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dimanche 31 juillet 2022

Ouvrons nos mains plutôt que nos coeurs - Homélie pour ce dimanche

« En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : “Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.” Jésus lui répondit : “Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ?” Puis, s’adressant à tous : “Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède.” Et il leur dit cette parabole : “Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

 

J’ai entendu cent fois des prêtres dire dans leurs homélies : « Ouvrons nos mains, mais surtout nos cœurs. » Et certes, à première vue, l’idée est convaincante ; quiconque aurait réellement ouvert son cœur à la souffrance d’autrui ne pourrait plus faire autrement que d’ouvrir ses mains pour la soulager.

Je me méfie pourtant de ce genre de banalités un peu mièvres et un peu passe-partout. D’abord parce qu’elles sont en général suivies de propos déculpabilisants selon lesquels Jésus n’aurait rien eu contre les riches, la richesse et l’argent ; on va racontant que ce que condamne le Christ, ce n’est pas l’argent, mais seulement l’attachement à l’argent, l’idolâtrie de l’argent, et que si on en a, si on en a beaucoup, il suffit d’ouvrir son cœur pour que Jésus soit bien content de nous.

Or, il me semble que c’est araser et polir le caractère rugueux de l’Évangile qui fait précisément son intérêt. J’ai même entendu des prêtres transformer sciemment les phrases de l’Évangile, et mettre dans la bouche du Christ l’idée qu’il est très difficile pour quelqu’un qui est attaché à l’argent d’entrer au Paradis. Non ! l’Évangile dit explicitement qu’il est très difficile à un riche d’entrer au Paradis. Combien je préfère la rudesse de saint Basile, qui dit clairement les choses : tant que quelqu’un meurt de faim sur Terre, c’est un crime que d’avoir deux pains chez soi. Toujours une multitude d’arguments se présente à notre esprit pour nous empêcher de donner (« Je dois assurer l’avenir de ma famille », « Après tout d’autres ont plus que moi et pourraient plus donner », « Je peux bien garder un peu plus que le strict nécessaire », etc.) ; mais aucun ne tient une seconde face à l’horreur d’un enfant qui meurt de faim dans les bras de sa mère. Saint Basile a donc raison : c’est un crime que d’avoir deux pains, deux paires de chaussure et une chambre d’amis, tant qu’il y a des crève-la-faim, des va-nu-pieds et des sans abri. Et si nous n’arrivons pas à devenir meilleurs, au moins pouvons-nous avoir la décence de nous reconnaître coupables et de ne pas nous cacher derrière de fausses excuses.

Mais aussi cette idée qu’il faudrait ouvrir nos cœurs avant nos mains me semble peu prendre en compte ce que nous sommes réellement, à savoir des âmes incarnées dans des corps. Et la conséquence en est que, comme le philosophe Alain l’a particulièrement bien remarqué, les mouvements de notre corps entraînent ceux de notre âme ; la meilleure façon d’ouvrir nos cœurs, c’est donc précisément d’ouvrir d’abord nos mains.

C’est également oublier que nous sommes des êtres paresseux et très complaisants envers nous-mêmes ; nous dire d’ouvrir nos cœurs plutôt que nos mains, c’est courir le risque qu’ayant « ouvert nos cœurs », ce qui peut recouvrir à peu près n’importe quel sentiment vague de compassion ou de pitié, nous nous disions que nous avons assez fait pour la journée. Au contraire, si nous ouvrons les mains, la souffrance des autres en sera immédiatement soulagée ; il sera bien temps alors d’ouvrir nos cœurs, pour nous en réjouir, et pour conserver de la compassion pour l’infinité des souffrances qui demeurent.

Si nous devons choisir, ouvrons donc nos mains plutôt que nos cœurs, en tout cas avant nos cœurs.


 

samedi 30 mai 2020

La papesse Anne


Tolkien, dans une de ses lettres, affirme que seul celui qui s’écrit : « Nolo episcopari ! », « Je ne serai jamais évêque ! », peut faire un bon évêque. Saine logique, et qu’il applique à toute politique : si tout pouvoir corrompt, l’exercice du pouvoir corrompt moins celui qui n’a pas recherché le pouvoir, mais l’a reçu par hasard, par les circonstances, par la force des choses, et si possible malgré lui. C’est en suivant cette logique, foncièrement vraie, juste, bonne, que l’Église n’organise pas de candidatures pour le poste d’évêque. On ne « postule » pas au poste ou à la fonction d’évêque, on est censé être « appelé » à cette mission. Catholique, je ne dis pas qu’il n’y a pas du vrai là-dedans, mais il y a aussi une part de mythe : concrètement, d’ordinaire, lors de la vacance d’un siège épiscopal, c’est le nonce apostolique, c’est-à-dire l’ambassadeur du Saint-Siège dans chaque pays, qui propose une liste de noms, parmi lesquels le pape fait son choix. Ça laisse quand même le champ libre à pas mal de politique, avec des candidatures plus ou moins explicites et revendiquées.

On pourrait d’ores et déjà noter que ce mode de désignation, sur lequel les catholiques sont généralement muets (quand ils en ont connaissance, ce qui n’est pas toujours le cas), n’est pas forcément idéal. Il existerait certainement une marge de manœuvre entre la foire d’empoigne et l’affrontement des egos qu’implique une campagne électorale avec candidature déclarée d’une part, et ce fonctionnement secret et hyper-centralisé d’autre part. Le nonce est-il forcément le seul à avoir son mot à dire ? Ne pourrait-on pas imaginer, par exemple, une liste de trois noms proposés par le nonce pour l’un, par la conférence des évêques nationale pour l’autre, par les fidèles du diocèse pour le dernier, et entre lesquels le pape ferait son choix ? On m’objectera que le pape pourrait choisir systématiquement le nom proposé par le nonce. Certes ; au moins les choses seraient-elles claires. Et encore peut-on imaginer d’autres systèmes, ce n’est là qu’un exemple.

Mais je ne suis pas ici pour refaire le monde, ni même l’Église : l’important est que, telles que les choses sont organisées, il n’y a pas de candidatures : on ne postule pas pour devenir évêque. Et c’est ce sur quoi s’appuient les critiques, aussi acerbes que nombreux, de la démarche d’Anne Soupa.

Pour ceux qui ne sont pas au courant, suite à la démission du cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, primat des Gaules, Anne Soupa[1], théologienne, bibliste et essayiste, a décidé de présenter sa candidature à sa succession. Aussitôt les esprits chagrin de hurler à l’arrogance, au geste déplacé, à la provocation. Et tout lui est reproché. Certains ne la trouvent pas assez à gauche, et veulent lui faire payer un macronisme réel ou supposé. Anne Soupa est-elle macroniste ? Je suis assez porté à croire que oui, même si n’est pas de ça que j’ai pu parler avec elle ; et si c’est bien le cas, c’est effectivement un (gros) désaccord entre elle et moi.

Mais franchement, est-ce bien la question ? Choisit-on un évêque pour son positionnement politique ? Évidemment, je préférerais un évêque proche de Mélenchon à un autre proche de Macron ; je préférerais un évêque écologiste radical à un proche de Mélenchon ; et je préférerais encore un évêque ardorien à un simple écolo radical. Mais ce que je peux préférer à titre personnel n’a que peu d’importance ; il s’agit de choisir l’évêque de Lyon, pas son maire. Il aura un pouvoir spirituel, pas temporel ; partant, son positionnement idéologique est d’un poids infime par rapport à l’autre donnée, son sexe. Dans l’état actuel des choses, je préférerais infiniment que le prochain évêque de Lyon soit une femme macroniste ou lepéniste plutôt qu’un homme écolo radical.

Car c’est bien là la question, évidemment : Anne Soupa est une femme. Et c’est là-dessus qu’on la renvoie au droit canonique, au Catéchisme, et tous les articles y passent, et le prêtre est à l’image du Christ, et le Christ était un homme, et, et alors ? Le Christ était aussi un juif, Il était sans doute brun et barbu, Il était fils de charpentier, Il était plein de choses, en fait ; pour être à Son image, le prêtre est-il forcément juif ?

Quant au Catéchisme et au droit canonique, vous êtes tous bien gentils, mais je pense qu’Anne Soupa les connaît, et à vrai dire je ne crois pas qu’elle s’attende à devenir le prochain archevêque de la bonne ville de Lyon. Alors quoi, provocation ? Volonté de faire le buzz ? Certainement en bonne partie, et voilà d’autres esprits chagrins pour le lui reprocher, avec l’habituel couplet selon lequel le-but-est-bon-mais-la-méthode-ça-craint, par des gens qui en général prônent le but et se gardent bien d’indiquer une autre méthode (qui marcherait, elle, forcément).

René Poujol, par exemple, lui oppose l’impossibilité de faire débattre entre eux les catholiques réformateurs d’une part, les conservateurs et les traditionalistes d’autre part : pour lui, l’écart entre ces groupes est trop important. C’est bien possible ; dans mes débats avec d’autres catholiques, j’ai souvent eu cette impression qu’en réalité nous ne partagions pas la même foi, que nous ne croyions pas en le même Dieu. Mais dans ce cas, comment peut-on s’arrêter à ce constat ? Si c’est vrai, qu’est-ce que ça dit de la réalité de notre Église ? Sommes-nous encore une Église, en fait ?

René Poujol fait un pas dans la réflexion, en reprochant à Anne Soupa de prendre le risque de déclencher le schisme : voyant qu’ils ne sont pas entendus, les réformateurs pourraient finir par partir. Possible, là encore ; mais est-ce que ce serait une si mauvaise chose ? Quand je milite pour la prêtrise des femmes, on me sort le même refrain trois fois sur quatre : eh-ben-si-t’es-pas-content-t’as-qu’à-te-faire-protestant-gnan-gnan ! Ben non, les gens. Prendre au sérieux l’idée de l’Église mystique, ça signifie que ce n’est pas un truc qu’on quitte comme on change de chemise, parce qu’on trouve que le noir ne nous va pas.

Par ailleurs, il y a partir et partir. On peut partir comme l’ont fait les protestants, justement, en acceptant la rupture, en se désintéressant de l’Église catholique et en construisant quelque chose à côté. Mais on peut aussi partir comme les traditionalistes de la FSSPX, qui ont accepté de se faire excommunier, mais se sont toujours revendiqués catholiques et n’ont jamais rompu le dialogue. Résultat des courses : quarante ans plus tard, les excommunications ont été levées, et alors qu’ils ne sont qu’une poignée, ils ont tiré toute l’Église dans leur sens. Moralité : René Poujol a probablement tort quand il affirme que le départ des catholiques d’ouverture laisserait le champ libre aux tenants de « l’Église de toujours » ; dans les années 1970 et 1980, lors du schisme lefebvriste, c’est la logique contraire qui s’est vérifiée. En partant, les intégristes n’ont pas du tout laissé tout l’espace aux réformateurs : bien au contraire, ils ont focalisé toute l’attention ecclésiastique et médiatique sur eux-mêmes.

Bref, là où René Poujol regrette « l’excès de la démarche », la seule chose que je regrette, pour ma part, c’est au contraire son excessive prudence. Car Anne Soupa ne demande pas pour elle le ministère ordonné ou la consécration épiscopale : dans un désir de lancer une réflexion sur « la différence entre sacrement, sacerdoce et pouvoir », elle ne propose sa candidature qu’à la direction temporelle du diocèse.

Or, à mon avis, si erreur il y a, c’est ici. Distinguer, au sein de l’Église, le pouvoir du sacerdoce, pourquoi pas ? Mais cela présente deux dangers majeurs.

Le premier est celui d’une récupération et en fin de compte d’un durcissement des positions actuelles ; ça l’Église catholique, comme le capitalisme, est très douée pour récupérer les oppositions récupérables. La gouvernance politique des diocèses par des laïcs, et pourquoi pas des femmes, c’est typiquement le genre de choses que l’Église pourrait accepter ; mais à condition de ne surtout pas toucher au sacerdoce. Et une fois cette distinction établie, le piège se refermera d’un coup : les honneurs, les fonctions, les responsabilités, tout cela fera paraître les femmes importantes et dégagera une fausse impression d’égalité, de leur avoir redonné toute leur place ; mais les hommes seront toujours les seuls à être admis au sacerdoce, et on ne pourra plus rien dire, car on nous renverra toujours à « mais de quoi elles se plaignent encore puisqu’elles gouvernent ? »

Or, contrairement à ce que pense Anne Soupa, c’est bien la question du sacerdoce qui est essentielle, parce qu’elle est, bien plus que le gouvernement temporel, au cœur de la vie de l’Église. Ce qui entretient la misogynie catholique, ce n’est pas que les femmes ne puissent pas diriger la Banque du Vatican, c’est qu’elles ne puissent pas consacrer l’Eucharistie. Tant que cela n’aura pas été changé, une fausse vision de l’humanité et du rapport entre les sexes perdurera dans l’Église.

D’autant que – et c’est le second danger de la démarche – de quel pouvoir parle-t-on ? « Gouvernance » : rien que le mot me laisse dubitatif. Si elles ne revendiquent pas la prêtrise, qu’est-ce qui reste aux femmes ? Sur les trois missions de l’évêque – d’enseignement, de sanctification et de gouvernement –, les deux premières sont intimement liées au sacerdoce. Reste la mission de gouvernement ; mais le pouvoir temporel de l’Église a heureusement diminué, il ne reste donc pas grand-chose de concret. La gestion des finances ? Mais l’Église devrait de toute manière être pauvre. Alors quoi ? L’intendance ? Les affaires courantes ? Belle victoire, s’il s’agissait de gagner un travail administratif !

C’est un désaccord ; mais il va sans dire que, malgré cette réserve, je soutiens la candidature d’Anne Soupa. Parce que je soutiens tout ce qui peut secouer un peu cette énorme fourmilière, tout ce qui peut aider à faire tourner cet énorme paquebot, l’Église visible.




[1] Que, je dois le dire par honnêteté et transparence, je connais personnellement.

jeudi 13 février 2020

Humanæ vitæ 2 : le retour


Dans les années 1960, le monde et l’Église sont en ébullition. En France, la pilule est autorisée en 1967 ; l’année suivante, mai 68 enclenche une révolution dans les mentalités qui balaye les représentations traditionnelles. Alors qu’Yvonne de Gaulle ne recevait pas les divorcés remariés à sa table, garçons et filles vont pouvoir partager les mêmes bancs à l’école, avant l’autorisation de l’IVG en 1975. Aux États-Unis, en 1969, le festival de Woodstock illustre la libération sexuelle. Derrière ces symboles, une véritable révolution des mœurs et des représentations est en cours : les femmes affirment leur égalité par rapport aux hommes, s’émancipent et gagnent davantage d’autonomie, sexuelle mais aussi politique ou sociale. L’homosexualité cesse peu à peu d’être considérée comme une maladie, puis est de mieux en mieux acceptée et normalisée socialement. La sexualité est progressivement détachée de la procréation, puis du mariage, enfin du sentiment amoureux lui-même.

Pour une fois, l’Église a une toute petite avance sur la société. Les grandes révolutions sociales, on l’a vu, commencent plutôt à la fin des années 1960. L’Église a entamé la sienne en 1958, lorsque Jean XXIII ouvre le Concile de Vatican II, qui fait naître un immense espoir chez de nombreux catholiques, et de grandes peurs chez d’autres – c’est peu après que Marcel Lefebvre fonde son mouvement schismatique traditionaliste, la FSSPX, qui existe toujours.

Mais en 1968, justement, la tendance s’inverse. Confronté à la question de la contraception, le pape Paul VI, qui a pourtant conclu le Concile, fulmine une encyclique restée célèbre, Humanæ vitæ. Contre toute attente, et contre l’avis de ses propres conseillers et experts, il y interdit tout moyen de contraception considéré comme « non naturel », c’est-à-dire notamment le préservatif, la pilule et le stérilet. Ce jour-là, l’Église a manqué une occasion historique de faire un pas dans la bonne direction ; et cela pour rien. Comprenons-nous bien : je ne suis pas en train de dire que l’Église aurait dû « écouter l’esprit du monde » ou « vivre avec son temps », ce qui n’est jamais un gage de bonne conduite (à l’époque de l’esclavage ou de la Shoah, fallait-il « vivre avec son temps » ?). Non, je dis qu’en l’occurrence, le monde avait raison et que l’Église avait tort. En témoigne le vide abyssal et la pauvreté intellectuelle des « arguments » (les guillemets s’imposent) déployés par l’encyclique. Car autant la question de l’avortement est effectivement complexe et n’a pas de réponse simpliste, autant rien, absolument rien, ne vient étayer un tant soit peu solidement l’idée que la sexualité doive forcément être liée à la procréation, ni la séparation complètement arbitraire entre régulation des naissances « naturelle » ou « non naturelle ».

Dans la pratique, ce document a d’ailleurs été très largement ignoré par les catholiques, donc rejeté par le sensus fidelium : une grande majorité continue à utiliser la contraception stigmatisée par l’encyclique. En revanche, il a contribué à décourager beaucoup d’entre eux, en leur faisant perdre l’espoir que l’Église pouvait évoluer vers une meilleure compréhension de la Vérité ; en ce sens, il porte une lourde responsabilité dans l’effondrement du nombre de fidèles précisément à partir des années 1970.

Si je rappelle cette vieille histoire, c’est parce que j’ai le sentiment que l’Église vient de connaître le même genre de moment. François a publié l’exhortation apostolique Querida Amazonia, qui fait suite au Synode sur l’Amazonie de 2019. Ce Synode a été porteur d’un immense espoir, car il a touché à trois questions cruciales pour l’Église d’aujourd’hui : d’une part la possibilité d’instaurer des « rites particuliers », c’est-à-dire différents de ceux de l’Église romaine, en communion avec elle, mais adaptés à la réalité d’un espace et d’une culture particuliers ; ensuite la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés ; enfin la possibilité d’instaurer un ministère ordonné pour les femmes – ministère de diaconat, pas de sacerdoce, faut pas rêver, mais ça aurait été mieux que rien.

Or, rien, c’est à peu près ce qu’on a eu. Les rites particuliers : oui, mais en ne faisant que rappeler ce que disait déjà Vatican II ; les prêtres mariés : non ; le diaconat féminin : non. Pour François, la solution face au manque de prêtres en Amazonie, c’est de demander aux évêques d’inciter les prêtres à y aller. Voilà. Il a dû s’inspirer de la stratégie de l’État français pour envoyer plus de profs à Mayotte. Vu l’enjeu, c’est quand même bien pauvre, et fondamentalement, c’est du rêve. Le texte est largement une suite de vœux pieux, et apporte très peu de réponses concrètes à nos problèmes pourtant douloureusement concrets.

Pire encore, le texte pose des problèmes sérieux. Il vient en particulier confirmer l’inquiétante tendance de l’Église à dire que les hommes doivent se conformer au Christ, et les femmes à Marie. Cette idée est théologiquement doublement aberrante : d’une part elle radicalise et exagère à l’extrême la différence entre hommes et femmes, qui ne peut pas être niée, mais qu’il ne faut pas faire suivre de conséquences disproportionnées ; d’autre part, elle introduit une inquiétante symétrie entre le Christ et Sa mère, qui ne sont pourtant pas sur le même plan (ou alors, c’est qu’elle renforce l’idée d’une infériorité des femmes par rapport aux hommes – dans tous les cas, c’est absurde). Il faut au contraire rappeler que le Christ est venu comme être humain avant de venir comme homme ; et qu’Il est venu comme homme comme Il est venu comme Juif, parce qu’il n’y a pas d’homme qui soit hors des sexes ou hors des peuples.

Pour ne pas voir que les quatre cinquièmes vides du verre, qu’y a-t-il à sauver dans Querida Amazonia ? D’abord, ses ambiguïtés. La première se trouve dès le §3, dans lequel le pape « présente officiellement » le Document final du Synode sur l’Amazonie, celui qu’avaient rédigé les évêques pour conclure le Synode et qui devait servir de base de travail pour l’exhortation. Accrochez-vous, c’est technique. Il se trouve que ce Document final était beaucoup plus audacieux que ce que le pape a finalement accepté, ce qui donne l’impression que la montagne a accouché d’une souris. Mais ! il se trouve aussi qu’en 2018, le pape a publié la Constitution apostolique Episcopalis communio selon laquelle (art. 18) un document synodal final fait partie du Magistère si le pape le publie et l’approuve expressément. La publication sur le site du Saint-Siège et la « présentation officielle » du §3 valent-elles approbation ? Disons que la porte, sans être vraiment ouverte, n’est pas non plus complètement fermée. François ne tranche pas, mais laisse la possibilité à ses successeurs de s’appuyer sur cette ambiguïté.

Il y en a une autre au §87, qui affirme, pour faire simple, qu’un laïc ne peut pas faire la même chose qu’un prêtre. Bon, rien de bien neuf. À la première lecture, on se dit que c’est une manière pour le pape de refuser l’ordination des hommes mariés. Mais en réalité, le pape ne ferme jamais cette porte non plus. Il écrit même : « La manière de configurer la vie et l’exercice du ministère des prêtres n’est pas monolithique, et acquiert diverses nuances en différents lieux de la terre. » Une fois de plus, pas d’autorisation donnée, mais pas non plus explicitement refusée, et un successeur moins conservateur que lui pourrait prendre appui sur ce genre de phrase pour changer la discipline. François est ici fidèle à sa méthode : pas de coup d’éclat, pas de coup de tonnerre, pas de révolution, rien qui puisse immédiatement déclencher un gros schisme, mais la mise en place progressive de petites points de passage discrets qui pourront être élargis plus tard. Seulement, on se demande quand même s’il ne finit pas par se perdre dans cette méthode. Amoris lætitia autorisait la communion pour les divorcés remariés dans une note de bas de page, mais elle l’autorisait explicitement, sans l’ombre d’un doute. Querida Amazonia déverrouille peut-être encore quelques serrures, mais n’ouvre plus aucune porte.

J’ai aussi beaucoup aimé le §46, qui cite le poète et musicien Vinícius de Moraes : « Le monde souffre de la transformation des pieds en caoutchouc, des jambes en cuir, du corps en tissu et de la tête en acier […]. Le monde souffre de la transformation de la bêche en fusil, de la charrue en char de guerre, de l’image du semeur qui sème en celle de l’automate avec son lance-flammes, dont le semis germe en désert ». Le pape y appelle « à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature et qui nous laisse sans existence véritablement digne » : Tol Ardor ne dirait pas autre chose, et je ne peux qu’applaudir à cette critique très tolkienienne, ou heideggérienne, de la société techno-industrielle qui s’inscrit dans la droite ligne de Laudato si’. Plus généralement, le pape cite des poètes à de très nombreuses reprises, et cela aussi est heideggérien : la fin de la citation de Vinícius (« Seule la poésie, grâce à l’humilité de sa voix, pourra sauver ce monde ») n’est pas sans rappeler le rôle que Heidegger attribuait à la poésie, et spécialement à celle de Hölderlin, dans un éventuel salut.

Chacun comprendra que ces points indéniablement positifs ne risquent pas de suffire à me consoler de la déception que j’ai à voir l’Église manquer une occasion pareille de s’améliorer. Finalement, que retiendrons-nous du pontificat de François ? Les avancées concrètes et réelles, il y en a pour l’instant eu deux : l’autorisation de l’accès aux sacrements pour les divorcés remariés, et surtout un discours presque entièrement juste sur la question écologique, avec en particulier l’appel explicite à la décroissance dont nous avons tant besoin. Ce n’est pas négligeable ; mais ce n’est pas suffisant pour un pontificat en période de crise aiguë, non seulement de l’Église, mais du monde.

À part ces avancées de fond, François semble être un pape d’avancées surtout symboliques : il fait accorder la communion au président argentin, qui vit en concubinage et promeut la dépénalisation de l’avortement dans son pays ; il fait exposer la Pachamama amazonienne au Vatican ; dans Querida Amazonia, la quasi-totalité du §44 est une citation de Pablo Neruda. Un quasi-paragraphe d’une exhortation apostolique post-synodale écrite par un poète membre du Parti communiste chilien, il fallait oser ! Tout cela est très bien, mais là encore, ce n’est pas à la hauteur de la Crise que nous commençons tout juste à traverser.


Quand, de 1545 à 1563, le Concile de Trente s’est attaqué à la question de la Réforme protestante, je suis très loin d’être sûr que ses décisions aient été majoritairement bonnes, d’un point de vue moral. Je suis même convaincu que beaucoup ont été très mauvaises. Mais elles étaient au moins adaptées, adaptées à la crise de ce temps-là, c’est-à-dire intelligentes. En 2020, nous n’en sommes même plus là : notre Église conserve des choix moralement mauvais et inadaptés à notre temps. Je ne sais pas combien de temps la hiérarchie de l’Église s’enferrera dans cette impasse ; mais tôt ou tard, les simples fidèles devront prendre des mesures fortes. For such if oft the course of deeds that move the wheels of the world: small hands do them because they must, while the eyes of the great are elsewhere.

mercredi 15 janvier 2020

Procès Preynat : je suis inquiet


Rien ne peut justifier, excuser, minimiser ce qu’a probablement fait le père Preynat aux très nombreuses personnes qui l’accusent. Si ce qu’ils disent est vrai, et je le crois sans l’ombre d’un doute, puisqu’il avoue lui-même l’essentiel des faits, et tant la masse des témoignages qui l’accablent est importante, ses crimes sont épouvantables. Et il est inquiétant de constater que l’Église ne semble toujours pas prendre toute la mesure de l’horreur qui se révèle.

C’est vrai pour le clergé, dont une large part reste arc-boutée sur des positions dogmatiques qu’il est pourtant bien difficile d’exonérer complètement de toute responsabilité en la matière. Comment croire qu’un célibat et une abstinence sexuelle non choisis puissent n’avoir aucun rapport avec l’ampleur des crimes pédophiles dans l’Église ? Le cardinal Sarah, qui il est vrai ne manque jamais l’occasion de dire une sottise pour peu qu’elle ait été défendue par le Magistère depuis quelques siècles, vient ainsi de publier un livre dans lequel il demande qu’on ne touche surtout pas à cette discipline du célibat des prêtres. Son livre, publié avec la complicité plus ou moins consciente de Benoît XVI, aura un mérite auquel il n’a sans doute pas pensé : en mettant en scène l’affrontement idéologique entre deux papes vivants, il contribuera à affaiblir l’autorité papale, en montrant que les évêques de Rome ne sont finalement que des hommes, et pas les demi-dieux que beaucoup de catholiques ont trop tendance à voir en eux. C’est peu au regard de la défense d’une discipline qui, si elle peut se justifier quand on la choisit, fait tant de mal quand elle est imposée.

Mais c’est vrai aussi pour les fidèles, les catholiques de la base, qui sont aussi l’Église, et qu’on voit refuser de répondre aux questions des journalistes sur l’affaire Preynat au sortir de la messe, et fuir l’air offensé en criant au complot et à l’acharnement médiatique. Il est inquiétant de voir la ghettoïsation, la balkanisation, la communautarisation de la France prendre une telle ampleur que les gens cessent ainsi de réfléchir pour se contenter de réagir, réagir « en » quelque chose, ici « en » catholiques : oh, ah, grrr ! encore une accusation de pédophilie qui sort dans les médias ! Éteignons les cerveaux, c’est de l’acharnement.

Pour autant, il est également inquiétant d’entendre les journalistes qui couvrent le procès parler, sans la moindre précaution oratoire, des « victimes » du père Preynat, de ce qu’il leur « a fait subir », bref sans s’embarrasser d’un soupçon de présomption d’innocence, et précisément comme si justice était déjà rendue. Encore, dans ce cas précis, est-ce moins grave du fait que l’accusé reconnaît lui-même les crimes dont on l’accuse, même s’il semble n’en pas mesurer pleinement la gravité. Mais dans bien d’autres affaires, ou dans des affaires connexes, les journalistes ne prennent pas plus de gants : c’est inquiétant.

Il est inquiétant aussi de voir ces mêmes journalistes ne pas opposer la moindre critique, la moindre mise au point, que dis-je ? pas même la moindre nuance ou le moindre questionnement quand une des victimes présumées affirme que la prescription des crimes commis ne devrait pas exister. Qu’il le ressente, qu’il le croie, c’est très compréhensible ; ça s’explique par les souffrances inouïes qu’il a probablement vécues. Mais justement, quand on est victime, on est rarement le mieux placé pour savoir ce qui est juste. Si quelqu’un tuait un de mes fils, je sais très bien que je n’aurais plus qu’un désir, l’emmurer vivant dans une cellule minuscule et l’y faire croupir pour le restant de ses jours, comme dans Les Maîtres de l’orge – sauf que je lui aurais sans doute arraché les ongles et les dents auparavant. Mais est-ce que la réalisation de ce désir serait juste ? À l’évidence non, et c’est justement parce que, Dieu merci, je ne suis pas victime de ce drame, que je peux le voir.

Le Monde a publié, le 10 janvier dernier, un article qui rappelle qu’« une société sans oubli est une société tyrannique ». Rappel salutaire. Il est inquiétant qu’il soit nécessaire.

L’Église ne parvient pas à ouvrir les yeux sur l’horreur de ce qu’elle a, sinon bâti, du moins couvert et protégé ; et l’École, obnubilée qu’elle était par la promotion acharnée de la démocratie et de la souveraineté populaire, a échoué à transmettre tout le reste de nos valeurs les plus fondamentales, pourtant infiniment plus précieuses et plus importantes : la présomption d’innocence, la nécessité de l’oubli et du pardon pour faire vivre une société, l’importance d’un procès contradictoire et des droits des accusés. Il y a des raisons d’être inquiet.

Le père Preynat (photo Maxime Jegat pour Le Progrès)


mercredi 15 mai 2019

Le pape François refuse le diaconat féminin : pourquoi c’est une bonne nouvelle

Comme tous ceux chez qui l’espoir n’étouffe pas complètement la lucidité pouvaient s’y attendre, le pape François a fermé la porte à l’ordination des femmes à la fonction de diacre. Après sa confirmation du refus par l’Église de l’ordination de femmes prêtresses, c’est une nouvelle gifle pour tous ceux qui voudraient que l’Église progresse vers une meilleure compréhension des rapports entre les hommes et les femmes et, osons le dire, de la volonté de Dieu en la matière.

Soyons honnête : si François avait tranché la question dans l’autre sens, j’aurais su m’en réjouir. Il n’est pas impossible, néanmoins, que sur le long terme et à grande échelle, sa décision soit celle qui apportera le plus de bien à l’Église. Car depuis son élection, les catholiques réformateurs se sont peu à peu enferrés dans un piège.

Certes, son arrivée sur le trône de Pierre a été pour nous une « divine surprise » ; je ne vais pas dire le contraire, moi qu’elle a fait rester dans le catholicisme au moment où j’étais sur le point de le quitter. Mais dans le même temps, elle a fait retomber beaucoup de modernisateurs dans la papolâtrie qui est un des péchés capitaux du catholicisme romain : ils se disaient qu’il n’y avait plus qu’à attendre de François les réformes espérées depuis si longtemps.

Or, le moins qu’on puisse dire est qu’elles ont été timides. Je ne dis pas qu’il n’a rien fait, et en la matière la timidité est peut-être la bonne méthode ; mais enfin, la question des divorcés remariés, même s’il l’a tranchée dans le bon sens, aurait mérité plus qu’une note de bas de page. Les homosexuels pouvaient espérer être mieux revalorisés que par une petite phrase prononcée en conférence de presse dans un avion, d’ailleurs contredite par d’autres petites phrases prononcées dans les mêmes circonstances. Les femmes, enfin, sont pour le moment les grandes oubliées de ce pontificat, devant se contenter des habituelles tirades laudatrices sur leur rôle « essentiel » mais forcément « spécifique ». En Afrique du Sud aussi, un certain gouvernement avait cru savoir inventer le different but equal.

La question qui était posée au pape cette fois-ci était bien modeste : car enfin, il ne s’agissait pas de faire des prêtresses, seulement des diaconesses. Étant donné que même parmi les catholiques, y compris les pratiquants, beaucoup n’ont qu’une vague idée de ce qu’est un diacre, sans même parler du reste de la société, on ne peut pas dire qu’un changement de discipline en la matière aurait été de la dernière audace. Et pourtant, même à cette petite avancée, le pape a dit non.

Si c’est une bonne nouvelle, c’est parce qu’on peut espérer que cela force à ouvrir un peu les yeux tous ceux qui s’imaginent encore benoîtement que c’est du sommet de la hiérarchie que viendront les changements que nous espérons. Ceux qui, comme moi, veulent des femmes diaconesses, des femmes prêtresses, des prêtres mariés, des mariages d’homosexuels à l’église, et même un joyeux combo de tout cela (c’est-à-dire l’ordination épiscopale d’une femme qui en aurait épousé une autre à l’église), tous ceux-là doivent cesser d’attendre ces changements, ils doivent les faire.

Concrètement, cela signifie qu’il nous faut trouver des évêques qui accepteraient, même dans le secret, sans révéler leurs noms, s’ils ne veulent pas subir les sanctions, d’ordonner des femmes ou des hommes mariés ; il faut trouver des prêtres qui marient, même dans le secret, les couples homosexuels ; et si les clercs manquent du courage nécessaire pour agir, alors des communautés de fidèles doivent ordonner prêtres et évêques des gens qui l’auront. Les premiers chrétiens ne faisaient pas autrement ; et dans l’Église primitive, c’étaient les communautés, et non le pape, qui faisaient les évêques.

Ça vous semble radical ? Mais depuis combien de décennies attendez-vous un changement qui ne vient jamais ? Depuis 1968 et jusqu’à l’élection du pape François, l’Église n’a au contraire cessé de s’infléchir vers une position rigoriste et un éloignement toujours plus abyssal d’avec le monde à qui elle est censée parler. Pourquoi ? Parce que les traditionalistes, eux, ont eu le courage d’assumer le schisme, et de cette manière, de forcer la main au Saint-Siège. Il faut le dire : Marcel Lefebvre a bien plus fait pour la promotion de ses idées que Hans Küng pour les siennes.

Dans l’histoire de l’Église, les discours ont toujours renforcé l’existant, car ceux qui ne cadrent pas avec les dogmes ont commencé par être exterminés, et à présent que Rome n’a plus les moyens de la violence, elle se contente de les traiter par l’indifférence et le mépris, exactement comme s’ils étaient invisibles. Ce sont les actions qui ont été porteurs de changements. L’Église méprise ceux qui parlent de leurs idées, mais elle redoute ceux qui agissent pour elles.

Agissons. A-gis-sons.

mercredi 27 février 2019

Tous frères ; tous chrétiens ?


Le 4 février 2019, le pape François a signé, avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite, une déclaration commune intitulée « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de ce texte, malgré ses lacunes et les erreurs qu’à mon avis il comporte, puisque dans l’ensemble, il va clairement dans le sens de ce Tol Ardor et moi-même disons depuis longtemps.

Le document a toutefois engendré de très nombreuses critiques, en particulier dans les rangs des traditionalistes et des conservateurs catholiques. Une phrase en particulier a soulevé leur indignation : celle selon laquelle la diversité des religions serait voulue par Dieu. Nous avons déjà eu l’occasion de démonter un de leurs principaux arguments, celui selon lequel Dieu, étant Vérité, ne pourrait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge.

Mais les traditionalistes s’appuient également sur plusieurs passages des Évangiles, que je vous propose à présent de commenter. Les deux principaux sont extraits de l’Évangile de Jean. Le premier est en Jean 10, 7-9 :

« Jésus reprit : “En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.” »

Le second, encore plus connu, est en Jean 14, 6 :

« Jésus lui dit : “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.” »

L’idée, à chaque fois, est la même : le Christ est le passage obligé pour aller vers Dieu et vers le salut. Le premier passage, il faut le noter, n’exclut pas la possibilité d’un salut hors du Christ. On peut se demander à qui le Christ fait référence quand Il parle de « ceux qui sont venus avant [Lui] » : certainement pas aux autres religions, à leurs prophètes ou à leurs textes sacrés, en tout cas, puisque ceux-là, les hommes les ont écoutés, et largement. Le second passage, en tout cas, exclut sans ambiguïté la possibilité du salut pour qui ne passe pas par le Christ.

De cela, les traditionalistes tirent les conclusions les plus délirantes. Et bien tristement, les paroles les plus choquantes ne viennent pas de la FSSPX, mais d’un évêque en pleine communion avec Rome, le père Athanasius Schneider. Pour lui, « les hommes deviennent fils de Dieu non par nature, mais par adoption. […] Celui qui est leur créateur devient aussi alors, par la grâce, leur Père ». Comment se fait cette adoption ? Pour le père Schneider, qui suit Athanase d’Alexandrie, « les hommes ne peuvent devenir fils de Dieu que par la foi et le baptême […]. Par conséquent, par nature, Dieu n’est pas au sens propre le Père de tous les êtres humains. C’est seulement si une personne accepte consciemment le Christ et est baptisée qu’elle pourra crier en vérité : Abba, Père ». Le même cite également Cyprien de Carthage : « Il ne peut pas avoir Dieu pour père, celui qui n’a pas l’Église pour mère ».

Est-il besoin d’argumenter contre une telle aberration, et même une telle ignominie ? N’est-on pas instinctivement révolté rien qu’à lire la phrase ? Que, dans les premiers siècles du christianisme, dans un contexte bien particulier où cette religion encore jeune était menacée dans son existence même, de grands penseurs aient pu écrire ces énormités, on le comprend. Mais comment des gens un tant soit peu éduqués peuvent-ils faire de même de nos jours, malgré les progrès spirituels et moraux censés avoir été faits entretemps ?

Un Dieu d’Amour ne peut qu’être le Père de ce qu’Il crée. J’ajouterais : le Père et la Mère, tant il est vrai que Dieu est également masculin et féminin[1]. Créer dans l’amour, par amour et pour l’amour, c’est très exactement la définition même de la paternité et de la maternité. Dieu est donc à l’évidence Père et Mère non seulement de tous les hommes, mais encore de tous les êtres vivants ; prétendre le contraire, c’est dire soit qu’Il n’est pas leur créateur, soit qu’Il n’est pas un Dieu d’Amour ; toute autre proposition serait illogique et incohérente[2].

Pour dire cela, faut-il renier l’Évangile de Jean ? À l’évidence non. Oui, Jésus est la Porte. Oui, Il est le Chemin. Mais comment peut-on avoir l’arrogance de s’imaginer que seuls ceux qui croient consciemment en Lui passent par ce Chemin ? Comment peut-on se dire chrétien et prétendre savoir où est le Christ et où Il n’est pas ? Ce que nous dit le Christ, ce n’est de toute évidence pas que les non-baptisés ne peuvent pas entrer dans le Royaume ; c’est que bien des gens passent par la Porte sans le savoir et sans la reconnaître.

« Bien des gens », ai-je dit ? Plus encore : chaque homme, chaque être vivant. Que ce soit avant sa mort ou après, chacun passe par le Christ et vient au Père, parce que la bonne nouvelle annoncée par le Christ, c’est justement l’amour absolu, infini et inconditionnel de Dieu, et donc le salut universel. Cette idée n’est pas de moi, c’est la théorie des « chrétiens anonymes ». Athanasius Schneider l’exprime bien, même si c’est pour la condamner : selon elle, « la mission de l’Église dans le monde consisterait […] à faire naître la conscience que tous les hommes doivent avoir de leur salut en Jésus-Christ, et par voie de conséquence, de leur adoption filiale en Jésus-Christ ». On est évidemment aux antipodes de la vision de Schneider, conception d’exclusion, fermée et finalement très humaine.

Une chose, et une seule, m’empêche finalement de dire que nous sommes tous chrétiens, même si nous n’en avons pas tous conscience, et c’est le respect que je voue aux convictions de chacun. Appelant « chrétiens » des gens qui ne se revendiquent pas comme tels, j’aurais l’impression de leur faire violence. Mais si nous ne sommes pas tous chrétiens, nous sommes tous frères. Ne pas le voir est, je le crains, tout à fait incompatible avec le christianisme.


[1] Puisque « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Genèse 1, 27).
[2] Exactement de la même manière que l’idée de l’enfer ou de la damnation éternelle est contradictoire avec le caractère absolu et infini de l’Amour divin.

vendredi 15 février 2019

L’Église catholique se convertit à la tolérance (la vraie)


Il y a des jours où le pape François me déçoit (et même beaucoup). Il y en a d’autres où il me réconcilie avec mon catholicisme – en général, ce sont les jours où il met le monde des conservateurs et, plus encore, celui des traditionalistes, en ébullition. Il y avait eu, l’été dernier, la condamnation absolue de la peine de mort – je prévois toujours d’écrire quelque chose là-dessus. Et là, nouveau coup de tonnerre, sur la tolérance religieuse cette fois-ci.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas de près l’agenda papal. Le 4 février dernier, François a signé, à Abu Dabi, une déclaration commune avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ce texte, intitulé « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », est pour l’Église catholique comme pour l’islam – je pèse mes mots – d’une portée historique.

Dès le premier paragraphe de l’avant-propos, il appelle le croyant à « sauvegarder la création » et à soutenir ceux qui « sont le plus dans le besoin et les plus pauvres » : d’entrée de jeu, les deux grands enjeux de notre temps sont rappelés. Rien que cela fait du bien : c’est un soulagement de voir l’Église se préoccuper un peu moins de ce qui se passe dans nos slips et nos chambres à coucher, et un peu plus de ce qui compte vraiment. Et rien que ça a fait réagir : le très traditionaliste évêque Athanasius Schneider s’est écrié, avec son sens de l’à-propos habituel, que le « changement climatique » contre lequel la lutte était la plus urgente était le « changement climatique spirituel » – on reste pantois, à défaut d’être surpris. Pas grave : les chiens aboient, la caravane passe.

Cela pourtant n’est déjà plus complètement une nouveauté : c’est le prolongement de ce que le pape avait déjà dit auparavant, en particulier dans son encyclique Laudato si’. Le véritable bouleversement arrive après : « Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ça peut vous sembler aller de soi, mais quand on met ça en relation avec l’histoire de l’Église et de sa doctrine, on comprend qu’il s’agit là d’un véritable séisme intellectuel, philosophique et théologique. Non seulement la diversité des religions est, pour la première fois, considérée non pas comme un effet du péché, mais comme étant voulue par Dieu ; mais en plus, cette diversité est placée sur le même plan que l’altérité sexuelle. Pas étonnant que ça secoue.

L’Église catholique romaine deviendrait-elle ardorienne ? Avec cette phrase, le pape François ne fait que dire ce que nous disons depuis très longtemps, et que, jusqu’à présent, l’Église niait : la véritable tolérance consiste non pas à accepter la différence comme un mal nécessaire, mais à l’aimer comme une richesse. Pour cela comme pour beaucoup d’autres choses, on m’a largement traité d’hérétique ; finalement, il semblerait que j’aie surtout été en avance sur mon temps.

Le pape agit comme à son habitude : sans trop en avoir l’air. Il avait autorisé la communion pour les divorcés remariés de manière on ne peut plus explicite, mais dans une note de bas de page de son exhortation apostolique Amoris laetitia. Il procède ici de la même façon : plutôt qu’une encyclique tonitruante entièrement consacrée à la question et qui affirmerait frontalement la révolution doctrinale, le pape glisse l’idée au milieu de beaucoup d’autres, et dans un document tout ce qu’il y a de plus officiel, mais qui sort des cadres traditionnels. Pour ma part, j’ai une préférence instinctive pour la méthode forte ; mais je reconnais que la douceur et la subtilité jésuitiques de François ont leurs avantages. Avant tout, elles permettent de réduire le risque de schisme.

Néanmoins, elles ont aussi leurs inconvénients. Outre que les tradis vont évidemment faire tout ce qu’ils pourront pour affirmer que ce texte ne fait pas partie du Magistère, la forme empêche évidemment tout développement théologique ou argumentatif un peu approfondi. Or, un tel coup de tonnerre mériterait quand même de répondre par avance aux objections qu’on ne manquera pas de lui opposer. Mais comme je suis très bon, je vais le faire pour le pape – il n’aura qu’à s’inspirer, au besoin.

Le principal argument qu’on oppose à cette déclaration est que, comme les différentes religions disent des choses différentes et souvent incompatibles sur Dieu, sur la manière de L’honorer ou sur les règles de morale qu’Il nous demande de suivre, elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps. Donc, certaines seraient vraies quand d’autres seraient fausses. Or Dieu, étant Vérité, ne saurait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge. Donc, Il ne pourrait vouloir qu’une seule religion (la vraie, évidemment, suivez un peu).

Sur l’argument de base, rien à redire : les différentes croyances (j’y inclus l’athéisme) affirmant des choses contradictoires, elles ne peuvent pas toutes dire vrai sur tout. Je ne suis donc absolument pas relativiste : je ne prétends pas que les religions se valent, ou qu’elles disent toutes également la vérité, ou encore qu’il n’y aurait pas qu’une vérité mais que tout ne serait qu’une question de point de vue. D’ailleurs, si je me revendique chrétien et catholique, c’est bien que j’estime que cette croyance doit, d’une manière ou d’une autre, être plus vraie que les autres – et cela est vrai de toute personne qui revendique une croyance, quelle qu’elle soit.

Il faut cependant rappeler trois choses. La première est le droit à l’erreur : tout le monde – c’est la base de la liberté de conscience et de la liberté d’expression – a le droit absolu de croire et de dire des choses fausses. Ceux qui pensent que la Terre est plate ont le droit de le croire et le droit de le dire, même si on peut leur démontrer le contraire.

Ce droit à l’erreur – et c’est le deuxième point à souligner – est encore plus flagrant en matière de croyance métaphysique, puisqu’en la matière, il est impossible de rien prouver. Les croyances métaphysiques ne sont toujours justement que cela : des croyances, et jamais des savoirs, des connaissances. Je peux croire que Jésus était le Fils de Dieu, ou croire qu’il n’était qu’un prophète, ou croire que Zeus est le dieu de la foudre, ou croire que Dieu n’existe pas, mais je ne peux pas prétendre le savoir. Celui qui pense savoir cela se trompe. Contrairement à ce que continue de prétendre l’Église catholique, la seule raison ne suffit pas à connaître Dieu avec certitude.

Pour ces deux premiers points, on pourrait me rétorquer, cependant, que si Dieu veut que nous soyons libres de professer l’erreur, Il ne veut pas l’erreur elle-même pour autant.

Il y a, cependant, le troisième point, et le plus important : c’est qu’il est bien sûr extraordinairement simpliste de croire qu’il y aurait une religion vraie quand les autres seraient fausses. Même si, évidemment, je pense que ma religion, et plus exactement ma manière de penser et de vivre ma religion, est plus vraie que les autres, j’ai quand même assez d’humilité et de lucidité pour réaliser que, bien sûr, il y a des points sur lesquels je me trompe forcément, et où ce sont d’autres qui ont raison.

Par ailleurs, bien souvent, les différents discours tenus par différentes religions ne s’opposent pas, mais se complètent en insistant plus ou moins sur différents aspects d’une même réalité ; aspects qui ne sont contradictoires qu’en apparence, mais sont en fait également vrais. En tant que catholique, je voue un culte aux saints ; mais je vois dans le refus de ce culte par les protestants un rappel de la primauté de Dieu. Pour moi, le refus du culte des saints par les protestants n’est donc pas en contradiction avec la pratique catholique : il est une autre pratique, qui me convient moins à moi, mais donc l’existence permet probablement aux catholiques d’éviter des dérives propres à leur manière de croire et de faire. Une des plus flagrantes est la tentation permanente de mettre certaines créatures au même niveau que Dieu : la mariolâtrie en cours dans l’Église en est le meilleur exemple. Même si je ne suis ni protestant, ni juif, ni musulman, la présence dans le monde de ces croyants qui n’honorent que Dieu m’évite, je crois, de tomber dans l’excès inverse. De même que, je l’espère, les catholiques peuvent éviter aux protestants, aux juifs et aux musulmans de tomber dans leur propre dérive, qui serait de ne plus voir l’univers que comme un face à face exclusif entre Dieu et l’homme.

Dès lors, il apparaît que les différentes croyances, athéisme inclus, ne sont pas avant tout des discours opposés et contradictoires, mais plutôt l’équivalent des instruments qui, dans un orchestre symphonique, ont des sonorités différentes et jouent des partitions différentes, mais qui sont toutes orientées au service de la même musique. On pourrait également les comparer à des cartes différentes indiquant différents chemins pour se rendre au même point. Chaque chemin peut donc être voulu par Dieu, puisque chacun contient ses richesses et ses particularités propres. L’art est une magnifique illustration de cette vérité : comment croire que Dieu n’a pas voulu la mosquée bleue, le Daigo-ji, la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie ou le temple d’Amon à Louxor ?


Évidemment, ça ne veut pas dire que Dieu a tout voulu dans toutes les religions. Évidemment qu’Il ne voulait pas les sacrifices d’enfants des Carthaginois : mais je crois qu’Il veut, en revanche, qu’on n’aille pas à Lui que par un seul chemin. On va m’objecter les paroles de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.[1] » Certes ! Mais l’arrogance – et l’erreur – des chrétiens est de croire que le Christ n’est présent que là où il est consciemment et explicitement reconnu et honoré.

L’essentiel n’est donc pas le chemin qu’on emprunte pour aller au Bien – ou à Dieu, car c’est exactement la même chose –, mais bien d’aller dans cette direction. Or, de ce point de vue, le document signé par le pape et l’imam témoigne d’une remarquable évolution aussi bien de l’Église que de l’islam. L’Église évolue vers plus de tolérance, et vers une tolérance plus réelle ; mais l’islam change également. Le texte signé par el-Tayeb est en effet en contradiction flagrante avec des nombreux passages du Coran, y compris avec des versets considérés comme « abrogatifs » (nâsikh), c’est-à-dire censés primer sur les versets « abrogés » qui les contredisent.

La conclusion s’impose : l’islam est en train d’évoluer vers un nouveau regard sur le Coran. En particulier, la théorie des versets abrogés et des versets abrogatifs s’écroule sous nos yeux. C’est bien sûr un mouvement lent, qui est très loin d’être achevé, alors qu’il remonte au moins aux années 1950. Mais qui pourrait s’en étonner ? L’Église catholique aussi a mis des décennies pour accepter des vérités aussi fondamentales que la liberté religieuse, le dialogue inter-religieux, etc. Le schisme lefebvriste, qui dure encore de nos jours, témoigne que ces évolutions, pourtant officiellement actées par le Concile de Vatican II en 1965, sont loin d’être encore parfaitement admises, presque 60 ans plus tard.

C’est en cela qu’on peut dire que ce document est un pas important vers le fait que le catholicisme et l’islam sunnite regardent un peu plus dans la même direction : les autorités qui les représentent officiellement se rapprochent l’une de l’autre et, ce faisant, s’éloignent chacune des intégristes auxquels elles sont respectivement confrontées. Alors évidemment, ce texte n’est pas parfait, et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il contient. Mais il est révélateur d’une évolution de long terme extrêmement positive. Il faut la soutenir.


[1] Évangile selon Jean, 14, 6.

dimanche 24 juin 2018

Rendez à Marie ce qui est à Marie (et à Dieu ce qui est à Dieu)


Les catholiques à qui je parle de mes croyances, disons, hétérodoxes, se montrent souvent rebutés par mon paganisme – terme que j’assume parfaitement, puisque je me revendique pagano-chrétien. Pourtant, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’intérieur même de l’Église catholique romaine, des tendances polythéistes sont à l’œuvre, et pas des légères.

Parce qu’avec moi, au moins, les choses sont parfaitement claires. Je crois certes à une multitude d’êtres que je n’hésite pas à appeler des dieux ; mais pour moi, leur nature est clairement angélique : je les vois comme des créatures de Dieu, comme nous. Bien meilleures que nous, bien plus anciennes et puissantes que nous, mais des créatures tout de même. Je leur voue un culte ; mais ce culte est purement de vénération ou d’honneur, pour reprendre la terminologie du théologien catholique Auguste de Broglie : mon culte d’adoration ne va qu’à Dieu.

À l’inverse, j’ai souvent l’impression que l’Église catholique n’est pas très claire quant au dogme concernant certaines créatures ou aux rites qui les entourent – je pense en particulier à Marie. Qu’il y ait à son sujet des désaccords mineurs, c’est sans grande importance. Je suis bien persuadé que Marie n’est pas restée vierge après la naissance de Jésus, que Jésus a donc eu des frères et sœurs, et je la tutoie dans le Je te salue ; mais bon, si des gens pensent le contraire, ça ne me choque pas.

En revanche, je suis depuis longtemps bien plus heurté par certaines croyances plus radicales : par exemple quand des prêtres ou théologiens font de Marie la « corédemptrice du Monde », à égalité ou presque avec le Christ. Certes, cette idée a été officiellement rejetée par la Constitution dogmatique Lumen gentium qui refuse d’employer ce terme, rappelle que le Christ est « l’unique Médiateur » et enfonce bien le clou :

« Aucune créature en effet ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur.[1] »

Mais cela n’a pas empêché l’idée de se répandre, puisque certains vont jusqu’à affirmer que le « grand cri » poussé par Jésus juste avant sa mort aurait été « Maman ! »… Bon.

De même, dans la pratique liturgique, certains abus me déplaisaient depuis longtemps. Dans certaines églises, les portraits de Marie et de Jésus trônent à égalité derrière l’autel. J’en connais même où Marie a son autel à elle, installé à côté du maître-autel, et se fait copieusement encenser à chaque messe. Certes, l’autel est plus bas que celui consacré à Dieu ; mais si on regarde la taille de la statue qui y trône (couronne comprise…), elle le dépasse largement.

Mais bon : jusqu’ici, ce n’étaient que des pratiques locales qu’à titre personnel je déplorais, mais qui n’étaient pas trop répandues. Or, cette mariolâtrie débridée touche à présent le sommet de l’Église : je pense à la dernière réforme liturgique que nous a pondue la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements à propos du lundi de Pentecôte. Dorénavant, ce jour doit être consacré à la mémoire de « Marie, Mère de l’Église ».

Autant être direct : je trouve cela bien plus hérétique que mes prières à une multitude de dieux. Car enfin, soyons sérieux : la Pentecôte, c’est la fête de l’Esprit Saint. L’Esprit, une des trois Personnes de la Trinité, censé recevoir « même adoration et même gloire » que les deux autres, et à juste raison : Dieu sait – c’est le cas de le dire – qu’Il n’est pas moins important.

Et pourtant, l’Esprit est, des trois Personnes de Dieu, la moins fêtée, la moins célébrée, la moins priée. Allons plus loin : elle est bien moins fêtée, déjà, que ne l’est Marie. N’importe quel catholique peut citer plusieurs fêtes associées à elle : l’Annonciation, la Nativité de la Vierge, et pour les plus cultivés (ou les plus fervents) sa Présentation au Temple ou sa Dormition ; sans même parler des fêtes dont, personnellement, je doute fortement des fondements dogmatiques, mais qui sont pourtant parmi les plus importantes de l’Église, comme l’Assomption ou l’Immaculée conception.

En tout, l’Église catholique accorde à Marie une vingtaine de jours de fête au calendrier général, sans compter les fêtes célébrées localement. À quoi il faut encore ajouter le samedi, jour traditionnellement consacré à la Vierge (52 fois dans l’année, donc), plus deux mois pleins : mai, mois de Marie, et octobre, mois du Rosaire. N’en jetez plus, la cour est pleine !

À côté de ça, quelles fêtes célèbrent l’Esprit ? La Pentecôte, et c’est tout. Est-il normal que Marie soit célébrée en grande pompe à longueur d’année, alors qu’une des trois Personnes de la Trinité ne l’est qu’une seule fois ? Déjà pas. Alors est-il normal qu’on mêle Marie à la seule fête annuelle de l’Esprit ? Encore moins.

Voilà pour le fond. Notons encore que l’origine de cette réforme est loin d’être innocente. Car le préfet de la Congrégation pour le culte divin n’est autre que le cardinal Sarah, celui-là même qui a affirmé que le XXe siècle avait souffert de deux grands maux, les totalitarismes nazi et soviétique d’une part, l’homosexualité de l’autre. Tout ce qui vient de lui est bien sûr éminemment suspect ; mais examinons son argumentaire. Selon lui, « si nous voulons grandir et nous remplir de l’amour de Dieu, il nous faut ancrer nos vies à ces trois réalités : la croix, l’hostie et la Vierge ». En matière de mise sur le même plan de Marie et du Christ, on peut difficilement faire mieux. Autre chose ? Mais bien sûr : « le lien entre la vitalité de l’Église de la Pentecôte et la sollicitude maternelle de Marie à son égard est évident ». Ahem. En matière d’argumentation, on a déjà vu mieux (mais pas sous la plume du cardinal Sarah, il est vrai).

Le pire, c’est que je suis bien convaincu que la première à souffrir de tout ça, c’est bien Marie elle-même ; et plus généralement, je crois qu’elle souffre de tout ce que l’Église s’acharne à faire d’elle depuis un demi-millénaire au moins. Marie incarne l’humilité radicale, c’est-à-dire l’acceptation complète de la volonté divine par quelqu’un qui, au fond, ne la comprend pas. Dans l’Évangile, Marie n’a jamais l’air de comprendre ce qu’il se passe, mais elle accepte toujours ce que Dieu fait en elle, par elle ou près d’elle. À l’ange qui lui annonce la naissance de Jésus, elle affirme ne pas comprendre comment une telle chose serait possible, puisqu’elle n’a connu aucun homme, mais elle dit « oui ». Aux noces de Cana, elle ne comprend pas ce qui va se passer, mais elle dit aux serviteurs de faire tout ce que dira son fils. Au pied de la Croix, elle est présente, mais muette. Lors de la Résurrection, même chose : sa présence est supposée, mais là encore elle ne dit rien. C’est ça, Marie : un oui complet à la volonté de Dieu, puis le silence.

Jésus Lui-même, parmi les hommes, n’accorde par la première place à Marie, mais à Jean-Baptiste : « parmi ceux qui sont nés d’une femme, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste[2] ».

Et qu’est-ce que l’Église, malgré tout, cherche à faire de Marie ? Une reine, et plus encore : la Reine des Anges, la Porte du Ciel, la Tour de David, le Siège de la Sagesse, la Divine-Rose-Trémière, la Voûte-Par-Qui-Tout-Doit-Passer, la Très-Brillante-Et-Très-Haute-Et-Plus-Que-Tout-Le-Monde. Comment ne pas voir que ça lui va aussi bien qu’un boa de plumes roses à un moine dominicain ? Comment ne pas voir qu’en cherchant à élever Marie, on la trahit en faisant d’elle ce qu’elle n’est pas et ne cherche pas à être ? Faire de Marie une sorte de souveraine de l’Univers, c’est confondre les bergers avec les rois mages. Autant chercher à faire de saint Joseph le chef des armées célestes, ça aura autant de pertinence.

Bref, tout ça rappelle furieusement une blague de catho (attention, les autres – s’il y en a encore à ce stade du billet –, vous risquez de ne pas comprendre) : les trois Personnes de la Trinité se demandent où aller en vacances sur Terre. Le Fils propose d’aller en Égypte, mais le Père dit que si c’est pour retrouver l’endroit où Son peuple a connu tant de tribulations, ce n’est pas la peine. Il propose d’aller à Jérusalem, mais le Fils répond que merci bien, qu’Il y a été crucifié et n’y a pas franchement de bons souvenirs. Mais quand Il propose d’aller à Rome, l’Esprit saute de joie : « Génial ! J’y suis encore jamais allé. »


[1] Concile de Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, §62.
[2] Évangile selon Matthieu, 11, 11.