mardi 8 octobre 2013

Pour un usage modéré du terme « islamophobie »


Lors du débat sur le mariage pour tous (Ah ah ! piégés ! vous croyiez naïvement que j’allais vous parler d’islam, et vlan ! une couche de mariage pour tous), j’ai appris une leçon qui peut sembler évidente, mais qui n’est pas si aisée à mettre en pratique : dans un débat, il ne faut pas seulement veiller à ne pas insulter l’autre ; il faut aussi veiller à ce qu’il ne se sente pas insulté. Et c’est bien plus difficile.

Je le reconnais volontiers : bien souvent, une discussion sur la loi Taubira commencée sur un ton badin se terminait en lutte à couteaux tirés, façon « ils en ont parlé ! », et l’envie de balancer de vraies insultes n’était pas loin, pour moi comme pour mes adversaires (mais oui, vous pouvez bien le dire, je le sais, allez), tant l’incompréhension mutuelle était grande. Je crois bien que j’ai tenu bon et que, quand ce que j’avais en tête dépassait vraiment les bornes, ça ne passait pas mes lèvres.

En revanche, à mon grand regret, certaines des personnes avec qui j’ai parlé de cela se sont senties insultées. En cause, un terme : « homophobie ». Ça, je l’avoue, je l’ai dit, et à de nombreuses reprises. Je l’ai dit, parce que je le pensais d’abord (et pour beaucoup de cas, je le pense toujours), mais surtout parce que pour moi, ce n’était pas une insulte, c’était une manière objective de qualifier la pensée de mon contradicteur. Pour moi, quelqu’un qui voit dans l’homosexualité une pratique moralement condamnable, ou tout simplement inférieure à l’hétérosexualité, est homophobe, même s’il n’a qu’amour et compassion pour les personnes homosexuelles. Évidemment, il est moins homophobe que celui qui rêve de casser du pédé ; mais il est homophobe quand même.

Je suis fondamentalement quelqu’un de tolérant avec les idées des autres (mais si, mais si) ; pour moi, les opinions, même celles qui sont « politiquement incorrectes », voire violentes, dangereuses ou même abjectes, sont l’objet d’une liberté totale. Peut-être un peu parce que mes opinions sont elles-mêmes considérées comme abjectes par beaucoup… Bref, dire de mes contradicteurs qu’ils étaient homophobes, c’était pour moi une manière de les catégoriser, peut-être aussi de leur faire assumer certaines choses, mais certainement pas de les dévaloriser, ni surtout de les insulter.

Et pourtant, ils se sentaient insultés, ce qui ajoutait à l’incompréhension réciproque et contribuait à embrouiller les choses. D’un côté : « Déjà qu’il est pour le mariage pour tous, en plus il m’insulte ! » ; de l’autre : « Déjà qu’il est contre le mariage pour tous, en plus il refuse d’assumer l’évidence ! » Forcément, on était coincés.

J’ai mieux compris ce qu’ils pouvaient ressentir quand j’ai finalement fait le lien avec l’accusation d’islamophobie qu’on me lance de temps à autres. Précisons tout de suite deux choses :

1. Que l’islamophobie existe en Occident, et particulièrement en France, j’en suis parfaitement conscient et convaincu, tout comme je suis absolument convaincu de la gravité, de l’importance du phénomène, et des souffrances qu’il engendre.

2. Je ne me reconnais pas comme islamophobe moi-même. D’abord parce que je n’ai rien contre l’islam en général. Je ne fais pas l’amalgame entre islam, islamisme et terrorisme. En tant que chrétien, je considère la diversité religieuse comme un bien qui fait partie de l’ordre naturel des choses, voulu par Dieu et permettant aux hommes de mieux appréhender Sa richesse et la diversité des chemins qui mènent vers Lui. Je ne souhaite donc absolument pas la conversion du monde musulman au christianisme. Si je reconnais que les textes fondateurs de l’islam, le Coran et les hadiths en particulier, sont souvent violents et contiennent des passages inacceptables, je sais que c’est aussi le cas de la Bible, y compris du Nouveau Testament, et surtout je sais qu’il est ridicule de prétendre comprendre des croyants à partir de leurs textes fondateurs (si les choses étaient si simples, les chrétiens seraient tous des anges de douceur, de non-violence, de charité et d’attention aux pauvres et aux faibles, ce qui est loin d’être le cas). Bref, si avec tout cela je suis islamophobe, je ne sais pas ce que signifie le suffixe « -phobe ».

Cela étant, on me fait régulièrement des procès en islamophobie. En soi, je m’en moque ; je n’ai aucune susceptibilité en la matière. Cela étant, je reconnais que cette accusation m’agace.

Pourquoi ? Pas parce que je me sens insulté (ça, je m’en moque), mais parce que je sens (à tort ou à raison) chez ceux qui l’utilisent contre moi une volonté de fermer les débats, ou de les détourner sur un terrain qui leur serait plus favorable. De fait, c’est souvent lorsque mes contradicteurs n’ont plus d’arguments à opposer aux miens que l’accusation d’islamophobie, d’ethnocentrisme, voire de manichéisme, déboule sur le tapis.

Or, ce n’est pas comme ça qu’un débat avance. Il est vrai que je m’oppose à certaines pratiques religieuses ou culturelles de la majorité des musulmans aujourd’hui (notez mes pincettes). Ou à certaines revendications de certains musulmans installés en Occident (re-pincettes). Oui, je voudrais qu’on interdît la circoncision sur les mineurs, l’abattage rituel sans étourdissement préalable, les piscines et salles de sport non mixtes (même sur certains créneaux horaires seulement). Et sans aller jusqu’à l’interdiction, j’aimerais que certaines pratiques ou idées récurrentes dans la religion musulmane disparaissent (les inégalités hommes-femmes, la condamnation de l’homosexualité etc.). Ces critiques ne se limitent d’ailleurs pas à l’islam ; je les adresse tout autant à ma propre religion, qui sur bien des points n’est guère plus avancée.

Pourtant, je comprends que mes opinions sur le sujet agacent. Je comprends qu’auprès de certains, elles fassent de moi un islamophobe. Mais j’ai envie de dire : « tant pis » ; et surtout, je crois qu’il faut éviter de le dire. Tout comme j’ai renoncé à dire aux gens qu’ils étaient homophobes, même quand je le pensais. Parce qu’au fond, ce n’est que très rarement le sujet, et que toute vérité n’est pas forcément bonne à dire.

Quand on se demande s’il est bon, s’il est légitime ou non de réserver les piscines ou les salles de sport aux femmes sur certains créneaux horaires, dire de quelqu’un qu’il est islamophobe ne fera rien avancer du tout. L’accusation crispera les uns et les autres. On va perdre du temps à palabrer pour savoir si oui ou non on est islamophobe, ce qui impliquera de palabrer pour définir l’islamophobie, et on a une (mal)chance sur deux de finir par palabrer pour souligner les souffrances des immigrés, voire pour (re)faire tout un historique de la colonisation et de la domination occidentale sur le monde. Et pendant ce temps, la question de la mixité dans les piscines n’avance pas.

Bref, parlons d’islamophobie et d’homophobie, mais parlons-en à propos, quand c’est vraiment le sujet. Quand on parle des grandes évolutions des représentations dans la société française, ou des rapports de domination, ou des transformations du racisme, ou quand on dénonce des violences de plus en plus nombreuses, il est légitime d’en parler. Pour des débats beaucoup plus techniques et précis, ça ne mène à rien.

Le risque, en fin de compte, est de paralyser tout débat concret visant à trouver des solutions immédiatement applicables à des problèmes de société précis, en ramenant systématiquement tout à des généralités. Avec le danger de finir par chercher à rétablir le délit de blasphème. Ce risque est réel, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire. Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed affirment ainsi que « quand le Conseil français du culte musulman (CFCM) porte plainte contre la publication des caricatures du Prophète, il cherche plus à faire le lien entre la critique de l’islam et la stigmatisation des musulmans qu’à prôner l’instauration d’un délit de blasphème. » Ils précisent qu’il « est très difficile d’établir ce lien juridiquement », mais ils se trompent : ce n’est pas très difficile, c’est tout bonnement impossible.

Évitons donc de crisper encore un débat déjà dur. D’une part, l’islamophobie est, à terme, réellement menaçante et dangereuse ; d’autre part, même s’il n’y a pas de « problème musulman » en Occident, il y a des pratiques qui posent des problèmes. Lancer l’islamophobie à la figure de ceux qui les soulignent ne les fera pas taire. Au contraire.

lundi 7 octobre 2013

Tu seras un homme, mon fils (autrement, c'est un pain dans la gueule, lopette)


Le chat, de Philippe Geluck, se demandait déjà pourquoi on disait de certaines femmes qu’elles sont « très femme », et d’ajouter : « dit-on de certaines casseroles qu’elles sont “très casserole” ? »

De manière assez comparable, je m’interroge toujours sur les parents qui veulent absolument que leurs enfants se conforment à tout un tas de clichés. Ceux qui veulent absolument que leur petite fille soit « très petite fille », que leur petit garçon soit « très petit garçon ». Ceux qui disent à tout le monde, tout excités : « Ah celui-là, c’est bien un garçon ! » Ils sont légions : ceux qui ne supportent pas de voir leur fils porter du rose, ou leur fille jouer avec une voiture. Ceux qui s’inquiètent dès que leur fils dit qu’il n’aime pas le foot, ou que leur fille dit qu’elle voudrait être pompier ou policière.

C’est vrai, c’est curieux, non ? Non pas que je nie la différence des sexes ou le fait que le sexe d’une personne soit un des éléments constitutifs de son identité. Mais bon, ce n’est quand même pas le seul : il y a l’origine géographique, le milieu social, la couleur de peau, la religion, parmi une multitude d’autres. Or, quand un petit gascon n’aime pas le cassoulet, il n’a pas besoin de se demander comment faire un coming-out à ses parents, et personne ne trouvera ça inquiétant. Franchement, vous imaginez la scène ? « Oh mon Dieu, il n’a pas repris du cassoulet de mamie ! Qu’est-ce qui lui arrive ? Est-ce qu’il va prendre l’accent parisien ? Est-ce qu’il ne risque pas, plus tard, de manger des moules-frites, voire des nems ou des sushis ? » Impensable.

Et même pour des choses plus importantes pour les parents, en général, on n’en fait pas toute une maladie. Ainsi, quand le petit dernier commence à refuser de suivre père et mère à la messe dominicale, on ne trouve pas ça contre-nature ou inquiétant à l’excès. Alors pourquoi cette focalisation sur la différence entre hommes et femmes ?

La chose est d’autant plus surprenante que ce qui préoccupe les parents, ce n’est pas une réalité biologique. Ils n’ont pas peur que le sexe de leur fils se mette à rétrécir et se recroqueville pour finir en vagin. Non, ce qu’ils veulent, c’est que leur enfant se conforme à un ensemble de stéréotypes. Le mot est parfaitement adéquat puisqu’il n’y a rien, absolument rien, dans la nature d’un garçon, qui le pousserait à s’habiller en bleu plutôt qu’en rose, pas plus qu’il n’y a dans la nature d’une fille quoi que ce soit qui doive l’inciter spécialement à devenir coiffeuse plutôt que cosmonaute. Donc, les parents recherchent la conformité avec une construction sociale.

On pourrait même dire qu’ils recherchent la conformité avec une mode, tant les stéréotypes dont ils désirent si ardemment de voir les premiers signes sont historiquement datés. À certaines époques, les hommes, surtout dans les classes sociales supérieures, portaient robes et cheveux long sans que cela gênât qui que ce soit. Nouvelle surprise donc : pourquoi les gens sont-ils si préoccupés par cette mode-là ? Les mêmes qui crient aujourd’hui au meurtre de l’altérité sexuelle ne s’offusquent pas outre mesure, que je sache, que les hauts-de-forme aient disparu de nos têtes, ni même que les femmes portent des pantalons, pratique qui, lorsqu’elle s’est généralisée au début du XXe siècle, a déclenché un scandale.

Beaucoup de parents désirent donc avec une ferveur angoissée que leurs enfants se conforment à des stéréotypes socialement construits, historiquement datés, et liés au sexe desdits bambins. Lâchons le mot : ils veulent que leurs enfants se plient à des stéréotypes de genre.

Oui, ça y est, je l’ai dit, vous pouvez lâcher les lions. Et le genre, ou la réalité derrière ce mot, est indéniable. Personne ne peut prétendre que le rose va naturellement mieux aux filles, et le bleu naturellement mieux aux garçons. Qui habille préférentiellement sa fille en rose et son fils en bleu ne peut donc que reconnaître que cela provient d’une construction sociale, pas biologique, ce qui est la définition même de la notion de « genre ». Tous ceux qui reproduisent ces stéréotypes sont donc les monsieur Jourdain du genre : ils en font sans le savoir. Pis encore, ils en font alors même qu’ils prétendent refuser au concept toute espèce de légitimité scientifique.

Et encore, en disant cela, je reste gentil, puisque pour eux, le genre, ou plutôt le « djender » est une abomination qui va, dans les décennies à venir, être la source des maux les plus ignobles : suppression de la différence sexuelle, totalitarisme, génération suicidaire par manques de repères, j’en passe et des plus croustillantes.

Le Djender adoptant une de ses incarnations
les plus traditionnelles.

Quand il ne rôde pas dans les écoles en cherchant à
posséder un professeur, le Djender aime tout
particulièrement se cacher  dans les placards.
Et au nom de cette lutte contre le « djender » (autant dire contre la bête immonde), on en voit passer des qui ne sont pas piqués des hannetons. Ainsi, un article du Salon beige intitulé « Lettre d’un père à un maire » critique, je cite, « la propagande du gouvernement sur l’idéologie du gender ». Et la critique est, pour moi, hallucinante.


Qu’est-ce qui gêne ce monsieur, en premier lieu ? Premier point : le « programme d’action gouvernementale contre les violences et les discriminations commises en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre ». Mais comment peut-on oser émettre le moindre mot contre un tel programme ? Qu’est-ce qu’il veut nous dire ? Que les violences ne sont pas si condamnables si elles sont dirigées contre les pédés ? Qu’il ne faut pas lutter contre ces violences ? Qu’on le désapprouve, en son for intérieur, me semble déjà assez sidérant ; mais qu’on ose le dire, l’écrire, là pardon, mais c’est courir un tout autre galop.

Second point : « le programme interministériel sur l’égalité hommes-femmes », accusé d’être « imbibé de cette notion de genre ». Imbibé, je me demande qui l’est… Faut oser, là encore ! Est-il en train de dire que la lutte pour l’égalité hommes-femmes est une mauvaise chose ? Que les rapports doivent rester inégaux ? Que les hommes doivent continuer à gagner en moyenne 17% de plus que les femmes ?

Tout le reste est à l’avenant. Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, « ABCD de l’égalité », tentatives étatiques pour lutter contre les stéréotypes de genre (on y revient…), éducation contre l’homophobie dès le primaire, rien n’est épargné.

Mais cette galerie des horreurs ne répond pas à la question fondamentale : bon sang de bonsoir, qu’est-ce que tous ces gens-là redoutent, à la fin ? La première idée qui m’est venue, c’est que, sans l’avouer, peut-être même sans se l’avouer à eux-mêmes, les critiques des études de genre et de leur introduction dans les écoles, ou plus généralement tous ceux qui reproduisent les clichés les plus bêtas en tremblant que leurs gosses ne finissent par y échapper malgré eux, n’étaient au fond que des conservateurs. Des gens qui veulent préserver les choses comme elles sont.

Ce n’était pas impossible, après tout : des gens que ne gêneraient pas outre mesure les droits acquis par les femmes au cours du XXe siècle, mais qui ne voudraient pas que les choses allassent plus loin, qui voudraient que les hommes conservassent une légère supériorité sociale sur les femmes. Beaucoup de gens, après tout, aiment l’existant parce qu’il existe, non parce qu’il est bon, et veulent donc le conserver en l’état sans se demander si c’est bien ou pas. Et comme ceux qui pâtissent d’un état de choses ne sont pas toujours exempts de cette tendance, on comprendrait que pas mal de femmes elles-mêmes luttassent pour rester légèrement inférieures aux hommes. Parce que, pour le moment, c’est comme ça.

Et d’ailleurs, dans une certaine mesure, cette explication par le conservatisme est juste. Tony Anatrella, par exemple, ne s’embarrasse pas de la « lutte contre l’homophobie » dont Frigide Barjot avait voilé ses « manifs pour tous » ; lui condamne clairement le terme même « d’homophobie » et ne se gêne pas pour dire que l’homosexualité est une déviance, une perversion, une maladie, une malformation du développement psychologique. Il ne veut donc surtout pas qu’elle se banalise.

Mais cette explication ne me satisfaisait pas entièrement. Je sentais bien que tous ces discours apocalyptiques sur la fin de l’altérité sexuelle, sur le malheur des enfants à venir, discours qui émanaient parfois de personnes dont je respectais profondément l’intelligence, ne pouvaient pas être le seul reflet d’un conservatisme social. Plus je discutais avec certains de mes proches sur le sujet, plus je sentais que la peur qui se lisait dans leurs diatribes, loin d’être exagérée pour les besoins de la cause, était plutôt plus forte encore qu’ils ne l’exprimaient. Une panique, une terreur.

Et c’est là que je me suis souvenu d’un excellent article rédigé par Titiou Lecoq pour Slate, à l’occasion du tweet de Christine Boutin se moquant de la mastectomie subie par Angelina Jolie. Il faut lire cet article : il est allé au fond des choses, je crois. Pour rappeler brièvement les faits, après la double ablation des seins subie volontairement par l’actrice pour raisons médicales, Mme. Boutin avait tweeté : « Pour ressembler aux hommes ? Rires ! Si ce n’était triste à pleurer ! » Voilà ce qu’en dit Titiou Lecoq :

« La première explication qui vient à l’esprit c’est qu’elle a fondu un plomb et qu’elle va finir dans l’état de cet homme qui s’est arraché les yeux. [...] Ce tweet révèle une [...] obsession, une mécanique idéologique profonde : Christine Boutin a une vision cauchemardesque du féminisme actuel. […] Derrière ce tweet à vomir, ce qu’il faut lire, c’est la peur d’une femme perdue. D’une femme qui ne comprend plus rien à la société dans laquelle elle vit. D’une femme qui se croit harcelée par ses propres hallucinations, par les fantômes d’autres femmes qui se font ôter les seins pour devenir des hommes et forniquer dans tous les sens et donner ensuite leurs enfants à des couples homosexuels qui habilleront leurs petits garçons en rose avant de les manger. »

« Une femme perdue », « qui se croit harcelée par ses propres hallucinations » : la peinture me frappe par sa vérité. Et cette incompréhension – et donc cette peur – sont bien plus répandues qu’on ne le pense, parce qu’elles ont des degrés, et que tous ne sont pas également visibles. Chez certains, c’est une panique, et ça conduit à une action obsessionnelle, politique par exemple, forcément très visible (Mme. Boutin, ou dans une moindre mesure ceux qui ont été de toutes les manifs pour tous et qui continuent, aujourd’hui encore, à « veiller »).

Mais chez d’autres, c’est bien plus discret. Chez ceux qui n’ont pas une angoisse absolue qui les empêche de s’endormir le soir (pour ceux-là, les images postées plus haut sont véritablement éclairantes), mais seulement une peur plus légère, plus diffuse, ça se traduit par un conservatisme d’inertie, moins virulent et donc socialement mieux accepté. Ce sont les instits qui font des étiquettes roses pour les filles et bleues pour les garçons (oui ! il y en a encore). C’est le patron de Barilla qui affirme qu’il ne mettra jamais un couple homosexuel dans ses publicités parce que ça ne correspond pas à l’image qu’il a de la société. Imagine-t-on les réactions s’il avait dit qu’il refusait de mettre un noir ou un juif dans ses pubs pour la même raison ?

Quoi qu’il en soit, et quel que soit le degré auquel s’exprime cette peur, cette grille de lecture explique beaucoup de choses. Par exemple, pourquoi le dialogue est à ce point complètement impossible entre partisans et adversaires des études de genre : parce que l’opposition à cette notion est en fait moins une opinion qu’une peur irrationnelle. Du coup, vous pouvez bien démontrer que les études de genre n’ont pas, dans leur immense majorité, pour but de nier la différence biologique entre les sexes, ça ne changera rien à l’opposition des opposants. De même qu’ouvrir la porte du placard et montrer à l’enfant qu’il n’y a rien dedans que des jouets ou des habits n’enlève rien à sa peur ; dès que l’adulte est reparti se coucher, la peur du monstre dans le placard revient aussitôt.

Alors bien sûr, il y a de bonnes expériences, des instituteurs qui font de vrais efforts, qui travaillent patiemment, subtilement, avec les enfants dont ils ont la charge. Mais tout cela nous montre aussi à quel point la lutte est loin d’être gagnée : il est bien plus difficile d’abattre une terreur infondée qu’un raisonnement erroné.


***** Nota Bene *****

J'espère que Joshua Hoffine me pardonnera le petit détournement de ses excellentes photos qui redonnent vie aux monstres de notre enfance.

dimanche 6 octobre 2013

Un historien contre les historiens (parce que l'histoire est moins importante que la vie privée)


Attention, les historiens s’émeuvent. La communauté des archivistes prend les armes. Pétitions, articles de presse, le tout relayé par les réseaux sociaux : c’est un branle-bas de combat général. Le motif ? Le « droit à l’oubli numérique ».

Ça vous semble bien léger, voire étrange ? À moi aussi. Au début, j’ai eu du mal à y croire. Puis, je me suis demandé si quelque prof de fac perdu, en manque absolu de financement pour son grand œuvre (« l’utilisation du caoutchouc dans l’armement de défense anti-aérienne japonais de 1917 à 1945 »), n’aurait pas vendu son âme au diable (entendez par là la NSA), acceptant, contre rémunération sonnante et trébuchante, de faire un peu de propagande et de proclamer comme c’est bien que gouvernements et entreprises conservent nos données privées ad vitam aeternam.

Quand je me suis rendu à l’évidence (ils sont sérieux ! leur pétition n’est ni un canular, ni le fruit d’un pari stupide pris lors de la rencontre annuelle – et très arrosée – des historiens modernistes et contemporanéistes), j’ai cherché à en savoir plus sur leurs arguments. Des fois que quelque chose m’aurait échappé.

Parce que jusqu’ici, le droit à l’oubli numérique, je trouvais ça très bien, sans restriction d’aucune sorte. Juste après le scandale PRISM, je trouvais plutôt évident que les législateurs français et européens se saisissent un peu du sujet. Bon, évidemment, tout le monde sait très bien qu’au fond, ça ne changera guère les choses : les puissants continueront de nous espionner et de conserver des données sur nous. Mais avec le projet de réglementation sur le droit à l’oubli, à l’échelle européenne en plus, ils auraient peut-être eu un peu plus de mal. Obliger ceux qui recueillent des données numériques à les effacer au bout d’un certain temps, considérer que, sans consentement actif et explicite de sa part, un internaute ne veut pas qu’on conserve ou qu’on transfère à d’autres les traces qu’il laisse sur le Net, tout cela me paraissait aller dans le bon sens.

Et pourtant, voilà donc nos archivistes qui pignent. Que dis-je ? Qui crient au scandale ! Au voleur ! Au voleur ! À l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Ils sont perdus, ils sont assassinés, on leur a coupé la gorge : on va les priver de données. Ils n’en peuvent plus ; ils se meurent ; ils sont morts ; ils sont enterrés.

Oui oui, c’est ça : ils ne veulent pas du droit à l’oubli numérique, parce que les historiens de l’avenir vont manquer de données pour leurs travaux. Alors déjà, un premier truc qui me fait bondir, c’est que s’il y a bien une chose dont les historiens contemporanéistes ne manquent jamais, c’est de données. Ils en ont trop, même ! Pour eux, la difficulté n’est jamais de trouver des données, c’est plutôt de faire le tri dans la masse de données brutes à leur disposition. Nous autres antiquisants – et c’est aussi vrai pour nos amis médiévistes – nous faisons face à un vrai manque de données. Aussi sommes-nous tout heureux quand nous tombons sur un morceau d’inscription grecque ou sur une pièce de monnaie romaine, et nous en tirons toute l’histoire d’un règne. Cette inquiétude sur le manque de données, à une époque où n’a jamais autant écrit ni jamais autant conservé le moindre bout de texte, ça me fait un peu le même effet, à moi, que si un gros Américain, après avoir dévalisé le supermarché local, allait pleurer devant un mendiant en lui faisant part de son angoisse de n’avoir pas assez de sacs de frites surgelées pour la semaine.

La deuxième chose, c’est que tout de même, les pouvoirs publics ont pensé à eux, et on a bien essayé de les rassurer. D’abord, il est bien précisé que si les intérêts nationaux l’exigent, les données pourront être conservées. Ainsi, pas de danger de voir disparaître les cadastres et autres registres d’état civil, qui contiennent des données privées mais ne seront pas touchés par les mesures projetées. Ensuite, on leur a fait des propositions, à nos historiens. Anonymer les données, par exemple, pour pouvoir les conserver tout en respectant la vie privée des internautes ? Impossible, ils pourraient avoir besoin des patronymes pour leurs futures recherches. Ben oui, mais bon, il faut savoir faire des compromis, dans la vie…

Mais le plus important n’est pas là. Le plus grave dans cette affaire, c’est que des scientifiques sont en train de faire passer les intérêts de leurs recherches avant toute autre chose. Or, cette façon de voir n’est pas défendable. Certes, une société doit pouvoir connaître et comprendre son passé, et les historiens doivent pouvoir travailler le plus facilement possible. Et naturellement, la loi en discussion doit tenir compte de cette exigence – elle le fait, d’ailleurs, dans une large mesure.

Mais inversement, les historiens et archivistes ne doivent oublier qu’il existe d’autres risques plus grands et plus sérieux que le fait, pour un chercheur, de « ne pas pouvoir bénéficier de toutes les facilités offertes par la technologie » (la formule est d’Yves Poullet). À l’heure actuelle, un des plus grands dangers qui nous menacent est celui du totalitarisme. En cas de coup d’État, de révolution violente ou simplement d’élections menant à des résultats désastreux, les moyens technologiques actuels permettraient à n’importe qui d’instaurer un totalitarisme infiniment plus puissant que ne le furent ceux du XXe siècle : les moyens de surveillance des citoyens aujourd’hui n’ont rien de commun avec ceux dont disposaient Hitler ou Staline.

C’est donc d’abord sur ce front qu’il faut se battre. Il faut limiter, autant que faire se peut, la surveillance de nos vies privées par les États et les entreprises. À côté de cela, le risque que les historiens de 2050 comprennent un tout petit peu moins bien la société de 2013 ne pèse rien. Ne serait-ce que parce que, si notre civilisation basculait dans le totalitarisme, il pourrait très bien ne plus y avoir d’historiens du tout d’ici-là.

samedi 5 octobre 2013

Supprimons les feux de cheminée, la poésie, la vie, tout plutôt que de supprimer nos bagnoles


Un article du blog associé au Monde « SOS conso », rédigé par Rafaele Rivais, nous rappelle qu’à partir de 2015, les feux de cheminée en foyer ouvert (c’est-à-dire dans les cheminées traditionnelles, sans insert) seront interdits à Paris. C’est d’ailleurs déjà partiellement le cas, puisque les habitants de la capitale ne peuvent plus, depuis 2007, faire brûler un feu en foyer ouvert que pour le chauffage d’appoint (la cheminée ne peut donc pas être la source principale de chauffage) ou comme agrément. En 2015 (en même temps donc que les foyers ouverts seront définitivement interdits aux parisiens), cette mesure restrictive partielle s’étendra d’ailleurs à une bonne partie de l’Île-de-France (435 communes sont concernées). Et il est évidemment permis de se demander si cette « zone sensible pour la qualité de l’air », comme ils disent, ne se verra pas à terme imposer la même interdiction totale que Paris elle-même.

La raison invoquée est, naturellement, d’ordre sanitaire et écologique. Faire brûler du bois, ça dégage du CO2, gaz à effet de serre bien connu, et des particules fines, qui ne sont pas très bonnes pour nos petits poumons.

Pour moi, cette mesure est la preuve et le symbole d’un aveuglement total, d’un déni de réalité, d’un renversement complet des valeurs et des priorités. Il est de plus en plus difficile de nier l’évidence de la crise écologique et de ses conséquences pour la nature et pour la santé humaine ; mais plutôt que de s’interroger sur les causes profondes de cette crise, on préfère mettre en place des mesurettes sans aucune efficacité ni utilité, mais qui nous pourriront quand même bien la vie.

Au fond, c’est assez normal. S’interroger sur les causes profondes de la crise ne pourrait que conduire à constater qu’elles résident dans le Système lui-même, c’est-à-dire dans l’organisation même de notre société, dans les piliers qui la fondent, dans ses valeurs  et dans ses évidences. Cela conduirait donc à envisager des solutions radicales : au sens étymologiques, puisqu’elles toucheraient les « racines » même de la Crise (et donc celle de nos sociétés), mais aussi dans leurs effets concrets, puisque ces solutions radicales mèneraient à la disparition de notre civilisation et à la fondation d’un nouveau modèle de société, plus « durable » pour reprendre un mot à la mode, mais certainement aussi bien moins confortable.

C’est cela que veulent à tout prix éviter les puissants, les riches et (ce qui revient souvent au même) tous ceux qui nous gouvernent. Ils ne veulent surtout pas d’un changement radical. D’abord parce que, comme tout le monde, ils aiment bien le confort de cette société-là : l’un aime les cerises à Noël, l’autre ne veut surtout pas abandonner ses courses de formule 1 ; celui-là veut absolument garder ses trois télés, ses deux ordinateurs et son écran géant, celui-ci n’envisage pas de voyager autrement qu’en avion. Et surtout parce que, dans cette société, ils dominent, ils contrôlent, ils ont le pouvoir, ce qui ne leur serait pas garanti avec un autre mode de fonctionnement.

Et donc, ne pouvant nier l’évidence, mais refusant absolument d’y faire face, ils inventent ce qu’ils peuvent, histoire de faire croire qu’ils font quelque chose et de gagner du temps. En interdisant les feux de cheminée, on est exactement dans la logique que je dénonçais quand j’évoquais ceux qui voudraient nous faire manger des insectes : on met en place des changements qui ne vont pas résoudre le moins du monde la crise (car franchement, ce n’est pas en interdisant les feux de cheminée à Paris, ou même dans toute la France tant qu’on y est, qu’on réduira le réchauffement climatique), mais qui vont quand même rendre la vie moins belle.

Évidemment, j’entends déjà la cohorte de ceux qui vont me dire qu’en refusant cette évolution, je fais aussi passer mon confort avant la préservation de la planète. Que les feux de cheminée, comme les entrecôtes, ne sont pas essentiels. Peut-être bien. Mais je ne suis pas d’accord pour penser comme cela. Je l’ai toujours dit : mon but n’est pas de bâtir une société qui nous permette de survivre, mais bien une société qui nous permette de vivre. De vivre dignement, comme des hommes, avec ce qui fait notre humanité, notre richesse. D’avoir une vie véritable, belle, pas la survie laborieuse d’une sous-humanité qui se serait reniée elle-même plutôt que d’abandonner un modèle à bout de souffle. C’est d’ailleurs toute l’ambition de Tol Ardor, et son originalité par rapport à d’autres projets alternatifs : nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons aussi préserver l’essentiel, c’est-à-dire non pas un confort matériel impossible à tenir dans la durée, mais l’essence de notre culture et de notre civilisation.

Les feux de cheminée, ça en fait partie. Il y a la lumière du feu, quand on a éteint les ampoules et qu’on contemple les flammes, assis dans un fauteuil et dans l’ombre. Il y a le bruit du feu, le crépitement des braises, le sifflement des bûches qui éclatent sous la chaleur. Il y a l’odeur du feu, le parfum de la fumée et de la cendre, qui reste dans la pièce longtemps après que le feu s’est éteint.

Déjà, avec un insert, ce n’est plus la même chose. Moins de chant, moins de senteurs, moins d’âme. Mais si on n’a plus le feu du tout, c’est toute une poésie qui disparaît de nos vies. Désolé, mais je ne m’y résoudrai pas. Je refuse de vivre dans un monde où l’on nous fera éteindre nos feux de cheminée plutôt que d’envisager un contrôle de la natalité et la suppression des voitures. Une calèche tirée par un cheval, ça va moins vite qu’une bagnole, mais le résultat est exactement le même, car vous arrivez là où vous vouliez arriver. Les voitures sont donc dispensables, remplaçables. En revanche, rien ne vous apportera ce que vous apporte un feu de cheminée. On peut se passer d’un confort. On ne peut pas se passer de poésie, de beauté, de rêve.

vendredi 4 octobre 2013

Que les profs de Sciences Po travaillent le dimanche !

Je découvre à l’instant dans Le Monde un article de monsieur Christian Lequesne, professeur à Sciences Po Paris, intitulé « choisir son jour salarié est une liberté fondamentale ». Déjà, le titre est tout un programme.

Primo, l’invocation des libertés fondamentales. Rien ne n’énerve comme cette manière de convoquer à tort et à travers des notions aussi importantes. À force de qualifier tout et n’importe quoi de « totalitarisme » ou de « génocide », on finit par perdre complètement de vue la spécificité des véritables totalitarismes et génocides, ce qui est très inquiétant. Même chose ici : rebaptiser « liberté fondamentale » ce qui n’en est à l’évidence pas une ne peut qu’affaiblir les vraies libertés fondamentales. Donc rappelons-le : l’éventuelle possibilité de choisir quel jour on travaille et quel jour on ne travaille pas n’a rien à faire à côté de la liberté d’expression, d’association ou de déplacement.

Bénéficier d’un jour chômé, ça oui, c’est une liberté fondamentale ; mais pas le choix de ce jour. Le droit au loisir, au repos, à la détente sont des libertés fondamentales. Mais justement – et c’est le secundo –, tout cela disparaît sous la plume de monsieur Lequesne. Il nous parle de « jour salarié », sans qu’on sache bien ce qui se cache derrière cette notion, mais pas du tout de jour de repos. Il est donc assez intéressant de voir que son obsession est bien « d’autoriser » les gens à travailler plus (comme s’ils étaient massivement demandeurs…), mais qu’il ne semble pas prêt à monter au créneau pour défendre leur droit de ne pas travailler un jour de la semaine.

Venons-en au fond. Entre deux éructations contre la vilaine gauche moche et méchante (c’est-à-dire celle qui n’a pas encore fait sa soumission à la « social- »démocratie de centre droit), quels « arguments » tente-t-il de jeter ?

1. Les employés sont payés davantage quand ils travaillent le dimanche et le soir, ils seraient donc demandeurs car cela leur permettrait d’arrondir leurs fins de mois dans un pays où, je cite monsieur Lequesne, « les salaires réels sont bas ». Mais dans ce cas, de quoi les salariés sont-ils demandeurs, exactement ? Certainement pas de travailler le dimanche ou le soir : ils sont demandeurs de hausses de salaires, tout bêtement. Les gens ne veulent pas travailler plus (et plus mal) pour gagner plus, ils veulent juste gagner plus. Si certains demandent à travailler le dimanche, ce n’est pas pour se libérer leur mardi ; c’est parce que le patronat ne leur laisse pas d’autre choix pour gagner un peu moins mal leur vie. La solution pour ces pauvres gens ne réside donc pas dans le travail le dimanche, mais bien dans une meilleure répartition des profits des entreprises entre le travail et le capital. En gros, il faut nettement moins donner aux riches actionnaires, et nettement plus aux pauvres travailleurs. L’argent est là, dans la poche des riches, il n’y a qu’à le prendre.

2. Il y a déjà des gens qui travaillent le dimanche, alors pourquoi pas tout le monde ? Là, le degré zéro de l’argumentation a été atteint. Oui, il y a des activités qui ne peuvent pas s’arrêter : l’alimentation, l’eau, la santé, la sécurité, les transports, l’énergie. Il est donc normal d’autoriser (et même dans certains cas de contraindre) ceux qui travaillent dans ces domaines à le faire aussi le dimanche et le soir. Mais d’une part, il faut que les concernés reçoivent, tous, une compensation à la hauteur du sacrifice qu’ils consentent ; et d’autre part, il n’y a aucune, strictement aucune raison, d’élargir à tous un mal qui n’est nécessaire que pour quelques-uns.

D’autres arguments ? Hélas non, à moins de considérer comme tels le concert de violons final entonnant le couplet « liberté, liberté chérie », et agitant l’épouvantail soviétique – monsieur Lequesne a dû bien apprécier le papier des parlementaires de droite qui voient dans la politique actuelle du gouvernement un prélude à la résurrection de Staline (faut-il être miro). Il ne pense même pas à invoquer l’hypothétique hausse de la consommation (et donc la croissance) que cette réforme entraînerait ; peut-être a-t-il au moins conscience que les gens n’ont pas tant d’argent qu’après avoir fait leurs courses le samedi, ils iraient encore dépenser le double le dimanche.

En revanche, monsieur Christian Lequesne, à défaut d’arguments, nous livre, bien inconsciemment je pense, ses véritables motifs, à travers quelques considérations personnelles. Ainsi, dans la liste de ceux qui, selon lui, bénéficieraient d’une ouverture des commerces le dimanche, il termine par un « Enfin, il y a les clients de ces magasins » – on sent bien qu’il en est un, lui, de client, et que c’est surtout ça qui l’intéresse, au fond. Impression confirmée à la fin par les souvenirs émus de sa folle jeunesse à Prague, où, dit-il, il se faisait souvent la réflexion : « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » L’estocade finale résidant dans la petite phrase destinée à rassurer tout le monde, où il assure n’avoir « jamais perçu de traumatisme particulier chez les travailleurs tchèques ». Mais leur a-t-il seulement jamais adressé la parole ou demandé leur avis sur la question, pour juger ainsi de leur traumatisme ?

Pour conclure, je reviendrai sur une petite phrase de l’article qui m’a terriblement amusé. Voulant balayer l’opposition des syndicats, il affirme qu’ils ne sont de toute manière pas représentatifs, puisque seuls 8% des travailleurs sont syndiqués, et qu’on ne pourra pas éviter de se poser la question de leur légitimité – car, ajoute-t-il, « la démocratie ne peut pas s’accommoder des règles d’une minorité – fût-elle organisée – imposées à une majorité. »

Et là, j’ai fait tilt, parce qu’avec cette histoire de travail le soir ou le dimanche, c’est exactement ce qui est en train de se passer, mais dans l’autre sens. Ce ne sont pas les syndicats qui imposent l’interdiction du travail dominical à une masse de salariés demandeurs ; c’est la minorité de riches et d’employeurs qui cherche à accroître ses bénéfices en imposant sa loi à la majorité. Notre démocratie, comme je le dénonce depuis 15 ans, n’est rien d’autre qu’une oligarchie des riches.

Alors je ne vois plus qu’une seule solution pour faire comprendre tout cela à monsieur Lequesne : faire travailler les profs de Sciences Po le dimanche. C’est vrai, pourquoi n’appliquerait-on pas à ce monsieur les solutions qu’il préconise pour le reste du corps social ? Après tout, ses arguments valent pour lui aussi ; parmi ses étudiants, il y en a sûrement qui préféreraient avoir cours le dimanche plutôt que le jeudi et qui se diraient, comme lui-même à Prague, « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » Et sans doute n’en serait-il pas non plus « traumatisé » outre mesure.

Je demande donc au gouvernement que soient appliquées immédiatement les mesures suivantes :

a. Abaissement des salaires des profs de Sciences Po au niveau de celui des caissières de Conforama (il faut qu’ils aient la même motivation qu’elles pour travailler le dimanche).

b. Fin de la sécurité de l’emploi pour les profs de Sciences Po (il faut bien pouvoir les virer, sinon comment le directeur de l’école pourra-t-il faire pression sur ses enseignants ?).

c. Mise en place d’un emploi du temps des cours de Sciences Po sur l’ensemble de la semaine, soirs et dimanches compris. Le recrutement se fera sur la base du volontariat, avec de fortes incitations à accepter le travail dominical, dont une prime dont la pérennité ne sera pas garantie, mais aussi, au besoin, les pressions directoriales adaptées.


Allez monsieur Lequesne, chiche ! Allez au bout de votre logique, transmettez ma proposition à votre directeur et au gouvernement. Au bout de quelques semaines à ce régime, je suis certain que vous aurez des choses une vision infiniment plus claire.

dimanche 15 septembre 2013

La-Manif-pour-Tous-Nature-et-Tradition


C’est pourtant vrai qu’ils ne lâchent rien ! Honnêtement, mon étonnement devant l’opiniâtreté (ou l’obstination) des opposants à la loi Taubira n’a d’égal que ma perplexité devant leur stratégie.

Déjà, il y a la division. Du plus modéré au plus givré, on a d’abord Frigide Barjot, qu’on ne présente plus, et qui rame comme une folle pour maintenir à flot son mouvement « L’avenir pour tous ». Ses supporters veulent l’abrogation de la loi Taubira ; comme ils sont un peu réalistes, ils voient bien qu’ils n’auront rien sans rien, et sont prêts à lâcher un peu de lest en acceptant une union civile pour les couples homosexuels – sans adoption, ça va sans dire. Pour qu’on ne s’imagine pas qu’ils sont les mous-du-genou de la frange « qui-ne-lâche-rien », ils compensent ce scandaleux laxisme homophile par une demande de constitutionnalisation du mariage comme union d’un homme et d’une femme. Bon.

Puis vient Ludivine de la Rochère (rien que le nom, c’est tout un programme), qui a repris les rênes de « La Manif pour Tous » (on ne pouvait quand même pas les laisser à une fille qui tolère suffisamment les pédés pour leur autoriser l’union civile, ça non), même si elle ne sait pas trop qu’en faire. Présentera des listes aux élections, s’alliera avec des partis existants ? No sé. Et si on y va en autonomie, à quelles élections allons-nous ? Aux municipales, aux européennes ? No sé. Pas grave : mieux vaut continuer de pomper et qu’il ne se passe rien plutôt que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.

Enfin, madame Barrée, j’ai nommé Béatrice Bourge, encore plus homophobe que la précédente (si si, ça se peut), qui dirige plus ou moins le « Printemps français ». Sur le fond, on ne voit pas bien ce qui les différencie de la Manif pour Tous, à part qu’ils n’hésitent pas à s’afficher avec l’extrême-droite et les casseurs ouvertement homophobes.

Mais si on y réfléchit, on ne voit pas bien ce qui justifie la division en trois mouvements. Ambitions politiques contraires ? Rivalité féminine ? Nécessité de « se compter », de montrer ses muscles, pour emporter le morceau ? Difficile de le dire, tant cette stratégie (ou cette fatalité) apparaît casse-gueule. Parce que quand même, ce n’est pas comme si les opposants à la loi Taubira pesaient encore bien lourd. Ce n’est pas comme s’ils avaient des chances de voir leur citrouille devenir carrosse. Du coup, pour avoir la moindre chance de succès, le minimum serait une forme d’union. Pas forcément une fusion, notez bien ! Il faudrait préserver les susceptibilités et les divergences. Mais une forme d’union, une sorte de confédération de l’homophobie (pardon, de la lutte contre le mariage homo). Au lieu de quoi, chacune fait sa tambouille dans son coin. Première erreur stratégique.

La seconde est sans doute encore plus grave. On peut s’interroger en effet sur les chances de succès d’un mouvement qui se veut politique mais ne réfléchit que sur quelques micros-questions sociétales. Certes, ils essayent de s’élargir, mais bon, on reste dans l’éthique de la sexualité, de la famille et de la vie (et encore, du début de vie : pas de risque qu’on les voit s’opposer aux OGM) : PMA, GPA, « notion de genre » font leur miel, mais ça s’arrête là. Ils prétendent défendre une certaine idée de la société, mais ils se restreignent à quelques questions qui sont loin d’être les plus fondamentales et n’élargissent pas réellement leur réflexion théorique.

En ce sens, la nébuleuse issue de l’opposition à la loi Taubira me fait penser au parti Chasse, Pêche, Nature et Tradition. Certes, les trois dirigeantes emblématiques précitées ont davantage de cheveux et moins de poil au menton que Frédéric Nilhous ; mais il y a entre les mouvements des premières et le parti du dernier des similitudes troublantes.

D’abord, comme je le disais, la défense d’un intérêt très restreint et particulier. On prend tout ce à quoi on tient, et on fait un parti. Comme avait dit Malik Bentalha : « C’est génial ce truc ! Le type, il a pris tous ses kiffes, et il a fait un parti. C’est comme si moi j’avais un parti “Putes et crêpes au Nutella”. » On sait qu’en France, ça a du mal à faire recette.

Mais il y a plus : sur la stratégie, par exemple, l’hésitation permanente entre une présentation autonome (dont on rêve parce qu’elle donne plus de visibilité médiatique, mais dont on n’a pas vraiment les moyens) et l’alliance avec les partis de droite (de droite dans l’un et l’autre cas, comme par hasard). Et même sur le fond, ces références à la nature (une certaine idée de la nature sauvage pour CPNT, une certaine idée de la nature de l’homme et du mariage pour LMPT), à la Tradition avec un grand T, sont autant de convergences intéressantes entre les deux mouvances.

On peut probablement en déduire que les mouvements contre le mariage homosexuel sont promis aux mêmes limbes politiques et médiatiques que CPNT. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle ; pas très surprenante, mais par les temps qui courent, les bonnes nouvelles sont rares : il faut prendre ce qui vient.

mercredi 11 septembre 2013

Génial, l'UMP a collecté ses 11 millions d'euros !


Ça y est, c’est fait, la bonne nouvelle est tombée : l’UMP a réussi à réunir ses 11 millions d’euros. Petit rappel des faits : après l’élection présidentielle de mai 2012, les comptes de campagne de l’UMP avaient été invalidés par un Conseil constitutionnel dominé par les traîtres communistes, privant le parti de près de 11 millions d’euros de remboursement public. C’était une sorte d’amende : l’UMP n’ayant pas respecté les règles du jeu de l’élection, ses dépenses de campagne n’étaient pas remboursées par l’État.

Or, cette sanction mettait le parti de Nicolas Sarkozy dans une situation financière délicate : lourdement endetté après la séquence électorale (présidentielles plus législatives), il avait déjà perdu une bonne partie de ses revenus suite à ses mauvais résultats électoraux et à la perte d’un grand nombre de ses députés (rappelons qu’en France, les partis politiques sont payés et remboursés de leurs dépenses selon leurs scores aux différentes élections et le nombre de leurs élus). Cette nouvelle perte sèche venait le mettre en péril, rendant difficile le remboursement dû à ses créanciers.

On lança donc en grande pompe une « Grande Souscription Nationale » pour « Sauver L’UMP » et « Préserver La Démocratie » (puisque les traîtres communistes du Conseil constitutionnel, en frappant ainsi le parti de droite, avaient évidemment pour but de museler l’opposition, laissant le champ libre aux socialo-communistes crypto-maçonniques du gouvernement, ce qui est bien la pire des atteintes à la Démocratie). À l’occasion, Sarkozy lui-même sortit de sa tanière, pas mécontent de faire plus tôt que prévu son retour pas si surprise sur la scène publique – ça commençait à sérieusement lui peser de ne plus voir son museau dans les unes de la presse.

Et quelques semaines plus tard, ding ! bruit de tiroir-caisse : le « Sarkothon » avait atteint son but, les donateurs avaient été généreux et l’UMP avait ses 11 millions d’euros. Ce qui nous permet de souligner deux points savoureux.

1. Le premier, c’est qu’il est clair qu’un parti politique peut désormais violer impunément les règles françaises en matière de limitation des frais de campagne. Vous dépassez le plafond légal ? Vous utilisez l’argent de l’État non pas en tant que président, mais en tant que candidat ? Pas grave : si d’aventure l’État ne vous rembourse pas, il y aura toujours des gogos pour le faire. Bien sûr, ça implique que le parti en question ait des sympathisants un peu friqués. Forcément, s’il n’y a que des pauvres pour vous soutenir, ça risque d’être coton de collecter quelques millions d’euros comme ça, au débotté, auprès d’eux.

Mais dîtes, pourquoi met-on un plafond aux dépenses de campagne, déjà ? Ah oui, c’est ça : parce que plus on a de fric à dépenser dans une campagne, plus on convainc facilement les gens. Poser un plafond, c’était donc une manière de limiter (un tout petit peu) le rôle de l’argent dans une campagne électorale. De faire en sorte que le parti qui a le plus de thunes ne soit pas forcément celui qui accède au pouvoir. Donc maintenant, c’est fini : si vous avez de l’argent, et si vos électeurs ont de l’argent, ne vous gênez pas, dépensez le plus possible : vous aurez plus de chances d’emporter les élections, et vous trouverez toujours moyen de rentrer dans vos frais. Amis de la ploutocratie, bonsoir !

2. Mais il y a plus encore : c’est que ce ne sont pas vraiment les donateurs de l’UMP qui ont remboursé cette dette. C’est moi. C’est toi, ami lecteur. Oh, pas directement, bien sûr : moi, par exemple, je leur ai envoyé un drapeau arc-en-ciel accompagné d’un message qu’on pouvait résumer par « allez vous faire foutre ». Mais nous avons quand même payé. Pourquoi ? Parce que les dons faits à un parti politique sont partiellement déductibles des impôts. À 66%, précisément. Donc, sur les 11 millions que l’UMP vient de recevoir, il y aura un manque à gagner de 7,26 millions pour l’État, donc pour vous et moi. Les donateurs de l’UMP ont réellement payé 3,74 millions d’euros ; les autres, nous avons épongé la dette de l’UMP à hauteur de 7,26 millions d’euros.

Encore plus génial, non ? Dépensez plus que vous n’y êtes autorisés : de toute manière, les généreux sympathisants, par leurs dons, forceront l’État à vous rembourser par un moyen détourné.

Évidemment, ami lecteur, tu te demandes sans doute pourquoi je trouve « génial » qu’un parti dont les idées me font vomir (tu auras reconnu l’UMP derrière cette délicate périphrase) ait trouvé le moyen de faire payer à tous la pénalité financière qu’il devait assumer pour avoir accru le rôle de l’argent dans la vie politique française.

Mais c’est tout simple : cette énième preuve que notre démocratie représentative est décidément bien pourrie ne peut que me réjouir. Elle vient prouver tout ce que je dis depuis des années : non, ce système n’est pas « représentatif » ; il favorise les riches, qui sont les seuls véritables acteurs de la vie politique du pays, c’est-à-dire les seuls représentés et les seuls représentants (doit-on rappeler que, dans la législature actuelle, il n’y aucun ancien ouvrier ?) ; oui, les partis sont devenus les vrais maîtres du jeu politique, un filtre, un passage obligé entre le peuple et l’État ; enfin non, il n’y a aucune équité entre les partis, les plus gros d’entre eux (ou ceux qui sont en mesure de construire des alliances avec les gros) étant les seuls à même d’accéder au pouvoir.

Tout ce qui démontre aux gens que la vraie démocratie n’existe pas est bon à prendre. Le renflouement des caisses de l’UMP contribue à faire un peu plus tomber les masques, à montrer à quel point les dés sont pipés, à quel point les règles du jeu ont été écrites pour que ce soient toujours les mêmes qui gagnent. La victoire de ce parti des riches est une défaite de plus pour le système politique actuel ; pour moi, c’est une petite bataille gagnée dans une guerre idéologique de longue haleine.

lundi 9 septembre 2013

La laïcité, inutile passion française

Vincent Peillon, notre bon et glorieux ministre (sallahou ’alayhi wasalam), s’attaque enfin à bras-le-corps aux vrais problèmes de l’école, et nous concède une Charte de la Laïcité à l’École. Déjà, rien qu’à voir les majuscules partout, on sent que c’est pas de la rigolade. Moi, quand j’écris « la volonté de Dieu », je ne mets pas de majuscule à « volonté » ; et même si je dois un jour en parler (ce qui est improbable), je n’écrirai pas Le Saint Pagne Que Portait Notre Seigneur Jésus-Christ Le Jour De Sa Crucifixion. Mais là, laïcité-laïcité, les majuscules sont de rigueur.

La laïcité, une vraie passion chez nous. Mara Goyet, la célèbre bloggeuse prof d’histoire-géo, dont je suis attentivement le blog (très souvent génial, drôle et pertinent) et que je salue au passage (salut collègue !), s’est fendue d’un article à l’occasion : 62 commentaires en deux jours ! Si seulement je faisais aussi bien… Par comparaison, ses trois billets précédents, qui portaient sur tout autre chose, avaient respectivement reçu 14, 12 et 10 commentaires (ce qui reste nettement mieux que mon propre résultat, hein).

C’est qu’on l’aime, notre laïcité. Les débats passionnés du début (1905, c’est pourtant pas la dernière pluie !) avaient fini par faire deux morts : André Régis et Géry Ghysel, victimes collatérales de la loi de séparation, avaient été tués en 1906, lors des manifestations visant à empêcher l’inventaire des biens de l’Église (à cette occasion, Clemenceau avait lancé à la Chambre : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine »). Et depuis, on a toujours trouvé moyen de rebondir, de relancer le sujet, l’épisode le plus réussi étant bien entendu la très réussie « loi sur les signes religieux dans les écoles publiques » de 2004.

Bref, en France, on a tendance à porter la laïcité aux nues, à en faire une panacée, l’alpha et l’oméga de la tolérance ; en fait, elle est devenue, avec le temps, un véritable dogme social, et s’opposer à elle vous place immédiatement, pour bon nombre de personnes, dans le même sac exactement que les talibans afghans.

En soi, la laïcité, je n’ai rien contre, autant le dire tout de suite. Ce n’est pas le pire système imaginable pour régler les rapports des Églises et de l’État. Elle vaut infiniment mieux, déjà, que tous les systèmes intolérants qui forcent des gens à adhérer à une religion (ou à en abandonner une), ou que ceux qui hiérarchisent les citoyens selon leur appartenance religieuse. Je reconnais même que dans le cas français, elle a joué un rôle salutaire et a permis de trouver une liberté et un esprit critique que nous avions moins auparavant, et cela doit être porté à son crédit.

Mais de toute évidence, elle n’est pas la seule manière de bien fonctionner ou d’établir la tolérance religieuse. Prétendre le contraire, c’est oublier un peu vite que la plupart des pays, même développés, ne sont pas laïcs. La Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, l’Italie et bien d’autres font référence à Dieu dans leur Constitution ou financent les cultes ; plus encore, l’Angleterre, l’Irlande, le Danemark, l’Islande, la Norvège, l’Écosse ou la Grèce ont tous une religion d’État. Or, dans l’ensemble de ces pays, personne ne se plaint de criantes inégalités ou de discriminations religieuses ! Même les pays officiellement laïcs (on peut penser aux États-Unis ou au Portugal) ont de la laïcité une vision bien moins exacerbée que la nôtre et, de fait, ont des lois et pratiques bien peu compatibles avec ce principe.

C’est donc bien la preuve que la France n’est pas la seule à avoir trouvé une manière de faire coexister pacifiquement les différentes options religieuses. La laïcité est-elle franchement meilleure que les solutions élaborées par nos voisins Anglais, Norvégiens ou Danois ? Pour ma part, je n’en suis pas convaincu. Par exemple, elle entraîne certaines dérives liberticides que ces pays ne connaissent pas, dont la tentation récurrente de vouloir cantonner toute forme d’expression religieuse à la seule sphère privée, en contradiction avec certaines libertés fondamentales.

Mais bon, qu’on soit pour la laïcité ou pour une autre politique de tolérance, l’essentiel, je crois, est de comprendre que la première n’est pas, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, le seul et unique rempart contre la violence intercommunautaire.

Et donc la Charte de la laïcité de Peillon, au milieu de la catastrophe qu’est devenue l’Éducation nationale, tombe complètement à côté de la plaque. Déjà, une charte, pour quoi faire, grand Dieu ? Selon mon Robert, une charte, c’est une « liste, [un] recueil de points que l’on s’engage à observer par une adhésion, une signature. » Mais quand avons-nous demandé leur avis aux élèves ? Allons-nous devoir leur faire signer la Charte ? Ceux qui refuseront de le faire seront-ils brûlés, ou seulement exposés au pilori dans la cour de récré ? Ou alors, l’acceptation de la Sainte-Charte est-elle implicite ? Quand vous entrez au collège, vous acceptez implicitement de respecter la Charte, comme vous acceptez implicitement de recevoir des cookies quand vous allez sur un site Internet ?

En plus, on croirait entendre les opposants à l’intervention militaire en Syrie quand ils demandent un procès international. Mais attendez, les cocos, vous croyez que si on lui colle un procès au cul, il va gentiment arrêter la guerre séance tenante et aller préparer sa défense, le Bachar ? Là, c’est pareil : ce n’est pas en affichant une Charte qu’on va convaincre les enfants que ce n’est pas grave si leurs copains mangent pendant le ramadan ou le carême.

Enfin, la Charte ment. Elle ment quand elle affirme que la laïcité « garantit l’égalité de traitement de tous les élèves et l’égale dignité de tous les citoyens ». Ce n’est pas la laïcité qui garantit cela, ce sont l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. La loi de 1905 n’a rien à voir avec cela, elle n’a fait que le rappeler. De même qu’elle n’a rien à voir avec « l’égalité entre les filles et les garçons ». Elle ment lorsqu’elle affirme que la laïcité assure aux élèves l’accès à une culture commune et partagée (ils n’ont pas de culture commune, les Anglais ?). Et j’en passe.

Alors d’accord, il y a des problèmes de violences intercommunautaires ou inter-religieuses. D’accord, il y a des gosses qui se font tabasser parce qu’ils mangent du porc à la cantine. Mais ce n’est pas une charte qui y changera quoi que ce soit. Tous les outils sont déjà à notre disposition : ce sont les sanctions, voilà tout. Qu’on punisse vraiment les élèves qui en frappent d’autres, et on réglera partiellement le vrai problème.

Bref, à quoi servira cette nouveauté ? Elle remplacera avantageusement le viagra chez bon nombre de collègues ; à part ça, je ne vois pas.

lundi 2 septembre 2013

Syrie : le mandat, seule option restante


Au début, j’étais plutôt contre l’intervention en Syrie. Un peu sur la même base que tout le monde : les interventions en Irak et en Libye  auxquelles j’ai toujours été opposé, se sont révélées être des fiascos. Même en Afghanistan, l’intervention (qui avait ma bénédiction, celle-là, parce que le régime des talibans était quand même clairement pire que celui de Kadhafi ou de Saddam Hussein ; et même si tout le monde s’en fiche, d’avoir ma bénédiction pour partir en guerre, j’aime autant le dire) n’avait pas tenu ses promesses, loin de là.

Bref, en Syrie, je sentais le énième échec, l’intervention pour rien. Je me disais que décidément, tous ces dictateurs étaient cons comme des pieds, qu’ils ne savaient pas y faire et que si j’étais dictateur, ça ne se passerait pas comme ça. Voyez plutôt Mohamed VI, au Maroc : voilà un autocrate intelligent ! Il a un pouvoir plus ou moins absolu ; des manifestants protestent, et que fait-il ? Envoie-t-il la police, l’armée, les tanks, les gaz ? Les met-il dans des geôles sinistres ? Que nenni : il les laisse causer, s’agiter, puis leur donne une petite réformounette qui ne change pas grand-chose mais renvoie chacun dans ses foyers avec le sentiment du triomphe et la participation au Sens de l’Histoire. Futurs autocrates, prenez-en de la graine.

Donc je trouvais Bachar el-Assad très con, en plus d’être passablement cruel, mais je me disais que le peuple syrien n’avait pas grand-chose à gagner à une intervention militaire occidentale visant à faire tomber le régime.

Et puis les choses ont empiré. El-Assad a commencé à capturer, torturer et assassiner des gosses de 10 ans, et là je me suis dit qu’on pourrait quand même songer à y aller. Problème : pour ne pas être en reste, les rebelles se sont dit qu’il fallait qu’ils fassent un peu des conneries eux aussi. Quand ils ont exécuté un jeune homme de moins de 25 ans en pleine rue pour avoir professé son athéisme, j’ai posté sur Facebook : « À ma droite, Bachar El-Peste, alias le Sanguin ; à ma gauche, la nébuleuse al-Choléra, alias les barbus. Ambiance. » Donc, l’intervention militaire continuait à me sembler une option hasardeuse. Démettre un dictateur qui tue les gosses, c’est bien, mais si c’était pour mettre à la place un régime qui tue les athées, merci mais non merci.

Aujourd’hui, je pourrais dire qu’on en est toujours là. Le problème, c’est que Bachar el-Assad s’enfonce dans l’horreur. De toute évidence, il ne peut plus rester en place : il doit être chassé du pouvoir, et nous, Occidentaux, sommes les seuls à pouvoir le faire rapidement. Ne pas agir, à l’heure qu’il est, c’est, appelons les choses par leur nom, de la non-assistance à peuple en danger, c’est de la complicité de massacre de masse. Nous savons, nous pouvons, ne manque que la volonté.

Au passage, j’avoue ne pas comprendre mes concitoyens : quand je vois que l’intervention militaire en Syrie est largement impopulaire, tant en France qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni, alors que l’intervention en Irak, sur des motifs infiniment moins graves, recueillait une large approbation chez les anglo-saxons, et suscitait une vraie fracture en France, je me dis qu’il y a un vrai problème d’empathie et de solidarité. Pareil chez mes coreligionnaires : quand j’entends mes frères chrétiens appeler à la prière pour la paix et pour que les Occidentaux n’interviennent pas, j’ai envie de leur rappeler une évidence : le statu quo, c’est tout sauf la paix. Prier pour la non-intervention, ce n’est pas prier pour la paix, c’est prier pour la poursuite du massacre. Mais passons.

Le hic, c’est que l’autre partie du problème, elle, est toujours là aussi. Actuellement, les rebelles syriens sont-ils à même de gouverner le pays ? Au vu de qu’il se passe et de leur manière d’agir avec les athées, les chrétiens etc., on peut sérieusement en douter. Alors quoi ? Ne pas intervenir n’est plus une option moralement défendable. Il n’en reste donc plus qu’une : le mandat. Il faut chasser Bachar el-Assad par la force, mais la Syrie doit être ensuite gouvernée par l’ONU pendant quelques années.

J’entends déjà les cris d’orfraie, les accusations de néo-colonialisme, de néo-impérialisme, de néo-paternalisme, d’islamophobie, de fascisme, j’en passe et des plus croustillantes. Peut-être. Je ne dis pas que cette solution est parfaite : elle aurait sans doute du mal à être acceptée par les Syriens. Mais je n’en vois aucune autre qui soit morale et viable : toutes me semblent pires.

mercredi 28 août 2013

Affaire Snowden : les services secrets entre naïveté et violence


Qu’est-ce qui est préférable, avec les services secrets : qu’ils nous prennent pour des cons, ou qu’ils nous trouvent dangereux ? Terrible dilemme ; un Corneille d’aujourd’hui en ferait quelque chose. En tout cas, ils font les deux très bien.

Côté « vous n’êtes pas bien futés », la récente annonce par la NSA qu’elle allait supprimer 90% de ses administrateurs de systèmes. But affiché : réduire le nombre de personnes ayant accès à des informations sensibles, autrement dit réduire le nombre d’agents qui savent quels sont les sites de cul que vous consultez avec le plus de régularité ou si vous avez pensé à souhaiter sa fête à votre grand-mère cette année. Oooh, mais c’est gentil, ça ! Alors comme ça, la NSA se préoccupe de réduire le nombre de personnes qui en savent trop sur nous ? C’est gentil et puis surtout, c’est nouveau.

Tellement nouveau qu’on se demande quand même si c’est bien la vraie raison. Attendez voir… Il était quoi, Snowden ? Oh, mais administrateur de système, justement ! Mais alors… j’y songe… la coupe dans le personnel de la NSA ne serait-il pas plutôt une manœuvre pour limiter le risque d’un nouveau Snowden ? Oooh, mais c’est très vilain, finalement. Et machiavélique : d’une seule pierre, on réduit les coûts salariaux de la boîte (ce qui est toujours bon à prendre), on redore un peu son blason auprès d’un public qui avale tout ce qu’on lui présente tant que c’est à la télé, et en plus on diminue drastiquement le risque qu’un nouveau scandale éclate ! Le tout sans limiter le moins du monde ce que les services secrets savent de nous : que ce soient cinquante gugusses ou un seul gros bonnet qui lisent mes mails, au fond, ça m’en touche une sans faire remuer l’autre ; ce qui me dérange, c’est que l’État lise mes mails. Après, qu’ils soient lus par un agent ou par vingt… Bref, avouez que la NSA aurait eu tort de se priver de ce bon coup.

Cela étant, tout en nous prenant pour des blaireaux, les services secrets nous trouvent quand même un peu dangereux, puisqu’ils essayent de nous faire taire. J’en veux pour preuve ce qui est arrivé au Guardian, par exemple : le GCHQ et le gouvernement anglais ont fait pression sur la rédaction pour qu’ils détruisent les documents livrés par Snowden. Ils ont carrément débarqué dans leurs locaux et ne les ont quittés qu’après que les disques durs contenant ces dossiers ont été réduits en miettes sous leurs yeux. Opération particulièrement débile, puisque bien entendu le Guardian avait sauvegardé les données sur des disques durs à l’étranger, donc (plus ou moins) hors d’atteinte des services secrets britanniques. Mais opération qui témoigne d’une évolution inquiétante vers la violence.

Violence : j’assume le terme. Et pourtant, je n’aime pas l’employer à la légère. Je suis le premier à être sceptique quand on me dit que l’enseignement ou le refus de la burqa sont des violences, fussent-elles symboliques. Mais là, je crois que nous y sommes : menacer un journal de poursuites judiciaires pour le faire taire, c’est une violence, et c’est piétiner la liberté d’expression. D’autant que les faits ne s’arrêtent pas là : on pourrait aussi mentionner l’arrestation et la détention, certes provisoire, mais tout de même très louche, de David Miranda, le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui travaillait sur ce dossier.

Bref, l’évolution entamée dans la foulée du 11 septembre 2001 n’est pas en train de se tasser ou de s’inverser, mais bien au contraire de se renforcer, de se durcir. Tout porte à croire que cela va continuer : la lutte contre le terrorisme servira de plus en plus de prétexte pour instaurer un régime de surveillance généralisée de nos vies privées. D’ailleurs, la lutte contre le terrorisme n’est elle-même qu’un élément d’un ensemble bien plus vaste qui englobe tous les risques, quels qu’ils soient : de manière générale, c’est par la recherche chimérique de l’élimination complète de toute forme de risque que nos vies privées seront épiées et que nos libertés se réduiront. Ce sera prétendument pour nous aider à prévenir le risque d’AVC ou de fatigue au volant qu’on nous implantera d’ici quelques années (ou au mieux quelques décennies) des puces bioélectroniques qui informeront en permanence les États et les administrations sur tous les menus détails de nos existences. En ce sens, l’évolution vers une violence liberticide des États était enclenchée bien avant les attentats du World Trade Center.

Cette évolution est-elle réversible ? Actuellement, les démocraties représentatives non seulement ne la freinent pas, mais encore elles l’alimentent ! Il est particulièrement intéressant de noter que les gouvernements dits de gauche (Obama aux États-Unis, Hollande en France, Blair au Royaume-Uni etc., c’est-à-dire à peu près les plus à gauche parmi ceux qui ont quelque chance d’accéder démocratiquement au pouvoir) n’ont rien fait pour limiter les programmes de surveillance mis en place par les droites, ou a fortiori pour y mettre fin ; bien au contraire, ils les ont couverts, soutenus et parfois renforcés.

Il n’y a, cela dit, rien d’étonnant à ce que la démocratie se montre incapable de respecter la vie privée des citoyens ou la liberté d’expression : dans l’état actuel de notre développement spirituel et moral, la technologie dont nous disposons est un levier de pouvoir bien trop efficace, et donc une tentation irrésistible, pour tous les puissants de la planète : les États, les services secrets, les administrations, mais aussi les entreprises privées.

Ces quelques évidences étant posées, je laisse ceux qui, comme moi, tiennent à ces libertés fondamentales comme à leur vie réfléchir aux solutions à mettre en œuvre pour éviter d’aboutir à un nouveau totalitarisme.