dimanche 10 avril 2022

It’s the ideology, stupid!

En 1992, James Carville avait tout d’abord milité pour, puis expliqué, la victoire de Clinton par sa célèbre formule : « It’s the economy, stupid! » Trente ans plus tard, la recomposition (apparente) du paysage politique français s’explique par un autre paradigme, celui de l’idéologie, non pas au sens péjoratif qu’on donne parfois au mot, mais dans son acception première, celle d’un ensemble de valeurs et de croyances organisées qui forment une vision du monde, de l’homme et de la société.

Car on a tendance à l’oublier : la première justification de l’existence d’un parti politique, c’est l’idéologie qu’il porte et prétend faire arriver au pouvoir. D’autres logiques, notamment clientélistes (« parti des profs » contre « parti des flics »…) peuvent entrer en ligne de compte, mais ne sauraient suffire à fonder un parti. Et l’analyse idéologique est limpide : il y a au moins 20 ans que les grands partis qui ont structuré la vie politique française n’ont plus d’avenir. Je le disais déjà dans un long texte écrit juste après la victoire de Macron en 2017 (et légèrement remanié après la crise sanitaire) ; les résultats des élections ce soir me donnent une confirmation dont moi-même, je l’avoue, je n’espérais pas l’ampleur.

Mais il me semble que l’apparente recomposition en cours depuis 2017 est dans l’ensemble assez mal analysée par les commentateurs. On parle de disparition de la frontière gauche / droite, ou d’une nouvelle opposition entre mondialistes et patriotes ; aucune de ces grilles de lecture n’est vraiment juste. Et pour mieux comprendre le mouvement en cours, il est indispensable de revenir, d’abord, à la définition de ce que sont la droite et la gauche.

Dans le texte cité plus haut, je définissais la droite en cinq points :

§  le fait de penser que le mal est inhérent à la condition humaine et ne peut être éradiqué par un changement des structures politiques et sociales ;

§  le fait de donner la priorité à l’existant, notamment en politique, par méfiance envers les utopies ou les révolutions ;

§  l’ancrage prioritaire dans un passé qu’il s’agit de transmettre ;

§  la priorité accordée au particulier sur l’universel en cas de conflit entre les deux pôles ;

§  la priorité accordée à la liberté sur les autres valeurs en cas de conflit, notamment face à l’égalité (ce qui prend souvent la forme de la défense du droit du plus fort, notamment en économie).

 

Symétriquement, la gauche me semblait pouvoir être définie également autour de cinq points :

§  l’idée que l’amélioration de la condition humaine peut aller jusqu’à « la perfection du bonheur » (pour reprendre le mot de Saint-Just), car elle dépend essentiellement des structures politiques et sociales dans lesquelles il s’inscrit et qu’il est possible de transformer ;

§  par conséquent, le désir de trouver un système parfait et de le faire advenir, au besoin par la révolution ;

§  l’ancrage prioritaire dans un avenir qu’il s’agit de faire advenir ;

§  la priorité accordée à l’universel sur le particulier, ce dernier étant parfois même voué à disparaître ;

§  la priorité accordée à l’égalité sur les autres valeurs en cas de conflit (ce qui, en économie, prend notamment la forme d’un interventionnisme étatique visant précisément à corriger les effets inégalitaires de la loi du plus fort).

Bien sûr, certains vont hurler : il est évidemment bien plus confortable de définir la droite par la défense de l’argent, des profits et des privilèges contre les gens, la vie et les faibles. Ma définition a toutefois un avantage considérable sur celle-ci : elle permet à des gens de droite par conviction de s’y reconnaître. Définir la droite par l’égoïsme tient donc plus de l’invective que d’un travail intellectuel honnête.

Cette double définition appelle un premier constat : elle souligne le lien entre ce qu’on peut appeler la « gauche modérée », ou « molle », ou « de gouvernement », ou « de responsabilité », et « l’extrême-gauche », ou la gauche « radicale » – la gauche modérée veut un peu d’égalité, la gauche radicale veut beaucoup d’égalité. En revanche, le parallèle ne marche pas du tout pour le rapport entre droite et « extrême-droite », ou « droite radicale ». Certes, on retrouve dans cette droite radicale des éléments de ma définition de la droite (notamment la priorité accordée au particulier sur l’universel) ; en revanche, il est manifestement impossible de croire que la droite modérée voudrait un peu de liberté et que l’extrême-droite en voudrait beaucoup.

Une seule explication à cela : alors que la gauche radicale est effectivement une idéologie de gauche poussée à son maximum, l’extrême-droite n’est pas du tout une idéologie de droite poussée à son maximum. C’est autre chose, et cette autre chose est avant tout caractérisée par la valeur centrale qu’elle met au-dessus de tout : l’identité. Défense de l’identité qui la pousse notamment à chercher l’homogénéisation du corps social par le rejet des étrangers d’une part, mais d’autre part et plus généralement de tout ce qui peut le rendre hétérogène : les cultures immigrées (qu’il s’agisse de croyances, d’habillement, de manières de manger, etc.), les opposants politiques, les sexualités minoritaires trop voyantes, et j’en passe. Plutôt que « d’extrême-droite » ou de « droite radicale », termes qui apparaissent comme extraordinairement trompeurs, il serait donc infiniment préférable de parler, par exemple, « d’identitarisme ».

Il n’y a donc en réalité jamais eu de bipartition gauche / droite, mais bien plutôt une tripartition gauche / droite / identitarisme, et ce depuis au moins un siècle. Ce qui a pu donner l’impression contraire, c’est une pure illusion d’optique : à certains moments historiques donnés, un des trois blocs semble absent. De 1945 aux années 1980, l’identitarisme (ce qu’on appelle donc classiquement « l’extrême-droite »), laminé et marqué au fer rouge par son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale, disparaît politiquement – mais pas idéologiquement, ce qui prépare sa renaissance.

L’autre facteur qui perturbe les analyses, c’est qu’évidemment il est rare d’être, en politique, « chimiquement pur ». L’histoire a notamment brouillé les frontières et conduit à des hybridations nombreuses entre ce que j’appelle « la droite » et ce que j’appelle « l’identitarisme ». Des gens comme Éric Ciotti, François-Xavier Bellamy, Laurent Wauquiez, Christine Boutin en sont de belles illustrations : identifiés comme « de droite », ils sont en fait bourrés de scories d’identitarisme. À mon sens, quelqu’un comme Macron est justement beaucoup plus « de droite » qu’eux (René Rémond aurait dit « orléaniste »…). Mais ces abâtardissements, en quelque sorte, ne rendent pas les définitions de base moins pertinentes.

Le second grand constat qu’il faut en tirer, c’est que nous vivons dans un monde de droite. Notre société est organisée selon un Système de droite. Pour cette raison, la grande frontière aujourd’hui ne passe effectivement pas entre la gauche et la droite, mais elle ne passe pas plus entre les patriotes et les mondialistes. Elle passe entre ceux qui veulent conserver le Système d’une part (et qu’on peut appeler les « conservateurs » ou « la droite » de manière à peu près indifférente, puisque c’est précisément ce Système de droite qu’ils veulent préserver), et d’autre part ceux qui veulent le détruire, en sortir et construire autre chose (et que je serais tenté d’appeler les « radicaux »).

La grande force des conservateurs, c’est qu’ils peuvent facilement s’entendre entre eux, puisque justement ils veulent garder les choses en l’état. Bien sûr, ce conservatisme s’accommode de courants, de nuances internes : certains veulent garder le Système en le rendant un tout petit moins inégalitaire, d’autres un tout petit peu plus libéral, d’autres un tout petit peu plus interventionniste ; mais au fond, tout ça n’est pas bien grave, parce que tous s’entendent sur l’essentiel : la conservation du Système. C’est précisément cette clarification idéologique qui a permis à Macron de rassembler autour de lui des gens qui auparavant militaient dans des partis faussement opposés (faussement, puisqu’une fois au pouvoir ils menaient la même politique), de Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand et Christophe Castaner jusqu’à Gérald Darmanin et Éric Woerth, en passant par François Bayrou.

Les radicaux, au contraire, sont eux-mêmes violemment opposés, puisque ce n’est pas tout de savoir qu’on veut sortir du Système, encore faut-il savoir ce qu’on veut mettre à sa place. Il y a donc, fondamentalement, deux grands radicalismes, un de gauche, incarné aujourd’hui par Jean-Luc Mélenchon, et un identitaire, incarné aujourd’hui par Marine Le Pen.

Hors ces trois pôles, il n’y a plus guère de salut pour des partis politiques. Il y a bien deux autres radicalismes qui pourraient prétendre opposer d’autres contre-modèles au Système : l’écologie radicale et l’islam radical. Mais tous deux sont pour le moment complètement marginaux et on peut se permettre de les mettre temporairement de côté. Mention spéciale tout de même, au passage, à Yannick Jadot, dont le score lamentable s’explique là encore assez simplement : promouvant une écologie compatible avec la croissance, le capitalisme et l’industrie, qui pouvait bien voter pour lui ? Si vous êtes vraiment écologiste, vous savez que ça ne peut pas marcher ; et si vous n’êtes pas vraiment écologiste, pourquoi voter pour EELV ?

Avant tout autre facteur explicatif, je suis donc convaincu que c’est cette clarification idéologique qui explique l’effondrement des grands partis de la Ve que sont le Parti socialiste et les Républicains. Car tous les deux souffraient d’une incohérence idéologique, et étaient fracturés, déchirés entre deux pôles opposés.

Les Républicains étaient déchirés entre ceux qui étaient au fond de droite et donc d’accord sur l’essentiel avec Macron, et ceux qui étaient au fond identitaires et donc d’accord sur l’essentiel avec Le Pen. En 2017, ils étaient portés par l’espoir de victoire, puisque celle-ci semblait acquise jusqu’à l’éclatement de l’affaire Fillon ; cette certitude de l’emporter pouvait leur permettre de dépasser cette contradiction interne. C’est ce qui explique qu’à droite, la « recomposition », ou plutôt la clarification politique, n’était pas encore aboutie en 2017, d’où un score élevé de François Fillon (un exemple assez typique d’hybridation entre droite et identitarisme), qui finissait troisième. En 2022, c’est terminé, et sans perspective de prise du pouvoir politique, les contradictions idéologiques internes ont achevé le parti. Valérie Pécresse en a été l’incarnation : faisant entendre sa différence en 2017 avec le reste de son parti, elle avait précisément démarré sur le refus de l’hybridation avec l’identitarisme ; elle n’a pas su tenir ce cap, et a fait la course derrière Ciotti, Le Pen et Zemmour, donnant en plein dans la contradiction dont je parle – la sanction est sans appel.

Pour le PS, c’est pire encore. La clarification a été plus ancienne, car sans espoir de victoire en 2017, ils se sont écroulés sous le poids de leurs incohérences dès cette date. Leurs contradictions étaient par ailleurs plus lourdes encore, car si les Républicains étaient déchirés entre deux familles idéologiquement différentes et même difficilement réconciliables, ils faisaient au moins, une fois au pouvoir, la politique pour laquelle ils avaient été élus. Le PS, au contraire, souffrait de cette évidence que « gauche de responsabilité » était un oxymore : élus sur des programmes, sinon de gauche, du moins de réelle social-démocratie, ils menaient ensuite les mêmes politiques de droite que leurs prétendus adversaires – la sanction a été plus précoce, et elle est aujourd’hui plus forte.

Maintenant, tout ça permet de se compter. Les conservateurs et partisans du Système : Macron + Hidalgo + la quasi-totalité de Pécresse + une solide partie de Jadot = 36 à 38% des Français. Les radicaux identitaires : Le Pen + Zemmour + la quasi-totalité de Dupont-Aignan = 32 à 33% des Français. Les radicaux de gauche : Mélenchon + Roussel + Poutou + Arthaud = 25 à 26%. Quels sont les principaux enseignements à en tirer ?

1. Ceux qui veulent sortir du Système pèsent 57 à 59% de l’électorat, contre 36 à 38% qui trouvent qu’il faut y rester. Non seulement les défenseurs du Système sont en train de devenir minoritaires, mais la dynamique s’apparente à un écroulement : en 2007, les partisans du Système totalisaient plus de 75% des voix au premier tour ; en 2012, 65% ; en 2017, 50%.

2. Néanmoins, ceux qui veulent sortir du Système ne semblent pas en mesure de prendre le pouvoir, faute de s’entendre sur ce par quoi il faut le remplacer. Les partisans du Système peuvent bien être devenus moins nombreux que ceux qui veulent en sortir ; mais ils sont toujours plus nombreux que ceux qui veulent le remplacer par un système égalitaire et que ceux qui veulent le remplacer par un système identitaire, pris séparément. Chaque radicalisme déteste le Système, mais craint le radicalisme d’en face, ce qui assurait à peu près la victoire de Macron quel que soit son opposant (Le Pen peut gagner, mais elle a très peu de chances).

3. Enfin, il ne faut pas oublier qu’au sein des radicaux, les identitaires l’emportent de très loin sur la gauche. La non-accession de Mélenchon au second tour n’est en rien un hold-up démocratique ; c’est plutôt s’il était passé que c’en serait un ! Si on ne compte que les radicaux, c’est-à-dire les anti-Système, le bloc des identitaires dépasse celui de la gauche de 6 à 8 points de pourcentage ; et ce qu’on appelle classiquement « l’extrême-droite » dépasse l’ensemble de ce qu’on appelle classiquement « la gauche » (toute la gauche, radicale ou conservatrice) d’un point de pourcentage.

Avis à tous les amateurs de démocratie.

dimanche 6 mars 2022

Ukraine : faisons la guerre, pas la guerre totale

Les rares fois où j’ai à la fois le temps et l’envie d’écrire encore ici, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas pour dire la même chose que tout le monde. Entendons-nous bien : je n’entends pas défendre la politique étrangère de Poutine, ni lui trouver des excuses – il n’en a pas, et la guerre qu’il a déclenchée est à l’évidence mauvaise, injustifiée et affreusement dangereuse à de très nombreux égards.

Je crains néanmoins que, comme dans la crise du coronavirus, nous ne soyons en train, face à un danger véritable, de perdre toute mesure dans notre manière de répliquer. Je ne veux pas dire que nous en faisons trop et qu’il faudrait en faire moins – il est même possible qu’au contraire nous n’en fassions pas assez contre Poutine. Mais il me semble que nous commençons à faire mal et qu’il faudrait faire autrement.

Je fais notamment référence au domaine des arts et de la culture. On peut s’inquiéter à bon droit quand on entend que l’immense cantatrice russo-autrichienne Anna Netrebko est déprogrammée du Metropolitan Opera de New York pour sa sympathie, réelle ou supposée, à l’égard de Vladimir Poutine, et pour avoir refusé de condamner explicitement l’agression de l’Ukraine – elle sera remplacée par la soprano ukrainienne Liudmyla Monastyrska. Peu avant l’annonce du Metropolitan, Anna Netrebko avait annoncé sous la pression qu’elle se retirait de la scène jusqu’à nouvel ordre ; ses passages à la philharmonie de l’Elbe de Hambourg et à la Scala de Milan sont donc également annulés.

Plus tôt, c’était le chef d’orchestre Valery Gergiev qui était limogé de la direction de l’orchestre philharmonique de Munich pour la même raison. Là encore, il ne s’agissait pas d’une décision isolée, des mesures d’éviction similaires ayant été prises à son encontre par le théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, la Scala de Milan et le Carnegie Hall à New York.

Or, cette censure – car c’est bien de censure qu’il s’agit – est injustifiable : quand bien même ces artistes soutiendraient effectivement l’invasion de l’Ukraine, même avec le dernier enthousiasme, et quand bien même ils le diraient, ce serait leur droit le plus strict. La liberté d’opinion est bien vide si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression ; et la liberté d’expression est entièrement vide si elle ne s’exerce qu’au risque de subir une mort sociale. Évidemment, ce ne sont pas des ouvriers à la chaîne ou des caissières de supermarché qui sont ici menacés, et ces gens ont sans doute de quoi voir venir ; mais ce n’est pas le problème. Ils ne sont ni hauts gradés de l’armée, ni fonctionnaires dans le renseignement, ni membres de l’exécutif : leur opinion n’a aucune incidence sur leur art, sur leur métier, ou sur le déroulement de la guerre. Ils peuvent donc bien penser et dire ce qu’ils veulent.

Parfois, la censure va plus loin encore. L’orchestre philharmonique de Zagreb refuse à présent de jouer Tchaïkovski parce que ce compositeur est russe ; l’orchestre national de Slovaquie supprime un passage d’une cantate de Prokofiev parce qu’il évoque les combats d’Alexandre Nevski.

Vous me direz qu’il s’agit de détails ; je répondrai qu’il s’agit de principes. Or, le propre des principes, c’est qu’ou bien ils nous protègent tous, parce que justement on les fait passer en premier (c’est l’étymologie du terme), donc avant toute autre considération, ou bien ils ne nous protègent plus du tout.

De la même manière, je suis inquiet de voir que l’Union européenne a été si prompte à interdire deux médias russes, RT et Sputnik, au motif qu’ils propageaient des mensonges et servaient la propagande de Poutine. Sans aucun doute, et alors ? Depuis quand l’État interdit-il la diffusion de mensonges ou de propagande ? Depuis quand la liberté d’expression se limite-t-elle à ce qui a été décrété comme vrai par l’État, la science, ou toute autre institution ?

Vous me direz que c’est efficace, et qu’il y a des précédents. En temps de guerre, les gouvernements ont fréquemment recouru à la censure de la presse, même dans les États de droit. C’est juste ; mais précisément, nous ne sommes pas en guerre, et la solidarité avec un pays injustement agressé ne devrait pas nous faire oublier nos propres principes. Notre droit fait fort justement la différence entre l’état d’urgence – auquel nous n’avons déjà que trop souvent recours – et l’état de siège. De même que l’état d’urgence justifie (s’il est employé avec discernement) des mesures inacceptables en temps normal, l’état de siège justifie également (avec le même discernement) des mesures inacceptables dans l’état d’urgence. Quand la Russie nous attaquera, si elle nous attaque, il sera temps de déclarer le siège, et nous pourrons réfléchir à censurer les médias sur notre sol. Mais si nous en sommes déjà là, que ferons-nous quand l’état de siège s’imposera ?

Deux formes d’excès donc, l’un touchant les arts, l’autre la presse. On peut en tirer trois enseignements. Le premier, c’est que nous sommes en train de perdre complètement tout sens de la mesure, de la proportion, du raisonnable. « Il faut savoir raison garder » ou « in medio stat virtus » sont probablement devenues parmi les idées les plus étrangères à notre temps. La sur-réaction devient la norme, et la guerre totale devient la seule forme de guerre possible. On l’observe bien au-delà du conflit ukrainien, tout fait divers exigeant sa nouvelle loi, qui va frapper plus dur et laver plus blanc.

Le second, c’est la confirmation de la perte du sens des libertés et des droits fondamentaux. Que les puissants et les décideurs cherchent à les piétiner, c’est – passez-moi l’expression – de bonne guerre, ils l’ont toujours fait et nous sommes dans des systèmes qui les poussent à le faire. Ce qui est inquiétant, c’est que ça ne choque réellement plus personne. L’interdiction de médias à l’échelle européenne ne soulève pas plus d’indignation que le confinement chez eux de personnes à cause de leur statut sanitaire.

Le troisième enfin, c’est le développement d’une vision politique du monde de plus en plus exclusivement basée sur la rancœur. Quand on entend des féministes dire qu’elles ne veulent plus lire un livre écrit par un homme, quand on entend des militants antiracistes dire qu’un blanc ne peut pas traduire un auteur noir, on est très près de ceux qui ne veulent plus écouter de musique russe ou qui cherchent à faire taire une femme parce qu’elle ne condamne pas une politique odieuse ; et on ne peut que penser que la juste colère à l’origine de la lutte s’est transformée en une rancune haineuse qui empêche de voir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, et qui, précisément pour cette raison, conduit à l’oubli de la mesure d’une part, des droits de l’homme d’autre part.

Il faudrait pourtant faire attention à rester meilleurs que nos adversaires, et à ne pas devenir ce que nous combattons. Peut-être n’est-il pas trop tard.
 
Anna Netrebko. Photo : Metropolitan Opera / Vincent Peters

samedi 8 janvier 2022

Finissons-en avec le principal argument des pro-passe sanitaire

En complément de mon dernier billet, dans lequel j’exprimais mon désarroi face à l’hébétude béate qui frappe la planète devant les mesures liberticides des gouvernements du monde entier, je voudrais ajouter quelque chose dans l’ordre du rationnel, en contrant le principal argument, très bêta pourtant, du gouvernement et du vaste troupeau qui bêle son approbation.

Cet argument, Le Monde l’exprime benoîtement dans un éditorial révélateur intitulé « L’exaspération d’Emmanuel Macron face aux non-vaccinés, une arme à double tranchant ». Comme toute la littérature favorable au passe sanitaire, vaccinal, ou à toute autre joyeuseté gouvernementale, l’article est bardé de certitudes (tant il est vrai que la bêtise est toujours très sûre d’elle-même), parlant des non-vaccinés comme d’une « minorité qui pèse lourd dans l’exaspération grandissante du reste de la population », contre laquelle « la colère gronde », et affirmant sans se poser plus de questions que ça que « sur le fond, on ne peut que donner raison au président de la République de vouloir accentuer la pression sur les non-vaccinés ». Ah bon.

« L’argument » avancé contre ceux qui oseraient ne pas être d’accord, voire « crier à la dictature », et qui, rappelle le bon journal, « ont de coupables œillères », est tout simple : « la liberté individuelle s’arrête là où elle met en danger la vie d’autrui ».

Or, cette phrase, en apparence parfaitement acceptable, est l’exemple-type de l’idée toute faite, pas réfléchie, et, formulée telle quelle, parfaitement sotte. Car en réalité, on met en permanence en danger la vie d’autrui. Quiconque prend la voiture pour faire 5 kilomètres met en danger la vie d’autrui : il peut toujours avoir un assoupissement et écraser un passant. Celui qui pulvérise du roundup dans son jardin à chaque printemps met en danger la vie d’autrui : il peut être la cause du cancer de son voisin. Si je fais des crevettes flambées, est-ce que je ne risque pas de ne pas maîtriser mon cognac, de déclencher un incendie, et de mettre en danger la vie d’autrui ?

En réalité, nous mettons tous, toujours, en danger la vie des autres – c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a tant d’accidents domestiques graves, une des premières causes de mortalité –, sans pourtant que ça ne gêne personne. C’est encore plus vrai à l’échelle politique et collective : un président de la République qui souhaite relancer le programme nucléaire et refuse de faire interdire les pesticides tueurs d’abeilles met en danger la vie de millions de personnes ; il est, je crois, bien plus « irresponsable », pour reprendre son propre terme, qu’un non-vacciné. Et là encore, ça ne pose problème à personne ; il ne viendrait pas à l’esprit des éditorialistes du Monde de vouloir limiter sa liberté d’agir, même quand elle met en danger la vie des autres.

Ce que cela révèle est assez simple, et même un partisan du passe sanitaire peut sans doute le comprendre : c’est que cette idée (« la liberté s’arrête là où elle menace celle des autres ») ne veut rien dire, qu’elle est vide, creuse. En réalité, à chaque fois qu’une action, qu’un comportement est risqué, on mesure le risque encouru, la liberté en cause, et on tranche en fonction des deux paramètres. Pour la voiture, typiquement, on estime qu’en roulant, on ne fait pas courir un énorme risque à son prochain, et qu’inversement interdire la voiture serait trop coûteux en termes de liberté de déplacement. On autorise donc la voiture, sans que les journaleux du Monde n’y voient aucune œillère, et ce même si on fait quand même, objectivement, courir un risque à son prochain quand on prend le volant. Pareil pour la chasse, par exemple : évidemment qu’en tirant le chevreuil en forêt, on « menace » la vie des autres : des promeneurs, des cueilleurs de champignons, de Victor l’enfant sauvage, et j’en passe. Mais on estime que le risque n’est pas assez important pour restreindre la liberté des chasseurs sachant chasser à le faire.

En revanche, on limite également la liberté dans ces domaines : on interdit de rouler à 190 Km/h dans un village, par exemple, ou de rouler ou de chasser en étant rond comme une boule. Pourquoi ? Parce que le chauffard ou le chasseur bourré font courir un risque nettement plus important au passant ou au promeneur, alors que les empêcher de se bourrer la gueule au volant ou en tenant un fusil n’est qu’une petite restriction de leur liberté (on ne leur interdit pas complètement les délices de l’ivresse, on leur demande seulement de ne pas mélanger les plaisirs).

Bref, à chaque fois, les sociétés ont fait preuve d’un certain bon sens. Elles ont pu se tromper ; ainsi, il apparaît aujourd’hui que l’usage de la voiture est nettement plus dangereux qu’on ne le pensait, mais pas à cause des piétons écrasés, plutôt à cause du climat qu’on détraque ; mais ça, ceux qui ont autorisé la voiture ne le savaient pas. On a donc su, avec le temps, mettre en place des équilibres entre sécurité et liberté – in medio stat virtus.

C’est ce simple bon sens – le bon sens qui, selon George Orwell, est le grand rempart contre les totalitarismes – qui est aujourd’hui perdu de vue par Le Monde, par le gouvernement, et par ceux qui les suivent : hier avec le terrorisme, aujourd’hui avec la covid, on ne veut plus que la sécurité, rien que la sécurité, et toute la sécurité. Bien sûr, nos amis les journalistes n’assumeraient jamais ça dit comme ça : et pourtant, c’est précisément l’aboutissement de leur petite phrase sur la liberté qui s’arrête quand elle menace la vie des autres.

Or, c’est une idée aussi idiote que dangereuse. Idiote, parce que c’est une illusion, un rêve de singes : le risque zéro n’existe pas, et la citation prêtée à Franklin est éminemment juste – un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité  ne mérite ni l’une ni l’autre, et finira par perdre les deux. Dangereuse parce que, justement parce que le risque zéro n’existe pas, il n’y aura pas de fin à la course aux mesures liberticides ; que ce soit pour lutter contre le terrorisme ou contre la covid, les gouvernements pourront toujours nous dire : « vous voyez bien qu’il faut maintenir – et même accroître – les mesures liberticides, puisqu’il y a toujours des morts ».

Il faut donc freiner avant le précipice. Et comme l’autre argument des pro-passe, c’est toujours de dire « mais enfin, qu’est-ce que vous feriez à leur place ? », il faut arriver avec quelques propositions :

1. Il faut accepter l’idée que dans une épidémie, certains vont mourir. Nous avons la chance, dans notre malheur, d’être face à un virus qui fout à peu près la paix aux jeunes et aux enfants, exception faite des quelques-uns qui présentent des risques particuliers : je l’ai déjà dit dans le passé, on ne peut pas pourrir infiniment la vie de tous pour préserver la survie biologique des plus de 85 ans. Car ce ne sont pas seulement les non-vaccinés qu’on emmerde, ce sont les autres aussi ! Même si je suis vacciné, je n’ai pas envie de devoir en présenter la preuve quand je vais au cinéma, pas plus que je n’aurais envie de présenter mon vaccin antitétanique.

2. Inversement, il faut laisser se protéger ceux qui veulent l’être. Que les vieux, les obèses, les diabétiques, les asthmatiques qui s’estiment en danger se protègent, qu’on leur distribue des masques gratuits, qu’on les laisse télétravailler, voire rester chez eux sans travailler si le télétravail leur est impossible. Vous voyez, je suis libéral ! Contrairement à Macron, je voudrais emmerder le moins de personnes possible, ni ceux qui ont peur du vaccin, ni ceux qui ont peur du virus, ni ceux qui n’ont pas peur.

3. Il faut augmenter drastiquement nos capacités hospitalières. Faut-il rappeler que la crise actuelle est avant tout le fruit de 40 ans de politiques néolibérales ? On a diminué sans cesse les capacités d’accueil de notre système de santé, on a tout fait pour qu’il n’y ait plus aucun lit inoccupé, donc disponible, on a confié l’hôpital à des gens sans expérience des métiers de la santé qui l’ont géré comme des mandataires pour entreprises en redressement, et on s’étonne qu’on ne puisse pas faire face à une épidémie ! Le gouvernement actuel a continué les fermetures de lits, pendant la pandémie ! Pas étonnant qu’on ne la gère pas. Et qu’est-ce que ce serait si le virus était vraiment dangereux ? S’il touchait les jeunes adultes, comme le sida ou la grippe espagnole ? S’il avait un taux de mortalité de 5, 10, 30% ?

4. Il faut continuer à inciter les gens à se faire vacciner. Rappelons-le : je ne suis pas anti-vaccin, et encore moins anti-vaccins ! J’ai fait vacciner mes enfants avec les 11 vaccins aujourd’hui obligatoires avant même qu’ils ne le soient. Quand un vaccin a prouvé sur le long terme son innocuité et son efficacité, évidemment que j’y suis favorable.

Si, pour les vaccins contre la covid, je suis fermement opposé à une obligation vaccinale, c’est parce que, je le rappelle, nous n’avons pas le recul nécessaire à une juste évaluation des risques. En effet, il ne suffit pas d’avoir des millions de vaccinés pour une telle évaluation ; il faut aussi le recul temporel nécessaire à l’établissement des chiffres clefs. Est-il plus risqué pour un trentenaire en bonne santé et sans surpoids d’attraper la covid ou de se faire vacciner ? À l’heure actuelle, on n’en sait rien, et ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs ou des gens qui n’ont rien compris. Sinon, qu’on me donne les chiffres ! Mais qu’on ne se contente pas des chiffres généraux et des moyennes : c’est par sexe, par tranche d’âge, par état de santé qu’il nous faut connaître le pourcentage des décès liés à la maladie, et de ceux liés aux vaccins, afin de pouvoir comparer les deux. Que ceux qui sont si sûrs d’eux nous les donnent, ces chiffres, s’ils les ont !

En revanche, cela n’enlève rien à la nécessité d’inciter les gens à se faire vacciner, sans les « emmerder » ni leur « pourrir la vie », sans instaurer d’obligation vaccinale déguisée. Si, à l’échelle individuelle, on ne sait pas ce qui est le plus risqué, il est clair que collectivement, le vaccin est bénéfique, et le serait encore même s’il était beaucoup plus dangereux. Se faire vacciner est donc, pour les jeunes en bonne santé, un comportement altruiste. Il faut naturellement inciter les gens à avoir des comportements altruistes ; mais on ne peut pas leur imposer de risquer leur vie pour le groupe pour une maladie qui tue objectivement si peu.

5. Ponctuellement, et en complément des mesures précédentes, en cas de crise momentanée et d’engorgement passager des services hospitaliers, il est envisageable de mettre en œuvre de nouveaux confinements courts pour toute la population. On me dira que c’est mauvais pour l’économie. Certes ! Mais les mesures discriminatoires étant mauvaises pour les libertés et pour les droits fondamentaux, le choix devrait être vite fait. Il faut vraiment que beaucoup aient perdu de vue l’essentiel pour que ce ne soit plus le cas.


jeudi 6 janvier 2022

Les petits tyrans qui vous veulent du bien

Six mois depuis mon dernier billet. Six mois pendant lesquels le passe sanitaire s’est imposé dans le quotidien, et bien pire, dans les mentalités. Six mois que personne ne proteste, que Macron est en passe d’être réélu, ou remplacé par quelqu’un qui ne vaudra pas mieux du point de vue de la défense des libertés. Six mois que tout passe crème. Six mois que la logique se déroule, rouleau compresseur qu’on ne peut ni arrêter, ni ralentir. Ceux qui avaient des doutes sur le vaccin ont été des complotistes ; les vaccins ont des effets secondaires parfois graves, à tel point qu’on ne sait toujours pas si, à l’échelle individuelle, il est plus risqué pour un homme de 25 ans de se faire vacciner ou d’attraper la covid ? Pas grave, ce sont toujours des complotistes. Ceux qui affirmaient que le gouvernement ne s’arrêterait pas en chemin et mettrait en place des mesures toujours plus liberticides étaient aussi des complotistes. L’avenir leur a donné raison, l’exécutif impose tout ce qu’il avait promis de ne pas imposer ? Pas grave, ils sont toujours complotistes !

Six mois que je n’ai rien écrit sur ce blog, parce que j’ai de plus en plus l’impression que ça ne sert strictement à rien. C’est fatigant, d’être la voix qui crie dans le désert. Du coup, il est temps de tracer un petit bilan ; et puis, c’est la nouvelle année (l’heure est au bilan !). Quelles leçons tirer de la crise ?

La principale, c’est que l’attachement des gens à la liberté en général et particulièrement aux libertés fondamentales est encore bien plus fragile que je ne l’imaginais. Oh, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions : ceux qui me connaissent ou qui me lisent régulièrement savent que le profond mépris de la plèbe pour les droits fondamentaux est le socle de mon opposition au système démocratique – opposition bien confortée par la période actuelle, du coup. J’avais bien vu que beaucoup étaient prêts à sacrifier leur liberté sur l’autel d’une prétendue sécurité face à l’ennemi désigné du terrorisme fondamentaliste. J’avais bien vu que beaucoup (quoique moins) étaient prêts à sacrifier leur liberté (et surtout celle des autres) sur l’autel de la lutte contre les inégalités, les discriminations, les dominations anciennes. Mais justement, à chaque fois, j’avais vu des gens, et pas les gens, cracher sur la liberté au nom de la sécurité, de l’identité ou de l’égalité. Dans beaucoup de médias, surtout ceux où on pense encore un peu, on pouvait entendre des gens qui défendaient les caméras de surveillance dans tous les jardins, la censure de Carmen ou le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher ; mais à chaque fois, face à ces excités, d’autres, plus raisonnables, présentaient des arguments raisonnables en défense de la liberté.

Grâce à cela, je ne me sentais pas trop seul. Minoritaire, certes, et de plus en plus (je n’ignorais ni les sondages qui montrent que les 15-24 ans trouvent anormal de pouvoir critiquer la religion des autres, ni l’intrusion de plus en plus obscène de la vidéosurveillance) ; mais pas seul.

Ce qui me frappe, au contraire, dans la crise sanitaire, c’est ma solitude. L’immense majorité des médias, et plus encore des individus (ceux que je connais aussi bien que les grandes figures que j’écoute un peu régulièrement) ont un discours quasiment unanime. On n’entend plus qu’une voix ; argument qui m’a récemment été présenté par un partisan du passe sanitaire comme étant la preuve que j’avais tort, alors que rien que ça devrait mettre la puce à l’oreille de n’importe qui avec un peu d’esprit critique ! Les très rares opposants au passe sanitaire qu’on peut entendre sont soigneusement sélectionnés pour tenir les discours les plus débiles possibles, histoire que le bon peuple comprenne bien où sont le Bien et la Vérité.

Il y a donc, apparemment, une quasi-unanimité sur le sujet. Survolant un article du Monde ce matin (je sais, je sais, il m’arrive encore de parcourir ce qui est passé du statut de journal de référence à celui de Pravda centriste au service du gouvernement), je lisais que 70% des Français considèrent comme plus important de défendre la santé que la liberté, et que 90% approuvent la politique sanitaire de l’exécutif. Je ne sais ni d’où ils tirent ces chiffres, ni s’ils sont fiables, mais ils ne sont certainement pas invraisemblables, tant les gens semblent prêts à accepter tout et n’importe quoi. On pense aux Hommes protégés, de Robert Merle, roman d’anticipation dans lequel une maladie mortelle frappe exclusivement les hommes en âge de procréer. Seule protection : la castration, très rapidement acceptée par toute une partie des concernés, qui se mettent à arborer fièrement le « A » de « ablationniste ».

C’est d’autant plus terrible qu’une fois que le premier pas a été fait, il est bien difficile de ne pas dérouler toute la pelote. Hier, beaucoup parmi ma famille et mes amis trouvaient parfaitement normal d’instaurer des discriminations contre les non-vaccinés. « Ce sont des irresponsables », « s’ils ne veulent pas prendre de risques pour les autres, normal qu’ils en payent le prix », « ils sont potentiellement dangereux pour les autres, ils n’ont pas à entrer dans un cinéma, après tout on peut très bien vivre sans cinéma », et toute la litanie des propos nauséabonds du même tonneau. Aujourd’hui, où en est-on ? Des médecins proposent crânement, dans les colonnes du même torchon, de ne plus réanimer les non-vaccinés sauf s’ils l’ont explicitement demandé auparavant ; médecins et hommes politiques font la tournée des plateaux télé en expliquant que les soins liés à la covid ne devraient plus être remboursés pour les non-vaccinés, que le président de la République assume de vouloir « emmerder » (un de ses conseillers, plus tôt, assumait la stratégie de leur « pourrir la vie ») puisque après tout, « un irresponsable n’est plus un citoyen ».

« Un irresponsable n’est plus un citoyen. »

Il faut prendre le temps de mesurer la portée du propos, son ignominie, sa violence assumée, tout particulièrement dans la bouche de celui qui est censé être le président de tous les Français.

Mais comment ceux qui, hier, se disaient d’accord pour priver certains citoyens du droit d’accès à la culture, au théâtre et au cinéma, pourraient-ils renier cette phrase abjecte ? La logique est la même, elle est seulement poussée plus à fond, assumée davantage ; et les mêmes finiront peut-être par trouver normal que, comme en Chine, on soude la porte des familles confinées qui ont osé sortir de chez elles, ou qu’on refuse à une femme sur le point d’accoucher l’entrée à l’hôpital car son test PCR est périmé depuis quatre heures…

Ce qui est sinistre, c’est que cette logique est à l’œuvre depuis longtemps chez beaucoup. Un médecin me disait, bien avant la pandémie, qu’il était pour que ne rembourse qu’une seule fois à un fumeur le traitement de son cancer du poumon ; si, guéri, il se remettait à fumer, il estimait que la société n’avait pas à payer pour le soigner à nouveau. C’est évidemment ignorer complètement d’une part ce que sont les droits fondamentaux, qui sont par définition inconditionnels (la société pas ne soigne pas ses membres parce qu’ils sont responsables, elle les soigne, point final), et d’autre part la condition humaine dans son ensemble (car c’est faire fi des poids, voire des déterminismes, qui pèsent sur les choix humains) ; mais ce genre d’idées se répand dangereusement. Faudra-t-il demain ne pas rembourser les traitements cardiaques de ceux qui auront mangé trop gras ? Vérifier que quelqu’un avait bien mis une écharpe en hiver avant de lui rembourser le traitement de son angine[1] ? Les mêmes seraient-ils d’accord pour exclure de l’école les élèves qui, au bout de trois ans, ont fait preuve de leur incapacité à se mettre au travail ?

Même les réactions de certains opposants à Macron sont révélatrices. Ainsi, Éric Zemmour, interrogé sur cette phrase, estime que le président veut mettre la question de la crise sanitaire au centre de la présidentielle parce qu’il se sait soutenu par l’opinion, et exhorte ses soutiens à marteler le grand remplacement à la place. Pas un mot pour, précisément, critiquer la gestion catastrophique de la crise par l’exécutif ! Il y aurait un boulevard à emprunter pour retourner ce piège politique de Macron contre lui-même, et Zemmour n’y met pas un pied.

Ce sont cet oubli, cette méconnaissance, cette incompréhension complète des droits fondamentaux qui ont permis, depuis le début de la pandémie, aux mesures les plus liberticides d’être appliquées. Ce qui est affligeant, c’est l’efficacité de la propagande, y compris sur des esprits éclairés, éduqués, critiques. Il y a de quoi pleurer quand on voit des professeurs de philosophie ayant toujours voté à gauche et défendu les droits de l’homme accepter sans broncher l’assignation à résidence d’un dixième de la population française au motif de son statut vaccinal.

Ces mesures liberticides sont donc populaires ; et elles le sont d’autant plus qu’elles flattent les penchants de contrôle et de domination de toute une partie d’esprits pervers et tordus. J’avais déjà remarqué la jouissance de certains, agents de sécurité par exemple, à faire entrer les uns et pas les autres dans un magasin au motif que le quota était atteint, ou à vous faire remettre votre masque sur votre nez. Aujourd’hui, j’ai rencontré une dame encore plus avide de faire obéir les autres et de vivre dans une société de bons petits soldats, puisqu’elle voulait absolument que je misse le masque du côté bleu (ou blanc, j’ai oublié, mais à elle ça lui semblait visiblement très important). C’était essentiel, disait-elle, pour que je sois « bien protégé ». Je ne pense pas qu’objectivement le masque vous protège mieux d’un côté que de l’autre, et je crois surtout qu’elle aurait été bien en peine de me le démontrer, mais elle y tenait, et était manifestement très embêtée par mon refus et ma claire insouciance de la couleur dont on voyait mon masque.

De la même manière, je vois des gens se réjouir de l’interdiction de manger et de boire dans les transports en commun, y compris longue distance, ce qui va faire que des enfants n’auront plus le droit de prendre un peu d’eau dans un Paris-Toulouse de plus de cinq heures en train, au motif que « c’était le prétexte qu’avaient trouvé les anti-masque pour ne pas le mettre » ; et je me dis qu’il faut vraiment avoir accumulé pas mal de frustrations et de rancœurs dans sa vie pour avoir, des mois durant, rongé son frein et ragé intérieurement en voyant tous ces salauds manger et boire un peu tranquillement, pour finir par exulter quand on leur en retire le droit.

Il n’y a que la psychiatrie pour expliquer cela, bien sûr : à l’évidence, tout un tas de gens à l’existence sans doute très triste, très étriquée et à vrai dire assez merdique éprouve une véritable jouissance à exister enfin à travers la loi qu’ils font appliquer. Lacan avait d’ailleurs un terme pour ce genre de personnages ; il les appelait des « jouit-la-loi ».

Je ne vous cache pas que face à cette moutonnerie généralisée, mon désir immédiat est de me retirer du monde et de ne plus bouger. C’est d’ailleurs une des raisons de mon silence sur ce blog : sur ce sujet essentiel, j’ai l’impression que le débat est vain, que ceux qui ont été matraqués (et convaincus) par la propagande sont irrécupérables, qu’ils ont été rendus réellement stupides (au sens étymologique d’être étourdi, immobilisé, engourdi par un coup) et que la discussion ne peut plus mener à rien.

Alors d’accord, si je réécris après six mois, c’est que j’ai encore un peu d’espoir. Mais ne vous y fiez pas trop.
 


[1] En 1963, le roman 37° centigrades imaginait précisément une dictature sanitaire dans laquelle la couverture médicale était conditionnée à un contrôle permanent des individus par l’État. Comme quoi ce qui était dystopie il y a 60 ans est proposé très sérieusement par des intellectuels, des politiciens, des médecins. Ça aussi, ça devrait donner à réfléchir à ceux qui n’ont pas jeté leur cerveau.