu’on ne doit même pas chercher à supprimer, parce que le remède serait forcément pire que le mal.

Nous allons vers une société de l’immédiat et de l’irrationnel.

Sandra Muller assume : quand elle a posté son premier tweet sur Éric Brion, elle n’a pas réfléchi. « Ça a été très spontané. » Donc elle balance le nom de quelqu’un comme ça, sans preuve, sans rien en fait, et elle le fait sans réfléchir aux conséquences. Est-ce qu’elle regrette, du coup ? Non, ce serait trop beau. Pesez bien ça : elle ruine la vie de quelqu’un sur un tweet non réfléchi, mais face caméra, elle assume, pas de regret, oui elle referait la même chose.

De toute manière, c’est pas grave, réfléchir n’a pas l’air d’être trop son truc : dès qu’elle n’a plus d’argument valable (c’est-à-dire assez souvent), elle fait appel à l’émotion, aux bons sentiments, à toutes les femmes qu’elle aurait sauvées ou libérées.

Nous allons vers la disparition de la présomption d’innocence.

« Je suis aux États-Unis, le pays de l’affichage, on a plutôt tendance à donner des noms facilement, […] quand on est dans notre bon droit, on y va ! » Elle en rajoute une couche un peu plus tard : « Dès l’instant où c’était vrai, pourquoi je l’aurais pas fait ? »

Quand mes élèves de 2nde ne comprennent pas ça, je trouve déjà ça désolant et inquiétant. Mais qu’une femme qui doit plus ou moins être une intellectuelle et qui dirige une revue a priori sérieuse sorte de tels propos, ça montre à quel point on est tombé bas.

Les gens ont-ils complètement perdu toute capacité à se décentrer de leur point de vue ? Bien sûr que du point de vue de Sandra Muller, elle est dans son bon droit. Elle pense probablement (faisons-lui ce crédit) retranscrire fidèlement les paroles que lui a dites Éric Brion. Mais du point de vue d’Éric Brion, qu’en est-il ? Lui aussi pense être dans son bon droit. Il ne nie pas avoir dragué lourdement Sandra Muller, il n’en est d’ailleurs pas fier, mais il nie avoir tenu les propos qu’elle lui prête – contrairement à ce qu’elle dit (pour le coup de manière forcément mensongère).

Dès lors qu’il y a désaccord, que faire ? Sandra Muller nous propose la loi de la jungle, et que le plus fort gagne. Je balance ton nom, je sors un livre, voyons si tu pares les coups et si tu arrives à m’en rendre. Pour elle, si la France, contrairement aux États-Unis où elle réside, refuse la culture de la « délation » (ce qu’elle regrette explicitement), « c’est parce que qu’on a été marqués par la Deuxième Guerre mondiale ». Non : c’est parce qu’on a une certaine idée du droit et de la justice.

Dieu merci, face à la loi de la jungle dont Muller vante les mérites, on a une alternative : la procédure judiciaire, contradictoire, publique, offrant à chacun la possibilité de se défendre, basée sur une enquête rigoureuse et tranchée par un tribunal indépendant et impartial. Il faut vraiment être peu lucide pour ne pas préférer cette seconde option.

Ce que Sandra Muller échoue à comprendre, c’est que même avoir raison et dire la vérité n’autorise personne à s’ériger en juge ou à piétiner les principes fondamentaux du droit. Elle ne comprend pas que la question n’est pas de savoir si on est dans son bon droit ou pas, si ce qu’on dit est vrai ou pas. La question, c’est de savoir comment on établit qui est dans son bon droit et qui sanctionne les préjudices subis. Parce que selon le moyen que nous choisirons, nous irons soit vers une société du droit, soit vers une société de la force.

« Faut pas penser que les femmes sont des mythomanes ou des menteuses », nous dit Muller. Certes. Faut pas penser le contraire non plus ! Elle me fait penser à un chef d’établissement de ma connaissance, qui, face à une faille du logiciel Pronote, qui gère les notes, les appréciations et les bulletins des élèves, nous avait dit : « De toute manière, ce n’est pas parce que nos élèves ont la possibilité de tricher qu’ils vont le faire ! Il ne faut pas les prendre pour des tricheurs. » Bienvenue chez les Bisounours. Encore une fois, la question n’est pas de savoir si les femmes qui dénoncent des agressions ou du harcèlement sont des menteuses : la question est de savoir comment qualifier les faits et comment punir les coupables. Sandra Muller dit : « par la justice de la rue ». Moi je dis : « par la justice de la loi ». À chacun de dire laquelle des deux est la plus juste.

Nous allons vers la disparition de la vie privée.

Aux États-Unis toujours, « il y a des caméras de surveillance partout », nous dit-elle. Ça n’a pas l’air de l’émouvoir. A-t-elle pensé à ce que ça implique en termes de surveillance par l’État ou les entreprises ? Apparemment pas. S’est-elle interrogée deux minutes sur les dangers que ça présente, même pour ceux qui pensent n’avoir rien à se reprocher[1] ? On pense bien que non, puisque quand Yann Barthès lui demande si elle est attachée à la culture française de la vie privée, elle répond sans ambages : « Moi j’y tiens plus, je vis plus en France, je suis beaucoup plus cash. » Bon. Et si tu retournais vivre dans ton totalitarisme en germe, sans essayer de rendre notre société à nous invivable ?

Nous allons, enfin, vers le je-m’en-foutisme le plus total.

Sandra Muller participe donc de la destruction programmée de valeurs qui sont parmi les plus importantes de notre société et de notre droit, de valeurs qui sont au socle de toute possibilité de bonheur commun. Mais Dieu soit loué, elle le fait avec le sourire ! « Il faut aussi garder une dimension un peu humoristique, […] #balancetonporc c’est pas quelque chose d’extrêmement classe, je l’assume » (ça, c’est au moins un point d’accord entre nous, ma cocotte) « c’est plutôt drôle et y a aussi un côté très populaire que j’assume aussi ».

Populaire, oui, on est d’accord, encore. Mais drôle ? Ben non, en fait. Ça n’a rien de drôle. Rien. Ruiner la vie de quelqu’un sur un tweet n’a rien de drôle. La disproportion entre ce qu’un homme a fait et les sanctions qu’il subit n’a rien de drôle. Piétiner nos valeurs fondamentales et abîmer la société n’a rien de drôle. Ce que ça veut dire, c’est que non seulement Sandra Muller fait tout cela, mais qu’elle n’est même pas assez intelligente pour en avoir conscience, pour le faire en toute connaissance de cause, en mesurant les conséquences de son geste. C’est la bêtise qui s’assume, qui se présente à nous tout sourire.

Le monde de demain, c’est ça : l’horreur qui s’approche, mais goguenarde. Et ça marche. Comme avec les élections de Trump ou de Bolsonaro, les gens sont contents. So this is how liberty dies: with thunderous applause.


[1] Dangers que j’ai déjà exposés à de nombreuses reprises, comme , ou .