samedi 5 octobre 2019

Vers une école moins inégalitaire


Dans mon dernier billet, j’essayais de dégager les racines profondes du mal dont souffre l’école française, et je vous annonçais quelques pistes pour essayer de sortir de la crise éducative majeure que nous traversons. Là encore, je passe rapidement sur les évidences coûteuses (diminution en moyenne du nombre d’élèves par classe, revalorisation du salaire des professeurs, marginalisation du recours aux contractuels et retour à l’emploi des lauréats des concours comme norme, etc.), essentielles mais qui n’ont aucune chance d’être mises en œuvre, pour me concentrer sur des propositions purement pédagogiques et qui ne coûteraient pas un pognon de dingue à Macron.

Je passe également sur les propositions démagogiques car en l’air : rétablir l’autorité du professeur, oui, bien sûr, tout le monde est pour, mais enfin, comment s’y prend-on, concrètement ? Je préférerai donc ici m’attacher à penser une potentielle réorganisation à grande échelle de l’école française.

Premier étage de la fusée : par souci d’égalité des chances, on ne renonce ni à l’obligation de scolarisation jusqu’à 16 ans, ni au collège unique, dont de nombreuses études semblent indiquer qu’il est plutôt un facteur de réduction des inégalités. Mais dès l’entrée en 6e, on établit des classes de niveau sur la base, selon les années, soit des résultats de l’année antérieure, soit d’un examen de passage en classe supérieure. De tels examens seraient organisés à la fin du CM2 et de la 3e ; d’une part le succès à l’examen conditionnerait le passage en classe supérieure, d’autre part le classement à l’examen serait la base des classes de niveau.

Les classes de niveau auraient un programme à géométrie variable. Pour chaque niveau scolaire, une « filière alpha » se concentrerait sur un socle commun indispensable pour les élèves fragiles, tandis qu’une, voire deux autres filières (« bêta » et « gamma ») permettraient des approfondissements dans chaque discipline pour ceux qui en seraient capables. À la fin de chaque année, les élèves seraient évidemment repositionnés : un élève qui aurait très bien réussi en 5e alpha pourrait passer en 4e bêta, et inversement un élève qui se serait montré plus fragile qu’attendu en 5e bêta rétrograderait en 4e alpha. Les redoublements resteraient exceptionnels, mais les élèves seraient motivés à travailler, au lieu de voir leur passage en classe supérieur validé indifféremment, qu’ils aient travaillé ou non. Et surtout, on proposerait à chaque classe un cours adapté à son niveau, sans pour autant enfermer les élèves trop tôt dans des filières dont ils ne pourraient plus sortir ensuite.

Deuxième étage de la fusée : un retour au disciplinaire. Arrêtons de multiplier les heures passées à faire des « recherches » ou de « l’interdisciplinarité » : pour construire un mur, il faut d’abord avoir les briques ! Revenons donc aux fondamentaux qui constituent le tronc commun dont nous avons tous besoin pour nous construire :
§  Français / lettres modernes (aussi bien la maîtrise de la langue que l’étude des œuvres littéraires)
§  Mathématiques
§  Philosophie (à commencer dès la 6e, de manière adaptée)
§  Histoire et géographie (la question de la séparation de ces deux matières pourrait être posée)
§  Physique et chimie (même question que pour l’histoire et la géographie)
§  Biologie et géologie (ce qu’on appelle « SVT » ; à noter que là encore, une refonte serait envisageable : on pourrait imaginer enseigner d’une part la biologie, d’autre part des « sciences de la matière et de l’univers » qui regrouperaient physique, chimie et géologie)
§  Une, puis deux langues vivantes étrangères
§  Droit
§  Musique
§  Arts plastiques
§  Éducation physique et sportive

Notez que j’ajoute le droit, le grand absent de notre système. Parallèlement, je supprime ce qu’on appelle « Enseignement moral et civique » (l’ancienne « ECJS », pour ceux qui ont connu ça) ainsi que la technologie, bref ce qui ne relève ni d’une science, ni d’un art, ni d’une formation de la pensée et de la réflexion, ni de la maîtrise d’une langue. Je ne dis pas que ces deux disciplines n’apportent rien aux élèves, bien au contraire, mais il me semble que d’autres pourraient s’en charger. Ainsi, l’histoire et le droit pourraient parfaitement prendre en charge, chacun de son côté, ce qu’apporte actuellement l’EMC.

Ce tronc commun serait maintenu dans tout l’enseignement général secondaire, parce que même un élève « pas matheux » a besoin de maîtriser un certain nombre de bases mathématiques, et qu’un élève « pas littéraire » a quand même besoin d’avoir lu un certain nombre de textes. En revanche, à partir de la première, voire de la seconde, les élèves pourraient moduler ces enseignements en leur attribuant un poids plus ou moins important. On éviterait ainsi de recréer les filières trop rigides de l’ancien système – la possibilité de se spécialiser à la fois en philo et en maths est un des rares mérites qu’on peut reconnaître à la réforme Macron-Blanquer –, mais on garderait une structure disciplinaire, au lieu de partir dans les joyeux mélanges du style « Histoire-géographie, géopolitiques et sciences politiques », qui ne font que rarement sens pour des élèves si jeunes.

Cela n’empêcherait évidemment pas les professeurs de mettre en place des projets transdisciplinaires, mais à la condition de conserver la priorité à l’enseignement disciplinaire de base.

Enfin, dans le cadre des classes de niveau, les élèves des filières « bêta » et « gamma » pourraient choisir une ou plusieurs options : langues anciennes, langue vivante supplémentaire, langues régionales, sans parler des options qui existent déjà ou que nous pourrions créer – théâtre, cinéma, arts du cirque, histoire de l’art, histoire des religions, culture générale, informatique, la liste est longue.

Troisième étage de la fusée : la modulation du nombre d’élèves par classe en fonction de l’âge et du niveau. Elle se ferait selon deux principes : plus les élèves sont jeunes, plus la classe doit être petite ; plus les élèves sont solides, plus la classe peut être grosse. Ainsi, il ne faudrait jamais dépasser 20 élèves par classe en primaire (et 15 serait préférable), puis, dans les filières alpha, 25 au collège et 30 au lycée. En revanche, les filières bêta et gamma pourraient être plus chargées : 30, voire 35 élèves en collège, et 35, voire 40 en lycée. J’en ai fait personnellement l’expérience dans un dispositif que j’ai mis en place à Mayotte : quand les élèves sont solides et motivés par ce qu’ils font, on peut sans aucun problème enseigner à 40 lycéens en même temps.

Quatrième et dernier étage de la fusée : la mise en place de structures pour les élèves dont j’ai parlé dans mon billet précédent, ceux qui ne sont pas faits pour cet enseignement, qui s’y ennuient et qui y souffrent d’un échec chronique. Pour eux, le tronc commun donné plus haut serait valable uniquement jusqu’à la fin de la 3e, dans le cadre du collège unique. Ensuite, le système actuel serait réorganisé : actuellement, le lycée technique et le lycée général forment un bloc très séparé du lycée professionnel et agricole, le choix entre un bloc et l’autre se faisant à la fin de la 3e. Dans le nouveau régime, la filière générale commencerait dès la seconde, et serait réservée à ceux qui sont vraiment faits pour ces enseignements, qui s’y intéressent et qui y réussissent[1].

Les autres – et assumons-le, ils constituent la majorité – auraient déjà reçu les connaissances et les méthodes indispensables à la culture commune et à l’épanouissement personnel dans le cadre du socle commun jusqu’en 3e. Ils se verraient proposer des formations plus pratiques, concrètes, qui les intéresseraient davantage, où ils auraient la possibilité de réussir, et qui leur offriraient des perspectives d’emploi, dans le cadre de lycées qui regrouperaient ce qu’aujourd’hui on appelle lycée technique, lycée professionnel et lycée agricole.

On va me dire qu’il n’y aura pas de travail d’artisan, d’agriculteur ou de technicien pour une majorité de nos élèves. Je pourrais rétorquer que ceux qu’on envoie actuellement au casse-pipe au lycée, puis dans le supérieur – parce que nos scores soviétiques au baccalauréat masquent quand même nos plus de 50% d’échec en première année de post-bac – n’en trouvent pas davantage.

Mais ce n’est pas l’essentiel. Le plus important, c’est que notre société, extraordinairement prédatrice pour la nature, gagnerait justement à faire moins travailler les machines et davantage les bras. C’est particulièrement vrai dans l’agriculture : bien sûr, de nos jours, un paysan peut, seul, cultiver des dizaines, voire des centaines d’hectares ; mais il le fait au prix d’une dépendance aux machines, au pétrole, à la chimie, à l’irrigation, qui tous épuisent la planète. Le retour à une agriculture plus respectueuse de la nature – et c’est également vrai de l’artisanat face à l’industrie – permettrait, sans doute pas de résoudre, mais du moins d’avancer vers des solutions, à la fois pour trois crises : la crise environnementale, la crise éducative, et le chômage de masse.

Ces propositions ne sont pas seulement les miennes : ce sont celles qui avaient déjà été collectivement formulées par Tol Ardor il y a des années. Elles sont, me semble-t-il, toujours d’une brûlante actualité.





[1] Il va de soi qu’il faudrait changer radicalement les pratiques du collège : quand on voit qu’un élève peut avoir en 3e 12,5 de moyenne en maths, puis avoir son brevet avec mention bien, et ce alors même qu’il ne sait pas faire une règle de trois, on comprend que quelque chose ne tourne pas rond. Mon système est évidemment dépendant d’une évaluation réaliste. Mais la manière d’évaluer est un problème politique, j’en avais déjà parlé.

vendredi 4 octobre 2019

L’école des inégalités


Elle est en forme, en ce moment, l’école de la confiance, vous ne trouvez pas ? L’année dernière s’est achevée en balançant des notes de bac qui ne voulaient rien dire, attribuées au petit bonheur la chance ; les élèves n’ont pas tous été traités de la même manière, la loi a été piétinée par un arbitraire généralisé à tous les étages, bref on se dit que le ministre ne pouvait pas trouver plus rigolo comme appellation.

Je ne vais pas me fatiguer à dresser un constat déjà fait par tout le monde : l’éducation oscille entre cirque et garderie, le niveau des élèves est en chute libre, ils apprennent de moins en moins à l’école[1] ; partant, les inégalités se creusent dramatiquement entre ceux qui apprennent quand même quelque chose à la maison et ceux qui n’apprennent rien du tout ; conséquence, la place de la France dans tous les classements internationaux s’effondre. En trois mots, la maison brûle.

Comment en est-on arrivé là ? Je passe sur un certain nombre de facteurs à mon avis très réels de la baisse du niveau, mais qui ne sont pas spécifiques à notre pays : l’addiction aux écrans, en particulier, devant lesquels les jeunes passent de plus en plus de temps, avec tout ce que ça implique. Non que ce ne soit pas important – à mon avis, c’est même primordial –, mais concentrons-nous ici sur ce qui fait que chez nous, c’est encore pire qu’ailleurs.

À la racine du problème français, il y a deux erreurs.

Erreur numéro 1 : « Seuls les métiers à forte composante intellectuelle, ayant nécessité des études longues, sont intéressants et représentent un succès pour ceux qui les atteignent. »

Erreur numéro 2 : « Tous les hommes étant égaux, ils méritent tous d’accéder au meilleur possible, et ils en sont tous capables. »

Faites de ces deux erreurs un joli syllogisme, et vous arriverez forcément à cette conclusion : « Donc tous les élèves doivent être amenés à faire des études les plus longues possibles.[2] »

Que la première idée est une erreur, faut-il le démontrer ? À l’évidence, le métier de menuisier est aussi noble et aussi épanouissant que celui de professeur. Bien sûr, lire Baudelaire est infiniment utile à l’épanouissement de tout être humain ; mais bon, on peut le lire, ou ne pas le lire, aussi bien en étant forgeron qu’en étant médecin. Bien sûr aussi, il y a des métiers qui sont plus pénibles que d’autres, et quand on aborde le sujet, on pense plutôt à des métiers manuels : l’ouvrier à la chaîne dans son usine, le déménageur qui n’a plus de dos à 30 ans, etc. Mais c’est confondre les problèmes. Ce qui est en jeu ici, c’est le rapport au travail dans notre économie et notre société, pas le type de travail en question. Le cadre commercial qui bosse à peu près H24 et ne voit pas grandir ses gosses a une vie moins enviable que bien des artisans.

La seconde erreur est malheureusement plus répandue, et plus assumée. Que tous les hommes soient égaux en dignité et en droits, je n’en disconviens pas. Mais ça ne signifie pas qu’ils aient pour autant les mêmes capacités : ils ne les ont pas. Certains sont doués pour certaines choses, d’autres pas, ou moins.  De fait – et c’est ça, la dure réalité que l’administration de l’Éducation Nationale a tant de mal à accepter – tout le monde n’est pas constitué pour calculer des dérivées de fonctions, étudier l’histoire de l’Empire romain ou rédiger de longues analyses de Stendhal.

On peut discuter pendant des heures de l’origine de ces inégalités. Innées ou acquises ? Sociales ou biologiques ? Pour ma part, je pense qu’elles proviennent essentiellement des structures et des inégalités sociales – toute la littérature scientifique sur le sujet l’indique. Pour autant, je crois aussi – par expérience – qu’elles n’expliquent pas tout, et que même dans une société aussi égalitaire que possible, tous ne pourraient pas accéder aux études supérieures.

Mais au fond, on s’en moque. Qu’on soit d’accord avec moi ou pas, qu’on accorde plus ou moins d’importance que moi au biologique et à l’inné, pour la question qui me préoccupe ici, à savoir comment permettre à l’école de mieux remplir sa mission, ça ne change strictement rien : la société étant ce qu’elle est, les inégalités sont là.

Mon inspecteur me rétorquerait certainement : « Mais justement, notre mission consiste à les réduire, ces inégalités ! D’où l’idée de proposer la même chose à tous, de pousser tous les élèves à aller le plus haut possible. »

Que notre mission soit de réduire les inégalités, c’est une évidence. Mais à trois conditions.

La première, c’est de tenir compte du réel, et en particulier de ce que je viens de souligner : certaines inégalités, qu’elles soient innées ou acquises, ne sont pas rattrapables. La première conséquence de l’idéologie égalitariste, il est très important de le comprendre, c’est d’abord la souffrance infinie d’un très grand nombre d’élèves. Tous ceux qui, foncièrement, ne sont pas à leur place, souffrent une première fois parce qu’ils se font profondément chier dans nos cours, et une seconde fois, bien plus encore, parce qu’ils sont placés dans une spirale d’échec de près de quinze ans qui lamine leur joie de vivre et leur confiance en eux.

La seconde, c’est donc de prévoir les structures pour ceux-là, ceux qui n’y arrivent pas et qui, même avec la meilleure école du monde, même avec beaucoup de moyens, même si par ailleurs nous parvenions à réduire les inégalités sociales, n’y arriveront pas. Si on veut les sortir de la spirale d’échec et donc de malheur dont je parlais plus haut, il faut prévoir quelque chose qui leur soit adapté.

La troisième, enfin, c’est de ne pas non plus oublier ou sacrifier les bons élèves, ceux qui sont à leur place dans l’enseignement secondaire, justement. Depuis 30 ans au moins, bien consciente, au fond, du premier problème, l’Éducation Nationale répond par l’orchestration de la baisse du niveau : « Puisqu’on voit bien que, au fur et à mesure que l’enseignement se démocratise, on a de plus en plus d’élèves qui échouent, et que par ailleurs on ne veut pas renoncer à envoyer 80% des élèves dans le supérieur, il n’y a qu’à baisser le niveau du secondaire et du bac ! » Logique imparable.

Sauf que ça ne marche pas. On baisse en effet le niveau scolaire, on exige de moins en moins de choses, on balance l’orthographe par-dessus bord, on oublie l’électricité en physique au lycée, la chronologie en histoire, on fait des programmes et des manuels « cool », on parle aux élèves de sport, de télé, de sexe, de santé ; et ce faisant, on sacrifie les bons élèves, qui apprennent de moins en moins à l’école, car l’école transmet de moins en moins de connaissances, de savoirs. Mais on n’aide pas les mauvais, car en réalité on ne va jamais assez bas pour eux. Résultat des courses : on renonce à faire lire Phèdre aux meilleurs élèves, mais ceux qui sont fragiles ne lisent pas Les Chroniques de Narnia pour autant ; on renonce à faire étudier des systèmes électriques aux élèves solides, mais les autres ne savent pas pour autant pourquoi il y a des saisons.

Parallèlement à la baisse tragique du niveau et des exigences, l’école française souffre d’une autre erreur d’appréciation, motivée par les mêmes principes idéologiques : le refus des classes de niveau. Le dogme qui règne à peu près sans partage à tous les échelons de notre administration, et même sur un certain nombre d’enseignants, veut en effet que, dans une classe hétérogène, « les bons tirent les mauvais vers le haut ». Le prof, de toute manière, n’a qu’à faire de la « pédagogie différenciée », c’est-à-dire proposer, dans une même classe et sur une même heure, un enseignement et un travail différents aux élèves en fonction de leurs capacités.

Sauf que rien de tout cela ne fonctionne. La pédagogie différenciée, déjà critiquable dans des conditions optimales – elle est inapplicable pour tout ce qui concerne l’enseignement magistral –, est tout simplement impossible à mettre en œuvre dans des classes qui aujourd’hui peuvent aller jusqu’à 38 élèves. L’expérience montre que, loin de tirer les autres vers le haut, ce sont les élèves les plus solides qui sont tirés vers le bas : sentant qu’ils n’ont pas besoin de beaucoup se fatiguer pour réussir, qu’ils apparaîtront forcément brillants, ne serait-ce que relativement et par comparaison, ils assurent massivement le minimum syndical nécessaire pour avoir des notes correctes.

Enfin, troisième aspect de ce sacrifice des bons élèves, l’école française d’aujourd’hui met la charrue avant les bœufs : pensant occuper les élèves fragiles à quelque chose, elle cherche à les mettre « en autonomie », « en interdisciplinarité », mais ce bien avant qu’ils aient les moyens d’en tirer profit. TPE au lycée (qui ont disparu mais sont remplacés par le « grand oral » du baccalauréat, oral auquel les professeurs doivent préparer les élèves alors qu’aucune heure n’est prévue pour), EPI au collège procèdent de la même logique : permettre aux élèves de tracer des ponts entre les disciplines. Dans le même ordre d’idée, les nouvelles spécialités du lycée (« Humanités, lettre et philosophie », ou encore « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques[3] ») sont censées être transdisciplinaires et permettre aux élèves d’élargir leurs horizons.

Sur l’objectif recherché, évidemment, rien à dire. Mais c’est beaucoup trop tôt. En licence d’histoire, j’ai suivi un cours passionnant, qui mettait en relation les colonisations de l’Afrique du Nord par Rome dans l’Antiquité et par la France à l’époque contemporaine. C’est ce qu’essaient de faire les nouvelles spécialités du lycée. Mais ce cours durait six mois, et surtout, j’avais déjà les repères, en particulier chronologiques, qui me permettaient de le comprendre, de lui donner un sens. Que vont comprendre les élèves à une mise en relation de la démocratie athénienne et de Benjamin Constant, quand la plupart ne broncheraient pas si on leur disait que le second a été stratège au sein de la première ? De la même manière, les TPE n’ont que très rarement permis aux élèves de faire une première approche de la recherche scientifique et universitaire : la plupart se sont surtout adonnés aux joies du copié-collé, le plus souvent très mal fait, et on peut prédire à peu près le même destin au fameux « grand oral ». Ouvrons les yeux : faire des recherches est certes un prélude à faire de la recherche, mais avant même ce premier pas, il faut avoir accumulé des connaissances déjà solides. Faire des recherches, des exposés, etc., est une démarche qui ne serait profitable dans le secondaire qu’employée avec beaucoup de parcimonie. Tant qu’on n’a pas un solide socle de connaissances et de méthode, faire des recherches, c’est simplement tâtonner dans une pièce complétement obscure.

Ce portrait de l’école est peut-être un peu déprimant, mais malheureusement je crois qu’il est fidèle. Dans mon prochain billet, je vous mettrai un peu de baume au cœur en vous expliquant comment on pourrait, même sans dépenser plus (vous voyez, MM. Blanquer et Macron, je pense à vous !), construire une école un peu moins inégalitaire.


[1] Comme régulièrement, un nouveau classement international, l’été dernier, vient encore de confirmer la baisse du niveau des élèves français, en lecture cette fois-ci.
[2] Il faut noter que ce syllogisme, bien que complètement faux, est fait par les gens qui, au moins, pensent vraiment à l’intérêt des élèves. Mais on peut arriver exactement à la même conclusion politique par un raisonnement tout différent (plus cynique, plus immoral, mais factuellement plus exact) : « Seuls les métiers à forte composante intellectuelle, ayant nécessité des études longues, permettent à un pays de s’enrichir dans le cadre d’une économie financiarisée et mondialisée ; le sort de ceux que le système éducatif va broyer ne nous intéresse pas ; donc, poussons le plus d’élèves possible à faire des études longues, il en restera toujours quelque chose. »
[3] J’ai consacré récemment un billet à l’analyse de cette nouvelle spécialité et à la manière dont elle signe, à mon sens, l’arrêt de mort de l’histoire et de la géographie au lycée.

vendredi 26 juillet 2019

Le bruit et la fureur


C’est à travers nos sens que nous accédons au monde. Qui vit en ville expérimente par ses sens ce qu’elle a à offrir, en bien ou en mal : la beauté des hôtels de ville du XVIIe siècle comme la laideur des immeubles de banlieue contemporains, le chant complexe du carillon des cathédrales autant que les moteurs et les klaxons des voitures, l’odeur des boulangeries aussi bien que celle des pots d’échappement.

Celui qui vit ou se rend à la campagne peut aussi légitimement attendre qu’elle offre à ses sens ce qui la caractérise : le vert des arbres et des plantes, les horizons larges et dégagés, l’odeur des foins, de l’humus, des fleurs ; et bien entendu, des sons. La campagne est pleine des sons de sa vie : le chant des oiseaux, des insectes, de jour comme de nuit, le son simple des cloches de village, les aboiements des chiens, le meuglement des vaches, le bêlement des moutons. Le chant des coqs. Celui des grenouilles.

Or, ceux qui y vivent, et qui souvent viennent de la ville, qu’ils y soient nés ou y aient fait un séjour suffisamment long pour en adopter les codes et les habitudes (ceux qu’on appelle donc les « néo-ruraux » ou encore les « rurbains »), acceptent de moins en moins cette réalité. Ils veulent la campagne, mais celle qu’ils ont imaginée, celle qu’ils ont pu voir sur les pages, forcément silencieuses, des albums de Martine. Parfois, ils ne vivent pas même à la campagne, ils y séjournent, en résidence secondaire par exemple, cette plaie si typiquement française ; pour eux, la campagne est un moins un lieu qu’ils aiment telle qu’il est qu’un territoire qu’ils colonisent et veulent façonner à leur image et à leur convenance.

Et quand les choses ne se conforment pas à leurs désirs, ils lancent des procédures. J’avais déjà fait part de ma tristesse à voir des gens s’en prennent aux cloches des églises, qui sont une part de l’âme et de l’identité de nos villes et de nos villages. Une nouvelle attaque vient d’être lancée contre celles de l’abbatiale Saint-Volusien, à Foix, qui pourtant se taisent de 23h30 à 5h30.

C’est encore plus triste quand, l’attaque se faisant au nom de la laïcité, on confond, comme avec les crèches publiques, ce qui relève de la tradition et ce qui relève de la stricte pratique religieuse. Soyons sérieux ! Noël et Pâques sont toujours des jours fériés, et chaque année mon lycée convie les professeurs, leur famille et leurs enfants à tirer les Rois. Surcroît de tristesse, enfin, quand la justice donne raison à ces pisse-froid qui, disons-le, n’avaient qu’à s’installer ailleurs : car enfin, dans un village qui date de l’an mille, l’église était déjà là quand ils se sont installés, que je sache ; ils ont donc choisi leur maison en toute connaissance de cause, et ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ou alors, grands dieux, qu’on nous permette de faire fermer par la justice les aéroports à côté desquels on s’installe ! Au moins, ces jurisprudences débiles serviront à quelque chose.

De plus en plus, les querelles portent, en plus des cloches, sur les animaux. À Margny-lès-Compiègne, le propriétaire d’un coq prénommé Coco a été définitivement condamné par la justice à se débarrasser de l’animal au motif que, chantant dans la journée, il dérangeait le sommeil d’une voisine hôtesse de l’air qui devait parfois travailler la nuit. Commune de l’Oise, Margny-lès-Compiègne comptait 8218 habitants au recensement de 2016. Située dans l’aire urbaine de Compiègne, qui regroupe plus de 60 000 habitants, on peut admettre qu’elle ne soit pas en pleine campagne. Bon. Je vous avoue que ça me heurte quand même, mais passons au cas suivant.

Il a fait un peu plus de bruit (c’est le cas de le dire) dans les médias : c’est celui d’un autre coq, Maurice. Il est plus caricatural. Les plaignants ne sont pas une pauvre travailleuse épuisée et qui n’aurait pas d’autre lieu où dormir, mais un couple de retraités qui ne vivent même pas à l’année près du gallinacé, mais y ont seulement une résidence secondaire. La commune est Saint-Pierre-d’Oléron, sise, comme son nom l’indique, sur l’île d’Oléron, pas précisément dans une grande aire urbaine donc. Elle comptait 6762 habitants en 2016 : je sais bien qu’au regard des catégories généralement admises en France, on est en ville, mais enfin, ça reste la petite, voire la très petite ville, celle où il ne semble pas complètement absurde d’entretenir une basse-cour. Là, il y a encore un espoir, le verdict n’a pas été rendu ; une condamnation de la propriétaire du coq serait, cela dit, à mon sens un pur scandale.

Et de scandale, il en est un bien acté, et dont malheureusement les médias ont peu parlé. Nous sommes à Grignols, en Dordogne. Département pour le coup très rural, commune de 659 habitants au recensement de 2016 : on est bien en pleine cambrousse. Sur sa propriété, un couple, M. Pécheras, reconstruit une mare, ancienne mais qui avait été comblée. Des grenouilles s’y installent naturellement. Un voisin se plaint du bruit. En mars 2014, un premier jugement, au tribunal de Périgueux, donne raison au propriétaire de la mare. Mais le plaignant fait appel, et en juin 2016, la cour d’appel de Bordeaux lui donne raison, et ordonne de boucher la mare, sous peine de lourdes astreintes financières. Ses propriétaires ne sont pas les seuls à s’indigner : à l’heure où les batraciens représentent un groupe d’espèces fragile et menacé à l’extrême, des associations de protection de la nature découvrent dans la mare six espèces protégées – non seulement des grenouilles, mais des salamandres et des tritons. Le Ministère de l’Écologie, consulté, dit que le comblement d’une telle mare est illégal, précisément à cause de la biodiversité qu’elle abrite. Pourtant, le 14 décembre 2017, la Cour de cassation donne définitivement raison au plaignant, condamnant au passage les propriétaires de la mare à une pénalité financière rétroactive de 300 euros par jour depuis juin 2016. Sachant que, parallèlement, les époux Pécheras pourraient également être condamnés à 150 000 euros d’amende et deux ans de prison, au titre du droit de l’environnement, s’ils venaient à boucher la mare.

Les péripéties judiciaires ne sont à vrai dire pas tout à fait finies, la cour d’appel de Bordeaux étant de nouveau saisie. N’hésitez pas à écrire aux Ministères de l’Écologie et de la Justice : la vie de deux personnes et de dizaines de batraciens est en jeu.

Voilà où on en est. D’un côté, les gens sont de plus en plus incapables de supporter le silence et développent un besoin pathologique d’un arrière-fond musical ou sonore permanent, ce qui rend de plus en plus difficile de contempler sereinement la nature, tant les haut-parleurs privés sont devenus omniprésents ; d’un autre, on condamne aussi bien la biodiversité que l’âme et l’essence de notre ruralité au nom d’un mode de vie urbain importé à la campagne. Le point commun entre ces deux dérives, aussi dangereuses l’une que l’autre, est le rejet de la nature, que ce soit dans ses bruits ou dans ses silences.

jeudi 25 juillet 2019

Une droite vraiment de droite


J’ai déjà dit ici et là qu’à mon sens la gauche, la droite et l’extrême-droite étaient principalement séparés[1] par la valeur qu’elles mettaient au cœur de leur action politique : la gauche défend avant tout l’égalité, la droite défend avant tout la liberté, l’extrême-droite défend avant tout l’identité[2]. Les évolutions politiques récentes, aussi bien en France qu’en Angleterre, me semblent confirmer cette hypothèse.

En France, c’est peu de dire que l’arrivée de Macron au pouvoir a clarifié les choses et épuré la droite. Le Président est en effet, selon ma définition, et si on retire le rideau de fumée des prises de position purement électoralistes pour s’intéresser à ce qu’on peut connaître ou deviner de ses convictions personnelles, une incarnation presque chimiquement pure de la droite. Macron n’est pas seulement pour les libertés économiques – du patron de virer ses employés comme bon lui semble, de l’entreprise d’accorder des salaires himalayens et des parachutes en platine massif, etc. –, il est également pour les libertés sociales : le mariage homo, la PMA, la GPA, il est au fond très pour. Il est probablement pour le clonage humain, au fond de lui, même s’il sait qu’il ne peut pas trop le dire.

On m’objectera que Macron fait bien peu de cas de nombreuses libertés, en particulier des libertés les plus fondamentales et des libertés politiques, et qu’il fait preuve d’un autoritarisme en apparence bien peu compatible avec une mise au pinacle de la notion de liberté. Mais c’est ne pas comprendre qu’en réalité, l’autorité n’est nullement l’apanage d’un pan ou d’un autre de l’échiquier politique et idéologique. Elle n’est pas plus une valeur réellement portée par un camp ou l’autre, même si elle peut être affichée comme telle pour des raisons électoralistes : elle est un mode d’action politique que n’importe qui peut utiliser. Historiquement, elle a été l’arme et le moyen aussi bien de la gauche (qu’on pense, si on refuse à Staline le qualificatif de « gauche », à la Terreur révolutionnaire) que de la droite et de l’extrême-droite. En ce sens, l’autoritarisme de Macron n’est pas très éloigné de celui de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », même si chez lui il faut comprendre : pas de liberté pour ceux qui combattent la liberté du patron de ne pas payer d’impôt ou celle du promoteur de construire un nouvel aéroport.

Inversement, la droite représentée par Wauquiez et Bellamy, c’est-à-dire celle qui s’est fait laminer aux élections présidentielles puis européennes, ce n’est, contrairement à ce que ses leaders voudraient faire croire, pas du tout une « vraie droite », une « droite forte », une droite qui s’assumerait plus que celle de LREM ; bien au contraire, c’est une mélange bâtard entre la droite par essence libérale et l’extrême-droite par essence identitaire ; c’est une droite non épurée des scories de l’extrême-droite qu’elle a ramassées en deux siècles d’existence. C’est en cela qu’on peut dire que nous vivons une époque de clarification politique et idéologique : aux présidentielles comme aux européennes, ceux qui étaient au fond pour la liberté ont voté Macron, et ceux qui étaient au fond pour l’identité ont voté Le Pen. Et ils ne sont plus qu’une poignée à essayer laborieusement – et sans grand succès – de faire vivre un mélange forcément difficile à doser, mais toujours sur le mode « je veux pouvoir virer mes ouvriers mais je ne veux pas que les pédés adoptent ». La Manif Pour Tous et les Veilleurs, pour impressionnants qu’ils aient été, n’ont pas représenté, contrairement à ce qu’espéraient leurs leaders, « l’émergence d’un nouveau peuple conservateur », mais bien les derniers feux de cette droite abâtardie. Leurs seules survie et renaissance possible – bien réelles, celles-ci, et dangereuses – se trouvent à l’extrême-droite, pas chez Sens commun.

Un peu partout en Europe, on observe des évolutions similaires. En Hongrie, en Pologne, en Italie, ce sont de véritables extrêmes-droites qui ont pris le pouvoir, c’est-à-dire des gens obsédés par la question et la défense d’une identité : refus de l’immigration, des sexualités et des modes de vie non conformes à ce qui était historiquement accepté, mise en avant des racines chrétiennes, etc.

On me dira que tous ces braves gens sont aussi très libéraux économiquement. Mais cela vient du fait que, à l’évidence, personne n’est jamais parfaitement pur d’un point de vue politique et idéologique : personne n’est uniquement pour l’identité ou uniquement pour l’égalité. Ce qui permet d’étiqueter les individus et les partis, c’est la valeur qu’ils font passer en premier, mais à l’évidence ces valeurs ne sont pas incompatibles en tout, et ce qui différencie les gens et les mouvements, c’est la hiérarchie qu’ils construisent entre elles. Jean-Marie Le Pen et sa fille sont tous les deux d’extrême-droite, alors même que le père était économiquement libéral à l’extrême, quand Marine est largement étatiste ; tous les deux placent l’identité au cœur de leur réacteur idéologique, mais pour la fille, qui vit le temps de l’intensification de la Crise, l’égalité a remplacé la liberté comme deuxième valeur. C’est d’ailleurs précisément ce qui la sépare de tout un pan de l’extrême-droite européenne.

Boris Johnson est la dernière illustration de mon propos. Très libéral économiquement, il l’est aussi, et c’est ce qu’on sait moins, sur bien d’autres sujets : favorable au mariage homo, mais aussi à l’immigration et au cosmopolitisme, il est ce qu’on appelle aux États-Unis un libertarien, c’est-à-dire, selon ma définition, l’incarnation de l’homme de droite. Dommage qu’il ne veuille pas rester dans l’Union européenne, il s’entendrait bien avec Macron.

Tout cela doit enfin nous faire réfléchir sur la notion de « conservatisme ». Pendant longtemps, ce terme a été revendiqué par la droite (Boris Johnson est d’ailleurs au Royaume-Uni le chef du parti « conservateur »), et s’opposait au « progressisme », revendiqué par la gauche. Les impasses de la notion de « progrès » l’ont progressivement vidée de son sens et de sa substance ; parallèlement, il y a longtemps que le changement et l’évolution par la casse (casse des services publics, casse du droit du travail, casse de la protection sociale et de l’État-providence, etc.) sont plutôt l’apanage de la droite, alors que ceux qui se revendiquent de la gauche cherchent plutôt à conserver des acquis existants. Ceux qui, d’après ma définition, sont presque purement de droite, comme Macron ou Johnson, ne sont certainement pas des conservateurs au sens traditionnel du terme, puisqu’ils cassent toutes les protections existantes en faveur d’un libéralisme économique le plus débridé possible, et que parallèlement ils veulent accorder de nouvelles libertés et de nouveaux droits comme la PMA. Le conservatisme, en ce sens traditionnel, était en fait cette droite pleine de scories de l’extrême-droite identitaire, cette droite qui est en train de disparaître (le retournement de veste de Guillaume Peltier en étant l’illustration la plus lumineuse).


En revanche, si le « conservatisme » n’a plus de sens en tant qu’il s’opposerait à une gauche « progressiste », il garde toute sa pertinence dans la nouvelle division et le nouveau combat qui se font jour, c’est-à-dire celui entre ceux qui veulent conserver les bases du Système actuel (qu’on peut à bon droit appeler « conservateurs ») et ceux qui veulent en sortir (et qu’on peut appeler « radicaux »). En ce sens, et au-delà d’un paradoxe qui n’est qu’apparent, les partisans du clonage humain, des OGM et de l’intelligence artificielle sont bien des conservateurs en ce qu’ils ne font que pousser à bout la logique du Système actuel, technicien avant tout, mais aussi capitaliste. C’est contre ces conservateurs, de droite comme de gauche, que nous, radicaux, et plus particulièrement écologistes radicaux, devons être prêts à mener la bataille.





[1] J’insiste sur le « principalement », parce qu’il s’agit évidemment d’une question d’une grande complexité, que j’avais un peu approfondie dans ce texte, pour ceux qui veulent lire quelque chose de plus long.
[2] Là encore, j’insiste sur le « avant tout » : la gauche n’est nullement ennemie de la liberté, mais quand les deux valeurs entrent en compétition, elle choisit l’égalité. Par exemple, restreindre la liberté du patron de licencier ses ouvriers ou de s’attribuer le salaire qu’il veut, au nom de l’égalité, sont des mesures de gauche. La droite, qui n’est pas par principe hostile à l’égalité, fait cependant des choix inverses, justement parce que la liberté lui semble plus importante.

mardi 18 juin 2019

Devinette : suis-je une opinion ou un délit ?


Cette phrase, on l’a tous entendue : « le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Et on l’a tous entendue à toutes les sauces : l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la biphobie, l’islamophobie ne seraient plus des opinions, mais des délits.

Je n’ai pas trouvé l’origine de cette antienne. Certains affirment que sa paternité reviendrait à l’humoriste Guy Bedos. Mais si quelqu’un a les moyens de vérifier cette source, ça m’intéresse ; car si cette petite phrase fonctionne très bien comme slogan, comme punchline, dès lors qu’elle n’est plus prise comme telle, mais au pied de la lettre, elle devient très dangereuse pour nos sociétés. Or, cette interprétation littérale est précisément celle qui est en train de triompher.

Stricto sensu, la phrase est fausse, pour ne pas dire stupide. Une opinion, c’est, selon l’Académie, un « avis donné sur une question discutée dans une assemblée » ou un « sentiment, idée, point de vue », un « jugement que l’on porte, sans que l’esprit le tienne pour assuré, sur une question donnée. » Le racisme colle parfaitement à cette définition : il est l’opinion selon laquelle les variétés de l’espèce humaines appelées « races » seraient dotées de facultés, voire d’une valeur, inégales.

Le racisme – et ça s’applique également au sexisme, à l’homophobie, etc. – est donc bel et bien une opinion, sauf à changer le sens du mot « opinion » – la novlangue n’est pas très loin. Seulement, c’est une opinion dont l’expression publique est interdite par la loi – l’opinion, en elle-même, ne saurait être interdite, sauf à vouloir contrôler ce qu’il y a de plus intime en l’homme, sa pensée, son for intérieur.

On peut s’interroger sur l’opportunité d’interdire l’expression de ces opinions particulières. Comme je l’ai déjà dit à de nombreuses reprises sur ce blog, sans soutenir pleinement la vision française des choses – la loi Gayssot, à mon sens, devrait être abrogée –, je ne suis pas non plus un partisan de la doctrine américaine d’une liberté d’expression absolue et sans limite. Les appels à la haine, à la violence et à la discrimination, la diffamation et l’injure publiques, la divulgation de la vie privée d’autrui sans son consentement me semblent être des limites raisonnables à la liberté d’expression. Qu’on ne me fasse donc pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas pour que les néo-nazis aient le droit de faire publiquement l’apologie de la Shoah.

Seulement, comme à chaque fois il s’agit de poser une limite à l’une des libertés les plus fondamentales et donc à une des conditions d’une vie heureuse et digne d’être vécue, on ne peut pas le faire à tort et à travers. Ça implique donc d’abord de définir précisément les choses, et de ne pas crier au racisme dès que quelqu’un dit que les races existent, ni à l’islamophobie dès qu’on affirme que l’islam contemporain doit affronter un certain nombre de problèmes qu’il n’a pas encore réglés.

Ensuite, et surtout, ça implique d’appeler un chat un chat. Si on veut, comme moi, poser des limites à la liberté d’expression, alors il faut assumer : assumer qu’on interdise l’expression de certaines opinions, précisément définies. Et c’est là que la petite phrase selon laquelle le racisme ne serait pas une opinion, prise à la lettre, devient très dangereuse. Car si le racisme n’est plus une opinion, alors toutes les précautions, les réflexions, la prudence que je réclame n’ont plus lieu d’être. Si le racisme n’est pas une opinion, l’interdire ne revient pas à limiter une liberté fondamentale, et on n’a plus besoin de faire dans la dentelle.

Bourriner, ne plus faire dans la dentelle, c’est précisément ce que veulent plein de gens, parce que, comme je le disais ailleurs, leur obsession n’est même plus de triompher politiquement de leurs adversaires, mais, pour assurer ce triomphe, avant tout de les faire taire. Et pourtant, la suite logique, n’importe qui peut la voir : une fois le premier pas accompli, la tentation devient très grande pour chacun de faire sortir du champ des opinions à peu près tout ce avec quoi il n’est pas d’accord pour pouvoir en restreindre, voire en interdire l’expression, sans remord ni complexe. Et c’est ainsi que le blasphème, la critique d’une religion, voire d’une entreprise ou d’un gouvernement, pourraient bien, demain, sortir du champ de ce qu’on peut librement dire. À cet égard, la remise en question récente de la loi de 1881 sur la liberté de la presse par le Ministre de la Justice en personne est alarmante. Ou comment une petite phrase pas mauvaise comme punchline peut devenir une arme redoutable dans la main de crétins qui n’ont aucun attachement réel à la liberté.

Crétins, ils le sont parce que, j’espère l’avoir montré, ils ne seront pas toujours les plus forts, et seront donc victimes du même anathème qu’ils font aujourd’hui descendre sur leurs adversaires. De même qu’en 1933, les sociaux-démocrates allemands ont été parmi les premières victimes de l’état d’urgence qu’ils avaient eux-mêmes instauré et dont Hitler n’a plus eu qu’à se servir, ceux qui aujourd’hui refusent le statut d’opinion à celles qui les choquent seront dans l’avenir victimes des atteintes aux libertés fondamentales qu’ils auront eux-mêmes promues. Mais après ? Ça nous fait une belle jambe. Moi, ça ne me consolera aucunement de savoir que ceux qui, aujourd’hui, m’accusent à tort de racisme et d’islamophobie seront dans la cellule voisine. Alors une seule chose à faire : ne pas les laisser faire.

lundi 10 juin 2019

Nous sommes en guerre


Pour nos sociétés, la crise écologique est une guerre. Je ne suis pas le premier à le dire : Nicolas Hulot ou Delphine Batho ont tous les deux tracé ce parallèle. Ce n’est bien sûr pas une guerre conventionnelle ; nous ne nous battons pas contre un peuple ennemi, contre une nation étrangère, mais contre un adversaire autrement plus redoutable : nous sommes en guerre contre nous-mêmes, contre notre mode de vie lui-même, et contre les lois de la nature et de la physique – autant dire que c’est pas gagné.

Ce que les gens ne comprennent généralement pas, c’est que quand nous disons qu’en matière d’écologie, nous sommes en guerre, il ne s’agit pas d’une image ou d’une métaphore : non, nous sommes vraiment en guerre, et nous devons en tirer toutes les conséquences ; comme pour toutes les guerres, ce n’est ni plus ni moins qu’une question de survie.

La première conséquence concerne évidemment l’économie. Un pays en guerre ne peut plus se préoccuper de rigueur budgétaire ou d’équilibre économique ou financier : il met toutes ses ressources dans la balance pour gagner la guerre, et laisse à l’après-guerre le soin de redresser la barre. C’est parfaitement justifié, puisque si on ne gagne pas la guerre, il n’y aura tout simplement plus de barre à redresser ! Concrètement, pour nous, ça signifie que nous devons immédiatement abandonner toute prétention à l’orthodoxie économique et budgétaire :

1. Nous devons dénoncer nos dettes, assumer que nous ne les rembourserons plus ;

2. L’État doit s’impliquer fortement dans l’économie, et ce par trois biais :
a. Il doit prendre le contrôle direct d’une partie de l’économie (grandes banques et grandes entreprises stratégiques en particulier) ;
b. Sur les secteurs et entreprises dont il ne doit pas prendre le contrôle direct, il doit adopter un rôle de force d’impulsion (il ne s’agirait pas de communisme, mais de dirigisme et de planification, ce qui se faisait déjà en France dans les années 1950 et 1960, sans même parler des périodes de guerre) ;
c. Si l’annulation des intérêts de la dette cumulée aux points 2a et 2b ne suffisent pas, il doit procéder à des réquisitions de capitaux.

3. Enfin, il doit évidemment produire de la monnaie, donc faire tourner la planche à billets (nous le faisons très largement depuis 2007 pour sauver les banques, c’est bien la preuve qu’il est possible de le faire pour sauver la planète).

Là encore, je ne suis pas le seul à tenir ce discours. Mais il faut aller plus loin : si nous sommes en guerre, il ne faut pas seulement mettre en place une économie de guerre, mais aussi une culture de guerre. C’est peut-être même le plus important : il faut gagner la bataille des esprits, des mentalités, des représentations, car c’est la mère de toutes les autres. De manière intéressante, c’est aussi la seule sur laquelle nous avons eu un peu de succès : l’écologie fait à présent réellement partie des préoccupations d’une part importante de la population des pays riches, surtout chez les plus jeunes.

Mais il reste encore beaucoup à faire : sans même parler des pays moins développés ou de ceux qui, même chez les plus riches, continuent de croire qu’il n’y a pas de problème, la victoire est loin d’être complète. Les jeunes sont plus sensibilisés à l’écologie, certes, mais beaucoup s’imaginent que tous les problèmes peuvent être résolus en pissant sous la douche ou en achetant bio ; alors qu’en réalité, une solution réaliste ne pourrait passer que par « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » – et tant pis pour ceux qui appellent ça de l’écologie punitive : la question n’est pas de savoir si c’est punitif ou impopulaire, mais de savoir si c’est vrai.

Intensifier la bataille culturelle va donc nécessiter de nouveaux outils. Tout d’abord, il faut que l’écologie radicale, celle qui voit qu’il n’y aura pas de sortie de la crise sans changement radical de notre modèle de société et de notre mode de vie, s’unisse politiquement. Pour l’instant, ce courant politique existe, mais sous la forme d’une nébuleuse comprenant de nombreux groupuscules, communautés, micro-partis, associations, sans parler d’individus isolés. Cette division empêche toute forme de représentativité médiatique, donc de visibilité et de crédibilité. Il faut y remédier en créant une plate-forme commune de l’écologie radicale, qui n’aura pas pour but de faire disparaître ces groupes en les fusionnant, mais de les rassembler autour de revendications communes, et qui ne pourra se faire qu’autour de ce qui, dans ce courant, fait consensus – en d’autres termes, les vegans peuvent et doivent continuer à se battre pour leurs idées au sein de chacun de leurs groupes, mais ne peuvent pas attendre de cette plate-forme commune qu’elle adopte le veganisme comme objectif.

Par ailleurs, toujours dans l’optique de la bataille culturelle, l’écologie radicale doit se doter de ses propres médias. Être plus visible dans les médias de masse est une nécessité, mais ne suffira pas : il faut par ailleurs que nous disposions de médias, forcément moins puissants, mais exclusivement consacrés aux thématiques de l’écologie profonde. Il existe bien le journal La Décroissance, mais il est trop tranché pour être représentatif de l’ensemble du courant. Par ailleurs, la perte de vitesse de la presse écrite rend nécessaire d’utiliser d’autres outils, en particulier les vidéos sur Internet.

Enfin, la dernière conséquence de l’idée que la crise écologique est une guerre, c’est qu’en plus de nous adapter économiquement et culturellement, nous devons également nous adapter politiquement. Avant toute autre chose, comme dans toute guerre, l’État doit donner des moyens à ses soldats. Et ses soldats, en l’occurrence, ce sont justement les écologistes de terrain, ceux qui, dans des associations, dans des communautés, se battent pour la préservation des écosystèmes, des espèces, des espaces, pour des modes de culture plus respectueux de la nature, etc. Il faut aider celles qui existent, et il faut favoriser la naissance et l’expansion de nouveaux groupes du même ordre : ça peut passer par la fiscalité, par les subventions, mais rien ne réussira sans une telle aide.

Mais ce ne sera pas suffisant pour autant. Et le grand tabou, pour le moment, est là : la démocratie est-elle le meilleur système possible pour mener le combat ? Rien n’est moins sûr, car ce régime n’est pas toujours le mieux armé pour résister aux grandes crises. Il n’y succombe pas toujours : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont des démocraties (entre autres) qui ont gagné face à des dictatures totalitaires. Mais si les Britanniques pouvaient accepter les mesures drastiques de Churchill (« le sang, le labeur, les larmes et la sueur », justement), c’est parce que les bombes pleuvaient sur Londres, que c’était ça ou la capitulation, et que tout le monde pouvait faire le lien entre le Blitz et la politique de Chamberlain.

De nos jours, au contraire, la crise écologique ne nous apporte pour l’instant qu’une infime partie des malheurs, des souffrances et des catastrophes qu’elle nous réserve pour l’avenir ; et même quand nous sommes frappés, nous ne faisons pas directement le lien avec ce contre quoi nous sommes en guerre. La multiplication des sécheresses, des incendies, la désertification de nombreux pays, les réfugiés climatiques dont le nombre s’accroît chaque année, autant de choses qui sont déjà là, mais que la plupart des gens ne relient que vaguement à notre mode de vie.

Pendant la Première Guerre mondiale, sans renoncer à la démocratie, la France avait utilisé l’état de siège pour réduire considérablement la voilure des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Je ne crois pas que, dans la crise présente, ce soit souhaitable ou nécessaire. En revanche, il nous faudra faire accepter des choix largement impopulaires et qui ne produiront leurs effets qu’à très long terme ; et il nous faudra sortir du capitalisme libéral. Les premières décisions mécontenteront les pauvres, les secondes mécontenteront les riches. Il est peu probable qu’elles soient prises par des gens qui se demanderont s’ils seront réélus dans cinq ans.

mardi 4 juin 2019

Dissocier la démocratie des droits de l’homme est une urgence


Un récent article du Monde s’alarmait de ce que « le rapport à la tyrannie [avait] changé » et de ce qu’elle « [choquait moins] ». Prenant acte d’une « progression de l’autocratie », il cherchait à analyser les différentes formes que peut prendre le phénomène : « Des États démocratiques évoluent vers la dictature. Certaines des plus établies des démocraties connaissent des tentations autoritaires. Enfin, de puissantes nations assurent la promotion de l’autocratie, présentée comme le régime politique de l’avenir. » Pour ceux qui ne comprennent pas, ça vise, dans l’ordre, le duo Brésil-Russie, les pays occidentaux et la Chine.

À mon sens, ces trois réalités – car ce sont trois réalités, indiscutablement – ne sont pas du tout, contrairement à ce que pense l’éditorialiste Alain Frachon, trois facettes d’un même phénomène. Il tombe en fait dans une confusion étonnamment répandue et qui, je le crains, est en train de nous tuer : la confusion entre démocratie et respect des droits de l’homme.

Pour en sortir, il faut essayer de se dégager de toute l’encre qu’a pu faire couler la question de la définition de la démocratie, pour contempler cette évidence : les peuples peuvent, de manière majoritaire, décider de cesser de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales. C’est particulièrement évident de nos jours, car de nombreuses mesures dénoncées par l’article lui-même, et par moult organisations de défense des droits fondamentaux de la personne humaine, sont prises avec l’accord ultra-majoritaire des populations concernées.

Des exemples ? La surveillance de nos vies privées pour assurer un peu plus de sécurité est une mesure majoritaire, il faut avoir renoncé à toute forme de lucidité pour ne pas le voir. L’enfermement sans jugement de présumés terroristes à Guantanamo est une mesure majoritaire. En 2016, 54% des Français se déclaraient favorables à la torture sur les terroristes. Un sondage Odoxa a montré que 87% (87%, putain !) de la population est favorable à l’enfermement sans jugement des individus fichés S. Vous vous rendez compte ? 87% des Français sont d’accord pour piétiner allègrement un des droits les plus essentiels, les plus fondamentaux, celui à un jugement équitable et impartial pour tout suspect. 87% des Français sont d’accord pour mettre des gens en taule pour l’unique raison que les services de renseignement les surveillent et les trouvent potentiellement dangereux.

Ce chiffre permet de sortir de l’impasse consistant à tergiverser et à pinailler sur la définition de la démocratie, ainsi que de l’autre impasse consistant à se demander si nous sommes bien en démocratie ou non. Je ne vais pas essayer de convaincre ceux qui pensent que nous n’y sommes pas, même si je suis foncièrement en désaccord avec eux : de toute manière, la question n’est pas là, puisque même si nous y étions, les droits fondamentaux seraient piétinés. En toute logique, ils le seraient même bien plus, puisque alors on peut imaginer que l’enfermement des fichés S, par exemple, serait effectivement mis en place. Au temps pour les thuriféraires du RIC.

De la même manière, partant de cette évidence, la question de la définition de la démocratie est secondaire. Imaginons – l’effort d’imagination est minime, puisque je viens de montrer qu’on y est déjà en partie – un régime qui, par la volonté majoritaire, piétinerait les droits de l’homme : de quoi le qualifier, si ce n’est de « démocratie » ?

Cette confusion ordinairement entretenue entre démocratie et droits de l’homme est grave, car elle en soutient une autre, entre deux questions pourtant fort différentes : d’une part, la démocratie est-elle le meilleur moyen de prendre les bonnes décisions ? Et d’autre part, la démocratie est-elle le meilleur rempart contre la tyrannie, contre l’arbitraire, contre le non-respect des droits de l’homme, et plus particulièrement, puisque c’est bien le danger qui nous menace, contre le totalitarisme ?

Il est fondamental de comprendre que les deux questions n’ont pas nécessairement la même réponse. Il serait tout à fait envisageable, par exemple, que la démocratie ne soit pas la meilleure façon de bien gouverner, mais reste le meilleur rempart face au totalitarisme, ce qui permettrait de justifier son existence aujourd’hui. Voyons donc la manière dont l’actu nous éclaire sur ces deux questions.

Sur la première, regardons le résultat des élections européennes. Au-delà de toutes les bonnes nouvelles dont on peut se réjouir – le bon score des écologistes modérés, le score inespéré et peu commenté par les médias des écologistes radicaux, la claque de la droite scrogneugneu représentée par les Républicains –, il n’en reste pas moins que 23% de ceux qui vont voter apportent leur voix au Rassemblement National, et 22% à la liste de Macron. On me dira : oui mais l’abstention. Sans doute ; mais enfin, sur 34 listes, on pouvait espérer que les électeurs en trouveraient tous une qui représenterait plus ou moins leurs idées. Et sinon, ils n’avaient qu’à en faire une trente-cinquième. La moitié de ceux qui s’expriment votent donc, grosso modo, pour Macron ou pour Le Pen, confirmant ainsi le résultat d’à peu près toutes les élections depuis au moins 2010.

Sur du plus long terme, Macron est au pouvoir, il mène la même politique que tous ceux qui ont été élus avant lui depuis au moins 35 ans, à savoir tuer la planète et faire monter les inégalités : la démocratie n’est visiblement pas un moyen de prendre de bonnes décisions. L’argument de l’éducation – « ben oui mais les pauvres ils ne sont pas éduqués et ne comprennent pas les enjeux, c’est pas leur faute, c’est BFM » – ne tient pas : s’ils ne comprennent pas les enjeux, c’est bien la preuve qu’ils ne peuvent pas prendre les bonnes décisions. Cet « argument » ne dit pas en quoi j’aurais tort ; bien au contraire, il explique pourquoi j’ai raison ! Et comme l’éducation des masses prendrait, même avec un super système éducatif – en d’autres termes : pas le nôtre – des décennies, alors que la Crise nécessite des solutions urgentes, la démocratie semble complètement disqualifiée comme mode de prise de bonnes décisions.

Est-elle au moins un rempart contre le totalitarisme ? Pas davantage. Ne revenons pas sur l’exemple de Hitler accédant démocratiquement au pouvoir, on va m’accuser de taper dans le point Godwin et dans les vieilleries. Non, prenons l’actu ! Qu’y voit-on ? Un Julian Assange malmené par les États-Unis pour avoir publiquement révélé des vérités d’intérêt général. Mais c’est dans les États-Unis de Trump. Hum. Et chez nous ? Les journalistes se font convoquer par la DGSI, qui cherche à les intimider pour qu’ils cessent d’enquêter sur les sujets qui gênent le gouvernement, et ça passe crème. Quotidien a consacré deux émissions au sujet (ici et ici), mais ça n’émeut pas les foules. Nos démocraties ne sont pas un rempart contre le totalitarisme, elles nous y mènent tout droit.

Le plus probable est donc que nous ayons à choisir : la démocratie ou les droits de l’homme. Perso, je m’en fous, d’aller voter. De toute manière, comme le disait Coluche, si ça changeait quelque chose, ça fait longtemps que ce serait interdit. En revanche, je veux pouvoir continuer à critiquer la politique du gouvernement sans finir en prison ; je veux pouvoir rouler une pelle à un garçon dans la rue sans me faire tabasser parce que la police regardera ailleurs ; je veux pouvoir lire ce que je veux sur Internet ; je veux pouvoir publier une caricature de Muhammad ; je veux lire une information de qualité parce que les journalistes feront leur travail sans être intimidés par l’État ; je pouvoir aller sur Internet sans que l’État ait accès à mes mails ou à mon historique. Et c’est précisément tout ça qui est menacé. Si nous continuons à mettre la démocratie au-dessus de tout le reste, si nous nous entêtons à croire que dès lors que le peuple a majoritairement décidé quelque chose, il faut le faire, alors nous allons très vite perdre nos libertés fondamentales. Nous allons les perdre démocratiquement, mais nous allons les perdre.

mercredi 29 mai 2019

Les journalistes et la peur de l’inconnu


Prenons deux petites polémiques de ces derniers temps. La première : le clash entre, d’une part, la militante écologiste Claire Nouvian, et d’autre part, Pascal Praud, le journaliste qui la recevait sur son plateau, et son équipe (autres invités ? éditorialistes ? je n’en sais rien), en particulier Élisabeth Lévy. Si vous voulez le voir ou le revoir (ce dont on peut se dispenser), la vidéo est ici. Pour résumer, Claire Nouvian s’énerve des propos climatosceptiques tenus par Praud et Lévy ; et comme elle s’énerve un peu violemment et maladroitement, elle se fait rentrer dedans par des pros du rentre-dedans (la seule chose dans laquelle ils sont pros, à l’évidence).

Sur le fond de cette polémique, rien à dire : Nouvian a raison, les autres ont tort, point barre. Aussi bien sur l’existence du réchauffement climatique que sur son origine anthropique, contrairement à ce que prétend Lévy, il y a bel et bien consensus scientifique. L’immense majorité des climatologues, c’est-à-dire des spécialistes du sujet, sont d’accord : c’est bien l’homme qui est la cause principale du réchauffement actuel. Vous trouverez évidemment toujours des chercheurs comme Claude Allègre qui ne le sont pas, mais comme ils ne sont pas non plus des spécialistes du sujet (ainsi, Allègre est géologue, pas climatologue), ils sont direct hors-jeu : le seul fait d’être « scientifique » ne fait pas de vous un spécialiste en toutes les sciences. Sur le climat, Allègre n’a pas plus de légitimité que s’il parlait de la théorie des cordes.

Seconde polémique : Andréa Kotarac, élu France Insoumise qui appelle, au micro de Ruth Elkrief, à voter Rassemblement National pour les européennes. Pas franchement un tremblement de terre ; mais dans l’émission de Yann Barthès Quotidien, le journaliste Julien Bellver semble reprocher à sa collègue Ruth Elkrief d’avoir « déroulé le tapis rouge » au conseiller régional transfuge et « propulsé un inconnu sur la scène politique en seulement 48 heures ».

Le point commun entre ces deux affaires, c’est donc la question des personnes que les journalistes invitent pour intervenir dans leurs émissions. Ce qui pose le problème de la manière dont les journalistes font leur travail, et de leur responsabilité dans la crise actuelle.

Je suis pour la liberté de parole : Praud et tous les journalistes sont libres d’inviter qui ils veulent à leurs émissions, et les invités ont le droit de dire toutes les conneries qu’ils veulent. Ils ont même le droit de mentir ensuite en affirmant que ce sont des « pros » qui sont invités (car non, Élisabeth Lévy n’est pas une « pro » des questions climatiques).

Mais les autres journalistes ont alors un devoir : celui de corriger l’erreur. Chacun a le droit de dire les dernières stupidités : mais dès lors que l’ineptie risque d’être crue par une part importante de la population, et surtout si elle porte sur un enjeu planétaire tel que l’écologie, alors la responsabilité des autres journalistes est de corriger leur collègue. D’ailleurs, sur d’autres sujets, ça n’aurait pas manqué. Imaginons que le débat ait porté sur la question de savoir si l’islam est ou non intrinsèquement porteur de violence. Si Praud avait fait mine de mettre sur le même pied le « oui » et le « non », s’il avait donné également la parole aux deux opinions sans chercher à prendre parti, il n’aurait pas manqué de journalistes pour rectifier l’erreur. Pareil pour d’autres questions scientifiques comme la théorie de l’évolution ou l’efficacité des vaccins. Or, là, c’est ce qui a largement manqué ; beaucoup de journalistes ont critiqué Praud sur la forme, mais très peu ont rappelé cette évidence essentielle : sur le fond, Nouvian avait objectivement raison, Lévy avait objectivement tort.

Quant à la seconde affaire, elle révèle la grande difficulté qu’ont les journalistes à sortir des cadres auxquels ils sont accoutumés. Même dans une émission haut-de-gamme comme Quotidien (que j’adore et que je suis presque tous les jours), un journaliste peut, avec l’accord apparent de tous les autres présents sur le plateau, se montrer choqué qu’une de leur collègue donne la parole à « un inconnu ».

Or, c’est tout le contraire qui devrait les choquer ! Le monde crève – et je pèse mes mots : crève ! – justement de ce que nous voyons toujours et toujours les mêmes têtes dans les médias, avec toujours les mêmes vieilles idées qui ont fait la preuve de leur inefficacité. Ce que le peuple a besoin de voir, c’est justement ça : des citoyens de base qui font des choses, qui innovent, qui inventent, qui cherchent, qui tâtonnent, qui expérimentent. Pas Philippot en train de décrocher un drapeau, ou Dupont-Aignan essayant de libérer une autoroute. Et pourtant, que ces images-là tournent en boucle ne choque ni ne surprend personne.

On me rétorquera qu’Andréa Kotarac n’est pas un de ces inconnus qui change les choses à son échelle. Certes, mais ce n’est pas la question. C’est un problème de fond et de principe : offrir une (bien petite) visibilité médiatique à un inconnu choque et surprend les journalistes, alors que ça devrait être une part importante de leur job.

Alors évidemment, aller chercher des inconnus, ce serait un tout autre travail pour les journalistes. Faire tourner en boucle Wauquiez qui nous explique que le mariage pour tous, c’est la fin de la civilisation, en y allant de son petit commentaire, qui moqueur, qui élogieux, selon la chaîne sur laquelle on se trouve, ça ne nécessite aucun travail. Alors que chercher, trouver des gens inconnus mais qui font des choses intéressantes, puis faire des recherches sur ce qu’ils font, trouver les bonnes questions à leur poser, forcément, c’est du boulot. Ironiser ou pleurnicher sur la défaite de Bellamy, dont les idées sont étalées, recuites et ressassées à longueur de médias, c’est simple. S’interroger sur l’incroyable succès de listes comme celle de Dominique Bourg ou du Parti animaliste (qui ont certes fait moins de 3%, mais qui réalisent ainsi un score proprement inespéré, et qui se placent au-dessus d’Asselineau, largement présent dans les médias, lui), ça nécessiterait de se pencher sur leurs idées, sur leurs propositions, sur ce qui les distingue des écologistes modérés, nettement plus visibles qu’eux.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut priver Élisabeth Lévy ou Éric Zemmour de parole, ni qu’il ne faut jamais parler des idées de Macron, de Wauquiez, de Le Pen ou de Mélenchon. Mais nous vivons une ère où l’exposition médiatique est omniprésente et permanente. Sur l’immense masse de discours dont la presse, la télé et la radio nous inondent, les journalistes ont le devoir, étant donné la Crise que nous traversons, de moins donner la parole aux personnes et aux idées déjà connues, et de plus la donner à ceux qui ne le sont pas.

Amis journalistes, vous êtes sans doute bien contents quand les profs de vos mômes leur font des rappels sur les leçons vues les années précédentes. Mais que diriez-vous si nous nous mettions à ne plus leur enseigner que ce qu’ils savent déjà, sans jamais rien leur apporter de neuf ? Ferions-nous notre travail ?

dimanche 26 mai 2019

La fin de l’histoire


La grande réforme du lycée décidée par le gouvernement Macron, couronnée par la réforme du bac, a été évidemment accompagnée par une réforme des programmes. Et quand ceux d’histoire-géographie sont sortis, j’ai commencé par me réjouir de ce que je voyais. Je les trouvais meilleurs que les anciens. Il faut dire que ces derniers étaient si mauvais, si mal pensés et construits, qu’on ne pouvait guère que faire mieux. Mais la vie m’ayant appris que, même quand on semble au fond du trou, on a toujours les moyens de descendre, j’ai quand même manifesté un peu de bonheur.

Je ne reviens pas sur ce que j’ai pensé alors : oui, les nouveaux programmes d’histoire-géo sont meilleurs que les anciens. C’est spécialement vrai du programme du tronc commun, c’est-à-dire les cours d’histoire-géo que tous les lycéens de la filière générale devront suivre. Plus chronologiques, plus équilibrés, ils représentent un véritable progrès par rapport à la situation antérieure.

Et pourtant, cette réforme signe ni plus ni moins que l’arrêt de mort de l’histoire-géographie en lycée.

Peu de gens iront déposer des fleurs sur son cercueil, car nous n’avons aucun cadavre à enterrer. Tout bon meurtrier sait que, si rien n’est plus simple que de donner la mort, l’essentiel est ensuite de ne pas se faire prendre, et pour cela, de ne pas laisser de corps. Vouloir exposer le cadavre, la dépouille de l’histoire-géo, c’était l’erreur des réformes antérieures. Dès les années 1960, avec la réforme Fouchet, notre discipline avait été menacée de devenir optionnelle. Le Canard ayant alors titré : « De Gaulle, matière à option ? », on avait fait machine arrière. Sarkozy avait ensuite essayé de la même manière de passer en force en supprimant l’histoire-géographie en terminale scientifique ; trop visible ! Hollande était revenu là-dessus, ç’avait même été l’une des premières mesures de son mandat (et l’une des rares bonnes).

Le triumvirat Macron-Philippe-Blanquer a parfaitement compris qu’il fallait faire preuve de plus de finesse. Et admirez la tactique.

Premier mouvement : ayant supprimé les trois filières de la voie générale, vous en définissez un « tronc commun », les cours que tous les élèves du lycée général devront suivre. Dans le lot, vous gardez l’histoire-géo bien au chaud. L’histoire-géo reste obligatoire pour tous, personne n’a donc de sujet de se plaindre : vous êtes d’ores et déjà assuré d’éviter l’essentiel de la protestation.

Deuxième mouvement : vous complétez le tronc commun par des « enseignements de spécialité », des disciplines lourdes (4h. par semaine en 1e, 6 en terminale) librement choisies par les élèves (à raison de trois enseignements en 1e, dont deux restent en terminale). Là encore, vous remettez de l’histoire, mais sous un vocable suffisamment vague pour être fourre-tout : « Histoire, Géographie, Géopolitique et Sciences politiques ».

Troisième mouvement : vous définissez les coefficients et le mode d’évaluation. Là, le piège commence à se refermer. Car les disciplines du tronc commun ne vont plus compter que pour 5% de la note du bac chacune (plus les moyennes générales de 1e et de terminale, où elles entrent aussi en compte, forcément, mais de manière marginale, puisque la moyenne des bulletins, toutes disciplines confondues, ne pèse que pour 10% de la note du bac). L’histoire-géo généraliste, celle que tous les élèves suivront, c’est donc cela : 5% de la note du bac. C’est dire à quel point ça va les passionner. Bien sûr, si quelqu’un le fait remarquer, la parade est toute trouvée : une armada d’inspecteurs et de chefs d’établissement sont là pour s’écrire, profondément scandalisés, que mais enfin, les élèves ne travaillent pas que pour les notes ! En revanche, dotez les enseignements de spécialité de coefficients conséquents : 16% pour chacun des deux qui sont conservés en terminale.

Pour donner à ce troisième mouvement toute son efficacité, fixez une date d’épreuve la plus précoce possible : au printemps, sans qu’on sache encore comment on continuera à faire travailler les élèves une fois l’épreuve passée (là encore, l’argument selon lequel les élèves seraient tout à fait capables de travailler de manière désintéressée, sans l’épée de Damoclès du bac, fera merveille).

Quatrième et dernier mouvement : vous définissez les programmes et les horaires, pour que le piège soit complètement refermé. En histoire-géographie tronc commun, pour donner un os à ronger aux professeurs de la discipline, vous mettez un vrai programme d’histoire-géo… mais qui, souvenez-vous, ne comptera que pour 5% de la note du bac. Et en enseignement de spécialité, en revanche, vous mettez quelque chose de tout à fait différent.

Allez les voir par vous-mêmes : ce n’est, en fait, plus vraiment de l’histoire. Des thèmes très généraux (« La frontière », « La démocratie »…) jonglent avec des périodes très éloignées les unes des autres, qu’ils font se côtoyer joyeusement : la démocratie athénienne est rapprochée de Benjamin Constant, le limes romain de la frontière germano-polonaise, et l’empire ottoman de la reconstruction russe après 1991.

Le pire, c’est qu’en soi, de tels rapprochements sont excessivement intéressants. En licence d’histoire, j’ai moi-même suivi un cours passionnant qui comparait les colonisations de l’Afrique du Nord par Rome d’une part, par la France d’autre part. Seulement voilà : d’une part, un semestre entier était consacré à cette question complexe, alors que là nous n’aurons en moyenne que six heures pour traiter à la fois le limes romain, le partage de l’Afrique lors de la conférence de Berlin et la frontière entre les deux Corées. D’autre part, mes cours de fac étaient destinés à des étudiants en histoire, donc à des gens qui avaient déjà bien en tête les repères nécessaires à leur compréhension. Ce qui est très, très loin d’être le cas des élèves de lycée, pour qui Clemenceau pourrait parfaitement être contemporain de François Ier.

Le bilan, c’est qu’en enseignement de « spécialité », au lieu d’étudier réellement de l’histoire comme science, nous mèneront une réflexion citoyenne générale appuyée sur des exemples historiques. Ce ne sera plus la vulgarisation d’une science ; ce sera la version légèrement améliorée, légèrement approfondie, vaguement appuyée sur une science, de la discussion de café du commerce où chacun donne son avis, de genre : « mais oui, la démocratie, c’est ça, d’ailleurs regarde les Grecs, et puis Benjamin Constant disait d’ailleurs que… ».

Encore une fois, l’Éducation nationale met donc la charrue avant les bœufs. Ceux qui croient le gouvernement Macron animé de bonnes intentions se diront que ces nouveaux programmes cherchent à faire faire aux élèves quelque chose qui pourrait être passionnant, mais qu’ils n’ont nullement les outils intellectuels pour comprendre. Ceux qui le croient animés d’intentions malivoles verront là-dedans un outil d’une efficacité probablement diabolique de démolition de l’histoire et de la géographie dans le secondaire.

Je vous laisse juges.

mercredi 15 mai 2019

Le pape François refuse le diaconat féminin : pourquoi c’est une bonne nouvelle

Comme tous ceux chez qui l’espoir n’étouffe pas complètement la lucidité pouvaient s’y attendre, le pape François a fermé la porte à l’ordination des femmes à la fonction de diacre. Après sa confirmation du refus par l’Église de l’ordination de femmes prêtresses, c’est une nouvelle gifle pour tous ceux qui voudraient que l’Église progresse vers une meilleure compréhension des rapports entre les hommes et les femmes et, osons le dire, de la volonté de Dieu en la matière.

Soyons honnête : si François avait tranché la question dans l’autre sens, j’aurais su m’en réjouir. Il n’est pas impossible, néanmoins, que sur le long terme et à grande échelle, sa décision soit celle qui apportera le plus de bien à l’Église. Car depuis son élection, les catholiques réformateurs se sont peu à peu enferrés dans un piège.

Certes, son arrivée sur le trône de Pierre a été pour nous une « divine surprise » ; je ne vais pas dire le contraire, moi qu’elle a fait rester dans le catholicisme au moment où j’étais sur le point de le quitter. Mais dans le même temps, elle a fait retomber beaucoup de modernisateurs dans la papolâtrie qui est un des péchés capitaux du catholicisme romain : ils se disaient qu’il n’y avait plus qu’à attendre de François les réformes espérées depuis si longtemps.

Or, le moins qu’on puisse dire est qu’elles ont été timides. Je ne dis pas qu’il n’a rien fait, et en la matière la timidité est peut-être la bonne méthode ; mais enfin, la question des divorcés remariés, même s’il l’a tranchée dans le bon sens, aurait mérité plus qu’une note de bas de page. Les homosexuels pouvaient espérer être mieux revalorisés que par une petite phrase prononcée en conférence de presse dans un avion, d’ailleurs contredite par d’autres petites phrases prononcées dans les mêmes circonstances. Les femmes, enfin, sont pour le moment les grandes oubliées de ce pontificat, devant se contenter des habituelles tirades laudatrices sur leur rôle « essentiel » mais forcément « spécifique ». En Afrique du Sud aussi, un certain gouvernement avait cru savoir inventer le different but equal.

La question qui était posée au pape cette fois-ci était bien modeste : car enfin, il ne s’agissait pas de faire des prêtresses, seulement des diaconesses. Étant donné que même parmi les catholiques, y compris les pratiquants, beaucoup n’ont qu’une vague idée de ce qu’est un diacre, sans même parler du reste de la société, on ne peut pas dire qu’un changement de discipline en la matière aurait été de la dernière audace. Et pourtant, même à cette petite avancée, le pape a dit non.

Si c’est une bonne nouvelle, c’est parce qu’on peut espérer que cela force à ouvrir un peu les yeux tous ceux qui s’imaginent encore benoîtement que c’est du sommet de la hiérarchie que viendront les changements que nous espérons. Ceux qui, comme moi, veulent des femmes diaconesses, des femmes prêtresses, des prêtres mariés, des mariages d’homosexuels à l’église, et même un joyeux combo de tout cela (c’est-à-dire l’ordination épiscopale d’une femme qui en aurait épousé une autre à l’église), tous ceux-là doivent cesser d’attendre ces changements, ils doivent les faire.

Concrètement, cela signifie qu’il nous faut trouver des évêques qui accepteraient, même dans le secret, sans révéler leurs noms, s’ils ne veulent pas subir les sanctions, d’ordonner des femmes ou des hommes mariés ; il faut trouver des prêtres qui marient, même dans le secret, les couples homosexuels ; et si les clercs manquent du courage nécessaire pour agir, alors des communautés de fidèles doivent ordonner prêtres et évêques des gens qui l’auront. Les premiers chrétiens ne faisaient pas autrement ; et dans l’Église primitive, c’étaient les communautés, et non le pape, qui faisaient les évêques.

Ça vous semble radical ? Mais depuis combien de décennies attendez-vous un changement qui ne vient jamais ? Depuis 1968 et jusqu’à l’élection du pape François, l’Église n’a au contraire cessé de s’infléchir vers une position rigoriste et un éloignement toujours plus abyssal d’avec le monde à qui elle est censée parler. Pourquoi ? Parce que les traditionalistes, eux, ont eu le courage d’assumer le schisme, et de cette manière, de forcer la main au Saint-Siège. Il faut le dire : Marcel Lefebvre a bien plus fait pour la promotion de ses idées que Hans Küng pour les siennes.

Dans l’histoire de l’Église, les discours ont toujours renforcé l’existant, car ceux qui ne cadrent pas avec les dogmes ont commencé par être exterminés, et à présent que Rome n’a plus les moyens de la violence, elle se contente de les traiter par l’indifférence et le mépris, exactement comme s’ils étaient invisibles. Ce sont les actions qui ont été porteurs de changements. L’Église méprise ceux qui parlent de leurs idées, mais elle redoute ceux qui agissent pour elles.

Agissons. A-gis-sons.