samedi 23 juin 2018

Version latin : les évêques recalés


Ça fait quelques mois déjà, et pourtant, je n’arrive pas à m’y faire. La nouvelle traduction du « Notre Père » ne passe pas. C’est moins un choix délibéré qu’une facétie de mon inconscient, mais quand on arrive à « Ne nous laisse pas entrer en tentation », sans même que j’y pense, c’est « Ne nous soumets pas à la tentation » qui sort.

Ne nous trompons pas de combat : je ne suis pas accroché à une version parce que je l’aurais toujours connue comme ça. Il y a des prières que je voudrais qu’on change légèrement, des traductions qu’il faudrait à mon avis revoir. Je ne vois pas pourquoi, par exemple, on s’obstine à vouvoyer Marie alors qu’à juste raison, on tutoie Dieu depuis longtemps.

Je sais aussi qu’il n’y a pas de traduction parfaite, que traduire, c’est trahir, en prière comme en littérature, et que plusieurs traductions sont donc toujours acceptables. Il serait absurde de brandir une traduction particulière comme un étendard et de prétendre qu’elle serait forcément la meilleure et donc la seule avec laquelle on puisse légitimement prier.

Pour autant, il y a quand même des traductions qui sont meilleures que d’autres, parce que plus proches de l’original, qu’on considère le sens du texte ou l’effet produit sur le lecteur. Et donc, d’un point de vue religieux, spirituel et liturgique, certaines formules sont meilleures que d’autres ; et à l’inverse, certaines peuvent devenir franchement inacceptables.

Je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas pour « Ne nous laisse pas entrer en tentation » : on ne ruine pas le Notre Père si on utilise cette nouvelle formule. En revanche, je crois qu’elle représente un appauvrissement du sens du texte et qu’elle est donc objectivement moins bonne que l’ancienne. Acceptable, peut-être, mais moins bonne.

C’est indiscutable d’un point de vue strictement linguistique. La prière latine dit : « Ne nos inducas in tentationem ». « Inducere », en latin, c’est induire, conduire dans quelque chose. Littéralement, on demande donc à Dieu de ne pas nous mener, nous conduire dans la tentation. De ce point de vue, aucun débat n’est possible, d’autant que l’original grec a le même sens.

Les adversaires de l’ancienne traduction ne se fondaient donc pas d’abord sur des arguments linguistiques mais théologiques : pour eux, Dieu ne nous tente pas, ne nous soumet pas à la tentation, et ne saurait le faire ; seul le diable et les démons nous tentent. Il n’y aurait donc aucun sens à demander à Dieu de ne pas nous tenter. Pire, ce serait le début d’une hérésie, puisque ce serait attribuer à Dieu le caractère tentateur qu’ils pensent réservé au Malin.

Reste un obstacle : comment expliquer que Jésus utilise cette prière ? Pour le contourner, les tenants de la nouvelle formule affirment que l’erreur de traduction était en réalité bien plus ancienne : le texte latin (ou grec) du Notre Père, dont nous disposons, serait lui-même une mauvaise traduction de l’original hébreu ou araméen. C’est en particulier la thèse du théologien et abbé Jean Carmignac, qui a joué un grand rôle dans la découverte de ce qui est aujourd’hui une évidence, à savoir qu’au moins trois des quatre Évangiles ont d’abord été écrits en araméen ou en hébreu, justement, même si nous avons perdu l’essentiel de cet original.

Ses arguments selon lesquels le texte grec dont nous disposons accentue indûment la formule originale araméenne sont convaincants d’un point de vue linguistique. N’étant pas un spécialiste de l’araméen, je suis d’ailleurs évidemment bien incapable de les discuter. Mais ce n’est pas le plan sur lequel je situe mon questionnement, car il me semble que ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est que l’hypothèse de Carmignac, si elle est crédible, n’en est pas moins une simple hypothèse. Or, sommes-nous bien sûrs de vouloir changer une prière aussi fondamentale, aussi centrale dans la vie d’un chrétien que le Notre Père sur une base finalement aussi discutable ? Si on avait la moindre trace concrète de cette prière araméenne originale, pourquoi pas ; mais nous n’avons qu’un raisonnement linguistique.

Ce serait peut-être assez s’il s’agissait d’une discussion purement académique. Mais est-ce suffisant pour changer les paroles de ce cœur de la vie de prière chrétienne ? Pour cela, il faudrait être sûr que le sens de l’ancienne traduction du Notre Père était, clairement et indubitablement, erroné et inacceptable. Intuitivement, on a effectivement tendance à se dire que Dieu ne nous tente pas, puisque cela reviendrait à nous pousser vers le mal, ce qu’Il ne peut vouloir. Pourtant, les choses ne sont pas si simples, et nous avons sans doute intérêt à nous méfier de nos intuitions en la matière. Je ne prétends aucunement trancher de manière définitive cette vaste question, mais il est possible d’avancer deux pistes de réflexion.

Première piste : est-il vraiment impossible que Dieu veuille que nous soyons tentés ? Alphonse de Liguori, reconnu comme saint et docteur de l’Église, affirme explicitement le contraire dans De la conformité à la volonté de Dieu : « Si Dieu veut ou permet que nous soyons tentés […] nous ne devons pas nous plaindre, mais en cela encore, nous résigner au vouloir divin. »

Bien sûr, ce n’est pas moi qui vais vous dire que c’est vrai parce qu’un saint docteur de l’Église l’a dit. Cela suffit en revanche pour ne pas balayer cette idée comme un évident blasphème. Après tout, il n’est pas très difficile d’imaginer des raisons qui feraient que Dieu voudrait que nous fussions tentés ; celui qui est tenté a du mal une connaissance plus intime, plus profonde, plus exacte ; et s’il fait le bon choix, il n’en est que plus méritant. Quel mérite y a-t-il à ne pas se goinfrer de gâteau au chocolat pour qui n’aime pas le chocolat ? C’est d’ailleurs ce que dit encore Alphonse de Liguori :

« Ce ne sont pas les tentations, mais le consentement à la tentation, qui fait perdre la grâce divine. Les tentations, quand nous les repoussons, nous maintiennent dans une plus grande humilité, nous valent plus de mérites, et nous font recourir plus souvent à Dieu : ainsi nous éloignent-elles de l’offenser, et elles nous unissent davantage à son saint amour. » Pour Alphonse de Liguori, la tentation n’est donc même pas neutre : elle est une bonne chose en ce qu’elle nous rapproche de Dieu.

Seconde piste : la phrase incriminée du Notre Père ne pourrait-elle pas avoir une autre signification ? Après tout, nombre de chrétiens s’esbignent à trouver à certains passages de la Bible, pour les sauver, les interprétations les plus farfelues, les plus contraires à la lettre du texte. On fait bien dire au Lévitique que l’esclavage est une abomination et à Paul de Tarse qu’hommes et femmes sont égaux ! Pour une fois, ne serait-il pas justifié, pour un texte aussi fondamental, de se creuser un peu la tête ?

C’est par exemple ce qu’a fait J.R.R. Tolkien, qui n’était pas seulement l’auteur du Seigneur des Anneaux, mais aussi un chrétien et catholique convaincu, par ailleurs parfait latiniste et helléniste, grand philologue et polyglotte. Dans sa lettre n°181 à Michael Straight, datée de 1956, il évoque une hypothèse :

« “Ne nous soumets pas à la tentation” est la prière la plus difficile et la moins considérée. L’idée […] est que, bien que chaque événement ou chaque situation ait (au moins) deux aspects – l’Histoire et le développement d’un individu […], et l’Histoire du monde […], il existe toutefois des situations anormales dans lesquelles on peut se retrouver. Des situations “sacrificielles”, […] i.e. des cas où le “bien” du monde dépend du comportement d’un individu dans des circonstances qui exigent de lui souffrance et endurance bien au-delà de ce qui est normal ; et même, ce qui peut arriver (ou semble arriver, en termes humains), exigent une force du corps et de l’esprit qu’il ne possède pas : il est, en un sens, voué à l’échec, voué à succomber à la tentation ou à être brisé par la pression par la pression exercée contre sa “volonté” : c’est-à-dire contre le choix qu’il pourrait ou voudrait faire s’il était non entravé et non sous la contrainte. »

Ici, la phrase « Ne nous fais pas entrer en tentation » masque donc un sous-entendu : « Ne nous fais pas entrer dans une tentation trop grande pour nous », « Ne nous fais pas entrer dans une situation sacrificielle ». La demande est pleinement légitime : d’une part parce que le Père a placé le Fils dans une telle situation sacrificielle (ce qui démontre que la chose est possible), d’autre part parce que le Fils a demandé que cette situation sacrificielle lui soit épargnée (tout en ajoutant : « Que ta volonté soit faite. »). Ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres possibles, mais elle suffit à montrer que le sens de l’ancienne formule du Notre Père n’était pas forcément une absurdité hérétique, loin de là.

Pour terminer, remarquons que c’est encore un débat très français. Les anglo-saxons disent « Do not lead us into temptation », les germanophones « Führe uns nicht in Versuchung » : dans les deux cas, le sens est exactement le même que celui de notre ancienne traduction, et personne n’en fait un scandale.

Et voilà pourquoi, avec le « Ne nous fais pas entrer en tentation » auquel j’essaye de passer, je vais probablement rester une petite voix discordante dans l’église. J’ai l’habitude.

jeudi 12 avril 2018

Le pape a raison : l’enfer n’existe pas


Oubliant pour un court instant Notre-Dame-des-Landes, la casse du statut des cheminots et les autres joyeusetés macroniennes, la cathosphère s’est récemment passionnée pour un sujet moins terre-à-terre : l’enfer existe-t-il ? Et surtout, le pape a-t-il prétendu le contraire ?

Pour le pape, franchement, je ne sais pas. Je crois que c’est un homme habile et intelligent, qui maîtrise remarquablement une communication qui n’est brouillonne qu’en apparence. Et donc, je suis assez convaincu que s’il a laissé écrire par un journaliste pas franchement catholique, à l’issue d’un entretien qui était le second du genre, qu’il n’y avait pas d’enfer, c’est parce qu’il pense qu’il n’y a pas d’enfer. Les démentis du Vatican sont, je crois, une formalité nécessaire, mais à mon sens, il n’y a là ni raté, ni dérapage : bien au contraire, il me semble que le pape a pleinement atteint son but.

Mais bon, malgré mon amour du personnage, je ne suis pas là pour vous parler de François, je suis là pour vous parler de l’enfer – et surtout pour essayer de vous montrer qu’il n’y en a effectivement pas.

L'enfer selon Giovanni da Modena

La question de l’existence de l’enfer taraude le christianisme depuis ses origines. Le problème logique est en effet bien simple : l’enfer et la damnation, surtout s’ils sont éternels, semblent en contradiction directe avec l’Amour infini de Dieu. Comment, en effet, un Dieu infiniment bon pourrait-Il laisser certains de Ses enfants souffrir en enfer pour l’éternité ? Quel père pourrait se résoudre à cela ?

Ainsi, le théologien du IIIe siècle Origène et l’école d’Alexandrie affirmaient que, les châtiments ayant pour but de purifier des péchés, ils ne pouvaient avoir qu’une durée limitée, et que même les méchants placés en enfer finiraient par bénéficier du salut. Cette doctrine fut (malheureusement) condamnée par le deuxième Concile de Constantinople en 553. La croyance en un enfer et une damnation éternels fut ensuite appuyée par Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin, qui allait jusqu’à affirmer que la souffrance des damnés en Enfer contribuait à la joie des élus au Paradis.

L’enfer semble en effet nécessaire à beaucoup dans leur soif de justice, comme rétribution des mauvais comportements sur terre. Ils n’acceptent pas que ceux qui ont mal agi – que ce soit objectivement ou selon leurs propres critères – puissent entrer avec eux au Royaume des Cieux. Paolo Coelho, dans le Manuel du Guerrier de la Lumière, a une belle page sur ces défenseurs de la morale :

« Une foule de gens se tient au milieu de la route, barrant le chemin qui mène au Paradis.
Le puritain demande : “Pourquoi les pécheurs ?”
Et le moraliste crie : “La prostituée veut faire partie du banquet !”
Le gardien des valeurs sociales s’exclame : “Comment pardonner à la femme adultère, si elle a péché ?”
Le pénitent arrache ses vêtements : “Pourquoi soigner un aveugle qui ne pense qu’à sa souffrance et ne remercie jamais ?”
L’ascète dit en s’agitant : “Tu laisses la femme répandre sur tes cheveux une huile précieuse ! Pourquoi ne pas la vendre et acheter de la nourriture ?”
En souriant, Jésus tient la porte ouverte. Et les guerriers de la lumière entrent, malgré les cris d’hystérie. »

En réalité, cette théorie de l’enfer comme punition ou rétribution des mauvaises actions peut être invalidée très facilement. Dieu seul étant infini, Lui seul peut agir de manière infinie. Par conséquent, une créature, quelle qu’elle soit, ne peut commettre qu’une faute finie, limitée. Le pire criminel de l’Histoire n’a jamais pu et ne pourra jamais qu’infliger une quantité limitée de souffrance, de douleur, de haine, de mal. Même Satan, si l’on croit à son existence, n’a pu commettre, n’étant qu’une créature de Dieu, qu’une quantité finie et limitée de fautes.

Or, rétribuer une faute limitée par une punition illimitée serait fondamentalement injuste. Conçus comme une punition, l’enfer et la damnation éternels ne seraient donc pas seulement en contradiction avec l’Amour de Dieu : ils seraient en contradiction avec Sa justice et feraient de Lui un Dieu injuste. Sauf à croire en un tel Dieu, on ne peut donc logiquement que les rejeter.

La bouche de l'enfer - Enluminure médiévale

Ayant bien saisi le caractère imparable de ce raisonnement, les défenseurs de l’existence de l’enfer se rabattent sur une autre explication. Dans ce nouveau schéma, l’enfer ne serait plus un lieu, mais un état ; et il ne serait plus une punition, mais la séparation de l’âme et de Dieu. Cette séparation, enfin, ne serait pas imposée par Dieu, mais bien librement choisie par la créature elle-même, Dieu ne faisant alors que respecter son choix, son libre-arbitre, en la laissant s’éloigner de Lui si telle était sa volonté.

C’est ainsi que les réflexions théologiques qu’on trouve ici ou là sur le sujet sont pleines de réflexions apparemment sages, mais un peu glaçantes, telles que « Dieu prend au sérieux notre liberté, même si c’est pour nous perdre », voire « Dieu nous aime assez pour nous laisser nous damner ». On reste un peu songeur.

Ceux qui croient à l’enfer s’arrêtent évidemment là dans le raisonnement. Ainsi, ils ont l’impression d’avoir tout sauvé : à la fois l’idée d’un Dieu d’Amour et le dogme de l’existence de l’enfer, professé depuis le VIe siècle par l’Église catholique romaine. Et en effet, à ce stade, on peut leur donner partiellement raison et énoncer cette conséquence logique des croyances chrétiennes : oui, la créature n’étant jamais contrainte par Dieu, il serait possible d’imaginer qu’elle fasse le choix radical et définitif de la séparation d’avec Dieu et se place ainsi dans un état qu’on peut nommer – pourquoi pas – « enfer ».

Toutefois, s’arrêter là, c’est commettre une erreur de raisonnement, car on peut, en réalité, aller beaucoup plus loin. Cette vérité d’étape appelle en effet deux remarques.

La première, c’est que même en voyant les choses ainsi, la doctrine officielle de l’Église pose encore un problème absolument insoluble. En effet, elle affirme le caractère définitif, éternel et irrévocable de l’état dans lequel se trouve l’homme au moment de sa mort, ou l’ange au moment de sa chute. À propos des hommes, le Catéchisme affirme (nous soulignons) :

« Mourir en péché mortel sans s’en être repenti et sans accueillir l’amour miséricordieux de Dieu signifie demeurer séparer de Lui pour toujours par notre propre choix libre. Et c’est cet état d’auto-exclusion définitive de la communion avec Dieu et avec les bienheureux qu’on désigne par le mot “enfer”. […]
L’enseignement de l’Église affirme l’existence de l’enfer et son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers, où elles souffrent les peines de l’enfer […]. La peine principale de l’enfer consiste dans la séparation éternelle d’avec Dieu […].[1] »

Et concernant les anges :

« Cette “chute” consiste dans le choix libre de ces esprits créés, qui ont radicalement et irrévocablement refusé Dieu et Son Règne. […]
C’est le caractère irrévocable du choix des anges, et non un défaut de l’infinie miséricorde divine, qui fait que leur péché ne peut être pardonné.[2] »

Et, citant Jean Damascène, le Catéchisme ajoute :

« Il n’y a pas de repentir pour eux après la chute, comme il n’y a pas de repentir pour les hommes après la mort.[3] »

Or, cela n’est ni logique, ni cohérent. On ne voit pas quelle nécessité ferait du rejet de Dieu (qu’il vienne des hommes ou des anges) un choix irrévocable et définitif, quelles qu’en soient les circonstances. De deux choses l’une : soit c’est la créature qui décide que son choix est irrévocable, mais comme les créatures n’ont aucun pouvoir de rendre un choix irrévocable, elle pourrait toujours changer d’avis plus tard ; soit c’est Dieu qui rend son choix irrévocable, qui interdit de changer d’avis à l’homme après la mort, ou à l’ange après la chute, mais alors il s’agit bel et bien d’un défaut dans la miséricorde divine, ce qui est contradictoire avec l’idée d’un Dieu infiniment bon. Pourquoi un Dieu éternel et infini, surtout s’Il nous aime, voudrait-Il absolument que nous ayons réussi à L’accepter en 50 ou 80 ans ? Pourquoi diable nous imposerait-Il de faire forcément les bons choix ici-bas et nous refuserait-Il toute possibilité de rédemption après ?

La conclusion s’impose : même en admettant une damnation qui soit la séparation, choisie par la créature, d’avec Dieu, cette séparation ne pourrait en aucun cas être considérée comme irrévocable ou définitive. Un homme peut donc bien être pardonné après la mort, et un ange après la chute.

Allez, tu passes à la casserole !

L’idée que l’enfer et la damnation existent appelle cependant une seconde remarque, plus complexe : c’est que la question de savoir si l’enfer pourrait théoriquement exister n’a en fait que peu d’intérêt. Oui, théoriquement, on pourrait imaginer un homme qui, même après sa mort, continuerait à faire éternellement le choix de refuser Dieu. On pourrait aussi imaginer, tout aussi théoriquement, que Dieu nous aurait créés avec des ailes de papillon et une grande corne sur le front. Bien sûr, Dieu aurait pu nous créer ainsi ; mais Il ne l’a pas fait. Et il n’y aurait strictement aucun intérêt à évoquer les infinies possibilités selon lesquelles Dieu aurait pu nous faire : la seule chose qui compte, c’est la manière dont nous sommes faits.

Il faut donc se demander si la question de l’existence de l’enfer ne serait pas du même ordre ; et pour cela, il faut prendre le problème dans l’autre sens. Plutôt que de nous placer du point de vue d’un homme ou d’un ange qui refuserait éternellement Dieu, plaçons-nous du point de vue des bienheureux et – soyons fous – de celui de Dieu.

Est-il possible que qui que ce soit goûte le moindre bonheur au Paradis s’il sait qu’une seule âme est éternellement damnée ? N’en déplaise à Thomas d’Aquin, non. Les bienheureux élus du Paradis ne pourraient qu’éprouver une immense tristesse s’ils savaient qu’un seul de leurs frères souffrait pour l’éternité la séparation d’avec Dieu. Ou alors, ils ne seraient ni très bons, ni très aimants. De même pour Dieu : comment pourrait-Il éprouver le moindre bonheur s’Il savait qu’un seul de Ses enfants était à jamais séparé de Lui ?

Si l’enfer existe, les damnés connaîtront un malheur éternel, les élus connaîtront un malheur éternel, Dieu connaîtra un malheur éternel. En quel Dieu croyons-nous, si nous croyons cela ? Et donc, l’enfer n’existe pas, la damnation éternelle n’existe pas. Ou plus exactement, personne n’est en enfer ; mais si l’enfer n’est pas un lieu, mais un état, dire que personne n’est en enfer, c’est exactement la même chose que de dire qu’il n’existe pas.

Comment concilier cela avec la liberté des créatures ? Si personne n’est en enfer, est-ce à dire que nous ne serions pas libres de refuser Dieu pour l’éternité ? Si, bien sûr. Mais là encore, c’est dans l’autre sens qu’il faut prendre le problème. Dieu nous laisse libres ; mais Dieu est au-dessus même du temps. Par conséquent, s’Il ne détermine pas les choix que nous faisons, Il les connaît tout de même, avant même que nous les ayons faits. Je suis libre de choisir, mais Dieu, me laissant libre, sait avant moi ce que je vais choisir.

La damnation éternelle, on l’a vu, ne peut conduire qu’au malheur de tous ; si donc Dieu, qui connaît nos choix avant que nous les ayons faits, savait qu’un de Ses enfants allait choisir de Le rejeter éternellement, Il n’aurait pas créé ; et donc, puisque Dieu a créé, nous pouvons être certains que c’est parce qu’Il savait qu’aucune de Ses créatures ne ferait ce choix de le rejeter éternellement.

Est-ce à dire qu’après la mort, le méchant est traité comme le bon ? On ne peut avancer sur cette question que si on sort de cette vision binaire des choses ; car il n’y a pas « des bons » et « des méchants ». Il y a évidemment des gens qui sont meilleurs que d’autres en ce qu’ils sont plus aimants. Mais même le meilleur des hommes a commis des fautes, et même le pire des monstres a accompli de bonnes actions[4].

Pour le chrétien, qui croit à la vie après la mort, sous quelque forme que ce soit, la vie terrestre ne devrait donc pas être vue comme un tout achevé, mais au contraire comme le début d’un parcours, d’un cheminement bien plus long. À la fin de sa vie, personne n’est parfait, pas même le plus grand des saints : il nous reste à tous des choses à comprendre, à apprendre, à accepter, ne serait-ce que parce que nous avons vécu dans les conditions particulières et limitées du lieu, du moment, de la culture au sein desquels nous avons vécu.

Il n’y a donc qu’une seule possibilité logique : si vraiment nos âmes sont immortelles et si vraiment Dieu nous aime, après la mort, nous continuons tous notre cheminement en accomplissant ce que nous n’avons pas réussi à accomplir sur Terre. Que ce cheminement soit plus ou moins long et pénible selon ce que nous avons fait de notre vie terrestre ne change rien au fait qu’il concerne forcément tout le monde. Ce qui revient à dire qu’à notre mort, nous allons tous au Purgatoire, même si ce terme un peu désuet peut prêter à sourire et devrait peut-être être remplacé[5].

Le Christ n’apporte donc pas la menace d’un châtiment éternel, mais la bonne nouvelle de l’Amour infini de Dieu, et donc du salut universel et inconditionnel. Cette bonne nouvelle ne peut apporter que de la joie à ceux qui la reçoivent. Le christianisme n’est pas une religion de la peur ou de la soumission. Elle est au contraire une religion de la libération de l’homme et de son avancée vers l’âge adulte, la maturité de notre espèce, dont nous sommes encore loin.

On peut comprendre ceux qui redoutent que, sans la peur de l’enfer, les hommes agissent moins bien ; et bien agir dans la crainte de la punition est, chez un enfant, un stade certes nécessaire de l’apprentissage moral. Mais ce n’est qu’une étape, qui doit être dépassée. On n’agit vraiment bien que quand on le fait par amour du Bien.

Les dogmes de l’enfer, de la damnation et de leur éternité ne sont en réalité que des scories, au sein du christianisme, des anciennes manières de penser Dieu, les hommes, le monde et leurs relations. Ils font partie de ce que, dans ces idéologies préchrétiennes où tout n’était pas à jeter, loin de là, le Christ a voulu détruire. Les abandonner est une partie importante de la révolution chrétienne.


[1] Catéchisme de l’Église catholique, §1033 à 1035.
[2] Idem, §392 et 393.
[3] Jean Damascène, De Fide orthodoxa 2, 4.
[4] Pour aller plus loin dans cette réflexion et l’appuyer sur un texte évangélique, on peut se référer à cette homélie sur le Jugement dernier.
[5] Une magnifique illustration littéraire de cette idée est développée dans le conte de J. R. R. Tolkien Feuille, de Niggle, qu’on peut trouver dans les recueils Faërie et Faërie et autres textes.

mercredi 11 avril 2018

À Notre-Dame-des-Landes, c’est l’avenir de tous qu’on assassine

À Notre-Dame-des-Landes se joue une tragédie qui concerne tout le monde, les écologistes comme les aveugles, ceux qui sont pour les projets portés par les zadistes et ceux qui y sont opposés.

D’abord parce qu’elle a prouvé, pour ceux qui nourriraient encore des doutes à ce sujet, que le gouvernement Macron-Philippe n’était digne d’aucune confiance. Il avait annoncé que les projets agricoles seraient préservés sur la ZAD ; or, la destruction des Cent Noms, un des plus avancés de tous, un des plus crédibles, un des plus consensuels, dont le dossier était déjà officiellement déposé, prouve que ce ne sera finalement pas le cas.

Le discours officiel selon lequel il s’agirait d’expulser seulement quelques éléments « radicaux » de terres qui ne leur appartiennent pas pour mettre fin à une « zone de non-droit » ne peut donc plus tromper personne. L’opération en cours ne vise certainement pas à restaurer un « ordre public », menacé par quoi, au juste ? Les zadistes, en occupant les terrains de Notre-Dame-des-Landes, ne spolient personne : les terres appartiennent à l’État ou aux collectivités territoriales, qui n’ont aucun projet concret pour elles.

Quel est donc le but de cette opération de grande ampleur ? Passons rapidement sur ses visées politiciennes et électoralistes : après avoir abandonné le projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement cherche naturellement à montrer ses muscles et à reconquérir l’électorat de droite. C’est important, mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est d’imposer à tous un modèle et un mode de vie uniques et obligatoires.

En effet, de plus en plus de gens réalisent l’échec des solutions souvent envisagées à la Crise. Les réformes ? La mise en place démocratique d’un gouvernement qui porterait des politiques vraiment efficaces pour lutter à la fois contre la crise écologique et contre les inégalités ne semble pas pour demain ; et nous n’avons plus le temps pour l’éducation des masses qui pourrait y conduire. La révolution ? La convergence des luttes tant attendue n’a pas l’air d’être pour demain, elle non plus ; l’immense majorité de nos concitoyens se préoccupe avant tout de consommer toujours davantage ; et de toute manière, l’oligarchie des riches ne se laisserait pas faire. Or, au jeu de la force et de la guerre, ils l’emporteraient haut la main.

Puisque nous ne pouvons sans doute plus empêcher la catastrophe écologique et sociale annoncée, il ne nous reste donc plus qu’une seule issue : nous devons nous organiser pour y faire face. Nous préparer au choc, mais aussi proposer, par l’exemple, un autre modèle, une autre manière de produire, mais aussi de vivre, d’organiser la société, et même de penser l’homme, le monde et les rapports qu’ils doivent entretenir. C’est ce que font de très nombreuses communautés résilientes, décroissantes, autonomes ou semi-autonomes, depuis des années et des années. C’est ce qu’essayent de faire Tol Ardor et la Haute Haie. Et c’est ce qui se faisait à Notre-Dame-des-Landes.

Des projets de cette nature, plus ou moins avancés, à plus ou moins grande échelle, regroupant plus ou moins de monde, il en existe des centaines rien qu’en France. Mais la ZAD qui est en train de se faire démolir était à la fois le symbole le plus visible et le champ d’expérimentation le plus avancé de cette voie particulière de l’écologie radicale et de la décroissance que représentent ces contre-modèles. C’est cela que Macron et ses sbires ne supportent pas : qu’on leur démontre, par l’exemple, qu’il est possible de vivre mieux avec moins.

À en rester là, le citoyen lambda pourrait bien se dire qu’après tout, ça ne concerne que quelques centaines de marginaux qui occupent illégalement des terres, et qui l’ont bien cherché. C’est là qu’est l’erreur ; en fait, le citoyen lambda est mis en danger par cette épreuve de force, et devrait s’y opposer. Démonstration.

De deux choses l’une : soit nous avons tort, soit nous avons raison. Peut-être, en effet, que nous dramatisons, nous, les écologistes radicaux ; peut-être que nous nous trompons sur la crise écologique et ses conséquences ; peut-être que tout ne sera pas si grave qu’on le dit, que nos sociétés trouveront à s’adapter. Mais dans ce cas, à qui nos communautés font-elles le moindre mal ? Ceux d’entre nous qui occupent des terres n’ont pas choisi celles de paysans pauvres au bord de la faillite et du suicide ; ce sont celles de l’État, qui n’a d’autre projet pour elles que leur destruction, sous une forme ou sous une autre.

Et maintenant, l’autre possibilité : si, au contraire, nous avions raison ? Personne ne peut l’exclure par avance : seul l’avenir le dira. Si donc dans 20, 30 ou 40 ans, les choses se sont déroulées comme nous l’annonçons, si les effets de la Crise sont bel et bien aussi dramatiques que nous le prévoyons aujourd’hui ? Alors nos communautés, les lieux de vie que nous aurons bâtis, les expériences que nous aurons menées, les savoirs, les œuvres, les matériaux, les graines que nous aurons préservés, tout cela pourra constituer des refuges, des points de départ dont tout le monde pourra profiter pour reconstruire quelque chose de neuf.

Nous ne nous adressons plus à un gouvernement dont nous n’avons plus rien à attendre, mais à tous les citoyens. Pour vous, la conclusion s’impose : nous foutre la paix, c’est un pari gagnant-gagnant. Si nous avons tort, vous ne perdez rien à nous laisser vivre notre vie comme nous l’entendons. Si nous avons raison, vous finirez forcément par avoir besoin de nous.

En s’attaquant à Notre-Dame-des-Landes, Macron joue donc contre vos propres intérêts. Ne le laissez pas faire.


mercredi 4 avril 2018

Harry Potter est-il moral ?


Commençons par l’évidence : la série de romans Harry Potter est, pour l’essentiel, une œuvre profondément morale. Je ne fais pas partie de ces chrétiens intégristes qui voient dans cette débauche de magie et de sortilèges dans un univers apparemment areligieux une œuvre du démon (oui oui, il y en a, ici ou ). Bien au contraire, J. K. Rowling, auteur qui revendique son appartenance au christianisme, a réalisé une œuvre profondément inspirée par cette religion. Harry est à bien des égards une figure christique ; les références aux Évangiles sont de plus en plus présentes à mesure qu’on avance dans le récit ; quant aux valeurs exaltées par l’histoire, elles sont, là encore, très largement chrétiennes : supériorité de l’Amour, sens du sacrifice, acceptation de la mortalité, etc.

Les romans sont d’ailleurs truffés de questionnements explicites sur ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, même si ce n’est pas toujours forcément formulé en ces termes – on sait à quel point le concept de « morale » est rejeté aujourd’hui, y compris d’ailleurs par des gens qui, tout en refusant le mot, font grand usage de ce qu’il recouvre. Ainsi, certains sortilèges y sont considérés comme « impardonnables » (comprendre que leur usage vous vaut, en théorie du moins, d’aller directement en prison, qui pis est à Azkaban, c’est-à-dire plutôt la version « prison turque des années 1980 » que la version « prison finlandaise des années 2010 »). Il y en a trois, ceux qui permettent de tuer, de torturer ou de forcer quelqu’un à obéir. Là encore, on retrouve des valeurs chrétiennes : le refus du meurtre, la condamnation de la violence physique, le respect de la liberté et du libre-arbitre de chacun.

Harry Potter est donc très loin d’être une œuvre qui exalterait la puissance, le pouvoir, ou leur utilisation débridée ; c’est même plutôt le contraire[1]. Il est donc d’autant plus surprenant de constater que, très localement, certaines énormités morales passent crème.

J’en ai compté trois. La première n’est pas directement un sortilège, c’est la Carte du Maraudeur, objet magique qui apparaît dans le tome 3 (Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban) et qui permet à son possesseur de connaître l’emplacement, au sein du château de Poudlard, de toute personne, esprit ou animal, pourvu qu’il ait un nom. Rien que ça.

Deux minutes de réflexion devraient suffire pour montrer toute l’horreur de l’objet. Poudlard, c’est l’équivalent d’un village, ou d’un quartier d’une ville. Remplacez le morceau de parchemin par un écran, et imaginez qu’on puisse y voir, en temps réel, la position et les déplacements de toute personne qui y serait présente : qui ne crierait au scandale ? Quel outil de rêve pour n’importe quel totalitarisme ! Plus de cachette, plus de réunions secrètes, plus de rendez-vous discrets… Hitler en aurait rêvé ? James Potter, Sirius Black, Remus Lupin et Peter Pettigrew l’ont fait.

Or, il ne me semble pas que la chose suscite le moindre questionnement moral au sein du roman. Les personnages utilisent la carte à tire-larigot sans le moindre scrupule tant qu’ils y ont accès, et personne ne fait la moindre remarque sur le fait qu’elle rende parfaitement vaines des idées comme celle de vie privée ou d’intimité. Même dans l’article consacré à l’objet sur le Pottermore, Rowling fait état de questionnements littéraires (il est difficile à gérer pour un auteur, car il permet à un personnage d’avoir accès à trop d’informations – je ne te le fais pas dire !) ; mais rien sur les dangers qu’il présenterait d’un point de vue intradiégétique (interne à la narration, à l’histoire, espèces de béotiens).

La seconde est une capacité, la légilimancie, liée à un sortilège, « legilimens », le tout permettant de lire dans l’esprit des gens. Là, on passe à un degré supérieur de l’immoralité : on n’a plus seulement accès à la position physique des gens au sein d’un espace donné ; on pénètre carrément dans ce qui devrait normalement constituer l’ultime forteresse de chacun, le refuge impénétrable du plus profond de son intimité : ses sentiments, ses émotions, ses pensées et ses souvenirs. Là encore, on a donc un outil dont tout totalitarisme rêverait.


Or, une fois de plus, à l’intérieur de l’histoire, ce sortilège est vu comme dangereux, mais pas comme intrinsèquement mauvais. Il convient d’apprendre à s’en protéger – c’est que Snape tente d’inculquer à Harry –, mais son usage n’est pas condamné en soi. Plusieurs personnages éminemment positifs, en particulier Snape et Dumbledore, sont d’ailleurs des legilimens connus, actifs et efficaces. Et une fois de plus, le Pottermore est muet sur les problèmes moraux que pose ce sortilège.

La troisième est aussi la pire de toutes : c’est l’ensemble des sortilèges agissant sur la mémoire, en particulier le sortilège d’amnésie et le sortilège de faux souvenirs. Ils permettent soit de supprimer des souvenirs, soit de les modifier pour implanter chez la victime de faux souvenirs. Le caractère définitif de ces sortilèges n’est pas clairement établi dans les romans. L’amnésie semble être plus ou moins irrémédiable, puisque, s’il est possible de la briser, l’opération a généralement pour résultat de briser également la victime dans son esprit ou son corps. D’après une interview de Rowling, en revanche, les faux souvenirs peuvent être effacés et remplacés à nouveau par les vrais.

Il n’en reste pas moins qu’on monte encore d’un cran par rapport à la légilimancie. Cette fois, non seulement on pénètre le for intérieur d’une personne, mais encore on le modifie contre sa volonté. On ne saurait trop insister sur l’immense violence intrinsèque à une telle action. Nos souvenirs sont une de nos caractéristiques majeures, un des éléments les plus constitutifs de ce que nous sommes. Et pourtant, à l’intérieur de l’histoire, violer ainsi ce qu’une personne a de plus intime semble ne poser aucun problème moral à personne.

Ces sorts sont évidemment pratiqués par des personnages plus ou moins négatifs, au premier rang desquels Voldemort et Gilderoy Lockhart, qui s’en servent à des fins de domination. Mais ils le sont aussi de manière officielle et assumée par des personnages ordinaires, voire positifs. Au sein du Ministère de la magie, un département entier, celui des « obliviators », est chargé de le pratiquer sur les Muggles (les humains dénués de pouvoirs magiques) qui auraient découvert l’existence du monde des sorciers. Hermione, une des principales héroïnes de la série, le pratique sur ses propres parents pour les faire déménager en Australie et leur faire oublier leur propre nom et jusqu’à l’existence de leur fille. Certes, elle le fait pour les protéger de Voldemort, pour se protéger elle-même et protéger ses amis ; mais elle le fait sans leur demander leur avis, et si cette décision est présentée comme très douloureuse, elle n’est pas présentée comme moralement scandaleuse.


Ce qu’elle est pourtant ! Comment peut-on justifier moralement de prendre, sans l’aval des principaux intéressés, une décision aussi radicale, même en admettant qu’elle soit réversible ? De toute évidence, le sortilège de légilimancie, et a fortiori ceux d’amnésie et de modification des souvenirs, devraient faire partie des sortilèges impardonnables ! Donnez-moi le choix entre me faire subir le cruciatus et effacer de mon esprit tout souvenir de mes enfants, mon choix sera vite fait…

Dernier point intéressant : ces trois éléments magiques peuvent très facilement être ramenés à des choses bien réelles ou qui pourraient prochainement le devenir. La Carte du Maraudeur, elle est déjà en place, entre la vidéo-surveillance (oups, pardon, la « vidéo-protection » je veux dire) et la géolocalisation via les portables, les GPS, etc. Pour ce qui est de lire dans l’esprit des gens, et plus encore de le modifier, évidemment, on en est plus loin. Mais les progrès des neurosciences sont si fulgurants que, malheureusement, l’un et l’autre pourraient bien être des réalités à moyen terme.

Entendons-nous bien : je n’accuse nullement Rowling d’avoir consciemment promu, ni même banalisé, des réalités perverses qui paveraient la voie aux prochains totalitarismes. En revanche, je crois qu’elle est le reflet de son époque. En ce sens, ses livres traduisent le fait que ces idées-là (surveiller les gens en permanence, lire et modifier leur esprit) sont en fait déjà banalisées. On le savait déjà, bien sûr. La vidéo-surveillance non seulement ne pose de problème qu’à une petite minorité d’individus, mais encore elle est réclamée à cors et à cris par les foules. Quant à la possibilité de modifier l’esprit des gens, j’ai déjà lu des articles très sérieux espérant qu’on pourrait à terme, grâce aux progrès des neurosciences, déradicaliser des fanatiques religieux terroristes. Cette banalisation d’idées ou de réalités qui, personnellement, me terrifient, Rowling ne la promeut pas, mais, sans probablement en avoir conscience d’ailleurs, elle la prouve. C’est encore plus inquiétant.


[1] Ceux qui veulent s’en convaincre liront avec profit la thèse de Florent Hébert intitulée Défense de la décroissance – Savoir, pouvoir et autorité dans la fantasy anglophone contemporaine et présentée en septembre 2017 à l’université Toulouse 2 – Jean Jaurès, accessible gratuitement sur le site de Tol Ardor.

mardi 20 mars 2018

Évitons la guerre entre écologistes (par pitié)

On sait combien les riches aiment les combats de pauvres. Vous connaissez l’histoire du riche qui prend onze gâteaux sur la table, en laisse un seul pour le pauvre et l’immigré qui sont à côté de lui, et crie au pauvre : « Attention, l’immigré va te voler ton gâteau ! » Histoire exprimée autrement par cette image de Nawak :



Les écologistes sont en train de tomber exactement dans le même panneau. C’est particulièrement vrai des écologistes radicaux, ceux qui placent la vie comme première valeur et veulent par conséquent sortir du Système pour construire autre chose à la place. Comme je l’explique dans mon livre L’Écologie radicale expliquée à ma belle-mère (pardon pour le coup de pub, mais comme c’est à paraître bientôt, préparez-vous-à-acheter-les-gens), nous perdons une part considérable de notre énergie à nous lancer des anathèmes et des excommunications mutuelles. Le Système aime, il aime même beaucoup-beaucoup.

Ces derniers jours, une polémique partie du journal Libération vient à point nommé pour illustrer mon propos. Le 18 mars, trois personnalités signent une tribune intitulée « Pourquoi les vegans ont tout faux ». Le lendemain, l’association L214 répond : « Et si les vegans n’avaient pas tort ? » Très rapidement, la polémique enfle sur le Net, avec, comme souvent, beaucoup d’agressivité, parfois de violence.

En soi, rien de bien surprenant, et ça pourrait être un épisode banal de la lutte entre les écologistes et ceux qui n’ont pas compris l’urgence et l’importance de la crise écologique. Sauf que les trois signataires de la tribune qui attaquaient le veganisme n’étaient pas Claude Allègre, Luc Ferry ou Pascal Bruckner, mais Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher. Autrement dit, trois écologistes, dont au moins un est radical. Paul Ariès, c’est quand même quelqu’un qui a longuement participé au journal La Décroissance. Comment en arrive-t-on là entre écologistes ?

Il est ici fondamental de distinguer la forme du fond. Sur le fond, les questions du végétarisme, du veganisme et de la protection animale sont de celles qui ne font pas consensus au sein de l’écologie radicale, ni a fortiori au sein de l’écologie politique. Il y a des désaccords qu’il faut constater, et un débat d’idées sain et dont on devrait se réjouir. Que nous ne soyons pas tous d’accord sur tout, c’est une évidence ; et dès lors que les idées en présence s’affrontent avec des arguments pertinents, où est le problème ?

En l’occurrence, les vegans comme ceux qui s’opposent à eux ont des arguments solides et intéressants. Personnellement, je suis plutôt d’accord avec Ariès, Denhez et Porcher. Je ne suis pas végétarien, a fortiori je ne suis pas vegan, pour des raisons que j’ai exposées ici ou sur ce blog. Dans la polémique actuelle, toujours sur le fond, je ne peux que constater une fois de plus que tous les arguments utilisés dans la réponse de L214, intégralement tous, ne sont valables que contre l’élevage et l’abattage industriels, que bien entendu je combats, comme ne peuvent que le faire tous les écologistes. Il me semble donc que Tol Ardor a raison quand elle écrit que « le problème n’est pas dans l’élevage, il est dans l’industrie ».

Quant à la possibilité d’élever les animaux en respectant leur équilibre biologique et en leur offrant une vie digne d’être vécue, L214 se contente d’écarter cette idée d’un revers de la main :

« Il est utopique d’imaginer qu’on puisse un jour arriver à offrir une vie décente et une mort sans souffrance aux animaux tués pour l’alimentation humaine. […] Des conditions garantissant une bonne vie et une bonne mort aux animaux mangés est une illusion. Ce mythe doit être détruit parce que cette fausse promesse permet de laisser perdurer les innombrables atrocités imputables à la viande […]. »

Utopie ? Illusion ? Mythe ? Fausse promesse ? Hé ! De la part de ceux qui veulent nous faire complètement arrêter de manger de la viande, du fromage, des œufs, du miel, de boire du lait, d’utiliser du cuir ou de la cire, l’accusation prête à sourire.

Ça, c’était pour le fond ; mais il reste la question de la forme. Et là, pour le coup, je ne suis plus, mais alors plus du tout, d’accord avec Ariès, Denhez et Porcher. Nous sommes engagés dans des débats d’idées, certes. Mais nous sommes aussi, tous, des militants engagés dans un combat pour la protection de la planète, de la nature, de la vie. Et dans ce combat, les écologistes, a fortiori les écologistes radicaux, sont du même bord. Ils doivent en avoir conscience et agir en conséquence.

Pour cela, quand nous discutons, il est impératif que nous le fassions comme entre amis. Des amis peuvent avoir des débats de fond, et même être fondamentalement en désaccord sur des questions pourtant essentielles à leurs yeux, mais ils s’interdisent mutuellement certaines formulations ou certains procédés. Bref, ils témoignent les uns envers les autres d’un respect qu’on ne montre pas avec de simples adversaires. Quand nous discutons avec Allègre, Ferry ou Bruckner, nous n’avons pas à retenir nos coups. Nous devons éviter de les traiter comme des ennemis, et nous devons leur conserver le respect dû à des frères en humanité ; mais rien de plus. Entre écologistes, surtout entre écologistes radicaux, il nous faut en user autrement.

Ainsi, accuser les vegans d’être « clairement les idiots utiles du capitalisme », dire que le veganisme est « dangereux », en faire « l’allié objectif [Dieu que cette formulation me déplaît et me rappelle de mauvais souvenirs…] d’une menace plus grande encore », celle du transhumanisme et de l’enfermement dans des villes coupées de la nature, sont autant de formulations plus que malheureuses. Je ne dénie pas aux trois auteurs le droit de parler ainsi ; mais, ce faisant, ils commettent à mon avis une faute politique majeure.

Porteur de cette faute, de ce péché originel en quelque sorte, leur texte devient une arme qui ne peut que diviser l’écologie et donc se retourner contre elle. Ce n’est pas ainsi que les non-vegans convaincront les vegans de quoi que ce soit. Ce n’est pas ainsi que se construira l’union des forces écologistes, union sans laquelle nous ne ferons rien. Je ne suis pas vegan ; pour autant, je ne crois pas que le veganisme soit l’allié du Système. Je sais bien, au contraire, qu’il est mon allié contre le Système. Je suis affligé de voir que trop d’écologistes non-vegans pensent encore le contraire – de même que je suis affligé quand certains vegans se comportent de la même manière et dénient aux omnivores toute légitimité dans le combat écologiste ou de la protection animale.

À cet égard, et même si je suis loin d’être entièrement d’accord avec eux sur le fond, il faut souligner la modération et la courtoisie de la réponse de L214. Imitons-les, et fixons-nous quelques règles de conduite. Réservons nos coups à ceux qui les méritent vraiment. Ne soyons pas trop prompts à considérer ceux des écologistes qui ne vivent pas comme nous, qui ne pensent pas comme nous sur tout, comme des adversaires. Laissons-leur systématiquement le bénéfice du doute. Même dans le désaccord, traitons les autres écologistes en amis, et interdisons-nous toujours les insultes, les propos méprisants et les coups bas. Nous n’avons rien à y perdre ; nous avons l’efficacité politique à y gagner.

lundi 19 février 2018

Une bonne occasion de tester les missiles antisatellites

Par un article de M le magazine du Monde daté du 2 février dernier, j’ai appris que la startup aérospatiale américaine Rocket Lab avait mis en orbite, le 21 janvier dernier, une boule à facette géante. D’après l’article, « cette sphère disco kitsch d’un mètre de diamètre, dotée de soixante-cinq panneaux réfléchissants, tourne désormais sur elle-même et autour de la planète à une vitesse vingt-sept fois supérieure à celle du son. […] Elle a été conçue pour devenir l’un des objets les plus lumineux de la voûte céleste afin d’être visible par tous. »

Il s’agit, sous une apparence banale, d’un événement très grave. L’article du Monde remarquait fort justement que « derrière ce gadget se cache un exploit technologique qui inaugure une nouvelle ère de la conquête spatiale : celle où des opérateurs privés, dotés de fonds très inférieurs à ceux qui étaient jusqu’à présent nécessaires, s’invitent dans le juteux business du lancement des microsatellites et rendent l’espace commercialement accessible. »

Mais le problème n’est pas d’abord celui des profits à faire ; la question qui se pose est également celle de la propriété de l’espace. Et la réponse est évidente : l’espace est un bien commun à toute l’humanité – voire à toutes les espèces vivantes. Mais qu’un bien soit commun à tous ne signifie pas que chacun puisse en faire ce qu’il veut. En fait, cela signifie même le contraire : que chacun doit s’y interdire tout ce qui pourrait nuire aux autres.

Or, le lancement de cet engin est à l’évidence grandement nuisible, et ce pour deux raisons. La première est d’ordre pratique. L’espace est déjà fortement encombré d’objets, parfois utiles (certains satellites par exemple), parfois inutiles, voire dangereux (par exemple de nombreux déchets). L’encombrer un peu plus, sans aucun contrôle des États et de la collectivité, n’est de toute façon pas une bonne idée.

Mais la seconde raison est infiniment plus grave. Le ciel nocturne a un certain aspect, et une immense beauté. En fait, c’est une des choses les plus belles au monde. Il est beau comme il est, et il n’est pas juste que certains puissent en changer l’aspect à leur guise, simplement parce qu’ils en ont les moyens techniques et financiers. Cela doit être d’une part interdit, d’autre part empêché, par la force si nécessaire. Car ce n’est pas anodin, et il faut bien peser ce qui se joue ici. Quelques individus s’arrogent le droit de changer ce que voient tous les autres quand ils regardent le ciel la nuit. Comment ne pas être choqué ? Si des gens avaient les moyens de changer la couleur des couchers de soleil et des arcs-en-ciel, les laisserions-nous faire ?

De cela, il découle deux choses. La première, c’est que les dirigeants d’un maximum de pays doivent se pencher sur la question. Et ils doivent le faire de manière urgente, car le problème n’attendra pas des décennies : c’est dans les prochaines années qu’il va se poser de manière de plus en plus accrue. Pour l’instant, le droit de l’espace est principalement régi par le Traité de l’espace de 1966. C’est un bon texte, mais il est incomplet. Écrit en pleine guerre froide et à un moment où il était assez difficile d’imaginer que de simples particuliers pussent un jour se lancer sans financements publics dans l’aventure spatiale[1], il développe largement la question des intérêts et des responsabilités des États, mais reste presque muet sur ceux des individus et des ONG.

Il faut donc, dès maintenant, poser des règles pour interdire aux particuliers, mais aussi pour que les États s’interdisent eux-mêmes, tout ce qui pourrait nuire d’une manière ou d’une autre à l’humanité : encombrement inutile, modification de l’aspect céleste, augmentation de la pollution lumineuse etc. ; sans parler, évidemment, de l’utilisation de l’espace à des fins militaires – pour l’instant, il est seulement interdit de placer en orbite des armes nucléaires ou de destruction massive.

La seconde, c’est qu’il faut faire respecter les textes déjà signés, et calmer les ardeurs de Rocket Lab et de ceux qui, rapidement, voudront imiter la prouesse. Aux termes de l’article VI du Traité de l’espace, « les États […] ont la responsabilité internationale des activités nationales dans l’espace extra-atmosphérique, […] qu’elles soient entreprises par des organismes gouvernementaux ou par des entités non-gouvernementales ». Autrement dit, les États-Unis sont légalement responsables des activités de Rocket Lab.

Faisons donc appliquer le droit, et demandons-leur de retirer cet objet de l’espace ; et s’ils en sont incapables, demandons-leur de le détruire. Ça, pour le coup, ils en ont les moyens techniques. Et s’ils refusent, faisons-le nous-mêmes. Quand on y réfléchit un peu sérieusement, on s’aperçoit que ça en vaudrait la peine.




[1] Pour info, les moteurs de la fusée qui a lancé cette saloperie ont été fabriqués par des imprimantes 3D…

dimanche 28 janvier 2018

La bataille de Dunkerque (et des blackfaces)

Louis-Georges Tin est une personnalité qu’au fond j’aime bien, pour laquelle j’ai de l’estime, et ça me peine d’écrire contre lui pour la seconde fois en six mois. Mais là, malgré toute mon affection, je trouve qu’il déraille un peu. Et le problème, c’est qu’il est loin d’être seul dans son cas.

Qu’est-ce qui me chagrine ? Deux affaires de « blackface » en quelques mois. La première vient d’Antoine Griezmann. On ne le présente plus, mais histoire qu’on soit bien sûr, oui, ce footballeur est blanc. La preuve :


(Ok, ok, j’avoue, cette photo n’est pas là pour prouver qu’il est blanc, c’est juste parce que je le trouve beau.) Or, en décembre dernier, il a publié sur les réseaux sociaux une photo de lui déguisé en basketteur noir des Harlem Globetrotters. Cette photo, la voici :


Griezmann a été clair : admirateur des Harlem Globetrotters, il considère cette photo comme un hommage. A priori, rien donc de raciste là-dedans. Pourtant, les médias et les réseaux sociaux s’enflamment : ouhlàlà, c’est raciste ! Se déguiser en personne noire quand on est blanc, c’est raciste, ça ne se fait pas. Ben oui, c’est un blackface, et un blackface, c’est raciste, tout le monde sait ça (« It is known »).

Bon, à Dunkerque, apparemment, ils sont pas au courant, en revanche, puisqu’une soirée intitulée « La nuit des noirs » (dont, on s’en doute à l’affiche, le blackface est précisément le principe) est justement organisée dans le cadre du carnaval de la ville.


Là encore, tempête dans les médias, les réseaux sociaux et une tasse de thé, et bien sûr (car nous vivons une époque où tout se règle de plus en plus par l’interdiction et le tribunal), exigence que la soirée ne se fasse pas (c’est là qu’on retrouve Louis-Georges Tin, qui nous explique que Dunkerque a bien profité de la traite négrière, ne fait rien pour sa mémoire, mais fait beaucoup pour se moquer des Noirs).

Dans les deux cas, ceux qu’on envoie au banc des accusés du vaste tribunal médiatique sont bien gênés. Au lieu d’assumer, ils se planquent. Griezmann a tenté d’expliquer qu’il s’agissait d’un hommage, mais devant la tempête, il a fini par présenter ses excuses et retirer la photo honnie. Les organisateurs du carnaval de Dunkerque refusent de répondre aux journalistes, et il n’est même pas certain que ladite soirée se fera.

Pour moi, tout ça, c’est tellement bête que quand j’en entends parler, ma – comment dirais-je ? – ma déconcertante beauté est voilée par une expression d’horreur teintée de doute et d’incrédulité – quelque chose comme ceci :


(Qu’est-ce que je mets comme images, moi, aujourd’hui !) Et je me dis : gné ? Quand on est blanc, on ne peut pas se déguiser en noir ? Est-ce que quelqu’un a un cerveau dans la salle ?

Mais comme je me doute que ça ne va pas suffire pour convaincre la Sainte-et-Moderne Inquisition que je ne suis pas un affreux raciste (à force, je sens que je vais pouvoir me comparer à « Ma vie de réac », moi), développons.

Quel est l’argument posé par les adversaires du blackface pour dire que ce serait en soi, quelles que soient les intentions de son auteur, un geste raciste ? Son histoire. Car le terme « blackface » désigne, stricto sensu, un genre théâtral américain dans lequel l’acteur, maquillé et déguisé en Noir, incarnait une caricature stéréotypée du Noir (merci Wikipédia). La même fiche Wiki précise qu’à la suite du mouvement afro-américain des droits civiques, les blackfaces ont disparu dans les années 1960.

Personnellement, ça ne me désole pas. Ça ne devait pas être le sommet de la création humoristique ou dramaturgique américaine, et ça véhiculait certainement une bonne dose de racisme (je n’ai pas dit que je serais pour leur interdiction, j’ai dit que je ne me désolais pas de leur disparition).

En revanche, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois pas le rapport avec ce qui est fait au carnaval de Dunkerque ou dans les soirées de Griezmann. Pas du tout. Quel est le point commun ? Dans les deux cas, une personne blanche est déguisée en personne noire. Et après ? Ce qui faisait le caractère raciste des spectacles de blackface américains, ce n’était pas le fait qu’un blanc se déguisât en noir, c’était le fait qu’il se moquât de certaines caractéristiques réelles ou imaginaires des noirs. En soi, se déguiser en noir n’a rien de raciste, tout simplement parce que se déguiser en quelqu’un ou quelque chose n’a rien d’irrespectueux.

Car si se déguiser en noir quand on ne l’est pas, c’est manquer de respect aux noirs, alors logiquement, il en va de même quand on se déguise en prêtre, en femme, en schtroumpf ou en flic alors qu’on ne l’est pas. Qui pourrait défendre ça ? Si un non-prof se déguise en prof, y compris en jouant sur les clichés concernant les profs ou en dressant une caricature de prof, dois-je me sentir offensé ? Le principe de se déguiser, c’est qu’on se déguise en ce qu’on n’est pas à la base, bordel !

C’est d’autant plus vrai dans le cas du carnaval de Dunkerque. Parce que c’est bien joli de nous faire des leçons d’histoire sur les blackfaces, mais il faudrait aussi se documenter un peu sur celle du carnaval. Le carnaval, c’est la fête de la déconne, du renversement de l’ordre établi et des valeurs morales qu’il impose le reste de l’année. C’est la fête du travestissement, l’exaltation de la folie.

Every man’s a king and every king’s a clown;
Once again it’s topsy turvy day!
It’s the day the devil in us gets released,
It's the day we mock the prig and shock the priest,
Everything is topsy turvy at the feast of fools!

Si le carnaval doit s’imposer de respecter la morale et les bons sentiments, il n’y a plus de carnaval.

Évidemment, on pourra me dire que tout cela reste très anecdotique, et qu’après tout la lutte pour la fin des discriminations et des inégalités vaut quelques sacrifices. L’éternelle histoire de l’omelette qu’on ne fait pas sans casser des œufs. Il me semble, au contraire, que tout un tas d’affaires vont dans le même sens. Il y a eu les caricatures de Mahomet et les dérives du mouvement « Balance ton porc ». Il y a, périodiquement, les demandes d’interdire Tintin au Congo. En ce moment, des metteurs en scène ou des directeurs d’opéra changent la fin de Carmen pour qu’elle ne meure pas sous les coups de son compagnon. Devant le tollé médiatique, Gallimard a renoncé à la réédition de pamphlets antisémites de Céline. Va-t-on devoir réécrire les Astérix pour supprimer le pirate noir qui avale les « r » ? Non mais je dis ça parce qu’il est cliché, lui aussi, hein ! Il a des grosses lèvres et tout. Ça vous choque pas, vous ?

Tout le monde n’est pas d’accord, Dieu merci. Catherine et Liliane ont fait un sketch qui est sans doute une des meilleures réponses possibles à tout ce délire.


N’empêche que toutes ces histoires dessinent un tableau assez sombre de la société que nous sommes en train de construire. Une société où personne n’accepte d’être heurté, choqué ou secoué de quelque façon que ce soit. Où la réponse immédiate à ce qui nous choque est la demande d’interdiction, menace de procès à la clef en cas de refus d’obtempérer. Une société procédurière. Mais aussi une société fade, aseptisée et qui prendrait sans cesse tout au tragique, ou au moins au sérieux, et où donc tout le monde marcherait sur des œufs en permanence.


On va s’y faire chier, je vous dis, quelque chose de bien.

samedi 13 janvier 2018

Merci, les Catherines !

Deux mois. Deux mois que je tourne et que je retourne et que je retourne dans tous les sens la manière dont je pourrais formaliser tout ce qui me gêne dans les suites de l’affaire Weinstein, le mouvement « Balance ton porc », le mouvement « Me too ». Que je sais qu’en ouvrant ma gueule dans un sens légèrement différent de celui de la vox populi, je vais prendre cher. Et voilà qu’une centaine de femmes me sauve la mise en disant à ma place à peu près tout ce que j’aurais pu dire dans une tribune publiée par Le Monde. Catherine Deneuve, Catherine Millet, et vous, toutes les autres signataires de cette tribune : merci d’avoir eu le courage de faire entendre une autre parole.

Car du courage, il en fallait. Il n’y a qu’à voir ce qui leur pleut dessus, de toutes parts, depuis qu’elles ont publié leur texte. De la part de journalistes, de militants, de politiciens. Visiblement, que la parole se libère, c’était bien ; mais enfin, pas pour dire n’importe quoi. Liberté de parole, oui ! mais pour dire la même chose que moi. Déjà vu.

Dès lors, pourquoi écrire ? Déjà, pour les soutenir. Vu ce qu’elles ramassent, la moindre des choses, c’est que ceux qui sont d’accord avec elles l’affirment publiquement. Pour dire, ensuite, pourquoi je suis d’accord avec elles. Lesquels de leurs arguments me semblent bon, et en quoi ceux qu’on leur renvoie en réponse me semblent mauvais.

Commençons par le commencement : je suis féministe, et il faut l’être. Il faut l’être parce que l’égalité entre les hommes et les femmes est loin, très loin d’être atteinte. Dans les salaires, dans les postes de pouvoir, dans les mentalités aussi : « Un homme qui aime les femmes, on appelle ça un Don Juan ; une femme qui aime les hommes, on appelle ça comment ? » Oui, la culture du viol est une réalité ; trop de gens considèrent encore que la femme qui se fait violer quand elle porte une minijupe l’a bien cherché, que les hommes ne peuvent pas se retenir, et qu’il vaut mieux porter robe longue et col montant pour éviter les problèmes – insupportable discours. Féministe, il faut l’être, aussi, parce que certains comportements, très majoritairement masculins, sont problématiques, voire graves, parfois dramatiques ; que bien des femmes ont encore, de manière injustifiable, peur de les dénoncer, que cela peut parfois les détruire, et que cela ne doit plus pouvoir durer. « Time’s up », oui, je suis d’accord.

Qu’est-ce donc qui pose problème dans le mouvement actuel ? Je ne vais pas vous ressortir mon couplet contre l’écriture inclusive, abominable ineptie certes, mais qui, à côté du reste, fait figure de lubie gentillette ; attaquons-nous aux vraies questions. Il y en a deux.

La première, c’est la manière dont, depuis l’affaire Weinstein, la justice est rendue, ou plutôt n’est pas rendue. Les mouvements « Me too » et « Balance ton porc » sont très largement basés sur le fait de jeter en pâture au public des noms de personnalités connues en affirmant qu’ils ont fait ceci ou cela. Pour ceux qui sont visés, les conséquences sont rapides et lourdes. En plus de la dégradation de leur image publique, certains ont vu des spectacles ou des interviews annulés, d’autres ont tout bonnement perdu leur travail.

Certes, les réactions les plus lourdes ont surtout eu lieu dans le monde anglo-saxon ; en France, nous avons jusqu’ici su rester plus mesurés. Et alors ? C’est tout à notre honneur, mais ce qui se passe ailleurs n’est pas moins grave pour autant.

Car soyons clairs : il n’y a absolument rien de juste dans tout cela, et donc on ne peut pas s’en réjouir. Bien sûr, certaines des personnes visées ont peut-être fait ce qu’on leur reproche ; et dans certains cas, c’est très grave. Mais nous avons des procédures pour traiter ces problèmes. Nous avons une institution judiciaire, qui certes fonctionne comme elle peut avec les moyens qu’elle a, mais qui au moins a la possibilité d’être juste ; alors que le tribunal de la rue ou de l’opinion publique, lui, ne peut qu’être injuste. Le tribunal de la rue ne juge pas des faits, il décide sur des rumeurs, des on-dit, et avant de savoir quoi que ce soit. L’opinion publique ne donne pas la parole à l’accusé, elle ne lui laisse aucune possibilité de se défendre. Elle ignore la possibilité de l’appel ou du débat contradictoire.

Comment pourrait-on se réjouir de cela ? Comment certains peuvent-ils confondre le hurlement des loups avec la justice ? Notre société l’oublie d’une manière horriblement systématique : le pire des criminels ne cesse pas pour autant d’avoir des droits. Le droit à une défense. Le droit à un jugement par une autorité indépendante et impartiale. Dans des cas infiniment plus graves, par exemple à la Libération, des milliers de personnes ont perdu la vie, exécutées sans jugement, parce qu’on les soupçonnait d’avoir collaboré avec les Allemands. On peut sans doute le comprendre ; mais en aucun cas on ne peut s’en réjouir ou le justifier, même si beaucoup d’entre elles avaient effectivement fait ce qu’on leur reprochait.

Il n’est donc pas acceptable que des centaines de personnes voient leur image publique salie et parfois perdent tout avant même qu’une procédure judiciaire aboutisse – ou même soit simplement ouverte ! – en leur ayant préalablement laissé la possibilité de se défendre. C’est le premier problème.

Le second n’est pas moins grave : c’est la confusion totale dans ce dont on parle. Depuis quelques mois, à chaque fois que j’écoute une parole publique sur le sujet, j’ai l’impression que des mots comme « harcèlement », « viol » ou « agression » ont tout bonnement perdu leur sens.

Avant de me faire taper dessus, je demande à être écouté : je ne nie pas la gravité de certaines choses. Un viol, c’est grave. Intimider une femme dans la rue, c’est grave. Mais les deux choses ne sont pas également graves. De la même manière, une drague lourdingue peut être chiante ; mais « chiant », ce n’est pas la même chose que « grave ». Même du point de vue féministe, tout mélanger, tout confondre ne peut, à terme, qu’être contre-productif. Certains peuvent avoir l’impression qu’en traitant de la même manière les frotteurs du métro et les violeurs, ils élimineront les premiers ; en réalité, ils ne feront que décrédibiliser complètement leur propre parole.

Un premier exemple : ce tableau qui a largement circulé sur les réseaux sociaux dès le début de l’affaire.


Est-ce vraiment si simple ? Admettons pour les agressions. Encore qu’il faudrait ajouter des éléments de contexte ! Quand un député embrasse par surprise une attachée parlementaire dans un ascenseur, je veux bien qualifier ça d’agression. Quand, en boîte de nuit, un homme, ou une femme, embrasse sans crier gare son partenaire de danse, même s’il s’agit d’un parfait inconnu, est-ce encore une agression ? Je ne crois pas.

Venons-en à ce que ce tableau considère comme du harcèlement. Menacer une personne, abuser de sa position, je suis parfaitement d’accord. Mais suivre une personne, ce serait du harcèlement ? La rue n’est-elle pas à tout le monde ? Tant qu’une personne ne s’est pas montrée menaçante, au nom de quoi pourrait-on lui interdire de suivre quelqu’un ? Insister après un refus ou une absence de réponse, du harcèlement ? Là encore, au nom de quoi ? Faire un commentaire sur la tenue de quelqu’un qu’on ne connaît pas et qui n’a rien demandé ? Pardon, mais non seulement ce n’est pas du harcèlement, mais c’est le droit le plus strict, le plus absolu de tout un chacun : ça s’appelle tout bêtement la liberté d’expression.

Les mots ont un sens, et « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus. Même si ce n’est évidemment pas un argument définitif, je peux déjà noter que j’ai la loi de mon côté, et que ce tableau, du point de vue juridique, dit n’importe quoi. Car la loi, au moins, est claire. Pour qu’il y ait viol, il faut qu’il y ait pénétration commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Pour qu’il y ait agression, il faut qu’il y ait acte sexuel sans pénétration, toujours avec violence, contrainte, menace ou surprise. Quant au harcèlement, c’est une évidence, il implique qu’on impose de façon répétée des propos ou des comportements à connotation sexuelle qui portent atteinte à la dignité de la victime ou créent pour elle une situation intimidante, hostile ou offensante.

Le caractère répétitif de l’action est naturellement constitutif du harcèlement ; en d’autres termes, siffler une fille – ou un garçon ! – dans la rue, non, ce n’est pas du harcèlement. Le caractère répétitif n’est omis que dans un cas : le fait d’user de « pression grave » dans le but « réel ou apparent » d’obtenir un acte de nature sexuelle. Siffler quelqu’un, ou lui faire une remarque sur sa tenue, ne saurait, sauf à tordre complètement le sens des mots, être assimilé à une « pression grave ». Gardons donc de la mesure, de la retenue, le sens des proportions. Ne mélangeons donc pas tout : personne n’a rien à y gagner. Personne de bonne foi, en tout cas.

Je prends un second exemple : une case d’une BD publiée sur Facebook par l’artiste Emma.


Petite analyse d’image. Selon Emma, dans la seconde situation, il n’y a pas de consentement éclairé. Alors quoi ? Si, après ça, il y a rapport sexuel, c’est donc qu’il y a viol, puisqu’un rapport non consenti, c’est un viol. Comment peut-on croire une chose pareille ? Comment les dizaines de commentaires de cette vignette peuvent-ils la soutenir et passer à côté d’une telle énormité ?

On est en plein dans la confusion que je dénonce ; mais au moins, cette image nous permet d’élever un peu le débat, de prendre un peu de recul, de hauteur. Passons sur le fait qu’en matière de préliminaires, j’ai connu plus romantique et plus sexy que « Tu veux niquer ? » – on se demande à quand le « Si le rapport est consenti, tapez 1. » Mais cette case de BD va plus loin que cela : elle nie des réalités humaines absolument fondamentales.

La première concerne l’acte sexuel lui-même. Car un acte sexuel, ce n’est pas juste « niquer », et donc on ne peut pas simplement demander « tu veux niquer ? », lancer la machine à niquer, et ne plus s’occuper de rien. La jeune fille de l’image peut être d’accord pour niquer, mais pas pour sucer. Et s’il faut un consentement clairement exprimé à chaque fois, imaginez un peu la gueule de l’acte sexuel ! Tu veux niquer ? Tu veux que je te lèche ? Tu veux que je t’encule ? On se dit que la sexualité de certains, ça ne doit plus ressembler à grand-chose.

Mais passons, ce n’est pas encore l’essentiel. Une autre réalité fondamentale sur laquelle, de manière bien plus grave, cette image fait l’impasse, c’est la réalité des rapports humains. Ce qu’Emma ne tolère pas, c’est que l’homme insiste auprès de sa copine, qui plus est en faisant naître en elle une culpabilité par rapport à sa frustration. En face de quoi sommes-nous ? D’un rapport de pouvoir ; et c’est cela que l’auteur de la BD ne supporte pas.

Seulement voilà : les rapports de pouvoir et de domination font intrinsèquement partie des rapports humains. Depuis la mère qui menace de mettre son fils au coin s’il ne mange pas ses choux de Bruxelles jusqu’au proviseur qui laisse entendre à un prof que son emploi du temps sera moins bon s’il n’accepte pas d’heures supplémentaires en passant par l’homme qui fait la gueule à sa femme toute une après-midi parce qu’elle a refusé de venir manger chez sa mère, les rapports de pouvoir font partie de notre vie. Il est évidemment souhaitable de les limiter, de les encadrer ; mais sous-entendre, comme le fait cette image, que nous serions à même de les faire purement et simplement disparaître de nos vies, ça c’est une escroquerie ou une chimère.

C’est spécialement vrai au sein de ce rapport humain si particulier qu’est le couple. La vie de couple, je pense ne rien apprendre à personne, c’est pas facile. C’est compliqué. Même entre gens intelligents, qui s’aiment et de bonne volonté, qu’un couple dure longtemps n’est jamais gagné d’avance ; et le seul moyen de le faire durer, c’est d’échanger pour parvenir à des compromis. Bien sûr, comme le note Calvin, « un bon compromis mécontente tout le monde ». Il n’empêche que c’est la seule manière de faire. Or, échanger pour parvenir à un compromis, c’est très précisément ce que le couple de l’image est en train de faire !

D’ailleurs, dans des situations parallèles, on n’envisage même pas que l’auteur de ce dessin pousse les mêmes cris de protestation. Déjà, elle semble ne pas imaginer que l’inverse soit seulement possible – alors que ça arrive aussi. Parlerait-elle de viol avec autant de facilité si c’était la fille qui se permettait d’insister ? Par ailleurs, dans une situation semblable mais non sexuelle, dirait-elle qu’il n’y a pas « consentement » ? Si, lors d’un séjour à Paris, je préfère aller au musée Marmottan qu’à EuroDisney ; si ma femme insiste pour aller à Disney ; si je finis par céder, ai-je consenti, ou ai-je été contraint d’aller à Disney ? Pourquoi, dès qu’on parle de sexe, les choses seraient-elles différentes ?

Alors oui, il faut s’attaquer au fait que les rapports de pouvoir marchent structurellement plus dans un sens que dans l’autre. Oui, il faut lutter contre la culture du viol. Mais ce n’est pas en essayant de faire croire aux gens que la situation de cette image serait un viol qu’on y parviendra.

Pour comprendre vraiment ce dont il s’agit, il est nécessaire d’aller plus loin encore dans la prise de recul. La femme (ou l’homme, d’ailleurs) qui prétend avoir été harcelée quand elle se fait siffler dans la rue, celle qui se sent agressée pour un commentaire fait à propos de sa tenue, refuse en réalité d’être sortie de ce qu’elle a défini elle-même comme sa zone de confort.

Ce n’est pas isolé, loin de là. Les musulmans qui portent plainte contre les caricatures de Muhammad, les chrétiens qui cherchent à faire interdire Piss Christ, sont exactement dans le même type de revendications. Le problème, c’est qu’on ne peut pas – j’insiste : on ne peut pas – permettre à chacun d’utiliser la loi pour légitimer ce qu’il ressent comme sa zone de confort et interdire aux autres d’y pénétrer. Parce que, si la liberté de chacun commence là où s’arrête celle des autres, elle ne saurait s’arrêter avant. Tant qu’on n’appelle pas à la violence ou à la haine contre les chrétiens ou les musulmans, on peut dire ce qu’on veut de leurs croyances.

De même, tant qu’on n’est pas menaçant avec une fille, on peut lui dire ce qu’on veut de sa tenue ou de son apparence. On peut se montrer lourd, grossier, maladroit, mais ces choses ne sauraient constituer des délits ; parce qu’une société dans laquelle elles seraient considérées comme tels serait bien plus invivable que la nôtre. De la même manière qu’on peut regretter les innombrables conneries que la liberté d’expression permet de publier, tout en ayant conscience qu’une société qui n’autoriserait la publication que des choses intelligentes serait proprement infernale.

Rares sont ceux qui s’en rendent compte, mais nous avons une chance, une opportunité historique. Nous nous sommes enfin débarrassés du poids écrasant de la morale sexuelle et familiale qu’ont fait peser sur nos sociétés les grandes religions monothéistes pendant des siècles – parole de catho pratiquant. Cette morale traditionnelle, c’est surtout sur les femmes qu’elle pesait. C’était à elles qu’elle interdisait toute forme de liberté sentimentale et sexuelle. Les hommes, eux, pouvaient en général pratiquer – les autorités religieuses se contentaient de les culpabiliser ensuite.

La libération sexuelle a balayé tout cela, et aujourd’hui, nous avons une possibilité historique de parachever cette évolution des mentalités. Les femmes, surtout, ont la chance, unique dans l’histoire, de rattraper les hommes, de se mettre à égalité avec eux, de s’offrir la même liberté qu’eux. Il est affligeant, et très inquiétant, de voir qu’au lieu de s’en saisir, nombreux sont ceux qui voudraient nous faire parcourir le chemin inverse et, par un puritanisme anachronique, interdire aux hommes ce qui a toujours été interdit aux femmes. Comment ne voient-elles pas le piège ? Plutôt que de chercher à criminaliser celui qui siffle les femmes dans la rue, mettez-vous à siffler les hommes dans la rue, for Christ’s sake!

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : je n’ai jamais prétendu que tout soit acceptable. Je ne légitime ni n’excuse ni les viols, ni les agressions, ni le harcèlement – les vrais, s’entend. Mais je n’accepte pas qu’on change la définition de ces termes au point de leur faire perdre tout sens. Et là où de plus en plus de gens nous proposent de ne laisser la liberté à personne tout en gardant la culpabilité pour tout le monde, je préfère proposer l’inverse. Je rêve d’une société où les gens auraient et assumeraient une sexualité d’adultes libres, pas de pré-adolescents écrasés par les interdits.