vendredi 17 avril 2020

Est-ce à nous de bosser plus pour payer leurs conneries ?


Alors comme ça, on va devoir travailler plus après le confinement, dixit le Medef, dixit le gouvernement, bref dixit la droite. Ah ben oui, ma bonne dame ! Parce que la crise, voyez-vous, et parce que la croissance. Sinon, récession ! 6%, 8% peut-être ! Baisse du PIB ! Alors les grouillots, soyez gentils, serrez-vous la ceinture, et au turbin, cadence Chaplin, s’il vous plait.

Pour ma part, que le PIB de la France baisse, je ne peux que m’en réjouir : c’est une excellente nouvelle ! J’ai expliqué pourquoi dans mon dernier billet : la baisse du PIB, c’est la baisse de la production ; et la baisse de la production, c’est la seule et unique manière de prélever moins de ressources et de rejeter moins de déchets, bref de polluer moins et d’un peu moins bousiller la planète.

Face à cette évidence, les défenseurs de la Sainte Croissance sont un peu gênés. D’ordinaire, ils se contentent de faire comme si la croissance était une sorte de déesse à satisfaire. C’est d’ailleurs toute la force de ce tour de passe-passe de communication : qu’ils soient journalistes, éditorialistes, économistes, politiciens, ceux qui veulent la croissance font très attention à ne jamais la justifier, précisément pour faire croire que l’idée selon laquelle la croissance serait nécessaire est une évidence que personne n’a besoin d’étayer.

Quand on les force à le faire, ils crient – car ils ne manquent pas de souffle – à la haine des pauvres. Ben oui, croissance = richesse et surtout richesse pour tous, c’est bien connu. Pour les riches d’abord, bien sûr, mais après ça profite à tous (ça « ruisselle », qu’ils disent). Donc pour eux, décroissance = pauvreté. Pour enfoncer le clou, ils se gardent d’ailleurs bien de parler de « décroissance », ils utilisent des termes moins neutres : « récession » ou « dépression » – termes parfaitement justes d’un point de vue économique, mais affectés d’une charge émotionnelle autrement négative.

Alors qu’en fait, ben, non. Derrière toutes les complexités de la question, il y a une équation très simple : vous prenez l’ensemble des richesses produites par un pays, vous divisez par le nombre d’habitants, et vous regardez ce que chacun peut avoir en moyenne. S’il y en assez, c’est bon, pas besoin de croissance. À l’extrême rigueur, s’il y en a juste assez, il faut une croissance économique égale à la croissance démographique.

Nous, en France, on en est où ? Prenez le PIB (toutes les richesses produites par le pays), divisez par le nombre d’habitants : vous verrez qu’on en a plus qu’assez. Si tout le monde n’a pas ce qu’il lui faut, s’il y a des pauvres et des gens qui crèvent de froid dans la rue, c’est pas qu’on ne produit pas assez de richesses, c’est qu’on ne les répartit pas bien.

On peut même aller plus loin : des richesses, c’est pas qu’on en a plus qu’assez : on en a trop ! Faites intervenir une autre donnée, comme l’empreinte écologique, et vous verrez qu’étant donné la population humaine, on prélève trop de ressources, on rejette trop de déchets, bref on produit trop et on consomme trop. Alors bien sûr, décroître, ça va vouloir dire qu’on va devoir se passer de certaines choses. Ça aussi, je l’ai rappelé dans mon dernier billet : on ne pourra pas garder une voiture par famille, un téléphone par personne, etc. Mais ça, ça va nous tomber sur le râble de toute manière : les limites de résistance de la planète sont déjà en train de se rappeler à notre bon souvenir, et la baisse de notre niveau va arriver, que ça nous plaise ou non. On peut le choisir tout de suite ou le subir plus tard, c’est tout.

Voilà donc une première bonne raison de ne pas travailler plus après la fin de cette crise : on n’en a pas besoin, et même ce serait très mauvais. Mais il y en a une autre.

L’économie s’arrête et on entre en récession, soit. Pourquoi ? Parce que qu’on est confiné. Mais pourquoi sommes-nous confinés ? Pas pour ne pas attraper le virus : le covid-19, il sera toujours là quand on sortira, et il faudra bien qu’une importante part de la population finisse par l’attraper. Les médecins le serinent assez : en fin de compte, il faudra bien qu’on développe une immunité collective. Si on est confiné, c’est donc pour qu’on ne l’attrape pas tous en même temps. Il s’agit d’aplanir la fameuse courbe, vous vous souvenez, celle qu’Olivier Véran était si fier de montrer sur tous les plateaux télé :




Seulement voilà, il y a quelque chose sur cette courbe qui n’est pas fixé de toute éternité par la loi divine, ce sont les capacités hospitalières. La hauteur de la barre sous laquelle il s’agit de maintenir la courbe dépend de choses très concrètes : combien de médecins forme-t-on dans le pays ? Combien de médecins embauche-t-on dans les hôpitaux ? Quel part de notre budget consacrons-nous à l’hôpital et plus généralement à la santé ? Et ici, plus particulièrement, combien de lits en réanimation ouvre-t-on ?

Or, que constate-t-on (avec une surprise vraiment intense) ? Qu’en vingt ans, les politiques néolibérales ont fait perdre 100 000 lits d’hôpital au pays. 100 000. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la DREES, une direction du Ministère de la santé. Et ça, ça veut dire deux choses.

La première, c’est que les gens qui nous gouvernent depuis vingt ans ont du sang sur les mains. En France, 0,73 lit de réanimation pour 10 000 personnes : plus de 18 500 morts à ce jour. Allemagne, 1,25 : moins de 4 200 morts. Italie, 0,53 : près de 23 000 morts. L’état du système de santé de chaque pays, dont le nombre de lits de réanimation par rapport à la population est un indicateur, est directement corrélé au nombre de morts. Moralité : ceux qui ont cassé l’hôpital depuis 40 ans ne sont pas seulement des crétins, ce sont aussi des criminels.

La seconde, c’est que mathématiquement, plus de lits en réa, ça voudrait dire une meilleure capacité d’accueil hospitalière, ça voudrait dire un besoin moins important d’aplatir la courbe, ça voudrait dire une nécessité de confinement moins drastique et moins longue, ça voudrait dire moins de crise économique. C’est comme une assurance : rouler sans assurance, ça coûte un peu moins cher chaque année, mais l’année où il t’arrive un truc, ça coûte beaucoup, beaucoup plus cher. Les crétins qui nous gouvernent depuis 40 ans ont fait le pari qu’il n’arriverait rien, et que donc on pouvait, pour gagner trois sous, réduire les capacités hospitalières au point où elles arriveraient à peine à soutenir la situation ordinaire (parce que souvenons-nous, avant le coronavirus, les soignants étaient déjà à bout).

Finalement l’accident est arrivé, et ceux qui ont choisi de rouler sans assurance veulent faire payer les passagers. Bon appétit, messieurs ! Ô ministres intègres ! Eh bien non. Ce n’est pas à nous de travailler plus pour payer un confinement qui doit durer si longtemps parce qu’eux cassent l’hôpital depuis si longtemps.

D’autant que la solution est beaucoup plus simple : la dette qu’on accumule aujourd’hui, il faut, enfin, plus encore qu’hier, la dénoncer. De toute manière, on ne la paiera pas. Notre dette publique, ça va être près de 120% du PIB. On aurait une micro-chance de la rembourser en très longtemps si le budget était à l’équilibre. Comme il ne l’est pas, et que la dette se creuse chaque année, on ne paiera pas, que ça plaise ou non à Christophe Barbier. Cette crise sanitaire, c’est peut-être l’occasion d’enfin l’assumer.

dimanche 12 avril 2020

Écologie et croissance : la preuve par le coronavirus


Chacun y va de son étonnement, de sa surprise, de son anecdote. L’un voit le Mont Blanc de sa fenêtre, alors qu’il était depuis des années caché par le brouillard de la pollution ; ailleurs, c’est l’Himalaya. On voit des ours, les requins s’approchent des côtes à Menton ; les chevreuils, les renards et les hérissons envahissent nos villes, on entend les merles dans les rues silencieuses de Paris, et c’est presque à croire que les dauphins sont revenus nager dans les rues de Venise. Moins de déplacements, moins de transports, moins de gaz d’échappement, moins de bruit : la nature semble reprendre ses droits. Semble. Nous ne resterons pas bien longtemps confinés : ça peut sembler long à certains, mais ça semblera bien court aux ours (et à moi).

En attendant, ne boudons pas notre plaisir, et profitons de cet instant : c’est peut-être la dernière fois que nous voyons ainsi le monde ; à la prochaine épidémie, les ours ne seront peut-être plus là du tout, et peut-être que les merles non plus ne seront plus là, eux dont on parle moins. Ne boudons pas notre plaisir ! C’est l’écologie que j’aime, celle du plaisir, justement, celle de l’émerveillement devant la beauté du monde ; celle de l’amour du monde et de sa beauté. Les tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère, les hectares de forêt brûlés, le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, les gigawatts gaspillés en chauffage inutile sont des données importantes, essentielles même, sans doute, pour comprendre la crise et pour y faire face ; mais justement beaucoup trop d’écologistes, et d’écologistes sincères, oublient qu’ils ne sont que cela, des données, des outils, et que nous ne luttons pas pour maintenir la hausse des températures sous la barre des 2° : nous nous battons pour qu’il y ait toujours des hêtres dans les forêts françaises ; pas pour faire baisser la concentration des particules fines dans l’atmosphère, mais pour continuer à voir les étoiles ; pas pour faire diminuer le pourcentage d’oiseaux qui disparaissent, mais pour entendre toujours des merles dans nos jardins. Certains diront que c’est la même chose ; peut-être passent-ils trop de temps à regarder des courbes, et pas assez à écouter les merles. Aimons la nature avant de nous battre pour elle : nous ne nous battrons que mieux si d’abord nous l’aimons bien.

Il y a plusieurs leçons à tirer de ce confinement, mais la grande leçon qui les réunit toutes, c’est que l’écologie radicale et la décroissance avaient raison. Oui, croissance et destruction de la nature sont indissolublement liées, et ceux qui affirment le contraire vous mentent. Chacun peut le voir à sa porte, et les chiffres le confirment, si vous avez besoin des chiffres : comme lors de la crise de 2007-2008, la baisse de l’activité économique et de la croissance entraîne celle de la pollution. Quand, à l’inverse, on voit que dans chaque période de croissance économique, on a aussi une hausse de la pollution que rien ne parvient à enrayer, il faut ouvrir les yeux ! Il n’y a pas de croissance verte, et il n’y a pas de développement durable ; la première chose que nous aura prouvée le coronavirus, c’est qu’hors de la décroissance, que ça nous plaise ou non, point de salut.

Certains s’appuient sur des exemples en Europe pour affirmer le contraire : le Royaume-Uni, disent-ils, aurait fait baisser ses émissions de gaz à effet de serre tout en maintenant sa croissance. Menteurs aussi, qui utilisent une illusion d’optique qu’il devient urgent de dénoncer : le Royaume-Uni a délocalisé une grande partie de sa production industrielle dans des pays à faibles coûts de main-d’œuvre, comme la Pologne, la Chine ou la Birmanie. Mais quand une firme britannique fait fabriquer dans des usines chinoises les produits qui seront ensuite consommés par les Britanniques, il est faux et mensonger de prétendre que le Royaume-Uni parvient à faire baisser ses émissions de gaz à effet de serre ! Qu’elle nous convienne ou non, nous sommes devant une alternative très simple. La première possibilité est de moins produire et de moins consommer ; et il faut être honnête, ça implique de nous priver de choses qui rendent notre vie confortable actuellement, donc de faire diminuer notre niveau de vie. La seconde est de détruire le monde tel que nous le connaissons.

Mais le coronavirus n’est pas seulement la preuve que l’écologie radicale et la décroissance ont raison depuis le début : il est également un avertissement et un signe d’espoir. La disparition des brumes qui cachaient le Mont Blanc nous permet de contempler une autre évidence : si on arrête tout, maintenant, on peut gagner la bataille. La nature se soigne ; nous n’avons pas tué la Terre, pas encore, elle peut donc encore guérir. Il est trop tard pour que rien ne change, bien sûr, et pour retrouver le climat et la biodiversité de l’ère préindustrielle ; mais nous pouvons encore sauver quelque chose, peut-être l’essentiel. Nous pouvons sauver une large part de la beauté du monde, et préserver son habitabilité pour nous. Seulement, il ne faut pas de demi-mesures : la Terre se soigne parce que les avions sont cloués au sol et l’essentiel des voitures dans leurs garages. Avaient raison, depuis le début, ceux qui disent que pour freiner la crise, il ne faut pas que chaque famille évite d’acheter une deuxième voiture : il faut qu’il n’y ait plus qu’une voiture par village ou par quartier, pour les urgences.

Tout arrêter, alors ? Qui n’aurait pas peur ? Mais c’est encore une chose que le virus nous montre : on peut finalement se passer de beaucoup. De qui avons-nous besoin ? Qui continue à travailler ? Les agriculteurs, les soignants, les éboueurs, ceux qui fabriquent les produits de première nécessité, les professeurs ; si la situation devait durer, il faudrait bien sûr ajouter quelques professions à la liste. Mais les autres ? Ceux qui conçoivent la prochaine version de Windows, ceux qui commencent à réfléchir à la 6G, ceux qui font de l’audit dans les entreprises, les démarcheurs, les gestionnaires de portefeuilles, les chargés de communication, les consultants, les chefaillons, bref tous ceux dont David Graeber disait qu’ils ont « bullshit job » : la société se passe très bien de votre activité. Confinés chez vous, à faire un télétravail plus ou moins efficace, et souvent pas efficace du tout, le monde continue de tourner. Et qu’est-ce que le gouvernement lui-même vous propose de faire ? D’aller aider l’agriculture, de distribuer de la nourriture à ceux qui en ont besoin, d’aider les soignants. Sans jamais le dire bien sûr – quelle angoisse, si les gens le réalisaient ! –, le gouvernement vous propose de remplacer votre activité par quelque chose d’utile. Provisoirement, bien sûr ; dès que l’urgence sanitaire sera passée, on vous réintimera l’ordre de revenir à vos activités rentables –inutiles, mais rentables. Le coronavirus ne nous dit pas seulement qu’il faut tout arrêter pour se sauver, il nous montre aussi que ce ne serait pas si dur qu’on le craint généralement.

Cette pandémie est le coup de vent qui précède la tempête. Elle n’est rien à côté de ce que nous endurerons dans vingt ans si, une fois déconfinés, nous recommençons comme en janvier. Elle peut donc nous apporter le pire comme le meilleur. Déjà, on fait plus clairement qu’avant encore le tri entre les chefs d’État qui font au moins semblant d’essayer de sauver des vies, et ceux qui ont jeté par-dessus bord ce vieux reste de morale et nous jettent, droits dans leurs bottes : « l’économie d’abord ». Déjà le pire se dessine, quand d’autres, au prétexte de sauver des vies, mettent en place les outils totalitaires de surveillance de masse qu’ils s’empresseront ensuite de faire passer dans le droit commun. Il n’appartient qu’à nous de conjurer ce pire, et de faire advenir le meilleur. Le message doit passer : ou bien nous ferons en sorte de réentendre les merles, ou bien ils se tairont pour toujours.

mercredi 8 avril 2020

Éducation à la justice : un échec total


En 2012, puis en 2013, j’avais déjà regretté qu’une vaste majorité de la population française semble ne pas comprendre l’importance des principes fondamentaux sur lesquels notre droit et notre justice sont pour le moment (pour combien de temps encore ?) assis. Les choses n’ont pas l’air de s’être arrangées depuis.

Souvent, c’est en cours d’éducation civique qu’on s’aperçoit du problème. Que les élèves ne connaissent pas ces grands principes au début du cours est logique ; ce qui est grave, c’est que nous semblions incapables de les faire changer d’avis, et qu’une fois adultes, ils les regardent avec le même mépris qu’à leur entrée en 4e – je l’ai encore vu, récemment, à l’occasion de l’affaire Polanski. Pire encore : même ceux qui sont censés avoir reçu une formation de haut niveau, y compris des juristes, laissent fréquemment leurs combats militants et idéologiques prendre le dessus sur ces grands principes.

Commençons peut-être par les rappeler.

1. L’indépendance de la justice. La séparation du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif ou législatif est essentielle : ceux qui décident des lois ou les font appliquer ne peuvent pas être les mêmes que ceux qui sanctionnent leur non-respect. Par ailleurs, les juges ne doivent pas pouvoir être inquiétés pour leurs jugements ; leur carrière et leur avancement ne doivent donc pas dépendre du gouvernement.

2. L’isonomie, c’est-à-dire l’égalité devant la loi. La loi doit s’appliquer à tous, elle doit être la même pour tous, tous doivent y être soumis. Principe sans cesse bafoué de facto : comme à l’époque de Balzac, « les lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites ».

3. Le droit à la défense, c’est-à-dire à un procès contradictoire. Toute personne, même accusée des pires crimes, a droit à un avocat. Ça implique le fait pour l’État de payer un avocat à ceux qui ne peuvent pas se le permettre.

4. L’impartialité du juge, qui ne doit pas être le porteur de l’accusation, ni être de parti pris dans l’affaire jugée.

5. La présomption d’innocence : tout homme est présumé innocent tant qu’un tribunal indépendant et impartial ne l’a pas reconnu coupable. C’est un principe concret : il faut que chacun se comporte en tout comme si le prévenu était innocent, pas comme s’il était coupable. Ça implique aussi qu’un homme ne doit pas être maintenu en détention s’il n’a pas été jugé : s’il est potentiellement dangereux, il faut le juger rapidement ; s’il ne l’est pas, il doit être laissé libre dans l’attente de son jugement – autre principe sans cesse bafoué.

6. La non-rétroactivité de la loi : on ne peut pas être condamné pour avoir fait quelque chose qui n’était pas illégal au moment où on l’a fait, même si ça l’est devenu ensuite.

7/ La proportionnalité de la peine par rapport à l’infraction commise. Et là pour le coup, on est d’accord : la peine qu’a effectuée Polanski est ridiculement basse (même si celle dont on le menaçait avant sa fuite était ridiculement haute).

8. La prescription : chaque délit ou crime est prescrit au bout d’un certain temps, c’est-à-dire qu’on ne peut plus être condamné pour l’avoir commis. C’est un double principe de réalisme : d’une part parce qu’avec le temps, les preuves d’une infraction sont plus difficiles à établir, ce qui augmente le risque d’erreur judiciaire ; d’autre part, et surtout, en reconnaissant qu’après un certain temps, l’auteur d’un crime ou d’un délit n’est tout simplement plus le même homme, et qu’il y a moins de sens à lui faire subir une condamnation. Ce point, le moins bien compris en général, et certainement le moins accepté, est un pont entre la justice et d’autres principes, d’autres valeurs, différentes d’elle mais qui, en la contrebalançant, lui sont indispensables, même si notre société a de plus en plus tendance à les oublier, voire à les mépriser et à les refuser : la miséricorde, la pitié, le pardon, l’oubli. Autant de valeurs qui, non moins que la justice, sont nécessaires pour faire société.

C’est bien sûr une simplification, et ces huit points pourraient être développés sur des pages et des pages. Mais chacun d’entre eux reste une condition sine qua non de notre bonheur à tous, parce qu’ils sont tous des conditions sine qua non de la justice, et plus précisément d’une institution judiciaire juste.

En cela, ces sept points nous protègent tous. Ce que ne voient pas ceux qui voudraient que Polanski soit condamné au mépris des règles de prescription, par exemple, c’est qu’eux aussi sont protégés par ces principes. Ceux qui refusent un avocat aux pédophiles ne voient pas qu’eux aussi peuvent avoir un jour besoin que la justice leur reconnaisse, à eux, le droit à un avocat, même s’ils n’ont commis aucun crime. C’est pour cela que ces sept points sont essentiels : parce qu’ils constituent une garantie, une sécurité. Leur respect vous apporte, à tous, une sérénité et une protection contre l’arbitraire, contre l’acharnement, contre les fausses accusations, contre la calomnie, contre l’injustice.

Et c’est pour cela que ces sept points sont des principes – étymologiquement, des choses qui passent en premier. Et ça aussi, c’est très concret ! Concrètement, ça signifie que si la douleur d’une victime dont le criminel est impuni à cause de la prescription est une tragédie, une société dans laquelle la prescription cesserait d’exister serait pire que cette tragédie. Si un homme n’est pas condamné pour viol faute de preuves, alors qu’il est coupable, c’est terrible ; mais une société qui ferait reposer la charge de la preuve sur la défense serait plus terrible encore.

La sagesse est ici une vertu bien difficile : elle consiste à dépasser l’immédiateté d’une souffrance présente, celle de la victime, souffrance légitime et que tout pousse à chercher à apaiser, pour contempler ce que deviendrait notre société si, pour ce faire, nous violions ces principes qui nous protègent tous et toujours. La sagesse, c’est ici de voir qu’un remède peut être pire que le mal, et doit donc être rejeté. C’est accepter le caractère nécessairement imparfait du monde et de la société en comprenant que le mieux peut être l’ennemi du bien. C’est de cela que la grande majorité, aujourd’hui, se montre incapable.

Les totalitarismes du XXe siècle avaient appris, peut-être, aux générations qui les avaient connus de près ou de loin, ou à une large part de ces générations, la valeur de ces principes. Mais force est de constater qu’elles ont échoué à les transmettre, et que nous, professeurs, avons échoué de même. Mes élèves les plus âgés sont nés 25 ans après la mort de Mao, 50 ans après celle de Staline et près de 60 ans après celle de Hitler. Peut-être ont-ils besoin de voir de leurs yeux ce qu’est une société sans présomption d’innocence pour en comprendre le prix.


lundi 6 avril 2020

Novlangue et doublepensée : on n’est plus très loin


Dans le roman d’anticipation (le mot semble malheureusement bien choisi) 1984, une des caractéristiques majeures de la société décrite par Georges Orwell est la novlangue (ou le « néoparler », pour reprendre la nouvelle traduction, sans doute meilleure sur ce point). Le principe de base est simple : il s’agit d’appauvrir la langue (par la diminution du nombre de mots, la suppression de la polysémie et des ambiguïtés, etc.) afin d’appauvrir la pensée.

Un aspect de la novlangue est particulièrement intéressant : le fait pour certains mots d’y désigner l’exact contraire de ce qu’ils désignent objectivement. Ainsi joycamp (« camp de la joie ») désigne un camp de travail forcé, Minipax (Ministry of Peace, « Ministère de la Paix ») le Ministère de la Guerre, etc.

Cette caractéristique du néoparler est étroitement connectée à un autre aspect de la propagande d’Océania : la doublepensée, autrement dit la capacité des citoyens (et particulièrement des membres du Parti) à accepter simultanément deux idées contradictoires. Il s’agit là d’un point essentiel pour le pouvoir puisqu’il lui permet, pour reprendre les mots d’Orwell, « de combiner la croyance en sa propre infaillibilité avec le pouvoir d’apprendre des erreurs du passé ». En étant à la fois (tout est là) parfaitement convaincu que le régime est parfait et infaillible et parfaitement informé de ce qui prouve qu’il ne l’est pas, le pouvoir en place diffuse une propagande parfaite sans pour autant s’aveugler sur les aspects de la réalité qui pourraient le mettre en danger – une des grandes faiblesses des totalitarismes du passé.

Eh bien nous n’en sommes plus très loin. On le sent venir depuis longtemps, bien sûr ; j’en ai déjà parlé sur ce blog. Dans les exemples récents, on pourrait citer les derniers rebondissements de la polémique pour savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, ou en dictature : les opposants à Macron qui affirment que notre système politique n’a rien de démocratique, Macron qui leur répond en leur proposant d’aller essayer la dictature. On est encore loin du néoparler orwellien, bien sûr ; mais on s’en approche. De part et d’autre (j’insiste là-dessus, même si à titre personnel je suis bien plus proche des opposants à Macron que de ses partisans), l’appauvrissement du langage est là, et se traduit par un appauvrissement de la pensée. On construit une opposition binaire, sous forme d’alternative, entre démocratie et dictature, comme si tout ce qui n’était pas l’un était l’autre ; les uns peuvent dire en toute bonne foi : « Vous voyez bien qu’on n’est pas en démocratie, c’est donc qu’on est en dictature », quand les autres leurs répondent, avec la même bonne foi : « Vous voyez bien qu’on n’est pas en dictature, c’est donc qu’on est en démocratie. »

D’autres exemples sont encore plus récurrents : ainsi des usagers forcément « pris en otage » par la moindre grève, ou, ici à Mayotte, les délinquants des rues qualifiés de « terroristes » parce que les gens sont effectivement terrorisés. Allez essayer de leur faire comprendre qu’il ne suffit pas de terroriser ou d’être terrifiant pour être un terroriste, et qu’un gamin qui lance des cailloux sur des voitures en marche (ah-ah) n’est pas la même chose qu’un type qui se fait sauter au milieu d’une rame de métro, c’est peine perdue (j’ai essayé).

Mais ce n’étaient que des exemples de simplification et d’appauvrissement du langage.  À chaque fois, on nommait mal quelque chose. Dans un cas, on réduisait une échelle complexe (démocratie directe – démocratie représentative – démocratie déléguée – régime autoritaire – monarchie – dictature – totalitarisme, ce qui est déjà une simplification, mais passons) à une alternative simpliste (démocratie ou dictature) ; dans l’autre, on faisait passer une hyperbole, une exagération langagière (« le voyou des rues est un terroriste », « le gréviste est un preneur d’otage ») pour une expression nuancée, mesurée, fidèle et objective de la réalité. C’était déjà grave, bien sûr ! Ne serait-ce que parce que cette première étape prépare forcément le terrain pour la suivante. La citation attribuée à Camus est devenue un poncif, je l’ai moi-même plusieurs fois reprise ici : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Mais à présent, finies les demi-mesures ! Nous sommes à l’étape suivante. L’illustration la plus frappante en a été donnée il y a quelques semaines (même si ça semble une éternité…) à l’occasion de l’usage par le gouvernement du 49.3 pour faire passer la réforme des retraites.

Attention, une précision : je ne cherche pas ici à attaquer ou à défendre l’utilisation du 49.3 par le gouvernement. C’est un outil clairement antidémocratique et antiparlementaire, mais n’étant moi-même très favorable ni à la démocratie, ni au parlementarisme, je suis mal placé pour le critiquer. Comme tout instrument efficace (ce qui n’est pas la même chose que « bon ») au service de l’exécutif, il est bon quand il est employé par un pouvoir bon et au service d’une bonne politique (autrement dit, ça n’a pas été le cas depuis des temps à peu près immémoriaux) ; inversement, il est mauvais quand il est utilisé par des crétins pour une politique inepte et funeste (comme ça a été le cas pour tous ses derniers usages). Mais bon, fondamentalement, ce n’est pas le 49.3 comme instrument qui change la donne : avec lui, le gouvernement allait imposer sa réforme des retraites par la force ; mais enfin, la démocratie et le parlementarisme nous l’auraient tout autant refourguée, cette réforme ; ce n’est pas comme si les députés LREM allaient se rebeller.

Ce qui m’intéresse ici, ce n’est donc pas l’usage qui a été fait du 49.3, c’est le discours qui a été servi autour de cet usage. Et comme souvent, c’est Sibeth Ndiaye, l’incroyable Sibeth Ndiaye, qui a sorti l’artillerie lourde, en tweetant : « Avec l’utilisation de l’article 49-3 de la Constitution […], nous mettons fin à un épisode de non-débat de la réforme des retraites ; nous redonnons au Parlement les moyens d’assumer sa fonction éminente de voter la loi. » Soit : en empêchant le Parlement de débattre, nous permettons au Parlement de débattre. Ou encore : en faisant du Parlement une chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif, nous lui redonnons le pouvoir.

D’autres membres du gouvernement ont dit plus ou moins la même chose, je ne vais pas vous faire toute la revue de presse. Et depuis, on a eu des variations sur le même thème, souvent venant de la mère Sibeth, sans surprise, mais pas que : le gouvernement a clairement anticipé la crise sanitaire, il a très bien réagi dès le départ, nous étions tout à fait prêts sur le nombre de masques, j’en passe et des meilleures – toujours assorties de phrases qu’on peut comprendre soit comme des formules d’insistance, soit comme de vagues menaces, sur l’air de « Je ne laisserai personne dire le contraire. » Bref, l’essentiel est là : des membres du gouvernement disent l’exact contraire de la vérité, sans que ça soulève de protestation notable. Redde Caesari quae sunt Caesaris : ce n’est pas LREM qui a inventé le procédé ; sous Hollande, Bruno Le Roux, chef de file de la majorité socialiste à l’Assemblée, avait déjà dit que le 49.3 « favorise une véritable discussion ». Bon.

Vous allez me dire : mais lui non plus n’inventait pas le procédé ! Le mensonge en politique, c’est vieux comme le monde. Entre ceux qui nous promettent qu’avec eux le chômage disparaîtra et ceux qui nous assurent qu’ils n’ont rien piqué dans la caisse, on le sait, qu’ils nous baratinent !

Sauf qu’en réalité ça n’a strictement rien à voir. Chirac qui dit n’avoir pas volé d’argent public, ou Le Pen qui affirme qu’elle peut faire disparaître la crise économique, c’est du mensonge ; Sibeth et consort, c’est de la novlangue. La différence tient dans le rapport à la vérité : mentir, c’est encore honorer la vérité, c’est-à-dire lui reconnaître une importance et une valeur. Essayer de cacher qu’on a piqué dans la caisse, c’est entretenir encore un rapport globalement sain à la morale et à la vérité : on sait que ce qu’on a fait est mal, puisqu’on essaye de le cacher ; et on sait que la vérité a de l’importance, puisqu’on essaye de la camoufler. Dans les deux cas, on cache les faits, parce qu’on sait que si les faits sont connus du public, il n’y aura plus moyen d’échapper à l’opprobre ou à l’échec. Quand Sibeth affirme qu’utiliser le 49.3, c’est favoriser le débat, au contraire, elle ne cache rien : elle n’essaye pas de voiler un fait, de le faire disparaître ; elle n’essaye pas de cacher la vérité. Elle montre juste qu’elle n’en a absolument plus rien à foutre, et qu’il n’y a justement plus rien à cacher, il n’y a qu’à désigner les choses par leur contraire.

Autrement dit, le rapport à la vérité a changé : les politiciens n’essayent plus de cacher une vérité objective et extérieure à eux, qui les dérange mais qui s’impose à eux ; ils affirment que la vérité n’a pas d’existence propre et réside exclusivement à l’intérieur de leur discours. C’est comme si François Fillon, au lieu d’essayer de convaincre les juges que sa femme avait réellement fait un travail d’assistante parlementaire, leur avait dit en face : « Ma femme n’a strictement rien fait, et c’est pour ça qu’elle méritait un salaire. »

Et les gens qui se taisent, ce sont les juges qui approuveraient le raisonnement et acquitteraient le prévenu.

Ce n’est pas encore 1984. On s’en rapproche.


samedi 4 avril 2020

L’avenir hongrois


La Hongrie de 2020, c’est la France de 1940 : le covid-19 a eu le même effet pour eux que la débâcle pour nous. Pouvoirs illimités sans durée déterminée pour le premier ministre, possibilité de revenir sur des lois établies ou d’en instaurer de nouvelles sans contrôle du parlement ou de la justice, fin de la liberté d’expression. Depuis 10 ans, le Fidesz au pouvoir affaiblit les droits fondamentaux ; mais là, une étape de plus a clairement été franchie – sans qu’apparemment ça ne trouble trop l’Union européenne, qui s’apprête visiblement, une fois de plus, à faire la preuve de son manque d’efficacité.

Je ne vais pas écrire des heures sur le sujet, ça fait 20 ans que je répète les mêmes choses et franchement, je suis lassé d’avance. Deux mots seulement, donc.

Depuis ce coup de maître du premier ministre Viktor Orbán, on entend monter la musique : « ohlàlà, quel salaud, il a aboli la démocratie ! » Non, mes loulous ! Il abolit les droits de l’homme, c’est pas pareil ! Et c’est tellement pas pareil que les droits de l’homme, il les abolit démocratiquement. Dé-mo-cra-ti-que-ment.

Bien sûr, j’entends déjà les cris de protestation. « Démocratiquement, mais comment ça ? La Hongrie n’est pas une démocratie ! Et nous non plus d’ailleurs ! Le parlementarisme, c’est le pouvoir des riches, c’est la ploutocratie, ça n’a rien à voir avec la démocratie ! Élire c’est abdiquer, relis Reclus ! » Refrain connu.

Là-dessus, deux choses simples.

1. Dire que « nous ne sommes pas en démocratie », c’est un raccourci tellement simpliste qu’il en devient complètement faux. Par-delà les différences qui séparent tous ces régimes, la monarchie de Louis XIV n’est pas une démocratie. L’empire romain n’est pas une démocratie. La dictature de Pinochet n’est pas une démocratie. Le totalitarisme hitlérien n’est pas une démocratie.

Maintenant, Athènes au Ve siècle av. J.-C. est-elle une démocratie ? Si elle l’est, nous sommes, nous Français et Hongrois de 2020, infiniment plus proches de son régime que de la monarchie de Louis XIV. Bien sûr, nous ne sommes pas la même chose que l’Athènes de Périclès. Mais ce régime n’était guère plus égalitaire que le nôtre. Sans même parler des femmes et des esclaves, dont on peut mettre l’exclusion de la vie politique sur le compte de contingences culturelles, les citoyens pauvres n’avaient aucun moyen d’accéder aux réels postes de pouvoir, qui non seulement n’étaient pas rémunérés, mais étaient même fort coûteux, une fois qu’on y était désigné.

Alors de deux choses l’une. Soit Athènes était bien une démocratie, et alors, étant bien plus proches d’eux que de Staline, nous pouvons aussi appeler qualifier notre régime de « démocratique » – et plus encore le régime hongrois, où le parlement est élu avec une part de proportionnelle. Soit Athènes ne l’était pas, et la démocratie n’a jamais existé nulle part, tous les régimes de l’Histoire étant non-démocratiques à des degrés divers. Pourquoi pas ? Je ne suis pas d’accord, mais ça renforcerait mon idée que décidément la « vraie » démocratie est un régime qui n’est pas pour demain.

2. Au fond, cette question de savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, et si la démocratie serait bonne ou mauvaise, est sans aucun intérêt. C’est un piège et un attrape-nigaud.

D’abord parce que, contrairement à ce que beaucoup pensent, la démocratie n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen, ni plus ni moins : un moyen d’atteindre le bonheur. Les libertés fondamentales, elles, sont un fin en soi, parce qu’elles sont une condition du bonheur. Mais la démocratie n’est qu’un outil, pas un but. Et comme tout outil, parfois elle est adaptée, parfois elle ne l’est pas. Un marteau, c’est super pour enfoncer un clou, c’est nul pour retirer une vis. La démocratie, c’est pareil ! En 1792 et en 1940, il fallait être démocrate. La démocratie était l’outil adapté pour répondre aux crises de cette époque.

La seule question qui compte, c’est donc de savoir si la démocratie est un outil adapté à la crise que nous devons affronter, nous, maintenant. Pour y répondre, une question simple : les mauvaises décisions, celles qui contribuent à détruire la planète ou à abolir les libertés, sont-elles oui ou non démocratiques ? En d’autres termes, si on donnait vraiment le pouvoir au peuple, qu’en ferait-il ?

Sentant se refermer sur eux le piège, à ce stade les partisans de la démocratie hurlent : « On peut pas savoir ! Rien ne nous dit ce que ferait le peuple s’il avait le pouvoir ! » Ben si, cocotte. Quand une décision gouvernementale soulève une vague de protestation (comme c’est le cas pour la réforme des retraites, pour la taxe carbone, etc.), on peut se dire qu’elle est non démocratique, et que le peuple au pouvoir ferait autrement. Un doute peut subsister, bien sûr ; les partisans du gouvernement peuvent toujours s’appuyer sur la bonne veille « majorité silencieuse » pour dire que leur réforme est quand même populaire ; mais enfin, on a un élément pour dire qu’elle ne l’est pas.

Mais dans le cas contraire ? Quand une réforme passe comme une lettre à la poste, quand elle ne soulève aucune protestation populaire, voire quand elle est plébiscitée ? Alors sauf à être d’une mauvaise foi débordante, la conclusion s’impose : cette réforme est démocratique.

Du coup, si on ouvre les yeux, on doit reconnaître que :

1. Oui, le peuple est entièrement d’accord pour supprimer des libertés fondamentales si ça accroît sa sécurité (ou même son sentiment de sécurité). Non seulement il est d’accord, mais même il le réclame ! Regardez la popularité des mesures liberticides de tous les gouvernements dans tous les pays : nous sommes une poignée à protester. Nous protestons contre le peuple, certainement pas avec lui. C’est spécialement vrai en Hongrie, où le Fidesz n’a pas caché son jeu ou avancé masqué. Ne nous y trompons pas : ça n’a rien à voir avec le FN français, il n’y a pas eu de « dédiabolisation », et les Hongrois ont voté en toute connaissance de cause.

2. De même, le peuple veut que son niveau de vie augmente, même si ça bousille la nature. Les gens ne veulent pas tuer les riches, ils veulent vivre comme eux.

La sénatrice Amidala, dans une réplique devenue culte, disait : “So this is how liberty dies: with thunderous applause.” Notez qu’elle ne parlait pas de la démocratie, mais bien de la liberté. Déjà c’était le Sénat (instance démocratique de la République) qui confiait à son chef les pleins pouvoirs. Vision prophétique ; c’est ainsi que meurt la liberté : sous les applaudissements du peuple.

Certains s’imaginent que le capitalisme est le seul problème de notre société, et que tout le reste en découle. Ils pensent que seuls les riches aspirent au mode de vie qu’ils ont, et qu’en supprimant la bourgeoisie et en donnant le pouvoir au peuple, on supprimera du même coup la crise sociale et la crise écologique. C’est très noble, très généreux, très beau, mais c’est faux. Le capitalisme est un problème, bien sûr ; il ne peut pas être réformé et doit être supprimé, j’en conviens ; mais il n’est pas le seul problème, ni même le principal. Ceux qui croient le contraire se sont choisi une illusion magnifique. C’est néanmoins une illusion.


jeudi 26 mars 2020

Ce dont nous mourrons


Avons-nous des raisons d’avoir peur ? Est-ce qu’on va tous mourir ? Est-ce que le gouvernement en fait trop ou pas assez ? Finalement ces questions ne sont pas très intéressantes. Au risque d’être accusé de polémiquer, je préfère m’en poser d’autres. Par exemple, de quoi vont mourir ceux qui vont mourir.

Pour ça, il faut savoir ce qu’est le covid-19. Gaël Giraud, jésuite et directeur de recherches au CNRS, l’a rappelé dans un très bon article publié sur Reporterre : « une pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très graves sur une petite fraction. » Tout est là. Pour beaucoup de gens, ce coronavirus est visiblement moins grave que la grippe saisonnière ; chez certains, il ne provoque qu’un rhume, souvent accompagné de fièvres. En revanche, chez d’autres, heureusement beaucoup moins nombreux, les difficultés respiratoires aiguës nécessitent l’intubation, la respiration artificielle et la réanimation. L’un dans l’autre, le covid-19 est nettement plus mortel que la grippe saisonnière : dans l’état actuel de nos (maigres) connaissances, autour de 4% des personnes affectées meurent, contre moins de 1% pour la grippe.

L’écart de mortalité entre les deux maladies (de 1 à 5 ou de 1 à 10, encore une fois, les données sont pour le moment lacunaires et imprécises) ne reflète à l’évidence pas l’écart entre ce que nous vivons en ce moment et pendant une grippe saisonnière. Par ailleurs, certains pays s’en sortent mieux que d’autres. L’Allemagne ou le Japon ont moins de morts que la France ou l’Italie : il y a trois jours, quand la France enregistrait près de 200 nouveaux décès (sans compter ceux des EHPAD…), il y en avait moins de 30 en Allemagne, qui compte pourtant 16 millions d’habitants de plus.

Pourquoi ? Sans prétendre que ce soit lié à un facteur unique, il y en a un qui est prépondérant : l’Allemagne a bien plus de places en réanimation que la France par habitant. Gaël Giraud donne les chiffres : en France, 0,73 lit de réanimation pour 10 000 personnes ; en Italie, 0,53 ; en Allemagne, 1,25. Qu’on compare aux nombre de morts par personne infectée dans chacun des droits pays, c’est sans appel. C’est encore Giraud qui en parle le mieux : « nous n’avons plus de système de santé publique digne de ce nom mais une industrie médicale en voie de privatisation ». Il n’est pas rentable de maintenir des centaines de lits de réanimation qui, en temps normal, ne servent pas ; du coup on les supprime, et quand frappe une épidémie exceptionnelle, on ne les a plus.

Alors bien sûr, certains seraient morts même sans ça. Beaucoup de personnes à risques, particulièrement sensibles au covid-19, auraient succombé même en réanimation et avec un respirateur artificiel. Mais les médecins sont déjà en train de trier les patients, c’est-à-dire de décider qui doit aller en réanimation et qui n’y a pas droit, et cela ne va faire que s’accroître jusqu’au pic de la vague. Ce qui signifie que beaucoup seront tués non par le virus, mais par le fait de ne pas avoir de place en réanimation ; en d’autres termes, beaucoup de ceux qui vont mourir mourront non pas du covid-19, mais de la politique néo-libérale menée en France depuis au moins quarante ans. Et mourir quand on a, mettons, 45 ans et qu’on est père de trois enfants, parce que votre pays a fait le choix de supprimer des lits d’hôpital alors qu’il avait les moyens techniques et financiers de les maintenir, c’est vraiment une des morts les plus con qui soient.

La question du nombre de places dans les hôpitaux n’est d’ailleurs qu’un aspect de la question. On peut aussi l’illustrer, comme je l’ai dit dans mon précédent billet, par la confiance aveugle accordée par nos dirigeants à la mondialisation, censée pourvoir ad vitam à tous nos besoins via les délocalisations et la « nouvelle division internationale du travail ». Les Chinois devaient nous fournir en masques ; à présent, le gouvernement est obligé d’appeler à l’aide les entreprises et les particuliers pour couvrir son incurie et son imprévoyance !

Même « appel à l’aide » de la part de Martin Hirsch, directeur général de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris. On appelle les soignants au secours en leur demandant de venir prêter main-forte ; les particuliers sont appelés à donner de l’argent. Eh ! Si les budgets des hôpitaux n’avaient pas été amputés depuis si longtemps, si le nombre de nos médecins n’étaient pas en chute libre, nous aurions tout ce dont nous avons besoin ! Un système pour financer la santé publique, on en avait un, ça s’appelait la Sécurité sociale. On la démantèle à un point où même en temps normal, elle a du mal à assurer sa mission ; forcément qu’en période de crise, ça craque !

Bref, depuis 40 ans, on refuse de prendre l’argent là où il se trouve (dans les poches des plus riches, les dividendes des actionnaires et les paradis fiscaux), puis on nous dit qu’on n’a pas d’argent, enfin on coupe dans les budgets essentiels ; ceux qui vont mourir ne payent même pas le prix de ces politiques ; leur mort est le prix payé par nos politiciens pour avoir le droit de lécher le cul des plus riches, en toute connaissance de cause !

Les différents gouvernements français depuis 40 ans, et l’actuel au premier chef, auront donc sur la conscience une bonne partie des morts de l’épidémie. C’est ce qu’a souligné à sa manière Frédéric Lordon dans un article intitulé « Les connards qui nous gouvernent », qui reste, à l’heure actuelle, le meilleur de ceux que j’ai lus sur la situation présente. Alors je ne dis pas que les gouvernements allemands ont la conscience tranquille : eux aussi ont supprimé des lits d’hôpital, et l’Allemagne pourrait faire mieux qu’elle fait ; mais moins, en proportion de la population.

Sur le fond, rien de bien neuf. Nous avons ici la preuve et l’illustration de ce que bien des gens, moi compris, disent depuis des années ou des décennies : le capitalisme libéral tue. Il ne se contente pas de générer des injustices, des souffrances et des inégalités immenses, il tue. Je ne suis pas le premier à le voir.

En revanche, un point m’inquiète : c’est que même parmi les critiques de ces politiques gouvernementales, il s’en trouve (et Gaël Giraud en fait partie, je suis au regret de le dire) pour citer la Corée du Sud et Taïwan en exemple, y compris dans le traçage des malades. Or, il faut dire exactement de quoi il s’agit : accéder sans leur accord aux données des téléphones portables des personnes infectées, afin de pouvoir savoir avec qui ils ont eu des contacts, puis suivre leurs déplacements en temps réel et avertir la population du passage d’un malade dans un endroit précis qu’il s’agit d’éviter.

Ceux qui reprochent le confinement au gouvernement et promeuvent ce genre de moyens sont soit aveugles, soit complètement idiots (à moins qu’ils ne souhaitent la marche forcée vers le totalitarisme). De plus en plus de gens dénoncent, et c’est tant mieux, le fait que les attaques gouvernementales menées contre le Code du travail à l’occasion de la crise sanitaire vont être pérennisées. Et les attaques contre la vie privée, vous ne croyez pas qu’elles vont l’être ? Préférer le traçage des malades au confinement généralisé de la population, c’est tout simplement faire primer l’économie sur la défense des libertés fondamentales. Ça aussi, surtout de nos jours, c’est criminel.


dimanche 22 mars 2020

Est-ce bien contre le coronavirus que nous sommes en guerre ?


Vous avez remarqué ? Macron et moi, on a dit presque la même chose. « Nous sommes en guerre », il a dit. Moi aussi je l’avais dit, ici ou là. Il a même mis en œuvre une partie des moyens que je préconisais pour faire cette guerre : creusement du déficit pour assurer les moyens nécessaires à la lutte, intervention de l’État dans l’économie, restrictions sur certaines libertés, etc.

Sauf qu’en fait, on ne parlait pas de la même chose, monsieur le Président et moi. Lui parlait du Covid-19 ; moi, de la crise écologique.

Entendons-nous bien : je ne nie pas la gravité de la situation sanitaire. Le confinement est une mesure de bon sens, qui aurait dû être prise beaucoup plus tôt, et d’une certaine manière oui, là aussi, nous sommes en guerre. Mais on ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement, et d’en ressentir un certain malaise. Pourquoi nos dirigeants voient-ils, tout d’un coup, que nous sommes en guerre ? Pourquoi se donnent-ils les moyens de combattre, en créant « l’argent magique » dont Macron prétendait qu’il n’existait pas, en décidant quels secteurs peuvent continuer à travailler et comment, et lesquels doivent s’arrêter ou s’adapter ?

La réponse est simple : parce que la crise en est à son stade le plus aigu (peu ou prou). Les morts sont déjà là par milliers, et si la vague n’est pas encore sur nous, elle est devant nos yeux. Mais l’autre vague, alors, celle de la crise écologique ? Elle n’arrive pas avec moins de certitude, et les morts qu’elle va faire ne sont pas moins certaines (et infiniment plus nombreuses). Seulement, si on sait qu’elle arrive (j’insiste : on le sait, on ne le croit pas), on ne la voit pas encore, celle-là. La conclusion s’impose : si les élites politiques ne réagissent pas, alors qu’ils réagissent au Covid-19, c’est que ne la voyant pas, tout comme le peuple, ils n’y croient pas. Ce qui confirme une chose – peut-être un des principaux enseignements de cette crise, et un de ceux qui passent le plus inaperçu : nos dirigeants politiques sont, comme le peuple, incapables – littéralement incapables – de comprendre et d’anticiper quelque chose qu’ils n’ont pas sous les yeux.

La crise du coronavirus l’a d’ailleurs montré : tous les gouvernements, à des degrés divers – que ce soit la Chine, l’Italie, la France, les États-Unis, le Royaume-Uni ou autre – ont commencé par nier la gravité de la crise. En soi, cette attitude n’est pas un problème si parallèlement on se prépare. C’est une application (un peu large) du principe responsabilité de Hans Jonas : si nous sommes collectivement menacés d’un danger extrême, même si tout indique qu’il a peu de chances de s’abattre sur nous, même si on n’y croit pas, nous devons nous y préparer.

Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que ça n’a pas été le cas. Les masques, au-delà de la polémique sur leur utilité ou non pour la population, en sont une belle illustration. Le premier ministre l’a avoué avec une candeur confondante : la France, depuis la dernière crise sanitaire, n’avait pas jugé utile d’en faire des stocks, les usines chinoises ayant fait la preuve de leurs capacités de production rapide et massive. Sauf que la Chine ayant été la première touchée, elle n’a pas livré dans les temps. Leçon annexe de la crise, à destination des thuriféraires de la mondialisation : il est peu sage de se reposer trop largement sur un autre pays pour tout ce qui est important. Que nous déléguions à Singapour et à Taïwan la fabrication de nos écrans plats, de nos smartphones et de nos consoles de jeux n’est pas très grave ; mais ce qui concerne la santé, l’alimentation et la défense, a minima, devrait être produit de nouveau à l’échelle nationale, même si ça doit nous coûter plus cher.

Car c’est la dernière grande morale de cette histoire : l’argent, c’est fait pour être dépensé quand on en a besoin. Il faut le prendre là où il est, le faire circuler, et faire suivre l’intendance quand on a besoin d’elle. Autant de choses que nos politiciens semblent découvrir ! Gérald Darmanin, ministre du budget, a utilisé une métaphore qui illustrait le « quoi qu’il en coûte » de Macron, et qui a été fort reprise : « Quand la maison brûle, on ne compte pas les litres d’eau pour éteindre l’incendie. »

Certes ! Mais cette image de la maison qui brûle, ça fait longtemps qu’elle est utilisée, par les écologistes, justement. Quand Jacques Chirac l’avait reprise, c’était pour parler de la destruction de la planète, pas d’une maladie. La biodiversité qui s’effondre, le climat qui se réchauffe, la pollution de l’air, des sols et des eaux, les milieux naturels qui disparaissent : elles sont là, les flammes qui ravagent la maison ! Et là, pourtant, nos gouvernants comptent les litres d’eau avec une avarice à la Molière.

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il y aura « un avant et un après le coronavirus ». Certains endroits, localement, pourront souffrir durement (Mayotte en fait malheureusement sans doute partie) ; mais je ne crois pas que cette crise soit de nature ni à renverser notre civilisation, ni à nous faire faire la révolution. En revanche, elle sera indéniablement un catalyseur. Déjà, elle révèle et accroît la fragilité de nos économies, et accélère ainsi la venue des crises économiques à venir, inévitables. Déjà certains gouvernements, comme le nôtre, utilisent la crise pour accélérer la destruction des acquis sociaux, en nous promettant le caractère temporaire de leurs lois sans le coucher par écrit. Déjà d’autres, comme la Corée du Sud, instaurent sur la vie privée un contrôle terrifiant de l’État, sans susciter dans les populations la moindre protestation. Le Covid-19 nous fait accélérer aussi bien vers l’effondrement que vers le totalitarisme, sans qu’on puisse savoir encore dans quelle direction nous finirons par être poussés.

Ce qui est certain, c’est que le principal aspect de la Crise à venir, c’est l’aspect écologique, et que c’est celui sur lequel nous agissons le moins. Dans la crise du coronavirus, nous avons perdu dix à quinze jours, et nous allons peut-être le regretter amèrement. Face à la crise écologique, ce sont des années, des lustres, des décennies que nous sommes en train de perdre.



mardi 10 mars 2020

Polanski, son sexe et son contexte


C’est devenu habituel : avant d’écrire, je mets des gants.

Première paire. Non, je ne pense pas que ceux qui critiquent la remise à Polanski du César du meilleur réalisateur fassent preuve d’antisémitisme. Ceux qui affirment le contraire font même usage d’un bien mauvais argument, facile à démonter.

Deuxième paire. Non, je ne pense pas qu’un artiste soit au-dessus des lois, ou que Polanski doive ne pas être jugé. J’invite à une certaine prudence : Polanski ne doit pas être au-dessus des lois, mais il ne doit pas non plus faire l’objet d’un acharnement. S’il n’est pas extradé, ce n’est pas par régime spécial, mais parce que la France refuse la plupart du temps l’extradition de ses citoyens. De même, si les faits qu’on lui reproche sont prescrits, il est logique qu’il ne soit pas condamné, parce que la prescription vaut pour tout le monde, et qu’elle est une nécessité – on ne peut pas la supprimer, ça reviendrait à mettre sur un pied d’égalité un viol et la participation à un génocide. Mais ne pas être condamné ne signifie pas qu’il ne doive pas être jugé : oui, la justice doit faire son travail.

Troisième paire. Non, je n’invite pas, comme le prétend Maïa Mazaurette, à « passer à autre chose » ou à « tourner la page ». Là encore, je suis évidemment favorable au travail de la justice. Encore faut-il examiner les faits. Pour la seule affaire dans laquelle Polanski a reconnu sa culpabilité, le viol de Samantha Geimer, née Gailey,  en 1977, il a déjà été jugé, il a effectué une partie de sa peine, puis a été libéré dans le cadre de la procédure légale. Certes, il a ensuite fui les États-Unis, mais c’est parce que le juge s’était ravisé et le menaçait d’un emprisonnement qui pouvait légalement durer cinquante ans, et ce alors que, de l’aveu même du procureur, la peine effectuée par le réalisateur correspondait à la sentence déjà prononcée.

Quant aux autres affaires, je ne vais pas en faire le détail ici : 140 avocates pénalistes se revendiquant féministes viennent de rappeler que « Roman Polanski a fait l’objet de plusieurs accusations publiques, parmi lesquelles une seule plainte judiciaire qui n’a donné lieu à aucune poursuite : il n’est donc pas coupable » des crimes dont il a été accusé postérieurement à l’affaire de 1977. Les avocates rappellent également, et très opportunément, qu’il « est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : en réalité, ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut, en ces temps délétères, être à tout moment la victime ». Et de constater enfin « qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé ». Ne m’écoutez pas moi : écoutez-les, elles.

Je ne suis donc pas en train d’appeler à « passer à autre chose » au nom du pardon accordé officiellement et de manière répétée à Polanski par sa victime. J’incite en revanche à ne pas tout mélanger et à établir les distinctions qui s’imposent, et tout particulièrement, n’en déplaise à Maïa Mazaurette, la distinction entre l’œuvre et l’artiste, dont j’avais déjà parlé ici ou là.

La chroniqueuse du Monde refuse cette distinction et joue de l’humour : « quand on veut nous découper en morceaux, c’est toujours une mauvaise nouvelle ». Fragile, comme argument. Elle développe : « la sociologie démontre depuis des décennies à quel point […] notre sexualité est une éponge […] : elle éponge le contexte, et le contexte l’éponge en retour. Vous pouvez fermer votre chambre à coucher à triple tour, elle demeurera ouverte à tous les vents. Vous pouvez éteindre la lumière, vous serez rattrapé(e) par les écrans noirs et les salles obscures. » Des métaphores verbeuses et confuses, à mon avis, avec une question : quelle conclusion pratique en tirer ?

Comme souvent, Maïa Mazaurette reste dans le vague. D’un côté, elle demande à remettre les œuvres d’art dans leur contexte pour pouvoir en profiter : « c’est parce que le contexte est pris en compte que nous pouvons encore lire des textes antisémites (Céline), contempler des peintures érotisant de très jeunes filles (Thérèse rêvant, de Balthus, menacée en 2017 par une pétition), ou conserver des statues de Thomas Jefferson (que plusieurs universités américaines ont voulu déboulonner, en raison des opinions racistes du troisième président des États-Unis). » De l’autre, elle critique le prix remis à Polanski et s’interroge : « n’hésitons pas à demander qui a intérêt à découper en morceaux les différentes facettes de notre personne ».

Pardon, mais où est la cohérence ? En quoi la recontextualisation devrait-elle profiter à Louis-Ferdinand Céline mais nous conduire à boycotter Polanski ? Céline a publié des pamphlets violemment antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale, et a donc attisé les haines antisémites précisément au moment où elles avaient les conséquences et les applications les plus abominables. Dans le même ordre d’idées, de très nombreux artistes ont eu un comportement ou des idées douteux, voire abjects. Voltaire était antisémite et n’avait pas de mots assez durs contre l’islam ; Claudel a fait interner sa sœur par peur du scandale ; André Gide était notoirement pédophile, Gauguin aussi ; Schopenhauer prêtait ses fenêtres à la police pour tirer sur des manifestants. Doit-on les mettre à l’index ? Un prix de cinéma récompense un artiste, une réalisation, un montage, un jeu d’acteur. Ce n’est pas un prix de moralité ou de bonne conduite. Si certains veulent instaurer des prix de moralité, très bien, qu’ils le fassent ! Et si c’est Polanski qui le décroche, là d’accord, ce sera un scandale. Mais depuis quand les Césars sont-ils un tribunal des bonnes mœurs ?

Non seulement les charges proprement judiciaires pesant sur Polanski sont, on l’a vu, assez fragiles à l’épreuve des faits, mais quand bien même elles seraient établies, essayer d’empêcher des cinémas de diffuser ses films ou une académie de lui remettre un prix relève d’une incroyable confusion. On accuse le public d’être complice, en affirmant que la différence avec Céline, c’est que Polanski est vivant, et qu’aller voir ses films lui rapporte de l’argent. Et alors ? S’il a commis des actes pénalement répréhensibles et non prescrits, il doit être jugé et condamné ; mais quel rapport avec l’argent rapporté par ses œuvres ? Si un artiste est mis en prison pour viol, la peine, c’est la privation de liberté, et rien de plus. De la même manière qu’on ne doit pas cesser de se préoccuper du bien-être des détenus en prison, parce qu’ils ont été condamnés à de la prison, et pas à une vie indigne, une condamnation à la prison ne serait pas une condamnation à ne plus toucher de droits d’auteur.

Je n’oblige évidemment personne à aller voir des films de Polanski ou à apprécier la manière dont ils sont réalisés. On m’a dit : « si Marc Dutroux sortait un livre, je n’aurais pas envie de le lire, quelle que soit sa qualité littéraire ». Très bien ! Chacun est libre de faire ses choix. Mais qu’on ne cherche pas à empêcher les autres de faire un autre choix.

Ce qui est d’autant plus regrettable, c’est qu’à côté de cela, la grande majorité des revendications des mêmes manifestations féministes sont légitimes. Oui, les femmes sont moins payées que les hommes ; oui, un plafond de verre les empêche souvent d’accéder aux responsabilités ; oui, elles sont plus que les hommes victimes de violences, sexuelles ou autres. Mais de nos jours, si, tout en reconnaissant cela, vous justifiez l’attribution à Polanski du prix de la meilleure réalisation, c’est fini ! Pour beaucoup, vous devenez illico celui avec qui il est impossible de dialoguer.

C’est très révélateur. Et ce qui est très inquiétant, dans cette affaire, c’est que le refus de telles distinctions a toujours, historiquement, été l’apanage des régimes politiques violents, souvent totalitaires ou à tendance totalitaire. J’y vois une nouvelle illustration de la crise que traversent nos sociétés : une montée des communautarismes et surtout des haines entre communautés. La rage et l’esprit de revanche rendent les raisonnements et les discussions posées de plus en plus impossibles. On agit de plus en plus selon une logique de camps et chacun classe les autres entre alliés et ennemis. Personne, logiquement, ne devrait s’en réjouir.


jeudi 27 février 2020

Le confusionnisme ou les habits neufs de l’esprit revanchard


On entend souvent dire que notre époque serait en « perte de repères » et ne saurait plus distinguer le Bien du mal. Qu’elle ne sache pas distinguer le Bien du mal me semble une évidence ; mais dire qu’elle ne saurait plus le faire ou que nous serions en « perte de repères » impliquerait qu’avant, nous avions des repères qui nous permettaient justement d’établir cette distinction, et que nous les aurions perdus.

Cette thèse est la plupart du temps l’apanage de réactionnaires nostalgique d’un passé perdu, contre lesquels ceux qui se revendiquent du « progressisme » n’ont aucun mal à démontrer que ce passé est en fait idéalisé, et que les « repères » perdus étaient éminemment critiquables. Il est vrai que dans le passé, un certain nombre d’idées faisaient très largement consensus dans nos sociétés, et formaient donc des « repères » communs. Reiser s’en était moqué dans une planche sur la famille où il parlait de la première communion, cet important rituel ou l’enfant « apprend les grandes vérités qui règleront sa vie d’adulte » : on y voyait, devant un gamin tout ouïe, une grande tablée d’adultes bâfrant proclamer doctement que « les nègres sont plus francs que les arabes », « les juifs se tiennent pas la patte », « si t’es trop bon, les autres te chient sur la gueule »… Il aurait pu en ajouter d’autres : « les pédés c’est dégueulasse », « les femmes sont quand même pas faites pour la mécanique », etc.

Ces prétendus « repères », pour lesquels vous aurez compris que je ne nourris aucune nostalgie, sont effectivement en train, peut-être pas de disparaître, mais du moins de s’effacer. Cependant, le processus est très loin d’être achevé, ce qui explique que notre société n’ait plus d’élément de culture commune. Ce qu’on appelle la « perte de repères » de nos sociétés, c’est cette situation d’être au milieu du gué, entre un système de valeurs qui s’effondre, mais qui n’est pas mort, et un autre, qui n’est encore ni pleinement structuré, ni surtout accepté par une grande majorité de la population. Il en résulte une véritable fracture – plus encore, une haine – entre ceux qui, foncièrement, regrettent les anciennes représentations, et qu’on peut regrouper sous l’étiquette de « réactionnaires », et ceux qui au contraire voudraient finir de les abattre, et qu’on peut regrouper sous l’étiquette de « progressistes ». Nous sommes donc à un moment critique de notre histoire, car il s’agit de bâtir et de choisir le système de valeurs qui peut devenir celui de l’humanité pour des siècles – autant ne pas se tromper.

Moi qui ne me revendique ni de l’un ni de l’autre camp, je ne peux que constater deux choses. D’une part, nous n’avons pas à regretter le monde raciste, sexiste et homophobe d’hier ; et en cela, je donne raison aux progressistes. Mais d’autre part, le système moral que nous proposent les progressistes pour remplacer l’ancien me semble mauvais, incohérent et liberticide – et en cela, je donne raison aux réactionnaires.

L’illustration principale en est pour moi l’immense confusion morale dans laquelle nous sommes plongés, et dont nous avons des illustrations tous les jours. Cette confusion réside essentiellement dans le fait d’avoir perdu toute idée de la hiérarchie des valeurs et des problèmes. Les chroniqueurs, les journalistes, mais aussi le commun des mortels sur les réseaux sociaux, mettent ainsi dans le même sac un carnaval espagnol, où des gens déguisés en nazis accompagnent des gosses portant l’étoile jaune, un couple gay brûlé en effigie en Croatie, le fait de se déguiser en membre du Ku Klux Klan, les blackfaces, et j’en passe.

Mon but n’est pas ici de juger chacun de ces faits, ce qui nécessiterait une longue analyse (et qui est, fondamentalement, le travail de la justice, si elle est saisie, plus que d’un blog ou des réseaux sociaux). Ce que je voudrais, c’est montrer qu’entre ces événements, qui sont traités par les médias et le peuple rigoureusement de la même manière, il y a en réalité un gouffre. Brûler en effigie un couple homosexuel avec un enfant, c’est indéniablement un appel à la violence. Danser sur du Rihanna devant de fausses cheminées de chambres à gaz est de mauvais goût, mais n’a de toute façon pas la même gravité. Enfin, faire une blackface ou se déguiser en membre du KKK, c’est un déguisement, autrement dit ça ne présente aucun problème moral – je l’ai déjà démontré ailleurs.

On en arrive donc à une situation où règne la confusion la plus totale et où, sans que personne ne le reprenne, un journaliste met dans le même sac un appel au meurtre et un déguisement ; donc ce qui est un délit pénal et ce qui relève, au pire, du mauvais goût, et ne saurait donc faire l’objet d’un procès. Ce qui fait ici défaut, ce sont les critères objectifs qui permettent d’établir ces hiérarchies morales pourtant indispensables. On peut trouver d’autres exemples, en particulier autour de la notion d’appropriation culturelle. Là encore, on nage en plein délire ! Il ne serait pas possible pour un blanc de porter un costume amérindien, voire des dreadlocks ? La pauvreté, l’inanité des arguments avancés sont révélatrices. Certains parlent de « moquerie » ; je ne crois pas, mais quand bien même, la moquerie est légale et doit le rester ! On exige d’historiciser des tenues, des maquillages ; mais au nom de quoi ? On parle de reprise de stéréotypes et de méconnaissance ; peut-être ! Et alors ? Le discours vrai n’est pas le seul qui soit permis par la liberté d’expression, tout le principe est là ! Par ailleurs, qui, quelle autorité, viendrait valider l’historicité d’un discours sur un costume ?

Ce qu’on appelle l’appropriation culturelle a toujours existé ; seulement, pendant longtemps, on a appelé cela du syncrétisme, et tout le monde se rendait compte qu’il n’y avait pas de problème. Les Romains adoraient Isis à Rome : une culture dominante s’appropriait la religion d’une culture dominée, oouuuuh ! Inversement, les Gaulois soumis à l’Empire ont adopté leurs thermes et en ont été plutôt contents ; de la même manière que curieusement, ceux que j’ai entendu critiquer l’appropriation culturelle des blancs au nom des minorités qu’ils représentaient parlaient français et étaient habillés à l’occidentale sans apparemment ressentir le besoin d’historiciser tout cela.

J’ai lu des articles et regardé des vidéos sur le sujet. Ce qui frappe, c’est d’abord que ceux qui s’opposent à l’appropriation culturelle partagent une vision communautariste à l’extrême de la société : chacun doit rester dans son coin et surtout ne pas se mélanger aux autres. Ainsi, même les membres d’une minorité (par exemple turque musulmane) sont sommés de ne pas, mettons, porter un kimono, ce qui serait de l’appropriation culturelle aussi. On sent que les gens sont un peu gênés, que c’est quand même moins grave pour eux que si un chrétien blanc le faisait ; mais la réponse reste néanmoins la même. Je le dis tout net : ce n’est pas la société dans laquelle j’ai envie de vivre.

Ce qui est extraordinaire, c’est que ces gens, au nom de l’antiracisme, de la lutte contre les anciennes dominations, de la « décolonisation des imaginaires », etc., sont précisément en train de reconstruire une vision communautariste de la société, c’est-à-dire une conception où la question de l’identité est au cœur des débats : chacun est appelé à défendre son identité et à ne surtout pas la métisser avec l’identité de l’autre. Poser l’identité comme première valeur, c’est très exactement le socle de la pensée d’extrême-droite.

Claude Monet, La Japonaise -
Portrait de Camille Doncieux en kimono
, 1876

Reste à savoir d’où vient tout cela. Pourquoi cette grande confusion ? Pourquoi ces thèmes sont-ils si sensibles ? Pourquoi polarisent-ils autant la société ? Pourquoi des gens me retirent-ils de leurs amis sur Facebook quand je ne suis pas d’accord avec eux sur ce point, alors que sur des questions bien plus importantes (l’écologie, les inégalités…) je peux bien dire autre chose qu’eux sans qu’ils s’en offusquent ? Je crois que cela tient à deux choses.

La première, c’est que cette confusion est entretenue à dessein par des gens qui cherchent à brutaliser les débats. Ces questions sont ainsi utilisées, de manière stratégique, pour polariser systématiquement la société en camps opposés, parce que touchant à l’intime, elles peuvent plus facilement être transformées en armes. Ainsi, toutes les nuances de la pensée sont effacées au profit de réductions simplistes : si je refuse de condamner les blackfaces, alors les progressistes me renvoient immédiatement au même niveau que Zemmour. Si inversement je défends l’adoption pour les couples homosexuels, alors je suis immédiatement catégorisé par les réactionnaires comme un homme sans morale et qui refuse toute forme de limite à la réalisation des désirs individuels. De cette manière, chaque camp constitue le groupe non pas même de ses adversaires, mais carrément de ses ennemis. L’objectif, généralement non assumé, est la guerre civile et l’élimination de cet ennemi (parfois c’est assumé : voyez par exemple de nombreux discours du PIR).

La seconde, c’est que cette confusion tient à la fois d’une paranoïa et d’un esprit revanchard. Tous ceux qui ont été opprimés, dominés, soumis, brimés hier utilisent leurs libertés nouvelles pour chercher à se venger aujourd’hui de leurs oppresseurs. La logique est simple : puisque les blancs ont opprimé dans le passé les populations d’Afrique, et les oppriment toujours dans une moindre mesure, ils doivent le payer à présent par une perte de leurs libertés. Puisque les musulmans ont été et sont toujours discriminés, alors un chrétien ou un athée ne doit plus avoir le droit de critiquer l’islam.

Je ne nie pas la responsabilité de l’Occident dans cette situation : l’esprit de revanche est certainement très compréhensible ; les souffrances que nous avons infligées dans le passé sont infinies ; la mentalité qui en est à l’origine est toujours à l’œuvre, et le racisme, le sexisme et l’homophobie continuent à tuer ; et naturellement, chercher à empêcher les blancs de se déguiser en noirs est sans commune mesure avec ce qu’a été l’esclavage. Mais l’esprit revanchard des Français contre les Allemands après la guerre de 1870 était certainement compréhensible aussi. Il n’en a pas moins mené à la Première Guerre mondiale.