mardi 1 mars 2016

Contre l’invasion sonore


Il y a deux ans, j’avais écrit une chronique appelant au respect du traditionnel bruit des cloches dans nos villages, contre lequel certains n’hésitaient pas à aller au procès – et, pire encore, le gagnaient. Il faut croire que le bon sens n’est décidément pas la chose du monde la mieux partagée, car à côté de cela, il semble que notre société s’habitue de plus en plus au bruit et, plus généralement, à une invasion sonore toujours plus poussée.

C’est bien sûr d’abord par le biais des machines, qui font de la civilisation techno-industrielle une civilisation bruyante. Même les plus silencieuses, celles qui utilisent l’électricité, sont désagréables ; dès qu’elles fonctionnent à l’essence, c’est la catastrophe. Enfant et adolescent, il m’arrivait de pleurer de rage et d’impuissance, pendant des promenades dans la nature, face à la pétarade incessante des voitures, d’une tronçonneuse ou d’une tondeuse – et je ne me suis jamais vraiment habitué.

Car c’est la double caractéristique du bruit qu’il porte loin et qu’on n’y échappe pas. C’est ce qui en fait une nuisance supérieure à beaucoup d’autres. Dans un espace ouvert, l’odeur d’une cigarette se dissipe complètement au-delà de quelques mètres ; le son, lui, peut porter sur des dizaines, des centaines de mètres, voire quelques kilomètres pour certains qu’on rencontre malheureusement trop fréquemment. Quand il dure, le bruit peut donc vite devenir intolérable. Si je défendais les cloches, c’est parce qu’elles ne sonnent que brièvement et ponctuellement ; mais la proximité d’une autoroute provoque un bruit de fond absolument incessant.

Quant aux rares moyens de protection (les boules Quies, les casques anti-bruit…), en plus d’être inconfortables (en promenade, ils ne risquent pas de se faire oublier), ils ne vous coupent pas seulement du bruit, mais de tout son : vous n’entendez plus la tronçonneuse, mais vous pouvez dire adieu au concert des oiseaux. Le bruit est donc une nuisance invasive contre laquelle il n’existe aucune réelle protection.

Enfin, on peut constater que, de nos jours, l’invasion sonore ne provient plus seulement du bruit des machines, même si ce dernier n’a nullement cessé – au contraire – : de plus en plus, elle découle également d’une omniprésence de la musique. C’est évidemment dû à l’invasion des machines et au « progrès » technique : il est de plus en plus facile de transporter des appareils capables de produire de la musique avec une puissance et une durée d’autonomie accrues. Et, de fait, la musique est partout : dans les casques et les écouteurs, aux terrasses des cafés et des restaurants, mais aussi dans la rue – les voitures, les téléphones portables etc. produisant un son de plus en plus envahissant.

Même si les gens n’écoutaient ainsi que des concertos de Vivaldi ou des nocturnes de Chopin, ce serait vite pénible ; vu ce qu’ils écoutent, c’est proprement insupportable. Au point qu’à mon sens, il serait utile de légiférer sur la question. On me dira que ce n’est pas l’urgence. Certes ; ça ne veut pas dire que ce n’est pas important, et vu le nombre de personnes qu’on paye à ne faire que de la politique à plein temps, on est quand même en droit d’attendre d’eux qu’ils ne règlent pas que les urgences.

D’autant plus qu’en réalité, ce sont deux questions qui se posent. La première, celle dont j’ai parlé jusqu’ici, est celle de l’invasion, de la nuisance pour autrui : la mauvaise musique sur la terrasse de l’hôtel où je prends mon petit déjeuner me gêne, la voiture qui passe avec le volume sonore poussé à fond me gêne, la tronçonneuse tronçonnant tout l’après-midi me gêne.

Mais il y a un second problème, celui que se pose à lui-même celui qui écoute en permanence de la musique, fût-ce dans ses écouteurs, donc sans gêner personne d’autre : l’incapacité à vivre, même ponctuellement, dans le silence. Chacun peut facilement le constater autour de lui : de plus en plus de gens sont angoissés par le silence, qu’ils trouvent insupportablement vide. Or, je crois qu’il y a une vertu dans le silence ; plus encore : je crois que les moments de silence sont nécessaires à notre équilibre, à notre construction intellectuelle, à notre stabilité émotionnelle, à notre bonheur. Ce n’est que dans le silence qu’on se retrouve seul face à soi-même et qu’on peut s’observer, penser, réfléchir ou méditer.

C.S. Lewis, dans Tactique du Diable, faisait ainsi parler le démon Screwtape :

« La musique et le silence – comme tous les deux je les déteste ! Comme nous devrions être reconnaissants à Notre Père de n’avoir pas laissé, depuis qu’il est entré en Enfer […], un seul mètre carré de l’espace infernal ni un seul instant du temps infernal à ces deux forces abominables, mais de les avoir tous fait occuper par le Bruit – le Bruit, le grand dynamisme, l’expression audible de tout ce qui exulte, de tout ce qui est viril et sans pitié – le Bruit qui, seul, nous protège des doutes stupides, des scrupules désespérés et des désirs impossibles. Nous transformerons l’univers entier en bruit, à la fin. Nous avons déjà fait de grandes avancées dans cette direction pour ce qui concerne la Terre. À la fin, nous abattrons de nos cris les mélodies et les silences du Ciel. »

Essayons, si possible, de ne pas lui donner trop tôt raison.

mardi 23 février 2016

Entre le député et le professionnel du cirque, le clown n’est pas celui qu’on croit


Je reviens du cirque. À Mayotte, on n’a pas une vie culturelle des plus folichonnes, surtout cette année, mais de temps en temps, un cirque passe nous rendre visite et reste un petit mois. Et j’ai passé un très bon moment. Ce n’était ni le Cirque Plume, ni le Cirque de Pékin ; c’était sans grandes prétentions, le son marchait quand il voulait, celui qui balançait les musiques galérait un peu, mais j’ai vu des choses belles et impressionnantes. Des trapézistes tournoyant gracieusement en l’air. Des acrobates jonglant en se tenant sur un fil, debout sur un pied. J’ai vu de l’art.

L’art, je ne le cesse de le répéter, est l’un des principaux buts de la vie humaine. Il nous divertit, nous amuse, nous enchante ; mais aussi, il nous fait toucher du doigt la beauté, il nous fait réfléchir, comprendre la vie ; il nous fait ressentir des émotions, il nous fait penser : bref, il nous fait vivre. Vivre vraiment : l’art nous permet de dépasser la simple survie animale pour accomplir notre nature d’hommes. L’art est donc un des besoins fondamentaux de la nature humaine, et contribue à nous rendre heureux.

Tolkien voyait en cela la traduction du fait que l’homme est créé « à l’image de Dieu ». Pour lui, Dieu est l’Artiste véritable, parfait, absolu ; Il est le Créateur et, dans la Création, les hommes deviennent, dans l’art, des « sous-créateurs » : des créatures créatrices, des créateurs à l’intérieur d’une création. C’est dire, dans les termes de la foi et de la croyance, exactement la même chose : l’homme ne s’accomplit pas réellement sans l’art, qu’il en soit producteur ou au moins récepteur.

La politique, elle, n’est que le dernier des besoins des hommes. Elle est avant tout non pas un but en soi, mais un moyen : le moyen de mettre en place et de maintenir les meilleures conditions pour atteindre le but véritable, le bonheur, dont l’art est une des composantes. Les hommes politiques devraient donc se voir non comme les maîtres de la société, mais comme ses serviteurs. Ils devraient comprendre que, même quand ils ont légitimement le pouvoir et l’autorité sur les autres (ce qui n’est pas toujours le cas), ce n’est que pour construire et entretenir une société qui permettra à d’autres qu’eux de construire réellement le bonheur des hommes : les artistes, les scientifiques, les philosophes etc. Les politiciens, même dans une société idéale où ils seraient correctement choisis et feraient bien leur travail – et nous en sommes bien loin –, ne feraient pas eux-mêmes le bonheur des autres : ils le rendraient simplement possible.

Une des missions principales des hommes politiques est donc de favoriser la création artistique, la recherche scientifique etc. Tout le reste, la police, la justice, la monnaie, l’armée, et même des choses plus proches du cœur de la vie humaine comme la création de richesses matérielles, l’éducation ou la santé, tout cela est finalement second : ce sont des conditions de réalisation du bonheur humain, mais elles ne constituent pas ce bonheur humain pour autant.

Qui n’a pas compris cela n’a pas compris le sens de l’engagement politique ; et tout le drame de notre époque est justement que presque personne ne le comprend, les politiciens au premier chef. Pire : on renverse cette hiérarchie. Les hommes politiques, et avec eux non seulement les élites, mais l’immense majorité de la société, s’imaginent que le but de l’action politique est d’abord d’assurer l’ordre public, la sécurité aux frontières, la stabilité de la monnaie, la création de richesses etc., et que, s’il nous reste après cela du temps, de l’argent, de l’énergie, on pourra en donner un peu à la culture et à la recherche. Alors que ce devrait être exactement le contraire : on devrait chercher à promouvoir la création artistique et scientifique, et pour cela chercher à assurer la sécurité intérieure et extérieure, la production de richesses etc. Voilà la tragédie de notre temps : nous avons fait une fin en soi de ce qui n’était qu’un simple moyen, et nous avons fait du but de notre existence un surplus facultatif et négociable.

Il y a quelque temps, Laurent Wauquiez, ancien ministre, membre éminent des Républicains, député, alors candidat à la présidence de la région Auvergne-Rhône-Alpes (qu’il a depuis obtenue), avait proposé de « fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes » et de les remplacer par d’autres aboutissant à de « vrais jobs ».

L’homophobie patente du personnage, ainsi que ses harangues hargneuses contre « le cancer de l’assistanat », ne me l’avaient déjà pas rendu très sympathique ; mais je crois qu’on ne peut ressentir que le plus profond mépris pour ce genre de déclaration. Elle illustre parfaitement mon propos. Laurent Wauquiez prouve avec grossièreté qu’il n’a strictement rien compris aux fonctions qu’il occupe ou auxquelles il aspire ; on comprend mieux pourquoi il est si mauvais politicien, et plus généralement pourquoi nous subissons une telle crise politique. Ceux qui sont grassement payés pour mal faire leur travail (rappelons que, avec beaucoup de ses petits camarades, Wauquiez n’était même pas présent à l’Assemblée pour le vote sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence) se permettent de critiquer et de mépriser ceux qu’ils devraient servir, les artistes qui font, eux, merveilleusement le leur, et qui le font par vocation, en étant payés une misère et en traversant galère sur galère.

Quand un politique tient ce genre de propos stupides, en général, les artistes essayent de se défendre en soulignant le nombre d’emplois créés par le monde du spectacle. Ils n’ont pas tout à fait tort, bien sûr, mais ce faisant, ils se placent déjà sur le terrain de l’adversaire ; alors que ce qu’il faudrait souligner, c’est que ce que nous apportent les artistes de cirque et les marionnettistes n’a tout simplement pas de prix. Ceux qui, et c’est infiniment triste pour eux, l’ont oublié, n’ont qu’à regarder leurs enfants. Dans nos démocraties bourgeoises, ça fait longtemps que la politique a cessé de faire rêver. Mais qu’au moins elle ne cherche pas à tuer ce qui y parvient encore.

dimanche 21 février 2016

Une connerie olympique


En 1783, le chevalier Joseph Bologne de Saint-Georges, musicien et futur acteur de la Révolution française, abolitionniste né en Guadeloupe, fonda avec deux mécènes un orchestre nommé le Concert de la Loge Olympique ; il eut une certaine importance puisqu’il fut, par exemple, le commanditaire des Symphonies parisiennes de Joseph Haydn. Disparu dans les suites de la Révolution, il donna son nom à un nouvel ensemble fondé début 2015 par le violoniste Julien Chauvin.

Entre-temps, un autre univers, celui du sport, avait été quelque peu agité par une autre personnalité : Pierre de Coubertin, re-fondateur des Jeux olympiques. Misogyne, raciste, colonialiste, puis admirateur plus ou moins affiché de Hitler et du régime nazi – à côté d’une véritable dimension humaniste, et pas plus que d’autres à son époque, diront certains ; je veux bien, mais certainement pas moins non plus, en tout cas –, il fonde en 1894 le Comité International Olympique (CIO), puis un Comité Olympique Français (COF). La fusion de ce dernier, en 1972, avec le Comité National des Sports (CNS) donne naissance à la fine équipe que nous connaissons encore aujourd’hui : le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF, c’est presque aussi joli que EELV, comme sigle), association loi 1901 reconnue d’utilité publique.

Je vous vois déjà vous interroger : mais quel est le rapport entre ces deux histoires ? Mais si, regardez : Concert de la Loge Olympique d’un côté, Comité National Olympique de l’autre – y a comme un lien. Et le problème, c’est que le petit nouveau, à savoir le CNOSF, n’est pas très beau joueur, et ne supporte pas que d’autres utilisent l’adjectif « olympique ». Pour le fair-play et l’esprit d’amitié et de compréhension mutuelle, on repassera : ce n’est pas le respect de leur propre charte qui les étouffe.

À ce stade, toute personne à peu près saine d’esprit et normalement constituée ne peut qu’ouvrir des yeux grands comme des soucoupes, voire comme des assiettes à soupe. Comment diable une association loi 1901 née entre 1894 et 1972 pourrait-elle revendiquer la propriété, intellectuelle ou autre, d’un adjectif dont l’origine remonte à quelques millénaires, quand les Grecs (eh oui, il faudrait peut-être qu’un prof d’histoire leur rappelât que ce n’est pas de Coubertin qui a eu cette idée tout seul) instaurèrent des jeux panhelléniques en l’honneur de Zeus olympien ?

Élargissons la question : comment qui que ce soit pourrait-il légitimement prétendre à la possession d’un mot ? Comment le vocabulaire pourrait-il n’être pas libre de droits ? Et pourtant, le CNOSF semble en passe de gagner le bras de fer : devant ses menaces de procès, le Concert de la Loge Olympique a commencé à plier et a supprimé la dernière partie de son nom sur son site Internet et ses documents officiels.

L’affaire pourrait sembler sans grande importance ; elle est, au contraire, d’une extrême gravité. Elle s’inscrit dans une longue série de tentatives de privatisation de choses qui ne devraient l’être en aucun cas par des entreprises, des lobbies, des puissances financières et des intérêts privés. Ainsi, en plus des mots, slogans ou expressions tout à fait communs (on se souvient de la tentative de Nabila de faire breveter son fameux « non mais allô quoi ! »), de plus en plus d’entreprises essayent de nos jours de faire breveter la couleur principale de leur logo, ou certaines formes pourtant très générales.

Il faut bien mesurer la portée de ces tentatives : si elles venaient à aboutir, plus personne ne pourrait, par exemple, faire un usage public de certaines couleurs (!!!) sans verser des droits aux entreprises concernées. C’est inacceptable, parce que c’est faire primer un intérêt économique privé sur une liberté fondamentale infiniment plus précieuse.

Or, c’est loin d’être improbable. Que les entreprises, et même certaines associations qui ne leur ressemblent que trop, cherchent à se goinfrer le plus possible, à presser le citron jusqu’à sa dernière goutte et à s’en mettre le plus possible plein les fouilles, même au détriment des autres, de la culture ou de l’intérêt général, on ne peut pas le leur reprocher. C’est de bonne guerre, c’est dans leur nature, ils sont faits comme ça. Mais ce qui est inquiétant, c’est que la loi et la justice leur donnent bien souvent raison.

Alors concrètement, que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, je vous l’accorde : les intérêts privés et les entreprises en question sont puissants et ne se laisseront pas déposséder d’une occasion supplémentaire de s’enrichir sans combattre. Mais il y a quand même deux ou trois actions à mener.

D’abord, ne pas se laisser faire. Utiliser le mot « olympique », et plus généralement tout ce qu’ils cherchent à breveter ou à privatiser. Ils peuvent faire un procès à un groupe ou à un individu, mais si nous sommes mille à créer des « blogs olympiques », des « sites olympiques » etc., ils auront vite du mal à suivre.

Vous pouvez également soutenir ceux qui ne se laissent pas faire. Le Concert de la Loge Olympique a lancé pour l’occasion le site Internet « Sauvez la Loge » qui propose plusieurs actions, dont une pétition à signer sur Change.org.

Ensuite, vous pouvez écrire aux intérêts économiques agresseurs. Là encore, si nous sommes mille à envoyer un courrier au CNOSF pour lui dire notre façon de penser, ça les fera peut-être réfléchir. Non pas que nous soyons à même de les convaincre ; mais de nos jours, les gens sont très préoccupés de leur image publique, et cherchent autant que possible à ce qu’on ne voit pas qu’ils sont des salauds. Pris sur le fait, ils reculent parfois pour nous faire croire qu’ils n’en sont pas. À toutes fins utiles, voici l’adresse :

CNSOF
Maison du sport français
1, avenue Pierre de Coubertin
75 640 Paris Cedex 13

Ils sont aussi joignables par un formulaire en ligne.

Enfin, pour avancer un peu sur le fond, ou éviter d’y reculer, vous pouvez aussi écrire aux responsables politiques : votre député en premier lieu, mais aussi votre sénateur, le ministre de la Culture, le ministre des Sports etc. Là encore, pensez que dans la société du spectacle qui est la nôtre, seules comptent les apparences : beaucoup de voix qui crient la même chose peuvent faire reculer les puissants quand ils ont peur pour leur image de marque et pour peu que l’os qu’on cherche à leur retirer ne soit pas trop alléchant.

Tout cela est un peu long, bien sûr. Mais vous pouvez rédiger une lettre à peu près identique à envoyer à tous ces personnages en même temps. Ce ne sera pas du temps perdu s’ils se rendent compte que nous ne les laisserons pas privatiser tout et n’importe quoi sans réagir. Inversement, si nous ne prenons pas ce temps aujourd’hui, nous pourrions avoir à le regretter demain.

mardi 16 février 2016

L’écologie politique doit se reconstruire loin des politiciens


Le 12 février dernier, au lendemain du remaniement ministériel, Le Monde publiait un article intitulé : « Il n’y a jamais eu autant d’écologistes au gouvernement ». Ce qui m’avait plutôt amusé, parce que moi, j’avais plutôt l’impression inverse : on restait à zéro.

Car enfin, qui peut justifier ce titre ? Pas le ministre de l’environnement, en tout cas. Ségolène Royal est sans aucun doute une des pires à avoir occupé la fonction : sans aucune conviction écologiste sérieuse, elle a cédé à tout ce que le pays compte de lobbies acharnés à détruire la planète – l’agriculture productiviste, la chasse, les gaz de schiste et j’en passe.

Les écologistes se sont souvent plaints d’être relégués au seul ministère de l’environnement, et ont passé des années à réclamer de « grands » ministères ; il est en tout cas notable qu’à présent que le ministère de l’environnement fait justement partie des « grands » ministères (c’est-à-dire au moins depuis que Juppé puis Borloo ont occupé le poste, entre 2007 et 2010), ce n’est plus un écologiste qui l’occupe : le cas ne s’est plus présenté depuis le départ d’Yves Cochet en 2002. Les écologistes n’auraient jamais dû accepter de s’en laisser déposséder : ils ont bien fait de réclamer d’autres postes en plus, mais ils ont eu grand tort de renoncer si facilement à celui-là.

Évidemment, si Nicolas Hulot avait cédé aux sirènes de Hollande, qui lui a proposé ledit ministère dans une version élargie (c’est-à-dire ajoutant l’énergie et les transports à l’environnement, au développement durable et à la mer), un écologiste véritable serait revenu à l’hôtel de Roquelaure. Mais il a refusé, et il a bien fait. Pourtant, Hollande s’était donné du mal, il n’y a pas à dire : le paquet cadeau comprenait l’abandon de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, l’interdiction totale de l’exploitation et même de l’exploration des gaz de schiste, la fin des rejets toxiques d’Alteo en Méditerranée… Hulot a bien compris, cependant, que Hollande ne cherchait qu’à récupérer quelques bribes de sa popularité et qu’en un an à peine au pouvoir, il perdrait de toute manière plus en crédibilité qu’il n’apporterait de solutions à la crise environnementale.

Pas de Hulot, pas de ministre de l’environnement écologiste : finalement, qui reste-t-il pour justifier l’idée selon laquelle des écologistes seraient entrés au gouvernement ? Eh oui, nos trois lèche-culs ex-EELV, il n’y a plus qu’eux. Jean-Vincent Placé se démène depuis des années pour être ministre : après avoir longuement critiqué la prétendue « mélenchonisation » des Verts de l’intérieur, il a fini par claquer la porte du parti ; depuis, il erre entre les micro-partis et les micro-fronts qu’il a fondés. Il a obtenu un secrétariat d’État, ce n’est pas si mal. Barbara Pompili profite également de sa trahison du parti qui a fait d’elle une députée et même la co-présidente d’un groupe parlementaire : elle aussi touche un secrétariat d’État.

Enfin, Emmanuelle Cosse, ex-secrétaire nationale d’EELV. Ce qui est un peu cocasse, parce que quand même, c’est le parti qui avait réaffirmé son refus d’entrer au nouveau gouvernement de Manuel Valls. Comment un chef de parti peut-il dire, ou laisser dire, « nous, on ne fera pas ça », et quelques jours après, dire au contraire « tiens, finalement, j’ai envie de faire ça, donc je vais quitter mon poste de chef du parti » ? Ça en dit long sur l’état de déliquescence avancée d’EELV.

Mais au-delà de ça, ces trois opportunistes sont-ils des écolos ? Pas que je sache. Eux, c’est le contraire de Nicolas Hulot : ce sont eux qui sont allés faire la danse des sept voiles à Valls et Hollande pour qu’on les prenne. Et soit ils ont très bien compris qu’ils n’obtiendront rien pour la planète, mais ils acceptent par intérêt personnel, auquel cas ils sont juste opportunistes (et certainement pas écologistes) ; soit ils ne l’ont pas compris, auquel cas ils sont stupides.

Le constat est donc accablant. D’une part, il n’y a aucun écologiste véritable au gouvernement, ce qui signifie qu’il ne mènera aucune politique écologiste réelle, même tardive, et que donc nous ne pouvons pas compter sur lui pour régler les problèmes environnementaux. D’autre part, EELV, seul parti d’importance en France qui ait fait de l’écologie une préoccupation première, est plus qu’en pleine dérive : c’est un mort debout, dont on se demande même, pour être honnête, comment il tient encore debout. Ce qui signifie que lui non plus n’a pas les moyens d’influer sur la vie politique pour affronter la crise écologique.

Ce qu’il faut en conclure ? L’écologie politique, si elle parvient à se construire, ne pourra le faire que loin, très loin de la vie politique traditionnelle. Pour qui a des convictions écologistes réelles, il ne sert à rien de briguer des postes, de demander des places ou de se présenter à des élections. Loin de cet arbre si corrompu qu’il ne donnera plus jamais de bons fruits, il faut poser de petites pierres qui pourront peut-être, si nous en avons le temps (soyons honnêtes, c’est peu probable), poser les bases d’un monde nouveau, d’une nouvelle manière de concevoir la société et son rapport à la nature ; et si nous ne l’avons pas, qui pourront devenir des refuges, des îlots de résistance dans un monde plus chaotique.

Cela implique donc de combiner de petits projets concrets, des réalisations à l’échelle locale, avec un renouvellement théorique, un projet de société cohérent qui puisse penser la sortie du Système, l’invention et la construction d’un nouveau cadre. Si vous voulez vous battre pour la planète, ne rejoignez pas un parti politique : rejoignez Tol Ardor, rejoignez n’importe quelle communauté résiliente et décroissante, rejoignez une AMAP ou une association de protection de la biodiversité près de chez vous. L’écologie politique, c’est nous, pas eux.

dimanche 7 février 2016

L'ortograf et le termomètre


Disons-le franchement : tout l’emballement actuel autour de la réforme de l’orthographe part de pas grand-chose, et n’a pas grande importance. D’une part parce que c’est une affaire somme toute ancienne, la réforme datant de 1990 – la seule chose qui changera à la rentrée prochaine, c’est que tous les manuels scolaires ont décidé de l’appliquer. D’autre part parce que la réforme est somme toute assez minime et concerne en réalité bien moins de mots qu’on ne l’affirme généralement. Ainsi, je sais bien que les accents circonflexes ne disparaissent pas tous : seulement sur les « i » et les « u », et encore, pas dans tous les cas. Même si la blague est très marrante, on ne pourra donc toujours pas dire qu’après un bon repas, on aime bien se faire un petit jeune.

Toutefois, le sujet n’est pas non plus sans aucune importance. Le philosophe Alain écrivait que « l’orthographe est de respect ; c’est une sorte de politesse ». Lui qui disait aussi que « qui saurait bien sa langue saurait tout ce qui importe » avait conscience que le sujet n’est pas absolument anodin.

Ainsi, pour rester un peu sur les accents circonflexes, même s’ils ne disparaissent pas encore sur les « o », on peut assez logiquement se dire que c’est la prochaine étape. Cette simplification orthographique est-elle une bonne idée ? Je trouve pour ma part dommage qu’en oubliant peu à peu que l’accent circonflexe est très souvent le reste d’un ancien « s », on finisse par oublier le lien qui existe entre « hôpital » et « hospitalité ». De la même manière que faire oublier que « photon » vient du grec en l’écrivant « foton » ne me semble pas évidemment positif. J’en entends certains dire que les Espagnols et les Italiens le font déjà, et qu’ils ne s’en portent pas plus mal. Certes ; mais s’en portent-ils vraiment mieux ?

De toute manière, une réforme de la langue ne se décrète en général pas ; elle vient sanctionner une évolution de la langue. On me dira que c’est le cas pour une part importante de cette réforme, et que, pour le reste, elle corrige principalement des irrégularités, des anomalies, voire des erreurs. Et en effet, je suis d’accord pour écrire « nénufar », puisque étymologiquement, c’est l’orthographe correcte.

Alors finalement, qu’est-ce qui est inquiétant, dans cette réforme ? Tant que les académiciens ne nous proposent pas d’adopter une écriture largement phonétique qui serait inacceptable parce qu’elle appauvrirait considérablement la langue, qu’est-ce qui peut bien nous gêner ?

La réponse est très simple : ce qui me gêne, c’est le contexte. En soi, corriger des irrégularités mineures ou sanctionner des évolutions langagières bien ancrées n’a rien pour me choquer ; mais nous ne sommes pas dans un contexte anodin. Nous vivons une époque où une multitude de facteurs – baisse de la lecture, communication rapide par textos et mails, recul des exigences à l’école etc. – entraînent déjà, de fait, un bouleversement orthographique. Les copies d’élèves en témoignent : un très grand nombre d’entre eux ne comprennent tout simplement plus les structures mêmes de leur langue ; y compris, et c’est ce qui est assez nouveau et très inquiétant, une proportion croissante des élèves considérés par ailleurs comme « bons » voire « très bons ». Or, il est bien difficile de penser clairement sans une telle compréhension.

Je ne suis donc pas certain qu’il soit sage de réformer l’orthographe à un moment où elle est déjà violemment attaquée dans les faits. Ne pouvant que déclencher une polémique et un emballement médiatique, y compris sur Internet, une telle réforme court le risque de laisser croire que l’orthographe n’a plus d’importance et peut être traitée comme il semble bon à chacun. Je sais bien que ce n’est pas du tout là le sens de cette réforme ; mais en l’occurrence, son sens réel importe peut-être moins que ce que la majorité des gens en comprendra.

Or, faire croire cela serait un mensonge, car l’orthographe reste un des principaux marqueurs sociaux : bien écrire vous place immédiatement dans une certaine élite, mal écrire vous range avec la plèbe. Une lettre d’embauche sans faute d’orthographe a 60% de chances en plus de recevoir une réponse positive qu’une autre, identique mais bourrée de fautes.

C’est d’ailleurs tout le paradoxe – et le drame – de ce genre de réformes. Ceux qui veulent simplifier le français partent d’une très louable et très bonne intention : permettre à ceux que la complexité de l’orthographe et de la grammaire actuelles rebute de bien écrire, eux aussi. Réduire ainsi les inégalités, qui pourrait s’y opposer ?

Le problème, c’est que c’est une pure chimère. L’orthographe est peut-être élitiste, mais la fin de l’élitisme, elle non plus, ne se décrète pas. Au contraire, plus vous simplifierez l’orthographe, plus ceux qui écrivent déjà bien s’attacheront à la graphie ancienne et en feront un marqueur social, un signe d’appartenance – moi le premier. La réforme n’est pas obligatoire, et c’est peut-être le problème de ce genre de demi-mesure ; mais obligatoire ou pas, il y aura toujours pléthore de gens pour ne pas la respecter et pour brandir l’ancienne graphie comme l’étendard d’un combat et le signe de ralliement d’une classe sociale. Ce qui aura pour résultat l’exact inverse de ce qui était recherché : loin de se réduire, les inégalités augmenteront entre ceux qui, par leur famille et leur héritage culturel, auront accès à l’orthographe ancienne, et les autres.

Le problème de la réforme actuelle n’est donc pas son contenu, qui n’est pas d’une gravité extrême – même si plusieurs des choix qui ont été faits me semblent éminemment contestables, et qu’en conséquence je ne les appliquerai pas. Le problème réside dans le principe directeur, dans la méthode : face à la fièvre, on casse le thermomètre. Constatant la baisse générale du niveau, on croit régler le problème en abaissant les exigences. C’est une erreur stratégique majeure, car les élites n’abaisseront pas leurs exigences pour leurs enfants, et trouveront toujours le moyen de les réaliser. Abaisser les exigences pour les autres ne sert donc à rien et est même contre-productif : ce qu’il faut, c’est trouver le moyen de remonter le niveau. Je crains qu’hors de cela, il n’y ait point de salut.

dimanche 31 janvier 2016

Le Club des Cinq au Congo


Décidément, la culture se porte mal. Il y a un peu plus d’un an, j’avais écrit un premier billet sur le sujet pour dénoncer la déprogrammation (la censure, en réalité) de Carmen, de Bizet, au West Australian Opera de Perth, au motif que les femmes y fumaient et donc faisaient implicitement l’apologie du tabagisme. Aujourd’hui, deux autres formes de censure frappent le monde de la culture.

La première se déroule en Italie. Pour accueillir le président iranien, Hassan Rohani, les autorités italiennes ont décidé d’encoffrer les statues dénudées du musée du Capitole où avait lieu la rencontre. Autre complaisance du même tonneau – si j’ose dire ! – : aucune boisson alcoolisée ne sera servie au déjeuner du Quirinal.

Que la délégation iranienne présente ce genre de demandes est gonflé, mais après tout, ils sont dans leur rôle. Ce qui pose problème, c’est que les autorités de l’Italie – le 9e pays le plus riche du monde ! – acceptent de s’y plier. Car comment peut-on cacher, comme si on en avait honte, ce que notre culture et notre civilisation ont produit de plus beau, donc ce dont nous devrions être le plus fier ? Si la culture d’un pays est constitutive de son âme, alors l’Italie est prête à vendre son âme pour quelques contrats, qu’elle obtiendrait sans doute même sans cette bassesse : notre économie a besoin de ceux qui achètent nos produits, mais il ne faut pas se voiler la face : s’ils les achètent, c’est qu’eux aussi en ont besoin.

D’ailleurs, pendant ce temps, l’Iran continue de pendre les homosexuels, les apostats et les opposants politiques, et permet de condamner les filles à mort dès l’âge de 9 ans ; il faut croire qu’ils ne se préoccupent pas tellement, eux, de notre sensibilité et de notre culture, tout comme la majeure partie des pays du Moyen-Orient.

Et c’est précisément cela que beaucoup d’Occidentaux, surtout parmi nos dirigeants, ne parviennent pas à comprendre : si les Iraniens ne se préoccupent pas plus de ne pas nous choquer, c’est parce qu’ils n’ont aucun respect pour ceux qui renient leur culture pour ne pas heurter leurs interlocuteurs. Autrement dit, ce reniement, cette soumission des autorités italiennes ne sert à rien à moyen terme : même sans prendre en considération la valeur intrinsèque des œuvres d’art qui sont ainsi niées, nous ne gagnerons pas le respect ou l’amitié de ceux que nous prétendons ainsi honorer. Bien au contraire, ils y verront un aveu de faiblesse et nous n’y gagnerons que leur mépris.

La seconde affaire touche la série de romans d’Enid Blyton, Le Club des Cinq. Elle n’est pas vraiment nouvelle : elle concerne la nouvelle traduction – parler de « réécriture » serait plus juste – des romans. En 2011, un professeur l’avait déjà dénoncée sur son blog. Il notait d’abord un abaissement général du niveau de langue : remplacement des passés simples par du présent, appauvrissement du vocabulaire, disparition des descriptions un peu longues… Il en accusait, à juste titre, la baisse générale du niveau des enfants et l’exigence de rentabilité : si c’est trop dur à lire, on ne fait pas assez de ventes. On retrouve ce que je disais en octobre 2014, à savoir la trop importante dépendance de la culture par rapport au capitalisme et aux puissances de l’argent.

Plus grave encore, l’auteur de l’article notait que des passages entiers avaient été purement et simplement réécrits pour être plus conformes à l’esprit du temps. Menant une analyse de quelques passages du Club des cinq et les saltimbanques (d’ailleurs rebaptisé Le Club des Cinq et le cirque de l’étoile), il notait la disparition de plusieurs passages qui faisaient d’Annie une petite fille un peu trop… eh bien, un peu trop conforme au cliché de la petite fille traditionnelle : qui pleurniche et qui fait la cuisine. La volonté de faire reculer le sexisme est louable ; mais dans le texte original, le personnage de Claude ne suffit-il pas amplement à montrer qu’on peut être une fille sans correspondre à ce cliché ?

De la même manière, il remarquait l’absence de passages ou de phrases qui pouvaient heurter la sensibilité d’un jeune lecteur : un enfant battu par son oncle, la méfiance des forains envers la police, ou à l’inverse les préjugés qui les font tous passer pour des voleurs ; la liste est longue. De nombreux personnages en perdaient leur cohérence ; et tout ça pour quoi ? Croit-on qu’on fera reculer le racisme dans la société en le faisant disparaître de la littérature pour enfants ?

Au-delà de la seule question de l’efficacité ou non de ces procédés pour faire évoluer les mentalités dans le bon sens, ils posent quand même un énorme problème moral, et je m’étonne qu’ils soient tout simplement légaux. Quand bien même les œuvres d’Enid Blyton seraient tombés dans le domaine public – ce qui n’est, je crois, pas le cas –, il ne me semble pas qu’on puisse moralement faire n’importe quoi de l’œuvre d’un auteur – ou même que ses ayants droit puissent en faire n’importe quoi. S’il me prend l’envie de réécrire du tout au tout Cyrano de Bergerac ou Le rouge et le noir, je dois avoir le droit de le faire, mais de le faire en mon nom. Il me semblerait tout à fait aberrant qu’on ait le droit de publier sous le nom d’Edmond Rostand un nouveau Cyrano dans lequel Roxane finirait comme une heureuse bigame, ou dans lequel Cyrano et Christian se marieraient et adopteraient des enfants. Au-delà de toute querelle idéologique, c’est une question de respect d’une œuvre et de son auteur.

Il y a cependant une modification qui avait échappé à l’auteur de l’article mentionné : dans le chapitre 5 du Club des Cinq au bord de la mer, la nouvelle traduction ne montre plus les enfants aller à la messe mais… au marché. Après la découverte des portables par nos quatre enfants, c’est un peu le coup de grâce. Mais quel est le but de la manœuvre ? Pour le racisme ou le sexisme, on se dit au moins que ce sont effectivement des choses qu’on aimerait voir disparaître de nos sociétés. Mais la religion ? Le christianisme et la messe sont-ils des choses si abjectes qu’il faille absolument éviter d’en donner aux enfants la moindre connaissance ?

Le point commun de ces deux affaires, c’est le mépris de notre histoire, de notre passé, donc de notre culture et de notre civilisation, bref de ce que nous sommes. Tout est là : nous cherchons à faire oublier – et pire, à oublier nous-mêmes – ce que nous sommes, ce qui constitue notre richesse, notre apport essentiel à l’humanité. Pris dans le culte de la fuite en avant pour elle-même, nous jetons sur ce qui se trouve derrière nous un regard méprisant et condescendant. Ce faisant, nous oublions deux choses.

La première, c’est que toute œuvre d’art est historiquement datée, donc liée à une époque et dépendante d’un contexte. Il peut y avoir des préjugés racistes et sexistes dans le Club des Cinq, ou dans Tintin au Congo. Céline était antisémite ; Voltaire aussi. Sade écrivait des textes pédophiles, mais Gide et Montherlant faisaient de même. Aristote défendait l’esclavage, et Hésiode écrivait que les femmes étaient le pire fléau qui se soit abattu sur l’humanité et la source de tous ses maux – et je ne parle même pas des textes sacrés de la plupart des religions monothéistes. Enid Blyton peut aller se rhabiller. Allons-nous réécrire toutes ces œuvres au motif que nous ne pensons plus de la même manière aujourd’hui ?

Ce serait oublier – et c’est en effet notre second grand oubli – que nous aussi, nous sommes datés. Nietzche dénonçait déjà cette erreur commune à tous les temps : la conviction d’être parvenu au terme et au sommet de l’Histoire. Les Romains regardaient comme barbares les sacrifices humains des Celtes et des Carthaginois ; ils ne se doutaient pas que nous porterions le même regard sur les combats de gladiateurs. Jusqu’au XVIIIe siècle au moins, les autorités de toutes les Églises chrétiennes considéraient comme absolument normal et même nécessaire d’envoyer les sorcières au bûcher et de massacrer ceux qui n’adhéraient pas au dogme officiel. Nous croyons-nous différents ? Dans deux cents ans, une grande partie de ce qui est notre quotidien, que nous considérons comme normal, nécessaire ou même plaisant, sera abominable à nos descendants.

La tentation de réécrire le passé est le propre d’une société soumise à un tropisme totalitaire ; Orwell la dénonçait déjà dans 1984. Ce n’est donc pas en nous reniant nous-mêmes que nous pourrons réellement progresser. Bien au contraire, c’est le refus de ce que nous sommes qui rend difficile le dialogue international, problématique l’intégration de populations nouvelles sur nos territoires, et qui aggrave chaque jour un peu plus les fractures internes à nos sociétés. Soyons conscients que nos civilisations ont écrit des pages qui sont parmi les plus noires de l’Histoire humaine ; soyons aussi conscients qu’elle en a écrit quelques-unes des plus belles.

dimanche 24 janvier 2016

Si Taylor Lautner voulait bien me filer son corps, histoire que je puisse y greffer ma tête…


Dans That Hideous Strength, troisième et dernier volet de sa Trilogie cosmique, C.S. Lewis, auteur des Chroniques de Narnia et grand ami de J.R.R. Tolkien, avait imaginé un laboratoire monstrueux au cœur duquel des scientifiques maintenaient en vie la tête coupée d’un homme guillotiné afin qu’elle pût être possédée et animée par une force démoniaque.

Plus près de nous, la série télévisée Dollhouse imaginait un autre merveilleux progrès : la possibilité de traiter le cerveau humain comme un simple disque dur, par exemple pour le vider des données qu’il contient et les remplacer par d’autres, extraites d’un autre cerveau : un moyen comme un autre de devenir immortel, et en plus en ayant le choix du corps dans lequel on va poursuivre l’existence (viens là, Taylor). Jusqu’à ce qu’à son tour, il se dégrade, nous forçant à en choisir un autre et à prendre possession de son cerveau. Réjouissante perspective, non ?

Une fois de plus, la réalité de la civilisation techno-industrielle rattrape peu à peu la fiction. Après de nombreuses expériences réussies sur des souris, une équipe de chercheurs chinois a réussi à greffer la tête d’un singe sur le corps d’un autre – il serait d’ailleurs plus rigoureux de dire que c’est le corps qui a été greffé sur la tête, non l’inverse. Les auteurs affirment tenir la preuve que ce type de transplantation est « prêt pour les humains ». Miam.

Évidemment, tout n’est pas parfaitement au point. Le singe greffé a été maintenu en vie pendant vingt heures – on est encore loin de l’immortalité. Mais personne ne peut sérieusement nier que les progrès seront rapides. On peut imaginer que, d’ici quelques décennies au plus, la greffe tiendra sans limitation de durée. Les expériences sur les cadavres humains ont d’ailleurs déjà commencé, toujours en Chine – on ne soulignera jamais assez les avantages d’une bonne vieille dictature communiste pour le progrès scientifique et technique.

Sergio Canavero, un des membres de cette fine équipe, estime qu’il s’agit d’une « vraie victoire pour l’humanité ». Il pense, par exemple, à refaire marcher les tétraplégiques. Sans nier ce genre d’intérêts éventuels, j’avoue être beaucoup plus sceptique. Bien sûr, ça n’offre pas la solution de l’immortalité : la greffe de corps n’empêchera pas le vieillissement du cerveau, et donc, à terme, la mort. Mais ça offre tout de même des solutions de survie dans tout un tas de situations : cancer sans métastase au cerveau, problèmes cardiaques, dysfonctionnements divers… Or, qui pourra servir de donneur ? Peu de gens : il faudra des gens en état de mort cérébrale, mais dont le corps est en parfait état ; ce n’est pas si commun.

Autrement dit, la demande excédera immédiatement l’offre, et de très loin. Dans ces conditions, comment imaginer que les riches, les politiciens, les élites, voire les chercheurs, bref tous ceux qui auront les moyens économiques, politiques ou techniques de profiter de cette chance, ne céderont pas à la tentation ? Comment garantir qu’on n’ira pas de servir dans les prisons, dans les bidonvilles ou chez les marginaux ? Voire que des gens ne seront pas spécialement élevés pour servir de donneurs, façon Auprès de moi toujours ?

Les problèmes éthiques couramment envisagés à propos de ce genre d’expériences biotechnologiques sont donc bien plus importants que les simples questions usuelles (« Quelle est l’identité de la personne qui a sa tête mais le corps d’un autre ? » ; « Dans quelles conditions a-t-on le droit de disposer d’un corps cliniquement mort ? » etc.) : une fois de plus, la puissance technique de l’humanité dépasse, et de plus en plus loin, son niveau d’avancement moral et spirituel.

Ça n’augure rien de bon, vous pouvez m’en croire. Décidément, la belle humeur dans laquelle Sarko m’avait mis n’aura pas duré longtemps.

vendredi 22 janvier 2016

La Manif Pour Tous : chronique d’une défaite annoncée


Il ne faut pas que je boude mon plaisir : c’est rare que l’actualité m’en donne autant. C’est encore plus rare quand ça vient de Sarkozy. Et surtout, c’est rare que j’aie raison et que ça me plaise : en général, la réalité confirme mes pronostics, mais ça me désole. Tandis que là, mmmmm ! qu’est-ce que c’est bon. Qu’est-ce que j’ai aimé cette séquence ! J’ai nommé : « le grand reniement de Nicolas Sarkozy façon saint Pierre ». Ou « Sarko à contre-Sens commun ». Ou encore « attention, Sarko ne met plus de beurre ».

Mais que s’est-il donc passé pour mettre le sombre, le pessimiste Meneldil en joie ? Nicolas Sarkozy sort un livre intitulé La France pour la vie (il paraît qu’il voulait l’appeler Président pour la vie, mais que son conseiller en com’ a dit non). Jusque-là, pas de quoi sauter au plafond. Mais dans ce livre, que dit-il ? Que s’il récupère le pouvoir, il ne reviendra pas sur la loi Taubira.

Quoi ? Ô surprise ! Mais quel étonnement ! Oui, croyez-le ou non, il y a des gens qui ont l’air de vraiment tomber des nues. Allez, je ne résiste plus, je vous balance la première, ma préférée : Madeleine Bazin de Jessey ! Porte-parole de « Sens commun », association intégrée à l’UMP et dont la vocation est justement de pousser ce parti à abroger la loi Taubira, mais également secrétaire nationale dudit parti (nommée par Sarko, me semble-t-il) ; et on voit qu’elle n’est pas contente, mais alors là pas contente du tout. Regardez, je vous la fais en triptyque, façon Philippe de Champaigne :


Regardez-moi la gueule de six pieds de long qu’elle tire ! Aux dernières nouvelles, elle aurait été contactée pour doubler Dégoût dans Vice versa 2. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à tirer la tronche. Hervé Mariton, dont le combat se résume à peu près à l’abrogation de la loi Taubira, mais qui trouve que c’était bien suffisant pour justifier sa participation à la primaire de l’UMP (6,3% des voix), dénonce le « parjure » de son patron. Jean-Frédéric Poisson, du Parti Chrétien-Démocrate (celui de Christine Boutin, au cas où son intense rayonnement médiatique vous aurait échappé), se demande « où est passée la droite ».

Et pourquoi ils sont si fâchés, ces braves gens ? Parce que Nico la leur avait promise, l’abrogation ! Mais si, souvenez-vous, à ce meeting de Sens commun, justement, pendant la primaire pour la présidence de l’UMP, en novembre 2014 :


C’était encore un grand moment, ce meeting. Qu’est-ce qu’il était mal, ce pauvre Sarkozy ! Qu’est-ce qu’ils le faisaient chier, ces militants de Sens commun, à vouloir le forcer à clarifier sa position ! Il n’est pas bête, et il avait parfaitement compris qu’il avait le cul entre deux chaises, pour ne pas dire la tête dans un étau. D’un côté, il savait pertinemment qu’il ne reviendrait pas, en fait, sur la loi Taubira, s’il était élu, ni pour l’abroger, ni pour la réécrire ; il savait bien que le mariage pour tous serait un non-sujet pour l’élection présidentielle de 2017, contrairement à ce dont LMPT essaye désespérément de se convaincre ; mais en même temps, il savait aussi qu’il avait réellement besoin des anti-Taubira pour gagner la présidence de l’UMP.

Aussi sortait-il des phrases alambiquées. « Avec le mariage pour tous tel qu’il est organisé, la séparation entre la filiation et le mariage est impossible, et à ce moment-là, si nous gardons les choses en état, cela voudra dire qu’on ne pourra pas faire la différence entre un mariage homosexuel et un mariage hétérosexuel dans ses conséquences sur la filiation, donc ça ne sert à rien de dire qu’on est contre la GPA ou contre la PMA si on n’abroge pas la loi Taubira puisque la loi Taubira justement conduira à ça. » La journaliste de BFM-TV, croyez-le ou non, estime qu’il a « clarifié sa position ».

Bon, il avait quand même dit des choses plus explicites : « la loi Taubira devra être réécrite de fond en comble ». Hurlements de la salle : « A-brogation ! A-brogation ! » Sarko fou de rage. Il le cache, mais ça se sent : « Parfait ! Parfait ! [Il est coupé par la foule] Parfait ! Quand on dit que la loi va être réécrite de fond en comble, si vous préférez qu’on dise qu’on doit l’abroger pour en faire une autre, en français ça veut dire la même chose, mais ça aboutit au même résultat ! Enfin, si ça vous fait plaisir, franchement ça coûte pas très cher. »

Ah ah, le piège ! Ça, ça s’appelle plier sous les huées : vox populi, vox dei. Sauf que bien sûr, dans la politique contemporaine, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Pas étonnant qu’après un tel discours, et même si on sentait bien qu’on lui avait un peu forcé la main, la frange homophobe de l’UMP ait la gueule de bois. LMPT, qui sait écrire, tweete lestement : « Allo Nicolas Sarkozy ? Pas d’abrogation, plus d’élection ! » Mais non, pauvre cruche : la seule élection où il avait besoin de vous, c’était celle de la présidence de l’UMP, et il l’a gagnée, en partie grâce au mensonge qu’il vous a fait avaler. Maintenant, il n’a plus besoin de vous ; pire : vous êtes en train de devenir un gros boulet.

Mais aussi, si vous lisiez un peu blog, les gens de la Manif pour Tous ! En novembre 2012, je vous le disais déjà, que la droite au pouvoir ne reviendrait pas sur la loi Taubira. Que non seulement les « démariages » proposés par Valérie Pécresse et d’autres étaient une absurdité totale, mais qu’il n’y aurait pas d’abrogation, et pas même de réécriture. Suivez, bon sang !

C’est d’autant plus vrai qu’à présent, tout le monde va se lâcher, à l’UMP – euh, pardon, chez les Républicains. Pécresse avait déjà bien retourné sa veste (indispensable si elle voulait gagner l’Île-de-France) ; maintenant que Sarko, donc le grand totem du parti, a fait de même, tout le reste va suivre. On va voir la différence, à droite, entre ceux qui étaient vraiment contre le mariage pour tous, par conviction, et ceux qui ne faisaient que suivre la rue : seuls les premiers vont continuer à se battre contre vents et marées, sans « rien lâcher », comme ils disent. Mais on va voir, pour ceux qui ne s’en étaient pas encore rendu compte, qu’ils sont bien peu nombreux, et que ce sont tous des gens qui n’ont aucune chance de l’emporter. Les seconds, eux, vont tous entonner le même couplet : « c’est vrai, là-dessus, j’ai changé… Ah oui, c’est vrai, j’ai réfléchi… C’est-un-sujet-sur-lequel-j’ai-évolué… On-a-bien-le-droit-de-changer-d’avis… »

Bref. Rien de surprenant dans tout ça, mais c’était quand même une bonne séquence. Comme disait Al Pacino dans L’avocat du diable : « Ah ah! Invigorating. »

dimanche 10 janvier 2016

L’UE et la démocratie sans pouvoir face au totalitarisme

Vais-je finir par me lasser ? Les exemples se suivent et se ressemblent pour confirmer ce que Tol Ardor annonce depuis des années déjà.

Un peu d’exotisme, d’abord : commençons par ce qui se passe en Pologne. Le gouvernement conservateur fraîchement élu a dans un premier temps modifié illégalement la composition du Tribunal constitutionnel du pays, sa plus haute juridiction, afin d’avoir les mains libres pour pouvoir appliquer son programme tranquillou-quillou. Ils ont bien raison : ce serait quand même bien con de se laisser emmerder par des magistrats (des « petits pois », selon Sarko, souvenez-vous) qui pinaillent sur une broutille comme la Constitution quand on a la légitimité démocratique avec soi, pas vrai ? C’est bien le principe, après tout : le peuple est souverain. Souverain, bordel ! « Souverain », ça veut dire qu’il impose sa volonté à qui il veut, et que personne ne lui impose sa volonté. Donc, les gouvernements précédents (ceux qui avaient rédigé ladite Constitution) n’ont pas à imposer leur volonté (comprenez : à emmerder) le gouvernement nouvellement élu, donc expression de la volonté populaire souveraine, qui fait donc ce qu’il veut. CQFD.

Évidemment, nos amis polonais n’allaient pas s’arrêter en si bon chemin. Il y a une dizaine de jours, ils ont également pondu une loi mettant fin aux mandats des dirigeants de la radio et de la télévision publiques. Ben oui, soyons logiques : si on met les juges au pas, autant faire pareil avec les journaleux. D’ailleurs, le chef du groupe parlementaire du parti au pouvoir, « Droit et justice » (euh, comment dire… a very poor choice of words), n’y va pas par quatre chemins : « Les médias ne pouvaient pas critiquer constamment les changements de loi mis en place par le PiS. » Ah, d’accord. Les médias publics « ne peuvent pas » critiquer le gouvernement.

Bon, mais l’Union européenne va réagir, n’est-ce pas ? C’est quand même une atteinte assez grave à la liberté de la presse et au pluralisme des médias. Qu’est-ce que vous croyez ? C’est déjà fait, mon bon monsieur ! La Commission européenne a en effet annoncé, j’espère que vous êtes assis, qu’elle allait commencer l’étude d’une procédure (faudrait quand même pas aller trop vite) afin d’évaluer les risques de « menaces systémiques envers l’État de droit » en Pologne. Pesez bien chaque mot : on va commencer à réfléchir à un truc pour évaluer le risque présenté par le gouvernement polonais. Ils doivent trembler, les types.

Ça ne vous rappelle rien ? Il y a quelques années, la Pologne, déjà elle, avait annoncé qu’elle désirait réfléchir à un rétablissement de la peine de mort. L’Union européenne avait déjà réagi avec la dernière fermeté en disant que ce n’était pas bien. Il y a aussi la Hongrie, dirigée par le gouvernement de droite dure, pour ne pas dire d’extrême-droite, tenu par Victor Orban : là encore, l’Union européenne n’a pas trouvé les moyens de réagir à sa dérive liberticide, pourtant extrêmement inquiétante.

Voilà donc un premier point : l’Union européenne est un merveilleux outil économique ; elle nous apporte une grande prospérité et un confort matériel exceptionnel. Mais elle n’est que cela : elle n’a qu’un faible pouvoir politique, non seulement sur la scène internationale, mais même envers ses propres membres. Pour ce qui est de préserver nos libertés fondamentales de l’appétit de nos dirigeants, il n’y a plus personne (sauf pour crier, bien sûr).

Et chez nous, à présent ? Parce qu’on ne va pas faire que taper sur l’Europe de l’Est ; on a aussi largement de quoi balayer devant notre porte. Eh bien chez nous, la réforme constitutionnelle voulue par l’exécutif (et, avouons-le, par 9 Français sur 10) a de bonnes chances de passer, grâce à la belle union entre le PS et l’UMP, qui tels les cochons et les hommes dans La ferme des animaux, sont de plus en plus difficiles à distinguer l’un de l’autre.

Les joyeux drilles qui nous gouvernent se lâchent de plus en plus. Ainsi, Jean-Vincent Placé, qui ne perd que rarement l’occasion de dire une connerie, propose d’étendre la déchéance de la nationalité française à tout le monde, histoire qu’elle ne soit pas réservée aux binationaux. Ça créera des apatrides, en contradiction avec les droits de l’homme et les traités internationaux ? Pas grave, on n’a qu’à modifier les traités ! Sic. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy, en ballottage serré avec M. Placé pour le titre de l’énormité du mois, demande que soient assignés à résidence avec bracelet électronique tous les fichés S, comme ça, juste parce qu’ils ont été fichés par les services secrets. Guillaume Larrivé, un de ses fidèles, et accessoirement député (comme quoi ça ne veut plus dire grand-chose), demande que soient déchus de leur nationalité française non seulement ceux qui auront commis des crimes terroristes, même aussi ceux qui seront condamnés pour de simples délits en la matière. Pourquoi pas ? L’avantage quand on a déjà passé les bornes, c’est qu’il n’y a plus de limites.

Pour conclure, ai-je besoin de faire un dessin ? Ce sont des gouvernements démocratiquement élus, expression de la souveraineté populaire, qui, partout en Europe, mettent en place des mesures liberticides qui ne peuvent que nous mener, à terme, vers le totalitarisme.

On ne peut même pas se réfugier derrière l’idée que nous ne serions pas dans de vraies démocraties mais dans des ploutocraties puisque, que ce soit vrai ou pas, ces mesures liberticides bénéficient d’un exceptionnel soutien de la part des populations. Le parti au pouvoir en Pologne ne fait qu’appliquer le programme sur lequel il a été élu. Quant à nous, quand plus de 80% des Français affirment soutenir les mesures projetées par le gouvernement, on ne peut pas faire semblant de croire que notre politique serait moins dangereuse pour nos libertés fondamentales si nous étions dans une vraie démocratie.


Et pour couronner le tout, l’Union européenne, qui était censée, entre autres, assurer le respect de nos grands principes politiques, s’en révèle absolument incapable. Bref, on n’a pas les couilles sorties des ronces.

lundi 21 décembre 2015

Pape François, je ne vous félicite pas (trop)

Père évêque,

Cette année, la Slovénie aurait pu devenir le premier pays de l’ex-bloc soviétique à légaliser le mariage des couples homosexuels. Elle était bien partie, puisque la loi avait été votée par le parlement. Mais un référendum d’initiative populaire en a décidé autrement : 63,12% des 35,65% de votants (autrement dit 22,5% des électeurs, moins d’un quart !) ont suffi à bloquer cette réforme.

Or, vous avez une part de responsabilité dans ce résultat, car vous avez personnellement appelé à voter « non » au référendum. Que la démocratie est un système peu efficace et que les masses populaires sont décidément peu propres à prendre de bonnes décisions n’est donc pas le seul enseignement de ce scrutin. J’en souligne un autre : vous n’êtes pas seulement le pape de progrès et d’ouverture qu’on retient souvent de vous.

À vrai dire, je le savais déjà. Dès votre élection, je savais que vous seriez le Barack Obama de l’Église : nettement moins pire que vos prédécesseurs, permettant de réels progrès sur certaines questions, mais conservateur sur l’essentiel. Je savais que beaucoup seraient déçus, et j’ai toujours essayé de modérer l’enthousiasme de certains de mes amis sur votre pontificat. Tant de gens ont cru qu’avec vous, tous les problèmes de l’Église allaient se résoudre, et que le Magistère allait enfin nettement évoluer sur certains sujets polémiques !

Et sur beaucoup de choses, vous avez en effet fait bouger les lignes, et je vous en remercie. Vous venez encore de le prouver, chacun de vos discours à la Curie est un grand moment de bonheur. Vous essayez de focaliser l’Église sur l’essentiel : l’attention aux pauvres, aux exclus, aux marginaux, aux migrants. Vous visitez les prisonniers. Je pourrais continuer la liste de vos bonnes œuvres, elle est longue.

Et pourtant, il vous arrive, à vous aussi, de faire des bêtises, comme avec ces pauvres Slovènes. C’est normal, après tout : vous n’êtes qu’un homme, et ce n’est peut-être pas plus mal que vous ne soyez pas trop parfait, histoire que certains d’entre nous ne l’oublient pas (la papolâtrie est un risque qui guette tous les catholiques, même les plus réformateurs). Mais moi, j’ai beau être lucide, pour ne pas dire pessimiste, j’ai beau m’attendre toujours au pire, je suis quand même déçu quand un leader que j’estime et que j’apprécie empêche le Plan de Dieu d’avancer – et perd une bonne occasion de se taire.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, pour une fois, je ne vous félicite pas.

Je ne vous félicite pas d’avoir appelé à voter dans un sens précis, pour le « non », plutôt que d’appeler chacun à voter en son âme et conscience, sur une question dont vous savez la complexité.

Je ne vous félicite pas d’avoir donné encore une fois à l’Église catholique, mon Église, le visage d’un groupe attardé et homophobe, alors que vous avez déjà prouvé que vous étiez capable du contraire.

Je ne vous félicite pas de n’avoir même pas mentionné l’existence d’avis divergents au sein de cette Église, la faisant passer pour un bloc monolithique, uniforme, unanime sur ces questions de société, alors que vous savez très bien qu’un très grand nombre de catholiques, même pratiquants, sont favorables au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, surtout en Europe.


Je sais qu’à l’avenir, comme par le passé, vous me redonnerez des moments de grande joie, de fierté et d’espérance. Je sais que vous ferez encore de bonnes choses. Par avance, j’en suis reconnaissant. Mais « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » ; quand vous ne me rendez pas fier d’être catholique, il est aussi de mon devoir de vous le faire savoir.