vendredi 12 décembre 2014

Torture : expliquons, puisqu'il faut expliquer


Que les États-Unis aient pratiqué la torture depuis 2001, qu’ils la pratiquent peut-être encore, ce n’est plus un secret pour personne et depuis belle lurette. Que les Européens les aient aidés à le faire, organisant des vols clandestins (plus d’un millier), montant des prisons secrètes (dont une en Roumanie et une en Pologne ! pays décidément bien serviables, ça rappelle le bon vieux temps), c’est aussi de notoriété publique.

Du coup, quand Marine Le Pen nous dit que la torture est un mal nécessaire qu’elle « ne condamne pas » et nous ressort le bon vieux poncif comme quoi quand même, ça permet de sauver des vies humaines, et qu’il faut bien se salir un peu les mains en torturant des gens qui, de toute manière, sont des salauds, pour sauver les innocents menacés, est-ce une surprise ? Pas franchement non plus. Papa Le Pen disait la même chose, lui avait même sans doute été non seulement croyant mais pratiquant ; que la fille reprenne le flambeau ne devrait pas nous étonner outre mesure.

Mais quand même, ce qui choque, c’est la franchise du propos. Surtout qu’en matière d’indignation nationale, on a mieux fait. Ainsi Gilbert Collard, député FN, confirme que « la torture doit être le recours ultime quand il faut sauver des vies ». Il ajoute même, façon Créon acceptant courageusement de mettre les mains dans le cambouis, que « si pour sauver vingt, ou dix, ou deux, ou une vie, [il doit] malmener un tortionnaire, [il le fait], [il le fait] avec dégoût, mais ces choix sont absolument courageux. » Bon, il le fait avec dégoût ; ça me rassure, je commençais à douter ; surtout quand il se croit obligé d’ajouter que « la torture pour la torture c’est ignoble ». Merci pour la précision, c’est vrai qu’au FN elle n’est peut-être pas inutile.

Outre que ça met une bonne volée de chevrotine dans l’aile du FN politiquement-et-médiatiquement-correct, dédiabolisé, toussa-toussa, ça interroge quand même un peu. On a coutume de reprocher aux politiciens leur hypocrisie et leur langue de bois ; mais pour une fois, j’aurais préféré.

Que Sarkozy, Merkel, tous ceux qui étaient au pouvoir en Europe pendant la présidence Bush aient été au courant, c’est une certitude. On ne met pas en place des prisons secrètes en Union européenne sans que les dirigeants de ses plus grands et plus puissants pays ne l’apprennent. Ils n’ont pas agi contre, c’est un crime de leur part – je pèse mes mots ; mais ayant décidé de ne rien faire, ils ont eu raison de se taire. Leur hypocrisie et leur silence sont infiniment préférables à la franchise de Marine Le Pen, parce qu’ils témoignent du fait qu’ils en avaient honte, ou qu’ils en avaient peur, c’est-à-dire que même s’ils n’en avaient pas honte, ils savaient qu’ils auraient dû en avoir honte. Alors que la manière décomplexée qu’ont les dirigeants FN d’assumer leur choix en faveur de la torture montre que cette ultime barrière est tombée en eux, ce qui ne peut que contribuer à la faire tomber chez d’autres.

C’est d’autant plus vrai qu’elle est déjà bien fragile : l’argument utilitariste qui consiste à dire qu’on préfère torturer et tuer un seul homme pour en sauver plusieurs est vieux comme le monde ; Caïphe n’en a pas utilisé un autre pour condamner le Christ.

Il n’est d’ailleurs pas sans une certaine force : en face, il n’y a qu’un principe, celui qui énonce qu’on ne torture pas, point final, et pour aucune raison, parce que la torture est non seulement un mal, mais un mal que rien ne peut justifier ; de la même manière que, si nous pouvions soulager par la mise à mort d’un enfant innocent tous les autres malheurs du monde, il ne faudrait pas le faire.

Un principe, par définition, est difficile à défendre face à ceux qui n’y adhèrent pas à la base. Si votre raison ne vous dit pas que si deux droites sont parallèles, toute perpendiculaire à l’une est orthogonale à l’autre, rien ne pourra vous le prouver. Si vous êtes utilitariste et défendez la torture en conséquence, il sera probablement difficile de vous tirer de ce mauvais pas. Il est néanmoins possible d’apporter un argument contre la torture, en retournant l’argument utilitariste. Ça ne devrait pas être nécessaire ; mais allons-y, puisque ça l’est.

Pourquoi nous défendons-nous contre un terroriste ? Certainement pas parce que notre vie vaudrait plus que la sienne : tous les êtres humains sont égaux. Nous pouvons dire que nous nous protégeons parce que c’est nous et que nous le voulons, tout simplement : mais c’est avaliser la loi du plus fort ; et si chacun est libre de chercher à imposer son point de vue, cela légitime aussi bien notre usage de la torture que leur usage du terrorisme.

Reste une dernière possibilité : nous nous protégeons du terroriste parce que nous sommes moins coupables que lui. Pas « innocents », notez bien (« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »…) ; mais moins coupable. Je ne vais pas protéger des Français simplement parce qu’ils sont français ; en soi, je m’en moque. Un Français n’a pas plus de valeur qu’un Allemand ou un Afghan. Si j’accepte de me battre pour la France, ce n’est pas parce qu’elle s’appelle la France, ni même parce que c’est le pays où je suis né : c’est parce qu’elle-même défend des valeurs que je reconnais comme bonnes. Et c’est pour cela que « l’innocent » qui vit plus ou moins d’après ces valeurs mérite d’être sauvé : parce qu’il les incarne et les protège.

Mais comme le refus de la torture fait partie de ces valeurs, si nous nous mettons à torturer, même « pour la bonne cause », alors nous ne pouvons plus prétendre les incarner. Et alors, pourquoi mériterions-nous d’être défendus ? Si nous pratiquons la torture, alors nous n’agissons pas mieux, nous ne valons pas mieux que le terroriste qui menace les innocents que nous prétendons protéger. Et si nous ne valons pas mieux que lui, si nous n’agissons pas mieux que lui, au nom de quoi le condamnons-nous et le torturons-nous ?

Dire qu’on accepte la torture « pour la bonne cause » est donc contradictoire dans les termes, parce qu’à partir du moment où on torture, il n’y a plus de bonne cause, il n’y a plus qu’un bourreau contre un terroriste, c’est-à-dire un bourreau contre un autre bourreau, et à partir de là il ne saurait être question de « juste cause » ; l’unique question qui demeure est de savoir lequel des deux bourreaux est le plus fort – on en revient là.

Reste un dernier point qu’on ne peut pas ne pas remarquer : il n’y a, décidément, aucun lien structurel entre démocratie et droits de l’homme. On peut parfaitement imaginer un régime non démocratique qui protégerait les droits de l’homme – c’est ce que propose Tol Ardor ; et en attendant, nous faisons la preuve tous les jours qu’une démocratie peut très bien piétiner les droits de l’homme. À Guantanamo se trouvent prisonniers des hommes qui, depuis leur capture, c’est-à-dire depuis plus de 10 ans parfois, n’ont jamais vu un juge. Ils sont enfermés sur la base d’une décision parfaitement arbitraire.

C’est exactement ce qui avait été interdit par l’Habeas corpus Act, édicté en Angleterre en 1679. À l’époque, le pays était une monarchie absolue.

jeudi 11 décembre 2014

Ministère de la Bienveillance nationale


Polémique sur polémique dans l’Éducation nationale, cette grande famille aimante et unie ! Un chef d’établissement qui convoque un professeur de français dans son bureau parce qu’elle fait trop lire les élèves, activité élitiste voyez-vous. Il faudrait donc qu’elle change sa manière de faire. Paaaaaardon ? Nos élèves pourraient trop lire ? Les mots et les smileys me manquent pour exprimer mon étonnement. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un être humain de trop lire. Lire, c’est s’échapper de notre monde pour plonger dans d’autres univers, c’est vivre des vies et des histoires dont nous n’aurions aucune idée autrement, c’est côtoyer la pensée et la réflexion d’un auteur qui est toujours quelqu’un d’intéressant, c’est commencer à penser par soi-même, c’est confronter des points de vue, c’est apprendre à parler, à écrire, à penser, c’est apprendre la vie. Donc non, on ne lit jamais trop.

A fortiori, nos élèves, qui pour l’essentiel ne lisent à peu près jamais, ne sauraient trop lire, ils lisent toujours trop peu. Même s’il s’agit d’un cas isolé, qu’un chef d’établissement scolaire puisse reprocher à un professeur de faire trop lire les élèves, c’est en soi une preuve de l’état de décrépitude, de déchéance dans lequel l’éducation nationale gît aujourd’hui.

À côté de cela, la France veut faire sa révolution et adopter « l’évaluation bienveillante ». Finies les notes et les moyennes, trop stigmatisantes ! Bon. Qu’est-ce que ça va changer ? Qu’on dise à un élève qu’il a 4, qu’il a F, ou qu’il ne valide pas une compétence, on le stigmatise toujours, que je sache. Supprimer les notes, est-ce un moyen de mieux s’en sortir ? Je suis loin d’en être certain. Ça me semble surtout une manière de casser le thermomètre : ça ne va pas faire baisser la fièvre du malade.

On me dit dans l’oreillette que certains pays du Nord l’ont fait et s’en portent très bien. Ah, les pays du Nord ! Toujours là quand on a besoin d’eux. Que ne s’inspire-t-on pas de leur modèle pour ce qui est des salaires des professeurs ! Mais passons. Ils s’en sortent bien sans les notes, certes. Mais c’est qu’ils s’en sortaient déjà bien avec les notes. Ils se portaient bien avant, ils se portent bien maintenant. Un peu mieux ? Bof, peut-être, mais c’est marginal.

La bêtise, c’est de s’imaginer que ce qui fonctionne dans un pays pétrolier comptant à peine plus de 5 millions d’habitants va automatiquement fonctionner dans un pays pas pétrolier de 65 millions d’habitants. Alors qu’en fait, notre système scolaire se porte mal avec les notes, et il se portera aussi mal sans elles. Les élèves ne vont pas miraculeusement se mettre à travailler parce qu’on les évaluera autrement. Certains établissements « sans notes » ont de bons résultats au brevet ? Peut-être. En avaient-ils de franchement moins bons avant ? Qu’on prenne les chiffres sur les 10 dernières années, et on verra. Et est-ce possible également au lycée avec le bac ?

Les grands débats sur les notes, les rythmes, l’informatique, ne sont que des cache-misère qui visent principalement à masquer l’immense désarroi, la panique même de l’institution scolaire : nous ne parvenons pas à faire passer à la majorité des citoyens des choses aussi élémentaires que les bases de la langue, la réflexion mathématique ou philosophique ou les rudiments d’une culture savante. Nous n’y parvenons pas, et nous voyons tous les jours les résultats de cet échec, dans la rue, à la télé, en politique.

Panique dans l’institution et au-delà dans toute la société, parce que cela met à mal notre idéal démocratique. Du temps où l’école n’apportait à la majorité des élèves qu’une éducation de base et les envoyait, à l’âge de 13 ou 14 ans, chercher à se placer comme apprentis, pour n’offrir qu’aux meilleurs une éducation plus poussée, l’échec démocratique était masqué, car tout le monde réussissait quelque chose : on réussissait à devenir paysan ou ouvrier comme d’autres réussissaient à devenir professeurs ou médecins.

À présent qu’on a poussé l’idéal démocratique plus loin, l’échec apparaît au grand jour. Aujourd’hui, on voudrait que tout un chacun décrochât non seulement son bac, mais encore un diplôme du supérieur ; tout parent redoute de voir son enfant relégué dans les « sous-filières » technologiques, voire professionnelles, alors que ce sont souvent celles qui garantissent le plus sûrement de trouver un travail. Toute la société s’acharne à pousser les élèves le plus « haut » possible, alors qu’il est stupide de voir ces filières de manière hiérarchisée. On voit chaque année arriver en classe de 2nde générale des élèves qui nous disent avoir été poussés à y aller par leurs professeurs de collège ou par les chefs d’établissement, alors même qu’ils avaient parfois un projet professionnalisant sérieux et qui les motivait. On refuse l’évidence, à savoir que tout le monde n’est pas fait pour des études supérieures.

Une des causes de ce problème très complexe et multiforme vient à mon sens du fait qu’on a oublié ce qu’est l’école. On croit aujourd’hui que l’école sert d’abord à préparer : préparer les élèves à devenir de bons citoyens, préparer les jeunes à la vie active, les préparer à s’insérer dans la société, à trouver du travail. Or, si l’école sert bel et bien à tout cela, ce devrait être secondaire ou plutôt second.

L’école ne sert pas d’abord à préparer ; elle sert d’abord à transmettre. Transmettre une culture, une science, une manière de réfléchir, de penser, de parler ; et c’est pourquoi, si l’école doit être tournée vers l’avenir, elle doit être davantage tournée vers le passé. Pour cette même raison, le décalage tant dénoncé entre l’école et le reste de la société est parfaitement normal et même sain et souhaitable. L’école n’a pas à être à la remorque perpétuelle des évolutions de la société ou de la technique, elle n’a pas à faire entrer l’entreprise en ses murs ; l’école ne doit pas être une forteresse, mais elle doit avoir quelque chose de la forteresse.

La logique actuelle tend à dire : faire lire Racine tend à exclure une partie de la population, en plus ça ne sert à rien pour trouver un travail ; oublions Racine. Alors qu’il faudrait se dire : la mission de l’école est de faire lire Racine aux élèves ; comment faire pour que le plus grand nombre arrive à le faire au moins un peu ?

Fermer les yeux ne nous aidera pas. Des gadgets ne nous sauverons pas. Des réformes marginales ne changeront rien tant que le Système restera le même.

jeudi 4 décembre 2014

Lettre (d'amour) ouverte à Christiane Taubira


Chère Christiane Taubira,

Umberto Eco commençait ainsi une lettre au cardinal Martini, qu’il apostrophait par son nom :

« Ne voyez aucun irrespect de ma part si je vous appelle par votre nom, sans faire la moindre référence à l’habit que vous portez. Prenez-le comme un hommage et un acte de prudence. Hommage car j’ai toujours été frappé par la façon dont les Français, quand ils interviewent un écrivain, un artiste ou une personnalité politique, évitent d’employer des titres réducteurs, du type professeur, éminence ou ministre. Il est des gens dont le capital est le nom sous lequel ils signent leurs idées. Aussi les Français s’adressent-ils à ceux dont le nom est le titre le plus prestigieux en disant “Bonjour, Jacques Maritain” ou “Dites-moi, Claude Lévi-Strauss”. C’est reconnaître une autorité qui existerait même si le sujet n’était pas devenu ambassadeur ou académicien. »

Vous, entre toutes, saurez me pardonner cette longue citation introductive. Hommage donc, et acte de prudence aussi, quoique pour d’autres raisons que celles qu’évoquait Umberto Eco.

Il y a longtemps que je voulais vous dire l’admiration que j’ai pour vous, et l’entrevue que vous avez bien voulu accorder au Petit Journal de Canal + m’en donne l’occasion. Vous y apparaissez telle que je vous pensais, et assez largement, je crois, telle que vous êtes.

Merci d’abord pour votre caractère. On vous voit râleuse et bougonne, on vous devine assez autoritaire, parfois cassante. Mais ce ne sont pas des défauts : ce sont les marques d’une humanité que, trop souvent, les politiciens cherchent à gommer pour ne plus présenter qu’une image lisse et consensuelle. Ils oublient qu’ils ne sont ni des robots, ni des surhommes, et par-dessus tout ils oublient que nous, nous ne l’oublions pas ; ainsi cherchent-ils à paraître ce qu’ils ne sont pas. Vous, vous venez comme vous êtes. Vous n’essayez pas de vous conformer à ce qu’on attend de vous, ou à ce que vous pensez qu’on attend de vous, contrairement à d’autres qui tournent avec le vent et veulent nous persuader tantôt qu’ils changent, tantôt qu’ils sont toujours les mêmes, tantôt qu’ils sont énergiques et violents, tantôt qu’ils sont calmes et posés.

Merci donc pour vos coups de gueule, pour vos répliques cinglantes et drôles, pour votre autorité si nécessaire à une action politique efficace. C’est ce qui fait le sel de la vie politique, quand tant d’autres n’ont à y apporter que de la naphtaline.

Merci aussi pour votre culture. Parmi des hommes politiques incultes, sans vision, sans profondeur de pensée, dont on se demande s’ils lisent, s’ils vont au théâtre ou au concert, vous incarnez l’héritage d’une autre époque. Presque seule – Jean-Luc Mélenchon, parmi les politiciens encore actif, est à peu près le seul à vous rejoindre là-dessus –, vous êtes capable de citer des poètes, des écrivains, des philosophes. Alors que tant d’autres sont enfermés dans une bulle, vous savez leur rappeler qu’il y a une vie en-dehors de la politique, et même que la vraie vie est en-dehors de la politique. Vous savez bien en tout cas que cette dernière ne peut pas être auto-référencée, qu’elle n’est en fin de compte qu’un moyen et non une fin, et que le but qu’elle sert, c’est le bonheur, dont l’art et la philosophie, par les accomplissements qu’ils permettent à l’homme, sont deux piliers essentiels.

Merci enfin pour votre courage, pour votre persévérance et pour votre action politique en général. Merci bien sûr pour la loi qui porte votre nom et qui, vous le savez, est d’une ampleur, d’une portée historiques. Elle dépasse de très loin en importance la réforme du PACS, qui était peut-être une étape nécessaire dans la marche vers l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, mais qui était également une manière de refuser encore ce but ultime, ou du moins de le différer. L’opposition, le rejet, la haine dont votre projet, puis votre loi, enfin votre personne ont fait l’objet sont la meilleure preuve de l’ampleur du changement de société que votre texte a renforcé.

La loi sanctionne parfois une évolution des représentations déjà accomplie ; parfois elle la précède et l’initie ou la fortifie. Certains peuvent avoir peur des déchirures sociales qui ont lieu alors, de la division du pays ; certains disent qu’avoir raison avant tout le monde est une manière d’avoir tort. Je crois qu’ils se trompent : on n’a jamais raison à contretemps, et ce sont les précurseurs qui font l’histoire. Vous n’avez jamais baissé les bras, et la loi Taubira – c’est d’ailleurs cela la vraie raison cachée derrière tant de discours qui ont pris les enfants pour prétexte – va banaliser l’homosexualité dans notre pays. Banaliser, rendre normal, donc rendre acceptable par le plus grand nombre : tout est là, et on ne pouvait pas faire de plus grand cadeau aux homosexuels. Si ce n’était que pour cela, vous pourriez, pour reprendre vos termes, partir sans regret au moment de baisser les paupières.

Vous ne vous êtes pas laissé décourager par tous ceux qui hurlaient, qui concentraient sur vous leur colère, leur haine, leur rage d’avoir perdu la bataille idéologique : les Morano, les Dati, les Ciotti, les Le Pen père, fille et petite-fille, les Zemmour, tous les représentants de la politique de la non-pensée – je reprends encore vos termes si vrais –, tous ceux que vous surpassez et surclassez de si loin. Je ne suis pas aussi sûr que vous, malheureusement, que le vent les ait déjà balayés ; l’histoire montre que la politique par la négation de la pensée a parfois de beaux jours devant elle, qui sont de tristes jours pour beaucoup, avant que d’être balayée. Mais vous avez raison sur le long terme ; pour citer un auteur qui m’est très cher, « l’Ombre n’est en fin de compte qu’une petite chose passagère : il existe, à jamais hors de son atteinte, une lumière et une grande beauté ».

Merci donc pour le choix que vous avez fait de participer à la politique de ce gouvernement. On vous le reproche, parfois avec de bons arguments. Il est vrai que vous apportez une certaine caution à un gouvernement qui ne la mérite pas. Mais c’est accessoire, et chacun devrait le comprendre. Vous avez fait le choix d’agir et de faire changer les choses hic et nunc ; cela nécessite d’avoir le pouvoir politique, et cela implique donc de s’allier aux hommes moindres qui peuvent l’obtenir. Jean-Luc Mélenchon, encore lui, a fait le choix inverse : plutôt que de faire changer les choses de l’intérieur du Système, ce qui implique d’en conserver l’essentiel, lui a choisi d’en sortir pour le critiquer de l’extérieur et chercher à le déconstruire entièrement. Son choix n’est ni moins noble, ni moins courageux, ni moins utile que le vôtre, mais il ne l’est pas non plus davantage. En un clin d’œil à vos adversaires, qui sont aussi les miens, je dirais que vos deux choix sont complémentaires.

Merci, et restez celle que vous êtes. Ce n’est pas tant la France que vous servez avec opiniâtreté : c’est l’Amour. C’est autrement plus important.


Meneldil Palantír Talmayar
Catholique pratiquant
Président de l’association Tol Ardor

mardi 2 décembre 2014

Saurons-nous encore écrire demain ?


Quand on corrige des copies, comme je devrais sans doute le faire plutôt que d’écrire ceci, c’est une question qui vient assez fréquemment. Ainsi, des phrases comme :

« Les motivations de Caracalla en promulguant cet édit pour honorer le droit de cité romaine en fait dans le but d’augmenter par les moyens de ses revenus, ou les pérégrins se paient pas la plupart de ces impôts. »

ou encore :

« La croissance économique c’est quand on produise des produits satisfaire. Les avantages induits c’est qu’elle pourrait en produire des produits verts au milieu de la richesse. Les problèmes qui pose c’est que si on ne tue pas les insectes ça pourrait tuer les arbres ou si on prend le caca de vache pour que les produits soient bien plantés. »

ne sont pas, vous en conviendrez, parfaitement claires (les deux sont authentiques, néanmoins, même si j’ai corrigé les fautes d’orthographe). Mais ce n’est pas pour vous raconter ce qu’on y trouve que j’abandonne mes 160 copies, c’est pour vous parler d’une réforme à mon sens autrement plus inquiétante (et c’est pas peu dire).

À partir de la rentrée 2016, les jeunes Finlandais n’apprendront plus à écrire à la main ; ils apprendront à « écrire » directement sur un clavier.

Pour moi, c’est tellement gros, tellement impensable, que j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un canular. Mais la BBC confirme, l’information semble authentique. Il semblerait également qu’aux États-Unis, 45 États aient déjà accompli cette évolution depuis la rentrée 2014.

En fait, je ne sais pas vraiment quoi ajouter. Pour moi, c’est une telle évidence que les enfants doivent savoir écrire à la main, doivent même apprendre à écrire comme ça, que ça doit être premier pour eux, que je ne sais même pas comment argumenter en faveur de cette évidence.

Tout de même, deux choses. La première, c’est qu’on tient trop pour acquis et définitif les produits actuels de notre civilisation techno-industrielle. Tout le monde considère comme évident que nous aurons toujours de l’électricité, des avions, de la lumière, des écrans, des ordinateurs, Internet, des moyens de communiquer instantanément à longue distance etc. ; ou que nous aurons des choses encore plus performantes, encore plus efficaces.

Or, c’est une illusion : c’est possible, bien sûr, mais c’est loin d’être certain. L’histoire nous enseigne que l’humanité peut connaître des périodes longues de régression. Je ne parle pas d’instabilité économique ou de chaos politique ; je parle d’une réelle régression culturelle, sociale, technique etc. affectant tous les aspects de la vie quotidienne. Après la révolution de 1789, la France a été plongée dans une période politiquement très instable, mais il ne s’agissait que de la France (les autres pays d’Europe ont été affectés par l’épisode napoléonien, mais moins profondément), il ne s’agissait que d’une courte période, et il ne s’agissait que de politique. En revanche, après la chute de l’Empire romain en 476, toute l’Europe de l’Ouest a été plongée dans une réelle régression : quasiment plus d’administration, de sécurité, de paix, de commerce etc., sauf entre quelques grandes villes ; mais également plus de théâtre, plus de thermes, donc nettement moins d’hygiène. D’où un effondrement du niveau de vie. Et cette régression a duré trois siècles.

Qui nous dit que nous aurons toujours ce qui fait notre quotidien aujourd’hui ? Tout peut arriver. Des bouleversements d’ordre climatique, environnemental, politique, des guerres, des crises économiques, n’importe quoi peut nous replonger en régression. Ça n’arrive pas souvent dans l’histoire humaine, mais ça arrive. Nous devons reprendre conscience de notre fragilité, non seulement en tant qu’espèce vivante, mais surtout en tant que civilisation. Qu’arriverait-il en pareil cas ? Je m’étais déjà posé la question à propos des centres de retraitement des déchets nucléaires, qui nécessitent une attention continue et un apport constant en électricité et en eau. Dans le cas, improbable mais pas invraisemblable, où les humains n’auraient plus d’ordinateurs, que feraient-ils s’ils ne savaient plus écrire à la main ? Nous réapprendrions, bien sûr, mais quel temps, quelle énergie perdus !

Le second point, c’est que cela confirme une chose que je dis souvent à mes élèves : nous sommes en train de changer radicalement d’ère. La révolution industrielle dans laquelle nous sommes toujours engagés est un bouleversement comparable à la révolution néolithique, qui nous a fait passer, il y a environ 10 000 ans, de l’état de chasseurs-cueilleurs nomades à celui d’agriculteurs, éleveurs et artisans sédentaires. Les transformations de la vie quotidienne que l’humanité connaît depuis les années 1820 sont d’une ampleur similaire.

Une immense page de l’histoire de l’humanité se tourne ; nous entrons dans l’acte III de la pièce de théâtre que nous jouons depuis nos origines. Et ce n’est pas seulement une page de l’histoire humaine, mais bien une page de l’histoire de la Terre, puisque selon de nombreux spécialistes (et toute vraisemblance), nous avons quitté l’holocène, période géologique qui commence justement à peu près en même temps que la révolution néolithique, pour entrer dans l’anthropocène : l’ère géologique marquée par la prédominance de l’influence humaine sur le système terrestre.

En soi, pourquoi pas ? Que nous devions tôt ou tard changer d’ère, que l’humanité avance dans son histoire, nul n’en disconvient ; mais est-ce bien le moment ? Sommes-nous prêts ? On pourra me rétorquer qu’on n’est jamais « prêt » pour un tel bouleversement, on n’est jamais que suffisamment prêt ; mais sommes-nous suffisamment prêts, justement ? L’humanité a-t-elle un niveau de développement moral et spirituel suffisant pour que la prochaine étape de notre histoire se déroule au mieux, ou même simplement évite le pire ? Pour ma part, je suis loin d’en être certain : la manière dont nous avons géré notre dernière ère et la transition vers la nouvelle me permet d’en douter.

Il ne me semble donc pas vraiment opportun de saper les bases même de l’éducation des enfants. Renoncer à transmettre l’écriture manuscrite, un des piliers de l’humanité depuis plus de cinq millénaires, ne peut nous conduire qu’à un échec certain.

jeudi 6 novembre 2014

Polluez en paix


Dans l’actualité de la protection de la nature, la mise en parallèle de certains événements est assez déplorable – et révélatrice. Ainsi, hier, des agriculteurs manifestaient dans de nombreuses villes de France à l’appel de la FNSEA, le principal de leurs syndicats. Ce qui cristallise leur colère ? Des problèmes environnementaux : l’extension des zones sensibles aux nitrates et le barrage de Sivens. Pour eux, les contraintes qu’on leur impose en la matière sont « de plus en plus folles ».

Qu’ils manifestent ainsi juste après qu’un jeune homme de 21 ans a trouvé la mort en s’opposant à la construction dudit barrage est déjà assez intéressant : visiblement, ils ne veulent pas céder à une séquence émotion qui pourrait mettre en péril non seulement le barrage de Sivens, mais encore bien d’autres projets similaires à travers tout le territoire.

Ce qui aura sans doute échappé à beaucoup, c’est qu’ils manifestent également très peu de temps après la publication d’une étude scientifique qui démontre que le continent européen a perdu environ un cinquième de ses oiseaux en trente ans, soit 420 millions d’individus. Or, l’agriculture joue une part importante dans les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité – et le barrage de Sivens, qui condamne une vaste zone humide abritant de nombreuses espèces à disparaître, en est justement une belle illustration.

Malheureusement, la biodiversité est un des points de la crise écologique qui intéressent le moins les masses. Les gens se moquent assez largement de la disparition des moineaux, des alouettes et des tourterelles. Ils peuvent donner quelques sous pour aider à préserver une espèce emblématique comme l’ours polaire, le tigre ou le panda, mais même ces gros mammifères porte-drapeau sont vite sacrifiés, et sans regret, face à n’importe quel autre intérêt, en particulier économique.

Pourtant, cet aspect de la crise est aussi grave que les autres, plus mobilisateurs, comme les pollutions diverses ou le réchauffement climatique. Je ne comprends même pas qu’il faille argumenter : dans quel monde voulons-nous vivre ? Dans un désert uniforme, avec des océans vidés de leurs poissons et de leurs coraux, des campagnes vidées de leurs insectes et de leurs oiseaux et dans lesquelles la pollinisation des monocultures en openfield se fera de manière artificielle ? Dans tous les films de zombies, dans toutes les fictions post-apocalyptiques, les personnages se demandent s’il vaut encore la peine de vivre dans le monde qui est le leur. Mais pas besoin d’aller chercher si loin : voulons-nous vivre dans un monde sans biodiversité ? Sans même penser à la valeur intrinsèque de cette richesse du vivant, l’être humain s’y épanouira-t-il de la même manière ?

Même au-delà de ces considérations, la biodiversité joue un rôle, même économique, reconnu. J’ai honte de devoir en arriver à ce genre d’arguments, mais la nature est un tout solidaire et interdépendant : si l’on touche à un de ses éléments, et a fortiori à des milliers d’entre eux, c’est l’ensemble qui est menacé. Est-il encore besoin de rappeler que notre économie, mais aussi, tout simplement, notre survie, dépendent du milieu dans lequel nous vivons ?

Je comprends bien sûr le point de vue des agriculteurs ; leurs problèmes et leurs souffrances sont absolument réels et graves. Mais contrairement à ce qu’ils imaginent, la solution n’est pas de les laisser polluer en paix : nous devons changer de fond en comble notre modèle agricole – ce qui n’est qu’un petit aspect du fait que nous devons changer de fond en comble notre modèle tout court. Il faut aider les agriculteurs, les accompagner, en particulier financièrement, mais pas renoncer. On me dira qu’on n’en a pas les moyens ; bien sûr que si. Si Liliane Bettencourt dépensait un million d’euros par jour, il lui faudrait plus de 70 ans pour avoir dépensé tout son patrimoine : qu’on ne me dise pas que l’argent n’est pas là.

Tout ça laisse donc un goût bien amer dans la bouche, et c’est l’ensemble de notre société qui est mis en accusation. La réalité accuse les élites : les plus riches qui ne pensent qu’à leurs profits, en oubliant les intérêts des autres, de la planète et de leurs propres descendants ; les gouvernants qui sont prêts à toutes les concessions, à tous les renoncements, à toutes les faiblesses, à toutes les lâchetés – Ségolène Royal l’a montré sur tous les dossiers qu’elle a eu à traiter. C’est vrai à toutes les échelles : dans l’affaire du barrage de Sivens, les autorités locales (le Conseil général en l’occurrence) n’ont pas montré plus de sagesse que les autorités nationales. On a ici un bel exemple de la manière dont la décentralisation peut conduire à laisser gérer des dossiers importants par des gens incompétents, sensibles à des pressions diverses et noyés dans les conflits d’intérêts.

Mais elle accuse aussi le peuple, incapable d’avoir une vision large des choses, de penser à long terme, de prendre du recul, d’analyser clairement et froidement les enjeux en présence et les solutions possibles. Il ne s’agit pas de les blâmer ou de les condamner : étant ce qu’ils sont, ayant reçu l’éducation qu’ils ont reçue, vivant dans le monde où ils vivent, les agriculteurs ne peuvent sans doute pas, dans leur majorité, penser ou agir autrement qu’ils le font. Mais il s’agit de constater cet état de fait et d’en tirer les conséquences.

mercredi 5 novembre 2014

Église vieille-catholique : 1 – FSSPX : 0


La politique vaticane, c’est toujours une affaire très, très délicate, faite de mille petits secrets, de mille petites obscurités, de mille petites discrétions. Comme, à la base, les gens ne s’y intéressent en général pas plus que ça, pas étonnant que l’information ait souvent du mal à circuler, et surtout à se vérifier.

Nous venons d’assister à un de ces petits événements discrets mais potentiellement assez significatifs : le pape a rencontré les représentants de l’Église vieille-catholique.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette auguste institution, un peu d’histoire. Le schisme vieux-catholique remonte à 1723 : les chanoines d’Utrecht, dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), mécontents du vicaire apostolique imposé par Rome, élisent à sa place Cornelius Steenoven comme archevêque. Ce dernier est consacré évêque par Dominique Marie Varlet, ancien coadjuteur de Bossuet et évêque in partibus de Babylone. Logiquement, le pape réplique en excommuniant le nouvel archevêque d’Utrecht et ses fidèles. Le schisme est consommé et l’Église vieille-catholique est née (quoique pas encore sous ce nom), bénéficiant, il est important de le noter, de la succession apostolique via Dominique Marie Varlet.

Par la suite, le fossé se creuse entre Rome et les vieux-catholiques. En 1851, le Saint-Siège nomme à Utrecht un archevêque catholique romain, ce qui exacerbe les tensions avec les vieux-catholiques. Ces derniers refusent en 1854 le dogme de l’Immaculée conception, puis en 1864 le Syllabus de Pie IX qui condamne les « erreurs modernistes » (parmi lesquelles la liberté de choisir sa religion, la liberté de culte, la possibilité d’obtenir le salut hors de l’Église catholique, l’idée que l’Église n’a pas le droit d’employer la force, celle que des catholiques puissent approuver un système éducatif séparé de l’Église, j’en passe et des meilleures).

La mesure est comble avec le concile de Vatican I, en 1870, qui proclame l’infaillibilité du pape. Ce nouveau dogme est lui aussi rejeté par les vieux-catholiques ; mais cette fois-ci, ils sont rejoints par de nombreux catholiques libéraux, originaires principalement d’Europe du Nord, qui s’organisent et se rassemblent en 1889 sous le nom d’Union d’Utrecht. Tout en recherchant la pleine communion avec Rome, elle travaille à une réforme profonde de l’Église catholique, en particulier par l’autonomie des Églises locales par rapport au pape, qui verrait son pouvoir grandement réduit. Elle œuvre d’ailleurs activement à l’œcuménisme, son ecclésiologie étant proche à bien des égards de celle des orthodoxes ou des anglicans (l’Union d’Utrecht est en pleine communion avec ces derniers).

L’Église vieille-catholique a depuis accompli de nombreuses évolutions heureuses : usage des langues vernaculaires dans la liturgie (en 1877, donc près d’un siècle avant que l’Église catholique romaine, avec Vatican II, ne se décide enfin à suivre le même chemin), abandon du célibat obligatoire des prêtres, autorisation des remariages après divorce ; aujourd’hui, certains groupes ordonnent des femmes et bénissent des unions homosexuelles.

L’Église vieille-catholique n’est peut-être pas exactement celle de mon cœur, mais elle est sans aucun doute une de celles qui s’en rapproche le plus. À vrai dire, à la fin du pontificat de Benoît XVI, je songeais très sérieusement à les rejoindre, et c’est seulement l’élection de François qui m’a convaincu d’attendre.

C’est donc cette Église que le pape vient de rencontrer officiellement – une première, même si une commission vaticane est depuis longtemps chargée de dialoguer avec elle.

On ne peut pas ne pas établir le lien avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX). Tout comme l’Église vieille-catholique, quoique bien plus récemment (en 1988), la FSSPX a fait un schisme avec Rome sur des questions dogmatiques ; elle bénéficie également, par Marcel Lefebvre, de la succession apostolique. La seule différence entre les deux institutions – elle est évidemment de taille – réside sur le fond : alors que l’Union d’Utrecht porte la vision d’une Église profondément réformée, mais plus fidèle à ses origines anciennes, la FSSPX combat pour le retour à l’Église rigoriste qui va du Concile de Trente (1545-1563) à celui de Vatican II (1962-1965).

Sous le pontificat de Benoît XVI, la FSSPX était clairement l’objet de toutes les attentions. Ma théorie, déjà exprimée dès l’annonce de sa résignation, est même qu’il avait fait de la résorption du schisme lefebvriste la mission principale de son règne, et que c’est quand il a compris que cette tâche était irrémédiablement vouée à l’échec qu’il a décidé de laisser la place à quelqu’un d’autre.

François n’a pas renouvelé les efforts de son prédécesseur pour réintégrer les schismatiques traditionnalistes : le dialogue entre Rome et Écône est au point mort. Mais cette rencontre avec les vieux-catholiques indique qu’il pourrait rechercher envers eux ce que Benoît XVI recherchait avec la FSSPX.

Il est difficile d’en être sûr, car François, à l’inverse de Benoît XVI, est un véritable homme politique, rusé, dissimulé, calculateur, manipulateur même – ce ne sont, sous ma plume, pas des critiques. Mais si la tendance se confirme, il n’est pas exclu que François réfléchisse à une réforme profonde de l’Église, dans le sens de ce que demande l’Église vieille-catholique depuis près de trois siècles. Sandro Magister, sur le site Chiesa (pas franchement réformateur), fait une analyse comparable en rapprochant les évolutions soutenues plus ou moins ouvertement par le pape, la rencontre avec les vieux-catholiques et l’œcuménisme de l’École de Bologne.

Le travail est immense, la lutte est très loin d’être gagnée, l’échec est possible, si ce n’est probable ; mais il y a de l’espoir.

vendredi 24 octobre 2014

La culture ligotée


Non, ce billet ne parlera pas de plug anal : si vous l’avez ouvert avec cet espoir, vous pouvez tout de suite le refermer. Je vais vous parler d’une autre œuvre d’art autrement choquante, j’ai nommé Carmen, de Bizet.

Oui, Carmen. Comment ça, ce n’est pas choquant ? D’après Carolyn Chard, directrice du West Australian Opera de Perth, si. Un article du Monde nous apprend en effet que ledit opéra a déprogrammé – censuré serait plus juste – pour atteinte aux bonnes mœurs et à la morale publique : pensez donc, il parle de cigaretières, et qui fument ! oui, qui fument !!! Et qui n’ont même pas l’air d’en avoir honte.

Je crois que là, on a touché le fond. Déjà, tout le tintouin autour du caractère raciste de Tintin au Congo ou de l’antisémitisme de Céline, ça me les brisait menu. Une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, est toujours historiquement datée, et reflète donc généralement les travers de son temps, sauf caractère particulièrement visionnaire de son auteur. Tintin au Congo est raciste comme Aristote justifie l’esclavage ; Céline est antisémite, c’est certain, mais dans les années 1930 et 1940, il était loin d’être le seul. Avant cela, Voltaire aussi était antisémite, et on ne l’a pas mis à l’Index pour autant.

Mais bon, jusqu’à présent, ça se cantonnait justement à cela : les élucubrations de quelques excités qui voulaient faire interdire un Tintin, et qui en général n’arrivaient même pas à obtenir qu’on y ajoute un bandeau d’avertissement. Et encore, pour quelque chose d’aussi grave que du racisme ! Mais là, on est passé au stade supérieur : un opéra est déprogrammé, pour de bon, parce qu’il y a du tabac dedans. On ne peut guère s’empêcher de faire le lien avec ceux qui voudraient interdire de fumer dans la rue, ou sur les plages – c’est déjà le cas à certains endroits – et on se dit que décidément, il y a un problème.

La question est rendue plus complexe par le fait que le problème est en fait double. Il y a, d’une part, des attaques de plus en plus répétées, de plus en plus intenses, en provenance d’horizons de plus en plus divers, contre la liberté d’expression, en particulier la liberté artistique : que ce soit pour des motifs religieux, politiques, sociaux, sanitaires, on cherche de plus en plus à interdire de parler.

Mais ce problème de principe se double, comme on peut s’y attendre dans un système capitaliste où l’argent est la valeur maîtresse, d’un problème financier. En effet, un des sponsors du West Australian Opera est la fondation publique Healthway qui lutte, entre autres, contre le tabagisme. Le problème n’est donc pas seulement que le monde de l’art et de la culture est de plus en plus soumis à des attaques contre sa liberté de s’exprimer ; le problème est également qu’il est vulnérable face à ces attaques car en manque de moyens financiers dans un monde où l’argent peut tout.

La morale est assez évidente, et c’est que l’art et la culture ont besoin de plus de moyens garantis par l’État, afin de garantir leur indépendance de toute influence. C’est loin d’être le cas : on entend partout des critiques plus ou moins directes sur ce que la culture coûte à la société ; surtout en ces temps de crise économique, elle est, avec l’écologie, la première à passer aux oubliettes des budgets.

Le 8 janvier dernier, un éditorial du Monde avait tenté d’inverser la tendance en montrant ce que la culture rapportait économiquement – en chiffrant par exemple les emplois qu’elle génère et les effets induits dont bénéficient les autres secteurs. Mais cette approche, si elle part d’une bonne intention, est au fond désolante. On ne devrait même pas se poser la question de savoir si l’art rapporte ou pas quelque chose : ce n’est pas sa fonction.

Je tiens que l’art est une des plus hautes et des plus importantes activités humaines ; en fait, il est l’un des buts de l’humanité. Comme la science, l’art élève l’âme et exprime notre humanité ; mais il ne comprend pas les mêmes risques et dérives qu’elle. Surtout, les productions artistiques sont uniques. Si Newton était mort à la naissance, la loi de la gravitation aurait tout de même été découverte, et elle l’aurait été exactement dans les mêmes termes, par quelqu’un d’autre ; car Newton n’a rien inventé, rien extrait de lui-même, il n’a fait que découvrir une loi extérieure à l’humanité. Alors que si Mozart était mort à la naissance, La flûte enchantée n’aurait jamais existé, car cette œuvre est née de Mozart, c’est-à-dire d’une personne particulière, unique, avec son histoire, sa formation, sa personnalité uniques, et personne d’autre n’aurait pu l’écrire.

Voilà pourquoi il est essentiel que l’art reste le plus libre possible : parce que chaque entrave qu’on lui impose est une perte irrémédiable et définitive pour l’humanité tout entière. Cette liberté doit se défendre de toutes les manières : d’un point de vue politique, en luttant contre les tentatives d’atteinte à la liberté d’expression, et d’un point de vue économique, en lui garantissant les revenus dont il a besoin.

À l’heure où la culture non seulement semble moins importante que l’économie, mais encore semble généralement déconsidérée – qu’on observe la chute du niveau culturel des hommes politiques depuis 30 ans ou plus simplement la disparition de la révérence qui entourait autrefois la culture, révérence qui tend à disparaître et même souvent à être remplacée par un franc mépris –, il y a là un vaste programme.

jeudi 23 octobre 2014

Synode sur la famille 2015 : première action, le jeûne eucharistique


Dans mon dernier billet, j’appelais à des actes forts en vue de préparer le chemin du Synode ordinaire sur la famille de 2015, qui sera bien plus important que celui qui s’achève, puisque c’est alors seulement que le pape prendra des décisions concrètes.

Dans cette direction, Anne Soupa et Christine Pedotti, fondatrices du Comité de la Jupe et de la Conférence Catholique des Baptisés Francophones, ont eu une idée que je trouve à la fois très forte et très courageuse : elles entament dès à présent un jeûne eucharistique qui durera un an, jusqu’au prochain Synode. Autrement dit, tout en continuant à participer à la messe, elles s’abstiendront de communier. Ce sera pour elles une manière d’être solidaires de ceux qui n’ont théoriquement pas le droit de le faire, en particulier les divorcés remariés et les homosexuels vivant en couple.

Je vous arrête tout de suite : je vois très bien moi-même les limites de ce geste. Déjà, si c’est un geste très fort pour les catholiques, et sans doute plus généralement pour les chrétiens pratiquants, ça semblera sans doute très vide et inutile à tous les autres. Mais après tout, ce sont les autorités et les fidèles catholiques qui sont les premiers destinataires de cette action ; elle devrait donc toucher son public. En outre, je pense que même des non chrétiens, pour peu qu’ils sachent ce que représente l’Eucharistie pour un pratiquant, pourront comprendre ou au moins entrevoir sa portée.

On peut également objecter qu’il semble contradictoire d’appeler à la possibilité pour tous de communier en n’allant pas communier soi-même, et que ce n’est pas en nous privant de la communion qu’on l’accordera davantage à d’autres. On peut dire que ce n’est pas à nous, qui ne commettons pas d’injustice, et qui militons même pour plus de justice, de nous priver de quelque chose à quoi nous tenons énormément. Mais le jeûne est aussi un acte de solidarité avec ceux que l’on affame.

Car on les affame. Anne et Christine l’expliquent très bien sur le blog qu’elles ont lancé à l’occasion :

« Dans la communion eucharistique nous absorbons physiquement […] une nourriture spirituelle. Mais cet acte produit aussi une communion du croyant avec son Dieu […] et une communion entre tous ceux qui y participent. […] D’autres sens s’ajoutent. Cette communion nous unit aussi dans le temps à tous ceux et celles qui sont “admis” dans le Corps du Christ à travers les âges, c’est ce qu’on nomme la Communion des saints. La communion eucharistique a donc un caractère cosmique. Elle nous unit à Dieu, et nous unit les uns aux autres à travers le temps et l’espace. À quoi il faut encore ajouter que dans la mesure où elle est communion au Corps du Ressuscité, elle est comme […] un avant-goût […] du banquet final de l’humanité, ses noces définitives avec Dieu à la fin des temps […]. Dieu est vraiment là, dans le présent de nos vies : dans la communion eucharistique, le présent et l’éternité se confondent. Dieu est dans le présent et nous sommes dans l’éternité.

La prodigieuse pluralité des sens de la communion eucharistique – pluralité et ampleur que sans doute nous saisissons fort médiocrement à chaque fois que nous communions – suffit à monter à quel point le fait de ne pas admettre certaines personnes à la communion eucharistique fait violence aux sentiments profonds et à la foi des croyants. »

Il s’agit donc de se mettre volontairement dans la situation d’impasse qu’on impose aux exclus de l’Eucharistie. Je cite encore Anne et Christine : « Pour sortir de cette impasse, certains promeuvent ce qu’ils nomment “la communion de désir”, qui consiste à s’unir d’intention à la communion eucharistique sans y participer réellement. Cette solution nous semble bien piètre, mais nous allons l’expérimenter puisque nous allons accepter volontairement de nous mettre dans cette situation. »

On me dira qu’on les exclut nettement moins en pratique qu’en théorie. De facto, les divorcés remariés et les couples d’homos qui veulent communier peuvent, la plupart du temps, le faire : il leur suffit pour cela de ne pas se faire trop remarquer. Les prêtres n’ont aucun moyen de les repérer a priori ; et même quand ils savent, nombreux sont ceux qui tolèrent et ferment les yeux. Mais voulons-nous que ces gens soient tolérés, ou voulons-nous qu’ils soient réellement acceptés pour ce qu’ils sont ? Le jeûne eucharistique est visible, comme devrait être visible la communion de tous au Corps du Christ.

La principale objection est bien sûr théologique : comment, pour un chrétien, peut-on vouloir jeûner de Dieu ? Comment peut-on vouloir se priver de ce qui est à la fois notre but et notre plus grand soutien dans notre marche vers ce but ? Mais ne pas communier par solidarité avec des exclus, je crois que c’est communier à autre chose. On ne communie plus au Corps du Christ présent dans l’Eucharistie, mais si l’Église est aussi le Corps du Christ, alors on communie avec ce qu’elle a de blessé, de déchiré. Car ce ne sont pas seulement les personnes que blesse cette exclusion, c’est l’Église tout entière, « qui est comme mutilée, blessée par cette exclusion qu’elle pratique sur elle-même. En partageant le sort de nos frères et sœurs exclus, nous voulons entrer en communion avec ce corps blessé dont nous croyons qu’il est aussi le Corps du Christ. » Et ne pas communier pour que d’autres puissent communier comporte aussi une dimension sacrificielle – puisqu’il s’agit d’un renoncement personnel extrêmement coûteux – dont je ne peux pas imaginer qu’elle ne nous rapproche pas, autrement, de Dieu.

Tout ça pour vous dire que je vais m’associer à leur geste. Pas exactement de la même manière qu’elles, peut-être parce que je ne souhaite pas me couper totalement de la communion sacramentelle mais plutôt trouver un autre équilibre, peut-être surtout parce que je n’ai pas tout à fait le courage ou la solidarité nécessaires. Pendant un an, je ne communierai donc qu’à l’occasion des grandes fêtes ; le reste du temps, je participerai à la messe, mais sans communier.

Afin de rendre ce signe plus visible, je porterai un badge expliquant rapidement mon action ; quelque chose comme ça :




Ou encore ça :



Comme Anne et Christine, je n’appelle personne à nous suivre ou à nous rejoindre. C’est bien un jeûne, et pas une grève, puisque « nous ne demandons rien à personne sinon à Dieu dans la prière ». Nous posons un signe : si d’autres se sentent concernés, si d’autres se sentent de le faire avec nous, pour une fois, un mois, trois mois, un an, ou si d’autres veulent simplement porter un badge en continuant à communier, qu’ils le fassent.

Puisse ce geste être aimé de Dieu, nous rapprocher de Lui et contribuer à ressouder l’Église.

lundi 20 octobre 2014

Synode sur la famille : fin du sprint, début du marathon


Ça y est, on a de quoi faire de l’étude de documents. Comme en histoire-géographie, déformation professionnelle oblige, c’est quand on peut mettre différents documents en relation que ça devient intéressant ; et là, l’Église nous sert sur un plateau un véritable bac blanc pour la filière « ecclésiologie ».

On a en effet quatre documents ; et comme en histoire-géographie (j’espère que certains de mes élèves me lisent, ça leur ferait un entraînement du tonnerre), il faut les présenter si on veut comprendre leur intérêt et leur valeur respective.

Le premier est la Relatio Synodi, le document final voté par les évêques participant au Synode et censé exprimer le bilan des débats. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’un document magistériel : il n’a aucune autorité, que ce soit sur le plan de l’enseignement doctrinal ou sur celui de la pastorale. Il a pourtant une double valeur. D’abord, il sera la base de travail du Synode ordinaire de 2015, celui qui sera le plus important puisque c’est de lui que sortiront, in fine, des décisions concrètes. Ensuite, il a été voté, paragraphe par paragraphe, par les membres du Synode ; ce qui signifie qu’il a une légitimité indiscutable.

De ce point de vue, deux choses sont à noter. La première, c’est que le pape a choisi de publier, pour chaque paragraphe, le nombre de voix favorables ou défavorables à son adoption. Sur les 62 paragraphes que comporte le document, on s’aperçoit ainsi que tous ont obtenu une majorité absolue – ce qui, en soi, est un signe intéressant –, mais que trois d’entre eux, nous y reviendrons, n’ont pas obtenu la majorité des deux tiers nécessaire à une adoption formelle. Pourtant – et c’est le second point qu’il faut noter –, le pape a choisi de publier tout de même, dans le corps du texte, comme s’ils avaient été adoptés, ces articles qui ont obtenu une majorité absolue, mais pas une majorité qualifiée. Autrement dit, ces points ne font pas consensus au Synode, mais le pape ne considère pas que la question soit close : clairement, tout est encore sur la table, aucune porte n’a été fermée définitivement.

Le second document à notre disposition est la Relatio post disceptationem, le document de mi-parcours publié par le cardinal Erdö et qui était censé faire le bilan des discussions et interventions de la première partie du Synode. Ce document a une valeur moindre que le précédent, puisqu’il n’a pas été voté par les évêques. Mais là encore, cela ne signifie pas qu’il soit sans valeur – loin de là. D’une part, en tant que document de travail, intermédiaire, non officiel, il a pu faire preuve d’une audace un peu plus grande que celle du document final. Il a d’ailleurs été très violemment critiqué pour cela, tant par certains évêques et cardinaux que par certains laïcs. On a même dit qu’il ne reflétait que la position de son auteur, pas celle des pères synodaux, et moins encore celle du pape ; qu’il aurait été récupéré par des journalistes en mal de scoop et instrumentalisé par les progressistes.

Mais cette interprétation ne résiste pas à l’analyse. Ainsi, alors que les cardinaux conservateurs fustigeaient les médias, le pape a pris soin de les remercier pour le travail qu’ils avaient accompli. Difficile de croire qu’il s’agit d’une simple coïncidence ou d’une politesse formelle : clairement, la diffusion médiatique de la Relatio post disceptationem n’est pas un accident de communication ; elle a au contraire été voulue par le pape, tout comme il a voulu la publication des articles non votés de la Relatio Synodi.

Les deux derniers documents sont de portée moindre, mais ils ont tout de même leur intérêt : il s’agit d’une part du discours de clôture du pape, et d’autre part du « message » adressé par les évêques, à l’issue du Synode, aux familles chrétiennes.

Cette présentation des documents étant faite, passons à l’analyse. La première chose qui frappe, évidemment, c’est l’écart qui sépare la Relatio post disceptationem d’une part, et les trois autres documents d’autre part : le document de mi-parcours est, de très loin, le plus audacieux des quatre. Et pourtant, objectivement, il ne l’était guère ! Sur les questions les plus cruciales en matière de morale sexuelle et familiale – l’homosexualité, la contraception, les cohabitations hors-mariage et l’accès à la communion pour les divorcés remariés –, il n’allait pas bien loin.

Sur la contraception, il se contentait de renvoyer à l’encyclique Humanæ vitæ, qui est d’une pauvreté intellectuelle et argumentative affligeante et défend une position intenable en raison. Sur l’homosexualité, tout en réaffirmant que l’Église refuse de mettre sur un pied d’égalité couples homo- ou hétérosexuels, il disait également que la question nécessitait réflexion et se demandait si les communautés catholiques « acceptaient » assez les homosexuels et même « accordaient une valeur » suffisante à leur orientation sexuelle. Sur les divorcés remariés, il ouvrait la porte à un possible retour à la communion après un chemin de pénitence. Sur les couples non mariés, enfin, et tout en réaffirmant « l’idéal » promu par l’Église, il y reconnaissait des « éléments constructifs », ce qui n’est pas sans rappeler les « éléments de vérité » que le concile de Vatican II avait reconnu aux religions non chrétiennes.

Certes, tout cela était insuffisant ; mais enfin, c’était déjà pas mal. Toutes ces avancées ou presque disparaissent dans les autres documents. La Relatio Synodi conserve à peu près le passage sur les couples non mariés ; en revanche, ses paragraphes 52 et 53, qui ouvrent la possibilité pour les divorcés remariés de recevoir la communion, font partie de ceux qui n’ont pas été votés par les pères. Le pape les a publiés tout de même, ce qui, comme je l’ai déjà indiqué, leur confère une certaine légitimité, mais il est clair qu’il n’y a pas eu de consensus sur ce point au Synode. De la même manière, le paragraphe 55 sur l’homosexualité a été durci par rapport au document de mi-parcours : finies les références à la valeur des unions homosexuelles ou au possible accueil d’enfants par des familles homoparentales ; les pères se contentent de répéter ce qui a toujours été dit (« l’homosexualité, c’est très vilain, mais quand même, c’est pas une raison pour leur faire du mal »). Et malgré ce changement de ton pour le pire, le paragraphe n’a pas recueilli la majorité des deux-tiers, preuve, là encore, d’un malaise persistant sur le sujet.

Les autres documents sont à l’avenant : le message des pères synodaux aux familles est complètement creux et vide ; celui du pape est principalement fondé sur la mise en parallèle d’une « tentation intégriste » avec une « tentation progressiste », ce qui est la base du discours des conservateurs dans l’Église.

Mais il y a quand même un signe d’espoir, et c’est que François appelle à « travailler » sur la Relatio Synodi pendant l’année qui nous sépare du prochain Synode. Or, rien n’indique que cet appel au travail doive se limiter aux pères synodaux : les conférences épiscopales sont explicitement citées, et rien n’interdit de penser que, comme pour le questionnaire qui a précédé le Synode, les fidèles laïcs soient également appelés à la réflexion.

C’est en cela que je parle de la fin du sprint et du début du marathon, aussi improbable que soit cette métaphore pour ceux qui me connaissent. Le moment chaud du Synode extraordinaire est passé, mais la pression ne doit pas retomber. Nous, fidèles qui souhaitons que l’Église évolue, nous avons un an pour nous faire entendre. C’est donc notre devoir que de profiter de cette opportunité. Nous devons écrire à nos évêques, leur faire part de notre vécu du Synode, de nos satisfactions, de nos déceptions, de nos attentes et de nos espoirs. Nous avons un an pour prendre la parole, de toutes les manières possibles, et sans nous décourager. Alors n’hésitez pas à le faire : écrivez à votre évêque, écrivez au pape, écrivez aux médias, réécrivez si vous n’avez pas de réponse ; demandez l’organisation d’un débat à l’échelle de votre diocèse ; faites ce que vous voulez, mais parlez. Sinon, il ne faudra pas venir vous plaindre que rien ne change.

mardi 7 octobre 2014

Défaite de la pensée, triomphe de la colère


Je ne suis pas un homme de droite. Je n’ai aucune sympathie pour la droite, même modérée, et je ne pense pas que les solutions qu’elle prétend apporter à la crise que nous traversons puissent avoir une quelconque efficacité. Je ne suis pas non plus favorable à la politique menée par l’État d’Israël. Même si je ne conteste pas le droit des Juifs de vivre en paix sur cette terre et même d’avoir un « État juif » qui soit vraiment le leur, ma sympathie va plutôt au peuple palestinien, qui subit une immense injustice de la part d’un peuple qui a pour lui le droit que donne la force.

Et pourtant, je me suis senti, ces derniers jours, solidaires d’un homme de droite, Alain Juppé, et d’un ardent défenseur d’Israël, Alain Finkielkraut. Mes démêlés avec une lectrice de mon blog m’ayant violemment accusé d’islamophobie, de racisme, de paternalisme etc. ont sans doute contribué à mon malaise, et certains de mes amis y verront la preuve que je suis, décidément, engagé dans une dérive droitière, raciste et islamophobe. Évidemment. Mais je crois qu’il y a quelque chose de bien plus profond et de bien plus important.

Alain Finkielkraut apparaissait dans un débat avec Edwy Plenel sur Arte consacré à l’éternelle question : « Y a-t-il un problème de l’islam en France ? ». Alain Juppé était le centre d’une émission de France 2 qui couvrait son retour à la politique nationale. Finkielkraut s’est vu accusé d’être, en quelque sorte, l’idiot utile du Front National (« une aubaine » pour ce parti, selon Plenel) en banalisant et en offrant une caution intellectuelle à l’islamophobie ambiante. Juppé a reçu le qualificatif de « bourreau des principes républicains » qui « [relaierait] le discours raciste ». Finkielkraut, comme trop souvent, s’est énervé, ce qui est regrettable, mais franchement compréhensible quand on voit à quel point tout ce qu’il dit est immédiatement déformé et injustement retourné contre lui – de ce point de vue, le discours d’Edwy Plenel, mensonger, car on peut difficilement croire qu’il ne comprend pas ce que Finkielkraut dit vraiment, mais redoutablement efficace d’un point de vue rhétorique, mériterait d’être décortiqué en détail, ce que je n’ai pas le temps de faire. Juppé, pour des raisons qui tiennent sans doute autant à son caractère qu’à sa plus grande habitude de l’exercice du débat télévisé, a gardé un calme olympien que je ne peux pas m’empêcher d’admirer.

Il n’est en effet probablement pas facile de ne pas enrager quand on se voit mis en accusation parce qu’on est « un homme blanc de plus de soixante ans ». Il a bien vu le piège, et s’abstient de répondre, puisque, pour reprendre ses mots il aura « forcément tort ». Mais comment une telle phrase peut-elle ne pas déclencher davantage de réactions ? Imaginons une seconde que les choses soient retournées : si un homme politique mettait en accusation une contradictrice au prétexte qu’elle est « une femme de moins de 35 ans et issue de l’immigration », quel tumulte ne déclencherait-il pas ! On l’accuserait immédiatement de dérapage, voire de crypto-racisme.

On va me dire que les deux situations ne sont pas comparables, parce que les gens issus de l’immigration sont effectivement, objectivement, victimes de discriminations dont les blancs n’ont pas à souffrir. C’est parfaitement juste : je ne suis pas en train de dire que les deux situations seraient absolument symétriques. Alain Juppé, après avoir été accusé de la sorte, restera un homme très aisé, jouissant d’un certain pouvoir, d’une grande respectabilité et d’une position sociale dominante. Alors qu’un musulman pauvre des quartiers, après avoir été mis en accusation d’une manière comparable, a encore à souffrir de sa position sociale qui fait de lui, objectivement, un opprimé.

Pour cette raison, je reconnais parfaitement que le « racisme anti-blancs » ou la « cathophobie », pour reprendre des termes que je n’aime pas énormément, ne sont pas comparables au racisme anti-noirs, ou anti-arabes, ou à l’islamophobie. Les souffrances qui en découlent ne sont absolument pas les mêmes.

Mais sont-ils pour autant justes ou même sans importance, indigne d’intérêt ? Je ne le crois pas. Une position qui se répand, défendue par exemple par les Indigènes de la République, consiste à affirmer que le racisme ne peut être que le fait d’oppresseurs sur des opprimés, et que par conséquent une classe sociale dominante peut être l’objet d’une colère de la part des dominés, mais non pas être l’objet de racisme. Cette manière de penser me semble extrêmement dangereuse, parce qu’elle fait l’amalgame entre des choses qui devraient rester clairement séparées. Le racisme, et plus généralement les haines contre une communauté ou une minorité, n’ont strictement rien à voir avec la position sociale des acteurs considérés. Le racisme est la haine ou le mépris des gens qui n’ont pas la même couleur de peau que soi, point final. À ce titre, on peut être raciste envers les blancs comme on peut l’être envers les noirs ou les arabes. De la même manière, la « christianophobie » existe, et depuis très longtemps ; bien plus longtemps, en fait, que l’islamophobie. Qu’on reprenne les débats autour de la loi de 1905 : on s’aperçoit que de nombreux politiciens, par exemple Émile Combes ou surtout Maurice Allard, étaient tout à fait « christianophobes » – on dit plutôt « anticlérical », mais ce terme est assez impropre.

Un racisme, ou tout simplement des propos racistes ou discriminatoires, peuvent-ils être sans gravité, sans intérêt ? Je ne pense pas. Pour le comprendre, il faut revenir à la base de ce qui est dit : Alain Juppé n’est pas mis en accusation pour ce qu’il dit ou pour ce qu’il fait, mais bien pour ce qu’il est. Comment cela pourrait-il être sans gravité ? Il y a là une question de principe, et il faut tenir un juste milieu : reconnaître d’une part qu’il est moins grave de voir M. Juppé mis en accusation parce qu’il est blanc que de voir un demandeur d’emploi n’être pas embauché parce qu’il est noir ; mais reconnaître également, d’autre part, que la première forme de racisme, pour être moins grave que la seconde, n’est pas sans gravité pour autant. C’est une position d’équilibriste, mais c’est, je crois, la seule qui nous évite la chute dans un excès ou un autre.

Bien sûr, je comprends assez bien ceux qui tombent dans ce travers. La domination des dominants est tellement dure, les inégalités tellement élevées, les privilèges des privilégiés – dont j’ai bien conscience de faire partie : moi pour le coup, je suis, à coup sûr, un héritier –  tellement écrasants, qu’il doit être bien tentant de disqualifier ceux qui en bénéficient pour ce qu’ils sont. Je n’ai, en fait, qu’une toute petite idée de la colère que doivent ressentir ceux qui sont tout en bas de l’échelle sociale – mais cette toute petite idée me suffit à comprendre qu’il soit bien tentant d’user de stratégies rhétoriques injustes, et de dire : « je peux être la victime d’une discrimination, mais par principe je ne peux pas en être l’auteur ».

Et pourtant, je ne crois pas que l’injustice terrible subie par les dominés justifie en aucune façon cette autre injustice qui consiste à rejeter un discours pour ce qu’est son auteur. Je ne vois pas en quoi cette seconde injustice permettrait de redresser la première. Pas plus qu’elle ne justifie une atteinte aux droits fondamentaux, comme la liberté d’expression. Oui, moi qui suis blanc, aisé, père de famille, j’ai le droit non seulement de dire ce que je veux de l’islam, mais encore de dire aux musulmans ce que, selon moi, ils devraient faire, de la même manière que je n’interdis à personne de me dire ce qu’il pense que je devrais faire. Nombreux sont ceux qui me disent : « Tu n’es pas musulman, donc tu n’as pas à dire aux musulmans ce qu’ils devraient faire » ; pourtant, de nombreux parents d’élèves, qui ne sont pas professeurs eux-mêmes, ne se privent pas de venir me dire ce que, selon eux, je devrais faire en tant que professeur – et c’est bien leur droit. De la même manière, les gens qui me nient le droit de parler de l’islamophobie (je dis bien d’en parler, pas de la nier, puisque je ne la nie pas) au prétexte que je ne peux pas la subir ne se gênent pas, de leur côté, pour nier l’existence même de la christianophobie.

Un droit fondamental n’est jamais sans limite aucune ; mais il faut veiller à ce que les limites que lui fixe la loi soient toujours absolument et rigoureusement nécessaires. On ne peut pas s’appuyer sur un contexte social, fût-il aussi grave que les inégalités et les discriminations qui structurent notre société, pour justifier une limitation injuste d’une liberté fondamentale.

Outre ces considérations de droit, qui sont à mes yeux, de très loin, les plus importantes, il faut également tenir compte de l’intérêt stratégique. Dire à tout bout de champ à n’importe qui qu’il est raciste ou islamophobe, c’est, à mon sens, le meilleur moyen de répandre effectivement le racisme et l’islamophobie. Répéter quotidiennement à un élève qu’il est stupide, ou à un enfant qu’il est méchant, il n’y a pas de plus sûr moyen de le rendre tel. La critique est d’autant plus difficile à accepter sereinement qu’elle nous semble injustifiée. Je ne connais pas exactement les politiques menées par Juppé à Bordeaux, mais je suis à peu près convaincu qu’il n’est pas un « bourreau des principes républicains ». Finkielkraut est, fondamentalement, un humaniste préoccupé par l’accès à tous d’une culture qu’il a lui-même reçue comme la plus grande des chances. De la même manière, c’est vrai que j’ai du mal à accepter calmement d’être traité d’islamophobe alors que je donne chaque semaine une demi-journée de mon temps pour que des gens, musulmans à 95%, puissent obtenir des papiers et rester en France.

Je comprends la colère de ceux qui usent et abusent des accusations d’islamophobie et de racisme. Mais ils n’ont rien à gagner à faire monter la colère concurrente de ceux qu’ils pointent ainsi du doigt. Dans la montée de ces colères et dans leur choc à venir résident non seulement la défaite, déjà présente, de la pensée, mais encore celle, à venir, du droit et de la paix.