lundi 20 avril 2015

Lucidité contre sens du devoir


J’ai souvent envie de chanter avec Leonard Cohen qu’une vision lucide et réaliste du monde a forcément quelque chose de désespérant :

“Everybody knows that the war is over
Everybody knows the good guys lost
Everybody knows the fight was fixed
The poor stay poor, the rich get rich,
That’s how it goes,
Everybody knows…”

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En quoi croire, en effet ? La politique traditionnelle est en échec patent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins. La plupart de ceux qui y mijotent ne le font que pour protéger leurs intérêts ou ceux de leurs copains ; et ceux qui ont de réelles convictions et pourraient faire un peu progresser les choses n’ont aucune chance d’attraper la moindre bribe de vrai pouvoir.

Mais quand on tente d’autres choses, on s’aperçoit vite des limites de ce qu’on fait. On peut s’engager sur de petites actions de terrain, concrètes ; on améliore ainsi réellement les choses, mais à une échelle dérisoire : c’est une goutte d’eau dans la mer. Ou alors, on peut essayer de changer les choses à plus grande échelle, mais alors on se rend vite compte que le rapport de forces n’est pas précisément en notre faveur, et finalement on ne fait guère plus.

Il faut bien reconnaître que c’est assez déprimant ; et le constat même de l’inefficacité de ce que nous faisons nous pousse tout droit à la paresse, à l’inaction, au désespoir. Nos vies mêmes, quelles qu’elles soient, nous aiguillonnent par ailleurs toujours dans la même direction : si nous sommes malheureux, notre propre malheur nous occupe tout entiers et nous empêche de penser à autre chose ou d’agir pour les autres ; et si nous sommes heureux, il est tellement plus tentant, tellement plus simple, tellement plus plaisant de jouir simplement de notre chance que de nous charger de tous les malheurs du monde !

Il existe cependant des remèdes : notre sens du devoir, qui devrait être plus pressant, plus impérieux à mesure que nous sommes plus chanceux, peut être soutenu par quelques modèles.

Ainsi, on peut prendre Cyrano de Bergerac :

« Que dites-vous ? … C’est inutile ? … Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… […]
– Je sais bien qu’à la fin, vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! »

Tolkien, à travers toute la stratégie de Gandalf pour vaincre Sauron, ne dit pas autre chose : envoyer l’Anneau au Mordor dans les mains de deux Hobbits peut sembler l’idée la plus folle, la plus inutile qui soit ; et c’est pourtant la seule chose à faire. Par la suite, les chefs des Peuples Libres, Gandalf et Aragorn en tête, décident d’aller, avec leurs maigres forces, au-devant de l’immense armée de Sauron, avec bien peu d’espoir de survie pour eux-mêmes, mais la conscience qu’en agissant ainsi, ils détournent leur ennemi de Frodo, qui seul peut réellement le menacer. Et c’est ainsi, par ces deux stratagèmes apparemment fous, inutiles, désespérés, que l’Ennemi est finalement vaincu.

Je crois que c’est sur ces principes que nous devons régler nos vies. L’action, toute action, semble vouée à l’échec ; mais nous avons le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour agir tout de même : réfléchir d’abord au but à atteindre, aux moyens à mettre en place pour ce faire, puis réaliser ce qui a été conçu.

D’abord, parce que ce qu’on imagine voué à l’échec peut toujours fonctionner. « Tout le monde sait que le pauvre reste pauvre », chante Cohen, et c’est presque toujours vrai ; mais pas tout à fait toujours. Même sans espoir apparent de succès, le succès peut toujours advenir.

Ensuite, et surtout, parce que comme me l’a dit un jour Christine Pedotti, à partir de nos échecs, Dieu peut susciter les victoires de l’avenir. C’est, d’ailleurs, exactement ce qu’il se passe dans Le Seigneur des Anneaux : Frodo, en fin de compte, échoue, puisqu’il ne parvient pas à jeter l’Anneau dans le feu d’Orodruin. Mais de son échec, inévitable, Dieu fait providentiellement jaillir le succès de sa mission.

Si nous agissons et que nous échouons, nos échecs pourront donner naissance à d’autres choses, des choses que nous ne pouvons pas prévoir, et être la graine des victoires de demain. Alors que si nous n’agissons pas, il ne se passera rien, tout simplement.

Il nous faut donc être lucides, mais notre lucidité ne doit pas nous empêcher d’Espérer.

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