jeudi 29 octobre 2015

Le grand perdant du Synode est-il l’Esprit Saint ?


Je n’ai pas encore lu la Relatio Synodi qui a été votée par les pères synodaux à l’issue de la grande sauterie catholique de l’année. À vrai dire, je ne l’ai même pas trouvée en intégralité, et je me demande comment tant de gens ont déjà tant de choses à en dire. Mais les extraits qui circulent, et qui sont probablement les plus intéressants, permettent déjà à chacun de se faire une idée.

Et du point de vue des réactions, il y a encore plus agaçant que le triomphalisme de certains conservateurs : ce sont ces hypocrites qui vous disent, l’air faussement étonnés : « Mais enfin, il n’y a ni gagnants ni perdants ; l’Église n’est pas un champ de bataille, ces catégories n’y sont pas pertinentes ; le seul gagnant, c’est l’Esprit Saint. » Les seuls qui peuvent légitimement dire cela, ce sont ceux qui auraient – sincèrement – approuvé tout ce que le Synode aurait dit ; ceux qui auraient applaudi à la fois une réaffirmation de l’exclusion des sacrements pour les divorcés-remariés et la bénédiction des couples homosexuels, ceux-là seuls peuvent croire ou faire semblant de croire qu’il n’y a pas de camp dans l’Église.

À l’évidence, il y a des camps dans l’Église : des conservateurs, des réformateurs et des traditionnalistes. Et il y avait des camps au Synode : les traditionnalistes n’étaient pas vraiment représentés – encore que quand on lit certains propos, on se demande s’ils ne relèvent pas davantage du traditionalisme que du conservatisme, suivez mon regard –, mais les conservateurs et les réformateurs étaient là, séparés – comme toujours – par un gros bloc d’attentistes. Ces camps s’affrontaient sur le terrain des idées, de la théologie, de la doctrine, des rites, de la morale ; ils y étaient d’ailleurs préparés en entrant au Synode. Et parce qu’il y avait des camps à l’entrée, il y a des gagnants et des perdants à la sortie. Toute la question est de savoir qui.

Le premier perdant, à l’évidence, est le pape. Il nous avait habitués à traiter durement les prélats de l’Église, mais lors de son discours final, il a battu son propre record. Les évêques et les cardinaux n’ont pas voté le texte qu’il aurait souhaité, il les a pour cela durement fustigés. Contre ceux qui ne voulaient pas entendre parler de changement, il a rappelé que « l’Évangile demeure pour l’Église la source vive d’éternelle nouveauté » et a critiqué ceux qui veulent « “l’endoctriner” en pierres mortes à lancer contre les autres. » Pan, dans les dents.

Plus loin, il reparle de la « Nouveauté chrétienne, quelquefois recouverte par la rouille d’un langage archaïque ou simplement incompréhensible ». Il affirme également que le Synode a « mis à nu les cœurs fermés qui souvent se cachent jusque derrière les enseignements de l’Église ou derrière les bonnes intentions pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées. » On ne saurait imaginer des mots plus durs à l’encontre des conservateurs, dont il dénonce également les « méthodes pas du tout bienveillantes ».

On ne me fera pas croire que l’amertume et la colère qui transpirent dans ces propos témoignent d’un sentiment de victoire : bien au contraire, le pape a clairement le sentiment – justifié ou non, c’est une autre question – d’avoir été mis en échec. Comme la Relation Synodi est d’une extrême prudence, c’est donc qu’il souhaitait plus d’ouverture, plus d’audace réformatrice. François apparaît donc comme le principal perdant d’un Synode dont il sort très affaibli.

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de mes mots : le pape est loin d’être uniquement un réformateur. Sur certains points, il reste au contraire d’un conservatisme certain, en particulier sur l’homosexualité ou l’avortement ; d’autres passages de son discours en témoignent. Il est enfin des sujets – la contraception, la cohabitation avant le mariage – sur lesquels sa pensée et sa volonté sont difficiles à cerner. Cela étant, il reste nettement plus réformateur que la majorité des évêques présents au Synode, et à qui il n’a pas réussi, en fin de compte, à imposer sa volonté.

Je serais assez tenté de dire que l’autre grand perdant du Synode, c’est l’Esprit Saint, au sens où la vérité dont Il est porteur n’a pas été entendue. La Vérité de Dieu, la Vérité de l’Esprit, c’est celle de l’Amour, car Dieu est Amour – je dirais même qu’Il n’est qu’Amour, et que les termes « Dieu », « Amour » et « Bien » sont absolument synonymes. Les pères synodaux ont refusé de s’ouvrir à cet Amour, d’en voir les manifestations dans des réalités dont on leur a toujours appris qu’elles étaient choquantes : les couples homosexuels qui s’aiment, les couples qui s’aiment sans être mariés, les couples qui s’aiment après l’échec d’un premier mariage ; mais également, au sein des couples qu’ils considèrent comme « réguliers », les manifestations de l’amour qu’ils désapprouvent – ainsi d’une sexualité non ouverte sur la vie. Toutes ces situations n’ont rien de mauvais ou de « désordonné », elles ne témoignent que de l’Amour, mais les pères synodaux n’ont pas été capables d’abandonner leurs préjugés pour s’en rendre compte. C’est en ce sens que l’Esprit Saint est le perdant du Synode.

Mais si Dieu perd sans cesse des batailles, Il ne saurait perdre la guerre. Et l’Esprit Saint, les réformateurs et le pape ont tout de même obtenu une petite victoire : ils ont réussi à entrouvrir une porte qui était auparavant fermée. Plusieurs portes, en fait.

Il y a une ouverture, d’abord, sur les divorcés remariés. Le Synode ne prévoit pas explicitement leur participation aux sacrements, mais il ne l’exclut pas non plus. L’article qui les concerne, celui pour lequel le vote a été le plus serré, est particulièrement vague et ambigu, cherchant manifestement à plaire à tout le monde, ou plutôt à ne déplaire à personne. En confiant le « cheminement personnel » de chaque couple au « discernement » du prêtre et de l’évêque, il propose déjà la décentralisation que le pape a en tête.

Bien sûr, cela aboutira à des inégalités : ce qui sera ouvert aux uns sera fermé aux autres ; ce qu’un prêtre autorisera, un autre, ailleurs, l’interdira. On peut le déplorer, mais pour ma part, je m’en satisfais comme d’un moindre mal. Je préférerais que les sacrements fussent accessibles à tous les divorcés remariés ; mais si c’est impossible, je préfère qu’ils le soient à quelques-uns plutôt qu’à personne.

Si les choses se passent bien, on peut même s’attendre à ce que la pratique se généralise. Dans cinq ou dix ans, il est tout à fait possible qu’en se basant sur ce Synode – et sur la probable exhortation apostolique papale qui suivra –, une immense majorité de prêtres des pays occidentaux laissent très facilement accéder les divorcés remariés aux sacrements. L’histoire ecclésiastique offre des exemples comparables de pratiques prévues à l’origine comme des exceptions, et qui se sont très vite généralisées ; ainsi de la communion dans la main ou de la messe en langue vernaculaire.

C’est, après tout, un des modes d’évolution privilégié de l’Église : ne rien changer officiellement, mais créer un écart entre la pratique (la « pastorale ») et la théorie (la « doctrine ») qui vide cette dernière de toute application et de tout sens concrets. Ainsi, on maintient la fiction du développement continu et jamais contradictoire du Magistère, mais on évolue tout de même. C’est une forme d’inversion de la célèbre phrase du Guépard de Lampedusa : pour l’Église, si l’on veut que tout change, il faut que d’abord tout reste pareil. C’est loin d’être idéal, mais là encore, c’est un moindre mal par rapport à une Église qui serait complètement immobile.

La porte est entrouverte (et donc ouverte) pour les divorcés remariés ; elle l’est aussi, quoique de manière moins nette (mais aussi, c’est plus surprenant), sur les homosexuels. En effet, il semblerait que la Relatio Synodi se contente de parler des familles qui comptent un homosexuel parmi leurs membres ; rien sur les relations homosexuelles elles-mêmes. Évidemment, pour un réformateur, c’est très timide et même décevant ; mais aucune mention des actes homosexuels, cela signifie aucune condamnation explicite de ces actes. On reste dans l’ambiguïté : on n’autorise pas encore, mais on ne rappelle plus que c’est interdit. Or, là encore, c’est une des méthodes de changement de l’Église : cesser de rappeler un interdit, c’est déjà commencer à l’oublier.

Ces minces filets de lumière qu’on entrevoit derrière des portes auparavant closes et qui s’entrouvrent, peuvent-ils s’élargir ? Cela dépendra du pape. Il faut rappeler que le Synode n’a rien décidé, pour la simple et bonne raison qu’il n’a qu’un pouvoir consultatif et aucunement décisionnel. La Relatio Synodi s’achève d’ailleurs sur une demande adressée au pape d’un texte magistériel sur les questions débattues. C’est l’avantage d’un système monarchique comme l’est l’Église : un pape décidé et courageux peut suffire pour de grandes réformes. Comme à la suite de Vatican II, qui a imposé à l’Église un reniement de sa doctrine passée autrement plus profond que celui dont nous parlons actuellement, la majorité des clercs et des fidèles suivra le pape où qu’il aille ; les conservateurs prêts à quitter le navire, comme Mgr. Lefebvre dans les années 1970 et 1980, seront toujours extrêmement minoritaires. Par habitude ou par conviction, l’immense majorité suivra toujours la personne du pape avant de suivre une Tradition ou un corpus doctrinal.

Le pape François peut donc choisir de pousser la porte (ou les portes) laissée entrouverte par les pères synodaux. Il peut décider d’autoriser, à l’échelle de l’Église universelle, l’accès aux sacrements pour les divorcés remariés au terme d’un chemin pénitentiel. S’il ne veut pas aller jusque-là, il peut laisser les Églises libres de régler elles-mêmes ces questions doctrinales et pastorales, que ce soit à l’échelle locale, nationale ou continentale. Une telle décentralisation serait, sans aucun doute, une encore plus grande victoire, car elle permettrait d’avancer non seulement sur les divorcés remariés mais, potentiellement, par la suite, sur de très nombreux autres sujets.

Ce n’est donc pas, malgré les apparences, « un Synode pour rien ». Des questions ont été posées qui étaient auparavant taboues. Des portes se sont entrouvertes, tant sur les problèmes de morale sexuelle et familiale que sur le gouvernement de l’Église. À présent, toutes les conséquences concrètes de ces débats dépendent du bon vouloir du pape. Autrement dit, c’est maintenant qu’on va voir ce qu’il a vraiment dans le ventre.

5 commentaires:

  1. Merci pour le lien. On a probablement tous une grille de lecture. La mienne est que d'abord l'Eglise est gouvernée par l'Esprit Saint qui sait très probablement où il va. Aussi je n'oppose pas une vérité d'aujourd'hui à une vérité d'hier, comme si il y avait finalement une certaine duplicité dans le discours. Je crois par exemple que Mirari Vos ne doit pas être compris comme contraire à Vatican II. Je privilégie une herméneutique de la continuité, contrairement à la FSPX, parce que je crois l'Eglise "Une".

    Ensuite je crois que vous restez dans une vision très vague de l'amour, qui vous permet de regretter que l'Eglise ne reconnaisse pas l'amour homosexuel au même titre que l'amour entre un homme et une femme. Je vous ai répondu sur mon propre blog ( http://pascal-jacob.over-blog.com/2015/10/la-tempete-dans-un-verre-d-eau.html ) Dieu est amour, nous nous contentons d'aimer. Et lorsque Dieu veut nous faire un peu comprendre la nature de son amour, il prend une figure conjugale, comme le Cantique des Cantiques. Car il s'agit d'une alliance féconde. L'amitié entre deux personne de même sexe est un amour de bienveillance dans lequel l'eros ne peut s'élever à cette signification.

    Je crois que le Synode n'est pas fini, et que le pape n'en a pas terminé. Ces "camps" doivent en effet se réconcilier dans une vision plus hautes : ceux qui insistent trop sur la doctrine doivent se réconcilier avec ceux qui la méprisent trop. Le juste milieu est la pastorale, qui est toujours une relation personnelle qui a besoin de la lumière de la vérité et de la sollicitude qui vient de la charité.
    L'une sans l'autre échoue. Il va falloir accepter de comprendre que Humanae Vitae n'est pas "contre les couples", que le refus du "mariage gay" n'est pas contre les homosexuels, et il va falloir accepter de le faire comprendre avec charité.

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  2. Dieu est amour. Il pardonne; Jésus à essayer de nous apprendre à écouter. Pour moi devenir capable les douleurs d'un frère, d'une soeur divorcés, homosexuels, que de souffrances. Laissons nos coeurs être gagnés par l'amour de notre Dieu, secouons nos espadrilles pleines de terre et suivons Celui qui est le chemin, la vérité, la à vie. Alléluia

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  3. J'ai beaucoup attendu, espéré ! François allait entraîner le synode sur le chemin de la vie, à la périphérie, à la rencontre des exclus !
    Je suis déçue ! J'ai mal à mon Eglise ! Je savais les oppositions de courants, les incompréhensions inter-continentales, la frilosité de beaucoup !
    J'ai lu les échos, dans la Croix, sur Radio Vatican, RCF, sur le site de "la conférence des baptisés-ées catholiques des pays francophones" ! Quel chemin audacieux et aimant proposé par certains ! Je pensais "naïvement" qu'ils seraient écoutés, ces"nouveaux prophètes" !
    Et non ! Pas plus que n'ont été écoutées en vérité ces femmes qui pourtant, avaient tellement à dire !

    Mais ... attendons ! Avec la force de l'Esprit-saint, François, Evêque de Rome, va peut-être nous surprendre !
    Je retiens : les synodes "continentaux", l'accueil aux exclus ... la démarche d'accompagnement vers l'accès au pardon, à la communion ... la question posée de la diaconie féminine ...

    Jésus, reviens vite !
    On a besoin de toi, qui invites à la table du banquet de l'amour toute l'humanité !

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  4. A l’issue de ce Synode sur la famille, l’impression qui, pour moi, domine est celle d’une « remise à plus tard » à répétition.

    Après l’annonce de la tenue d’un Synode sur la famille, on aura commencé par attendre la tenue de la première session en 2014.
    Cette première session terminée, il aura encore fallu attendre 1 an pour que se tienne la seconde session en octobre 2015.
    Et à présent, tout le monde attend les conclusions que le pape devrait rédiger et publier ensuite, selon toutes probabilités pas avant 2016.
    A mes yeux, ces continuelles « remises à plus tard » ressemblent surtout à une « remise au placard ».

    A voir comment s’est déroulé ce Synode sur la famille, je me demande vraiment si l’Esprit-Saint y a fait autre chose que … du mauvais esprit.

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  5. A l’issue du Synode sur la famille, l’évêque de Gand (Belgique) Mgr Luc Van Looy s’est exprimé en ces termes :

    « Cette assemblée pourrait marquer "le début d'une Église nouvelle", a estimé Mgr Luc Van Looy, évêque de Gand (Belgique), estimant que les débats marquent "la fin d'une Église qui juge toutes les situations" et la mise en route "vers une Église qui accueille, qui accompagne, qui écoute et qui parle aussi avec clarté". »

    Le Magistère de l’Église catholique se résoudra-t-il un jour à s’exprimer clairement sur l’homosexualité ou persistera-t-il, au contraire, à simuler un respect de façade tout en dénigrant inexorablement les homosexuels en coulisses ? (voir ci-dessous)
    L’amour a fait de moi un meilleur prêtre

    Imitant en cela l’Article 2358 du Catéchisme de l’Église catholique (voir ci-dessous), le n°76 du rapport final du Synode sur la famille pèche – une nouvelle fois – par la même absence de clarté.
    Articles 2357, 2358, 2359 du Catéchisme

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