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mardi 24 janvier 2017

Socialistes, c’est (de nouveau) le moment de divorcer

Un divorce, c’est un peu comme la guerre : ce n’est jamais agréable, mais c’est parfois nécessaire. On ne peut pas être « pour » le divorce, comme on ne peut pas être « pour » la guerre ; mais dans certains cas, il faut bien reconnaître que c’est la moins mauvaise des solutions.

À l’heure actuelle, c’est clairement le cas pour le PS. Ce parti est en fait divisé en deux. On le sait depuis très, très longtemps, mais un des rares avantages de la primaire est d’en faire la démonstration manifeste. D’un côté, il y a des gens de gauche, véritablement de gauche, les seuls qui méritent le qualificatif de « socialistes », c’est-à-dire ceux qui veulent une réforme profonde du capitalisme libéral – je ne prétends pas qu’ils veuillent l’abolir, mais cette radicalité-là a de toute manière à peu près disparu du champ politique – dans le sens de davantage d’égalité. De l’autre, il y a des socio-démocrates, c’est-à-dire des gens qui s’accommodent très bien du capitalisme libéral tel qu’il existe actuellement et veulent seulement l’encadrer pour en limiter les abus.

Entre ces deux camps, il n’y a, en réalité, pas d’accord possible. Leur alliance résulte exclusivement d’une somme d’intérêts personnels et politiciens : leurs membres respectifs ont tout simplement considéré jusqu’à présent que le Parti socialiste, et donc le maintien de son unité et de son existence, était le plus sûr moyen de conquérir les postes convoités.

Mais sur le fond, les désaccords sont à peu près complets – pour ceux qui ont quelques convictions, évidemment. Les socialistes sont partisans d’une politique keynésienne de relance pilotée par l’État sans se soucier des déficits. Ils souhaitent des politiques de véritable redistribution des richesses, donc des impôts élevés, surtout pour les plus riches, et des dépenses publiques importantes. Mécaniquement, ils sont assez méfiants vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle s’est construite depuis 1992.

Inversement, les socio-démocrates sont globalement partisans de la rigueur budgétaire imposée par Bruxelles et d’une tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande. Ils ont accepté le dogme de base du néo-libéralisme et du néo-classicisme économique selon lequel c’est en laissant les plus riches s’enrichir qu’on fera reculer la pauvreté : ils ne veulent donc pas taxer trop lourdement les revenus ou le capital.

Ces deux lignes sont donc clairement contradictoires. C’est pourquoi Valls a raison de parler de « deux gauches irréconciliables », et Hamon d’affirmer que le second tour de la primaire se jouera « projet de société contre projet de société ».

Seulement voilà, quelque chose vient perturber la donne : c’est que chacune des deux options est déjà représentée par un candidat lancé depuis plus longtemps dans la course. Les idées de Benoît Hamon sont déjà portées, peu ou prou, par Jean-Luc Mélenchon, et celles de Manuel Valls par Emmanuel Macron.

On me dira que ce n’est pas la même chose, qu’il y a à chaque fois des divergences. Évidemment, qu’il y a des divergences ! Oui, Hamon n’a peut-être pas exactement la même vision de l’Union européenne, de la politique étrangère, de la Russie ou de l’islam que Mélenchon. Mais et alors ? Deux individus ne sont jamais d’accord sur tout en politique. Croire que le moindre désaccord doit se traduire par deux candidatures distinctes aux élections est la maladie dont la gauche crève depuis des années, pour ne pas dire des décennies. Si on attendait d’être d’accord en tout avec quelqu’un pour le soutenir, personne ne militerait dans aucun parti politique, personne ne soutiendrait jamais aucun candidat : il y aurait autant de partis et de candidats que de militants. Belle perspective ! Et quelle efficacité…

Ce qu’il faut donc réaliser, c’est que les désaccords, réels et indéniables, entre Valls et Macron ou entre Hamon et Mélenchon, sont infiniment moins profonds que ce qui les rassemble. La conclusion, en termes politiques ? C’est le moment pour le PS d’acter ce désaccord et de divorcer. Que les socialistes rejoignent Mélenchon et le Parti de gauche, et que les socio-démocrates rejoignent Macron et construisent ensemble une nouvelle structure.

Bien sûr, j’entends déjà les militants du PS s’offusquer : et pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne seraient-ce pas Mélenchon et Macron qui se rallieraient à Valls ou Hamon ? Pour une raison bien simple : c’est que nous sommes dans une démocratie d’opinion, dominée par le complexe médiatico-sondagier, et que ses oracles ne peuvent pas être ignorés. Or, ils sont très clairs : que ce soit Valls ou Hamon qui l’emporte, le candidat PS est condamné à une humiliante cinquième place, derrière Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Telle est la loi d’airain des institutions majoritaires de la Ve République : sous peine d’être responsable de la défaite des idées qu’il porte, c’est au plus faible de se désister en faveur du plus fort.

Les chances que les choses se passent ainsi sont évidemment bien minces. Le PS a déjà manqué plusieurs occasions de faire ce divorce. En 2007, la percée de Bayrou, qui était le seul à même de battre Nicolas Sarkozy au second tour, aurait dû provoquer l’explosion du parti et une alliance Bayrou-Royal. L’aile gauche du PS ne l’aurait bien sûr pas accepté, et après ? Le Parti de gauche aurait pu être fondé avec deux ans d’avance. Par la suite, lorsque Hollande, devenu président, a renié et même foulé aux pieds toutes ses promesses de mettre au pas la haute finance, le divorce aurait encore dû avoir lieu. L’arrivée de Valls au poste de Premier ministre en était l’occasion évidente. Les « frondeurs » ont préféré continuer à « fronder » de l’intérieur, c’est-à-dire à ne rien faire.

Il est donc probable qu’il en ira encore de même. Les militants et surtout les cadres auront sans doute trop peur de perdre leurs places (de conseillers municipaux ou généraux, de maires, de permanents etc.) pour oser quitter ce navire qui ne peut pourtant plus être sauvé ; et le candidat désigné préférera s’accrocher à une vaine candidature de témoignage, dont au moins il pourra tirer personnellement des profits politiques, plutôt que de favoriser ses idées en se désistant. En d’autres termes, le couple continuera à se déchirer et à se taper dessus, mais n’osera pas la séparation de peur de dilapider le patrimoine commun : un divorce, ça coûte cher. Les socio-démocrates, hier dominants dans le parti, vont peut-être devoir céder temporairement la place aux socialistes : qu’importe, ils estimeront préférable d’attendre la défaite pour reconquérir la direction dans ses ruines.

Et donc, il y aura un grand perdant : soit Macron, soit Mélenchon. Si l’arithmétique électorale fonctionne sans surprise, Hamon sera élu, ce qui fera encore un peu plus souffler le vent dans les voiles de Macron mais réduira d’autant le socle électoral de Mélenchon. C’est dommage pour lui : pour la première fois, je me disais qu’il avait une toute petite fenêtre pour accéder au second tour. Mais comme, quel que soit son adversaire, il ne pouvait pas le battre in fine, ce n’est peut-être pas plus mal. Si Valls est bien éliminé, Macron sera probablement en 2017 celui que Bayrou a été il y a dix ans : le seul à même de battre à la fois la droite dure de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen. Fillon doit d’ailleurs avoir en ce moment de belles sueurs froides, et ça au moins, ça console de tout.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le candidat qui sera élu en mai prochain, quel qu’il soit, n’aura pas les solutions pour nous sortir de la Crise que nous ne faisons que commencer à traverser. Mais au moins, en attendant, et contrairement aux deux dernières présidentielles, on s’amuse et on a un peu de suspens, avec tout plein de beaux retournements de situation.

jeudi 15 décembre 2016

Dracula a un coup de mou

La devise des politiciens devrait être : « Finalement, non. » François Fillon vient encore de l’illustrer à propos de ses projets de réforme de l’assurance maladie. Projet initial pour se faire élire lors de la primaire : réserver le remboursement automatique par la Sécu aux seules maladies « chroniques ou graves », laisser le reste aux seules mutuelles privées. Autant dire privatiser la Sécu pour une très large part, et bien sûr augmenter considérablement les inégalités de richesse face à la santé et aux soins.

Subséquemment, l’angle d’attaque pour ses adversaires est enfantin. Projet thatchérien, ultralibéral, évidemment mauvais, qui va taper sur les classes moyennes et populaires et sur les retraités : tout le monde, de Mélenchon au FN en passant par Valls, Macron et Bayrou, lui tombe dessus à bras raccourcis et s’en donne à cœur joie dans la dénonciation.

Fillon, bien sûr, sent venir le danger, et fuit courageusement. « Finalement, non » : nous y voilà déjà. Bon, en soi, la reculade n’est pas surprenante. On annonce une couleur, on est élu sur un programme, et puis on fait complètement autre chose : nihil novi sub sole. Mais ce qui m’amuse, c’est la candeur, l’honnête naïveté d’un membre de son entourage qui avoue sans fard : « On ne tient pas le même discours aux électeurs de droite et à l’ensemble des Français. »

Ah. Donc si je résume, on dit un truc aux électeurs de droite pour se faire élire par eux à une primaire, puis on dit un autre truc aux électeurs tout court pour se refaire élire par eux. Mais comme il s’avère que le premier truc est le contraire du second, et donc était une connerie, qu’est-ce qui nous prouve que le second truc n’est pas lui aussi une connerie ? On commence à comprendre (pour ceux qui n’avaient pas encore pigé, hein) le manque de confiance (je reste poli, notez) des Français pour la politique et les politiciens.

Évidemment, Fillon et ses potes s’en défendent. Non, ce n’est pas une reculade ! Non, ce n’est pas une contradiction ! Fillon « clarifie » et « fait de la pédagogie », disent ses proches. Fillon reste le candidat du « courage » et de la « vérité ». Qui en doute ?

Ce qu’on voit, c’est donc un homme sans réelles convictions, intéressé uniquement par le pouvoir, mais suffisamment intelligent, suffisamment stratège pour faire varier son discours en fonction de ceux à qui il s’adresse. Il illustre à merveille un autre grand principe de notre vie politique, et qui veut qu’une promesse n’engage que ceux qui y croient.

Il avait déjà fait à peu près la même chose à propos du mariage pour tous. Sachant qu’il ne pourrait pas l’abroger, il a promis de réécrire la loi Taubira pour réserver l’adoption plénière aux seuls couples hétérosexuels. Il sait très bien, évidemment, qu’il n’en sera rien. S’il se décide, une fois au pouvoir, à tenter la chose – et même ça est très loin d’être garanti –, il est parfaitement conscient que sa réécriture sera rejetée par le Conseil constitutionnel, car donner à certains couples mariés des droits qu’on refuserait à d’autres serait une discrimination évidente.

Mais c’est pas grave ! Le coup a marché, les gogos de Sens commun et de la Manif pour tous se sont mobilisés et ont mobilisé leurs réseaux pour lui, et il a été élu. Ce n’est que quand il sera au pouvoir, c’est-à-dire bien trop tard pour eux, qu’ils s’apercevront qu’ils n’auront rien, rien de rien, même pas la petite réécriture qui aurait pu leur servir de revanche et leur mettre un peu de baume au cœur. Ils pourront toujours crier à la trahison à ce moment-là ; mais il sera trop tard pour regretter d’avoir sacrifié le seul candidat qui pensait comme eux – Jean-Frédéric Poisson – au profit de petits calculs politiciens. La Realpolitik, c’est pas fait pour les cons.

Fillon fait donc, tout bêtement, une nouvelle fois preuve de son talent politique. C’est une assez bonne nouvelle, si on y réfléchit. Puisqu’il n’est pas un homme de convictions mais seulement d’ambitions, il est moins dangereux et fera moins de mal qu’on aurait pu le croire. En outre, les politiciens démontrent une fois de plus, avec une maestria qui décidément ne se dément pas, l’inanité complète de la démocratie représentative pour atteindre le bien commun. Donc merci, Dracula.

Finalement, ce n’est pas si passionnant. Cabrel aurait pu chanter : « On est tout simplement, simplement… en campagne électorale sur la Terre. » Ça méritait quand même d’être souligné, je crois.

mardi 30 décembre 2014

Médecins, acceptez le salariat !

D’ordinaire, j’ai tendance à soutenir les grèves. Et j’aime beaucoup les médecins, ils me sécurisent, et puis ma famille en est pleine. Et pourtant, je dois dire que la leur, de grève, me laisse assez de marbre.

Il y a quelques mois, j’avais écrit un article dont je ne retirerais pas une ligne aujourd’hui. Les médecins assurent un service public, ils sont payés par la Sécurité sociale, donc in fine par l’État, ce même État qui leur garantit la sécurité de leur emploi et de leurs revenus ; ils devraient donc logiquement, avec d’autres professions libérales – les pharmaciens, les avocats etc. – devenir pleinement des fonctionnaires. Ils en ont déjà les avantages, il faudrait qu’ils en assument les inconvénients. Cela ferait faire des économies à l’État et surtout réduirait les inégalités entre les territoires et entre les classes sociales. Et le principal argument pour qu’ils restent une profession libérale, à savoir l’efficacité de leur travail, n’est pas bon, puisque les membres d’autres professions, tout en étant fonctionnaires, font plutôt du bon boulot.

Pourquoi écrire un nouvel article ? Parce que certains arguments me semblent assez forts pour être relevés.

Premier point qui ne passe pas : la généralisation du tiers-payant. Pour ma part, je suis favorable, dans un système idéal où les médecins seraient des fonctionnaires, à ce que les patients ne payent rien, rien du tout. On me répond qu’il faut les responsabiliser. Ce sont deux conceptions de la médecine qui s’affrontent : pour moi, la médecine n’a pas à responsabiliser le malade. Ce n’est pas à elle de le faire, ce n’est pas dans le cadre du traitement qu’il faut le faire, et surtout ce n’est pas par l’argent, donc par le biais le plus inégalitaire qui soit, qu’il faut le faire. Le médecin n’a pas à responsabiliser le patient en le faisant payer, de même qu’un médecin (ou l’État) n’a pas à refuser les soins à un cancéreux qui se serait remis à fumer. Les soins sont un droit et un dû.

Second point : des revendications portant sur la considération sociale. Ainsi, un récent article du Monde (édition du 23 décembre dernier) était intitulé : « Notre métier est sabordé, décrédibilisé ». Ah. Jusqu’ici, j’avais plutôt l’impression que, dans la société française, le médecin restait un notable. Bien plus que, mettons, un professeur. S’ensuivent des critiques sur les patients qui ont « un incroyable degré d’exigence », deviennent « agressifs pour rien, savent tout puisque Internet l’a dit, ne remercient guère quand on les sauve mais savent hurler à la première broutille ». Là encore, voilà des points que nous autres enseignants pourrions reprendre très exactement. Bien sûr que les gens sont devenus mal élevés ! Bien sûr qu’Internet a tendance à brouiller les rapports humains ! Il n’y a rien là qui soit propre à la médecine ; c’est une révolution anthropologique bien plus profonde qui est en cours.

Viennent enfin les revendications salariales. La consultation est fixée à 23€ depuis 2011. Tiens, coïncidence : le point d’indice des fonctionnaires est également gelé depuis 2011. Bertrand Caudal, médecin lyonnais qui accepte de témoigner pour Le Monde, donne des chiffres : il assure 25 consultations par jour pour un salaire d’environ 5500€ net par mois. Il lui reste la décence de reconnaître qu’il s’agit d’un « beau salaire » et de dire qu’il « ne se plaint pas ».

En effet ! D’autant qu’en admettant qu’il passe en moyenne 20 minutes avec chaque patient, ça lui fait une journée de 8h20. Une longue journée, je le reconnais. Mais il affirme également que « si on pouvait faire 15 actes par jour, il n’y aurait pas de malaise ». Que ne les fait-il ? Si je pose bien ma règle de trois, ça lui ferait encore 3300€ par mois ; on vit, quand même, avec ça !

Les autres chiffres avancés par l’article sont aussi éloquents. Les généralistes ont un revenu moyen annuel de 76 600€, les spécialistes de 121 000€. Je sais qu’ils travaillent tous énormément, mais enfin, s’ils travaillaient tous deux fois moins, ils gagneraient encore, respectivement, 38 300€ et 60 500€ par an : ça resterait très confortable, et pour un travail tout à fait supportable ! On a donc un peu de mal à les plaindre vraiment.

Bon, cette tempête rageuse étant passée, je rassure mes amis médecins : au fond, tout au fond, je suis d’accord avec eux. C’est vrai, avec l’importance de leur fonction, avec les responsabilités qu’ils ont, ils mériteraient de continuer à gagner le même salaire en travaillant deux fois moins. Et on aurait les moyens de le faire ! Si Liliane Bettencourt dépensait un million d’euros par jour, il lui faudrait 76 ans pour épuiser tout son patrimoine : qu’on ne me dise pas que l’argent n’est pas là ! Une meilleure répartition des richesses permettrait donc sans grande peine d’accéder à leurs justes revendications (tout en faisant d’eux des fonctionnaires, parce que ce n’est pas moins juste ou moins nécessaire pour autant, mais des fonctionnaires très bien payés).

Mais si leurs revendications me semblent au fond si justes, pourquoi ai-je l’air si fâché ? Parce que j’aimerais bien leur faire comprendre, à mes amis médecins, qu’on aurait plus de facilité à compatir et à lutter pour eux si on les entendait davantage faire pareil pour nous. C’est très bien, de dire qu’ils ne sont pas assez payés pour le travail qu’ils font ; mais on aimerait les voir davantage investis à dire que c’est vrai aussi pour la plupart des autres métiers.

On peut penser que ce n’est pas grand-chose, cette solidarité, cette compassion réciproque, ce combat partagé ; mais c’est comme ça que se font les luttes sociales : en commun.

dimanche 31 août 2014

Les banquiers au pouvoir


Suite de mon billet précédent, et en particulier du petit rajout que j’avais fait à la fin quant au banquier qui avait pris les rênes du ministère de l’économie. Info confirmée, comme tout le monde est maintenant au courant.

Ça me rappelle des souvenirs. Un de mes premiers billets sur ce blog (c’était fin 2011) s’intitulait déjà « Goldman Sachs au pouvoir » et s’indignait que les dirigeants de la banque d’investissement qui avait été à l’origine de la crise fussent également ceux à qui on en confiait la résolution. Décidément, rien n’a changé.

À côté de ça, le duo Valls-Hollande mène une politique résolue de cadeaux aux plus riches, particulièrement aux patrons et aux entreprises. À la fin d’un discours solidement applaudi, le Premier ministre reçoit une véritable standing ovation en expliquant sa politique et sa vision des choses aux membres du Medef ; on ne peut pas dire que ce soit bon signe.

Mais ce n’est pas surprenant. Toutes les pièces du puzzle sont bien en place.

À la tête de l’État, des politiciens (de « droite » ou de « gauche ») soit complices, soit aveugles (soit un peu des deux), qui donnent tout aux patrons, sans exiger la moindre contrepartie. On est sûr qu’ils ne seront pas déboulonnés, car les élites économiques ont, via les médias, bien fait rentrer dans les têtes que toute autre politique serait « pas sérieuse », « pas réaliste », « utopique » etc.

À la tête des entreprises, des patrons qui ont été placés là par les actionnaires avec pour mission de dégager le plus de dividendes possible. Ils s’en acquittent d’ailleurs très bien, et ceux qui ne le font pas sont vite remplacés ; quand ce n’est pas possible, un autre patron s’occupe d’eux (fonds d’investissement, fonds de pension etc.).

Et au-dessus de tout cela, les banques, dont les patrons font de plus en plus n’importe quoi puisqu’ils savent que de toute manière les États sont là et que, si les profits seront toujours privatisés, les pertes seront toujours nationalisées. Le capitalisme a simplement muté ; la finance a pris le pas sur l’industrie, ce qui était inéluctable.

On pourrait même aller plus loin, et dire que même les grands partis d’opposition réelle sont d’autres pièces du puzzle. La gauche radicale ne présente aucun danger, car elle n’a aucune chance d’arriver au pouvoir. La droite radicale, elle, pourrait relever le défi ; mais si elle venait à gagner, tout indique qu’elle ne gênerait pas énormément le grand capital. Elle pourrait avoir des velléités protectionnistes, à l’échelle nationale ou continentale, mais elle ne mènerait certainement pas une politique réellement contraire aux intérêts des riches. En ce sens, ces radicalités d’opposition au Système lui sont utiles : elles canalisent les énergies des opposants dans des projets perdus d’avance.

Il ne reste donc qu’une seule voie : il ne faut pas chercher à renverser le Système, c’est de toute manière impossible. Il faut en sortir et attendre qu’il tombe tout seul.

vendredi 7 mars 2014

À bas les professions libérales : traitons les médecins comme des sages-femmes


Pas contentes, les sages-femmes. Elles ont bien compris, dans l’ensemble, qu’avec son « statut médical » qui n’est quand même pas le statut de « praticien hospitalier » qu’elles réclament, Marisol Touraine, le ministre de la santé, les balade allègrement. Elles se doutent bien, en particulier, que de l’augmentation salariale qu’elles espéraient, elles ne verront pas trop la couleur. Mais aussi, qu’est-ce qu’elles croyaient ? Le point d’indice des fonctionnaires est bloqué depuis Sarkozy, c’est la crise (ma bonne dame), et elles s’imaginaient qu’on allait leur donner subito le salaire d’un médecin ? Soyons sérieux.

Cela étant, leurs revendications sont-elles injustes ? Non, au fond. Comme les médecins, elles peuvent prescrire, disent-elles ; elles demandent à être traitées comme les médecins. On peut les comprendre.

Pour ma part, je ne crois pas qu’il faille traiter les sages-femmes comme les médecins ; je crois plutôt qu’il faudrait traiter les médecins comme des sages-femmes. Transformons les médecins en fonctionnaires ! À dire vrai, ils en ont déjà tous les avantages. Qui paye les médecins ? Certainement pas leurs patients : c’est la Sécurité sociale, donc l’État. Qui leur assure un emploi sans aucun risque, en parfaite sécurité, et la rente perpétuelle de leur salaire ? L’État. Idem pour les pharmaciens, d’ailleurs.

Puisque ces gens ont tous les avantages de la fonction publique, que n’en ont-ils les inconvénients ? Les salaires encadrés par une grille, les horaires imposés, et surtout la mutation sur un lieu déterminé en fonction de la nécessité du service. Les médecins sont payés par l’État, mais en tant que profession libérale, ils peuvent s’installer où ils veulent ; et après, on s’étonne qu’il y ait des déserts médicaux. Cette blague ! Si on laissait les profs s’installer où ils veulent, où ils trouvent des élèves, il y aurait aussi des déserts éducatifs, vous pouvez m’en croire.

Les médecins n’ont aucune raison de rester une profession libérale. Faisons d’eux des fonctionnaires, ou plutôt forçons-les à assumer leur statut de fonctionnaires ; et, pour faire bonne mesure, transformons toutes les cliniques privées en hôpitaux publics. On réglerait d’un coup bien des problèmes, et tout particulièrement les grandes inégalités devant la santé : inégalités entre les déserts médicaux et les régions où il y a tant de médecins que les jeunes ont parfois du mal à trouver leur patientèle ; inégalité entre les plus riches, qui peuvent s’offrir le luxe des médecins non conventionnés ou des cliniques prestigieuses, et les autres. La consultation et les traitements seraient gratuits, on éviterait ainsi toute la lourdeur bureaucratique qu’impose le système de remboursement a posteriori par la Sécu et les mutuelles, et on ferait du même coup de belles économies.

Les médecins avancent, évidemment, tout un tas de raison pour rester libres de gagner plus d’argent. Je n’en ai jamais entendu une bonne. La qualité des services ? Que je sache, les juges, les professeurs, les policiers, les infirmiers, les procureurs, les soldats, les sages-femmes (justement) ne font pas spécialement du sale boulot, alors qu’ils sont fonctionnaires. Comme partout, il y a de bons profs et de mauvais profs, de bons flics et de mauvais flics, de bons médecins et de mauvais médecins : le statut n’a rien à voir là-dedans. Les exemples britannique et américain des années 1980 ont bien montré que la libéralisation des professions ou des services publics ne rendaient pas ces derniers plus efficaces. Bien au contraire, il faudrait peut-être se dire que ceux qui entrent dans cette profession pour l’argent qu’ils y gagneront ne seront pas forcément les meilleurs praticiens.

Et ce que je dis là vaut aussi pour bien d’autres professions libérales. Oui, vous, là, les avocats ! Vous croyez que je ne vous vois pas, à essayer de rentrer la tête dans votre robe, de vous cacher derrière un poteau pour éviter mon ire ? Vous non plus, vous n’avez aucun raison de rester une profession libérale ! Il faut une relation de confiance entre un avocat et son client ? Un avocat doit pouvoir refuser un client ? Pas de problème, on va vous pondre un décret sur mesure, tenant compte des besoins de votre profession ; ce n’est nullement incompatible avec un passage dans la fonction publique.

Je ne suis pas communiste. Je ne suis pas un partisan de l’État partout. Mais les hommes ont droit à un certain nombre de choses, dont une éducation, la sécurité, mais aussi les traitements médicaux, ou une défense en justice ; c’est le travail de l’État que de les leur fournir. Ce sont, tout simplement, des services publics ; il n’y a pas de raison que des services publics soient assurés par d’autres institutions que celles de l’État.

vendredi 4 octobre 2013

Que les profs de Sciences Po travaillent le dimanche !

Je découvre à l’instant dans Le Monde un article de monsieur Christian Lequesne, professeur à Sciences Po Paris, intitulé « choisir son jour salarié est une liberté fondamentale ». Déjà, le titre est tout un programme.

Primo, l’invocation des libertés fondamentales. Rien ne n’énerve comme cette manière de convoquer à tort et à travers des notions aussi importantes. À force de qualifier tout et n’importe quoi de « totalitarisme » ou de « génocide », on finit par perdre complètement de vue la spécificité des véritables totalitarismes et génocides, ce qui est très inquiétant. Même chose ici : rebaptiser « liberté fondamentale » ce qui n’en est à l’évidence pas une ne peut qu’affaiblir les vraies libertés fondamentales. Donc rappelons-le : l’éventuelle possibilité de choisir quel jour on travaille et quel jour on ne travaille pas n’a rien à faire à côté de la liberté d’expression, d’association ou de déplacement.

Bénéficier d’un jour chômé, ça oui, c’est une liberté fondamentale ; mais pas le choix de ce jour. Le droit au loisir, au repos, à la détente sont des libertés fondamentales. Mais justement – et c’est le secundo –, tout cela disparaît sous la plume de monsieur Lequesne. Il nous parle de « jour salarié », sans qu’on sache bien ce qui se cache derrière cette notion, mais pas du tout de jour de repos. Il est donc assez intéressant de voir que son obsession est bien « d’autoriser » les gens à travailler plus (comme s’ils étaient massivement demandeurs…), mais qu’il ne semble pas prêt à monter au créneau pour défendre leur droit de ne pas travailler un jour de la semaine.

Venons-en au fond. Entre deux éructations contre la vilaine gauche moche et méchante (c’est-à-dire celle qui n’a pas encore fait sa soumission à la « social- »démocratie de centre droit), quels « arguments » tente-t-il de jeter ?

1. Les employés sont payés davantage quand ils travaillent le dimanche et le soir, ils seraient donc demandeurs car cela leur permettrait d’arrondir leurs fins de mois dans un pays où, je cite monsieur Lequesne, « les salaires réels sont bas ». Mais dans ce cas, de quoi les salariés sont-ils demandeurs, exactement ? Certainement pas de travailler le dimanche ou le soir : ils sont demandeurs de hausses de salaires, tout bêtement. Les gens ne veulent pas travailler plus (et plus mal) pour gagner plus, ils veulent juste gagner plus. Si certains demandent à travailler le dimanche, ce n’est pas pour se libérer leur mardi ; c’est parce que le patronat ne leur laisse pas d’autre choix pour gagner un peu moins mal leur vie. La solution pour ces pauvres gens ne réside donc pas dans le travail le dimanche, mais bien dans une meilleure répartition des profits des entreprises entre le travail et le capital. En gros, il faut nettement moins donner aux riches actionnaires, et nettement plus aux pauvres travailleurs. L’argent est là, dans la poche des riches, il n’y a qu’à le prendre.

2. Il y a déjà des gens qui travaillent le dimanche, alors pourquoi pas tout le monde ? Là, le degré zéro de l’argumentation a été atteint. Oui, il y a des activités qui ne peuvent pas s’arrêter : l’alimentation, l’eau, la santé, la sécurité, les transports, l’énergie. Il est donc normal d’autoriser (et même dans certains cas de contraindre) ceux qui travaillent dans ces domaines à le faire aussi le dimanche et le soir. Mais d’une part, il faut que les concernés reçoivent, tous, une compensation à la hauteur du sacrifice qu’ils consentent ; et d’autre part, il n’y a aucune, strictement aucune raison, d’élargir à tous un mal qui n’est nécessaire que pour quelques-uns.

D’autres arguments ? Hélas non, à moins de considérer comme tels le concert de violons final entonnant le couplet « liberté, liberté chérie », et agitant l’épouvantail soviétique – monsieur Lequesne a dû bien apprécier le papier des parlementaires de droite qui voient dans la politique actuelle du gouvernement un prélude à la résurrection de Staline (faut-il être miro). Il ne pense même pas à invoquer l’hypothétique hausse de la consommation (et donc la croissance) que cette réforme entraînerait ; peut-être a-t-il au moins conscience que les gens n’ont pas tant d’argent qu’après avoir fait leurs courses le samedi, ils iraient encore dépenser le double le dimanche.

En revanche, monsieur Christian Lequesne, à défaut d’arguments, nous livre, bien inconsciemment je pense, ses véritables motifs, à travers quelques considérations personnelles. Ainsi, dans la liste de ceux qui, selon lui, bénéficieraient d’une ouverture des commerces le dimanche, il termine par un « Enfin, il y a les clients de ces magasins » – on sent bien qu’il en est un, lui, de client, et que c’est surtout ça qui l’intéresse, au fond. Impression confirmée à la fin par les souvenirs émus de sa folle jeunesse à Prague, où, dit-il, il se faisait souvent la réflexion : « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » L’estocade finale résidant dans la petite phrase destinée à rassurer tout le monde, où il assure n’avoir « jamais perçu de traumatisme particulier chez les travailleurs tchèques ». Mais leur a-t-il seulement jamais adressé la parole ou demandé leur avis sur la question, pour juger ainsi de leur traumatisme ?

Pour conclure, je reviendrai sur une petite phrase de l’article qui m’a terriblement amusé. Voulant balayer l’opposition des syndicats, il affirme qu’ils ne sont de toute manière pas représentatifs, puisque seuls 8% des travailleurs sont syndiqués, et qu’on ne pourra pas éviter de se poser la question de leur légitimité – car, ajoute-t-il, « la démocratie ne peut pas s’accommoder des règles d’une minorité – fût-elle organisée – imposées à une majorité. »

Et là, j’ai fait tilt, parce qu’avec cette histoire de travail le soir ou le dimanche, c’est exactement ce qui est en train de se passer, mais dans l’autre sens. Ce ne sont pas les syndicats qui imposent l’interdiction du travail dominical à une masse de salariés demandeurs ; c’est la minorité de riches et d’employeurs qui cherche à accroître ses bénéfices en imposant sa loi à la majorité. Notre démocratie, comme je le dénonce depuis 15 ans, n’est rien d’autre qu’une oligarchie des riches.

Alors je ne vois plus qu’une seule solution pour faire comprendre tout cela à monsieur Lequesne : faire travailler les profs de Sciences Po le dimanche. C’est vrai, pourquoi n’appliquerait-on pas à ce monsieur les solutions qu’il préconise pour le reste du corps social ? Après tout, ses arguments valent pour lui aussi ; parmi ses étudiants, il y en a sûrement qui préféreraient avoir cours le dimanche plutôt que le jeudi et qui se diraient, comme lui-même à Prague, « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » Et sans doute n’en serait-il pas non plus « traumatisé » outre mesure.

Je demande donc au gouvernement que soient appliquées immédiatement les mesures suivantes :

a. Abaissement des salaires des profs de Sciences Po au niveau de celui des caissières de Conforama (il faut qu’ils aient la même motivation qu’elles pour travailler le dimanche).

b. Fin de la sécurité de l’emploi pour les profs de Sciences Po (il faut bien pouvoir les virer, sinon comment le directeur de l’école pourra-t-il faire pression sur ses enseignants ?).

c. Mise en place d’un emploi du temps des cours de Sciences Po sur l’ensemble de la semaine, soirs et dimanches compris. Le recrutement se fera sur la base du volontariat, avec de fortes incitations à accepter le travail dominical, dont une prime dont la pérennité ne sera pas garantie, mais aussi, au besoin, les pressions directoriales adaptées.


Allez monsieur Lequesne, chiche ! Allez au bout de votre logique, transmettez ma proposition à votre directeur et au gouvernement. Au bout de quelques semaines à ce régime, je suis certain que vous aurez des choses une vision infiniment plus claire.

samedi 6 juillet 2013

Pour lutter contre le chômage, préférez lord Grantham à la Banque postale


La vie vous offre parfois de ces coïncidences troublantes et inattendues qui vous poussent à écrire un billet de blog. Ainsi, il y a quelques semaines, j’ai reçu un message de la Banque postale (qui se trouve être ma banque, et dont, ordinairement, je suis fort satisfait) m’invitant à adhérer gratuitement à un nouveau service appelé « La Banque postale chez soi ». Notez l’accrocheur de la dénomination : « chez soi » égale confort, pratique, simplicité ; ils n’ont pas appelé ça « La Banque postale qui vous empêche de faire une petite marche par une jolie matinée ensoleillée », ni « La Banque postale qui vous cloue devant votre écran et vous fait prendre du bide » ; c’eût été nettement moins porteur.

Ils n’ont pas non plus appelé ça « La Banque postale qui licencie pour augmenter les marges de ses actionnaires ». Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, non ? En me renseignant un peu, j’ai ainsi appris que ce service allait me permettre de « bénéficier d’un conseil personnalisé à distance » et que je n’aurais « plus besoin de [me] déplacer en bureau de poste » ; tout ça, bien sûr, « au même tarif ». Ben tiens : si je n’ai plus à me déplacer en bureau, eux peuvent de leur côté supprimer un poste ou deux dans ce même bureau ; ils se font des couilles en or en virant leurs employés, ils seraient quand même gonflés de passer au platine en augmentant en plus les tarifs pour les clients.

Bref, vous vous en doutez, ayant habilement flairé leur petite combine (qu’ils m’avaient pourtant présentée avec des sabots à peine gros), et préférant en outre toujours un « conseil personnalisé pas à distance » à un « conseil personnalisé à distance », je n’ai pas adhéré, et l’affaire aurait pu s’arrêter là.

Mais je suis actuellement en train de regarder la série Downton Abbey. Je viens de finir la première saison, et je suis conquis ; je ne saurais trop la recommander à ceux qui savent apprécier le charme exquis, subtil et raffiné de la haute aristocratie anglaise à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’intrigue commence en 1912, alors que lord Grantham, père de trois filles et propriétaire de la somptueuse demeure qui donne son nom à la série, perd son héritier, un cousin, dans le naufrage du Titanic. Panique à bord, si j’ose dire : le suivant dans la ligne de l’héritage est un autre cousin éloigné, Matthew Crawley, avocat appartenant à la middle class. Upper middle class, certes, mais middle class quand même. Or, non seulement le titre de Earl of Grantham va passer à ce roturier – ce qui, convenez-en, est déjà une souffrance –, mais comme le titre nobiliaire est lié par un entail à la fortune et à la demeure familiales, les filles du comte vont tout perdre à la mort de papa, le hobereau touchant, lui, le méga-pactole : le titre, le château et ce qu’il faut pour l’entretenir.

Je passe sur les rebondissements de cette tragique saga pour me focaliser sur un petit détail. Quand il débarque dans le monde de la nobility anglaise, Matthew Crawley est stupéfait, méprisant, et ne veut surtout pas se couler dans ce moule. Aussi, lorsque qu’un certain Molesley est mis à sa disposition en tant que majordome et valet de chambre – comme quoi les domestiques ne sont pas plus vertueux que les élus de la République française quand on en vient au cumul des mandats –, il ne le laisse rien faire : il continue à s’habiller seul, à nouer sa cravate seul, à choisir ses boutons de manchette seul ; et il finit, constatant l’inutilité à laquelle il l’a lui-même poussé, par proposer au comte de le renvoyer.

Vous commencez à voir le lien avec la Banque postale ? Des gens qu’on renvoie parce qu’ils sont devenus inutiles, ou plutôt parce qu’on les a rendus inutiles. Parce qu’il faut bien le dire, à la base, un valet de chambre est inutile. Autant on peut comprendre qu’un homme très occupé, par exemple impliqué dans la vie politique avec un fort degré de responsabilité, ne trouve plus le temps de faire ses courses, sa cuisine, sa vaisselle ou son ménage, toutes activités fort chronophages, autant il ne perdra pas plus de temps à s’habiller lui-même qu’à laisser un valet le faire à sa place.

Cela m’a fait penser à d’autres situations similaires. Ainsi, il y a quinze ou vingt ans – je ne sais pas si c’est toujours vrai aujourd’hui – les grands hôtels japonais employaient des gens parfaitement inutiles, et il n’était pas rare d’avoir un domestique pour vous ouvrir la porte de l’ascenseur et un autre pour appuyer sur le bouton de l’étage. Deux emplois dont l’hôtel peut se passer, me direz-vous. Certes ; mais ces gens, il faudra bien les payer : par des allocations et à ne rien faire s’ils sont chômeurs, ou par un salaire et à faire un travail inutile, qu’est-ce qui est préférable ? Bien entendu, la seconde option : elle n’est pas plus coûteuse pour l’État, et elle est infiniment préférable pour l’estime de soi de la personne concernée.

Avant d’aller plus loin, dissipons les malentendus qui pourraient germer en vos esprits retors. Je ne propose nullement de retourner à la fin du XIXe siècle. Les inégalités extrêmes entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté n’ont rien pour me séduire, et on connaît ma position – et celle de Tol Ardor – sur le nécessaire encadrement de l’écart maximal entre les plus hauts et les plus bas revenus. Il n’est donc pas question de remettre des majordomes et des femmes de chambre au service des riches – d’ailleurs, ils ne les emploieraient plus, pour la plupart d’entre eux.

De même, je sais bien que les jeunes diplômés ne veulent pas seulement avoir un travail ; ils veulent avoir un travail à la hauteur de leurs diplômes. Mais l’un dans l’autre, il est préférable d’avoir des petits boulots, ou des boulots pour lesquels les gens sont surqualifiés, que pas de boulot du tout. Plutôt que de faire la chasse aux employés de bureaux de poste inutiles, nous aurions donc tout intérêt à multiplier les employés inutiles. D’abord parce qu’ils ne seraient jamais complètement inutiles, et que les services fonctionneraient mieux avec davantage de bras, de jambes et de têtes. Ensuite parce que ce ne serait pas plus coûteux pour la société : ces gens seraient davantage payés que des chômeurs, certes, mais ils paieraient aussi plus d’impôts et consommeraient davantage. Enfin parce que ce serait infiniment préférable pour eux.

Naturellement, cela ne se fera pas tout seul : comme je l’ai dit, de nos jours, les plus riches ont, dans leur très grande majorité, perdu ce qu’il leur restait d’esprit de charité et de solidarité, et ils préfèrent augmenter encore des profits dont ils ne savent même plus quoi faire plutôt que d’en redistribuer la moindre parcelle au reste du monde. D’où la nécessité d’une très forte implication de l’État dans l’économie : non seulement il doit employer ces gens, mais il doit également contraindre les entreprises privées, puisqu’on tolère leur existence, à faire de même.

Vous voyez ? Je ne m’appesantis pas non plus sur la solution ardorienne. Et pourtant, elle est bonne ! Acceptons de revenir sur une technique que de toute façon nous ne contrôlons pas et qui nous fait plus de mal que de bien, et vous verrez que, pour compenser le travail que les machines ne feront plus, le chômage n’aura pas d’autre solution que d’aller voir ailleurs si on y est. Mais même sans aller jusqu’à cette radicalité que nous prônons, la société moderne aurait intérêt à revoir sérieusement les préceptes sur lesquels elle a fondé son économie.

vendredi 21 décembre 2012

La flexisécurité, ça n'existe pas

Puisqu’il est déjà 15h34 (heure de Mamoudzou) et que la fin du monde se fait attendre, autant être productif, des fois qu’on serait encore là demain. Et puisque apparemment l’apocalypse a quelques chances de ne pas se produire du tout aujourd’hui, on n’a qu’à revenir aux vrais problèmes. Au hasard, prenons l’économie. Et examinons une notion à la mode : la flexisécurité.

La flexisécurité est un concept relativement récent, puisqu’il trouve son origine dans une note du ministre néerlandais du travail en 1995, et qu’il n’a véritablement été théorisé qu’en 1999 dans une publication du ministère du travail danois. Pour autant, il a déjà sa notice Wikipédia en français mais aussi dans 13 autres langues, ce qui est la preuve d’une certaine popularité. En France, le concept est particulièrement d’actualité puisqu’il est au cœur des discussions que tiennent en ce moment même les partenaires sociaux (je me permets de le rappeler, puisqu’à mon avis certains lecteurs seront un peu passés à côté de cet « événement »).

De quoi s’agit-il ? Déjà, on peut remarquer que ce concept est fait pour plaire à tout le monde. Il repose en effet sur un mot-valise censé réconcilier l’inconciliable : la flexibilité, qui plait au patronat mais fait peur aux travailleurs (étant donné que « flexible » signifie ici « facilement licenciable »), et la sécurité, qui plait aux travailleurs mais fait peur au patronat (puisqu’elle signifie au contraire qu’on ne peut pas facilement licencier un employé).

Dès l’étymologie, on s’aperçoit donc déjà que ce concept est un oxymore, comme le « soleil noir » de Gérard de Nerval, bien connu des élèves de 1e. Bref, on comprend tout de suite que c’est un truc qui ne peut pas exister (ce que confirme d’ailleurs le correcteur orthographique du logiciel Word, qui s’obstine à souligner le mot en rouge dès que je l’écris). Pour y voir plus clair, on pourrait commencer par se demander à qui il plait le plus et à qui il fait le plus peur ? La réponse est évidente : la flexisécurité est largement promue par le patronat, et reçue avec la plus grande méfiance du côté des travailleurs. Sauf grosse bêtise des deux côtés, on peut donc logiquement en déduire que la flexisécurité est davantage « flexi- » qu’elle n’est « -sécurité ».

Pour confirmer ou infirmer cette impression, retour au document du ministère du travail danois. Il fait reposer la notion sur trois piliers (normal, c’est comme pour le développement durable, rien de tel que trois piliers pour essayer de stabiliser un peu un bidule qu’on sent par avance extrêmement bancal et donc peu convaincant) :
  • une grande flexibilité du marché du travail, avec des règles de licenciement souples ;
  • un système d’indemnisation généreux des chômeurs ; 
  • des politiques actives contre le chômage, en particulier contre le chômage de longue durée, ce qui passe par une remotivation des chômeurs.

Là, a priori, la personne de bon sens lambda a compris. Comme la personne lambda est rarement de bon sens, explication de texte. Le premier pilier est nettement favorable au patronat : c’est la précarisation, le travail et donc le revenu n’étant plus durablement garantis au travailleur. Le second est censé l’être aux travailleurs ; mais le troisième est là pour en annuler les effets bénéfiques. Bien sûr, les « politiques actives » contre le chômage devraient bénéficier à tout le monde ; mais malheureusement, la fin du chômage ne se décrète pas, donc on sent que tout cela va rester du vœu pieux. Quant à la lutte contre la démotivation des chômeurs, on comprend qu’il va s’agir avant tout de ne pas indemniser trop généreusement ni trop longtemps les chômeurs, justement, sinon ma bonne dame, comment voulez-vous qu’ils aient envie de retrouver un travail ? On va donc, en gros, exiger de quelqu’un qui aurait une formation de paysagiste et vivrait en Haute-Loire qu’il accepte un emploi de désosseur de poulpe sur les côtes du Morbihan, sous peine de perdre ses allocations.

Bref, la flexisécurité, c’est pouvoir virer facilement les travailleurs, et ne pas trop les indemniser ensuite. Je ne vois pas où est la sécurité promise.

Françoise Fressoz, promotrice du concept et qui, de son propre aveu, « veut y croire » (elle nous en fait même l’injonction sur son blog : « il faut y croire »), apporte (bien involontairement, je pense) de l’eau à mon moulin. Elle écrit en effet que la flexisécurité vise « à maintenir les salariés dans l’emploi lorsque l’activité se réduit en jouant sur la mobilité, le temps de travail et les salaires ». Mais les termes sont bien mal choisis, madame ! Jouer sur les salaires et sur le temps de travail, à chaque fois pour les réduire, ce n’est pas de la sécurité, c’est de la paupérisation, puisque les salariés gagneront (doublement) moins d’argent en fin de compte et seront obligés de multiplier les emplois à temps partiel ; jouer sur la mobilité, ce n’est pas de la sécurité, c’est de l’exploitation, puisqu’il s’agit de pouvoir vous muter à 200Km de chez vous sans que vous n’ayez rien à redire sous peine de perdre votre emploi.

La flexisécurité, c’est donc un mélange de précarisation, de paupérisation et d’exploitation, le tout étant évidemment synonyme d’angoisse et de souffrance pour les employés. Donc, à moins de changer complètement le sens des mots, ça n’existe pas.

vendredi 30 novembre 2012

L'avènement de Séraphin Lampion ou la société des parasites

Le pire des personnages de Tintin n’est pas à proprement parler un « méchant ». Ce n’est pas Allan Thompson, pas Rastapopoulos, pas le général Tapioca, certainement pas le colonel Sponsz, moins encore Mitsuhirato. Non, le plus abominable de tous n’est pas un criminel, ni un bandit assoiffé de pouvoir ou d’argent ; c’est celui que Cavanna appelait « l’authentique ordure, le vrai Dracula, le roi des cons-méchants, l’assassin du genre humain, le con-chieur de planète fleurie : monsieur tout-le-monde ». J’ai nommé Séraphin Lampion.

C’est le beauf de Cabu, en moins méchant et en pas politisé. À part ça, c’est bien lui. Il a sa bêtise, son ignorance crasse, sa vulgarité. Éternel importun, souvent à la limite de l’incorrection, parfois franchement grossier, il ne sert à rien les rares fois où on pourrait avoir besoin de lui. Quand il n’est pas en train de déranger le capitaine Haddock, il est devant sa télévision. Il culmine dans une merveilleuse page des Bijoux de la Castafiore où, apprenant que la diva possède une fortune en joyaux, il se lance dans une tirade, sa bière à la main : « C’est fou ce que ça rapporte, chanter ! Hein ? On ne croirait pas ! Notez que je ne suis pas contre la musique, mais franchement, là, dans la journée, je préfère un bon demi. » Air pincé de la cantatrice, qui a la classe, elle, même si elle est aussi un peu ridicule (mais n’est-elle pas la seule à ne jamais trébucher sur la marche brisée ?), et qui supporte la conversation, assise à côté de lui.

Bref, Lampion est un rustre, un nuisible, un parasite. Il est aussi assureur. Il le rappelle à l’envi, dès qu’il se présente : « Séraphin Lampion, des assurances Mondass. » Ce n’est pas un hasard, naturellement. Sa profession n’est qu’une autre manière de dire la même chose, et il est un parasite jusque dans son métier.

Oui, les assureurs sont des parasites ! Pas tous, bien sûr. Y en a des bien, comme dirait l’autre. Certaines mutuelles, indépendantes des grands groupes financiers, sans intermédiaires commissionnés, qui ne pratiquent pas la réassurance et, n’ayant pas d’actionnaires à rémunérer, peuvent redistribuer l’essentiel des bénéfices aux adhérents (suivez mon regard), font un très bon travail. D’ailleurs, l’assurance est une mission essentielle : la plupart des gens ne pourraient pas assumer financièrement le coût des accidents de la vie qui leur pleuvent dessus comme la vérole sur le bas-clergé breton. Si la maison d’un ouvrier à la chaîne prend feu, il faut bien que quelqu’un paye pour la reconstruire, et ce ne sera certainement pas lui.

Mais c’est justement parce qu’ils assurent (ah-ah) une mission aussi importante qu’il devrait s’agir d’une mission de service publique, intégralement prise en charge par l’État, donc conduite par des fonctionnaires (ce qui est tout aussi vrai pour d’autres activités comparables comme la banque, la médecine ou la défense des prévenus devant la justice). Au lieu de quoi, ce service est livré en pâture à une bande de vautours au milieu desquels seule une infime minorité de mutuelles respecte les vertueux principes énoncés plus haut.

C’est bien simple : promenez-vous dans votre quartier et comptez combien il y a de banques ou de compagnies d’assurance. Il y en a davantage que de boulangeries ! C’est une formidable perte d’énergie et de moyens. Une agence bancaire ou d’assurance, ce sont des guichetiers, mais ce sont aussi des chefs de service, un directeur d’agence, des bâtiments, que sais-je encore. Si on nationalisait tout cela, on n’aurait plus qu’une seule agence par quartier (ce qui n’a rien à voir avec le communisme, je ne propose pas de nationaliser les terrains agricoles ou l’artisanat). Bien sûr, il faudrait davantage de guichetiers pour répondre aussi efficacement aux besoins du public ; mais on réaliserait d’énormes économies d’échelle en se contentant d’une seule hiérarchie, d’un seul bâtiment etc. au lieu d’en avoir dix. On nous parle de la crise, des dettes publiques ? Mais de qui se moque-t-on ! Des gens qui pompent nos ressources vitales sans rien nous apporter, dont on pourrait si aisément se passer, n’est-ce pas la définition même d’un parasite ?

Alors bien sûr, je sais que certains vont me proposer de rebaptiser ce blog « Chroniques misanthropiques », voire « Meneldil n’aime pas les gens ». Mais pas du tout, en fait. Je ne propose pas de pendre avec leurs tripes ces gens dont je devine qu’ils ont quelque talent. Mais qu’on les mette enfin à une tâche utile ! Et puis que voulez-vous ? Pour moi ce fut une semaine de merde, souvenez-vous.