samedi 2 mai 2015

Dans l'islam aussi, les choses avancent (lentement)


On dit souvent que les principales religions monothéistes sont comme de gros paquebots : elles ont du mal à prendre les virages. Forcément : quand on pense détenir la vérité directement de Dieu, c’est-à-dire de la Vérité elle-même, on pense qu’on ne peut pas se tromper ; à partir de là, reconnaître une erreur est toujours délicat : on risque fatalement d’ébranler tout l’édifice.

Il faut donc biaiser. L’Église catholique est championne en la matière : l’air de rien, elle enterre, sans jamais les renier officiellement, des dogmes, des rites ou des commandements moraux qui ne passeraient plus aujourd’hui ; et elle promeut des idées ou accepte des pratiques qui auraient conduit leurs auteurs au bûcher il n’y a pas 400 ans de cela.

Pour faire passer la pilule, rien de tel que le silence : on ne parle tout simplement plus de certaines encycliques, de certains syllabus, de certains canons ; et quand ça ne suffit plus, on enrobe tout cela dans des mots vides de sens ; on imagine une illusoire « herméneutique de la continuité » pour dire qu’en fait pas du tout, ce qu’on fait et dit aujourd’hui n’est pas le moins du monde contradictoire avec ce qu’on faisait ou disait avant. Quitte, parfois, à inverser complètement le sens des mots ; et quand Grégoire XVI, dans Mirari vos, parle de « la liberté de la presse, liberté la plus funeste, liberté exécrable, pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur et que certains hommes osent avec tant de bruit et tant d’insistance, demander et étendre partout », certains peuvent vous dire en vous regardant droit dans les yeux que l’Église n’a en fait jamais condamné la liberté de la presse. Bon.

Évidemment, ça ne passe pas complètement comme une lettre à la Poste ; il y a toujours des gens pour refuser de fermer les yeux sur la supercherie. Ça donne d’un côté les réformistes, qui veulent qu’on assume le changement, et de l’autre la FSSPX, qui regarde la réalité en face, voit que l’herméneutique de la continuité est un attrape-nigaud, et demande, à l’inverse des premiers, qu’on continue à faire comme on a toujours fait. Je ne suis pas d’accord avec leurs conclusions, mais au moins, ils ne se payent pas d’illusions.

Pour ma part, je fais bien sûr partie de la première catégorie, et je préférerais qu’on assume franchement ; qu’on dise, une bonne fois pour toute, que l’Église visible, à la différence de l’Église invisible, est une institution humaine, et qu’à ce titre elle se trompe, elle erre, elle dit et fait des conneries, sur lesquelles elle peut revenir ensuite. On y viendra, je pense ; pas demain, mais on y viendra.

En attendant, cela dit, un changement, même honteux, même pas bien assumé, vaut toujours mieux que pas de changement du tout. Et chez les chrétiens, même chez les catholiques (le plus gros paquebot de la flotte), les choses changent ; doucement mais sûrement. Le pape François y contribue, avec son refus de juger les homosexuels, ses tentatives (on verra fin 2015 ou début 2016 si elles aboutissent vraiment à quelque chose ou si la montagne finit par accoucher d’une souris) pour mieux accepter et intégrer les divorcés-remariés, les relations sexuelles hors-mariage etc. La masse des fidèles y contribue plus encore : pas tellement par des prises de position publiques (ce n’est pas tellement dans leur culture), mais plutôt par leur comportement (je ne connais pas beaucoup de jeunes couples chrétiens qui respectent réellement Humanæ vitæ, même s’ils n’auront jamais un mot contre elle en public).

Tout n’est pas parfait, certes ; la récente controverse sur le refus par le Vatican d’agréer l’ambassadeur de France, apparemment au motif de son homosexualité, est à mon sens, si les faits sont avérés, la première vraie tache sur le pontificat de François. Mais encore une fois, on ne peut pas attendre d’un paquebot qu’il manœuvre aussi vite qu’un zodiac.

Autre signe positif : ça bouge aussi hors de l’Église catholique. Chez les protestants, ce n’est pas très surprenant : les vieilles Églises européennes (par oppositions à celles qui sont nées plus récemment sur le continent américain, nettement plus réactionnaires) ont toujours été plus ouvertes au changement. En Angleterre, l’Église anglicane a accepté d’abord les femmes prêtres, puis les femmes évêques. De nombreuses autres Églises protestantes bénissent les unions homosexuelles, voire les sanctifient par le mariage, comme l’Église de Suède (dont une femme est d’ailleurs archevêque).

Enfin (et c’est quand même surtout de ça que je voulais parler), les choses évoluent aussi dans l’islam. En France, on peut citer l’imam Ludovic-Mohamed Zahed, lui-même homosexuel et marié religieusement. Fondateur de l’association HM2F (Homosexuels Musulmans de France), il est à l’origine de la première « mosquée inclusive » de France, en région parisienne : elle accueille aussi bien les homosexuels que les femmes non voilées. En 2014, il a marié deux Iraniennes en Suède. À lui tout seul, il est un salutaire coup de bâton sur le museau des Indigènes de la République, et tout particulièrement d’Houria Bouteldja qui écrivait que pour les musulmans de France, « le mariage hétérosexuel [était] le seul horizon possible ».

Ailleurs, on pourrait évoquer le réalisateur Parvez Sharma, lui aussi musulman et homosexuel, connu surtout pour son film A Jihad for Love, sorti en 2007, qui cherchait à briser l’idée (complètement absurde évidemment) selon laquelle l’homosexualité n’existerait pas dans le monde musulman (idée très prégnante, on s’en rend particulièrement compte à Mayotte). Au péril de sa vie, il vient de réaliser un nouveau film intitulé A Sinner in Mecca, qui retrace son propre pèlerinage à La Mecque.

Ce ne sont que deux exemples, bien sûr, mais ce qu’ils révèlent est d’une importance capitale : ils prouvent qu’il n’y a aucune guerre générale entre l’islam et le christianisme, ou entre le monde musulman et l’Occident ; il y a une guerre entre les partisans des libertés fondamentales et les extrémistes de tous bords qui ne veulent pas en entendre parler. Les fanatiques chrétiens comme les fanatiques musulmans sont en guerre à la fois contre les droits de l’homme et les uns contre les autres ; et leur stratégie essentielle – là-dessus, leur ressemblance est d’ailleurs frappante – consiste justement à faire croire que la guerre est d’abord entre les deux grands monothéismes : cela leur permet, bien sûr, de diviser les partisans des droits fondamentaux pour mieux les affaiblir.

Cette stratégie peut parfaitement réussir. Les attentats, les meurtres, les atrocités commises à plus ou moins grande échelle par l’État islamique, par Boko Haram, par Al-Qaeda ou par tous ceux qui se revendiquent de la même mouvance, ont en effet, de ce point de vue, une double utilité. D’une part, ils éveillent chez les Occidentaux une tristesse, une colère, une rage, un dégoût qui peuvent facilement les submerger et leur faire réellement croire que l’ennemi, c’est l’islam en général. De cette manière, les Occidentaux « de souche » (notez les guillemets) se retourneraient contre les musulmans dans leur globalité, les rejetant en bloc et les poussant ainsi dans les bras des terroristes, qui apparaîtraient comme leur ultime recours. Premier drame, dont on voit déjà les prémices, car il transforme petit à petit en ennemis ceux qui n’avaient aucune raison de le devenir, les musulmans modérés qui, au fond, ne sont pas plus homophobes ou misogynes que n’importe qui.

D’autre part, ces sentiments de colère sont exploités par les gouvernements occidentaux pour mettre en place des lois liberticides (on a eu le Patriot Act aux États-Unis, on fait largement aussi bien en France en ce moment même). C’est une seconde catastrophe, aussi terrible que la première : outre qu’elle nous conduit doucement à un nouveau totalitarisme, elle nous fait perdre de vue les valeurs que nous sommes censés défendre, donc notre âme et notre raison d’être.

Parce que cette stratégie des fondamentalistes musulmans peut fonctionner, elle est dangereuse et doit être combattue avec la dernière énergie. Dans ce combat, une arme essentielle va résider dans les initiatives des homosexuels musulmans, mais plus généralement de tous les réformistes de cette religion et de ses différents courants : ceux qui, par exemple, militent pour une révision des hadiths ou pour une autre manière de considérer l’abrogation des versets contradictoires du Coran, voire pour réviser le statut du Coran lui-même.

La réforme de l’islam est essentielle, et elle est attendue par de nombreux musulmans. Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, président de la République d’Égypte, déclarait le 28 décembre dernier à l’université Al Azhar du Caire : « Nous sommes devant la nécessité d’une évolution religieuse. Vous, les imams, êtes responsables devant Allah. Le monde entier attend votre prochaine réforme, car la communauté musulmane est ravagée, détruite ; elle va à sa perte, et elle le fait à cause de nous. » Ce maréchal a sans doute bien des défauts, ce n’est peut-être pas un nouveau Nasser, mais au moins, il semble avoir compris un point fondamental.

L’Église catholique, il y a un peu plus de 50 ans, entamait, avec le Concile de Vatican II, son plus grand, son plus important aggiornamento depuis le Concile de Trente, au milieu du XVIe siècle. Cette grande réforme de l’Église est loin, très loin d’être achevée, et elle doit se poursuivre. Il y a quelque espoir à considérer que l’islam, lui aussi, s’engage peut-être en ce moment même dans une bataille similaire. C’est d’abord aux réformistes musulmans eux-mêmes de la mener, bien sûr ; mais nous avons le devoir de les soutenir et de les aider. Ce sont nos frères d’armes.

vendredi 1 mai 2015

Sylvie Brunel mélange le bon grain et l'ivraie


Note : Ce billet est la version complète d’un article que Le Monde a publié ici mais a tronqué (sans me demander comment le faire...) en supprimant quelques passages essentiels.

***

La géographe Sylvie Brunel, spécialiste du développement, publie dans Le Monde du 28 avril dernier un article intitulé « Les agriculteurs ne sont pas des pollueurs empoisonneurs », en fait un long réquisitoire contre l’agriculture biologique et plus généralement contre l’écologie.

Dans le viseur, les opposants à l’agriculture « dite productiviste ». Pourquoi « dite » ? L’agriculture conventionnelle est productiviste et industrielle : elle cherche à produire le plus possible, c’est le rôle qui lui a été explicitement assigné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; depuis bien longtemps, elle ne cherche même plus à produire plus pour manger plus, mais bien pour vendre plus. Les exploitations agricoles conventionnelles sont en fait des entreprises comme les autres, qui partagent leurs buts (le productivisme et le profit) comme leurs méthodes (celles de la technique et de l’industrie).

Afin de mieux pouvoir le terrasser, Sylvie Brunel construit un ennemi imaginaire, ou plutôt caricatural : l’adversaire de l’agriculture productiviste, forcément un urbain nostalgique du « bon vieux temps » et de « l’éden perdu de nos campagne », qui « [refuse] de voir la réalité en face » et « se [berce] d’une vision passéiste et erronée des campagnes ». Diantre ! À l’opposé de cet égoïste qui, naturellement, se moque du développement des pays pauvres, Sylvie Brunel invoque systématiquement « les paysans », en bloc (« les paysans n’en peuvent plus »…), comme s’ils formaient une masse homogène forcément d’accord avec elle.

Or, la réalité est infiniment plus complexe. Bien sûr, il y a beaucoup de vrai dans l’article de Mme Brunel – c’est toute sa force. Oui, le travail paysan dans le monde préindustriel était d’une extrême pénibilité. Oui, il y avait des disettes et des famines. Oui, il faut mieux nourrir l’humanité que nous ne le faisons aujourd’hui, en particulier les habitants des pays pauvres ou en développement. Oui, les paysages français ont été façonnés par l’agriculture et n’ont rien de « naturel ». Oui, l’agriculture productiviste nous a permis de devenir un pays exportateur.

Est-ce à dire que tout aille au mieux dans le meilleur des mondes possibles, et que nous n’ayons plus qu’à avancer sur notre lancée ? Certainement pas. Car Sylvie Brunel oublie tout de même les nombreuses ombres au tableau qu’elle dépeint. Ainsi, elle insiste sur la nécessité de l’irrigation, qui « a produit les civilisations les plus brillantes ». En ligne de mire, bien sûr, les opposants au barrage de Sivens, explicitement mentionné au début de l’article. Que l’irrigation soit nécessaire, qui en doute ? Personne à ma connaissance. Mais a-t-on forcément besoin de projets pharaoniques à la fois coûteux et profondément destructeurs ? Les zadistes de Sivens ne réclamaient pas l’interdiction de l’irrigation et ne faisaient pas que s’opposer stérilement (c’est le cas de le dire) : ils avaient au contraire un contre-projet beaucoup plus adapté à la réalité du terrain et qui, malheureusement, n’a pas été retenu par le Ministère de l’Écologie.

Sylvie Brunel va plus loin et s’égare dans des contre-vérités quand elle affirme avec aplomb que « la “conversion” au bio […] n’est […] [pas] meilleure pour la planète ». Le motif ? « Plus de CO2 lié au désherbage mécanique, ou au transport ». Pour ce qui est du transport, personne n’a dit que le bio était suffisant : oui, il faut aussi consommer local et de saison, sans quoi on perd en effet une part du bénéfice environnemental. Mais pour le CO2, là pardon, soyons sérieux ! Outre que le désherbage ne se fait pas forcément avec des machines polluantes fonctionnant au pétrole, Mme Brunel oublie aussi que les herbicides, pesticides, fongicides et autres sont bel et bien des poisons : en fait, c’est comme cela qu’ils fonctionnent. Elle semble également ignorer l’état des sols et des sous-sols des exploitations agricoles conventionnelles, qui sont – de plus en plus d’études le montrent – absolument morts : en-dehors de l’unique espèce cultivée, il n’y a plus rien, ni faune, ni flore, ni vie microbienne pourtant essentielle au maintien de l’écosystème.

Et je ne parle même pas des autres inconvénients, nombreux et parfois dramatiques, de l’agriculture conventionnelle : les dangers pour la santé humaine, la mort en masse des abeilles dont on se rend de mieux en mieux compte qu’elle vient largement des pesticides chimiques, l’immense souffrance animale dans les usines d’élevage modernes, la destruction massive de biodiversité, due par exemple aux remembrements, les OGM dont on ne connaît pas les effets à long terme sur les écosystèmes… Comment peut-on faire semblant de croire que les innombrables avantages de l’agriculture biologique en matière de respect de l’environnement ne compensent pas ses quelques inconvénients éventuels ?

On a en fait l’impression que Sylvie Brunel ignore largement la réalité de l’agriculture biologique aujourd’hui, et tout particulièrement les développements de l’agronomie. A-t-elle seulement entendu parler de la permaculture ? À lire son texte, on en doute. Bien sûr, la permaculture produit moins, en quantité, que l’agriculture productiviste. Est-ce à dire qu’elle ne permettrait pas à la France d’être auto-suffisante alimentairement ? Rien ne le prouve, car la permaculture donne des résultats étonnants. Peut-être qu’après une conversion intégrale (bien lointain à l’heure qu’il est) à ce contre-modèle, nous cesserions d’être un pays exportateur. Mais est-ce vraiment l’essentiel ?

Alors bien sûr, l’agriculture bio – et la permaculture ne fait pas exception –, c’est « plus cher », les quantités produites sont « plus faibles », « le coût de la main-d’œuvre est plus important ». Évidemment : le travail agricole doit bien être fait, que ce soit par des machines et des produits chimiques, ou que ce soit par des humains. Mais au fond, les deux options sont chères. Sylvie Brunel oublie que pour s’acheter les machines, les semences et les produits chimiques qui sont le socle de l’agriculture industrielle, les agriculteurs sont souvent contraints de s’endetter sur des années, voire des décennies, à tel point qu’on peut se demander dans quelle mesure ils sont encore propriétaires de leurs exploitations. L’agriculture conventionnelle est même à l’origine de véritables drames sociaux car les agriculteurs, enserrés dans la chaîne des industries agro-alimentaires, sont soumis à des pressions intenses à la fois des entreprises d’amont (semenciers, banques etc.) et des entreprises d’aval (grande distribution).

Dans un pays où le taux de chômage réel dépasse les 10%, ne serait-il pas préférable de passer à une agriculture qui emploiera beaucoup plus de personnes et qui enverra moins d’argent dans les poches des banques et des grands groupes industriels ? L’argent ne manque pas vraiment, il est surtout mal employé : réorientons les subventions déjà en vigueur vers les exploitations respectueuses de l’environnement, subventionnons une recherche agronomique allant dans le même sens, et on verra ce dont les techniques agricoles douces sont vraiment capables.

C’est vrai, les produits bio « se conservent […] très peu de temps », ce qui donne lieu à « un gaspillage immense ». Mais la faute revient-elle vraiment à la faible durée de conservation des aliments, ou à un système qui a été intégralement pensé pour des produits alimentaires bourrés de conservateurs chimiques ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas seulement l’agriculture qu’il faut repenser : c’est tout notre système de production mais aussi de distribution, de transport et de consommation des aliments. Oui, c’est une révolution ; mais elle est nécessaire.

Cet article de Mme Brunel ne fait que confirmer le triste mouvement dans lequel la géographie française est à présent solidement engagée, et que je dénonçais déjà sur lemonde.fr en juillet 2010 : au nom de la lutte pour le développement, les enjeux environnementaux sont minimisés, voire complètement niés. En 2010, certains des nouveaux manuels scolaires de géographie pour la classe de 2nde tendaient à nier l’origine anthropique du réchauffement climatique – à l’encontre de toutes les preuves scientifiques accumulées par les climatologues –, voire y trouvaient des avantages. En septembre de la même année, la Société de Géographie organisait un colloque intitulé « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête » qui se donnait pour objectif d’en finir avec le « catastrophisme ambiant véhiculé par des médias en mal d’audience et des écologistes radicaux » [sic]. Ce colloque a ensuite donné lieu à un livre éponyme publié sous la direction de Sylvie Brunel (déjà) et Jean-Robert Pitte, avec la contribution de nombreux géographes, dont Yvette Veyret.

L’engagement de ces chercheurs en faveur du développement des pays pauvres est tout à leur honneur, il est noble et indéniablement utile : il ne s’agit aucunement de le remettre en question. Mais ils doivent également comprendre que les hommes ne se sauveront pas seuls : ils se sauveront avec la planète qu’ils habitent, ou ils ne se sauveront pas du tout. Il ne sert à rien d’améliorer nos conditions d’existence à moyen terme, par exemple en produisant de plus en plus de nourriture, si cela doit conduire à annihiler la possibilité même de vivre décemment sur terre à plus longue échéance.

Enfin, les géographes ont trop tendance à se croire experts en tout. Certes, la géographie est une vaste science, qui comprend des éléments de géophysique, de géomorphologie, de climatologie, tout en étant une science humaine. Mais pour autant, elle n’englobe pas ces sciences, ni ne les surplombe. Alors par pitié, que les géographes fassent de la géographie ; et qu’ils laissent la climatologie aux climatologues, et l’agronomie aux agronomes.

mardi 21 avril 2015

Agressions sexuelles ? Ne mélangeons pas tout

Il est toujours extrêmement délicat de relativiser le tort ressenti par quelqu’un d’autre, ou la violence dont on n’est pas soi-même victime, car on manque rarement de se voir poser la question : « qui es-tu pour parler de cela, toi qui n’en as pas souffert ? » Cette question n’est pas entièrement illégitime ; elle souligne l’importance de donner d’abord la parole à celui qui se sent victime d’une violence ou d’une agression, parce que son ressenti importe. Ce ressenti est, par définition, subjectif, mais il n’en est pas moins réel pour autant.

Pourtant, la question n’est pas non plus totalement légitime ; ou plutôt, ce qu’elle sous-entend (à savoir que seules les victimes d’une violence peuvent légitimement s’exprimer sur cette violence) n’est pas vrai. Point n’est besoin d’être noir pour s’exprimer sur le racisme, ou d’être une femme pour s’exprimer sur le sexisme, ou d’être homosexuel pour s’exprimer sur l’homophobie. Naturellement, l’homosexuel a des choses à dire à la société sur l’homophobie en tant qu’il la subit, qu’il en est victime ; mais ceci ressort du témoignage, ni plus, ni moins. Le témoignage de l’homosexuel victime d’homophobie importe, mais il ne peut suffire ni à penser l’homophobie, ni à fixer le droit en la matière.

On pourrait faire le parallèle avec un procès. Dans un procès, la victime doit naturellement être entendue : son témoignage, son récit, son ressenti, sa souffrance, ce qu’elle a perdu, tout cela importe. Mais ce n’est pas la seule chose qui importe : le prévenu, l’accusé doit lui aussi être entendu ; et en fin de compte, la victime n’est pas la mieux placée pour dire le droit ou pour fixer une sanction ou une réparation – d’où la nécessité d’un juge indépendant et impartial.

On entend beaucoup parler en ce moment d’agressions sexuelles, et on trouve ici et là des chiffres ou des idées un peu déroutants. Ainsi, 100% des femmes se seraient fait agresser dans les transports en commun. Fichtre ! 100% ! Effectivement, le problème semble grave. Mais quand on se penche plus précisément sur la question, on s’aperçoit qu’on range sous le vocable « agressions » des choses aussi différentes que les viols, les tentatives de viols, les mains aux fesses, les sifflements, les regards appuyés.

Je refuse de rentrer dans le débat de savoir si se faire siffler dans la rue est « agréable » ou non. Primo, parce que ça dépend des gens, à l’évidence. Personnellement, j’apprécie (beaucoup) les marques de désir de la part des gens que je croise. Quand j’en reçois (trop rarement, et de plus en plus rarement), ça m’enchante, je me sens mieux dans ma peau ; mais je peux comprendre (un peu difficilement, mais tout de même) que d’autres n’apprécient pas, ou pas autant, ou qu’à la longue ça lasse.

Secundo (et c’est bien là le nœud du problème), parce que ce n’est pas le sujet. J’insiste là-dessus : savoir si être sifflé dans la rue est agréable ou non n’est pas le sujet. Parce qu’une « agression », ce n’est pas « quelque chose de désagréable ». D’après le Robert, une agression se définit comme une « attaque violente contre une personne ». Toute la question est donc de savoir ce qu’on peut qualifier de « violent », surtout à une époque où on souligne – souvent à juste titre – que la violence n’est pas que physique.

Le Robert, toujours lui, donne aux termes « violence » et « violent » plusieurs significations. La violence consiste à « agir sur quelqu’un ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l’intimidation » ; elle se définit également comme la « force brutale », en particulier utilisée « pour soumettre quelqu’un », et comme « l’acte par lequel s’exerce cette force ». La notion de « brutalité » revient plusieurs fois dans la notice, de même que pour expliquer l’adjectif « violent ».

Que la violence puisse n’être pas physique, je n’en disconviens pas. On peut user de violence, et même de torture, psychologique ou morale. Pour autant, il faut se méfier de l’emploi de ce terme et ne pas l’appliquer à n’importe quelle situation, au risque de le galvauder. En particulier, il ne suffit pas que quelqu’un ressente quelque chose comme une violence pour considérer automatiquement cette chose comme étant objectivement une violence.

Si « l’agression » a par définition une dimension violente, qu’est-ce qui peut être considéré en matière sexuelle comme violent et agressif ? Le viol, sans aucun doute : plus qu’une simple violence, c’est évidemment un crime. Ensuite, toutes les formes d’attouchements ou de contacts physiques volontaires et non consentis sont également des violences, parce qu’elles ne respectent pas l’intégrité corporelle de la victime. Une injure sexiste peut également être considérée comme une violence morale ou psychologique.

Mais au-delà ? Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas considérer un sifflement, ni a fortiori un regard appuyé, comme une violence ou comme une agression. Un sifflement ou un regard sont l’expression d’un désir sexuel. C’est peut-être gênant, embarrassant pour certains ; mais ça ne peut pas être considéré comme une violence : ça n’impose rien à personne contre sa volonté, ça n’est pas non plus faire usage de brutalité. On ne peut pas légitimement interdire à quelqu’un d’éprouver du désir pour nous, et on ne peut pas légitimement lui interdire de nous le faire savoir. Que ça nous plaise ou non n’est pas la question : il est bien moins violent d’exprimer son désir pour quelqu’un d’autre que de chercher à interdire à quelqu’un d’exprimer ce désir.

Est-ce une question d’égalité entre hommes et femmes ? Pas le moins du monde. Que les femmes et les hommes ne sont pas égaux, que les femmes sont bien plus victimes de violences et d’agressions sexuelles ou conjugales que les hommes, qu’elles sont toujours dans une position sociale inférieure, et que tout cela doit cesser, tout le monde est d’accord. Mais la solution n’est pas dans le développement d’une société pudibonde et puritaine où chacun garderait ses sentiments et ses désirs exclusivement pour lui. Il ne faut pas que les hommes s’interdisent d’exprimer leurs désirs ; il faut que les femmes s’autorisent à exprimer les leurs ! Que les hommes continuent d’exprimer leur désir pour les femmes, mais qu’ils s’autorisent aussi (c’est encore trop rare) à exprimer leur désir pour d’autres hommes ; et que les femmes s’autorisent à exprimer leur désir pour les hommes, ou pour d’autres femmes. Voilà ce que pourrait être une société désirable, car égalitaire sans être inutilement rigoriste.

Il faut se méfier de deux graves dangers qui menacent nos sociétés. Le premier consiste à refuser absolument tout ce qui peut être ressenti comme désagréable. De la même manière que le risque zéro n’existe pas et qu’il est fou de réduire sans cesse nos libertés pour avoir davantage de sécurité, la vie 100% agréable n’existe pas non plus. Il est sidérant qu’il faille même le rappeler, mais être en contact avec d’autres êtres humains (et, à vrai dire, être au monde), c’est forcément éprouver aussi des choses désagréables. C’est normal, c’est la vie ; il ne faut surtout pas chercher à éliminer tout ce qu’on peut ressentir de désagréable, parce que le remède ne pourrait être que pire que le mal.

Le second danger consiste à croire que la réponse à un problème social ne peut être que légale et judiciaire. Ce n’est pas le cas. La justice peut être une partie de la réponse à certains problèmes (jamais la totalité) : il est normal que les propos racistes soient pénalement condamnés. Mais il faut également se méfier de la judiciarisation à outrance ; ainsi, je suis convaincu que condamner pénalement le négationnisme est parfaitement inutile, et même probablement nocif, car cela permet une victimisation dont les négationnistes sont les premiers à profiter.

On retrouve finalement dans cette question des « agressions » sexuelles un grand nombre de points communs avec d’autres thématiques récurrentes comme l’islamophobie. Certains (pas seulement des femmes, mais des hommes aussi) voudraient empêcher même les « regards appuyés », au motif qu’ils les trouvent désagréables, et pour cela ils veulent s’appuyer sur un appareil législatif et judiciaire répressif, exactement de la même manière que certains ne supportent pas de voir représenter Muhammad sur une caricature et cherchent à le faire interdire et à sanctionner en justice les auteurs de tels dessins.

Penser, c’est avant tout établir des distinctions. Nous n’avons rien à gagner (et nous avons même tout à perdre) à mettre dans le même sac les viols et les regards, de la même manière que nous n’avons rien à gagner à mettre dans le même sac les caricatures de Charlie Hebdo et des propos ouvertement et indéniablement racistes : entre les deux, il y a plus qu’une différence de degré, il y a une différence de nature. Confondre deux choses de natures radicalement différentes et chercher à tout interdire, même au nom d’idéaux nobles, ne peut conduire qu’à perdre de vue l’essentiel ; car à force de dire qu’un regard appuyé est une grave agression sexuelle, on va finir par oublier qu’il y a des choses réellement très graves, comme les viols. Et que ressentir quelque chose comme désagréable n’est pas une raison suffisante pour fonder une interdiction légale.

lundi 20 avril 2015

Lucidité contre sens du devoir


J’ai souvent envie de chanter avec Leonard Cohen qu’une vision lucide et réaliste du monde a forcément quelque chose de désespérant :

“Everybody knows that the war is over
Everybody knows the good guys lost
Everybody knows the fight was fixed
The poor stay poor, the rich get rich,
That’s how it goes,
Everybody knows…”



En quoi croire, en effet ? La politique traditionnelle est en échec patent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins. La plupart de ceux qui y mijotent ne le font que pour protéger leurs intérêts ou ceux de leurs copains ; et ceux qui ont de réelles convictions et pourraient faire un peu progresser les choses n’ont aucune chance d’attraper la moindre bribe de vrai pouvoir.

Mais quand on tente d’autres choses, on s’aperçoit vite des limites de ce qu’on fait. On peut s’engager sur de petites actions de terrain, concrètes ; on améliore ainsi réellement les choses, mais à une échelle dérisoire : c’est une goutte d’eau dans la mer. Ou alors, on peut essayer de changer les choses à plus grande échelle, mais alors on se rend vite compte que le rapport de forces n’est pas précisément en notre faveur, et finalement on ne fait guère plus.

Il faut bien reconnaître que c’est assez déprimant ; et le constat même de l’inefficacité de ce que nous faisons nous pousse tout droit à la paresse, à l’inaction, au désespoir. Nos vies mêmes, quelles qu’elles soient, nous aiguillonnent par ailleurs toujours dans la même direction : si nous sommes malheureux, notre propre malheur nous occupe tout entiers et nous empêche de penser à autre chose ou d’agir pour les autres ; et si nous sommes heureux, il est tellement plus tentant, tellement plus simple, tellement plus plaisant de jouir simplement de notre chance que de nous charger de tous les malheurs du monde !

Il existe cependant des remèdes : notre sens du devoir, qui devrait être plus pressant, plus impérieux à mesure que nous sommes plus chanceux, peut être soutenu par quelques modèles.

Ainsi, on peut prendre Cyrano de Bergerac :

« Que dites-vous ? … C’est inutile ? … Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… […]
– Je sais bien qu’à la fin, vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! »

Tolkien, à travers toute la stratégie de Gandalf pour vaincre Sauron, ne dit pas autre chose : envoyer l’Anneau au Mordor dans les mains de deux Hobbits peut sembler l’idée la plus folle, la plus inutile qui soit ; et c’est pourtant la seule chose à faire. Par la suite, les chefs des Peuples Libres, Gandalf et Aragorn en tête, décident d’aller, avec leurs maigres forces, au-devant de l’immense armée de Sauron, avec bien peu d’espoir de survie pour eux-mêmes, mais la conscience qu’en agissant ainsi, ils détournent leur ennemi de Frodo, qui seul peut réellement le menacer. Et c’est ainsi, par ces deux stratagèmes apparemment fous, inutiles, désespérés, que l’Ennemi est finalement vaincu.

Je crois que c’est sur ces principes que nous devons régler nos vies. L’action, toute action, semble vouée à l’échec ; mais nous avons le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour agir tout de même : réfléchir d’abord au but à atteindre, aux moyens à mettre en place pour ce faire, puis réaliser ce qui a été conçu.

D’abord, parce que ce qu’on imagine voué à l’échec peut toujours fonctionner. « Tout le monde sait que le pauvre reste pauvre », chante Cohen, et c’est presque toujours vrai ; mais pas tout à fait toujours. Même sans espoir apparent de succès, le succès peut toujours advenir.

Ensuite, et surtout, parce que comme me l’a dit un jour Christine Pedotti, à partir de nos échecs, Dieu peut susciter les victoires de l’avenir. C’est, d’ailleurs, exactement ce qu’il se passe dans Le Seigneur des Anneaux : Frodo, en fin de compte, échoue, puisqu’il ne parvient pas à jeter l’Anneau dans le feu d’Orodruin. Mais de son échec, inévitable, Dieu fait providentiellement jaillir le succès de sa mission.

Si nous agissons et que nous échouons, nos échecs pourront donner naissance à d’autres choses, des choses que nous ne pouvons pas prévoir, et être la graine des victoires de demain. Alors que si nous n’agissons pas, il ne se passera rien, tout simplement.

Il nous faut donc être lucides, mais notre lucidité ne doit pas nous empêcher d’Espérer.

dimanche 19 avril 2015

Lettre ouverte à M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur


Monsieur le ministre,

Le mardi 14 avril dernier, vous êtes intervenu à l’Assemblée nationale lors de la première séance du débat consacré au projet de loi sur le renseignement. Pendant la discussion sur les amendements 52 et 169, vous avez dit :

« Il n’y a aucune disposition dans ce texte de loi […] qui soit attentatoire aux libertés […]. En revanche, il y a des dispositions qui peuvent être considérées comme remettant en cause la vie privée et le droit à la vie privée. »

Nous ne pouvons pas rester silencieux après cette déclaration sidérante. L’association que je préside a entre autres pour but de travailler à un meilleur respect des libertés fondamentales. À ce titre, je vous rappelle que la vie privée est une liberté fondamentale. Elle est peut-être même la plus précieuse de toutes, car elle est la condition de toutes les autres : « notre liberté, écrivait Soljenitsyne, repose sur ce que les autres ignorent de notre existence. »

Hannah Arendt allait même plus loin en faisant de la destruction de la vie privée l’un des fondements du totalitarisme : « le cercle de fer de la terreur totale ne laisse pas d’espace à une telle vie privée […]. La domination totalitaire, comme forme de gouvernement, est nouvelle en ce qu’elle […] détruit également la vie privée. »

En reconnaissant que la loi actuellement discutée est attentatoire à la vie privée, vous reconnaissez, de facto, qu’elle est dangereuse.

À titre personnel, j’ai voté pour François Hollande et pour le Parti socialiste au second tour de l’élection présidentielle de 2012. Catholique pratiquant, j’ai pourtant soutenu la loi Taubira qui représentait pour notre société un immense progrès. Mais je ne soutiendrai pas un parti qui s’apprête à nous précipiter vers le pire des dangers.

Posez-vous une seule question : si Mme Le Pen, voire quelqu’un de pire, arrive au pouvoir, ce qui semble de moins en moins improbable, que fera-t-elle de votre loi ? Vous pourriez bien en être une des premières victimes.

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’expression de ma considération.

Lettre ouverte à M. Bernard Delaby, maire d'Haubourdin


Monsieur le maire,

Je viens d’apprendre par la presse que vous aviez fait déverser une boue puante devant un bidonville occupé sur le territoire de votre commune par des familles roumaines, et je tenais à vous faire part de mon indignation. Un tel comportement est véritablement infâme et inhumain.

Je peux comprendre une lassitude devant une occupation illégale et des problèmes qui ne se règlent pas ; mais enfin, quand on est chargé par le peuple de fonctions politiques, on a un devoir d’exemplarité et donc de modération, de réflexion, de sens des proportions. Si vous agissez sur des coups de tête, ou plutôt de colère, si vous n’êtes pas capable de garder la tête froide, il ne fallait pas vous présenter.

La noblesse d’un maire est de ne pas agir que pour le bien de ses électeurs, mais aussi pour celui de tous ceux qui passent ou vivent sur le territoire de sa commune. Les familles que vous cherchez à chasser avec autant de hargne vivent déjà dans une grande misère ; il y a des enfants parmi elles. Vous êtes et vous serez comptable de ce qu’ils deviendront.

La réparation du mal qui a été fait me semble à présent une nécessité. Maintenant, il faut recoudre, aurait dit Catherine de Médicis. Il n’y a jamais de honte, au contraire, à reconnaître qu’on s’est trompé ou qu’on a mal agi. Errare humanum est ; perseverare diabolicum.

Je vous prie de croire, Monsieur le maire, à l’expression de ma considération.

mardi 14 avril 2015

La société du panoptique


Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu. Depuis des décennies, les auteurs de science-fiction nous alertent régulièrement sur les dangers de la surveillance généralisée des citoyens par l’État ou les grandes entreprises privées. Depuis des décennies, leur vision de l’avenir, leurs prévisions se réalisent ; dans « science-fiction », on pourrait de plus en plus retirer le terme « fiction », et c’est rarement pour le meilleur, souvent pour le pire.

La loi sur le renseignement discutée ces jours-ci par le Parlement français en est la dernière illustration. J’en parle, mais ne nous faisons pas d’illusion : tout est joué. Les députés vont nous voter ça illico, UMP et PS étant là-dessus, comme sur beaucoup d’autres choses, parfaitement d’accord. Les mouvements citoyens n’arriveront évidemment à rien ; ils sont d’ailleurs minoritaires, 76% des Français se disant prêts à sacrifier une part importante de leurs libertés au nom de la sécurité (chiffre que je vérifie régulièrement en classe, à mon grand désarroi) ; il n’y aura pas de saisine du Conseil Constitutionnel ; enfin, toute critique du projet de loi fait d’ores et déjà naître la suspicion d’être au mieux irresponsable, au pire du côté des terroristes : ite, missa est.

Que cette loi soit dangereuse, nul ne devrait pourtant en douter. La première chose à comprendre, c’est qu’elle légalise des pratiques déjà existantes mais jusqu’à présent non légales des services de renseignement. Elle étend leur pouvoir d’intrusion dans la vie privée des citoyens, et elle réduit le contrôle des juges sur la police et les espions. Désormais, une large part des actions de surveillance étatique dépendront de l’arbitraire de l’exécutif et de l’administration. La surveillance des individus se fera donc désormais sans contrôle judiciaire, ou presque : premier point à retenir.

Deuxième point : la surveillance viole de plus en plus les limites de la vie privée. Comme l’écrit fort justement Geoffroy de Lagasnerie, « petit à petit, se met en place un démantèlement des conquêtes du libéralisme politique du XIXe siècle, qui était parvenu à inventer un État qui se limite lui-même, qui dispose d’une capacité à s’autocontraindre au nom d’un certain nombre de droits : “vie privée”, “domicile”, “intimité”. Désormais, tout se passe comme si l’État n’acceptait plus ces contraintes. Il étend sa sphère d’intervention et démantèle les garanties qui faisaient jusqu’alors obstacle à sa logique intrusive. » Ainsi, il sera à présent permis de capter, enregistrer, transmettre des paroles, des images et des données informatiques dans un lieu privé, (L 853-1) pendant une durée pouvant aller jusqu’à deux mois.

Plus généralement, les gouvernements requièrent de plus en plus de pouvoir lire les messages des utilisateurs d’Internet : le Premier ministre britannique, David Cameron, vient ainsi de menacer de rendre illégal tout système de chiffrement dont les créateurs n’auront pas remis les clefs aux autorités.

Troisième point : la surveillance sera massive. On ne surveillera pas quelques individus ciblés et réellement dangereux, on surveillera tout le monde à la recherche de « comportements spécifiques » supposés révélateurs de dérive terroriste. C’est ce qu’on appelle la « pêche au chalut » : on surveille tout le monde, et on garde toutes les informations collectées pour toujours. Dans la même logique, on ne surveillera plus les suspects, mais tous les proches des suspects : « lorsqu’une ou plusieurs personnes appartenant à l’entourage de la personne visée sont susceptibles de jouer un rôle d’intermédiaire, volontaire ou non, pour le compte de celle-ci ou de fournir des informations » (L852-1), il sera possible de la surveiller arbitrairement. Un rôle d’intermédiaire, « volontaire ou non » ! c’est sans limite.

Allons jusqu’au bout du raisonnement ; un État qui viole massivement la vie privée de ses citoyens, par décision arbitraire de l’exécutif et de l’administration, sans contrôle des juges, sans contre-pouvoir sérieux, ce n’est pas un État autoritaire, c’est bien un État totalitaire. Nous n’y sommes certes pas encore, mais nous y allons.

On peut percevoir dans la loi deux cas particuliers porteurs d’extrêmes menaces. Le premier concerne les avocats : la loi n’apporte pas les garanties nécessaires au respect de la confidentialité des communications entre leurs clients et eux, socle de la confiance entre un accusé et celui qui le défend. Or, cette confiance est absolument essentielle au respect des droits de la défense, donc à un procès équitable. La loi sur le renseignement qui sera bientôt la nôtre ne concerne pas que la surveillance des citoyens et le respect de leur vie privée : elle abîme également un autre droit fondamental.

Le second cas est celui des journalistes. Pour eux, ce sont les sources qui sont menacées : qui osera encore leur faire passer des informations sensibles, si chacun sait qu’il est peut-être surveillé à son insu ? Le secret et la protection des sources est le socle d’un journalisme indépendant ; et un journalisme indépendant est un contre-pouvoir essentiel à l’équilibre social, surtout quand on voit, comme en ce moment, le pouvoir judiciaire durement affaibli face à un exécutif de plus en plus tout-puissant. Cette loi ne menace donc pas seulement les droits fondamentaux des individus, mais encore tout l’équilibre des pouvoirs.

Bien sûr, on va encore entendre l’éternel refrain des « Vous n’avez rien à craindre si vous n’avez rien à vous reprocher. » Argument stupide et qui manque singulièrement de vision, de lucidité, d’imagination, et ce pour au moins trois raisons.

La première, c’est que même quand on n’a rien à se reprocher, on n’a pas forcément envie que les autres, même des anonymes du gouvernement, même la mémoire virtuelle de robots, sachent absolument tout sur nous. Veut-on vraiment que les fonctionnaires du gouvernement disposent en permanence de la liste exhaustive des sites Internet que nous avons consultés le mois dernier, ou sachent exactement ce que nous faisons et disons pendant l’amour ?

La seconde, c’est que comme le savent parfaitement Petyr Baelish et Charles Augustus Magnussen, « knowledge is power ». Quelqu’un qui sait des choses sur nous a un certain degré de contrôle sur nous ; quelqu’un qui sait tout de nous a un contrôle à peu près total sur nous. Soljenitsyne l’avait très justement exprimé : « Notre liberté repose sur ce que les autres ignorent de notre existence. » Nous ne voulons pas, et nous ne devons pas accepter, que les autres en sachent trop sur nous, parce que c’est la condition d’existence de nos libertés et de notre autonomie. Nous ne devons pas donner au gouvernement et à son administration la possibilité de devenir des maîtres-chanteurs : la tentation serait bien trop grande pour eux.

La troisième, enfin, c’est que ce qui est légal, normal ou accepté aujourd’hui ne le sera pas forcément dans cinq ans. Il faut être d’une grande naïveté pour nous croire à jamais à l’abri d’un retour du totalitarisme. Croit-on que les Allemands de 1933 étaient si différents de ce que nous sommes ? Croit-on qu’ils étaient plus stupides, moins lucides, moins généreux ? Croit-on que nous avons appris de l’Histoire ? Les expériences de Milgram montrent bien le contraire. Un pareil régime peut parfaitement revenir, et plus vite qu’on le pense.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, ça devait être le cas, vous pouvez bien penser d’une part que beaucoup de choses deviendraient subitement interdites, et d’autre part qu’un tel gouvernement se moquerait bien du principe de non rétroactivité de la loi. Un des socles du totalitarisme, c’est qu’on peut vous enfermer, voire vous torturer et vous mettre à mort, non plus seulement pour ce que vous avez fait, mais encore pour ce que vous risquez de faire, pour ce que vous avez dit, pensé, voire tout bêtement pour ce que vous êtes. Laissez le gouvernement actuel, en lequel on ne peut déjà avoir une confiance que très relative, collecter des renseignements sur vous, et ces mêmes renseignements pourraient bien être utilisés contre vous, dans cinq ans, dix ans, vingt ans, par des gens bien plus mal intentionnés.

Quand Marine Le Pen, ou quelqu’un d’encore pire, prendra le pouvoir, nous pourrons mesurer tout le mal dont le combo démocratie + technologie/industrie est capable. Mais il sera trop tard.

mardi 7 avril 2015

De quelques avantages du néo-colonialisme


Dénoncer le « néo-colonialisme » et ses corollaires, l’éternel néo-racisme et l’éternelle islamophobie, est devenu de bon ton. Et dans bien des cas, c’est tout à fait justifié. Je ne nie pas que, par exemple, les Français issus de l’immigration soient au quotidien stigmatisés, subissent des brimades et des humiliations diverses, aient du mal à trouver un travail etc. Pour avoir un peu le type physique, j’ai une petite idée de ce que ça peut donner. Je sais aussi qu’il y a chez nous des actes réellement islamophobes, peut-être même en augmentation. Enfin, et surtout, je sais – là encore, je suis bien placé pour – que les anciennes puissances coloniales ne rechignent devant à peu près aucune bassesse pour poursuivre sous d’autres formes l’exploitation des nations étrangères qui leur a longtemps conféré tant de puissance.

Et pourtant, l’actualité me fait également voir quelques atouts de ce néo-colonialisme tant décrié par ailleurs.

Je me suis fait la réflexion pour la première fois suite aux actions de l’auto-proclamé État islamique, et plus particulièrement aux destructions des œuvres d’art antiques : au musée de Mossoul bien sûr, mais également par cités entières, à Nimroud et à Hatra. Je crois que la plupart des gens n’ont pas mesuré la perte irréparable que cela représente : pour beaucoup, il ne s’agit après tout que de vieilles pierres. Mais ces œuvres étaient en vérité infiniment plus que cela : elles faisaient réellement partie du patrimoine culturel commun de l’humanité.

L’expression est galvaudée, utilisée comme un simple moyen de classement, une sorte de label touristique ; mais nous devrions travailler à lui rendre son sens et sa portée. Ce qui a été détruit, ce sont des œuvres d’art uniques, très anciennes et absolument irremplaçables. C’est pourquoi je n’hésite pas le moins du monde à dire, et je pèse mes mots, qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité.

Or, les dernières décennies ont vu des polémiques récurrentes concernant la restitution d’œuvres d’art, surtout antiques, par d’anciens colonisateurs à d’anciens colonisés. Et jusqu’à présent, je trouvais de telles restitutions assez justifiées, et pour tout dire inévitables, y compris pour des œuvres hautement symboliques. Ainsi, j’avais toujours considéré que la place de la Concorde pouvait très bien se contenter d’une reproduction bien faite, et que l’obélisque devrait en toute logique retourner à Louxor.

Cette position était fondée non pas sur l’appartenance de ces œuvres à des peuples, mais plutôt à des territoires. Une œuvre d’art appartient au peuple qui l’a créée, tant qu’il existe et qu’il respecte le fruit de son propre travail ; mais ensuite, elle n’appartient plus à personne, pas même aux peuples qui continuent d’occuper la même terre après la disparition de celui qui lui a donné naissance. Si je souhaitais que l’obélisque de la Concorde retournât à Louxor, ce n’était pas pour le rendre aux Égyptiens, mais bien plutôt pour le rendre au temple pour lequel il a été fait et à l’Égypte en général.

Mais au regard de l’actualité récente, je crains qu’il ne faille reconsidérer cette position, car il faut prendre en compte d’autres paramètres que l’histoire et la géographie. Si la sécurité d’œuvres d’art aussi précieuses implique qu’elles soient déracinées et transportées dans les pays riches, franchement, amen ! Il n’est pas, malheureusement, complètement impossible que l’État islamique, ou d’autres fous du même tonneau, s’installent un jour en Égypte ; partant, l’obélisque n’est pas si mal là où il est.

Une seconde réflexion similaire m’est venue en regardant un reportage sur la situation des femmes en Inde. Beaucoup d’hommes semblaient y justifier la domination qu’ils exercent là-bas sur les femmes et l’assignation de ces dernières dans le seul cadre domestique ; et quand le journaliste leur suggérait que peut-être elles avaient les mêmes droits qu’eux, immanquablement déboulait la même idée : « ah mais ça, c’est du néo-colonialisme, les Occidentaux veulent nous imposer leur vision du monde ».

Ce reportage n’est bien sûr pas un cas isolé, et le même « argumentaire » est souvent repris sans trop de remise en question, et par des gens d’origines ou d’opinions fort différentes. Les Indigènes de la République ne disent pas autre chose quand ils refusent le mariage homosexuel pour les habitants des quartiers issus de l’immigration. Sur la question, assez proche, de l’acceptation de l’homosexualité en Afrique, on entend souvent des Africains ou des Européens dirent que c’est du néo-colonialisme, que donc c’est très mal, et qu’il faut laisser l’Afrique vivre selon ses valeurs africaines. Raisonnement amusant, puisque les mêmes plaident rarement pour le retour de l’animisme en Afrique, et vous disent à côté de cela, pleins de candeur, qu’ils ne souhaitent rien tant que de voir le christianisme se répandre sur toute la terre ; mais passons.

Ceux qui me connaissent le savent, peu de gens défendent autant que moi la diversité culturelle et religieuse. Pour moi, il ne s’agit pas d’une simple réalité à tolérer, mais véritablement d’une richesse à préserver : rien ne m’ennuierait comme un monde où tout le monde croirait la même chose que moi. Je compare ordinairement les différentes croyances aux instruments d’un orchestre : on ne peut pas jouer une symphonie avec un seul violon, fût-il le meilleur du monde.

Ce n’est en rien du relativisme : je sais que tout le monde ne peut pas avoir raison en même temps. Si les uns disent qu’il n’y a aucun dieu, d’autres qu’il y a plusieurs dieux, et d’autres qu’il n’y a qu’un seul Dieu, il est logique qu’il y en ait qui se trompent. Ma position tient donc plutôt du scepticisme : je crois que la vérité métaphysique, pour être une et absolue, est inconnaissable de manière certaine. Aussi, il me semble évident que chaque tradition culturelle, spirituelle ou religieuse, en plus de produire ses propres œuvres d’art et de pensée et ainsi d’enrichir le monde, contient des parts plus ou moins importantes de vérité.

Les deux alternatives à mon scepticisme, que ce soit l’idée qu’on peut démontrer quelque chose en métaphysique ou le relativisme intégral, en plus d’être à mon avis illusoires, me semblent également dangereuses. Quelqu’un qui s’imagine qu’il peut prouver la véracité de ses croyances ne peut que devenir intolérant : pourquoi tolérer une erreur avérée ? On n’enseigne pas le géocentrisme comme une option possible dans les cours de SVT.

Inversement, l’autre extrême, le relativisme intégral, l’idée qu’il n’y a pas une vérité mais seulement des représentations différentes de la vérité, me semble tout aussi périlleux : certes, il est plus tolérant par nature, mais justement il le devient trop. En considérant que tout se vaut, il s’interdit radicalement de juger non seulement les croyances mais encore les pratiques des autres civilisations, voire des autres individus, et laisse faire tout et n’importe quoi. C’est ainsi que j’ai déjà entendu certaines personnes défendre l’excision le plus sérieusement du monde au nom des cultures traditionnelles de l’Afrique.

Car c’est bien la différence entre mon scepticisme et le relativisme : pour accorder à la diversité des croyances et des religions une valeur intrinsèque, je ne crois pas, moi, que tout se vaille. « La parfaite raison fuit toute extrémité » : les Romains l’avaient bien compris. Quand ils ont conquis Carthage, ils ont laissé les Carthaginois vénérer Baal Hammon, mais ils ont interdit qu’on lui offrît des sacrifices d’enfants.

C’est là que je retrouve l’avantage du néo-colonialisme dont je parlais. Je me réjouis que la culture indienne existe et soit différente de la mienne. Je me réjouis que les Indiens adorent une multitude de dieux qui diffèrent assez sensiblement des miens, et sous une forme peut-être encore plus différente. Je me réjouis même qu’ils n’aient pas exactement les mêmes valeurs que nous. Pour autant, je ne me réjouis pas de tout ce qui constitue la culture indienne en 2015. Il me semble que l’Inde pourrait accorder la même valeur et les mêmes droits aux hommes et aux femmes sans pour autant perdre sa culture ou son âme.

L’Occident n’a pas inventé l’égalité entre les hommes et les femmes : il l’a découverte, de même qu’il a découvert et non pas inventé les libertés fondamentales ou les droits individuels. Les adopter, ce n’est pas devenir occidental, c’est progresser en humanité.

lundi 6 avril 2015

Non aux commentateurs religieux


Il y a quelques temps, je pestais – car je passe une bonne partie de mon temps à pester, c’est une part de ma mission ici-bas – contre les commentateurs sportifs, et tout particulièrement contre ceux qui commentent ce qui n’est pas d’abord un sport mais d’abord un art, comme son nom l’indique, à savoir le patinage artistique. Je criais ma détresse – et je maintiens chaque mot de ce billet – contre ces gens qui nous ruinent un spectacle magnifique par leurs « réflexions », les guillemets sont de rigueur, et ce de manière absolument imparable puisque si on coupe le son pour ne plus avoir à subir leur caquetage, on n’a plus la musique.

Or, je me suis aperçu récemment que la Sainte Messe était gangrenée par la même plaie. Oui, la tragédie est avérée : des prêtres nombreux sont atteints du syndrome de Nelson Montfort. Cette maladie puissamment pesante se traduit par une pulsion irrépressible de commenter tout ce qui est en train de se passer : « nous allons prier pour le petit Jordan qui passe son bac », « à présent je vais vous bénir », « nous allons procéder au renouvellement des vœux du baptême », « veuillez vous lever », « vous répondrez “amen” », et autres incongruités du même genre.

Or, tout ce baratin est d’abord inutile, parce qu’à moins d’être complètement ignorant des matières religieuses – auquel cas on peut toujours copier sur son voisin, dans ce contexte ce n’est pas interdit – on sait à peu près ce qui se passe, et quand on n’a pas de moyen de le savoir, le rite l’explicite. Inutile de préciser qu’on va prier pour le petit Jordan ; quand il sera explicitement formulé : « Seigneur, accorde Ton aide et Ta lumière à Jordan lors de ses examens », tout le monde priera convenablement.

Même quand il faut que les fidèles fassent quelque chose, il est rarissime qu’on doive le formuler en mots : ainsi, un simple geste suffit d’ordinaire à les faire s’asseoir ou se lever.

Et surtout, ce baratin n’est pas qu’inutile, il est violemment néfaste, parce qu’il casse l’ambiance. Quand on a dit : « Allez dans la paix et la joie du Christ ! », quel besoin d’ajouter : « Et bon dimanche à tous ! » ? Comment un prêtre ne comprend-il pas que dire : « Le Seigneur soit avec vous » est déjà une formule de salut, et qu’il est donc parfaitement superflu d’ajouter « Coucou tout le monde » ou toute autre formule banale du même ordre ?

On pourrait me dire que l’ambiance, après tout, ce n’est pas si grave ; mais ce serait, je le crains, méconnaître la nature de ce qu’est un rite en religion. Le rite, le rituel est un ensemble de paroles prononcées et de gestes accomplis pour mettre l’homme en relation, en connexion, en communion avec le divin. Or, ce n’est pas pour rien qu’on dit et qu’on fait certaines choses et pas d’autres : certains gestes et certaines paroles sont efficaces, d’autres pas. Qu’on soit croyant ou pas ne change pas grand-chose à cela : dans un cas, on pense que le rituel a réellement une efficacité de l’ordre de la magie, dans l’autre on pense que le fidèle se met lui-même dans un certain état psychologique ; mais le fond reste inchangé : un rituel doit nous faire ressentir quelque chose. Si on ne ressent rien, c’est que le rituel ne marche pas, ou pas bien.

C’est tout le drame de ces petites phrases qui cassent l’ambiance : en brisant la pompe, la solennité du rituel, ou sa beauté, son originalité, son enthousiasme, elles nous en font forcément plus ou moins sortir, donc elles le rendent moins efficace. J’adresse donc à nos amis prêtres la même prière qu’aux commentateurs du patinage artistique : j’aurai grand plaisir à papoter avec vous ou à écouter vos avis personnels, mais de grâce, après.

dimanche 5 avril 2015

Jésus Guevara


« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue », écrivait le père Alfred Loisy. Phrase terrible ! Tout chrétien véritable sait qu’il est forcément imparfait, qu’il ne suit pas pleinement l’enseignement du Christ. Mais sommes-nous pires que cela ? Plus que des fidèles imparfaits, sommes-nous des traîtres ? Est-ce que nous ne vivons pas totalement en accord avec nos croyances, ou bien est-ce que nous les piétinons franchement ? Chaque jour, est-ce que nous nous éloignons du Christ, ou bien est-ce que nous nous opposons frontalement à Lui ? Lui qui frappe chaque jour à notre porte, est-ce que nous ne lui ouvrons jamais entièrement, ou bien est-ce que nous lui jetons des pierres pour le chasser du seuil ?

Il y a dans le message de Jésus un contenu véritablement révolutionnaire. L’Évangile est sans ambages, sans ambiguïté aucune : « tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi[1]. » Il n’y a rien à ajouter, rien à interpréter, rien à transformer : vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. Pas « vends tout ce dont tu n’as pas impérativement besoin », pas « vends le plus possible », non, « vends tout », « donne tout ».

Saint Basile, au IVe siècle, portait un message à peine moins radical : « Celui qui dépouille un homme de ses vêtements aura nom de pillard, et celui qui ne vêt pas la nudité du malheureux alors qu’il peut le faire, est-il digne d’un autre nom ? À l’affamé appartient ce pain que tu mets en réserve ; à l’homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l’argent que tu conserves enfoui. Ainsi, tu commets autant d’injustices qu’il y a de gens à qui tu pourrais donner[2] ».

Si nous avons deux paires de chaussures, nous sommes des voleurs : voilà ce que nous dit le Christ, ni plus ni moins. Quoi de plus révolutionnaire ? Si nous vivions véritablement la vie de l’Évangile, toute la société telle qu’elle a toujours existé exploserait.

Et malgré cela, l’Église s’est accommodée d’à peu près toutes les dominations, quand elle ne les a pas activement soutenues et aidé à perdurer. Pouvons-nous la condamner ? Difficilement, tant que nous faisons exactement la même chose à l’échelle individuelle. Si nous gardons une boîte de conserve alors qu’un seul de nos frères a faim, si nous faisons en sorte de conserver nos propres privilèges, n’est-il pas difficile de reprocher à un pape de soutenir un tyran ?

« Dieu S’était invité dans notre condition ; Le voici incarcéré dans notre souffrance », écrit le frère François Cassingena-Trévedy. Mais n’est-Il pas également incarcéré dans les structures humaines qui sont censées, depuis Sa venue, porter Sa Bonne Nouvelle ? Dans quelle mesure l’Église Visible sert-elle le Christ, et dans quelle mesure L’enferme-t-elle ? La question peut sembler blasphématoire ou hérétique ; pour autant, elle n’est pas illégitime.

Il me semble pourtant que nous pouvons légitimement garder l’Espérance. L’Église Visible, contrairement à l’Église Invisible, est une création humaine, et elle est du Monde. À ce double titre, elle erre, elle se trompe, elle tâtonne, elle est imparfaite, parfois même elle fait le mal. Mais à ce titre aussi, elle est perfectible, susceptible de progresser, de s’améliorer.

C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les rapports de domination, les riches et les pauvres, les puissants et les esclaves, les forts et les faibles. Il est vrai que l’Église n’excommunie pas celui qui garde sa deuxième chemise pour lui au lieu de la donner à l’homme nu. Mais elle peut au moins lui rappeler qu’il devrait le faire. L’Église n’a pas détruit la domination des forts sur les faibles ; mais au moins, elle peut empêcher le fort d’être parfaitement à l’aise avec sa force. C’est l’Église qui est venue, mais l’annonce du Royaume demeure.

Elle est inconfortable, parce que nous voyons bien à quel point nos vies sont éloignées du Royaume, à quel point nos voies sont au-dessous de celles de Dieu. Mais cet inconfort est justement le minimum que nous puissions faire, nous, privilégiés et heureux dans cet océan de souffrances ; c’est lui qui peut nous pousser à faire changer le monde, à le rendre un peu plus juste ; et, pour quelques personnes exceptionnelles, infiniment plus généreuses que je ne le serai jamais, à aller au bout du message en donnant tout.

Être chrétien, c’est peut-être cela : cet écart irréductible entre nos vies, avec tout le bien que nous ne faisons pas et tout le mal que nous faisons, et cet idéal à atteindre ; cette tension permanente entre le fait de savoir que nous n’atteindrons jamais l’idéal de notre vivant, et le fait de ne jamais cesser de le poursuivre. La vie chrétienne n’est pas tant d’arriver que d’avancer, d’être « ce voyageur qui répète les mêmes erreurs, mais qui connaît le bleu du ciel pour l’avoir exploré à chaque chute ».

Joyeuse Pâques.


[1] Évangile selon Luc, 18, 22.
[2] Saint Basile, Homélie VI sur saint Luc.