mercredi 28 avril 2021

Le piège du re-(re-)confinement

Il n’est sans doute pas absurde, à l’heure où la France commence à se déconfiner, de réfléchir aux problèmes posés par le confinement ; d’une part pour essayer de penser ce que nous avons vécu ; d’autre part parce qu’entre la multiplication des variants et l’efficacité toute relative des vaccins, nous ne sommes peut-être pas tout à fait sortis du cycle énième vague / énième reconfinement.

Répétons-le, avant que les moutons de l’intelligentsia ne hurlent au complotisme : la covid n’est pas sans danger. Elle est dangereuse à l’échelle individuelle : outre son danger évident pour les personnes à risque (personnes âgées, obèses, souffrant de comorbidité, etc.), les nouveaux variants seront peut-être un peu plus violents contre les autres que les anciens (on n’arrête pas le progrès). Elle est surtout dangereuse à l’échelle collective : le risque de saturation de l’hôpital, en particulier des services de réanimation, est réel, et peut mener à un effondrement du système de santé, comme le montre le cas de l’Inde. De ce point de vue, il faut évidemment rappeler, comme je l’avais fait dès mars 2020, que si notre système de santé risque l’effondrement, ce n’est pas tant à cause de la covid que parce que les politiques néo-libérales l’affaiblissent sans répit depuis un demi-siècle. On nous a bassinés avec la fameuse courbe :

 

 

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que si les capacités du système de santé étaient deux fois plus hautes, on aurait eu besoin d’une moindre intervention ; et que si elles étaient trois fois plus hautes, on n’aurait pas eu besoin d’intervention du tout, notre système de santé aurait pu encaisser le choc sans broncher sans aucune limitation de nos libertés. Ne l’oublions donc pas : ceux qui ont chouiné qu’il fallait « sauver l’hôpital, ouin » sont ceux qui l’ont démoli au préalable. L’histoire aurait pu être toute différente : si nous avions fait le choix, choix politique, de nous donner les moyens de conserver un système de santé capable d’absorber plus que les situations ordinaires (sachant que même pour elles, ça commençait à craquer), bref un système de santé digne de notre puissance économique et politique internationale (choix qui aurait évidemment nécessité de taxer les riches pour payer ledit système de santé), on n’en serait pas là.

Mais bon, on va me répondre que ce choix n’ayant pas été fait, on en est là, justement, et qu’il faut bien faire avec le monde tel qu’il est. Certes, à condition de ne pas oublier ce qu’il aurait pu être, ni à cause de qui il est comme ça.

Faisons donc avec le monde tel qu’il est : notre système de santé ayant été fragilisé par les politiques néo-libérales, il ne peut pas encaisser le choc de la pandémie ; et pour la ralentir, le confinement s’est avéré une mesure efficace. Il faut s’arrêter sur ce mot : « efficace », qui est devenu une sorte de nouveau totem pour notre société. On ne jure plus que par ça, l’efficacité ; et cela entraîne une grave confusion entre « efficace » et « bon ». Pour beaucoup, si c’est efficace, ça plie la question : c’est à faire. Pour reprendre un exemple tiré du Cœur a ses raisons, dans un épisode où la ville de Saint-Andrews est elle aussi confrontée à une terrible épidémie, si quelqu’un a des poux, vous pouvez le frapper à coups de pelle et le jeter dans un puits : ça va effectivement tuer les poux ; et pourtant, à l’évidence, ce n’est pas la chose à faire. Il ne faut donc pas seulement se demander si une mesure est efficace ; il faut également se demander si elle est proportionnée.

Les mesures prises pour freiner la pandémie sont, tout le monde en convient, très gravement liberticides. Elles foulent au pied nombre de nos libertés et droits les plus fondamentaux : liberté de déplacement, de réunion, de manifestation, avec tout ce que ça implique de conséquences très concrètes quant à notre vie quotidienne et au bonheur que nous en retirons. En soi, de telles mesures ne sont pas inacceptables : je reconnais parfaitement que dans des cas d’urgence où la survie de nombreux individus est menacée (pandémie, guerre, etc.), l’État ait le droit de restreindre ces libertés. Mais pour respecter la proportionnalité dont je parle, et pour rendre de telles mesures acceptables, trois conditions doivent impérativement être respectées : d’une part, il ne faut restreindre que les libertés qui doivent impérativement l’être ; d’autre part, il faut que les restrictions soient clairement limitées dans le temps, ce qui implique qu’elles ne soient pas reconductibles sans fin ; enfin, le gouvernement doit tout faire pour éviter d’avoir à les renouveler.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Je n’ai pas l’impression qu’on ne restreigne que les libertés qui doivent l’être ; tout au long de la crise, le gouvernement a plutôt frappé par le nombre de mesures manifestement ineptes : port du masque en extérieur dans des espaces peu densément occupés, interdiction de se promener dans des espaces pourtant vides, fermeture de lieux de culture où les contaminations auraient été limitées, alors même que les grands magasins et parfois les restaurants restaient ouverts… La limitation dans le temps n’est pas respectée non plus, le gouvernement remettant sans cesse à plus tard le retour à une vie normale. Enfin, et surtout, il ne fait rien, strictement rien pour mettre fin à cette situation : la casse de l’hôpital public n’a même pas marqué de pause pendant la crise, elle continue ; Macron annonce tous les quatre mois la même augmentation du nombre de lits de réanimation, avec les mêmes chiffres, et toujours le même aplomb ; mais évidemment on ne voit jamais le bout de son nez, à l’augmentation.

Alors posons les choses clairement : si on dit que « A » est acceptable à condition que « B », et si on constate que la condition « B » n’est pas remplie, alors la seule conclusion logique, c’est que « A » n’est pas acceptable. Les conditions pour rendre le confinement acceptable n’étant pas remplies, le confinement n’est pas acceptable. Et c’est là que le gouvernement nous tend un piège, en nous enfermant dans un dilemme cornélien : accepter le confinement, c’est accepter l’inacceptable ; le refuser, c’est faire augmenter le nombre de morts.

Ce piège est encore accru par une autre grave forme de réductionnisme : celui qui consiste à ne prendre en considération que les conséquences immédiatement quantifiables du confinement, en mettant en balance son coût économique et le nombre de vies qu’il permet de sauver (voire, comble de l’ignoble, en rapportant les vies sauvées à ce qu’elles rapportent économiquement, pour comparer le coût et le bénéfice du confinement et déterminer s’il est rentable). Cette vision est gravement réductrice, car les confinements ont posé des problèmes qui ne sont pas forcément quantifiables : outre le fait pour le peuple de s’habituer à un régime de privation de liberté, dont j’ai déjà parlé, il faudrait ajouter la hausse des violences domestiques sur les enfants et les femmes, les lois qui continuent de passer sans le moindre débat public, les vieux qui meurent seuls ou qui ont été enfermés en EHPAD, la grave crise du monde de la culture, et j’en passe. Comment ne pas se dire qu’on n’a plus le sens des priorités quand on réalise que, pour prolonger de quelques mois sinistres la vie de personnes très âgées emmurées de force dans une solitude absolue, on a privé leurs descendants de la possibilité de leur rendre visite ? Le gouvernement a ôté tout choix aux individus, en prétendant décréter arbitrairement ce qui était le meilleur pour tous.

Nous sommes donc, et c’est le point essentiel dont il faut prendre conscience, devant un choix éminemment politique, qu’aucune analyse scientifique ne peut prétendre trancher, entre les inconvénients et les avantages des confinements. La science peut (avec de la chance) nous dire combien de personnes vont mourir si on confine ou si on ne confine pas ; elle est muette, en revanche, sur la question de savoir s’il vaut mieux laisser mourir ces personnes et limiter la violence sur les enfants, ou l’inverse : c’est un choix moral qu’il appartient à chacun de faire.

Tout en reconnaissant qu’aucune de ces souffrances n’est quantifiable – ni celles de ceux qui mourraient de la covid ou de leurs proches, ni celles des gosses battus et des vieux qui meurent seuls –, il faut donc faire ce choix. Pour ma part, un argument fait pencher la balance en faveur du refus des confinements : c’est que l’immédiat et le visible font davantage réagir que le long terme et l’invisible. Un demi-million de morts du coronavirus en France du fait de la saturation du système de santé, ce serait de l’immédiat et du visible ; on pourrait espérer que ça fasse réagir le peuple pour qu’il fasse pression sur le pouvoir afin de restaurer un système de santé digne de ce nom. La perte progressive des libertés et les gamins battus dans le secret des maisons de leurs parents, ça ne remuera personne ou presque. D’un point de vue pragmatique, le refus de nouveaux confinements me semble, à l’heure actuelle, moins risqué sur le long terme que leur acceptation.

jeudi 1 avril 2021

L’erreur que Macron n’a pas faite

Beaucoup reprochent aujourd’hui au Président de n’avoir pas écouté les scientifiques. « Ils vous l’avaient pourtant bien dit, qu’il fallait des mesures plus drastiques ! » Et de se gausser des bassesses et des flagorneries des uns et des autres, de l’admiration des ministres qui parlaient de son intelligence supérieure, des études qu’il connaissait mieux que les chercheurs, de ses compétences d’épidémiologiste, et de commenter son « pari perdu ».

Je n’ai guère de complaisance ni pour Emmanuel Macron, ni pour sa politique, ni pour le courant qu’il représente. Il me semble pourtant qu’on lui fait ici un mauvais procès, et qu’il n’a pas forcément eu tort de ne pas suivre les prescriptions de la Médecine.

Disant cela, j’ai bien conscience d’aller à contre-courant de tout ce qu’on entend, car la science tend à devenir l’alpha et l’oméga de tout discours politique. Quand Greta Thunberg veut faire agir les politiciens, elle leur demande : « Ne m’écoutez pas moi, écoutez les scientifiques. » C’est même une des choses qu’elle répète le plus, sous des formulations différentes. Et de plus en plus, la science est brandie pour justifier ou invalider un discours politique, à coup de références, d’études, de chiffres et de statistiques.

La science est une grande chose. Elle est, selon moi, un des buts de la vie humaine, une des formes qui en font la particularité et la valeur ; et naturellement, elle nous dit des choses vraies sur le monde. La meilleure preuve en réside dans son efficacité ; comme le dit Isaac Asimov dans Fondation, « la principale caractéristique de la religion de la science, c’est qu’elle fonctionne, et que [ses malédictions] sont vraiment mortelles ». Nous ne pourrions ni traiter le sida, ni faire sauter des bombes nucléaires, si nous n’avions pas une compréhension vraie da la manière dont fonctionnent un virus, le corps humain ou les atomes.

Mais pour grande qu’elle soit, la science n’en doit pas moins rester à sa place, et il est fort dangereux de l’en faire sortir. Les scientifiques eux-mêmes ont déjà une propension, bien compréhensible, à outrepasser leur champ de compétence ; il est un peu inquiétant de voir un nombre croissant de citoyens et de politiciens se décharger sur elle de la prise de décision politique, et ce pour trois raisons.

La première, c’est que – évidence trop oubliée – la science peut se tromper.  Ce n’est pas parce qu’une idée est validée même par la majorité des scientifiques d’une époque qu’elle est forcément vraie. Au XIXe siècle, la biologie prétendait établir scientifiquement les inégalités entre les races humaines ; au XXIe, elle nous explique que les races humaines n’existent pas. Cela ne doit pas nous conduire au relativisme ; ce n’est pas parce que la science se trompe parfois que ce qu’elle dit est sans valeur. Cela doit en revanche nous conduire à faire preuve de prudence d’une part, de discernement d’autre part. Discernement, car une théorie physique partagée par tous les physiciens et éprouvée par ses applications techniques est forcément plus fiable qu’une théorie sociologique qui reste un objet de débat entre sociologues ; les sciences ne sont pas toutes les mêmes, elles ne fonctionnent pas toutes de la même manière ou selon les mêmes méthodes, et partant la preuve n’y a pas toujours la même force. Prudence, car même une théorie qui bénéficie d’un haut degré de fiabilité peut rarement être tenue comme une certitude complète et définitive – voyez la loi de l’attraction universelle et la relativité générale.

Ce sont précisément cette prudence et ce discernement qui font aujourd’hui défaut, et on vous jette toujours une étude à la figure pour vous prouver irréfutablement que l’hétérogénéité des classes est une bonne chose, que la tolérance religieuse est une des formes du colonialisme, ou que la dette est une catastrophe pour les États. Vous pouvez leur parler du racisme justifié par la biologie, ou du dogme, à présent battu en brèche, mais dominant pendant des décennies, selon lequel le cerveau ne générerait plus de nouveaux neurones à l’âge adulte, rien n’y fera ! Les scientifiques d’hier se trompaient, oui oui, mais ceux d’aujourd’hui ne se trompent pas, non non. Car l’illusion que dénonçait Nietzsche est toujours bien présente : on s’imagine facilement être arrivé au sommet et à la conclusion de l’Histoire.

La seconde raison, c’est que toute science, même quand elle dit vrai, n’a qu’une vision partielle des choses. Un épidémiologiste peut avoir une claire compréhension de la manière dont un virus va se diffuser dans la population, des conséquences de cette diffusion en termes d’occupation des lits d’hôpital ou de nombre de morts, mais ne rien savoir du coût économique du confinement d’un pays. Un économiste peut avoir une bonne vision de ce coût, mais ne rien savoir des conséquences d’un confinement sur la santé mentale des enfants. Or, la politique est précisément l’art de prendre des décisions en fonction de tous les paramètres.

La troisième, et la plus importante, c’est que la science est entièrement étrangère à la morale : elle peut vous expliquer comment fonctionne le noyau de l’atome et donc comment construire des centrales nucléaires et des bombes atomiques, mais elle n’a rien, absolument rien à dire sur le bien-fondé qu’il peut y avoir à construire des centrales ou des ogives (ou à les lancer). La science vous dira comment agir efficacement, mais elle ne vous dira pas comment bien agir. Or – Platon l’avait déjà fort bien compris et expliqué –, la politique n’est pas l’art d’agir efficacement, mais de bien agir – on peut agir très efficacement dans la pire direction possible, l’humanité a même montré un talent particulier pour ça. Le gouvernement des philosophes qu’imaginait l’élève de Socrate est tout sauf un gouvernement d’experts ou de techniciens : c’est le gouvernement de ceux qui ont compris ce qu’est le Bien.

Tout cela n’enlève évidemment rien à l’importance de la science, qui doit évidemment éclairer l’action politique. Mais éclairer ne signifie pas déterminer : il faut se garder de demander à la science et aux chercheurs de décider à la place des politiques. Chacun doit rester à sa place ; quand un journaliste sans aucune compétence en la matière affirme que le réchauffement climatique pourrait très bien n’être pas d’origine anthropique, il dit une fausseté et une idiotie. Mais une fois que la science a établi l’origine anthropique du réchauffement, ce qu’on fait de ce savoir n’est plus du domaine de la science, c’est un choix politique forcément déterminé par des principes moraux qui ne sauraient rien avoir de scientifique.

Il n’y a donc pas à reprocher à Emmanuel Macron de n’avoir pas écouté les scientifiques : il les a écoutés, et il n’avait pas à les suivre ou à leur obéir. Qu’on me comprenne bien, je ne suis pas en train de dire qu’il a fait les bons choix, et mon prochain billet sera même consacré à démontrer le contraire ; mais il faut lui reprocher sa politique pour de bonnes raisons.

 


 

dimanche 21 mars 2021

Passeport vaccinal : pourquoi c'est non


J’en ai la preuve tous les jours, surtout en ce moment : sur un sujet comme les vaccins, pas facile de porter une position nuancée. Immédiatement, on risque d’être catalogué dans un camp : complotiste antivax d’un côté, chien de garde des lobbies pharmaceutiques de l’autre ; tout noir ou tout blanc, allié ou ennemi (donc à abattre), l’ambiance de pré-guerre civile que j’analyse depuis des années sur ce blog ne faiblit pas. Mais la politique, c’est beaucoup de pédagogie, et la pédagogie, c’est beaucoup de répétition ; répétons donc.

J’ai toujours eu très peur des maladies, et je ne suis pas anti-vaccins. Bien au contraire, je suis leur très ardent défenseur quand, en usage depuis longtemps, ils ont fait la preuve à la fois de leur innocuité et de leurs bénéfices. À titre personnel, et comme mes parents avant moi, j’ai fait faire à mes enfants, avant qu’ils ne soient obligatoires, tous les vaccins recommandés. La polio, le tétanos, la rougeole, la diphtérie étaient des horreurs qui tuaient chaque année des milliers d’enfants. Pour eux surtout, incapables par définition de faire un choix éclairé, il fallait que ces vaccins fussent obligatoires ; aussi me suis-je réjoui quand, en 2018, huit vaccins sont venus compléter les trois qui étaient obligatoires jusqu’alors : pas vraiment la position d’un anti-vaccin forcené ou d’un complotiste antiscience.

Concernant la covid, je ne nourris pas non plus une position extrême. Je ne nie ni le danger de la maladie, ni sa capacité à saturer notre système hospitalier. Je n’adhère à aucune des théories délirantes selon lesquelles le vaccin serait la pièce maîtresse d’un plan machiavélique des puissances occultes visant à nous contrôler. Je pense que les vaccins qui ont été inventés jusqu’à présent sont probablement, dans l’ensemble, plutôt efficaces et sans danger. Je comprends tout à fait ceux qui veulent se faire vacciner, je respecte leur choix, et je sais qu’une vaccination de masse est un pilier nécessaire de la sortie de crise.

Mais, il y a mais. Le « mais », c’est qu’on ne peut pas non plus faire l’impasse sur certains problèmes bien réels. Les vaccins contre la covid ont été créés dans le contexte d’une panique planétaire et ont été mis sur le marché via des procédures accélérées. Rien que ça, ce n’est pas anodin : si nous avons des procédures à respecter avant de mettre un nouveau médicament sur le marché, c’est parce que de telles procédures sont indispensables pour nous protéger. De deux choses l’une : soit elles sont trop lourdes, non nécessaires, et il convient de les alléger définitivement ; soit elles sont utiles telles qu’elles sont, mais alors une procédure allégée nous protège nécessairement moins bien.

Par ailleurs, tous les indicateurs scientifiques indiquent que la covid est relativement peu dangereuse pour une large partie de la population : au-dessous de 40 ans, sans surpoids, sans comorbidité, vous ne risquez pas grand-chose. Les variants viendront peut-être changer la donne, mais ce n’est pas encore fait. Pour cette catégorie de la population, le calcul n’a donc rien d’évident : d’un côté une maladie peu dangereuse pour vous, de l’autre un vaccin validé via une procédure d’urgence. Je respecte évidemment tous les choix, mais je ne respecte pas moins celui qui choisit de ne pas se mettre en danger, fût-ce pour faire avancer l’immunité collective.

Au départ, beaucoup nous ont dit qu’un vaccin n’avait jamais tué personne. C’est faux : en 1976, le vaccin contre la grippe porcine H1N1 a déclenché 532 cas de syndrome de Guillain-Barré, dont 25 mortels. Alors évidemment, sur 48 millions de personnes vaccinées, ce n’est pas grand-chose ; mais ça leur fait une belle jambe, aux morts et à leurs proches, de savoir qu’ils n’étaient pas nombreux ! Ce précédent justifiait, encore, une certaine prudence de ceux qui ne se sentaient pas personnellement menacés par le coronavirus.

Et quelques semaines plus tard, patatras ! prudence confirmée, on se met à suspecter des cas de thrombose potentiellement liés à l’un des vaccins mis sur le marché, celui d’AstraZeneca. On connaît la suite, son blocage par plusieurs pays, dont certains (certains seulement) l’ont remis en circulation après l’avis de la Haute Autorité de Santé (HAS). Mais comme toujours, le diable est dans les détails, et il faut se méfier des journalistes ou des internautes qui se contentent d’un lapidaire « c’est bon tout va bien, la HAS a validé le vaccin, circulez y a rien à voir ».

Que dit-elle, la HAS, dans son avis ? « Toutefois, le PRAC estime que la possibilité d’un lien entre le vaccin et des cas de coagulation intravasculaire disséminée (CIVD) et de thrombose veineuse cérébrale (TVC) ne peut pas être écarté à ce jour. […] 18 cas de TVC et 7 cas de CIVD ont été signalés à l’EMA par les États membres et le Royaume-Uni sur environ 20 millions de personnes vaccinées par le vaccin AstraZeneca. Ces 25 événements ont entraîné le décès dans 9 cas. La quasi-totalité de ces cas sont survenus chez des personnes de moins de 55 ans […] En prenant comme référence l’incidence observée de ces événements avant la pandémie de covid-19 chez les personnes de moins de 50 ans, le PRAC a estimé que l’on aurait pu s’attendre en moyenne […] à moins d’un cas de CIVD et à 1,35 cas de TVC dans la population vaccinée alors que respectivement 5 et 12 cas ont été signalés dans cette tranche d’âge. Ceci correspond à un risque 5 fois plus élevé pour la CIVD et 8 fois plus pour la thrombophlébite cérébrale. »

C’est moi qui souligne à chaque fois, et c’est parfaitement clair : les chiffres semblent indiquer un lien entre vaccination et thrombose chez les moins de 55 ans. La préconisation de la HAS va dans le même sens : « L’EMA a toutefois identifié un possible surrisque de TVC/CIVD chez les personnes de moins de 55 ans. […] La HAS recommande à ce stade de n’utiliser le vaccin AstraZeneca que pour les personnes âgées de 55 ans et plus. » En d’autres termes, si vous avez moins de 55 ans, la HAS vous recommande de ne pas vous faire vacciner avec le vaccin AstraZeneca. Pourquoi, s’il ne présente aucun danger ? Évidemment, il s’agit d’un risque relatif : en valeur absolue, la probabilité de développer une thrombose mortelle suite à la vaccination demeure extrêmement faible, tout simplement parce que pas grand-chose multiplié par huit, ça fait toujours pas grand-chose. Mais là encore, allez dire aux parents, aux époux et aux enfants des morts qu’ils sont bien peu nombreux ! Si le lien entre le vaccin AstraZeneca et les thromboses devait être finalement vérifié, un fait demeurera : à la fin de la pandémie, certaines personnes seront mortes tuées par le vaccin, qui n’auraient pas nécessairement été tuées par la covid.

Je ne vais évidemment pas tomber dans le travers que je prétends combattre : nous n’avons guère de recul, et nous ne sommes encore certains de rien. Mais enfin, même sans être certains, ces chiffres ne justifient-ils pas, a minima, un peu de prudence ? On ne sait pas grand-chose. Rien qu’en France, on ne sait pas combien de personnes ont réellement eu la covid ; c’est peut-être beaucoup plus que ce qu’on a mesuré. On ne sait pas combien de personnes sont réellement mortes de la covid, et combien sont mortes seulement avec la covid. Il est donc impossible d’établir des statistiques précises qui permettraient d’estimer une probabilité, par exemple, de mourir de la covid, surtout en fonction de sa situation personnelle (jeune ou vieux, gros ou maigre, malade ou pas), puis de comparer cette probabilité à celle de mourir du vaccin.

Et donc, sans aucunement remettre en cause la stratégie vaccinale à l’échelle collective (stratégie que je soutiens, je le répète), il faut se rendre à l’évidence : à l’échelle individuelle, les maths seules ne sont pas d’un grand secours pour prendre une décision. C’est donc à chacun, en conscience, d’évaluer le risque qu’il prend, et qu’il fait prendre aux autres, d’un côté comme de l’autre, et donc de se vacciner ou pas.

Et c’est là qu’entre en jeu le passeport vaccinal. La seule conclusion possible de ce que je viens de dire, c’est qu’on ne peut pas imposer à des adultes un vaccin mis en circulation de manière accélérée et dont l’innocuité n’est pas encore parfaitement établie de la même manière qu’on impose aux enfants des vaccins bien plus anciens et pour des maladies beaucoup plus graves. Le choix de se faire vacciner ne peut être qu’individuel : pour ma part, j’admire l’altruisme de jeunes qui, ne se sentant aucunement menacés par le coronavirus, se font vacciner pour faire progresser l’immunité collective ; mais il ne me semble pas moralement admissible qu’en l’état actuel de nos maigres connaissances, l’État leur impose cet altruisme.

Et il faut aller au bout de la logique. Dire qu’on n’oblige personne à se vacciner, mais que ceux qui ne seront pas vaccinés perdront leurs autres droits fondamentaux – voyager, aller au cinéma, au théâtre ou dans les restaurants – c’est ni plus ni moins qu’une manière hypocrite de rendre le vaccin obligatoire : inacceptable. Si on en croit la récente consultation du CESE, les Français l’ont d’ailleurs bien compris ; grâce leur en soit rendue.
 

 

lundi 2 novembre 2020

Parlons des caricatures (puisqu'il le faut)

Quand Samuel Paty a été décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Muhammad, j’ai d’abord pensé ne rien en écrire ici. J’étais touché, bien sûr : j’ai moi-même travaillé avec mes élèves sur le même support, des années de suite, dans un département très majoritairement musulman. Mais j’estimais être, une fois n’est pas coutume, d’accord avec la vox populi, et n’avoir rien à ajouter à ce que j’entendais sur le sujet. Il me semblait que, par rapport aux attentats de Charlie Hebdo, on entendait nettement moins les tenants du « oui mais quand même ils l’ont bien cherché », « non aux meurtres mais quand même non aussi aux caricatures » et autres propos de caniveau. Pourquoi ? Peut-être, me disais-je, parce que les gens acceptent facilement l’idée que journaliste est un métier dangereux, qu’on risque sa vie en l’exerçant, tandis qu’ils considèrent que professeur ne devrait pas vous exposer physiquement, parce qu’ils voient l’école comme une sorte de sanctuaire. Je me doutais bien que beaucoup de gens pensaient que Samuel Paty l’avait bien cherché, voire se réjouissaient de sa mort, mais qu’ils n’osaient pas le dire, parce qu’ils sentaient qu’ils allaient retourner l’opinion contre eux (alors que, jusqu’ici, il n’y a finalement pas tant de gens que ça pour défendre vraiment la liberté d’expression – le discours selon lequel les caricatures ça craint est très répandu, même parmi les non-croyants).

Puis, Macron a rendu son hommage, et j’étais encore d’accord avec ce qu’il disait, je n’avais toujours rien à dire. Les réactions du monde musulman ne me semblaient pas non plus mériter de réaction, c’était prévisible, et pour tout dire un peu réchauffé – inquiétant, bien sûr, mais réchauffé. J’ai commencé à changer d’avis en découvrant que Mahathir bin Mohamad, qui, jusqu’en mars dernier, était premier ministre de la Malaisie, affirmait sur Twitter, en faisant référence au passé colonial, que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres commis dans le passé » (avouez que ça laisse songeur).

Mais ce qui m’a fait me dire que, décidément, il fallait réagir, ça a été certaines réactions en France. Une en particulier, celle de Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), qui a affirmé sur RMC, le mardi 27 octobre, certes  sans « appeler à l’interdiction » des caricatures de Muhammad, qu’il fallait que les artistes s’autocensurent : « pour préserver l’ordre public, parfois on est obligé de renoncer à certains droits ». Et de donner la covid en exemple, ce qui décidément confirme l’intuition que j’exprimais dans mon dernier billet. Puis d’enfoncer le clou : « il faudrait mesurer l’usage de ce droit pour que celui qui est en face ne se sente pas comme provoqué, comme offensé ».

Pour moi, il y a là une ligne rouge. Déjà, j’aurais voulu que l’hommage national à Samuel Paty fasse une bien plus grande place aux caricatures : à mon sens, en complément de la cérémonie elle-même, on aurait dû les montrer à tous les élèves, dans tous les établissements, pour mettre pratique l’idée qu’on ne cède rien, et sur le principe que, si tout le monde les montre, ils ne pourront pas tous nous décapiter. J’ai donc décidé, à ma bien modeste échelle, de partager ces caricatures sur ma page Facebook. L’avalanche de réactions, donc beaucoup allaient exactement dans le sens de ce que disait le président du CFCM, m’a décidé à écrire.

La rhétorique est bien rodée, on l’a entendue mille fois à l’époque des attentats de 2015 : la loi doit laisser le droit de caricaturer, mais personne ne doit utiliser ce droit, à cause du « contexte » : les musulmans sont discriminés, l’islamophobie est partout, les terroristes et les extrémistes utilisent les caricatures pour attiser la haine et la colère des musulmans de France, et donc il faudrait s’autocensurer par fraternité, pour préserver l’ordre public et éviter une guerre civile intercommunautaire.

Évidemment, il y a du vrai là-dedans ; l’argument de la fraternité me touche, je le reconnais, et le « contexte » ici décrit l’est avec assez de vérité. Cela étant, ce que les partisans de ce discours oublient de dire, c’est que le racisme et les discriminations, pour être très réels, n’en soit pas moins seulement un aspect du contexte global. Un autre élément à prendre en compte, en France et à peu près partout dans le monde, ce sont les atteintes permanentes et extrêmement violentes envers la liberté d’expression. Alexandre Astier fait dire à Arthur qu’on « peut douter de tout, sauf de la nécessité de se trouver du côté des opprimés ». Le problème ici est que les opprimés sont justement des deux côtés : certes, les musulmans de France sont indéniablement victimes de graves discriminations ; mais enfin, le même principe commande aussi de se mettre du côté des journalistes de Charlie Hebdo, de Samuel Paty et d’Asia Bibi.

Chacun doit faire son choix en conscience : qu’est-ce qui, dans la société actuelle, représente la plus grande menace, le plus grand danger, le plus grand mal ? À mon sens, et sans nier la gravité des discriminations, les atteintes à la liberté d’expression me semblent, sur le long terme, plus dangereuses encore. C’est pourquoi je partage, et continuerai à partager, les caricatures controversées. Si la haine intercommunautaire est le prix à payer pour la défense de ce principe, je le regrette, mais ma foi, je suis prêt à le payer.

Certains pourront être choqués par ce choix. Il me semble pourtant évident qu’une société dans laquelle la liberté d’expression serait moindre que celle dont nous jouissons serait infiniment pire que la nôtre. Admettons qu’on interdise les caricatures parce qu’elles blessent, heurtent, font souffrir les croyants (car les musulmans ne sont pas, loin de là, les seuls à réclamer le retour du délit de blasphème). On n’aurait alors que deux possibilités.

La première serait d’être juste et d’interdire tout ce qui peut choquer les croyances de chacun. Mais alors, tout va être interdit. Les hindous pourraient demander à ce que jamais une vache ou un éléphant ne soit représenté sur un dessin comique, les animistes pourraient être choqués par la représentation des arbres et des rochers, les néo-païens pourraient demander l’interdiction de tout dessin se moquant de Zeus, de Wotan ou d’Osiris. Et si on veut pousser la logique à bout, il faudrait faire place à la moindre croyance individuelle, pas seulement pour les caricatures, mais pour toute forme d’expression. Car si certains sont fondés à demander l’interdiction d’un dessin ou d’une œuvre d’art parce qu’il les choque, pourquoi ne serait-on pas fondé à demander l’interdiction des textes choquants ? Cette première solution finirait donc par tout interdire, et ceux qui la réclament aujourd’hui se retrouveraient pris à leur propre piège : beaucoup de gens sont très, très choqués par de nombreux passages de la Bible et du Cora ; les polythéistes et les associations de défense des droits des homosexuels seraient, dans cette première optique, tout à fait fondés à demander leur interdiction.

Seconde possibilité : de manière parfaitement injuste et largement arbitraire, on choisirait quelles croyances sont dignes de respect et de considération, et quelles croyances peuvent aller se faire foutre. Les croyances « respectables » seraient inévitablement les monothéismes occidentaux, c’est-à-dire les religions dites « du Livre » : le judaïsme, le christianisme, l’islam. C’est systématiquement l’option choisie par les partisans de l’autocensure ou du délit de blasphème, même s’ils ne l’assument évidemment jamais. Écoutez les discours des autorités religieuses, en particulier musulmanes : quand elles sont plus ou moins tolérantes, elles réclament en effet le respect des prophètes de ces trois religions, mais vous ne les entendrez jamais exiger le même « respect » pour Shiva, Ganesh ou Aphrodite. Et pourtant, il y a 14 à 20 millions de Juifs à travers le monde, pour 1,1 milliard d’hindous, soit 55 fois plus. Même parmi ceux qui défendent les caricatures, de nombreux croyants tombent dans cette injustice. Ainsi, dans une récente tribune au Monde, un « collectif d’intellectuels musulmans » écrivait : « De fait, tout citoyen est libre de faire appel à la justice s’il estime que ces limites sont franchies, non pas au nom du droit au blasphème, mais au nom du respect de la dignité humaine, et ce quelle que soit la religion concernée, catholique, protestante, juive ou musulmane ». Comme si les monothéismes étaient seuls au monde ! Ce qui n’a rien de surprenant, le Coran contenant effectivement des versets tolérants envers les chrétiens et les juifs (même si d’autres le sont nettement moins), mais appelant sans la moindre ambiguïté au massacre des polythéistes qui refuseraient la conversion.

Il me semble clair qu’aucune de ces deux propositions n’étant moralement acceptable, la seule solution rationnelle est que chacun accepte d’être blessé, heurté, choqué dans ses croyances par ce que peuvent dire les autres. Le célèbre principe selon lequel la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres est souvent dévoyé de nos jours, et sournoisement transformé en « la liberté des uns s’arrête là où commence le respect d’autrui ». Mais le « respect » est malheureusement bien trop flou pour servir de socle à un tel principe politique. Une liberté ainsi définie serait complètement vidée de sa substance.

Ayant mis en garde contre les ennemis de la liberté d’expression, il faut malheureusement faire de même contre tous ceux qui les instrumentalisent pour faire avancer un agenda politique qui n’est pas moins liberticide. Les ténors des Républicains et du FN, sans surprise, appellent à balancer l’état de droit par-dessus bord au nom de la situation de « guerre » que nous vivrions. Éric Ciotti réclame un « Guantanamo à la française ». Pour mémoire, le camp de Guantanamo enferme, en-dehors de tout cadre légal, des gens sans procès, parfois depuis 15 ans. Voilà ce que veut M. Ciotti pour la France : un enfermement sans passer devant un juge. Au Moyen-âge, la monarchie anglaise était plus avancée que cela. Christian Estrosi, quant à lui, se hausse sur ses ergots : « aucun droit pour les ennemis du droit ». On s’étonne de le voir ainsi faire une référence à Saint-Just, personnage d’extrême-gauche s’il en est, mais qui a surtout mis sur pied ce que j’appelle un régime à volonté totalitaire[1].

Ces politiciens sont la honte de notre pays, et ils ne sont que trop écoutés. Sur les 60 derniers mois, nous en avons passé 31 en état d’urgence ; pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962, il n’y en a eu que 27. Au prétexte de défendre une liberté d’expression dont ils n’ont en réalité que faire, ils cherchent uniquement à faire avancer leur programme sécuritaire et liberticide. Jouant sur la peur des Français, ils leur font oublier la triste réalité : face à la menace terroriste, et face à toute menace d’ailleurs, le risque zéro n’existe pas. Oui, il y a des attentats. Que faire ? Rien, ou rien dans l’immédiat. Notre justice et notre police sont armées pour se battre, et font ce qu’elles peuvent ; il faut accepter que parfois elles échouent. Je sais que c’est dur à avaler, mais c’est, là encore, la seule position raisonnable : le remède proposé serait pire que le mal. S’il y a un travail à faire, c’est un travail de très long terme : éduquer d’une part, réduire les inégalités de l’autre. Ainsi, nous nous attaquerons aux racines du terrorisme. Des lois sécuritaires en plus ne nous protègeront pas contre les attentats, mais nous feront faire un pas de plus vers une autre forme de totalitarisme.












[1] Pour ceux que ça intéresse, les historiens estiment qu’il n’y a pas de totalitarisme avant le XXe siècle. En effet, le contrôle et la surveillance totale par l’État de tous les individus, dans leur vie privée aussi bien que publique, mais aussi des institutions, des entreprises et des autres groupes humains, constitue le cœur de la notion de totalitarisme. Cette surveillance et ce contrôle nécessitent des moyens techniques qui n’étaient pas disponibles avant la Révolution industrielle. Certains régimes, toutefois, manifestaient une volonté de contrôle et de surveillance qui les apparente aux totalitarismes contemporains.

vendredi 30 octobre 2020

Soumission

C’est un point peu remarqué : la pandémie de covid et le terrorisme sont étonnamment similaires. Tous les deux font peser une menace sur la vie et la sécurité des individus : en allant à l’église, au théâtre, en faisant votre métier de professeur ou de journaliste, ou tout bêtement en prenant un verre en terrasse, vous risquez de mourir égorgé, décapité ou tué d’une balle dans la tête ; en recevant votre petit-fils ou en organisant une soirée-crêpes, vous risquez de ne jamais vous réveiller de la salle de réanimation (mention spéciale aux boîtes gay, où vous prenez les deux risques à la fois).

Alors que j’entame le couplet « vivre, c’est risqué », j’entends déjà hurler les premiers covidistes : « ah mais ça n’a rien à voir ! Les deux risques n’ont rien de comparable, le terrorisme islamiste a fait 165 000 morts en quarante ans, alors que la covid a tué plus d’un million de personnes en moins d’une année ».

Certes. Avant de hurler, cependant, regardons les faits : en tout premier lieu, le coronavirus tue essentiellement des personnes déjà proches de la mort, soit âgées, soit malades. Les moins de 40 ans représentent moins de 5% des hospitalisations, et plus de 90% des morts ont au moins une autre maladie. Il n’est évidemment pas question de dire que leur vie n’a pas de valeur ou qu’on peut les abandonner à leur sort ; mais il est indispensable de remarquer que, si vous êtes plutôt jeune et en bonne santé, vous ne risquez pas grand-chose. Objectivement, on est aux antipodes d’épidémies comme la peste de Justinien, qui a fait périr un tiers de l’Europe, ou comme la grippe espagnole, qui a tué entre 50 et 80 millions de personnes en un an et demi, ou même comme le sida (maladie qui, comme la grippe espagnole d’ailleurs, frappe justement plutôt les jeunes et ceux qui sont en âge de travailler). N’ayons donc pas peur de le dire : le terrorisme comme la covid font peser sur nos vies et notre sécurité un risque réel, mais limité.

Or, ils ont la même conséquence : pour faire face à ce risque limité, nous prenons des mesures extrêmes. Le terrorisme nous a fait accepter depuis vingt ans des politiques liberticides à l’extrême et une surveillance massive de nos vies privées par les entreprises et les États ; quant à la covid, elle nous rend muets sur des restrictions des libertés que jamais nous n’avions connues en temps de paix. Un dessin résume parfaitement notre nouvelle situation :

Pour la pandémie comme pour le terrorisme, donc, les mesures prises sont disproportionnées, sans commune mesure avec le risque couru. Je ne dis évidemment pas qu’elles seraient inefficaces : au contraire, elles sont très efficaces. Bien sûr qu’elles le sont ! De toute évidence, des mesures disproportionnées sont forcément efficaces. La surveillance massive permet de déjouer de nombreux attentats ; le confinement généralisé empêche que nous tombions tous malades en même temps, donc limite la pression sur les lits de réanimation et sauve des vies, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est vrai pour toutes les mesures disproportionnées. Vous ne voulez pas que votre ado parte en soirée ? Ligotez-le au radiateur, vous verrez qu’il n’ira pas en soirée ; ce sera beaucoup plus « efficace » que de lui faire les gros yeux.

Je ne dis évidemment pas que toutes les mesures prises soient toujours disproportionnées. Au printemps dernier, j’ai moi-même défendu le confinement sur ce blog. Mais à l’époque, nous avions beaucoup moins de connaissances sur ce virus, et surtout nous n’avions aucun protocole sanitaire pour les malades qui devaient être hospitalisés. Actuellement – et c’est un autre élément qui fait que le risque est bien moindre qu’il y a six mois pour les personnes saines –, nous avons au contraire des traitements efficaces.

Dernier point commun, le néoparler, la novlangue qui entoure les mesures prises. Avec le terrorisme, il n’y a pas de vidéo-surveillance, non non ! il y a de la vidéo-protection. C’est forcément « pour votre sécurité » que cette rame peut être écoutée. Avec la covid, on va plus loin encore ! Le néoparler du terrorisme consistait à atténuer des réalités désagréables (parler de « protection » à la place de « surveillance »). Pour le coronavirus, on avance encore vers la vraie novlangue orwellienne : on affirme carrément le contraire de ce qui est, et sans la moindre vergogne. À la poste de Mamoudzou, des affiches annoncent sans honte à l’entrée que c’est « pour simplifier nos démarches » qu’on n’accueille pas plus de huit personnes à l’intérieur. Gné ? En quoi est-ce que faire la queue pendant encore plus longtemps qu’avant, mais en plein soleil, pour attendre l’arrivée d’une employée rogue qui vous demande agressivement ce que vous avez à faire là et si vous avez votre propre stylo avec vous avant de (dans le meilleur des cas) condescendre à vous laisser entrer nous simplifie quoi que ce soit ? Assumez, bon sang ! Assumez de nous compliquer la vie pour assurer notre sécurité, mais ne prétendez mettre du bleu si vous mettez du rouge !

Ce qui se dessine, c’est donc que la covid, c’est comme le terrorisme, en pire. Pour un risque plus sérieux, nous prenons des mesures tout aussi disproportionnées, et donc infiniment plus graves, plus sévères, et plus liberticides, en allant plus loin dans la novlangue (je l’avais déjà noté lors du premier confinement). On ne peut donc pas être surpris que, de manière exactement parallèle, les résistances et les oppositions soient encore plus réduites et écrasées. De manière fascinante, des opposants de toujours au Système et au gouvernement sont tétanisés et avalent la pilule amère sans broncher, et même en en redemandant. C’est vrai – et c’est encore un point peu relevé bien qu’extrêmement révélateur – pour tous les groupes culturels et sociaux : du cadre supérieur ou de l’intellectuel attaché aux libertés fondamentales jusqu’au gilet jaune, de la gauche radicale à l’extrême-droite, la covid divise, et à chaque fois la majorité plie.

En d’autres termes, et c’est ce qui est vraiment terrifiant, le coronavirus réussit là où le terrorisme avait partiellement échoué : beaucoup acceptent tête baissée des mesures que jamais la menace terroriste ne leur aurait fait admettre. Après les attentats contre Charlie Hebdo, après ceux du Bataclan, la France entonnait unanimement « ils n’auront pas notre mode de vie », « nos libertés ne sont pas négociables ». Que n’avons-nous le même courage à présent ! À quel moment la culture est-elle devenue négociable ? Depuis quand n’est-elle plus essentielle à une vie digne d’être vécue ? Quand nous disions qu’il fallait « vivre avec la menace terroriste », ça signifiait que nous ne changions rien à nos habitudes et que nous acceptions un risque raisonnable ; aujourd’hui, quand on nous dit qu’il faut apprendre à vivre avec le virus, ça signifie l’obligation de porter des masques quand on marche seul dans la rue et l’interdiction de se réunir à plus de six… Si vivre avec le virus, c’est essayer d’atteindre le risque zéro en s’enfermant dans une forteresse, il faudrait plutôt parler de s’enterrer contre le virus. Est-ce que dans L’Armée des douze singes, les survivants « vivent avec » le virus ?

Pour réduire les oppositions à ces excès, la bipolarisation atteint des sommets, et comme, pour diverses raisons, les seuls à protester contre le consensus sont les pires crétins du monde politique et médiatique (de Trump et Bolsonaro à Pascal Praud), il n’est pas bien difficile de faire d’eux une arme contre tout discours déviant (« t’es contre le confinement ? bah tu penses comme Trump alors ! »). C’est très net dans les médias, où une émission comme Quotidien, pourtant une des plus critiques et d’ordinaire des plus intelligentes du paysage audiovisuel remise au placard à peu près toute forme d’esprit critique ou de recul pour relayer le discours gouvernemental. Pire : la division est telle que ceux qui ne sont pas d’accord sont montrés du doigt, désignés à la vindicte publique comme « irresponsables » – encore un mot qu’on a beaucoup craché à la gueule de Charlie Hebdo, comme par hasard.

Mais j’entends les covidistes crier encore ! « C’est provisoire, disent-ils, on ne va pas en mourir, on peut bien faire quelques sacrifices. » À voir ! Ce que j’entends, moi, c’est qu’en juin dernier on nous promettait 10 000 lits de réanimation, et que fin octobre on nous promet 10 000 lits de réanimation. Je l’ai déjà dit sur ce blog, et toutes les études le confirment : le coronavirus tue dans les systèmes de santé faibles. En mars dernier, on entendait beaucoup l’excuse consistant à dire qu’effectivement, il aurait mieux valu ne pas casser l’hôpital public depuis 50 ans, mais qu’enfin, puisqu’il avait été cassé, l’urgence exigeait le confinement ; et je le répète, à ce moment, l’excuse était défendable. Mais si on continue à nous la sortir neuf mois après le début de la crise, c’est que l’État n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire depuis ; et dans ces conditions, accepter sans broncher les confinements, les couvre-feux et les fermetures des commerces, c’est de facto, sinon accepter, du moins se résoudre à l’absence de toute mesure de fond. Le pragmatisme a ses limites.

Surtout, cette attitude apparemment raisonnable oublie un point essentiel : la force de l’habitude. Les humains sont capables de s’adapter à peu près à tout, et d’une manière extrêmement rapide. En d’autres termes, il ne faudrait que quelques années pour qu’une large majorité de la population considère comme parfaitement normal que le travail soit la seule chose autorisée dans nos vies. Ne nous voilons pas la face : les sociétés occidentales éduquées et développées ont, dans l’Histoire, accepté bien pire.

Enfin, n’oublions pas que nos dirigeants nous observent. Je ne crois absolument pas à un vaste plan machiavélique : la covid n’a pas été créée en laboratoire pour faire avaler la fin des libertés. En revanche, la manière dont les populations réagissent à chaque mesure est, vous pouvez me croire, dûment étudiée, analysée et notée. Les politiciens n’ont rien vu venir, ils n’ont pas eu de plan, mais ils ne sont pas plus bêtes que les autres : ils n’oublieront pas ce qui aura marché, ce qui sera passé, et comment ce sera passé. En ce moment, vous pouvez être sûrs d’une chose : ils vont regarder avec une extrême attention la manière dont on réagit à une politique qui (contrairement au confinement de mars) nous interdit de prendre un verre entre amis ou d’aller au cinéma, mais nous autorise à nous entasser dans le métro pour aller au taf et à envoyer nos gamins s’entasser dans les salles de classe.

Alors que fait-on ? Pour ma part, je trouve que le texte de Nicolas Bedos qui a déclenché une telle polémique est un programme à suivre. Quel dommage qu’il ait partiellement cédé à la pression médiatique et n’ait pas défendu son texte jusqu’au bout ! Il donne toutes les pistes à suivre. On autorise ceux qui sont fragiles (malades, âgés, immunodéprimés, etc.) à se confiner chez eux et à télétravailler quand ils le peuvent ; et on autorise les autres à vivre normalement. Même un confinement obligatoire des personnes âgées me semblerait inutilement liberticide : oui, certaines ont plus besoin de notre tendresse que de nos précautions. Personne n’obligera ceux qui veulent se protéger à recevoir leurs petits-enfants ; mais qui sommes-nous pour leur dicter une manière de vivre, et pour leur dire que quoi qu’ils en pensent, ils doivent vivre encore longtemps, mais sans voir leurs proches ?

Sur le long terme, nous l’avons toujours su, il n’y a pas d’autre voie de sortie que l’immunité collective. On ne peut pas éternellement accepter des mesures liberticides au motif que les politiciens n’acceptent pas de faire leur boulot.