mercredi 28 août 2013

Affaire Snowden : les services secrets entre naïveté et violence


Qu’est-ce qui est préférable, avec les services secrets : qu’ils nous prennent pour des cons, ou qu’ils nous trouvent dangereux ? Terrible dilemme ; un Corneille d’aujourd’hui en ferait quelque chose. En tout cas, ils font les deux très bien.

Côté « vous n’êtes pas bien futés », la récente annonce par la NSA qu’elle allait supprimer 90% de ses administrateurs de systèmes. But affiché : réduire le nombre de personnes ayant accès à des informations sensibles, autrement dit réduire le nombre d’agents qui savent quels sont les sites de cul que vous consultez avec le plus de régularité ou si vous avez pensé à souhaiter sa fête à votre grand-mère cette année. Oooh, mais c’est gentil, ça ! Alors comme ça, la NSA se préoccupe de réduire le nombre de personnes qui en savent trop sur nous ? C’est gentil et puis surtout, c’est nouveau.

Tellement nouveau qu’on se demande quand même si c’est bien la vraie raison. Attendez voir… Il était quoi, Snowden ? Oh, mais administrateur de système, justement ! Mais alors… j’y songe… la coupe dans le personnel de la NSA ne serait-il pas plutôt une manœuvre pour limiter le risque d’un nouveau Snowden ? Oooh, mais c’est très vilain, finalement. Et machiavélique : d’une seule pierre, on réduit les coûts salariaux de la boîte (ce qui est toujours bon à prendre), on redore un peu son blason auprès d’un public qui avale tout ce qu’on lui présente tant que c’est à la télé, et en plus on diminue drastiquement le risque qu’un nouveau scandale éclate ! Le tout sans limiter le moins du monde ce que les services secrets savent de nous : que ce soient cinquante gugusses ou un seul gros bonnet qui lisent mes mails, au fond, ça m’en touche une sans faire remuer l’autre ; ce qui me dérange, c’est que l’État lise mes mails. Après, qu’ils soient lus par un agent ou par vingt… Bref, avouez que la NSA aurait eu tort de se priver de ce bon coup.

Cela étant, tout en nous prenant pour des blaireaux, les services secrets nous trouvent quand même un peu dangereux, puisqu’ils essayent de nous faire taire. J’en veux pour preuve ce qui est arrivé au Guardian, par exemple : le GCHQ et le gouvernement anglais ont fait pression sur la rédaction pour qu’ils détruisent les documents livrés par Snowden. Ils ont carrément débarqué dans leurs locaux et ne les ont quittés qu’après que les disques durs contenant ces dossiers ont été réduits en miettes sous leurs yeux. Opération particulièrement débile, puisque bien entendu le Guardian avait sauvegardé les données sur des disques durs à l’étranger, donc (plus ou moins) hors d’atteinte des services secrets britanniques. Mais opération qui témoigne d’une évolution inquiétante vers la violence.

Violence : j’assume le terme. Et pourtant, je n’aime pas l’employer à la légère. Je suis le premier à être sceptique quand on me dit que l’enseignement ou le refus de la burqa sont des violences, fussent-elles symboliques. Mais là, je crois que nous y sommes : menacer un journal de poursuites judiciaires pour le faire taire, c’est une violence, et c’est piétiner la liberté d’expression. D’autant que les faits ne s’arrêtent pas là : on pourrait aussi mentionner l’arrestation et la détention, certes provisoire, mais tout de même très louche, de David Miranda, le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui travaillait sur ce dossier.

Bref, l’évolution entamée dans la foulée du 11 septembre 2001 n’est pas en train de se tasser ou de s’inverser, mais bien au contraire de se renforcer, de se durcir. Tout porte à croire que cela va continuer : la lutte contre le terrorisme servira de plus en plus de prétexte pour instaurer un régime de surveillance généralisée de nos vies privées. D’ailleurs, la lutte contre le terrorisme n’est elle-même qu’un élément d’un ensemble bien plus vaste qui englobe tous les risques, quels qu’ils soient : de manière générale, c’est par la recherche chimérique de l’élimination complète de toute forme de risque que nos vies privées seront épiées et que nos libertés se réduiront. Ce sera prétendument pour nous aider à prévenir le risque d’AVC ou de fatigue au volant qu’on nous implantera d’ici quelques années (ou au mieux quelques décennies) des puces bioélectroniques qui informeront en permanence les États et les administrations sur tous les menus détails de nos existences. En ce sens, l’évolution vers une violence liberticide des États était enclenchée bien avant les attentats du World Trade Center.

Cette évolution est-elle réversible ? Actuellement, les démocraties représentatives non seulement ne la freinent pas, mais encore elles l’alimentent ! Il est particulièrement intéressant de noter que les gouvernements dits de gauche (Obama aux États-Unis, Hollande en France, Blair au Royaume-Uni etc., c’est-à-dire à peu près les plus à gauche parmi ceux qui ont quelque chance d’accéder démocratiquement au pouvoir) n’ont rien fait pour limiter les programmes de surveillance mis en place par les droites, ou a fortiori pour y mettre fin ; bien au contraire, ils les ont couverts, soutenus et parfois renforcés.

Il n’y a, cela dit, rien d’étonnant à ce que la démocratie se montre incapable de respecter la vie privée des citoyens ou la liberté d’expression : dans l’état actuel de notre développement spirituel et moral, la technologie dont nous disposons est un levier de pouvoir bien trop efficace, et donc une tentation irrésistible, pour tous les puissants de la planète : les États, les services secrets, les administrations, mais aussi les entreprises privées.

Ces quelques évidences étant posées, je laisse ceux qui, comme moi, tiennent à ces libertés fondamentales comme à leur vie réfléchir aux solutions à mettre en œuvre pour éviter d’aboutir à un nouveau totalitarisme.

dimanche 11 août 2013

Il nous sera demandé davantage – Homélie pour ce dimanche (Luc 12, 32-48)

« Jésus disait à ses disciples : “Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône. Faites-vous une bourse qui ne s’use pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne ronge pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.

Restez en tenue de service, et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. S’il revient vers minuit ou plus tard encore et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison connaissait l’heure où le voleur doit venir, il ne laisserait pas percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra.”

Pierre dit alors : “Seigneur, cette parabole s’adresse-t-elle à nous, ou à tout le monde ?”

Le Seigneur répond : “Quel est donc l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de ses domestiques pour leur donner, en temps voulu, leur part de blé ? Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. Mais si le même serviteur se dit : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper serviteurs et servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, son maître viendra le jour où il ne l’attend pas et à l’heure qu’il n’a pas prévue ; il se séparera de lui et le mettra parmi les infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a pourtant rien préparé, ni accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage.” »


Si un de vos amis dort, ou est tombé dans les pommes, et qu’il y a quelque urgence, vous pouvez toujours, pour le réveiller, lui donner quelques baffes ou lui lancer un seau d’eau froide ; on voit ça tout le temps dans les films ou les bandes dessinées. Il y a des moments où Jésus, d’après ce que nous en disent les Évangiles, devait administrer à ses disciples un traitement similaire. Ce passage, un des plus durs de l’Évangile de Luc, en est un parfait exemple : une bonne claque, mais pour notre bien, pour nous réveiller, nous secouer de notre torpeur.


Jésus commence pourtant par une bonne nouvelle : « votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume ». Autrement dit, ce que Dieu nous destine, c’est le Paradis, la vie éternelle et éternellement heureuse. Renforcée par le « sois sans crainte », cette phrase confirme ce qui devrait être une évidence : l’enfer n’existe pas, il ne peut même pas exister ; il est une impossibilité logique, une contradiction totale avec le cœur de l’enseignement du Christ, à savoir « Dieu est Amour ». Je reviendrai le démontrer à l’occasion.

Pourtant, immédiatement après nous avoir dit cela, Jésus se met à nous expliquer de quelle manière nous devons nous comporter. Non pas qu’Il conditionne l’entrée dans le Royaume à ce bon comportement. Jésus ne dit pas : « que ceux qui se comportent ainsi ne craignent rien », ou « votre Père vous donnera le Royaume si vous faites ce que je vous dis » ; non, Il se contente de dire qu’on aura le Royaume, puis subitement, apparemment sans rapport, Il nous dit ce que nous devons faire.

Comment comprendre ce passage du coq à l’âne ? Le Christ nous rappelle à l’ordre. Il nous dit justement que ce n’est pas parce que le Royaume nous est offert, et offert sans condition, que nous pouvons nous dispenser de bien agir. Il brise la conception antique (qui valait aussi bien pour le peuple juif que pour les polythéistes) de la religion comme contrat passé entre Dieu (ou les dieux) et les hommes. Il affirme que le Paradis n’est pas une récompense, une carotte pour nous faire avancer ; Dieu le donne, Il ne le vend ni ne l’échange, Il n’est pas un marchand pour monnayer ce qu’Il propose ; mais par ailleurs, l’homme doit bien agir.

Jésus nous apprend, ou nous rappelle, ce que nous devons faire, pour agir « bien ». Prêtons l’oreille, on va enfin savoir.


Déjà, par quoi commence-t-il ? Qu’est-ce qui vient en premier, qui est donc le plus important ? L’aumône, autrement dit l’attention aux pauvres, et par extension aux plus faibles, à ceux qui souffrent. Dieu, c’est extrêmement significatif, ne vient qu’après : d’abord Il nous dit de faire l’aumône ; ensuite seulement Il nous dit de rester en tenue de service pour attendre le Maître. Pan ! au temps pour ceux qui affirment que l’Évangile fait passer la dimension sociale du message christique après sa dimension spirituelle.

Bien sûr, il ne faut pas comprendre ce passage comme une incitation à oublier Dieu, ni même à s’oublier soi-même. Dieu arrive juste après, avec le Maître qu’il faut attendre ; et soi-même est là aussi, dans cette très belle phrase : « Faites-vous […] un trésor inépuisable dans les cieux […]. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. » Autrement dit, le bien qu’on fait aux autres, c’est aussi à soi-même qu’on le fait, puisque l’attention qu’on leur porte s’accumule et finit par constituer « notre trésor » ; ainsi, elle nous change, nous améliore, nous permet de progresser, puisque « là où est notre trésor, là aussi est notre cœur ». On retrouve l’idée centrale du christianisme : aimer Dieu, aimer les autres, s’aimer soi-même sont les trois piliers fondamentaux de notre morale, et ils sont profondément interdépendants.

Il n’en reste pas moins que Jésus ne commence ni par Dieu, ni par soi-même, mais bien par les autres et, répétons-le, par les plus faibles. On pourrait penser à l’idée que C.S. Lewis ébauche dans The Screwtape Letters, selon laquelle Dieu nous commande d’aimer d’abord les autres pour nous permettre de nous aimer seulement ensuite nous-mêmes – presque toujours, c’est le contraire que nous faisons.

Ce point est d’autant plus important que Jésus va loin, très loin. Il ne nous dit pas de donner une pièce au mendiant qu’on rencontre et qui nous tend la main ; Il ne nous dit pas d’aller donner un coup de main aux restaus du cœur ; Il ne nous dit pas de verser 10% de tout ce qu’on gagne au Secours populaire. Il nous dit : « vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône. » Aouch ! Tout donner ? Oui, tout. On pense à saint Basile, dans son homélie sur l’avarice :

« Celui qui dépouille un homme de ses vêtements sera appelé voleur, et celui qui ne couvre pas l’homme qui est nu, alors qu’il peut le faire, est digne d’un autre nom ? Il appartient à celui qui a faim, le pain que tu gardes en réserve ; à celui qui est nu, le manteau que tu conserves dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au pauvre, l’argent que tu tiens enfoui. Ainsi, tu commets autant d’injustices qu’il y a de personnes à qui tu pourrais donner. »

Que nous pesions ces mots, ces mots terribles qui nous condamnent tous : voilà ce que nous sommes, des « voleurs » qui commettent « autant d’injustices qu’il y a de personnes à qui nous pourrions donner ». Pour compter nos injustices, il va falloir se lever tôt.

Moi le premier, évidemment. Je suis parmi les plus privilégiés de cette planète, tout en haut de l’échelle ou presque ; et j’entends cette parole, et je la prends pour ce qu’elle est, et je ne la respecte pas. Pourquoi ? Je ne vais même pas dire « par faiblesse » ; je dirai plutôt « par avarice, par égoïsme, par manque d’amour, de compassion » ; appelons les choses par leur nom. Je ne suis pas le seul : l’idéal posé par le Christ n’est suivi que par une infime minorité de personnes. Mais ça n’excuse pas mon égoïsme.

Bien sûr, je n’essaye pas de vous dégoûter de donner une pièce aux mendiants, d’aller donner un coup de main aux restaus du cœur ou de verser 10% de votre salaire au Secours populaire. Au contraire ! Il n’y aurait rien de pire que de se dire que puisqu’on ne sera pas parfait, autant ne plus faire aucun effort. Mieux vaut s’approcher de ce que le Christ nous demande, même d’un tout petit peu ; mieux vaut soulager un tout petit peu la souffrance de nos frères que de ne pas le faire du tout.

Mais ce faisant, il est capital que nous ne nous fassions pas d’illusion sur nous-mêmes. Quand nous avons donné la pièce au mendiant, que nous ne nous disions pas : « ah, j’ai fait ce que Jésus attend de moi » ; disons-nous au contraire que nous avons refusé Jésus ; que nous avons refusé de faire ce qu’Il nous demandait de faire, tout vendre et tout donner ; mais qu’en Le refusant, nous avons tout de même été un tout petit peu dans le sens de ce qu’Il nous demandait. Cette tension entre un idéal impossible à atteindre et une réalité forcément imparfaite, mais qui doit tout de même sans cesse tendre vers cet idéal est constitutive du christianisme. À partir du moment où nous oublions l’idéal pour nous satisfaire du peu de bien que nous faisons, c’est là que nous nous endormons et que l’Évangile doit nous réveiller avec une bonne claque.


Bon, c’était une première chose : Jésus, dans cet épisode, nous demande de nous occuper de la souffrance des gens qui sont autour de nous. Mais peut-on s’arrêter là ? Si vous respectez vraiment Son commandement et que vous vendez tout pour tout donner, je suis assez tenté de dire : d’accord, vous avez fait votre part. Si, comme moi, vous gardez vos richesses et ne donnez que des miettes, est-ce assez ? Bien sûr que non.

Pierre d’ailleurs demande une précision : « Seigneur, cette parabole s’adresse-t-elle à nous, ou à tout le monde ? » Question un peu bêtasse : c’est tout Pierre, ça, et c’est tout nous. Comme si Jésus ne donnait Ses commandements que pour un « nous » restreint. Déjà, qui ça, « nous » ? Les Juifs ? Les disciples du Christ ? Les apôtres ? Dieu, évidemment, parle à tous en Jésus.

Et c’est pour cela que Jésus ne répond pas vraiment ; ou plutôt, Il fait mine de répondre, en disant que tout le monde doit faire la volonté de Dieu, mais que bien sûr Dieu ne confie pas la même responsabilité, la même mission à tout le monde. Et de préciser les cas où Dieu attend des efforts spéciaux de votre part : si vous connaissez la volonté de Dieu, et si Dieu vous a confié la responsabilité d’autres hommes.

Avec un peu de réflexion, nous pouvons aller un peu plus loin, et explorer les pistes tracées par le texte évangélique. Quelles sont les situations qui nous obligent particulièrement ? Dans quels cas de figure sommes-nous moralement le plus contraint d’agir ? Pour faire le bien, il faut évidemment savoir ce qu’est le Bien. Mais nous avons donc une obligation à chercher le Bien, à réfléchir à ce qui est bien. Il faut également avoir connaissance d’éventuelles injustices, de choses à améliorer ou à corriger. Enfin il faut bénéficier d’une certaine tranquillité, d’un certain confort : évidemment, on ne demande pas à celui qui mendie dans la rue ou à celui dont le fils vient de mourir de s’intéresser aux affaires publiques ; leur propre malheur les occupe trop pour cela.


Mais les autres ? Ceux qui ont le ventre plein, un travail, un peu de temps, des loisirs ; ceux qui sont globalement heureux : bref, la plupart d’entre nous ? C’est à eux que Jésus s’adresse à la fin : « À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Encore une phrase terrible. Mesurons nos vies, nos biens, nos chances, notre bonheur, et demandons-nous si Dieu nous a beaucoup donné, si nous avons beaucoup reçu.

Si nous avons beaucoup reçu, il nous faut beaucoup rendre ; il nous faut beaucoup donner. Mais pouvons-nous nous contenter de donner autour de nous, de faire du bien à petite échelle, de ne mener que des actions individuelles ? Un des sujets proposés cette année au bac de philosophie de la série S demandait : « peut-on agir moralement sans s’intéresser à la politique ? » ; ce passage de l’Évangile apporte un début de réponse.

Nous savons que la société ne tourne pas rond, nous savons les inégalités entre les hommes, la crise écologique, les libertés bafouées, la misère. À l’heure actuelle, nous n’avons plus la moindre excuse pour ce qui est de notre information. Impossible de dire que nous ne savons pas. Nous sommes informés en permanence de ce qui ne va pas. Dans quel sens il faut agir, notre conscience nous le dit. Que nous ne soyons pas tous d’accord sur les moyens à mettre en œuvre pour améliorer les choses ne change rien : si nous en avons la possibilité matérielle, nous avons le devoir d’agir selon nos convictions ; et d’agir pas seulement à petite échelle, parce que quand il y a tant de malheurs, ce ne peut pas être une accumulation d’innombrables malheurs individuels et séparés : c’est que quelque chose dans l’organisation sociale, dans la civilisation ne fonctionne pas. C’est donc à cette échelle, celle de la politique, que nous avons aussi le devoir d’agir.


À nous qui avons tant, il sera demandé compte de ce que nous avons fait.

samedi 6 juillet 2013

Pour lutter contre le chômage, préférez lord Grantham à la Banque postale


La vie vous offre parfois de ces coïncidences troublantes et inattendues qui vous poussent à écrire un billet de blog. Ainsi, il y a quelques semaines, j’ai reçu un message de la Banque postale (qui se trouve être ma banque, et dont, ordinairement, je suis fort satisfait) m’invitant à adhérer gratuitement à un nouveau service appelé « La Banque postale chez soi ». Notez l’accrocheur de la dénomination : « chez soi » égale confort, pratique, simplicité ; ils n’ont pas appelé ça « La Banque postale qui vous empêche de faire une petite marche par une jolie matinée ensoleillée », ni « La Banque postale qui vous cloue devant votre écran et vous fait prendre du bide » ; c’eût été nettement moins porteur.

Ils n’ont pas non plus appelé ça « La Banque postale qui licencie pour augmenter les marges de ses actionnaires ». Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, non ? En me renseignant un peu, j’ai ainsi appris que ce service allait me permettre de « bénéficier d’un conseil personnalisé à distance » et que je n’aurais « plus besoin de [me] déplacer en bureau de poste » ; tout ça, bien sûr, « au même tarif ». Ben tiens : si je n’ai plus à me déplacer en bureau, eux peuvent de leur côté supprimer un poste ou deux dans ce même bureau ; ils se font des couilles en or en virant leurs employés, ils seraient quand même gonflés de passer au platine en augmentant en plus les tarifs pour les clients.

Bref, vous vous en doutez, ayant habilement flairé leur petite combine (qu’ils m’avaient pourtant présentée avec des sabots à peine gros), et préférant en outre toujours un « conseil personnalisé pas à distance » à un « conseil personnalisé à distance », je n’ai pas adhéré, et l’affaire aurait pu s’arrêter là.

Mais je suis actuellement en train de regarder la série Downton Abbey. Je viens de finir la première saison, et je suis conquis ; je ne saurais trop la recommander à ceux qui savent apprécier le charme exquis, subtil et raffiné de la haute aristocratie anglaise à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’intrigue commence en 1912, alors que lord Grantham, père de trois filles et propriétaire de la somptueuse demeure qui donne son nom à la série, perd son héritier, un cousin, dans le naufrage du Titanic. Panique à bord, si j’ose dire : le suivant dans la ligne de l’héritage est un autre cousin éloigné, Matthew Crawley, avocat appartenant à la middle class. Upper middle class, certes, mais middle class quand même. Or, non seulement le titre de Earl of Grantham va passer à ce roturier – ce qui, convenez-en, est déjà une souffrance –, mais comme le titre nobiliaire est lié par un entail à la fortune et à la demeure familiales, les filles du comte vont tout perdre à la mort de papa, le hobereau touchant, lui, le méga-pactole : le titre, le château et ce qu’il faut pour l’entretenir.

Je passe sur les rebondissements de cette tragique saga pour me focaliser sur un petit détail. Quand il débarque dans le monde de la nobility anglaise, Matthew Crawley est stupéfait, méprisant, et ne veut surtout pas se couler dans ce moule. Aussi, lorsque qu’un certain Molesley est mis à sa disposition en tant que majordome et valet de chambre – comme quoi les domestiques ne sont pas plus vertueux que les élus de la République française quand on en vient au cumul des mandats –, il ne le laisse rien faire : il continue à s’habiller seul, à nouer sa cravate seul, à choisir ses boutons de manchette seul ; et il finit, constatant l’inutilité à laquelle il l’a lui-même poussé, par proposer au comte de le renvoyer.

Vous commencez à voir le lien avec la Banque postale ? Des gens qu’on renvoie parce qu’ils sont devenus inutiles, ou plutôt parce qu’on les a rendus inutiles. Parce qu’il faut bien le dire, à la base, un valet de chambre est inutile. Autant on peut comprendre qu’un homme très occupé, par exemple impliqué dans la vie politique avec un fort degré de responsabilité, ne trouve plus le temps de faire ses courses, sa cuisine, sa vaisselle ou son ménage, toutes activités fort chronophages, autant il ne perdra pas plus de temps à s’habiller lui-même qu’à laisser un valet le faire à sa place.

Cela m’a fait penser à d’autres situations similaires. Ainsi, il y a quinze ou vingt ans – je ne sais pas si c’est toujours vrai aujourd’hui – les grands hôtels japonais employaient des gens parfaitement inutiles, et il n’était pas rare d’avoir un domestique pour vous ouvrir la porte de l’ascenseur et un autre pour appuyer sur le bouton de l’étage. Deux emplois dont l’hôtel peut se passer, me direz-vous. Certes ; mais ces gens, il faudra bien les payer : par des allocations et à ne rien faire s’ils sont chômeurs, ou par un salaire et à faire un travail inutile, qu’est-ce qui est préférable ? Bien entendu, la seconde option : elle n’est pas plus coûteuse pour l’État, et elle est infiniment préférable pour l’estime de soi de la personne concernée.

Avant d’aller plus loin, dissipons les malentendus qui pourraient germer en vos esprits retors. Je ne propose nullement de retourner à la fin du XIXe siècle. Les inégalités extrêmes entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté n’ont rien pour me séduire, et on connaît ma position – et celle de Tol Ardor – sur le nécessaire encadrement de l’écart maximal entre les plus hauts et les plus bas revenus. Il n’est donc pas question de remettre des majordomes et des femmes de chambre au service des riches – d’ailleurs, ils ne les emploieraient plus, pour la plupart d’entre eux.

De même, je sais bien que les jeunes diplômés ne veulent pas seulement avoir un travail ; ils veulent avoir un travail à la hauteur de leurs diplômes. Mais l’un dans l’autre, il est préférable d’avoir des petits boulots, ou des boulots pour lesquels les gens sont surqualifiés, que pas de boulot du tout. Plutôt que de faire la chasse aux employés de bureaux de poste inutiles, nous aurions donc tout intérêt à multiplier les employés inutiles. D’abord parce qu’ils ne seraient jamais complètement inutiles, et que les services fonctionneraient mieux avec davantage de bras, de jambes et de têtes. Ensuite parce que ce ne serait pas plus coûteux pour la société : ces gens seraient davantage payés que des chômeurs, certes, mais ils paieraient aussi plus d’impôts et consommeraient davantage. Enfin parce que ce serait infiniment préférable pour eux.

Naturellement, cela ne se fera pas tout seul : comme je l’ai dit, de nos jours, les plus riches ont, dans leur très grande majorité, perdu ce qu’il leur restait d’esprit de charité et de solidarité, et ils préfèrent augmenter encore des profits dont ils ne savent même plus quoi faire plutôt que d’en redistribuer la moindre parcelle au reste du monde. D’où la nécessité d’une très forte implication de l’État dans l’économie : non seulement il doit employer ces gens, mais il doit également contraindre les entreprises privées, puisqu’on tolère leur existence, à faire de même.

Vous voyez ? Je ne m’appesantis pas non plus sur la solution ardorienne. Et pourtant, elle est bonne ! Acceptons de revenir sur une technique que de toute façon nous ne contrôlons pas et qui nous fait plus de mal que de bien, et vous verrez que, pour compenser le travail que les machines ne feront plus, le chômage n’aura pas d’autre solution que d’aller voir ailleurs si on y est. Mais même sans aller jusqu’à cette radicalité que nous prônons, la société moderne aurait intérêt à revoir sérieusement les préceptes sur lesquels elle a fondé son économie.

vendredi 5 juillet 2013

Hitler est vivant

Si vous cherchez un film à voir pour vous mette de bonne humeur en ce début de vacances, je vous conseille La chute (Der Untergang), un film allemand d’Oliver Hirschbiegel, réalisé en 2004, et qui raconte les derniers jours d’Adolf Hitler. Bon, d’accord, ça ne vous mettra peut-être pas de bonne humeur et ce n’est pas vraiment l’ambiance Les bronzés, mais en pleine affaire d’espionnage de nos vies privées par les diverses agences de renseignement de la planète, je trouve ce film tout plein de qualités.

La chute, donc, raconte les dix derniers jours du Führer, retranché dans son bunker, en pleine bataille de Berlin. Le point de vue est principalement celui de sa jeune secrétaire, Traudl Junge. Ce sont évidemment aussi les dix derniers jours du IIIe Reich, puisque les nazis sont alors en train de perdre peu à peu Berlin face à l’Armée rouge.

En soi, les qualités du film sont évidentes. Qualités cinématographiques d’abord : une caméra tenue de main de maître, des acteurs stupéfiants de vérité – Bruno Ganz incarne Hitler à la perfection, Ulrich Matthes est un Goebbels particulièrement réussi, entre autres. Qualités historiques ensuite, avec une reconstitution fidèle et éclairante.

Le film, pourtant, a essuyé de sévères critiques lors de sa sortie en salles. On lui a en particulier reproché de trop humaniser Hitler : scènes de vie de famille avec sa compagne Eva Braun ou avec les enfants Goebbels, cordialité et gentillesse avec ses secrétaires, jeux avec sa chienne Blondi etc. Face à cela, le contexte général de la guerre – oppression des peuples envahis, crimes contre l’humanité, génocide des Juifs etc. – n’est que très rapidement évoqué.

Disons-le tout de suite : en effet, La chute se focalise sur une personne bien plus que sur les grands événements d’une période. C’est un film biographique, pas un film d’histoire politique ou militaire. Cela peut-il lui être reproché ? Sans doute pas ; un réalisateur est libre de faire un film sur ce qui l’intéresse et n’a aucun devoir d’exhaustivité.

Mais il faut aller plus loin : cette humanisation de Hitler n’est pas seulement intéressante ; elle est nécessaire dans notre société. Nous avons ordinairement bien trop tendance à diaboliser Hitler, à faire de lui une sorte de démon inhumain. Or, Hitler n’était rien d’autre qu’un homme. Il n’y aurait même aucun sens à faire de lui « l’homme le plus mauvais de l’Histoire » : a-t-il été spécialement plus malveillant que beaucoup d’autres, ou seulement plus puissant et plus efficace ? Les comparaisons, les concours d’atrocités (« Staline a-t-il été pire que Hitler ? » ; « Les dictatures “de gauche” sont-elles pire que les dictatures “de droite” ? ») n’ont pas grand intérêt.

Ce qu’il faut voir, en revanche, c’est que Hitler, très loin d’être un reliquat d’une barbarie antique, est un pur produit de son époque et de la modernité. S’il a fait tant de mal, ce n’est pas parce qu’il aurait eu une intention originale ou rare ; c’est uniquement parce qu’il a eu les moyens techniques et matériels de réaliser ses intentions. Beaucoup avant lui, y compris parmi des figures historiques généralement populaires et considérées comme positives (je vais éviter de citer des noms), ont probablement eu des intentions similaires – on le déduit très facilement et de leurs actes, et de leurs écrits. Beaucoup auraient instauré des totalitarismes, beaucoup auraient commis des génocides. Si ces deux réalités sont des spécificités du XXe siècle, ce n’est pas parce que les générations antérieures n’en avaient pas eu l’idée, c’est tout simplement parce que les moyens techniques n’étaient pas réunis pour leur concrétisation. Hitler n’est donc aucunement une comète maléfique qui serait passée une fois dans le ciel de l’Histoire pour ne plus jamais revenir ; c’est un dirigeant comme il y en a eu beaucoup avant lui, et, gageons-le, comme il y en aura encore.

Reste la question de savoir si les peuples seraient toujours prêts à lui obéir ; mais là encore, une analyse lucide des faits laisse peu de place à l’optimisme. La Seconde Guerre mondiale, mais aussi bien d’autres périodes historiques, montrent que l’immense majorité des êtres humains, s’ils sont placés dans les circonstances adéquates, sont capables des pires atrocités. Agatha Christie affirmait que nous sommes tous des meurtriers en puissance ; l’Histoire ajoute que nous sommes tous des bourreaux potentiels.

Si les leçons du passé ne suffisaient pas à nous en convaincre, les expériences comme celles de Milgram viennent renforcer cette impression. Ces expériences, réalisées entre 1960 et 1963 par le sociologue américain Stanley Milgram, ont montré qu’une large majorité de sujets accepte d’aller jusqu’à tuer un être humain si l’ordre lui en est donné par une autorité qu’il juge légitime. Répétée en 2009 pour le documentaire Le jeu de la mort, la même expérience a montré que nos contemporains ne sont pas plus rebelles que leurs aînés : là où, en 1960, 62,5% des gens acceptaient d’envoyer une décharge électrique mortelle à quelqu’un sur ordre d’un scientifique, en 2009, 81% des gens acceptent de faire la même chose sur ordre… d’une présentatrice télé.

Que faut-il en déduire ? Déjà, que le point Godwin est une belle stupidité. Pour ceux qui ne savent que ce qu’est le point Godwin (ou reductio ad Hitlerum pour ceux qui veulent faire pédants), c’est le point d’une discussion dans lequel un des participants invoque, à l’appui de sa thèse, un élément lié au nazisme. Vous n’avez pas remarqué ? Faites l’expérience : lors d’un débat, appuyez-vous, pour défendre votre idée, sur Hitler, sur la Shoah, sur la Seconde Guerre mondiale etc. Ça ne manquera pas : il y aura forcément quelqu’un pour dire d’un air narquois et fier de lui : « et voilà, t’as marqué le point Godwin ». Et alors, dugland ? Pour considérer que le nazisme, Hitler ou la Shoah ne peuvent pas servir d’arguments dans une conversation, il faut croire que ce sont des anomalies de l’Histoire qui ne peuvent pas se reproduire. Confondante naïveté.

Mais surtout, ce qu’on doit retenir de tout cela, c’est que ce qu’il s’est passé entre 1933 et 1945 peut se reproduire à tout moment : un dirigeant comme Hitler peut revenir au pouvoir ; et les peuples lui obéiraient aussi aveuglément que par le passé. La seule différence ? Depuis 1945, notre puissance technologique s’est encore considérablement accrue. Autrement dit, un dictateur de sa trempe, s’il accédait au pouvoir aujourd’hui, serait infiniment plus efficace, et ferait infiniment plus de mal, que tout ce que nous avons pu connaître jusqu’ici.

lundi 1 juillet 2013

Big Brother is watching us, et il a une très sale gueule

Dans plusieurs billets récents, je rappelais le risque totalitaire que présentent les technologies qui seront prochainement le fruit des neurosciences, et qui pourraient ouvrir la porte à un contrôle accru des esprits. Je ne renie rien de ce que j’ai écrit : la forme finale, aboutie du totalitarisme est bien celle dans laquelle, par le contrôle mental, l’État aura réussi à faire en sorte que les individus aiment l’esclavage auquel ils seront soumis ; et la technique moderne est en train de mettre ce totalitarisme suprêmement efficace, donc suprêmement dangereux, à notre portée. Mais il ne suffit pas de se pencher sur les risques prévisibles, il faut également parler des dangers qui existent déjà.

Le totalitarisme se définit avant tout comme la volonté, de la part de l’État, de contrôler entièrement à la fois la société et chacun des individus qui la composent, tant dans leur vie publique que dans leur vie privée (qui, puisqu’elle est surveillée en permanence, cesse justement d’être « privée »). Il est donc évident qu’avant d’en arriver à leur forme finale, les prochains totalitarismes s’établiront par une surveillance de nos vies privées beaucoup plus classique. Là-dessus, on fait couler beaucoup d’encre depuis les révélations d’Edward Snowden sur PRISM et le scandale qui en a découlé. Et cependant, il me semble que beaucoup de commentateurs manquent l’essentiel.

Commençons par un rapide rappel des faits. Le 6 juin dernier, un ancien employé de sous-traitants de la CIA et la NSA[1], Edward Snowden, a publiquement révélé un programme de surveillance mené par cette dernière et nommé PRISM. Ce programme, créé en 2007 par l’administration Bush et maintenu par l’administration Obama, permet à la NSA de collecter en secret des données hébergées par les géants américains des nouvelles technologies comme Google, Facebook, Apple, YouTube etc. Le président américain a bien certifié que « personne n’écoute nos conversations téléphoniques » et que les gens qui se trouvent sur le territoire américain ne sont pas concernés (c’est censé nous rassurer ?). Selon un congressman américain cependant, la NSA peut utiliser PRISM pour mettre sur écoute un citoyen sans avoir obtenu de mandat judiciaire. En outre, on sait à présent que l’agence espionne également d’autres États ; elle écoute, par exemple, les communications du bâtiment qui abrite le Conseil de l’Union européenne.

Ces révélations, pas si surprenantes, s’inscrivent dans le courant des violations, toujours plus nombreuses et plus larges, de la vie privée des citoyens depuis les attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui on en fait un scandale, demain tout le monde l’aura oublié, obnubilé par la crise économique et le mondial de football, et se disant que de toute manière il faut bien lutter contre les terroristes et que si on n’a rien à se reprocher, pourquoi s’en faire ? Pour ma part, avant que l’histoire ne retombe complètement dans les limbes, j’aimerais appuyer sur quelques points.

Le premier, c’est qu’il ne faut pas se faire d’illusions : pour une affaire révélée, pour un programme de surveillance mis au jour, beaucoup sont probablement tranquillement en train de faire leurs petites affaires dans l’ombre. Les États-Unis ont PRSIM, c’est entendu ; mais quels sont leurs autres programmes ? Si vraiment celui-ci ne cible pas les citoyens présents sur le sol américain, j’ai du mal à croire qu’il n’ait pas un petit frère qui s’en charge. De même, quels sont les programmes des autres pays ? Le Royaume-Uni, le Canada, la France et tant d’autres, sans même parler des régimes plus ou moins autoritaires un peu partout, ont probablement des programmes comparables, même s’ils disposent forcément de moins de moyens. Ne croyons donc pas que maintenant nous savons tout : nous n’avons fait qu’apercevoir une infime partie de la masse (ordinairement) immergée de l’iceberg.

Bien sûr, les pays espionnés, au premier rang desquels ceux de l’Union européenne, s’offusquent un peu à l’heure qu’il est. Ils exigent des explications (ouuuuh). Mais on ne peut évidemment pas leur faire confiance. Outre qu’ils font tous probablement peu ou prou la même chose, ils ne feront jamais que discuter entre eux, d’administration à administration, sans jamais en référer aux citoyens et même sans jamais les informer. Les effets de manche ne vont durer qu’un (petit) temps, après quoi les États échangeront une partie des informations qu’ils ont tous recueillies sur nous, tout sera oublié et tout le monde sera content. De toute évidence, les institutions démocratiques n’assurent donc plus aucune protection de nos vies privées.

Ensuite, il est également nécessaire d’insister sur le rôle des entreprises privées. Google, Facebook et tant d’autres ont transmis et transmettent encore, volontairement, des données qui nous concernent aux gouvernements qui les leur réclament. Or, à elles non plus, on ne peut pas leur accorder la moindre confiance ! Car une entreprise n’est faite que pour une chose : gagner de l’argent. Une entreprise ne fait donc pas forcément ce qui est bien, ni même ce qui est bon pour ses clients ; elle fait ce qu’il faut faire pour gagner de l’argent. Il faut être bien naïf pour croire que c’est toujours la même chose… Ici, ces géants des nouvelles technologies auront toujours intérêt à transmettre nos données : elles sont trop fortes pour que leurs clients se passent d’elles ; leurs clients ont de toute manière la mémoire courte ; et inversement, les États ont toujours sur elles de forts moyens de pression. Toutes choses égales par ailleurs, on peut rapprocher cela de l’attitude des grandes entreprises sous le régime nazi en Allemagne ou pendant la collaboration en France : les grandes compagnies chimiques ont fourni le Zyklon B qui a servi à gazer les Juifs, sans se demander ce qu’en faisait l’administration des camps, parce que tel était son intérêt économique et financier immédiat.

Il ne faut d’ailleurs pas non plus oublier, au passage, que les entreprises ne nous espionnent pas seulement pour le compte des États mais aussi pour leur propre compte, ce qui n’est pas moins inquiétant. Pour l’instant, elles se servent surtout des données qu’elles recueillent comme d’une marchandise qu’elles peuvent revendre à d’autres entreprises ; mais à mesure que la masse de données qu’elles possèdent grossit, elles ont sur nous un pouvoir de plus en plus grand et deviennent donc de plus en plus dangereuses. Les totalitarismes de demain ne seront pas forcément le fait des États ; ils pourraient parfaitement être celui des entreprises privées.

Si les États et les entreprises sont tous contre nous, quel espoir nous reste-t-il ? On peut toujours penser aux lanceurs d’alerte. Ils sont effectivement suprêmement importants. Snowden, pour ne parler que de lui, a fait preuve d’un grand courage et d’une grande moralité ; non seulement il mériterait qu’on se précipite pour lui offrir l’asile politique, mais il faudrait encore le décorer pour faire bonne mesure.

Cela étant, les lanceurs d’alerte peuvent-ils faire le poids face à la menace totalitaire grandissante ? À l’évidence non. Quelques individus, même soutenus par une partie de « l’opinion », seront forcément balayés par les forces immenses contre lesquelles ils tentent de s’élever. D’une part, ils ne pourront jamais tout révéler, et une grande part de la surveillance dont nous sommes les victimes restera toujours secrète. D’autre part, il sera toujours facile d’étouffer les affaires qui éclateront, les gens étant majoritairement préoccupés par leur petit confort bien plus que par leurs libertés. Enfin, si le besoin s’en fait vraiment sentir, États et entreprises privées n’hésiteront pas à éliminer ceux qui seront trop gênants. Vous ne les en croyez pas capables ? N’oublions pas qu’après les attentats du World Trade Center, les États-Unis ont enlevé des gens un peu partout dans le monde, entretenu des prisons secrètes et pratiqué la torture sur leur sol. Qui peut penser que quelques meurtres leur feront peur ? Certains demandent aujourd’hui qu’on protège juridiquement le statut de lanceur d’alerte ; mais les protections qu’on pourra éventuellement mettre en place ne seront jamais suffisantes, ne serait-ce que parce que les États et les entreprises ne respectent la loi que quand cela les arrange.

Conclusion ? L’humanité n’est moralement et spirituellement pas assez mûre pour disposer d’une technologie aussi poussée. Qu’auraient fait des dictateurs comme Hitler ou Staline s’ils l’avaient eue sous la main ? Or, qui peut croire que les Hitlers et les Stalines appartiennent définitivement au passé ? L’humanité a-t-elle tellement changé depuis 70 ans ? Avons-nous retenu les leçons de l’Histoire ? Tout, aujourd’hui, indique le contraire.


[1] La National Security Agency, l’organisme gouvernemental américain chargé de l’espionnage et du renseignement d’origine électromagnétique (communications téléphoniques, e-mails, satellites etc.).