samedi 13 janvier 2018

Merci, les Catherines !

Deux mois. Deux mois que je tourne et que je retourne et que je retourne dans tous les sens la manière dont je pourrais formaliser tout ce qui me gêne dans les suites de l’affaire Weinstein, le mouvement « Balance ton porc », le mouvement « Me too ». Que je sais qu’en ouvrant ma gueule dans un sens légèrement différent de celui de la vox populi, je vais prendre cher. Et voilà qu’une centaine de femmes me sauve la mise en disant à ma place à peu près tout ce que j’aurais pu dire dans une tribune publiée par Le Monde. Catherine Deneuve, Catherine Millet, et vous, toutes les autres signataires de cette tribune : merci d’avoir eu le courage de faire entendre une autre parole.

Car du courage, il en fallait. Il n’y a qu’à voir ce qui leur pleut dessus, de toutes parts, depuis qu’elles ont publié leur texte. De la part de journalistes, de militants, de politiciens. Visiblement, que la parole se libère, c’était bien ; mais enfin, pas pour dire n’importe quoi. Liberté de parole, oui ! mais pour dire la même chose que moi. Déjà vu.

Dès lors, pourquoi écrire ? Déjà, pour les soutenir. Vu ce qu’elles ramassent, la moindre des choses, c’est que ceux qui sont d’accord avec elles l’affirment publiquement. Pour dire, ensuite, pourquoi je suis d’accord avec elles. Lesquels de leurs arguments me semblent bon, et en quoi ceux qu’on leur renvoie en réponse me semblent mauvais.

Commençons par le commencement : je suis féministe, et il faut l’être. Il faut l’être parce que l’égalité entre les hommes et les femmes est loin, très loin d’être atteinte. Dans les salaires, dans les postes de pouvoir, dans les mentalités aussi : « Un homme qui aime les femmes, on appelle ça un Don Juan ; une femme qui aime les hommes, on appelle ça comment ? » Oui, la culture du viol est une réalité ; trop de gens considèrent encore que la femme qui se fait violer quand elle porte une minijupe l’a bien cherché, que les hommes ne peuvent pas se retenir, et qu’il vaut mieux porter robe longue et col montant pour éviter les problèmes – insupportable discours. Féministe, il faut l’être, aussi, parce que certains comportements, très majoritairement masculins, sont problématiques, voire graves, parfois dramatiques ; que bien des femmes ont encore, de manière injustifiable, peur de les dénoncer, que cela peut parfois les détruire, et que cela ne doit plus pouvoir durer. « Time’s up », oui, je suis d’accord.

Qu’est-ce donc qui pose problème dans le mouvement actuel ? Je ne vais pas vous ressortir mon couplet contre l’écriture inclusive, abominable ineptie certes, mais qui, à côté du reste, fait figure de lubie gentillette ; attaquons-nous aux vraies questions. Il y en a deux.

La première, c’est la manière dont, depuis l’affaire Weinstein, la justice est rendue, ou plutôt n’est pas rendue. Les mouvements « Me too » et « Balance ton porc » sont très largement basés sur le fait de jeter en pâture au public des noms de personnalités connues en affirmant qu’ils ont fait ceci ou cela. Pour ceux qui sont visés, les conséquences sont rapides et lourdes. En plus de la dégradation de leur image publique, certains ont vu des spectacles ou des interviews annulés, d’autres ont tout bonnement perdu leur travail.

Certes, les réactions les plus lourdes ont surtout eu lieu dans le monde anglo-saxon ; en France, nous avons jusqu’ici su rester plus mesurés. Et alors ? C’est tout à notre honneur, mais ce qui se passe ailleurs n’est pas moins grave pour autant.

Car soyons clairs : il n’y a absolument rien de juste dans tout cela, et donc on ne peut pas s’en réjouir. Bien sûr, certaines des personnes visées ont peut-être fait ce qu’on leur reproche ; et dans certains cas, c’est très grave. Mais nous avons des procédures pour traiter ces problèmes. Nous avons une institution judiciaire, qui certes fonctionne comme elle peut avec les moyens qu’elle a, mais qui au moins a la possibilité d’être juste ; alors que le tribunal de la rue ou de l’opinion publique, lui, ne peut qu’être injuste. Le tribunal de la rue ne juge pas des faits, il décide sur des rumeurs, des on-dit, et avant de savoir quoi que ce soit. L’opinion publique ne donne pas la parole à l’accusé, elle ne lui laisse aucune possibilité de se défendre. Elle ignore la possibilité de l’appel ou du débat contradictoire.

Comment pourrait-on se réjouir de cela ? Comment certains peuvent-ils confondre le hurlement des loups avec la justice ? Notre société l’oublie d’une manière horriblement systématique : le pire des criminels ne cesse pas pour autant d’avoir des droits. Le droit à une défense. Le droit à un jugement par une autorité indépendante et impartiale. Dans des cas infiniment plus graves, par exemple à la Libération, des milliers de personnes ont perdu la vie, exécutées sans jugement, parce qu’on les soupçonnait d’avoir collaboré avec les Allemands. On peut sans doute le comprendre ; mais en aucun cas on ne peut s’en réjouir ou le justifier, même si beaucoup d’entre elles avaient effectivement fait ce qu’on leur reprochait.

Il n’est donc pas acceptable que des centaines de personnes voient leur image publique salie et parfois perdent tout avant même qu’une procédure judiciaire aboutisse – ou même soit simplement ouverte ! – en leur ayant préalablement laissé la possibilité de se défendre. C’est le premier problème.

Le second n’est pas moins grave : c’est la confusion totale dans ce dont on parle. Depuis quelques mois, à chaque fois que j’écoute une parole publique sur le sujet, j’ai l’impression que des mots comme « harcèlement », « viol » ou « agression » ont tout bonnement perdu leur sens.

Avant de me faire taper dessus, je demande à être écouté : je ne nie pas la gravité de certaines choses. Un viol, c’est grave. Intimider une femme dans la rue, c’est grave. Mais les deux choses ne sont pas également graves. De la même manière, une drague lourdingue peut être chiante ; mais « chiant », ce n’est pas la même chose que « grave ». Même du point de vue féministe, tout mélanger, tout confondre ne peut, à terme, qu’être contre-productif. Certains peuvent avoir l’impression qu’en traitant de la même manière les frotteurs du métro et les violeurs, ils élimineront les premiers ; en réalité, ils ne feront que décrédibiliser complètement leur propre parole.

Un premier exemple : ce tableau qui a largement circulé sur les réseaux sociaux dès le début de l’affaire.


Est-ce vraiment si simple ? Admettons pour les agressions. Encore qu’il faudrait ajouter des éléments de contexte ! Quand un député embrasse par surprise une attachée parlementaire dans un ascenseur, je veux bien qualifier ça d’agression. Quand, en boîte de nuit, un homme, ou une femme, embrasse sans crier gare son partenaire de danse, même s’il s’agit d’un parfait inconnu, est-ce encore une agression ? Je ne crois pas.

Venons-en à ce que ce tableau considère comme du harcèlement. Menacer une personne, abuser de sa position, je suis parfaitement d’accord. Mais suivre une personne, ce serait du harcèlement ? La rue n’est-elle pas à tout le monde ? Tant qu’une personne ne s’est pas montrée menaçante, au nom de quoi pourrait-on lui interdire de suivre quelqu’un ? Insister après un refus ou une absence de réponse, du harcèlement ? Là encore, au nom de quoi ? Faire un commentaire sur la tenue de quelqu’un qu’on ne connaît pas et qui n’a rien demandé ? Pardon, mais non seulement ce n’est pas du harcèlement, mais c’est le droit le plus strict, le plus absolu de tout un chacun : ça s’appelle tout bêtement la liberté d’expression.

Les mots ont un sens, et « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus. Même si ce n’est évidemment pas un argument définitif, je peux déjà noter que j’ai la loi de mon côté, et que ce tableau, du point de vue juridique, dit n’importe quoi. Car la loi, au moins, est claire. Pour qu’il y ait viol, il faut qu’il y ait pénétration commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Pour qu’il y ait agression, il faut qu’il y ait acte sexuel sans pénétration, toujours avec violence, contrainte, menace ou surprise. Quant au harcèlement, c’est une évidence, il implique qu’on impose de façon répétée des propos ou des comportements à connotation sexuelle qui portent atteinte à la dignité de la victime ou créent pour elle une situation intimidante, hostile ou offensante.

Le caractère répétitif de l’action est naturellement constitutif du harcèlement ; en d’autres termes, siffler une fille – ou un garçon ! – dans la rue, non, ce n’est pas du harcèlement. Le caractère répétitif n’est omis que dans un cas : le fait d’user de « pression grave » dans le but « réel ou apparent » d’obtenir un acte de nature sexuelle. Siffler quelqu’un, ou lui faire une remarque sur sa tenue, ne saurait, sauf à tordre complètement le sens des mots, être assimilé à une « pression grave ». Gardons donc de la mesure, de la retenue, le sens des proportions. Ne mélangeons donc pas tout : personne n’a rien à y gagner. Personne de bonne foi, en tout cas.

Je prends un second exemple : une case d’une BD publiée sur Facebook par l’artiste Emma.


Petite analyse d’image. Selon Emma, dans la seconde situation, il n’y a pas de consentement éclairé. Alors quoi ? Si, après ça, il y a rapport sexuel, c’est donc qu’il y a viol, puisqu’un rapport non consenti, c’est un viol. Comment peut-on croire une chose pareille ? Comment les dizaines de commentaires de cette vignette peuvent-ils la soutenir et passer à côté d’une telle énormité ?

On est en plein dans la confusion que je dénonce ; mais au moins, cette image nous permet d’élever un peu le débat, de prendre un peu de recul, de hauteur. Passons sur le fait qu’en matière de préliminaires, j’ai connu plus romantique et plus sexy que « Tu veux niquer ? » – on se demande à quand le « Si le rapport est consenti, tapez 1. » Mais cette case de BD va plus loin que cela : elle nie des réalités humaines absolument fondamentales.

La première concerne l’acte sexuel lui-même. Car un acte sexuel, ce n’est pas juste « niquer », et donc on ne peut pas simplement demander « tu veux niquer ? », lancer la machine à niquer, et ne plus s’occuper de rien. La jeune fille de l’image peut être d’accord pour niquer, mais pas pour sucer. Et s’il faut un consentement clairement exprimé à chaque fois, imaginez un peu la gueule de l’acte sexuel ! Tu veux niquer ? Tu veux que je te lèche ? Tu veux que je t’encule ? On se dit que la sexualité de certains, ça ne doit plus ressembler à grand-chose.

Mais passons, ce n’est pas encore l’essentiel. Une autre réalité fondamentale sur laquelle, de manière bien plus grave, cette image fait l’impasse, c’est la réalité des rapports humains. Ce qu’Emma ne tolère pas, c’est que l’homme insiste auprès de sa copine, qui plus est en faisant naître en elle une culpabilité par rapport à sa frustration. En face de quoi sommes-nous ? D’un rapport de pouvoir ; et c’est cela que l’auteur de la BD ne supporte pas.

Seulement voilà : les rapports de pouvoir et de domination font intrinsèquement partie des rapports humains. Depuis la mère qui menace de mettre son fils au coin s’il ne mange pas ses choux de Bruxelles jusqu’au proviseur qui laisse entendre à un prof que son emploi du temps sera moins bon s’il n’accepte pas d’heures supplémentaires en passant par l’homme qui fait la gueule à sa femme toute une après-midi parce qu’elle a refusé de venir manger chez sa mère, les rapports de pouvoir font partie de notre vie. Il est évidemment souhaitable de les limiter, de les encadrer ; mais sous-entendre, comme le fait cette image, que nous serions à même de les faire purement et simplement disparaître de nos vies, ça c’est une escroquerie ou une chimère.

C’est spécialement vrai au sein de ce rapport humain si particulier qu’est le couple. La vie de couple, je pense ne rien apprendre à personne, c’est pas facile. C’est compliqué. Même entre gens intelligents, qui s’aiment et de bonne volonté, qu’un couple dure longtemps n’est jamais gagné d’avance ; et le seul moyen de le faire durer, c’est d’échanger pour parvenir à des compromis. Bien sûr, comme le note Calvin, « un bon compromis mécontente tout le monde ». Il n’empêche que c’est la seule manière de faire. Or, échanger pour parvenir à un compromis, c’est très précisément ce que le couple de l’image est en train de faire !

D’ailleurs, dans des situations parallèles, on n’envisage même pas que l’auteur de ce dessin pousse les mêmes cris de protestation. Déjà, elle semble ne pas imaginer que l’inverse soit seulement possible – alors que ça arrive aussi. Parlerait-elle de viol avec autant de facilité si c’était la fille qui se permettait d’insister ? Par ailleurs, dans une situation semblable mais non sexuelle, dirait-elle qu’il n’y a pas « consentement » ? Si, lors d’un séjour à Paris, je préfère aller au musée Marmottan qu’à EuroDisney ; si ma femme insiste pour aller à Disney ; si je finis par céder, ai-je consenti, ou ai-je été contraint d’aller à Disney ? Pourquoi, dès qu’on parle de sexe, les choses seraient-elles différentes ?

Alors oui, il faut s’attaquer au fait que les rapports de pouvoir marchent structurellement plus dans un sens que dans l’autre. Oui, il faut lutter contre la culture du viol. Mais ce n’est pas en essayant de faire croire aux gens que la situation de cette image serait un viol qu’on y parviendra.

Pour comprendre vraiment ce dont il s’agit, il est nécessaire d’aller plus loin encore dans la prise de recul. La femme (ou l’homme, d’ailleurs) qui prétend avoir été harcelée quand elle se fait siffler dans la rue, celle qui se sent agressée pour un commentaire fait à propos de sa tenue, refuse en réalité d’être sortie de ce qu’elle a défini elle-même comme sa zone de confort.

Ce n’est pas isolé, loin de là. Les musulmans qui portent plainte contre les caricatures de Muhammad, les chrétiens qui cherchent à faire interdire Piss Christ, sont exactement dans le même type de revendications. Le problème, c’est qu’on ne peut pas – j’insiste : on ne peut pas – permettre à chacun d’utiliser la loi pour légitimer ce qu’il ressent comme sa zone de confort et interdire aux autres d’y pénétrer. Parce que, si la liberté de chacun commence là où s’arrête celle des autres, elle ne saurait s’arrêter avant. Tant qu’on n’appelle pas à la violence ou à la haine contre les chrétiens ou les musulmans, on peut dire ce qu’on veut de leurs croyances.

De même, tant qu’on n’est pas menaçant avec une fille, on peut lui dire ce qu’on veut de sa tenue ou de son apparence. On peut se montrer lourd, grossier, maladroit, mais ces choses ne sauraient constituer des délits ; parce qu’une société dans laquelle elles seraient considérées comme tels serait bien plus invivable que la nôtre. De la même manière qu’on peut regretter les innombrables conneries que la liberté d’expression permet de publier, tout en ayant conscience qu’une société qui n’autoriserait la publication que des choses intelligentes serait proprement infernale.

Rares sont ceux qui s’en rendent compte, mais nous avons une chance, une opportunité historique. Nous nous sommes enfin débarrassés du poids écrasant de la morale sexuelle et familiale qu’ont fait peser sur nos sociétés les grandes religions monothéistes pendant des siècles – parole de catho pratiquant. Cette morale traditionnelle, c’est surtout sur les femmes qu’elle pesait. C’était à elles qu’elle interdisait toute forme de liberté sentimentale et sexuelle. Les hommes, eux, pouvaient en général pratiquer – les autorités religieuses se contentaient de les culpabiliser ensuite.

La libération sexuelle a balayé tout cela, et aujourd’hui, nous avons une possibilité historique de parachever cette évolution des mentalités. Les femmes, surtout, ont la chance, unique dans l’histoire, de rattraper les hommes, de se mettre à égalité avec eux, de s’offrir la même liberté qu’eux. Il est affligeant, et très inquiétant, de voir qu’au lieu de s’en saisir, nombreux sont ceux qui voudraient nous faire parcourir le chemin inverse et, par un puritanisme anachronique, interdire aux hommes ce qui a toujours été interdit aux femmes. Comment ne voient-elles pas le piège ? Plutôt que de chercher à criminaliser celui qui siffle les femmes dans la rue, mettez-vous à siffler les hommes dans la rue, for Christ’s sake!

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : je n’ai jamais prétendu que tout soit acceptable. Je ne légitime ni n’excuse ni les viols, ni les agressions, ni le harcèlement – les vrais, s’entend. Mais je n’accepte pas qu’on change la définition de ces termes au point de leur faire perdre tout sens. Et là où de plus en plus de gens nous proposent de ne laisser la liberté à personne tout en gardant la culpabilité pour tout le monde, je préfère proposer l’inverse. Je rêve d’une société où les gens auraient et assumeraient une sexualité d’adultes libres, pas de pré-adolescents écrasés par les interdits.

lundi 11 décembre 2017

Former des esprits libres ou des singes savants : du dressage en milieu scolaire

« Qui veut la fin veut les moyens », « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » : le langage regorge de phrases toutes faites nous incitant à prendre les mesures nécessaires à la réalisation de nos ambitions. Le problème vient évidemment de ce que les moyens sont parfois contradictoires avec les fins : ainsi de ceux qui pensent que restreindre nos libertés rendra le monde plus sûr, ou qu’une large mise en pratique de la peine de mort rendrait le monde plus juste.

Pour les professeurs, le problème se pose à chaque heure de cours. Nous avons un objectif : transmettre à nos élèves une culture au sens le plus large du terme, c’est-à-dire un ensemble de connaissances, de valeurs et d’attitudes. Cet objectif est à la fois individuel – puisque cette culture permet à celui qui en dispose de s’épanouir et de se réaliser au mieux – et social – puisque la culture commune est la condition aussi bien du vivre ensemble que de la survie de notre civilisation à travers le temps.

Pour atteindre ce but, nous avons un moyen : les cours que nous donnons aux élèves. Leur bon déroulement nécessite, pour faire vite, deux choses : du travail et de la discipline. L’élève qui ne travaille pas, c’est-à-dire qui ne participe pas activement à sa scolarité, n’en retire pas grand-chose ; mais aucun travail n’est possible pour personne, ni le professeur, ni les élèves, si la discipline ne règne pas dans la classe, si les élèves ne reconnaissent pas ou n’acceptent pas l’autorité du maître.

D’expérience, je sais que, s’il n’est jamais possible de forcer à travailler un élève qui ne veut pas le faire, on peut la plupart du temps maintenir par la force une discipline acceptable. Le problème réside dans ce « par la force ». Très rares en effet sont les classes pour lesquelles l’obéissance est naturelle car rationnelle, acceptée car comprise, et fondée sur la supériorité objective du maître et la nécessité de la transmission, et où la punition ne sert que de rappel à l’ordre rare et ponctuel. Pour une classe de collège ou de lycée lambda, l’instauration de la discipline passe par l’exigence d’une obéissance qui n’est que l’expression d’un rapport de force, et donc demeure aveugle : la classe, dans le meilleur des cas, a fini par céder au déluge de punitions qui s’est abattu sur elle, et reconnaît une situation qui est à son désavantage – l’un dans l’autre, il est plus confortable de laisser le prof faire son cours plutôt que de chercher à le perturber.

On touche là à une des contradictions du métier d’enseignant : car cette obéissance acceptée parce qu’imposée de force n’est pas compatible avec l’une des attitudes les plus essentielles que nous ayons pour mission de transmettre à nos élèves, à savoir la construction d’un véritable libre arbitre par l’examen critique des décisions de toute autorité. Nous cherchons à développer leur esprit crique par tous les moyens : par les connaissances d’abord, en leur présentant les totalitarismes du XXe siècle, ou plus généralement les autres régimes dictatoriaux ; par les pratiques ensuite, en les poussant à toujours questionner l’origine des textes et autres documents que nous leur présentons, à croiser les points de vue, à débusquer les partis-pris, les inexactitudes, les imprécisions, voire les mensonges d’un discours. Et pourtant, dans l’exemple que nous leur donnons, nous faisons tout le contraire, et, en leur demandant une obéissance aveugle, nous déconstruisons nous-mêmes notre propre travail.

Que vont-ils en retenir, même de manière inconsciente ? Que l’esprit critique ne vaut que dans le discours, et que dans la réalité, tout est réglé par la loi du plus fort ; que celui qui a les moyens d’imposer l’obéissance aux autres est par ce seul fait légitime à le faire.

Évidemment, nous pourrions faire le choix inverse, et décider de sacrifier la discipline au développement de l’esprit critique. Mais ce faisant, nous renoncerions à transmettre aux élèves tout le reste, les connaissances et les valeurs qui nécessitent le calme dans la classe. Surtout, nous renoncerions à notre confort : tous les enseignants peu ou pas respectés par leurs élèves peuvent en témoigner, une heure de cours dans le chahut est épuisante en plus d’être humiliante. Quand on a les moyens d’imposer le calme, on l’impose, fût-ce par la force et en acceptant que les élèves ne nous cèdent que parce que nous sommes les plus puissants.

La faute, évidemment, n’est pas qu’individuelle : comme je l’ai montré, les professeurs sont placés devant une équation impossible à résoudre. Le système éducatif est en réalité conçu pour former des petits travailleurs-consommateurs-soldats obéissants en toutes circonstances. Bien sûr, les textes officiels, les programmes insistent tous sur la nécessité de la construction de cet esprit critique ; mais dans les faits, tout est mis en œuvre pour que cette attitude ne puisse pas être enracinée : classes surchargées, professeurs mal formés, disparition du redoublement et donc de l’enjeu du travail au cours de l’année, tout est en réalité fait pour transformer de plus en plus nettement les cours en séances de dressage et les professeurs en policiers de leurs classes. Est-ce de manière consciente ? Je ne sais pas. De la part de certains de nos dirigeants, sans doute.

Et naturellement, certains territoires souffrent plus que d’autres. Ainsi de Mayotte, où, par la faute d’une politique d’économies de bouts de chandelles, les classes sont plus chargées qu’ailleurs et le taux de contractuels peu formés à la gestion de classe plus élevé. Non seulement l’école dresse les enfants plus qu’elle ne les élève et ne les éduque, mais à cette faillite de sa mission, elle ajoute, ici comme ailleurs, le renforcement des inégalités sociales existantes.

vendredi 22 septembre 2017

Assumons l’Histoire

Je n’avais déjà pas bien compris Charlottesville et l’obsession de certains pour le déboulonnage de statues. Le général Lee fait, il me semble, partie de l’histoire américaine ; avec ses ombres et ses lumières, il en a été un acteur important. Ses ombres ne sont pas tragiques outre mesure : lors de la guerre de Sécession, il n’a pas rejoint – puis dirigé – l’armée sudiste par conviction esclavagiste, mais par fidélité patriotique à son État natal de Virginie – il a d’ailleurs commencé la guerre au service de l’armée de l’Union. Bref, je n’ai pas l’impression que retirer de l’espace public les statues qui le représentent soit franchement une priorité.

À présent, un collectif de personnalités menées par Louis Sala-Molin et Louis-Georges Tin, président du CRAN[1] et dont j’ai souvent trouvé les textes intelligents et bien argumentés, entame en France un combat similaire en demandant à ce que soient débaptisés les collèges et lycées Colbert. Et là, ce n’est pas que ce n’est pas une priorité : c’est, je crois, une franche mauvaise idée.

Certes, Colbert a fondé l’esclavagiste Compagnie des Indes occidentales. Est-il utile de rappeler qu’il est aussi celui qui a su redresser l’économie de la France ? Les auteurs de la tribune balaient par avance cet argument. Certes, il a posé les bases du Code noir, qui a légalisé la pratique de l’esclavage. Ce texte comportait bien des aspects monstrueux : outre l’horreur de base qu’est le fait de considérer l’esclavage comme une norme, il autorisait peine de mort et mutilation, souvent pour des motifs au fond bien légers. Sert-il à quelque chose de rappeler que, néanmoins, le Code noir avait aussi vocation à encadrer la violence des propriétaires d’esclaves et à ne pas leur autoriser tout et n’importe quoi ? Peut-on rappeler cette vérité sans se voir taxé de cynisme ou d’indifférence face à des souffrances infinies ?

Il faut aller plus loin. Colbert n’était après tout que le principal ministre de Louis XIV. Louis-Georges Tin et Louis Sala-Molin souhaitent-ils également débaptiser le lycée Louis-Le-Grand ? Allons-nous ensuite débaptiser les lycées Voltaire au prétexte de ses écrits antisémites ? Ou les collèges Jules Ferry au motif de son racisme ou de son soutien inconditionnel à la colonisation ?

L’essentiel, toutefois, n’est pas encore là. Chercher à débaptiser les collèges et lycées Colbert, comme déboulonner les statues de Lee, sont des initiatives qui témoignent chez ceux qui les portent d’une incapacité à assumer notre passé. Qu’ils aient une difficulté personnelle à le faire, passe encore ; mais il est dangereux qu’ils cherchent à transmettre cette difficulté à la société tout entière. Pour reprendre l’expression d’Henry Rousso, il est des cas où le passé « ne passe pas ». Mais quand il passe, quand il est consensuel, est-il sain de chercher à le vomir ? Est-il sain de créer des querelles qui ne reflètent aucun débat réel au sein de la population ?

Assumer son passé est, pour une société comme pour un individu, une des conditions nécessaires pour bien vivre le présent. Il ne s’agit nullement de tout se pardonner à soi-même ; il ne s’agit pas plus d’aimer tout ce qu’on a fait. Mais il est indispensable de l’accepter pour être tourné vers l’avenir. Le déni et le refoulement ne sont jamais des solutions viables sur le long terme. Dans une société déjà aussi fracturée que l’est la nôtre, aussi peu unie par une culture commune toujours plus mince, de telles tentatives sont porteuses d’un réel danger social.

Pour assumer son passé, il est d’abord nécessaire de le comprendre. Les auteurs de cette tribune l’ont écrite au nom de la mémoire de l’esclavage ; mais avant que de faire un travail de mémoire, nous avons à faire un travail d’histoire. L’histoire est en effet la science qui permet de donner un sens au passé ; en histoire, on ne juge pas, on cherche à comprendre.

Bien sûr, il est possible – et même indispensable – de juger aussi le passé ; personne ne demande à la société de n’être qu’historienne. Il est parfaitement normal qu’une société exalte ses héros et conspue ceux dont elle considère qu’ils ont trahi ses valeurs : toutes l’ont fait, et cela fait aussi partie du ciment social, de la culture commune qui lie les individus les uns aux autres. Mais cela, il faut le faire ensuite, dans un second temps. Le jugement du citoyen doit venir après le travail de l’historien, sauf à perdre toute pertinence, toute crédibilité, enfin toute justice.

Comprendre le passé, accomplir son « devoir d’histoire », permet d’abord, par la contextualisation qui est le préalable à tout travail historique, de ne pas tout mélanger. Il n’est pas question de créer des « lycées Pétain » ou des « collèges Laval », parce que ces personnages ont porté une politique violemment antisémite à une époque où tout le monde ne l’était pas ; à une époque où d’autres, nombreux, luttaient, au péril de leur vie, pour sauver des Juifs de la déportation et de la mort. Au contraire, Colbert était esclavagiste à une époque où tout le monde ou presque l’était – où, en tout cas, l’esclavage était considéré comme une norme. Il n’est pas le seul. Aristote, en son temps, avait lui aussi cherché à justifier l’injustifiable.

Dire cela, ce n’est pas tomber dans le relativisme moral. Je ne prétends pas que l’esclavage, crime contre l’humanité, ne l’était pas au XVIIe siècle. Je veux seulement rappeler qu’à cette époque qui ignorait jusqu’à la notion même de crime contre l’humanité, il ne pouvait pas être considéré comme tel. Je ne prétends pas que tout se vaille, ni que les systèmes de valeurs des différentes civilisations et des différentes époques soient moralement équivalents – bien au contraire. Aristote, considérant que l’esclavage était normal et moralement justifié, se trompait. Mais on ne peut pas plus lui tenir rigueur de cette erreur qu’on ne peut lui tenir rigueur d’avoir cru que la Terre était au centre de l’Univers.

Du passé, ne faisons pas table rase : en équilibre précaire, et de plus en plus précaire, nous sommes debout dessus.




[1] Conseil Représentatif des Associations Noires de France.

dimanche 17 septembre 2017

Homélie pour ce dimanche – Le pardon de Dieu, infini et sans condition

Aujourd’hui, l’Église nous propose de méditer sur le pardon – celui de Dieu pour les hommes, et celui des hommes les uns pour les autres.

Le pardon de Dieu est traité d’abord par le psaume 103 : le Seigneur « pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie » ; « Il n’est pas pour toujours en procès, ne maintient pas sans fin Ses reproches » ; « aussi loin qu’est l’orient de l’occident, Il met loin de nous nos péchés ». Le pardon divin est clairement présenté comme infini, ce qui est logique puisque ce pardon infini découle de l’amour infini de Dieu – Dieu et l’Amour étant, il faut le rappeler, une seule et même chose.

La première lecture, du livre de Ben Sirac le sage[1], et l’Évangile selon Matthieu[2], quant à eux, évoquent tous les deux le pardon donné d’homme à homme. Ils condamnent l’attitude de celui qui refuse son pardon à son frère : « rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître », écrit Ben Sirac. Mais surtout, ils mettent en balance le pardon accordé par Dieu et celui que l’homme doit accorder à son tour.

C’est avant tout le cas dans la parabole du serviteur impitoyable qui, selon Matthieu, est l’illustration que Jésus fait de Sa réponse à Pierre. L’histoire est simple : un homme qui doit une somme immense à son maître, mais ne peut pas le rembourser, le supplie de prendre patience, de ne pas se payer en le vendant comme esclave, lui et sa famille, et lui promet de tout lui rendre plus tard. Le maître, pris de pitié, non seulement accepte de ne pas le punir, mais annule même purement et simplement sa dette. Mais le serviteur, quand il tombe sur un homme plus pauvre que lui et qui lui doit une somme bien moindre, refuse de lui témoigner la même pitié dont il a bénéficié ; il exige son argent, commence par essayer de l’étrangler, puis le fait jeter en prison. Alors le maître, furieux, revient sur sa décision d’annuler sa dette et livre aux bourreaux ce serviteur impitoyable.

Matthieu semble donc conditionner le pardon de Dieu à celui de l’homme : si l’homme ne pardonne pas à son prochain, alors il ne serait pas digne lui-même de recevoir le pardon de Dieu, qui serait légitime à exercer Sa vengeance. Il insiste : « c’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Jésus, ici, semble proférer une menace contre celui qui refuserait de pardonner ; on dirait qu’Il cherche à faire peur.

Le livre de l’Ecclésiastique va dans le même sens : « pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis » (je souligne). La logique semble implacable : « si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? » Et la conclusion semble sans appel : « celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ».

Il y a une vérité dans tout cela, et Paul de Tarse nous aide à comprendre l’importance concrète du pardon : « aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur ». Mais le Christ met sans cesse sur le même plan le service de Dieu et celui de nos frères : « voici le second [commandement], qui […] est semblable au premier [sur l’amour de Dieu] : tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Vivre pour le Seigneur, c’est donc vivre pour nos frères. Et le pardon accordé change concrètement la vie de celui qui le donne comme de celui qui le reçoit. Celui qui pardonne cesse d’être obsédé par sa rancune ; il se libère de l’esclavage de sa colère et de sa haine. Celui qui est pardonné peut se pardonner à son tour ; tous deux peuvent aller de l’avant. Il n’est donc pas question de relativiser l’importance d’accorder notre pardon à ceux qui nous offensent.

Cette manière de conditionner le pardon de Dieu à celui de l’homme appelle toutefois deux remarques. La première est qu’au sein même des lectures du jour, cette idée est contradictoire avec celle exprimée dans le psaume d’un pardon inconditionnel : « [le Seigneur] pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie » (là encore, je souligne) ; et surtout : « Il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses ». Si on s’en tenait à la lettre de Matthieu et de l’Ecclésiastique, en effet, Dieu agirait justement envers nous selon nos fautes, et nous rendrait selon nos offenses : qu’on pardonne à nos frères, et Il nous pardonnera à notre tour ; qu’on refuse de le faire, et Il nous refusera de même Son pardon.

La seconde remarque est que, au-delà des lectures du jour, cette manière qu’aurait Dieu de conditionner Son amour et Son pardon à notre attitude est contradictoire avec tout ce que nous pouvons croire ou savoir de Lui par ailleurs. N’est-Il pas l’Amour inconditionnel, justement ? Depuis quand fonctionne-t-il selon la logique humaine de rétribution et de punition ? Depuis quand agit-Il selon la loi du Talion ?

Au sein même de l’Évangile du jour ou de la lecture de l’Ecclésiastique, certains indices nous invitent d’ailleurs à nous méfier d’une lecture trop littérale. Ainsi, Jésus commence par inviter Pierre à pardonner non « pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois ». Comment Dieu pourrait-Il exiger de l’homme un pardon qu’Il n’accorde pas Lui-même ? C’est donc que Dieu, Lui aussi, et même Lui le premier, pardonne « jusqu’à soixante-dix fois sept fois », c’est-à-dire autant de fois que nécessaire. De même, après avoir affirmé que « rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître », comment Ben Sirac pourrait-il croire que Dieu pourrait les éprouver en aucune manière ?

La vérité ultime, au sein de ces lectures, se trouve donc dans le psaume. C’est à sa lumière qu’il convient de lire l’Évangile, et non l’inverse : oui, Dieu nous pardonne à tous, toujours, infiniment et sans aucune condition.

On mesure mal, en général, l’énormité de cette idée, ni à quel point elle remet en question toute notre manière de voir et de faire. Les non chrétiens, eux, s’en rendent bien plus souvent compte. Moi qui enseigne en pays musulman, je le réalise très fréquemment. Scandale ! Dieu pardonnerait à tous ? Il continuerait à aimer même les méchants, même ceux qui font le mal ? Même le pire des criminels, des monstres, des bourreaux ? Il n’y aurait donc pas une éternité de bonheur pour les gentils, et une éternité de malheur pour les méchants ?

Cette idée si choquante pour beaucoup – et même pour beaucoup de chrétiens ! – me semble pourtant être une des forces majeures du christianisme, et une de celles qui fondent son originalité, et même son caractère unique, au sein des religions. En nous apportant la Bonne Nouvelle d’un Dieu d’Amour absolu, radical, infini, et donc qui ne peut que nous pardonner infiniment, quel que soit le mal que nous faisons, Jésus fait exploser tout le cadre des mentalités humaines depuis la nuit des temps, à savoir un Dieu (ou des dieux) comptable, boutiquier, attaché à ce que chacun paye ce qu’il doit, jusqu’au dernier sou. Un Dieu décidément bien semblable aux hommes, et finalement pas meilleur qu’eux.

En réalité, s’il n’y a de contradiction qu’apparente entre la bonté et la justice de Dieu, une chose doit être parfaitement claire : s’il doit y avoir un choix à faire, Dieu est encore plus aimant qu’Il n’est juste. De nombreux passages de l’Évangile le disent sans ambiguïté : la parabole des ouvriers de la dernière heure ou celle du fils prodigue, pour ne citer qu’elles. Affirmer cela, affirmer la grandeur et même l’infinité de l’Amour divin, affirmer que oui, Dieu vaut mieux que nous, qu’Il ne pense pas comme nous, qu’Il ne compte pas comme nous, c’est cela, la grandeur du christianisme, son originalité, sa force.

Alors comment pouvons-nous résoudre l’apparente contradiction des lectures du jour ? Quelle vérité devons-nous chercher dans les menaces de Matthieu ou de Ben Sirac contre celui qui ne pardonne pas ? C’est que cet amour de Dieu, à notre tour, nous oblige à pardonner. Il faut remettre les choses dans le bon ordre : c’est parce que Dieu nous accorde, à tous et en toutes circonstances, un pardon infini et inconditionnel, que nous devons à notre tour accorder le même pardon à nos frères.

Croire que le pardon divin serait conditionné au nôtre, c’est prendre les choses à l’envers, et c’est rester dans une mentalité de petit enfant : « j’agis bien pour ne pas me faire punir ». Des chrétiens adultes n’agiraient pas bien par peur de la punition ; ils ne seraient pas bons avec leurs frères afin que Dieu soit bon avec eux. Ils auraient seulement conscience de l’amour infini de Dieu pour eux, et se sentiraient obligés à l’amour pour les autres par cet amour qu’ils reçoivent, eux, gratuitement.

Joachim de Flore, au XIIe siècle, divisait l’Histoire humaine en trois âges. Le premier, l’enfance de l’humanité, était l’Âge du Père, celui de la crainte et de la servitude servile, celui de la Loi et de l’Ancien Testament. Le deuxième, l’adolescence de l’humanité, était l’Âge du Fils, celui de la foi et de l’obéissance filiale, celui de la Grâce et du Nouveau Testament. Le troisième et dernier doit être celui de l’âge adulte de l’homme : l’Âge de l’Esprit, celui de l’amour et de la charité, celui d’une Grâce surabondante, celui de la liberté – liberté par rapport aux textes, aux dogmes, aux autorités terrestres.

Joachim de Flore ne semblait lui-même pas tout à fait certain de la date à laquelle devait commencer l’Âge de l’Esprit. Pour ma part, je suis convaincu qu’il est encore dans notre avenir. Mais je crois que nous vivons un moment de basculement historique durant lequel il est possible que nous entrions dans cet âge adulte de l’humanité. Cela impliquerait de prendre pleinement la mesure de la révolution chrétienne, et d’accepter en conséquence de nous détacher de nos logiques humaines, et en particulier d’une certaine idée de la justice. Ce ne sera pas facile. Je ne suis pas certain que nous en serons capables. Mais ça vaudrait le coup d’essayer.


[1] Livre de Ben Sirac le sage (ou Ecclésiastique, ou Siracide), 27, 30 – 28,7.
[2] Évangile selon Matthieu, 18, 21-35.

mercredi 26 juillet 2017

Nous sommes les hommes de 1933

À chaque fois que je dis, peu ou prou, ce que j’écrivais dans mon dernier billet, j’ai droit, de la part de ceux qui n’ont rien compris à ce que je pense ou qui ne me lisent pas jusqu’au bout, à des réactions amusées. « Ah, mais toi qui es pour un État fort, ça devrait te plaire, ce qui se passe en Pologne ! De quoi tu te plains ? » – je vous épargne les nombreuses variantes auxquelles j’ai droit.

Je l’ai déjà dit, redit, et au fond je crois que je parle dans le désert, mais vogue la galère, il faut croire que j’aime ça. Ce n’est pas la première fois que je constate notre incapacité à transmettre à nos élèves certaines valeurs fondamentales. Quiconque a interrogé les bambins d’une classe lambda lors d’un cours d’éducation civique sur la justice sait que, pour l’immense majorité d’entre eux, les pédophiles ou les terroristes devraient être exécutés sans jugement. La plupart ne comprennent pas pourquoi on se donne la peine de leur fournir un avocat. De même, une fréquentation un tant soit peu assidue des réseaux sociaux nous a tous mis face à des gens qui proposaient que les pédophiles remplaçassent les animaux dans les expériences de laboratoire, ou autres joyeusetés du même tonneau.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’ignorance, puisque justement, tout le monde est passé par les cours d’histoire-géo et d’éducation civique du secondaire, et donc tout le monde a déjà étudié ces concepts. Alors de quoi s’agit-il ? Quand quelqu’un connaît les notions de présomption d’innocence ou de nécessité d’un procès impartial, mais ne comprend pas leur importance, quand il décide par exemple qu’on peut s’en dispenser dès lors qu’on est confronté à certains crimes ou à certaines catégories de personnes, quand il soutient l’action de l’État alors même qu’il voit ces valeurs piétinées, il ne s’agit pas d’ignorance, mais bien d’une déficience dans le sens moral, c’est-à-dire dans l’aptitude à juger de ce qui est bien et de ce qui est mal.

J’insiste sur le fait que je ne parle pas ici de relativité de la morale. Je ne constate pas que ce qui semble bon aux uns semble mauvais aux autres, ou que ce qui est important pour quelqu’un est sans importance pour quelqu’un d’autre. J’affirme au contraire que certaines personnes ont un sens moral déficient, c’est-à-dire jugent mal, se trompent dans leur évaluation de ce qui est bien ou mal, important ou secondaire.

Évidemment, de nos jours, justement parce que le relativisme moral connaît un triomphe à peu près total dans notre société, une telle assertion fait immédiatement passer son auteur pour un monstre d’arrogance. Comment ? Il se permet de dire qu’il a raison et que les autres ont tort ? Mais quel élitisme ! Et au nom de quoi ?

Pour ma part, j’assume. Je ne prétends évidemment pas que j’ai raison sur tout – comme tout un chacun, je peux me tromper. Il est même certain qu’une partie de mes jugements moraux sont erronés. Mais j’assume de considérer qu’en matière de morale, il y a un vrai et un faux. Si quelqu’un affirme qu’une femme qui sort dans la rue non voilée est une pute, ou que les homosexuels doivent être jetés du haut d’un immeuble, ou qu’on peut faire subir ce qu’on veut à un animal, ou que les pédophiles devraient être mis en prison sans procès, alors que j’affirme le contraire, ce n’est pas seulement que nous avons deux points de vue différents sur ces questions ; c’est qu’il a tort, et que j’ai raison. Chaque affirmation morale nécessiterait évidemment une argumentation, et pour chaque point considéré, je suis prêt à la fournir : je ne prétends pas avoir raison simplement parce que c’est moi qui parle. Mais au fond, et quelle que soit la manière dont on l’enrobe, ça revient à ça : en matière de morale, il y a des affirmations vraies et des affirmations fausses, et donc certains sont plus dans le vrai que d’autres. Et tant pis pour ceux que ça défrise et qui m’appelleront paternaliste, ethnocentriste ou autre.

On peut même aller plus loin : en fait, c’est l’immense majorité de la population qui a ainsi un jugement moral largement déficient. Je le mesure à chaque fois que je discute de droit et de morale, par exemple des thèmes évoqués dans mon dernier billet, avec des gens éduqués et cultivés. Parce qu’à la rigueur, que, dans le fin-fond du Tarn-et-Garonne, les gosses des catégories socio-professionnelles très défavorisées n’aient pas d’idée claire et précise de la valeur de la présomption d’innocence, je peux le leur pardonner. Ça les rend évidemment inaptes à toute fonction de décision politique, mais ce n’est pas franchement leur faute.

En revanche, ce qui est sidérant, et surtout très angoissant, c’est que quand on discute avec des médecins, des professeurs, des artistes, on s’aperçoit que les déficiences morales sont toujours là. Ça n’a donc à voir ni avec le niveau d’étude, ni avec le niveau culturel. Et c’est bien cela qui fait peur : car on s’aperçoit que les valeurs fondamentales qui sont le socle de notre droit et la base de nos libertés et de notre bonheur ne tiennent par rien. Pour l’instant, elles sont globalement respectées, mais elles le sont en quelque sorte par défaut, parce que personne n’a encore eu clairement la volonté de les remettre en cause. Ce n’est même pas que certaines catégories sociales les auraient oubliées ; c’est que toutes les catégories sociales les ont oubliées. Autrement dit, ces valeurs restent présentes, mais seulement dans le discours, en surface, sans aucun ancrage réel, et donc de manière complètement illusoire. La première bourrasque les emportera.

Même des gens qui sont éminemment moraux sur certains points peuvent se montrer parfaitement lacunaires sur d’autres. Ainsi, telle personne qui aura une grande attention aux pauvres perdra tout sens moral, toute mesure, toute idée de justice dès qu’on parlera de terrorisme. D’autres n’ont jamais remis en question des valeurs inculquées depuis toujours et ont peu à peu perdu tout sens de la hiérarchie des valeurs : ainsi, certains sont capables de me dire que je n’ai aucune morale parce que je défends la possibilité de la prostitution, alors qu’ils viennent de me dire que le fait pour l’État d’assassiner des terroristes sans jugement ne leur posait aucun problème.

Très souvent, les lacunes sont difficiles à percevoir, car elles touchent des points de détail : ainsi, certaines personnes considèrent la liberté d’expression comme essentielle et sont prêtes à se battre pour elle, mais seraient pourtant d’accord pour interdire toute forme d’expression religieuse dans l’espace public. Très souvent, sans même s’en apercevoir, les gens sont prêts à accorder des droits aux uns et pas aux autres en fonction de leurs préférences, de leurs opinions, de leurs goûts. Or, qui défend la liberté d’expression pour celui-là seul qui pense comme lui est un ennemi de la liberté d’expression ; qui défend la présomption d’innocence mais est prêt à faire une exception en cas de terrorisme met à mort la présomption d’innocence.

On touche évidemment là à des points complexes de la morale, qui nécessitent une vision de long terme. Face à l’attentat de Nice, la réaction instinctive est évidemment de se dire : « si cet homme avait été tué ou enfermé sans jugement par les services secrets, il n’aurait pas commis ce massacre, et la vie de 86 personnes aurait été épargnée ». Il faut beaucoup de recul et même de sang-froid, sans compter une dose d’imagination et des capacités d’anticipation, pour comprendre qu’une société dans laquelle on exécute ou enferme les gens sans jugement sera infiniment pire qu’une société dans laquelle il y a de temps à autres un attentat qui fait une centaine de morts. Instinctivement, l’empathie nous fait dire que les morts, ça aurait pu être nous ou nos proches, et que rien n’est pire que cela. Il faut beaucoup de hauteur pour réaliser que vivre dans un totalitarisme serait en réalité bien pire.

Ce sont ce recul, ce sang-froid, cette vision de long terme qui font défaut à la plupart des gens. Et finalement, on s’aperçoit que ceux qui ont un réel sens moral sont rarissimes. C’est en cela que nous sommes les hommes de 1933 : les valeurs sont dans toutes les bouches, mais ne sont dans aucun cœur. Et de fait, elles sont en train de disparaître. Les lois sécuritaires les piétinent les unes après les autres, et ce n’est même pas que les gens ne réagissent pas : non, ils en sont positivement contents. Nos valeurs les plus fondamentales sont foulées au pied, et elles le sont de manière pleinement démocratique. Impossible de se cacher derrière l’idée que le gouvernement n’est pas réellement représentatif, que notre système n’est pas réellement démocratique : les lois en question bénéficient d’un réel soutien populaire.

Et bien sûr, les rares personnes lucides vont, elles aussi, avoir à subir les conséquences politiques des errements moraux des autres. Quand la première dictature venue sera, comme en 1933, aussi bien soutenue par la bourgeoisie globalement cultivée que par le sous-prolétariat déclassé, ce sont mes enfants et moi qui seront assignés à résidence – et encore, on aura de la chance si ce n’est pas enfermés dans un camp, voire exécutés – au nom de la lutte contre le « terrorisme écologiste ». Ma seule consolation, c’est que tous ceux qui auront promu et mis en place ces lois en seront aussi les premières victimes ; que, le moment venu, tous ceux qui s’imaginaient qu’ils seraient toujours du bon côté de la barrière réaliseront que ce ne sera pas le cas et paieront cette erreur, parfois de leur vie. Bien maigre consolation.

On en revient à Platon : peuvent gouverner ceux qui, réellement, savent distinguer le Bien du mal. Force est de constater que, comme il y a 2500 ans, ils sont aujourd’hui bien minoritaires. Or, « à moins que […] les philosophes n’arrivent à régner dans les Cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante, et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie ; à moins que les naturels nombreux de ceux qui à présent se tournent séparément vers l’un et vers l’autre n’en soient empêchés de force, il n’y aura pas […] de terme aux maux des Cités ni, il me semble, à ceux du genre humain[1]. »


[1] Platon, La République, Livre V, 473c-474c, v. 380 av. J.C.

lundi 24 juillet 2017

En Marche ! vers le totalitarisme

« Les oisillons, las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement. »

S’est-on déjà dit que Cassandre, elle aussi, pouvait être lasse de prêcher dans le désert, et d’annoncer sans cesse la vérité à venir sans jamais être crue ou entendue ? Moi en tout cas, je suis fatigué, fatigué de devoir constater sans cesse les mêmes choses, l’avancée toujours aussi inexorable vers la même catastrophe, la Crise toujours plus aiguë, sans que jamais aucune réaction ne se fasse jour. Mais bon. Cassandre, c’est moi ; autant assumer et jouer le rôle jusqu’au bout.

L’État de droit recule en Europe. Deux pays sont en ce moment même le laboratoire de cette régression : la Pologne et la France.

En Pologne, le PiS, le parti conservateur – le mot est faible – cherche, depuis sa prise du pouvoir en 2015, à prendre le contrôle de tous les leviers de l’État, en particulier de ceux qui pourraient empêcher, voire nuancer ou affaiblir, son action. Il s’est donc attaqué successivement à deux contre-pouvoirs essentiels : les médias d’abord, la justice ensuite. La télévision publique a été brutalement reprise en main, de nombreux journalistes ont été licenciés ; puis, le pouvoir s’en est pris également aux médias privés, par exemple en poursuivant en justice, devant des tribunaux militaires, des journalistes qui avaient fait des révélations embarrassantes à propos de membres du gouvernement. Ce qui est notable, dans ce dernier cas, est que les ministres en question n’ont même pas nié les faits qui leur étaient reprochés ; ils ont seulement accusé les journalistes de les avoir rendus publics. Des journalistes traduits devant des tribunaux militaires pour avoir révélé des faits dont personne ne conteste la réalité : mais dans quel régime sommes-nous ? Et qui peut encore nier qu’il y a un gros, un très gros problème en Pologne ?

Actuellement, c’est sur la justice que les dictateurs en herbe polonais concentrent leurs efforts. Et ils ont décidé de ne pas faire les choses à moitié : après avoir pris le contrôle, dès 2015, du Tribunal constitutionnel – l’équivalent de notre Conseil constitutionnel –, ils tentent à présent de faire de même avec la Cour suprême – l’équivalent de notre Cour de cassation – en proposant que ses membres soient nommés par le Parlement, qu’ils contrôlent déjà. Plus c’est gros, plus ça passe ! Par ailleurs, une autre loi a été adoptée, le 12 juillet dernier, qui permet au ministre de la justice de démettre de leurs fonctions tous les présidents de tribunaux du pays et de nommer leurs successeurs. Si la nouvelle loi passe, cela reviendra donc à mettre le pouvoir judiciaire sous la double tutelle et le contrôle direct du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Autrement dit, la fin de la séparation des pouvoirs.

Pour beaucoup de gens, tout ça – législatif, exécutif, judiciaire, séparation des pouvoirs, quatrième pouvoir… – ce sont des mots, rien de plus. Quelques vagues souvenirs de vieux cours d’éducation civique dont on se rappelle surtout qu’ils étaient bien chiants, et dont on n’a au fond jamais saisi le sens. Mais c’est de notre liberté qu’il s’agit là, condition première de notre bonheur. Qui n’a pas compris cela n’a rien compris. Car dans un régime où la justice est aux ordres du Parlement, du gouvernement ou des deux, il n’y a plus de contre-pouvoir, partant plus de liberté. Les citoyens n’ont plus aucun moyen légal de contester le pouvoir en place, puisque la justice ne peut plus que leur donner tort. La situation est encore aggravée si la liberté d’expression disparaît à son tour avec des médias tenus en laisse. À partir de là, il ne reste plus que deux options possibles : la soumission au pouvoir, donc le renoncement à sa propre liberté, ou la contestation par la violence. Aucune des deux issues ne peut apporter le bonheur social.

Second cas de recul des libertés : la France. Ah, bien sûr, le traitement médiatique n’est pas le même. Alors que pour ce qui est de la Pologne, les médias français n’hésitent pas à parler – à juste raison ! – de recul de l’État de droit, dès qu’il faut qualifier les tentatives de Macron, les plus audacieux – car la plupart s’en foutent éperdument, ou ne disent rien – parlent de « texte dangereux ». Mais les choses, au fond, sont-elles si différentes ?

Emmanuel Macron nous l’a promis : on va sortir de l’état d’urgence. Ah bon ? À lire son projet de loi, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Je ne suis pas le premier à le dire : on se contente de faire entrer l’état d’urgence dans le droit commun. Autrement dit, on ne sort pas de l’état d’urgence, on ne fait qu’en changer le nom, et ainsi on le banalise.

Voyez plutôt. Le texte du gouvernement prévoit que le ministre de l’intérieur pourra, de manière parfaitement arbitraire, obliger un individu à rester sur le territoire d’une commune, et ce même si la justice ne trouve rien à reprocher à cette personne. Ce qui foule aux pieds la liberté de circulation. Les perquisitions administratives, y compris de nuit, pourront être décidées chez tout un chacun par les préfets. Fondamentalement, cela revient à diviser la population en deux : les citoyens ordinaires, qui continuent à avoir des droits, et les terroristes qui n’en ont plus. Le juriste allemand Günther Jakobs parlait de « droit pénal de l’ennemi » pour qualifier cette situation où des citoyens cessent d’être considérés et traités comme tels. Les critères définitoires de ce « droit pénal de l’ennemi » étaient un droit pénal préventif, des procédures pénales dérogatoires au droit commun et des sanctions si sévères qu’elles ne respectent plus la proportionnalité des peines. Nous y sommes. C’est la fin d’un autre principe constitutif de l’État de droit : l’universalité des droits et des libertés fondamentaux.

Les imbéciles, évidemment, se disent que ce n’est pas grave, puisqu’eux seront toujours du bon côté de la barrière. Le Président de la République tente d’ailleurs de nous rassurer dans ce sens, en affirmant que ces mesures seront strictement encadrées pour ne viser que les terroristes. Mais qui peut être assez con pour avaler l’argument ? N’importe qui peut être qualifié de terroriste. Le groupe d’ultra-gauche de Tarnac, mené par Julien Coupat, a été qualifié de terroriste, alors même qu’ils n’avaient essayé de tuer personne, et que même les dommages sur des biens matériels qu’on leur reprochait n’ont jamais pu leur être imputés avec certitude. Pendant l’état d’urgence, les mesures administratives ont frappé non seulement des personnes réellement soupçonnées de terrorisme lié à l’islam radical, mais aussi, et très largement, des opposants à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ou à la loi travail. Ne nous faisons pas d’illusions : concrètement, n’importe qui pourra être visé.

Et ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que le projet de loi ne vise pas seulement les auteurs avérés d’actes terroristes, c’est-à-dire reconnus comme tels par la justice, mais tous ceux que le gouvernement ou les services secrets soupçonnent de simples intentions terroristes. Même pas ceux qui prépareraient des attentats, non non ! Ça, il est normal de le sanctionner, dès lors que la préparation est suffisamment avancée. Mais là, il s’agit de sanctionner des gens qui n’ont encore rien préparé concrètement. On passe ainsi d’une justice qui sanctionne un acte déjà accompli à une parodie de justice qui sanctionne des intentions. On ne vous punit plus pour ce que vous avez fait, mais pour ce que vous pourriez faire. On passe d’une société de responsabilité à une société de suspicion permanente et généralisée.

Autrement dit, les choses sont plus subtiles en France qu’en Pologne ; mais si elles sont encore un peu moins graves, ce n’est que bien légèrement. Dans les deux cas, elles suivent un schéma similaire : le couple exécutif-législatif, qui ne connaît plus de divergences internes et fonctionne donc comme un pouvoir unique, capte une part toujours croissante de puissance, au détriment des contre-pouvoirs établis, en particulier la justice, mais également les médias. On a donc un pouvoir unique qui fait, de plus en plus, le vide autour de lui. Sachant qu’un pouvoir sans contre-pouvoir tend systématiquement à devenir tyrannique, on peut dire qu’on marche à grand pas vers la dictature ; or, dans les conditions politiques, économiques et surtout techniques qui sont les nôtres, une dictature aura toutes les chances de basculer rapidement dans le totalitarisme.

Dans les deux cas, y a-t-il des échappatoires ? Sans doute assez peu. Contre la Pologne, l’Union européenne donne de la voix ; mais des sanctions réelles exigeraient l’unanimité des autres États membres, et il est évident que la Hongrie de Viktor Orban défendra la Pologne de Jaroslaw Kaczynski – il rêve tellement de faire la même chose chez lui ! Il est même si bien avancé sur ce chemin ! Quant à la France, les députés de LREM s’y montrent d’une docilité qui confine au panurgisme ; et comme, sur ces sujets, ils ont le soutien massif du reste de la droite, ils n’ont pas de souci à se faire.

Même si les réformes sont adoucies, elles finiront donc par passer, et seront durcies à nouveau par la suite. Et même si l’alternance vient, dans quelques années, chasser le pouvoir en place, il y a tout à parier que les nouveaux dirigeants ne se priveront pas d’outils de contrôle de la population aussi efficaces. Avec bien de la chance, ils rendront une partie de ce que le pouvoir central aura accaparé ; mais il est illusoire d’espérer récupérer demain l’intégralité de la liberté que nous perdons aujourd’hui.


Ne nous y trompons pas : en défendant la séparation des pouvoirs, je ne prétends pas défendre la démocratie, et moins encore la République. Je n’en ai rien à foutre, de la démocratie. Je note une fois de plus qu’alors qu’on l’associe traditionnellement à la séparation des pouvoirs et à l’État de droit, on ne peut que constater encore et toujours la même évidence : c’est la démocratie qui tue peu à peu l’État de droit, c’est démocratiquement qu’on met peu à peu fin à la séparation des pouvoirs. Ne comptez donc pas sur moi pour défendre la démocratie : c’est elle qui nous fout dans la merde noire où nous nous enlisons rapidement. Mais je défendrai jusqu’au bout l’État de droit et ses grands principes, qui n’ont décidément rien à voir avec elle, mais qui sont les conditions de notre liberté, et donc de notre bonheur.

samedi 15 juillet 2017

Réintégrons les tradis de la FSSPX à l’Église !

Tout le monde en parle, alors parlons-en : les lefebvristes pourraient être prochainement réintégrés dans l’Église via une prélature personnelle. Et ça y est, comme dans une classe de terminale ES, je sens bien qu’au bout d’une phrase, j’ai perdu les neuf dixièmes de mon auditoire. Lefebvristes ? Prélature personnelle ???

Point histoire. De 1962 à 1965, le concile de Vatican II fut à l’origine d’un immense aggiornamento de l’Église. Sur les dogmes, sur la morale, sur les rites, il fut un grand moment de réforme de catholicisme dans le sens d’une modernisation et d’une ouverture au monde. Évidemment, de nombreux fidèles, mais aussi des évêques, s’opposèrent à ces évolutions. Parmi eux, le plus virulent était sans doute Marcel Lefebvre. Ses grands refus : la liberté religieuse, l’œcuménisme, le dialogue inter-religieux, la messe en langue vernaculaire, pour l’essentiel.

En 1970, il fonde la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), qui regroupe des prêtres fidèles à l’ancienne doctrine, et le séminaire d’Écône, en Suisse, destiné à en former de nouveaux et ainsi à renouveler leurs troupes. En 1976, suite à sa décision d’ordonner des prêtres sans autorisation du Saint-Siège, Marcel Lefebvre est frappé de suspens a divinis (concrètement, il n’avait plus le droit d’administrer les sacrements). En 1988, il va plus loin et ordonne quatre évêques, toujours sans autorisation papale. Il est alors frappé d’excommunication. Il refuse la sentence, ce qui donne naissance à un schisme au sein de l’Église catholique.

Avant d’aller plus loin, il faut parler un peu du fond. La question essentielle que posait la FSSPX était la suivante : les enseignements du Concile de Vatican II étaient-ils, oui ou non, tous compatibles avec le Magistère antérieur de l’Église ? Et sur ce point, la réponse est claire : non, ils ne l’étaient pas. Beaucoup d’idées professées par Vatican II non seulement ne sont pas compatibles avec ce que l’Église avait auparavant affirmé, mais il y a quelques siècles de cela, elles auraient même conduit au bûcher ceux qui les auraient tenues publiquement. Ce que les conservateurs appellent « l’herméneutique de la continuité », à savoir la tentative d’interpréter les textes de Vatican II en conformité avec la totalité du Magistère et de la Tradition, est une pure illusion, vouée à l’échec.

Les exemples sont légions. Je ne peux en citer ici que quelques-uns. En 1864, le Syllabus de Pie IX établit une liste des propositions qui doivent être tenues pour fausses par tout catholique. Parmi elles : « Il est libre à chaque homme d’embrasser et de professer la religion qu’il aura réputée vraie d’après la lumière de la raison. » (§ XV). Ou encore : « C’est avec raison que, dans quelques pays […], la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s’y rendent y jouissent de l’exercice public de leurs cultes particuliers. » (§ LXXVIII) De la même manière, en 1832, Grégoire XVI, dans son encyclique Mirari vos, condamne aussi bien la liberté de la presse que la liberté de conscience.

Or, toutes ces condamnations frappent des idées reconnues vraies par Vatican II. Dignitatis humanae affirme ainsi la liberté religieuse et la possibilité pour toutes les religions d’enseigner et de manifester leur foi publiquement. Lumen gentium affirme que les musulmans et les chrétiens adorent le même Dieu. Nostra ætate va plus loin en posant la présence d’une vérité dans les religions non chrétiennes et en promouvant le dialogue interreligieux.

Je passe rapidement sur le mythe qui voudrait que tout cela ne serait pas bien grave, puisque Vatican II serait un Concile « pastoral » et non pas « dogmatique ». Faut-il rappeler que, sur les quatre constitutions produites par le Concile, deux sont qualifiées de « dogmatiques » ? Dont, justement, la très critiquée Lumen gentium.

Force est donc de le constater : sur la question de savoir si les enseignements de Vatican II étaient tous compatibles avec la Tradition et le Magistère antérieurs, Marcel Lefebvre et la FSSPX avaient raison ; ils ne le sont pas. Il faut donc en effet faire un choix : soit on est fidèle à la Tradition antérieure, soit on est fidèle à Vatican II, mais on ne peut pas être fidèle entièrement aux deux à la fois : ce serait contradictoire.

Ce point étant réglé, revenons à l’histoire. Depuis le schisme de 1988, la FSSPX continue son œuvre, et le dialogue entre elle et le Vatican n’a jamais été rompu, sans pour autant parvenir à le résorber. Mais depuis quelques mois, on parle de plus en plus de la possibilité de réintégrer officiellement les tradis de la FSSPX en créant pour eux une prélature personnelle. Pour faire vite, une telle institution (créée, ironie de l’histoire, par le Concile de Vatican II…) regroupe des clercs – diacres, prêtres et évêques – autour d’un engagement particulier ; ils sont placés sous l’autorité d’un prélat qui lui-même dépend directement du Saint-Siège. Les prélatures personnelles sont assez proches des ordinariats militaires destinés aux soldats catholiques, ou encore des ordinariats personnels qui regroupent les anciens fidèles anglicans ayant demandé leur rattachement à l’Église catholique.

La FSSPX pourrait donc prochainement devenir à son tour une prélature personnelle. Un évêque serait nommé à sa tête par la Fraternité, puis confirmé par le pape ; elle rassemblerait les prêtres et évêques qui demanderaient à la rejoindre ; elle aurait le droit de célébrer la messe comme elle l’entend (c’est-à-dire en latin et selon le rite de Pie V). Reste une question majeure : aurait-elle le droit de refuser certains enseignements de Vatican II ?

Pour l’instant, c’est sur ce point, et sur ce point seulement, que les discussions achoppent. Benoît XVI avait envoyé une multitude de signaux favorables à la FSSPX (motu proprio Summorum pontificum en 2007, levée des excommunications des évêques schismatiques en 2009…) et on s’attendait alors à un retour de la Fraternité dans le giron de l’Église. Mais le pape avait cherché à imposer à ses membres un « préambule doctrinal » établissant leur adhésion à l’ensemble des dogmes établis par le Concile, ce qu’ils avaient refusé.

Théoriquement, on en est toujours là. Mais le pape François, contrairement à Benoît XVI, n’est pas un dogmatique ; il se pourrait, même si à ce stade rien n’est encore certain, qu’il accepte de réintégrer la FSSPX à l’Église sans chercher à les faire plier sur le plan doctrinal. Il sait que, de toute manière, la plupart des membres de la Fraternité ne peuvent pas, en leur âme et conscience, accepter le Concile. S’il y a une qualité qu’on peut leur reconnaître, c’est la clarté, l’honnêteté, la franchise : quand ils ne sont pas d’accord avec quelque chose, ils le disent. Ils n’essayent pas, contrairement à bon nombre de conservateurs ou de traditionnalistes non schismatiques, de tordre les textes et de leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent pour faire croire que des contradictions pourtant éclatantes n’existent pas. Par conséquent, ils n’accepteront jamais aucun texte qui les ferait plier sur ce qui les dérange dans Vatican II. Et François se dit peut-être qu’après tout, ce ne serait pas un prix si élevé à payer pour mettre fin au schisme.

Face à cela, les réactions des catholiques réformateurs, d’ouverture ou « modernistes » se résument en général à un refus scandalisé. Certains vont même jusqu’à en faire une ligne rouge : « c’est eux ou nous ! S’ils reviennent, on s’en va. » Or, cela me semble parfaitement absurde ; et je crois même, pour ma part, que la réintégration des intégristes schismatiques dans l’Église serait une excellente nouvelle.

Ça vous semble paradoxal ? De toute évidence, je suis en désaccord total, radical, absolu avec les positions de la FSSPX. Sur tous les points qui ont donné naissance au schisme, je suis d’accord avec l’Église de Vatican II bien plus qu’avec eux. Si je veux les réintégrer, ce n’est donc évidemment pas parce que je soutiendrais leur position ; c’est parce que ça signifierait que l’Église n’imposerait plus aux fidèles l’acceptation de l’ensemble des dogmes professés pour se dire catholique.

Je crois que la plupart des gens ne mesurent pas l’immense révolution que cela représenterait dans l’Église. Une des choses dont elle crève, notre Église, c’est justement son dogmatisme. L’attachement aux dogmes, voilà notre faiblesse et notre grande tentation. On ne mesure pas assez tout ce qui découle de là. Sa première manifestation, c’est l’idée que l’Église a toujours eu raison, qu’elle n’a jamais erré, ne s’est jamais trompée ; idée si manifestement absurde qu’elle a éloigné du catholicisme de très nombreuses personnes. De là découlent d’autres inepties comme l’infaillibilité pontificale ou le mythe du développement continu et non contradictoire du dogme – encore de véritables repoussoirs.

Le premier pas vers la guérison de cette maladie mortelle, de cette addiction aux dogmes, c’est justement d’admettre l’évidence : il n’est pas besoin d’adhérer à l’ensemble de ce que l’Église a toujours reconnu comme vrai pour se dire catholique. De toute manière, si c’était nécessaire, des catholiques, il n’y en aurait aucun. Personne, absolument personne, n’adhère entièrement à l’intégralité du Magistère ; ceux qui prétendent le contraire soit ne le connaissent pas assez, soit son de mauvaise foi. Cela, l’Église ne veut pas encore le voir. Mais accepter le retour des lefebvristes sans les faire plier sur Vatican II, ce serait enfoncer un énorme coin dans ce mythe destructeur. Car si on accepte que la FSSPX revienne sans adhérer à Vatican II, ça signifie que nous, en retour, nous avons le droit de refuser Vatican I sans cesser pour autant de nous proclamer catholiques. Pour faire simple, l’Église reconnaîtrait enfin, réellement, le primat de la conscience personnelle sur l’enseignement magistériel.

Bien sûr, il faudrait se battre pour éviter que les autorités romaines ne fassent deux poids, deux mesures. Mais ce combat serait gagné d’avance, car il aurait pour adversaire une contradiction logique.

Il ne faut donc pas avoir peur d’un retour des lefebvristes au sein de l’Église : bien au contraire, il faut l’espérer et y travailler ! D’abord parce que, en toute logique, nous qui revendiquons pour nous-mêmes la liberté de conscience et le droit de critiquer l’enseignement de l’Église, nous ne pouvons pas raisonnablement refuser ces mêmes droits à nos frères traditionnalistes. Si nous voulons avoir le droit de critiquer l’enseignement de l’Église en matière de contraception ou de prêtrise des femmes, il faut bien leur laisser celui de le critiquer aussi en matière d’œcuménisme ou de liberté religieuse ! Mais aussi parce que, d’un point de vue stratégique, un retour de la FSSPX sans capitulation doctrinale serait un précédent sur lequel nous pourrions à jamais nous appuyer à l’avenir.

De même que le Christ nous rappelait que nous n’avons guère de mérite si nous faisons du bien à nos amis, je dirais que nous n’en avons pas plus si nous n’acceptons dans l’Église que ceux qui sont plus ou moins d’accord avec nous. Depuis le XIXe siècle, l’Église est fracturée, et les traditionalistes essayent de nous en chasser au motif que nous refusons des dogmes de l’Église. Maintenant que le pape est un peu plus de notre côté, ne nous abaissons pas à leur niveau. Montrons-leur que nous les accueillons au contraire et que, même si ce n’est pas réciproque, nous les reconnaissons comme nos frères. Assumons nos désaccords, traitons-les en adversaires, mais pas en ennemis. La cohabitation au sein de la même Église sera sans doute plus difficile que de construire deux Églises séparées, une pour eux et une pour nous, mais je crois tout de même que sur ce chemin ardu, nous avons beaucoup à gagner.

lundi 19 juin 2017

Allez en prison, ne touchez pas 20 000 francs

France, 2017 : Romain et Mina H. sont assignés à résidence chez eux depuis près d’un an et demi. À Maubeuge, en plus. Qu’ont-ils fait ? Rien ou presque. Ils sont suspectés d’intérêt pour le djihadisme – Romain H. a « consulté des sites djihadistes », ce pour quoi on a commencé par le poursuivre, avant de lâcher l’affaire suite à l’heureuse censure du Conseil constitutionnel sur le sujet, une des rares bonnes nouvelles de ces derniers mois, dont j’avais déjà parlé. Puis, pendant leur assignation à résidence, ils ont déménagé sans en avertir l’autorité administrative, et Romain H. est arrivé une fois au commissariat avec 40 minutes de retard pour son pointage quotidien (oui, parce qu’entre autres joyeusetés, une assignation à résidence vous oblige à pointer au moins une fois par jour, parfois plus, au commissariat du coin).

C’est très vicieux, l’assignation à résidence. Vous devez rester à un endroit particulier – généralement chez vous – de 20h à 6h. Vous allez donc travailler – on ne vous entretient pas à ne rien faire, ce serait trop beau – ; en revanche, après le taf, impossible de mener une vie privée et familiale normale, puisque vous ne pouvez plus vous déplacer. Ça piétine donc une liberté fondamentale, mais sans trop en avoir l’air. Comme vous êtes chez vous, et pas en prison, dans un camp ou dans un centre de rétention administrative, le plébéien de base, qui est très con, se dit que ce n’est pas si grave que ça – « oh ça va il est pas enfermé quand même ». L’État, le gouvernement, l’administration, la police font donc face à une indignation bien moindre qu’avec un Guantanamo à la française.

Et pourtant, le résultat n’est finalement pas si éloigné que ça. La liberté d’aller et de venir, la liberté de mener une vie privée et familiale normale, sont évidemment parmi les plus essentielles, les plus fondamentales, celles dont dépend le plus notre bonheur. Et ce qu’on constate, c’est qu’en France, à l’heure actuelle, il est possible d’annihiler à peu près entièrement cette liberté, de manière extrêmement longue – plus d’un an, et pour ce couple on ne sait pas encore quand ça va se finir –, sans qu’aucune décision de justice n’ait été prise contre vous, sans que vous ayez jamais été condamné (ce qui, en toute logique, devrait signifier que vous êtes présumé innocent). Et tout cela est légal.

Une petite bonne nouvelle : la justice administrative a suspendu l’assignation à résidence de Romain et Mina H. Et une mauvaise : le ministère de l’intérieur a évidemment fait appel. Au cas où certains auraient imaginé que, sous Macron, les libertés formelles seraient mieux respectées, voilà, vous êtes renseignés. Maintenant, tout est dans les mains de la justice. Si elle fait bien son travail, on a des chances pour que les droits fondamentaux soient piétinés (parce que quand même, un an et demi enfermé chez soi sans avoir été condamné du tout !), mais avec des voies de recours au bout de longtemps-longtemps. Dans le cas contraire, l’État pourra faire tout ce qu’il voudra sans se soucier le moins du monde de nos droits.

Le totalitarisme approche. Les outils dont il aura besoin sont déjà en place. Vous êtes prévenus, ça fait longtemps que je vous le serine, maintenant faudrait vous bouger un peu.