mercredi 1 avril 2015

Les Mahorais, le pont des mirages et la poule aux œufs d'or


Pour ceux qui ne connaissent pas notre belle île, Mayotte, située dans le Canal du Mozambique, entre Madagascar et la côte africaine, est un ensemble d’îles dont seules les trois plus grandes – Grande Terre, Petite Terre et Mtsamboro – sont habitées en permanence. L’essentiel de la population vit sur Grande Terre, de très loin la plus grande, mais pour des raisons historiques, Petite Terre, pourtant bien plus petite et moins peuplée, abrite de nombreux services essentiels – dont l’aéroport, un centre militaire d’écoute, l’essentiel des gendarmes, des militaires, des ressources énergétiques de l’île, et la résidence du préfet.

Pour passer de Grande Terre à Petite Terre, le citoyen lambda (c’est-à-dire celui qui ne dispose pas de sa vedette personnelle) utilise une barge. Il y en a quatre par heure (donc une tous les quarts d’heure) : deux prioritairement destinées aux piétons, et deux prioritairement destinées aux voitures (mais les piétons peuvent également y monter). La traversée elle-même dure une quinzaine de minutes.

Le 1er avril 2014, le quotidien France Mayotte publiait un poisson d’avril selon lequel le Conseil Général étudierait la construction d’un pont reliant les deux îles principales. L’ouvrage, qui devrait mesurer près de 2 000 m. et serait estimé à près de 200 millions d’euros, viendrait remplacer les barges. Seulement voilà : le poisson d’avril n’en était pas un, et le projet est bien réel, même s’il ne devait pas être rendu public si tôt.

Depuis, le sujet est un des serpents de mer de Mayotte. Et, de manière assez surprenante, beaucoup s’en réjouissent. On entend ainsi dire que le projet est essentiel au développement de l’île, et qu’en facilitant le passage d’une île à l’autre, il permettra à l’économie locale de prospérer. Bien sûr, chacun reconnaît que ce ne sera pas très bon pour l’environnement (bel euphémisme pour ce qui serait en réalité une véritable catastrophe écologique) ; mais comme souvent, l’argument est balayé, la nature, éternelle sacrifiée, ne faisant pas le poids face aux profits.

Eh bien soit, ne parlons pas de l’environnement. Ne rappelons pas qu’outre sa valeur propre, il nous nourrit, nous fait respirer, bref nous fait vivre. Parlons d’économie, parlons d’argent, rien que d’argent. Et rappelons la bonne vieille fable de La Fontaine, « La poule aux œufs d’or ». Voilà un poème que les membres du Conseil Général seraient bien inspirés de relire ! Il n’est pas bien long ; qu’il me soit permis de le leur adresser :

L’avarice perd tout en voulant tout gagner ;
Je ne veux, pour le témoigner,
Que celui dont la Poule, à ce que dit la Fable,
Pondait tous les jours un œuf d’or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches :
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
Qui du soir au matin sont pauvres devenus
Pour vouloir trop tôt être riches ?

Voilà qui va comme un gant à nos dirigeants locaux. Car enfin, soyons sérieux : ce pont est-il nécessaire ? Si Mayotte était Paris ou Londres, il est clair qu’on ne pourrait se contenter de barges ; mais Mayotte, n’en déplaise à certains, ne sera jamais Paris ou Londres. Elle peut espérer se développer, bien sûr, mais elle ne deviendra pas un des grands pôles de l’économie mondiale. Ce qui freine le développement de l’île, ce n’est pas l’absence de pont, ce sont la corruption, l’absence de perspective claire et de vision à long terme, la mauvaise utilisation des fonds français et européens.

Sur quoi Mayotte peut-elle espérer fonder un développement sérieux ? Quels sont les secteurs économiques à mettre en valeur et à aider ? Il n’y en a que deux. Le premier est bien sûr le tourisme, en particulier celui qui est lié au lagon. C’est tout de même l’atout numéro 1 du département ! 1 100 Km2, un des plus grands du monde, des îlots de toute beauté, une riche vie sous-marine : c’est, à l’évidence, là que se trouve le plus gros potentiel de développement.

Le deuxième est l’agriculture de luxe à haut rendement : je pense en particulier à la culture des plantes aromatiques, à cosmétiques et à parfums. Mayotte n’est-elle pas surnommée « l’île aux parfums » ? Développer la culture de l’ylang, du frangipanier, mais aussi des épices (vanille, cannelle, cumin, gingembre etc.), si possible en biologique, permettrait le développement d’un secteur exportateur à haute valeur ajoutée.

Le point commun entre ces deux secteurs, les seuls qui soient à même de permettre un développement réel et durable de l’île ? Ils sont fortement dépendants de l’environnement. Voilà la vérité : en-dehors de son environnement, de sa biodiversité, de sa faune et de sa flore, de ses paysages terrestres, marins et sous-marins, Mayotte n’a aucune richesse. Dégrader l’environnement en s’imaginant qu’on en retirera des richesses et un développement économique, c’est exactement tuer la poule aux œufs d’or : c’est sacrifier la seule vraie richesse présente de l’île au profit de richesses futures hypothétiques, pour tout dire de pures illusions.

Projet pharaonique, extrêmement coûteux, extrêmement nuisible pour l’environnement, aux retombées économiques incertaines : on retrouve finalement pour le pont de Mayotte tous les ingrédients d’aberrations similaires, de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, à Nantes, au barrage de Sivens, dans le Tarn – qui a fait un mort.

La vérité, c’est aussi que ce projet de pont, s’il devait être réalisé, profiterait surtout, comme tous les autres projets du même ordre, à une poignée de personnes, politiciens ou entrepreneurs. Il faut se demander à qui. Et refuser, de toutes nos forces, que quelques individus, pour empocher personnellement des profits faramineux, détruisent ou dégradent l’environnement mahorais, c’est-à-dire le patrimoine et la richesse qui appartiennent à tous.

vendredi 27 mars 2015

La grandeur du christianisme, c'est la petitesse de Dieu


Jules Renard écrivait dans son journal : « J’ignore si [Dieu] existe, mais il vaudrait mieux, pour son honneur, qu’il n’existât point. » On retrouve l’idée sous une autre forme : « Je ne sais pas si Dieu existe ; mais s’il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. » La citation est attribuée tantôt à Woody Allen (mais la source n’est pas citée), tantôt à Pennac, dans La fée carabine. J’avoue que j’ai la flemme (et pas le temps) de vérifier. De toute manière, cela illustre bien la célèbre citation de Napoléon Bonaparte (ou Albert Einstein, c’est selon) : « le problème avec les citations trouvées sur Internet, c’est qu’on n’est jamais sûr qu’elles soient authentiques. »

Bref. Ce n’est pas franchement pour parler de la canonicité des citations que j’ai commencé ce billet. Au-delà de la question de son auteur, cette citation porte une vérité : quand on regarde le monde, le mal et les souffrances dont il est plein, on a un peu de mal à adhérer à l’idée d’un Dieu tout-Amour et tout-puissant.

Le christianisme catholique apporte à la présence du mal dans le Monde un début de réponse par la liberté des hommes : Dieu a voulu les hommes libres, donc Il ne peut que les laisser faire le mal si tel est leur choix.

Mais cela n’explique pas à la présence des souffrances qui ne dépendent pas de l’homme : celles qui découlent des épidémies, des catastrophes naturelles etc. À cela, Tolkien, dans sa mythologie, apporte un complément de réponse. Pour lui, les Ainur, c’est-à-dire les anges, ou les dieux, ont participé à la Création du Monde : ils ont chanté le thème musical que Dieu leur a proposé et auquel Il a ensuite donné Être. Parmi eux se trouvait Melkor, l’ange rebelle qui refusait de chanter sur le thème proposé par Eru ; en incarnant le Chant des Ainur, dans sa totalité, sous la forme de l’Univers, Dieu a donc également donné Être au chant rebelle de Melkor. Pour Tolkien, le mal est donc constitutif de la nature du Monde – c’est ce qu’il appelle « Arda marrie » –, ce qui explique que ce dernier doive être brisé à la Fin des Temps, puis reconstruit.

C’est là une explication théologique – elle vaut ce qu’elle vaut –, mais est-ce une excuse ? Expliquer la présence du mal et de la souffrance dans le Monde, est-ce suffisant pour excuser Dieu de l’avoir créé ?

Une première réponse consiste à dire que si vraiment il existe un Dieu créateur, et si, comme je le crois, chacune de Ses créatures est promise à une vie éternelle et heureuse – j’en entends déjà certains me dire que ça fait de bien gros « si » –, toutes les souffrances du monde ne sont que peu de choses – presque rien, même – en comparaison. Bien sûr, dire cela peut paraître dur, froid, insensible, et on va m’accuser de parler du haut de mon bonheur. C’est vrai – mais peut-être aussi que le moment où on souffre n’est pas forcément le meilleur pour réfléchir sereinement sur la nature de la souffrance, de même qu’un père qui vient de perdre son enfant n’est pas le mieux placé pour rendre la justice.

L’analyse lucide est sans ambiguïté : même en imaginant les pires souffrances possibles en ce monde, elles sont forcément limitées en nombre, en durée et en intensité. Qu’est-ce qu’une souffrance limitée, si abominable puisse-t-elle paraître sur le moment, face à une éternité de bonheur ? Presque rien, car ce qui est fini n’est presque rien face à ce qui est infini. Malgré la présence du mal dans le Monde, il semble donc clair que Dieu a bien fait de le créer.

On pourrait peut-être se contenter de ce raisonnement ; pourtant, le christianisme n’en reste pas là, et développe une vision qui, je trouve, fait une part importante de sa force, de sa grandeur et un signe de sa vérité. Car pour les chrétiens, Dieu est venu dans le Monde, et Il y a souffert.

Je ne suis pas de ceux qui disent que le Christ a vécu les souffrances qui furent « les plus cruels et sensibles tourments que l’on puisse imaginer, souffrant des tristesses, craintes, épouvantements, angoisses, délaissements et oppressions intérieures qui n’en eurent ni n’en auront jamais de pareils[1] » ; à vrai dire, je ne trouve pas ce genre de compétition très intéressant, et je crains qu’on ne manque l’essentiel en s’y adonnant. Mais tout le monde peut s’accorder à dire que les souffrances du Christ furent réelles et atroces ; en témoigne la phrase : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

La grandeur du christianisme, c’est donc la petitesse de Dieu, parce que Dieu ne se contente pas de regarder nos souffrances d’en-haut, ni même d’y compatir comme Dieu ; Il vient les vivre comme homme. Il Se rend solidaire, réellement solidaire, de Ses créatures et de Sa création.

L’Incarnation, la Mort et la Résurrection de Jésus sont généralement expliquées par les chrétiens comme le geste de Dieu venant sauver les hommes et leur offrir le pardon ; c’est cela, la Bonne Nouvelle, l’Évangile – au sens étymologique – de Jésus : que Dieu nous aime, qu’Il nous aime tous, inconditionnellement, et que malgré nos fautes, malgré le mal que nous faisons, nous sommes tous déjà sauvés, déjà promis à la vie et au bonheur éternels. Et sans doute, l’Incarnation, la Mort et la Résurrection sont aussi cela, quoique peut-être pas exactement de la manière qu’on a ordinairement de le comprendre. De toute manière, ce sont des réalités bien trop grandes pour que je prétende jamais en faire le tour. Mais si Dieu vient nous y offrir Son pardon, il me semble que, d’une certaine manière, Il vient aussi nous y demander le nôtre.




[1] François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, IV, 5.

mardi 24 février 2015

Le fouet pour HSBC, le pardon pour Gleeden


L’Évangile gagne à être lu comme un tout ; trop souvent l’exégèse isole les textes les uns des autres, et affaiblit leur sens.

Prenons d’abord le très célèbre passage de la femme adultère, en Jean 8, 3-11 :

« Les scribes et les pharisiens amenèrent alors une femme qu’on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe. “Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ?” Ils parlaient ainsi dans l’intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer des traits sur le sol. Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit : “Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.” Et s’inclinant à nouveau, il se remit à tracer des traits sur le sol. Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l’un après l’autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle, Jésus se redressa et lui dit : “Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ?” Elle répondit : “Personne, Seigneur” et Jésus lui dit : “Moi non plus je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus.” »

Le « piège » dont il est question est clair. Les scribes et les pharisiens, c’est-à-dire ceux qui sont attachés à la loi juive dans sa lettre, qui veulent qu’elle soit respectée strictement, les fondamentalistes ou les traditionnalistes de l’époque pourrait-on dire, savent deux choses.

D’abord, évidemment, ils connaissent leur sacro-sainte Loi sur le bout du doigt : en effet, la Bible ordonne de lapider les femmes adultères. En Lévitique 20, 10 par exemple, ou encore en Deutéronome 22, 22-24, la condamnation à mort est explicite. Ce qui, entre nous soit dit, devrait régler déjà pas mal de discussions : oui, l’Ancien Testament est un texte souvent violent, qui appelle plusieurs fois au meurtre, ou qui du moins condamne à mort à tire-larigot, et souvent pour des peccadilles. Et donc ce texte, ou plutôt ce recueil de textes, ne saurait être considéré comme étant intégralement la Parole divine : c’est la loi de Moïse, pas celle de Dieu, et si la première s’inspire souvent de la seconde, en bien des passages l’écart entre les deux se fait béance. Mais passons.

Ensuite, nos pharisiens connaissent aussi, à défaut de le comprendre, le message du Christ : ils savent bien qu’Il ne pourra pas prononcer la condamnation à mort. Ils veulent donc exposer Jésus comme traître et rebelle à la loi mosaïque, dans le but de pouvoir le condamner à mort Lui aussi (eh oui, c’était une manie chez pas mal de Juifs du Ier siècle) : soit Il condamne la femme adultère, soit il dénonce la loi de Moïse, mais ce faisant, Il Se condamne Lui-même.

Jésus, cependant, ne tombe pas dans le panneau, et parvient à éviter à la fois la condamnation de la femme et sa propre condamnation. On a beaucoup écrit qu’ainsi, Il préservait la loi juive, en y voyant une illustration du fameux « Je ne suis pas venu pour abolir la Loi mais pour l’accomplir ». Je suis assez sceptique quant à cette interprétation. Quand la loi dit : « il faut lapider », je ne vois pas bien comment on peut dire à la fois « il ne faut pas lapider » et « je n’abolis pas la loi ». Quand on dit l’exact contraire de ce que dit la loi, pardon mais on ne l’accomplit pas, on l’abolit. Je pense donc plutôt qu’ici, le Christ, dont « le temps n’est pas encore venu », pour reprendre une autre formule célèbre, gagne du temps ; il continue à diffuser son message, sa « bonne nouvelle » (ici, c’est particulièrement le cas de le dire, surtout pour la femme), mais Il le fait d’une manière qui ne l’amène pas à la mort – pas encore.

Peut-on généraliser ? Sans doute. Déjà, on peut noter que des histoires de cul, il n’y en a pas des masses dans l’Évangile. La femme adultère, la Samaritaine (encore chez Jean, 4, 5-42), l’affirmation qu’on commet l’adultère dès qu’on regarde quelqu’un avec désir alors qu’on est marié (en Matthieu 5, 27-28), c’est à peu près tout ce qui me vient à froid. Dans les deux premiers cas, Jésus S’abstient de toute condamnation. Cette rareté des mentions de la morale sexuelle, et la rareté plus grande encore des condamnations liées à ces questions, doit déjà nous mettre la puce à l’oreille : nos histoires de fesses, Dieu S’en fout un peu.

Bien sûr, je ne dis pas qu’on ne peut rien faire de mal en matière de sexualité. Le viol, la pédophilie, la zoophilie, parce qu’ils affectent des êtres qui ne sont pas consentants ou qui ne peuvent pas exprimer de consentement éclairé, les blessent profondément, et sont donc intrinsèquement mauvais. De même, ce qu’il y a de mauvais dans l’adultère, c’est principalement qu’il blesse celui qui est trompé. Qu’on ne m’accuse ni de laxisme, ni de relativisme ; mais clairement, ce n’est pas le sexe qui obsède Jésus. Peut-être parce qu’en-dehors des cas extrêmes que je viens de mentionner, les questions sexuelles sont finalement à la fois trop complexes et trop intimes pour pouvoir faire l’objet d’une morale, ou moins encore d’une législation : elles concernent ceux qui font, et Dieu.

Ce manque d’intérêt divin pour les questions de morale sexuelle est plus clair encore si on les met en regard avec d’autres thèmes. Ainsi l’argent, la richesse, l’exploitation de l’homme par l’homme : ça, ça a l’air de L’obséder davantage. On peut noter par exemple l’omniprésence des publicains, qui est un peu le modèle de l’homme pécheur à qui le Christ S’adresse pour le convertir et le sauver. Qui étaient les publicains ? Des individus à qui le pouvoir romain sous-traitait la collecte des impôts. En gros, le publicain avance la somme due au pouvoir, puis se rembourse sur la population en prenant une commission au passage. Et pour récupérer les sommes engagées, les publicains n’hésitaient pas, bien souvent, à recourir à la violence en cas de besoin. Pas franchement des enfants de chœur, donc : plutôt un mélange entre le collecteur d’impôts et le parrain de la mafia. Voilà donc le personnage qui semble avoir le plus besoin de la conversion : celui qui s’enrichit sur le dos des autres, particulièrement des faibles.

On peut aussi citer plusieurs passages des Évangiles qui vont dans le même sens. Le jeune homme riche, par exemple. Il interroge le Christ sur la manière d’obtenir la vie éternelle, et Jésus lui répond par le décalogue. Ce à quoi le jeune homme répond, d’après Luc 18, 21-25 :

« “Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse.” L’ayant entendu, Jésus lui dit : “Une seule chose encore te manque : tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi.” Quand il entendit cela, l’homme devint tout triste, car il était très riche. Le voyant, Jésus dit : “Qu’il est difficile à ceux qui ont les richesses de parvenir dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu.” »

La comparaison est éclairante. À la femme adultère, Jésus ne faisait ni menace, ni avertissement : Il lui conseillait de ne plus pécher, point final. Au riche, c’est tout autre : sans la grâce divine, mentionnée aux versets suivants, la comparaison avec le chameau indique clairement que le riche ne peut tout simplement pas être sauvé. Dans la même veine, on pourrait citer l’épisode des marchands du Temple, en Jean 2, 13-16 :

« La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. Il trouva dans le Temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés. Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; et il dit aux marchands de colombes : “Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon père une maison de trafic.” »

Un fouet, grand Dieu ! Jésus, l’homme du pardon, de l’amour universel, de priez-pour-ceux-qui-vous-persécutent, et de faites-du-bien-à-ceux-qui-vous-font-du-mal, et de tends la joue gauche, et de donne encore ton manteau, Jésus, le Gandhi de l’époque, l’homme de la douceur et de la non-violence, pour une fois, une seule fois dans tout l’Évangile, Jésus frappe. Qui frappe-t-Il ? Pas les adultères, pas les homosexuels, non, Il frappe les marchands, les changeurs, autrement dit les banquiers de l’époque. La seule et unique fois où Jésus attaque avec Ses mains, et plus avec Ses mots, ce n’est pas contre les adeptes de la Luxure, c’est contre ceux de l’Avarice.

Que peut-on en déduire ? Que François, en condamnant le capitalisme libéral et en faisant des pauvres un des piliers de son pontificat, est bien plus proche de Dieu que Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI, qui donnaient un peu l’impression de considérer comme plus important de savoir s’il fallait se mettre un tuyau de plastique sur la queue pour baiser. Parce qu’on aura beau tout chercher à mettre sur le dos des médias, la grande encyclique de Paul VI, ça reste Humanæ Vitæ, et les théologiens de la libération, qui osaient demander pourquoi les pauvres étaient pauvres, ont été condamnés par Jean-Paul II et son adjoint le cardinal Ratzinger.

On peut aussi se dire qu’en portant plainte contre Gleeden, site de rencontre basé sur l’infidélité, pour outrage à la pudeur et atteinte aux bonnes mœurs et à la morale publique, les Associations Familiales Catholiques sont bien à côté de la plaque. Franchement, les mecs, c’est ça, selon vous, l’urgence ? Lutter contre les promoteurs de l’infidélité ? D’accord, c’est cynique de faire du fric là-dessus ; mais vraiment, c’est ça qui vous semble le plus nocif au bien public ? Dassault qui fait du fric en vendant des armes, Total qui fait du fric en détruisant la planète, HSBC qui fait du fric en permettant aux plus riches de ne pas payer les impôts qui financent les hôpitaux et les écoles de tous, ça ne vous aurait pas semblé plus utile, plus pressant, comme combats ?

J’ai déjà eu l’occasion de dire sur ce blog que si la Manif pour tous, les Veilleurs, le Printemps français et autres groupes du même tonneau avaient consacré à lutter contre la pauvreté l’énergie qu’ils ont consacrée à lutter contre la loi Taubira, il y aurait nettement moins de malheureux en France aujourd’hui. Les AFC, avec leur procès débile, reproduisent exactement la même erreur. Elles montrent qu’elles n’ont absolument aucun sens des priorités, des urgences, de ce qui est vraiment mal dans notre monde. Elles donnent des catholiques une image lamentable : celle de gens qui vivent dans leur bulle, coupés de la société et des vrais problèmes qui la déchirent, obnubilés par ce qu’il se passe dans le slip et dans le lit des autres. Elles continuent de mener les combats qui étaient déjà d’arrière-garde en 1969 ; alors pensez, en 2015… Réveillez-vous : le monde va mal, très, très mal, mais ce n’est pas à cause de ce que vous croyez.

samedi 14 février 2015

La défense des faibles, oui ; la dictature du prolétariat, non


Peut-on rire de tout ? En répondant par l’affirmative tout en ajoutant : « mais pas avec tout le monde », Pierre Desproges n’a pas fait le tour de la question, même s’il a posé un principe de bon sens ou au moins de prudence, pour ceux qui veulent être prudents. Suite aux attentats contre Charlie Hebdo, en tout cas, on trouve de plus en plus de gens qui ne sont pas d’accord avec lui, et qui pensent que non, décidément, on ne peut pas rire de tout.

Dans mes derniers billets, je me suis attaché à démonter la position de ceux qui critiquaient Charlie au nom du respect (« non, on ne peut pas rire de tout, il faut respecter les croyances des gens » – tellement bête que c’est très facile à démolir) ou de la responsabilité (« oui, on peut rire de tout, mais il ne faut pas le faire parce qu’il faut penser aux conséquences » – un peu plus retors, mais qui ne tient pas très longtemps quand même).

Les adversaires de la liberté d’expression utilisent un troisième argument, celui du contexte et des mentalités. Contre Charlie, le syllogisme est très simple : 1. les musulmans sont une population trop généralement mal vue et donc discriminée ; 2. se moquer d’une population déjà mal vue ne peut que renforcer les clichés et donc les discriminations dont elle est victime ; 3. pour éviter de renforcer ou de laisser perdurer lesdites discriminations, il ne faut donc pas se moquer des musulmans ou de leur religion. Le tout à grand renfort de comparaisons historiques, dont la préférée est bien entendu le nazisme : « qu’auriez-vous pensé d’un journal athée qui, dans les années 30, aurait critiqué l’arriération de la religion juive, sans pour autant appeler à la haine, à la violence ou à la discrimination contre les Juifs eux-mêmes ? N’aurait-il pas participé à la montée de l’antisémitisme et donc eu sa part de responsabilité dans la Shoah ? »

Ça ressemble assez, au fond, à l’argument de la responsabilité ; sauf qu’au lieu de dire « il ne faut pas caricaturer le Prophète parce que ça énerve les islamistes et qu’après ils tuent des chrétiens en Orient », on dit « il ne faut pas caricaturer le Prophète parce que ça renforce les clichés contre les musulmans et qu’après il va y avoir un génocide des musulmans », assorti bien sûr du complément-menace : « et ce sera de vot’ faute d’abord ».

On peut également noter que ça marche avec à peu près n’importe quelle population discriminée. Les femmes, par exemple : il y a des gens qui passent un temps fou de leur existence à détecter la moindre forme de sexisme dans les pubs, dans les films etc., et qui dénoncent consciencieusement ceux qu’ils jugent « sexistes », c’est-à-dire à peu près tous ceux où une femme apparaît comme désirable, surtout si le produit vendu, par exemple, n’a qu’un rapport lointain avec la féminité. Mais au-delà des pubs ou des œuvres d’art, la moindre blague sur les femmes, les blondes, les Noirs, les homos, les Juifs etc. vous fait tout de suite regarder par certains comme le monstre qui prépare consciemment (auquel cas vous êtes un salaud) ou inconsciemment (auquel cas vous êtes un imbécile) le prochain holocauste.

Commençons par poser l’évidence : que les musulmans, les Noirs, les femmes, les homos etc. soient discriminés dans nos sociétés, il faut vraiment être aveugle, idiot ou de mauvaise foi pour en disconvenir. Oui, les femmes sont payées en moyenne 25% de moins que les hommes. Oui, elles ont plus de mal à atteindre les postes de pouvoir, dans le public ou dans le privé. Oui, il est plus difficile de trouver un job quand on s’appelle Mohamed Mounir que quand on s’appelle Jean-Chrétien Blanchot. Oui, les jeunes homos se suicident 4 fois plus que les jeunes hétéros. Je ne nie pas ces discriminations, ni les autres, je ne les minimise pas, je ne nie pas leur gravité ni leurs conséquences dramatiques pour des millions de gens.

Alors que faire ? Interdire par la loi les blagues sur les noirs, les femmes ou les arabes ? Ou, à défaut de les interdire légalement, s’interdire d’en faire, au motif que « l’humour-ne-permet-pas-tout » et que « ça-fait-du-mal-à-la-fraternité » ? Je ne pense pas que ce soit la solution.

Il faut se rendre compte que ce qui est à l’œuvre ici, c’est un combat de fond entre deux visions de l’action politique, et en fait deux philosophies politiques : celle qui privilégie des principes, et celle qui privilégie une situation particulière. Naturellement, toute bonne politique tient les deux : elle agit en tenant compte à la fois des principes et de la situation particulière. Mais il y a toujours une chose qu’on met en premier.

Je me situe, résolument, dans le camp de ceux qui mettent les principes en premier, parce que les principes n’existent tout simplement pas s’ils ne viennent pas en premier. L’étymologie le révèle : principium, en latin, c’est « prendre » (capio) « en premier » (primus). Le principe, c’est donc ce qui est « pris en premier ». Une bonne politique consiste donc à analyser lucidement le contexte dans lequel on se trouve pour le transformer en fonction de principes ; et surtout pas le contraire, qui consisterait à adapter nos principes à la situation présente.

Pourquoi ? Parce que sinon, on n’appliquera jamais le principe : on aura toujours une bonne raison circonstancielle de ne pas le faire. Bien sûr, entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, entre l’oppresseur et l’opprimé, c’est la loi qui protège, et c’est la liberté qui asservit. Mais il faut trouver un équilibre entre les deux, entre la protection des plus faibles et les libertés fondamentales qui, justement parce qu’elles sont fondamentales, appartiennent aussi au riche, au fort, à l’oppresseur. Comprendre cela, c’est tout simplement comprendre qu’aucune fin, aussi bonne soit-elle, ne justifie qu’on emploie n’importe quel moyen.

Je trouve inquiétant que tant de gens semblent perdre cela de vue. On trouve pléthore de militants pour défendre ouvertement, de manière assumée, que la liberté d’expression doit disparaître, qu’il faut faire taire les fascistes et les bourgeois, que pas-de-liberté-pour-les-ennemis-de-la-liberté, merci Saint-Just. Sans remonter aussi loin et sans appeler aussi ouvertement au retour de la Terreur, certains semblent considérer, comme le faisaient un certain nombre d’intellectuels occidentaux à propos de l’URSS de Staline ou de Brejnev, que les libertés dites « bourgeoises » ou « formelles » sont au mieux un luxe, au pire une illusion, dont il est quoi qu’il en soit nécessaire de se passer pour une meilleure protection des faibles. Encore une fois, je note au passage que « démocratie » ne rime pas toujours avec « droits de l’homme » ou avec « respect des libertés fondamentales », et que le royaliste que je suis se trouve plus attaché à ces derniers que bien des démocrates.

Je ne méconnais pas la critique marxiste des droits de l’homme. Bien sûr, les conditions socio-économiques ne permettent pas à tous d’en profiter également. Mais de là à dire que la solution consiste purement et simplement à s’en débarrasser, il y a un pas que je refuse de franchir. La défense des faibles et des opprimés, oui, mais pas à n’importe quel prix ; et non à une dictature du prolétariat nouvelle formule, où le prolétariat serait élargi à toutes les catégories considérées, souvent à juste titre d’ailleurs, comme opprimées.

On va me reprocher d’accepter, au nom de l’humour ou au nom de principes, des blagues, des propos, des textes qui favorisent le maintien, voire le renforcement, de graves inégalités, d’injustices, de discriminations. Eh bien oui, je les accepte. Il faut lutter contre les injustices, mais pas par n’importe quel moyen, pas en faisant feu de tout bois. Il faut accepter que la lutte ne soit pas totale, absolue. Oui, certaines blagues peuvent faire perdurer des préjugés ; oui, certains discours peuvent, indirectement, maintenir des injustices.

Mais d’une part, ce n’est pas en stigmatisant leurs auteurs en permanence, voire en les traînant devant les tribunaux, qu’on va faire disparaître les inégalités ou les principes qui en sont à l’origine ; parfois même, c’est contre-productif. Et d’autre part, il vaut quand même mieux les garder que de chercher à les supprimer à tout prix, parce qu’alors le remède serait pire que le mal. On peut appliquer à toute liberté ce que Mitterrand disait de la liberté de la presse : « La liberté présente des inconvénients ; mais moins que l’absence de liberté ».

De même que le risque zéro n’existe pas, on ne peut pas empêcher tout ce qui a des conséquences négatives. L’État doit maintenir les libertés fondamentales pour tous : la censure légale est donc inenvisageable. Et quant à l’autocensure, mieux vaut une société dans laquelle on fait des blagues sur les femmes et où on essaye, par ailleurs, de lutter contre les discriminations dont elles sont victimes, qu’une société de l’autocontrôle permanent, aseptisée, dans laquelle tout le monde marcherait en permanence sur des œufs. Si, à chaque mot qu’on dit, on doit imaginer les conséquences pour la dixième génération, on ne vit plus. La liberté d’expression doit être limitée, mais si ces limites sont trop étroites, elles la tueront.

jeudi 29 janvier 2015

Entre le marteau du respect et l'enclume de la responsabilité


Ce sera sans doute mon dernier billet sur l’affaire Charlie, parce que je commence à en avoir plein le dos et que je ne vais pas vous refaire le coup du mariage pour tous. Mais je veux quand même clarifier certains points (ou en mettre quelques-uns sur quelques i).

Depuis les attentats du 7 janvier dernier, on a d’abord vu une grande et belle unanimité nationale incarnée par le mouvement « je suis Charlie », et puis on a rapidement vu la chose dégénérer et s’effriter, parce qu’au fond, il y avait quand même beaucoup de gens qui n’aimaient pas Charlie et qui ont vite cessé de se gêner pour le dire ; le tout a fini en eau de boudin avec l’armada des tièdes qui ont cru de bon ton de préciser, comme je le dénonçais dans mon dernier billet, « je suis Charlie, MAIS ! » ; « mais ils sont quand même bien vulgaires », « mais ils sont irresponsables », « mais ils jettent de l’huile sur le feu », « mais il faut du respect ».

« Tu n’es ni froid ni bouillant. Que n’es-tu froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche », écrit Jean dans l’Apocalypse. Les tièdes sont légions, ces temps-ci. Tiens, le pape, par exemple. Je l’aime bien, mon François, d’habitude. Pas exactement le pape de mes rêves, mais quand même, c’est le brave gars ; bien conservateur sur les bords, mais qui cherche quand même à faire évoluer les choses dans le bon sens. Avait-il vraiment besoin de dire, lui aussi, que la liberté d’expression, c’est bien joli, MAIS ! qu’il « faut du respect », et surtout d’ajouter que « si quelqu’un insulte [sa] mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing » ? Au temps pour la joue gauche.

C’est d’autant plus regrettable que dans le même temps, le grand rabbin de France a répondu à un journaliste qui lui demandait si Charlie Hebdo était allé trop loin : « Dire cela, c’est commencer à justifier. Si vous commencez à dire “liberté de la presse, mais”, le “mais” est coupable. Il n’y a pas de “mais” ». Aouch ! La comparaison entre les deux autorités religieuses fait un peu mal.

Mais le pape, j’ai tendance à lui pardonner, parce que dire des conneries de manière pas réfléchie, c’est un peu sa marque de fabrique. Il improvise, il balance des trucs, c’est tout sauf un théoricien. C’est même une de ses qualités, puisqu’il nous montre ainsi qu’il n’est qu’un homme, et que comme tous les autres hommes, il est faillible. D’ailleurs, en parlant du pain qu’il risquait de mettre dans la gueule de celui qui insulterait môman (ah, ces latins !), il avait l’œil qui pétillait, on voyait bien qu’il prenait son pied dans ce petit coup de provoc.

Il y en a d’autres à qui on pardonne moins de dire des conneries, parce qu’ils les disent sérieusement, eux. La dernière fois, je parlais de la lettre du père Zanotti-Sorkine, qui commençait par encenser les dessinateurs assassinés pour finalement affirmer qu’ils étaient au fond responsables de ce qu’il leur était arrivé et que l’important était de ne surtout blesser personne.

Eh bien ça y est, le charismatique curé a été battu à plate couture par une autre lettre écrite par un autre catho, Brunor. Vous ne connaissez pas ? Bruno Rabourdin, illustrateur, dessinateur de BD. C’est Tresmontant pour les nuls. Pour ceux qui ne connaissent pas non plus Claude Tresmontant, c’est en bonne partie le concordisme, à savoir l’idée que la science moderne est en mesure de prouver, de connaître de manière certaine, l’existence de Dieu et la supériorité de la pensée judéo-chrétienne sur toutes les autres. Bref, la philo pour ceux qui sont passés à côté de Kant (pas de chance). Brunor a ainsi publié toute une série de BD apologétiques, parmi lesquelles la série Les indices-pensables ou encore L’Univers imprévisible. Des bouquins truffés d’approximations, voire de francs contre-sens philosophiques, mais passons.

Qu’est-ce qu’il a encore commis, notre joyeux Brunor ? Une lettre publiée le 18 janvier, dans Zenit, bien sûr (« La voix de son maître » version catholique, apostolique et romaine). Qui commence avec des trémolos dans la voix, « ces grands hommes ont disparu, snif, snif, tout ce qu’ils faisaient était si bien, le Grand Duduche est orphelin, snif ». Et puis juste après, patatras ! Voilà le respect qui déboule. Une caricature est bonne MAIS ! seulement si elle ne blesse personne, donc si le Prophète n’est pas représenté, voilà ce que nous dit Brunor. Et d’en rajouter des tonnes : puisque les musulmans autorisent la représentation de terroristes (encore une chance, mais à l’entendre on croirait qu’il faut les remercier), profitons-en pour faire rire en ne représentant que des terroristes, jamais Dieu ni le Prophète ! Et si elle réussit cela, une caricature est même « géniale », et voilà voilà, nous devons au génie des dessinateurs morts de respecter cette règle.

Ben non, ducon ! Nous devons au contraire au génie des morts de continuer à faire ce qu’ils faisaient, c’est-à-dire dessiner des caricatures sans s’interdire de représenter qui que ce soit et sans se demander si ça ne risque pas de choquer quelqu’un (qu’est-ce qu’une caricature qui n’offense personne ?).

Brunor n’est malheureusement qu’un exemple de la pléthore de ceux qui défendent ces jours-ci la-liberté-d’expression-MAIS ! pas trop. On peut classer cette dangereuse espèce en deux catégories.

La première a de si gros sabots qu’elle n’est en fait pas trop menaçante : ce sont ceux qui veulent franchement changer la loi et disent qu’il faut réfléchir à un retour de l’interdiction du blasphème. Ça, c’est facile à combattre. En effet, ils n’ont que deux options.

Soit ils veulent vraiment interdire de choquer toutes les croyances, mais ça reviendrait à tout interdire : n’importe qui pourrait dire qu’il adore les Ainur et prétendre interdire les parodies des œuvres de Tolkien, ou pourquoi pas qu’il considère Marine Le Pen comme la réincarnation de la Vierge Marie et faire interdire les caricatures de Mme Le Pen. Les athées eux-mêmes seraient parfaitement fondés à dire que les cultes religieux, qui sont publics, les choquent, et les faire interdire également. Impossible.

Soit ils veulent ne faire interdire que les caricatures visant les grandes religions instituées, celles qui comptent de très nombreux fidèles, mais alors ça signifierait que la loi ne protégerait pas également les croyances de tous les citoyens : rupture de l’isonomie, impossible aussi. Bref, le rétablissement du délit de blasphème, c’est pas pour demain, thank Goodness.

La seconde catégorie, en revanche, est bien plus dangereuse. Elle a deux mots en permanence à la bouche : respect et responsabilité. Toute sa force est là : on ne peut qu’être d’accord avec ces deux idées. Tout le monde est pour le respect et pour la responsabilité. Il est donc beaucoup plus difficile de lutter contre quelqu’un qui accepte la liberté d’expression mais appelle à la retenue, à l’autocensure, au nom de ces deux valeurs.

Commençons par le respect, c’est encore le plus simple. Deux choses à rappeler : la première, c’est que le respect est dû aux personnes, pas aux idées. Se moquer, même de manière agressive, des idées, des croyances, des opinions de quelqu’un, ce n’est pas lui manquer de respect. La seconde, c’est que le respect d’une personne n’interdit pas de la critiquer, parfois même de manière dure, violente. Comme je le rappelais au père Zanotti-Sorkine dans mon dernier billet, dans certains cas de figure, s’énerver contre quelqu’un, le secouer, lui mettre certaines choses qui ne lui plaisent pas sous le nez, ou encore l’aider à prendre du recul par rapport à quelque chose, c’est la meilleure preuve de respect et d’amitié qu’on puisse lui apporter.

La responsabilité est autrement plus sournoise. Ceux qui appellent à l’autocensure n’hésitent pas en effet à souligner les conséquences immédiates des caricatures de Mohamed ; non seulement la violence contre leurs auteurs, mais plus grave encore, celles contre des innocents qui n’ont rien demandé à personne : églises brûlées en Afrique, chrétiens molestés en Orient etc. Pour empêcher tout cela, ne faudrait-il pas éviter tout ce qui peut réveiller la bête ?

À mon sens, ce raisonnement est à la fois lâche et dangereux. Il me fait penser à la citation de Churchill : « vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre ».

Pourquoi lâche ? Pourquoi le déshonneur ? Parce que l’Occident n’a pas à se coucher devant la vision du monde de ceux qui pensent autrement. Un peu de fierté, que diable ! Est-ce que l’Arabie saoudite se gêne pour condamner Raif Badawi, un blogueur dissident, à 10 ans de prison et 1000 (!!!) coups de fouet ? Est-ce que le Pakistan se gêne pour condamner à mort les apostats ou les blasphémateurs contre l’islam ? Ça va contre nos valeurs, tout ça ; ça nous choque. Et pourtant, ça ne les arrête pas des masses. Alors pourquoi devrions-nous nous abstenir de faire des dessins (des dessins, bon sang !!!) qui les choquent, eux ? C’est pas déjà assez que La Mecque et Médine soient interdites aux non-musulmans ? Franchement, vous imaginez le tintouin, les condamnations, les cris d’orfraie, si on venait à décréter que seuls les catholiques pourront désormais entrer au Vatican ?

Mais ça, à la rigueur, ce n’est pas encore le plus grave. Le pire, c’est que ces appels à la responsabilité sont, sur le plan de leurs conséquences, bien moins évidemment bons que ne l’imaginent ceux qui les lancent. Certes, à court terme, pas de caricatures, pas de violences. Mais à long terme ? Il n’est pas du tout évident que les choses soient aussi claires. Si les musulmans radicaux s’aperçoivent que, par la violence, ils nous font plier, pourquoi ne pas utiliser la violence les fois suivantes ? Je crois qu’il est extrêmement dangereux (irresponsable ?) de caresser le monstre dans le sens du poil en espérant que ça finira par l’endormir ou au moins par le calmer.

Voilà pourquoi je ne pense pas que céder à la violence, ou se restreindre pour éviter les représailles, soit nécessairement l’attitude la plus « responsable ». Le proclamer comme une évidence, c’est oublier que personne ne peut prévoir avec certitude toutes les conséquences de ses actes à plus ou moins longue échéance. C’est pour cela qu’il n’y a pas grand sens à « appeler à la responsabilité » : la responsabilité est celle de chacun, c’est quelque chose d’intime, de personnel. C’est presque faire insulte aux journalistes de Charlie : croire, en quelque sorte, qu’ils auraient simplement oublié les conséquences possibles de leurs actes, qu’ils n’y auraient pas pensé. Alors qu’en fait, ils en avaient justement parfaitement conscience, et qu’ils ont fait leur choix en toute connaissance de cause.

Tout cela procède, me semble-t-il, d’une mauvaise compréhension de ce qu’est la responsabilité. Il ne faut pas la confondre avec une prudence excessive qui nous empêcherait d’agir dès lors que notre action pourrait avoir une conséquence négative. La responsabilité, c’est s’informer et réfléchir avant d’agir, puis agir dans le respect de la loi et de ses convictions sur ce qu’il est le meilleur de faire, en sachant qu’on ne prévoira jamais toutes les conséquences de ses actes.

Il me semble également essentiel de rappeler (bien que je sois sidéré qu’on doive seulement le rappeler…) que les journalistes de Charlie Hebdo ne sauraient être tenus pour responsables de ce qu’il leur est arrivé, ou des violences subies par des chrétiens après la publication de leur dernière une. Certains me disent : « s’ils n’avaient pas fait ces dessins, ces violences n’auraient pas eu lieu, donc ils en sont responsables ». Mais c’est faire une confusion dramatique entre être responsable de quelque chose et être un des facteurs qui a eu cette chose pour effet. Ce n’est pas parce qu’on est une des causes d’un événement qu’on est responsable de cet événement ! À ce compte-là, on pourrait aussi bien dire que les gamines qui se font défigurer à l’acide pour être allées à l’école sont responsables de leur sort : si elles n’étaient pas allées à l’école, elles ne seraient pas défigurées…

En matière de liberté d’expression, je crois donc que la loi française est plutôt bien faite. Elle lui impose des limites : pas d’insultes contre des personnes, pas de révélations sur la vie privée des gens, pas de diffamation, pas d’appel à la haine, à la violence et à la discrimination. Elle est complétée par une jurisprudence qui, je m’en réjouis, accorde souvent le bénéfice du doute à celui qui s’exprime quand le cas est douteux (est-ce une blague ? est-ce du racisme ?), et protège les humoristes et les caricaturistes.

Notre loi, écrite, me semble donc équilibrée ; et il est clair à mon sens qu’elle est infiniment préférable à ce qui se pratique aux États-Unis où, au nom du premier amendement, on peut appeler à l’éradication des Noirs, mais où, au nom d’un politiquement correct qui est tout simplement une loi non écrite, aucun média ne vous publiera si vous critiquez une religion. Nous devrions donc nous en tenir à cela : la loi, rien que la loi, et toute la loi.

On va me dire, comme beaucoup de mes élèves l’ont fait ces derniers temps, que dans l’application de cette loi, les juges ont tendance à faire deux poids, deux mesures, et qu’on refuse à Dieudonné la liberté d’expression qu’on accorde à Charlie. Certes ; mais c’est qu’il faut étendre la liberté d’expression, pas la restreindre. Quand Dieudonné tient des propos racistes (et il en tient), il est normal qu’il soit condamné. Quand il fait des blagues, même de mauvais goût, même sur les juifs, même sur la Shoah, ça ne l’est plus.

Que la liberté d’expression soit menacée, je ne sais pas comment on peut le nier. Oh, bien sûr, on ne va pas nous changer la loi : mais c’est le politiquement correct à l’anglo-saxonne qui nous menace. Il faut ouvrir les yeux sur certaines choses proprement hallucinantes. En Grande-Bretagne, le principal éditeur de manuels scolaires vient d’annoncer qu’il cesserait de représenter le porc, sous quelque forme que ce soit, pour ne pas choquer les juifs et les musulmans. En France, un film comme L’apôtre, qui relate une conversion au christianisme, a des difficultés à être diffusé. Ce ne sont pas que les musulmans qui sont en cause : l’Église catholique française a réussi à faire retirer une affiche publicitaire qui pastichait la Cène de Léonard de Vinci ; avant de perdre en appel, elle avait gagné en première et en deuxième instance. Des catholiques avaient également perturbé des manifestations artistiques, dramatiques ou picturales.

L’équilibre atteint par la société française, par sa loi et par sa jurisprudence en matière de liberté d’expression est juste, mais il est fragile et il est attaqué. Il importe de le défendre, contre les terroristes comme contre les censeurs.

mercredi 14 janvier 2015

Non, ils ne l'ont pas cherché : la liberté d'expression n'est rien si on s'autocensure


Avec l’intelligence politique qui le caractérisait, Napoléon III avait trouvé un bon moyen de contrôler la presse sans avoir à recourir à la censure : les avertissements. Quand un journal déplaisait au pouvoir exécutif, celui-ci lui envoyait un premier avertissement, qui était un simple rappel à l’ordre ; au deuxième avertissement, le journal était temporairement suspendu ; au troisième, la suppression était définitive. Ce système poussait les organes de presse à l’autocensure : la simple peur de recevoir un avertissement suffisait généralement à freiner les velléités de critique du régime. La presse était ainsi muselée sans donner une trop mauvaise image du pouvoir en place et sans que cela coûtât un sou, puisque aucune institution gouvernementale n’était officiellement chargée de censurer la presse.

Je retrouve un écho de cette politique bonapartiste dans la petite mélodie qu’on entend depuis les attentats contre Charlie Hebdo, et qui fredonne même de plus en plus fort à mesure que le choc s’éloigne : le refrain des « je-suis-Charlie-MAIS ! ». Ils se cachent de moins en moins : « je condamne les attentats, MAIS ! à Charlie, c’étaient quand même rien que des gros racistes-fascistes-islamophobes-sexistes » ; « je désapprouve la violence, MAIS ! quand même ils l’ont bien cherché » ; « je suis bien triste, MAIS ! finalement pas tant que ça ».

Ainsi, bien des gens ne se gênent pas pour rappeler que, même s’ils sont pour la liberté d’expression, ils ont quand même toujours désapprouvé la publication de caricatures vulgaires, obscènes, agressives, blessantes, choquantes. Rassurez-vous, on ne risque pas de l’oublier, que vous avez désapprouvé. Ceux qui ont fait des procès à Charlie, ceux qui les ont traînés dans la boue, qui les ont traités de tous les noms, ceux qui ont fait des amalgames (trop peu dénoncés, ceux-là) entre ce journal et le racisme, ou le FN, ou l’islamophobie, on le sait bien, que vous êtes pour la liberté d’expression, MAIS ! seulement si on ne s’en sert pas trop.

Et de la même manière, on se demande bien pourquoi tous ceux qui prétendent aujourd’hui « être Charlie » ne se sont pas manifestés davantage pour soutenir la publication des caricatures de Muhammad. Mais passons.

Dans le genre « oui-mais », le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine, dont je ne suis décidément pas un fan, a publié sur son site une lettre bien retorse. Elle commence par une quasi-déclaration d’amour aux dessinateurs assassinés, et au début je me suis dit « Waaah ! quel prêtre plein d’humour. » Mais ça ne dure pas. Bien vite, le bon père loue la liberté d’expression, MAIS ! appelle surtout à « la retenue », à « la réserve », à « calmer le jeu », à « ne pas blesser inutilement nos proches », ni « les lointains » d’ailleurs. À ne blesser personne, quoi.

La première chose à noter, c’est que cette réserve est assez largement inapplicable en pratique, sauf à ruiner complètement le sens même de la liberté d’expression. Si nous commençons à nous censurer pour ne pas blesser les musulmans, les chrétiens, les juifs, il va falloir faire la même chose pour les bouddhistes, les hindous, les shintoïstes, les néo-païens. Si quelqu’un décrète un jour que sa religion est le culte des arbres, sera-t-il fondé à interdire toute caricature comportant un arbre, voire la représentation même des arbres ? Plus encore : avant sa mort, Charb déclarait justement qu’il comprenait parfaitement que les croyants fussent choqués par ses dessins, mais il ajoutait que lui aussi était choqué par ce qui se disait dans les églises et les mosquées, et qu’il considérait comme des conneries. Si les croyants sont fondés à demander aux athées de ne pas dessiner pour ne pas les choquer, pourquoi les athées ne seraient-ils pas fondés à demander aux croyants de ne plus aller à la messe, culte qui peut les choquer tout autant ?

Le père Zanotti-Sorkine continue en dénonçant ceux qui « [blessent] la conscience d’autrui au nom d’une liberté d’expression pas assez réfléchie [sic] ». Il compare les journalistes assassinés à « des enfants [re-sic] qui dessinent comme tous les enfants tout en jouant à mettre le feu ». Et il va jusqu’à écrire cette phrase hallucinante : « vous avez touché de votre humour grinçant les régions les plus viscéralement haineuses de la nature humaine […] et par là, vous avez provoqué l’avènement de la barbarie ». Ce sont les journalistes de Charlie Hebdo qui ont « provoqué l’avènement de la barbarie » ? Ah. Moi, je croyais que c’étaient les barbares. Dans le même genre, je suppose que le père Zanotti-Sorkine nous expliquera bientôt que les filles qui se font violer provoquent leur malheur en portant des jupes trop courtes.

Je crois utile de revenir sur un des mots qu’il utilise : « inutilement ». Pour lui, les caricatures de Charlie Hebdo étaient donc « inutilement » provocatrices.

Que Cabu, Charb, Wolinski et Tignous aient été des provocateurs, nul n’en disconviendra. Charlie Hebdo et, avant lui, Hara-Kiri Hebdo, ont toujours été des journaux provocateurs. Ils l’ont été de manière toujours avant-gardiste : ils montraient des bites et des couples en train de baiser quand le sexe était un tabou ; de nos jours, le sexe a cessé d’être un tabou, et il est bien plus facile de montrer une paire de seins ou de couilles qu’une caricature de Muhammad ; aussi montrent-ils des caricatures de Muhammad (ce qui ne les empêche pas de parler toujours de cul d’ailleurs).

Mais est-ce « inutilement » ? Je ne le crois pas. La provocation, même quand elle est blessante, agressive, a toujours au moins deux utilités. La première, c’est justement de faire tomber les tabous. Si nous pouvons montrer des sexes aussi librement aujourd’hui, c’est précisément parce que des gens comme les dessinateurs de Hara-Kiri et de Charlie se sont battus pour que le tabou tombe. La provocation, qui semble blessante, nous aide donc à dépasser nos blocages, nos refoulements, nos frustrations, à renverser certains totems, et nous conduit vers une société plus libre, moins rigide, moins complexée, plus heureuse.

La seconde, c’est de nous aider à ne pas nous prendre trop au sérieux. Dans Le nom de la rose [attention : spoil sur les deux prochains paragraphes], Umberto Eco montrait un vieux moine aveugle, Jorge de Burgos, devenu l’assassin de ses frères pour empêcher la découverte d’un livre d’Aristote consacré au rire ; pour lui, en effet, si « le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur », il ne faut surtout pas oublier que « la loi s’impose à travers la peur ». Pour Jorge, comme pour les fondamentalistes de toutes les religions, le rire est donc dangereux, et il ne faut surtout pas rire du sacré, « car alors nous n’aurions point d’arme pour arrêter ce blasphème ».

Face à Jorge, son adversaire, le moine enquêteur Guillaume de Baskerville, a cette phrase : « tu es le diable ». Devant la surprise de l’autre, convaincu d’avoir agi conformément à la volonté de Dieu, il affirme : « Oui, on t’a menti. Le diable n’est pas le principe de la matière, le diable est l’arrogance de l’esprit, la foi sans sourire, la vérité qui n’est jamais effleurée par le doute. »

Le diable, c’est la foi sans sourire : phrase singulièrement forte. Et c’est justement à cela que sert la caricature : à nous aider à mettre une distance entre nous et nos croyances, même celles que nous tenons comme les plus sacrées, les plus profondes, celles qui nous construisent ; distance nécessaire, car elle est la seule manière possible de ne pas oublier qu’il ne s’agit, néanmoins, que de croyances, et non de certitudes. C’est pourquoi il faut que certaines caricatures soient agressives, blessantes, provocantes, blasphématoires. Pas toutes : s’il n’y avait que cela, ce serait invivable. Mais s’il n’y en avait aucune, on se ferait chier, quelque chose de bien.

Il faut donc, parfois, choquer l’autre, et accepter d’être choqué soi-même. Zanotti-Sorkine prétend que nous exerçons naturellement envers nos proches la réserve qu’il encourage afin de ne pas les blesser et de préserver les liens sociaux. C’est souvent vrai ; mais pas toujours. Parfois, nous avons au contraire besoin de secouer nos proches, de dire à quelqu’un que nous aimons : « là, tu déconnes », ou « franchement, réfléchis avant de parler », ou encore « tu fais fausse route, ressaisis-toi ». Le véritable ami n’est pas celui qui ne blesse jamais l’autre, c’est celui qui a le courage de blesser quand c’est nécessaire pour un plus grand bien. Ainsi les caricaturistes de toutes les croyances religieuses, de toutes les opinions politiques, de toutes les idéologies, sont-ils absolument nécessaires, jusque dans leur agressivité, leurs provocations, leur vulgarité.

La liberté d’expression n’est pas sans limite, bien sûr ; mais il faut faire extrêmement attention à ne pas multiplier inutilement ses limites légales, ce qui serait on ne peut plus dangereux, et se souvenir que nul ne peut se prévaloir d’un prétendu droit à ne jamais être choqué. La liberté d’expression, il faut le rappeler, ce n’est pas seulement la liberté de dire des choses vraies, profondes ou intelligentes, c’est aussi la liberté de dire des conneries, de raconter n’importe quoi, de dire des choses bêtes, tant qu’on n’appelle pas à la haine ou à la violence, qu’on ne commet pas de diffamation et qu’on ne révèle la vie privée de personne. L’irrévérence, l’irrespect, il faut le rappeler, sont légaux : il ne doit pas en être autrement.

Et surtout, cette liberté n’a de sens que si on s’en sert. Si l’État ne vous censure pas, mais que chacun s’autocensure dans son coin, la liberté d’expression est creuse, c’est une coquille vide de sens ; pour reprendre saint Paul, je dirais que la liberté d’expression, si elle n’est pas utilisée, « n’est qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante ».

mercredi 7 janvier 2015

Mourir debout

L’attentat terroriste commis aujourd’hui par des islamistes radicaux contre le journal Charlie Hebdo est d’abord une horreur et une abomination, mais c’est aussi, pour notre pays, une catastrophe d’au moins quatre manières différentes.

D’abord, nous avons perdu aujourd’hui des hommes de grande valeur. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris étaient, chacun à leur manière, de grands hommes. Ils incarnaient pour une grande part l’âme de Charlie Hebdo, journal qui a profondément marqué son temps et qui a exercé une influence réelle sur la société française. Les quatre caricaturistes portaient sur le monde un regard aiguisé et vrai – Cabu est l’inventeur du grand Duduche et de « mon beauf » – ; Maris comprenait finement les réalités économiques contemporaines et savait les expliquer avec clarté et précision.

Est-ce carrément Charlie Hebdo qui est mort, comme semblent l’avoir dit les terroristes eux-mêmes juste après l’attentat ? Après la perte de Cavanna il y a quelques mois, le journal pourra-t-il survivre à cette décapitation collective ? Je le souhaite, bien sûr, mais c’est loin d’être certain. Peut-on réellement imaginer Charlie sans les dessins de Charb ? Il peut encore y avoir une nouvelle relève, mais elle n’est pas garantie. Or, ce journal jouait dans le paysage médiatique français un rôle à part, et important : le seul grand journal de gauche qui abordait un certain nombre de questions – entre autres celles liées aux défis posés par l’islam à nos sociétés. Sa disparition serait une grande perte pour la presse écrite française.

C’est également une catastrophe politique. Cet attentat ne peut que faire progresser encore le Front national, ce dont nous nous serions bien passés. En cette année d’échéances électorales (départementales et régionales), ce genre de choses est de nature à enclencher une dynamique qui pourrait bien le mener aux portes du pouvoir. Les franchira-t-il ? Pour ma part, je trouve de moins en moins improbable que le FN remporte les prochaines élections présidentielles.

Troisième point : cet attentat risque de renforcer l’idée que l’islam est intrinsèquement violent, et donc de favoriser un choc des civilisations, sur la scène internationale mais aussi, et même d’abord, à l’intérieur de la société française. Pour ma part, je ne change pas d’avis : les textes sacrés de l’islam contiennent en effet des enseignements qui appellent à la violence, que ce soit dans le Coran, dans les hadiths ou dans la vie du Prophète ; mais l’islam n’est pas réductible à ses textes sacrés : ce qui compte, c’est ce que les musulmans en font concrètement.

Je suis donc convaincu que l’islam peut évoluer ; mais il devient de plus en plus urgent que des musulmans – ça ne peut venir que d’eux – prennent cette évolution en charge. Bien des chrétiens, dont de nombreux catholiques, se battent au quotidien pour faire comprendre à tous que leur religion n’est pas assimilable à un refus de la contraception ou de l’homosexualité ; exactement de la même manière, si l’on veut vraiment éviter l’amalgame, comme les médias y appellent à l’envi depuis midi, il faut que des musulmans construisent un islam qui puisse devenir une alternative cohérente à ce que proposent les terroristes et les fondamentalistes.

Quatrième et dernier point : le risque est immense de voir les politiciens français saisir l’opportunité de faire passer en douceur de nouvelles lois sécuritaires. C’est le cas en permanence – encore à Noël, le gouvernement a fait passer discrètement les décrets d’application de l’article 20 de la loi de programmation militaire, qui permet à l’exécutif de mieux surveiller les télécommunications et les activités numériques des citoyens, le tout évidemment presque sans contrôle ni de la justice, ni de la société civile. Mais il est fort probable que le gouvernement ne laisse pas passer cette occasion de nous faire avaler un véritable Patriot Act à la française.

Or, ces mesures sont parfaitement inefficaces. Limiter sans cesse davantage les libertés fondamentales au prétexte d’accroître la sécurité, ça ne fonctionne pas. Pourquoi ? Parce qu’aucune loi ne permettra jamais d’empêcher entièrement la violence, en particulier terroriste. De la même manière qu’il est impossible d’empêcher un tueur en série de passer à l’action, il est illusoire de s’imaginer qu’on va pouvoir empêcher les actions individuelles ou de tout petits groupuscules. Les services de renseignement peuvent empêcher des attentats préparés par des groupes plus larges, mais ils sont largement inefficaces contre un tueur comme Mohamed Merah.

En revanche, les limitations de nos libertés fondamentales, elles, sont bien réelles. On a donc tous les inconvénients, puisque nous perdons des droits et que notre vie privée disparaît progressivement, sans pour autant avoir les avantages, puisque la sécurité totale ou le risque zéro n’existent pas. Et on pourrait en arriver à cette situation paradoxale où, en réaction à l’assassinat d’hommes qui ont toute leur vie lutté pour les libertés fondamentales, en particulier contre la surveillance et le contrôle de l’État, on en viendrait à renforcer ce contre quoi ils ont lutté.

Enfin que faire ? Car il ne s’agit pas seulement de parler, il faut agir. Et de ce point de vue, il me semble que la première chose à faire, l’essentiel, c’est de republier les caricatures qui ont donné lieu à ce déferlement de haine, en y ajoutant celles des dessinateurs froidement exécutés aujourd’hui.

Je sais qu’on va m’accuser de jeter de l’huile sur le feu. Mais ce geste est nécessaire. Douze personnes ont perdu la vie aujourd’hui pour que nous ayons simplement le droit de regarder ces images. La perte de ces gens, et en particulier de ces grands dessinateurs, de ces grands caricaturistes, de ces grands journalistes, de ces hommes courageux, est irréparable. Mais nous devons à ces martyrs de la liberté de continuer leur combat. Le moins que nous puissions faire pour leur mémoire, c’est de reprendre le flambeau de leur lutte.

Nous le leur devons, ai-je dit ; oui, et nous le devons aussi à nous-mêmes. Republier ces caricatures, c’est la réponse adéquate de la société à cet acte de barbarie, parce que c’est refuser de céder à la terreur et au chantage. Ils veulent que nous n’ayons pas le droit de caricaturer leur prophète ? Que ces caricatures envahissent notre espace. Si les grands journaux de ce pays sont vraiment tous Charlie, comme ils le proclament avec tant d’aise ce soir, qu’ils aient le courage de faire ce que Charlie a fait.

Si les médias diffusent ces caricatures, si nous les mettons sur nos blogs, sur nos réseaux sociaux, si nous en faisons des autocollants et des affiches, alors les terroristes non seulement n’auront pas atteint leur but, mais encore ils auront le contraire de ce qu’ils recherchaient. Nous devons leur montrer qu’ils ne nous font pas peur, ou à tout le moins que nous sommes prêts à nous battre pour nos idées, pour nos droits, pour nos libertés. Et nous pourrons ainsi donner un sens à leur mort absurde, abjecte.

Des terroristes peuvent tuer douze personnes courageuses ; mais si nous sommes des centaines de milliers à ne pas nous laisser impressionner, ils ne pourront pas nous tuer tous. Le mieux qu’on puisse espérer, c’est que loin de diviser les Français musulmans et non musulmans, de favoriser l’autocensure et de donner naissance à de nouvelles lois liberticides, ces assassinats nous donnent la force de réaffirmer les valeurs qui sont les nôtres.

Cabu, Wolinski, Charb, vous avez éclairé ma jeunesse. Vous m’avez fait rire et vous m’avez fait réfléchir. Merci.






 






Et quand même, pour finir sur une note un tout petit peu plus optimiste...