mercredi 15 juin 2016

Je reviens vous chercher


Depuis l’ouverture de ce blog, jamais je n’avais aussi longtemps cessé de l’alimenter ; mais à circonstances exceptionnelles, conséquences exceptionnelles. Mon mois d’avril a été occupé à l’extrême ; j’y ai accumulé un retard considérable dans mon travail et mes diverses obligations, retard que j’ai passé le mois et demi qui a suivi à résorber. À présent que j’ai enfin sorti la tête de l’eau, j’espère retrouver un rythme de publication plus régulier.

Ce qui est certain, c’est que pendant que je regardais ailleurs, il s’est passé beaucoup de choses qui auraient mérité des articles.

Pendant que je regardais ailleurs, le gouvernement Valls a utilisé le 49.3 pour faire passer en force le projet de loi El Khomri réformant le Code du travail. Le pire est bien sûr la terrible régression sociale organisée par cette loi : précarisation des salariés au nom de la flexibilité, primauté de l’accord d’entreprise sur l’accord de branche, licenciements facilités, possibilité pour les patrons de faire travailler leurs salariés jusqu’à 46h. par semaine pendant 16 semaines (!!!), voire jusqu’à 60h. par semaine…

Mais il faut également se désoler de la méthode. On peut discuter de la légitimité du 49.3, qui permet d’arracher au Parlement une des rares parcelles de pouvoir dont il dispose face à l’exécutif ; mais sachant que Hollande comme Valls avaient qualifié son utilisation par la droite au pouvoir du temps de Sarkozy de « déni de démocratie », le minimum de la décence aurait exigé qu’ils s’abstinssent d’y avoir recours. Surtout à plusieurs reprises dans le même quinquennat. Le pouvoir politique n’en est plus à une bouffonnerie près.

Pendant que je regardais ailleurs, la grogne sociale a un peu bougé dans son sommeil – je n’ose dire qu’elle se serait réveillée. Il y a eu le phénomène des Nuits Debout. C’était plutôt sympathique, même si je ne me sens évidemment pas spécialement d’affinités avec un mouvement qui refuse à ce point toute forme de verticalité, d’autorité, de hiérarchie. Disons que je considère que c’est complètement irréaliste et voué à l’échec : une organisation parfaitement horizontale, anarchique au sens étymologique du terme, me semblerait possible pour un peuple d’anges ; pour nous, c’est complètement inefficace. L’évolution du mouvement m’a d’ailleurs donné raison, puisque la convergence des luttes tant attendue ne s’est pas faite et que les Nuits Debout sont en train de mourir de leur belle mort.

Mais au moins, ces gens ont essayé : essayé de penser une nouvelle forme du politique, et essayé de l’appliquer concrètement. Rien que pour ça, je leur suis reconnaissant, même s’ils n’ont pas su éviter quelques dérives plus ou moins graves. La multiplication des comités, portant parfois sur des sujets très éloignés des vrais problèmes de la population, n’était pas forcément de bonne stratégie. Chasser de la place de la République ceux qui n’étaient pas d’accord en tout avec eux ou qui leur semblaient symboliser des choses qu’ils rejetaient, comme Finkielkraut ou les Veilleurs, n’a pas été à leur honneur.

Il y a aussi, plus généralement – et c’est toujours d’actualité –, la contestation classique de la loi travail. Classique puisque, les Nuits Debout ayant échoué à enclencher la révolution que certains espéraient (en dépit de toute analyse politique valide, il faut le dire), il a bien fallu reprendre la lutte par des moyens plus connus et mieux maîtrisés : des grèves, des manifs, des flics en face, des gens qui veulent en découdre, des foulards, des pavés, des lacrymos, des blocages d’autoroutes, des violences policières, j’en passe et des meilleures. Là aussi, ces gens ont toute ma sympathie, même si je pense qu’eux aussi vont échouer. Mais ils avaient quand même plus de chances de faire reculer le gouvernement par des grèves et des manifs un peu agressives que les autres n’en avaient de le faire tomber en restant debout la nuit.

Pendant que je regardais ailleurs, les partis qui incarnent le Système, c’est-à-dire ceux qui veulent par-dessus tout rester dans le cadre politique, économique et culturel actuel, et si possible le rendre encore plus profitable aux élites, ont bien consolidé leur assise. Puisqu’il s’agit principalement, en France, du PS et de l’ex-UMP, ils se sont dit qu’autant renforcer ce bipartisme, et l’égalité du temps de parole dans les médias pendant les campagnes électorales a discrètement disparu. Les idées différentes, qui s’éloignent du Système ou s’opposent à lui, avaient déjà bien du mal à se faire entendre ; elles seront à présent de plus en plus inaudibles.

Si vous en voulez une petite illustration, ce petit graphique compare le temps de parole dont les candidats ont bénéficié en 2012 (en bleu) avec celui dont ils auraient bénéficié à l’époque si la réforme avait déjà été en place (en orange). Alléchant. Une illustration de plus de la manière dont la démocratie mène ordinairement au conservatisme oligarchique.


Parallèlement, Vincent Bolloré, grâce à ses millions, a pu racheter Canal + et a fini par avoir la tête de Yann Barthès, un des trop rares journalistes français qui embêtent vraiment les politiciens et les élites, qui ne rampent pas à leurs pieds, qui dénoncent sans faiblir et sans se décourager leurs travers, leurs ridicules, leurs mensonges, leurs contradictions, leurs retournements de veste et les conneries qu’ils peuvent dire. Ça peut sembler anodin ; ça ne l’est pas. Barthès et toute l’équipe du Petit Journal faisaient rire et divertissaient, mais ils le faisaient avec intelligence et profondeur ; ils ne cherchaient pas à faire rire pour faire rire : ils dénonçaient par le rire les travers de leur temps. Autrement dit, le divertissement qu’ils offraient était en plus socialement utile. Sa disparition de l’antenne, c’est une victoire de plus pour un autre rire, celui promu par le Système justement : celui de Cyril Hanouna et de Touche pas à mon poste. Le rire qui endort remplace le rire qui réveillait.

Barthès dérangeait parce qu’il faisait son métier : comme journaliste, il dévoilait ce que les politiciens et les patrons auraient voulu garder caché. C’est pour cela qu’il les horripilait tant. La disparition d’une émission aussi haïe par Morano (disparition d’ailleurs célébrée par tous les conservateurs) ne peut être qu’une mauvaise nouvelle.

Dans le même ordre d’idées, l’Union européenne a adopté, aussi discrètement que possible, une directive sur le secret des affaires extrêmement inquiétante pour les lanceurs d’alerte. À l’avenir, il sera probablement bien plus risqué pour un salarié de dénoncer une faute, même grave, de l’entreprise à laquelle il appartient : pollution, magouilles financières et fraudes en tous genres seront désormais bien plus difficiles à dénoncer, donc bien plus simples à faire pour les entreprises. Yahou.

Pendant que je regardais ailleurs, les politiciens ont d’ailleurs fourni une autre preuve que l’environnement n’était décidément pas leur première préoccupation, puisque la loi sur la biodiversité a été vidée de sa substance par les sénateurs. Elle n’était déjà pas trop ambitieuse dans sa version d’origine ; à présent, on peut s’attendre au bon vieux compromis démocratique, décidé en commission mixte paritaire et qui, pour ne fâcher personne, n’ira pas bien loin.

Pendant que je regardais ailleurs, un SDF de 18 ans était condamné par le tribunal correctionnel de Cahors à deux mois de prison ferme pour avoir volé un paquet de pâtes et un paquet de riz parce qu’il avait faim. Aux dernières nouvelles, Patrick Balkany est toujours dans son riad de Marrakech et maire de Levallois. Bon. En 1862, Victor Hugo écrivait un roman qui commençait comme ça, avec un vol de pain par quelqu’un qui avait faim et une condamnation au bagne. Ça s’appelait Les misérables. Au XVIIe siècle, dans une de ses fables les plus géniales, La Fontaine écrivait : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » XVIIe siècle, XIXe siècle, XXIe siècle, certaines choses ne changent pas.

Pendant que je regardais ailleurs, l’islam radical a continué à faire des attentats, en France, aux États-Unis, vous avez raison les gars, faut pas perdre le rythme. Comme ça, les États touchés réagissent avec des lois sécuritaires, les populations se radicalisent et tendent de plus en plus vers les populismes d’extrême-droite. Il ne faut pas se méprendre : à chaque attentat, ou plutôt à chacune de nos réactions à un attentat, le fondamentalisme musulman gagne une vraie bataille. Pas tellement à cause des morts, même si c’est l’aspect le plus immédiatement tragique, mais parce qu’ils réussissent (alors que c’est précisément là qu’on ne devrait pas se laisser faire !) à nous faire piétiner nos propres valeurs et à faire progresser l’islamophobie et le racisme chez nous.

Leur stratégie est très simple : les attentats mènent au racisme et à l’islamophobie, d’où découle une vie encore plus difficile pour les immigrés et leurs descendants, alors qu’il s’agit déjà de populations défavorisées ; ce qu’espère l’État islamique, c’est qu’il y aura une radicalisation mutuelle qui finira en guerre civile, et que les musulmans devenus radicaux l’emporteront. Pour éviter d’en arriver là, il faudrait que chacun fasse sa part : que les gouvernements résistent à la tentation sécuritaire et restent fermes sur les droits fondamentaux et les libertés formelles ; que les populations occidentales évitent les amalgames qui favorisent le racisme ; et enfin que les musulmans, en particulier les intellectuels et les autorités religieuses, assument leurs contradictions et fassent émerger un nouvel islam qui tourne sans ambiguïté le dos à certaines idées et à certaines pratiques. Pour chacun des trois cas, on est loin du compte.

Enfin, pendant que je regardais ailleurs, les autorités catholiques du Malawi se sont dit qu’il n’y avait pas de raison de laisser l’homophobie aux seuls intégristes musulmans, et ont demandé officiellement au gouvernement civil le retour à l’application de la loi qui prévoit des peines de prison pour les actes homosexuels. Cette loi, qui n’a jamais été abrogée, fait pour l’instant l’objet d’un moratoire et n’est plus appliquée. J’attends toujours, à l’heure qu’il est, un ferme rappel à l’ordre du pape, qui condamnerait cette demande et affirmerait sans ambages qu’il n’est ni chrétien, ni catholique de demander à mettre des gens en prison parce qu’ils sont homos.

Voilà donc le bilan extérieur de mes deux mois de silence. C’est à la fois très lourd et pas du tout surprenant, parce que finalement, il n’y a dans tout cela rien de nouveau ; seulement la continuation ou le renforcement de tendances déjà anciennes, que je dénonce et contre lesquelles Tol Ardor lutte depuis des années.

Mais il ne faudrait pas croire que je regardais seulement ailleurs. De tout cela, je n’ai pas perdu une miette, et ma colère contre le malheur du monde n’a rien perdu de son ardeur. Quand je dis que je reviens vous chercher, ça veut d’abord dire que je reviens sur le champ de bataille.

jeudi 14 avril 2016

Exhortation apostolique Amoris laetitia : bâtir sur la déception


L’exhortation apostolique Amoris laetitia que le pape François vient de publier pour conclure le cycle ouvert avec les deux Synodes sur la famille de 2014 et 2015 est un texte long, riche et complexe ; il ne s’agit pas ici de le juger, surtout pas de manière binaire ou simpliste, ce qui ne serait pas lui rendre justice, mais plutôt de le situer dans le contexte de la lutte pour la réforme de l’Église.

Commençons par dire que cette grille de lecture (« S’agit-il d’un texte plutôt réformateur ou plutôt conservateur, et quelle peut être son utilité pour faire progresser l’Église vers davantage d’ouverture ? ») n’est qu’une grille de lecture possible, et n’épuise absolument pas la richesse du texte, loin s’en faut. Il faut lire cette exhortation apostolique pour ce qu’elle est : un texte sur la famille et, pour en reprendre le titre, « la joie de l’amour ». À cet égard, elle contient de nombreux passages d’une très grande intelligence et d’une très grande bonté sur, par exemple, le fonctionnement du couple, ou ce qui fait qu’un mariage peut réussir. Les questions les plus polémiques, celles sur lesquelles l’Église fait erreur et qui ont contribué à la formation d’un gouffre aujourd’hui béant entre elle et les sociétés occidentales (divorcés remariés, homosexualité, sexualité hors-mariage, contraception, avortement pour citer les principales) ont certes leur importance, mais ne sauraient constituer le tout d’un discours sur l’amour, la sexualité ou le mariage.

Ce préalable étant posé, assumons notre problématique et essayons de comprendre ce qu’Amoris laetitia va ou peut changer concrètement à la situation de l’Église, à ses pratiques et à ses rapports au reste du monde. De ce point de vue, les catholiques réformateurs ne peuvent qu’être déçus par un texte certes très intelligent sur bien des points, mais peu audacieux : la doctrine ne change pas, et les homosexuels sont particulièrement ignorés. On est assez loin de « la plus grande révolution depuis 1500 ans » annoncée par le cardinal Kasper. Cela étant, il fallait s’y attendre, car sur ces questions polémiques, François n’est pas réellement un réformateur : il est plutôt conservateur et centriste.

Mais il est également jésuite, et il incarne dans Amoris laetitia les clichés dont la Compagnie est victime. Et c’est ce qui nous sauve, car ce texte prudent, pour ne pas dire précautionneux, offre, de manière discrète, presque dissimulée, des ouvertures tout à fait réelles.

La première concerne les divorcés remariés. Le pape écrit au paragraphe n° 305, qui s’inscrit dans une réflexion sur ce sujet : « À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché […], l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église. » Quelle peut être cette « aide de l’Église » ? Une note de bas de page, la note n° 351, apporte justement la précision attendue : « Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. » Et pour que personne ne s’imagine qu’il s’agit seulement de la réconciliation, la même note précise : « Je souligne également que l’Eucharistie “n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles” ».

Tout est dit : « dans certains cas », les divorcés remariés peuvent communier. Quels cas, exactement ? Les maîtres mots de l’exhortation apostolique sont « conscience » et « discernement » : en d’autres termes, chaque personne qui se trouve dans une situation considérée comme « irrégulière » par l’Église (divorcés remariés mais aussi homosexuels mariés, puisque, dans le paragraphe n° 297, le pape précise bien qu’il ne se « réfère pas seulement aux divorcés engagés dans une nouvelle union, mais à tous, en quelque situation qu’ils se trouvent ») doit décider, en son for intérieur, et en accord avec le prêtre, quels sacrements elle peut recevoir.

De ce point de vue, une lecture honnête d’Amoris laetitia ne peut pas prétendre appliquer l’herméneutique de continuité : celle-ci est tout bonnement impossible, en contradiction flagrante avec le texte. L’exhortation apostolique Familiaris consortio, publiée par Jean-Paul II en 1981, écrivait, dans son paragraphe n° 84 : « L’Église […] réaffirme sa discipline […] selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. […] La réconciliation par le sacrement de pénitence […] ne peut être accordée qu’à ceux qui se sont repentis d’avoir violé le signe de l’Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l’indissolubilité du mariage » – autrement dit, en s’abstenant de toute relation sexuelle.

Tout est clair. Familiaris consortio affirmait que, pour qu’un divorcé remarié accédât aux sacrements, il lui fallait s’engager à s’abstenir de tout rapport sexuel avec son nouveau conjoint ; Amoris laetitia lève cette contrainte et laisse au fidèle et au prêtre la libre appréciation de la possibilité ou non d’une participation aux sacrements.

À terme, cette logique du discernement au cas par cas peut même ouvrir la porte à la grande réforme dont l’Église a besoin, celle de la décentralisation. Le pape souligne cette problématique dès le paragraphe n° 3 : « dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. […] En outre, dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux. Car “les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général […] a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué”. »

Les deux éléments sont importants : d’une part, des divergences d’interprétations peuvent légitimement exister dans l’Église selon le pape François, ce qui signifie que les catholiques n’ont pas à être d’accord sur tout ; d’autre part, ces divergences peuvent être plus importantes entre des cultures différentes. Ici, le pape encourage clairement le développement de pratiques différentes d’un continent ou d’une culture à l’autre ; ce qui est clairement la seule voie de salut possible pour préserver l’unité entre des catholiques qui, s’ils se retrouvent sur le Credo, sur la messe et sur le triple commandement d’amour du Christ, sont souvent en désaccord fondamental par ailleurs, surtout sur les questions de morale sexuelle et familiale.

Le pape François ouvre donc une porte qui était jusqu’à présent fermée, ou au moins il met un pied dans la porte pour nous permettre de l’ouvrir. Bien sûr, on ne peut que regretter l’incohérence que cela suppose quant au rapport entre doctrine et pastorale, entre croyance et pratique. Il serait évidemment préférable de reconnaître que l’Église, sur certains sujets, s’est trompée, et d’assumer une évolution réelle qui témoignerait d’une meilleure compréhension de la Volonté de Dieu.

Mais cela nécessiterait une révolution d’une ampleur immense, chose que François n’est probablement pas prêt à accomplir, d’autant plus que cela ne pourrait que déclencher un nouveau schisme. En outre, une petite ouverture fondée sur une incohérence vaut déjà mieux que pas d’ouverture du tout. Il s’agit donc à présent de nous engouffrer dans la brèche, donc d’agir autant que possible en profitant de cette ouverture. Selon le vieil adage qui affirme qu’un droit ou une liberté ne s’use que si on ne s’en sert pas, les divorcés remariés, les couples homosexuels mariés, et plus généralement tous ceux que l’Église considère comme en état de « péché obstiné » doivent engager partout la discussion avec les prêtres, en s’appuyant sur l’exhortation apostolique, en vue d’obtenir la participation aux sacrements. Ce n’est qu’en étant concrètement vécue et mise en application qu’Amoris laetitia changera effectivement la donne dans l’Église ; autrement, elle tombera dans l’oubli, et les tenants du conservatisme auront gagné.

Naturellement, tout cela ne peut qu’accentuer les clivages dans l’Église ; mais ce n’est pas une mauvaise chose. De toute manière, les clivages sont déjà là : sur les questions de morale sexuelle et familiale, mais aussi sur l’obéissance au Magistère et à la Tradition, sur la décentralisation dans l’Église etc., les fidèles, même pratiquants, sont d’ores et déjà en désaccord. Mettre la poussière sous le tapis ne la fera pas disparaître : plutôt que de nier ces divergences internes, entreprise forcément vouée à l’échec, à l’exacerbation du non-dit et au retour du refoulé, l’Église doit apprendre à les regarder en face et surtout à vivre avec, ce qui implique de les penser.

En attendant, Amoris laetitia va faire tomber bien des masques. Les traditionalistes ne peuvent que refuser ce nouveau texte, même s’ils hésiteront probablement sur les conséquences à en tirer (rejoindre les lefebvristes ? les sédévacantistes ? rester malgré tout dans l’Église en se battant contre la réforme de l’intérieur ?). Mais pour les conservateurs, l’affaire va s’avérer plus complexe. Que feront tous ceux qui, jusqu’à présent, sommaient les catholiques réformateurs d’accepter Humanæ vitæ ou Familiaris consortio au nom de l’obéissance au Magistère ? D’ores et déjà, trois attitudes se manifestent parmi eux.

Il y a, bien entendu, les vrais obéissants, les papolâtres à tous crins, ceux qui sont capables de suivre le pape et d’applaudir quoi qu’il dise, quitte à se contredire ; ceux qui, jusqu’au mois de mars dernier, nous expliquaient bravement qu’il était tout à fait normal que les divorcés remariés soient totalement exclus de la communion, et qui vont à présent nous expliquer tout aussi bravement qu’il est tout à fait normal qu’ils puissent la recevoir dans certains cas. De leur part, plutôt crever que de reconnaître que nous, réformateurs, avions raison avant eux dans les combats pour lesquels ils nous condamnaient et que le pape lui-même vient à présent de légitimer. Dans cette catégorie, on peut citer Padreblog ou la Communauté de l’Emmanuel.

Mais d’autres ne vont pas se laisser faire aussi facilement. Une première attitude de refus consiste à minimiser la portée du texte. Ainsi, le cardinal Burke, de sinistre mémoire, a publié une déclaration aussi sidérante que mensongère affirmant que le pape François aurait « été très clair, dès le début, pour dire que l’exhortation apostolique post-synodale n’était pas un acte du Magistère ». À l’appui de cette thèse pour le moins étonnante, il cite le paragraphe n° 3 d’Amoris laetitia ; or, tout un chacun peut, en s’y référant, s’apercevoir qu’il ne contient rien de tel. Il s’agit donc non seulement d’un mensonge, mais d’un mensonge stupide, car il sera vite éventé.

Cette tentative de faire sortir Amoris laetitia du champ du Magistère ordinaire ne peut que rappeler celles des traditionalistes pour faire croire que Vatican II aurait été un Concile non pas dogmatique, mais exclusivement pastoral. Là encore, cette aberration se faisait contre toute évidence (dès le titre, deux des quatre Constitutions de Vatican II sont qualifiées de « dogmatiques »), et pourtant le mensonge s’est répandu et est encore tenace, 50 ans après. Il nous faut donc faire preuve de vigilance pour que ne se répande pas de fausse rumeur sur le texte du pape François. Car si Amoris laetitia, qui est une exhortation apostolique, ne fait pas partie du Magistère, alors Familiaris consortio, qui en est une autre, n’en fait pas partie non plus.

Une seconde attitude de refus consiste à nier non pas le statut du texte, mais son contenu, soit en tentant d’en mener une (pourtant impossible) lecture « en continuité avec l’enseignement antérieur de l’Église », soit en appelant ouvertement à la désobéissance. On en a des exemples sur le blog de Jeanne Smits, sous la plume de l’association Voice of the family, ou encore sur le blog Benoît et moi. Ce dernier est particulièrement intéressant ; par exemple, le refus systématique d’appeler l’évêque de Rome par son nom de pape, pour n’utiliser que son nom de famille, « Bergoglio », est extrêmement révélateur : peut-être cette exhortation apostolique sera-t-elle le germe de schismes à venir.

Il se peut donc que la prudence du pape, son refus de passer en force face aux cardinaux les plus conservateurs, sa manière subtile d’indiquer des chemins à suivre, par des notes de bas de page et des formules plus ou moins sibyllines, ne lui épargnent pas l’aggravation des fractures internes de l’Église, qu’il a pourtant cherché à éviter. Quoi qu’il en soit, ce nouveau texte magistériel est à présent dans nos mains. Pour une fois, il représente un pas dans la bonne direction : à nous donc de le faire vivre.

dimanche 27 mars 2016

La Promesse de Dieu à l’humanité – Homélie pour le dimanche de Pâques


La Conférence Catholique des Baptisés Francophones avait lancé il y a quelques années un chantier intitulé « la Promesse », qui visait à interroger tous les baptisés sur cette question centrale : pour vous, quelle est la Promesse que Dieu fait à l’homme en Jésus ?

Cette interrogation ne trouve évidemment sa réponse qu’à travers l’ensemble de la vie du Christ. Toute la vie de Jésus, et tout le texte des quatre Évangiles qui la racontent, peuvent être résumés en un message central : « Dieu est Amour ». L’immense force du christianisme réside à mes yeux pour une grande part dans la simplicité de ce message : tout tient en trois mots, et tout le reste découle de ces trois mots. « Dieu est Amour » est, pour un chrétien, à la fois le résumé de ses croyances, le socle de sa morale, et l’abrégé de tous les textes sacrés ou inspirés. C’est d’abord cela, la Promesse de Dieu aux hommes dans le Christ : Il nous promet qu’Il est Amour.

Affirmer que Dieu est Amour, c’est croire qu’il n’y a pas de plus grande force que l’Amour, et que non seulement les hommes, mais l’univers entier, ont été conçus et créés par l’Amour, dans l’Amour et pour l’Amour ; ce qui signifie évidemment qu’ils ne peuvent trouver et leur bonheur, et leur accomplissement, que dans l’Amour. C’est croire que le monde de l’Amour viendra, et qu’il ne nous appartient que de hâter ou de retarder sa venue. Voilà pour les croyances.

Affirmer que Dieu est Amour, c’est également faire sien le double commandement suprême du Christ : « “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.” C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.”[1] » Notre seule mission dans le monde, c’est de répandre l’Amour, avec l’aide de Dieu, toujours présent avec nous. Aimer Dieu, d’abord ; ou, pour ceux qui ne connaissent pas Dieu, aimer le Bien, puisque de même que Dieu et l’Amour ne sont qu’une seule et même chose, Dieu et le Bien ne sont également qu’une seule et même chose. Il est donc possible d’aimer Dieu sans en avoir conscience et sans même Le connaître en aimant et en faisant le Bien. Aimer les autres, ensuite ; tous les autres : bien sûr pas seulement ceux qui nous aiment ou nous sont semblables, mais également ceux qui nous haïssent ou sont différents de nous. Mais au-delà de cela, ne pas aimer que les hommes, mais embrasser dans l’Amour ceux qui sont encore plus différents de nous, les êtres vivants non humains. S’aimer soi-même, enfin, tant il est vrai que le christianisme devrait être éloigné de la vision rigoriste, doloriste et puritaine qu’en ont certains – car comme l’écrivait C.S. Lewis dans Tactique du Diable, « Dieu est un hédoniste ». Et voilà pour la morale.

La voilà donc, la réponse à notre question ; la voilà donc, la Promesse que Dieu fait à l’homme en Jésus-Christ : Dieu est Amour, Dieu n’est qu’Amour, et tout Amour est de Dieu. Mais le sceau de cette réponse et de cette Promesse se trouve dans le dimanche de Pâques. Car sans la Résurrection, nous ne pouvons pas voir de Promesse de Dieu aux hommes ; nous ne voyons qu’une vie particulière, celle de Jésus, certes extraordinaire – cela, même un non croyant peut le reconnaître –, mais qui s’achève dans un échec, celui du Vendredi saint et de la crucifixion. Dans le Vendredi saint, le mal, c’est-à-dire les forces qui s’opposent à l’Amour, semble triompher. Il ne peut alors pas y avoir de Promesse de Dieu aux hommes ; tout au plus un espoir.

Ce n’est que dans la Résurrection du dimanche pascal que Dieu fait aux hommes Sa Promesse. Il promet qu’Il existe, puisque la Résurrection ne s’explique pas sans cela ; Il nous promet qu’une vie entièrement menée dans l’Amour ne s’achève pas à la mort, mais renaît dans l’éternité ; enfin, Il nous promet qu’Il nous aime, tous, et inconditionnellement. Il nous promet donc que, derrière le rideau de la mort, obscur et sans retour, non seulement il n’y a pas le néant, mais qu’encore il n’y a pas d’enfer ou de damnation éternels, dont la possibilité même est détruite par l’Amour infini de Dieu révélé en la Résurrection. C’est en ce sens qu’on peut dire que, par sa Résurrection, le Christ « brise les portes de l’enfer ».

On ne saurait mesurer à quel point cette Promesse est merveilleuse. Au-delà de ce que nous vivons en ce Monde, il s’agit, ni plus ni moins, de la promesse d’un bonheur éternel dans l’Amour, pour tous.

Évidemment, nous ne sommes pas comme les premiers disciples du Christ, et nous n’avons pas été témoins de la Résurrection. Pour nous, il s’agit donc forcément d’un acte de foi. Les premiers disciples de Jésus savaient ; nous, nous ne pouvons que croire. Il n’en reste pas moins que la Promesse demeure, même si tous ne peuvent peut-être pas l’entendre.

Ce qui appelle une autre question, non moins importante : est-ce ce qui fait que cette Promesse n’est plus reçue dans le monde d’aujourd’hui ? Car elle n’est plus reçue, ou de moins en moins, il ne sert à rien de se voiler la face ; bien plus, on pourrait dire qu’elle est devenue inaudible. Comment un message de cette importance, porteur d’un espoir aussi démesuré, a-t-il pu à ce point s’éteindre ?

À cela, je crois qu’il faut apporter une double réponse. Nos sociétés ont une part de responsabilité dans cet oubli qui est aujourd’hui une composante de leur malheur. Après les sociétés de l’Antiquité et du Moyen-âge, tout entières tournées vers la collectivité, la communauté, le bien commun, au détriment des individus et de leurs droits fondamentaux, encore ignorés, la Modernité a redonné son importance à la personne individuelle. Ce grand mouvement, entamé à la Renaissance, a trouvé un certain accomplissement dans les Lumières. Mais il a ensuite engendré ses propres excès avec la Révolution industrielle et ses conséquences politiques, économiques, sociales et culturelles. Nous sommes tombés dans l’extrême inverse : tout accorder à l’individu, au détriment du bien commun et de la collectivité, voire de la Terre et de la vie de manière générale.

Plus grave encore, la civilisation techno-industrielle a généré une confusion fatale entre niveau de vie et qualité de vie, entre avoir et bien-être, entre confort matériel et bonheur. Non seulement on a fait croire aux individus qu’ils ne devaient penser qu’à s’accomplir eux-mêmes, sans souci des autres ou de la nature, mais on leur a surtout fait croire qu’ils ne pourraient le faire que dans la consommation de masse et dans l’accumulation des biens matériels. D’un simple moyen – car les biens matériels sont effectivement nécessaires à une vie heureuse –, on a fait une fin en soi, et bien pire, l’unique fin en soi.

Ce renversement de valeurs a pu suffire, historiquement, à faire oublier Dieu, et à déconsidérer la Promesse dont nous parlons. La Crise multiforme que le monde a commencé à traverser depuis les années 1970 (crise économique d’abord, sociale ensuite, écologique et politique de plus en plus), et qui ne fera qu’empirer, met de plus en plus de gens en situation de grande précarité et même de danger, les frustrant de ces biens matériels qu’on leur a appris à considérer comme le but ultime de toute existence. Cela peut sembler paradoxal, car jamais l’humanité n’a bénéficié d’une telle abondance de biens matériels ; mais ce niveau de vie jamais atteint auparavant s’accompagne aujourd’hui d’inégalités également inégalées dans l’histoire, du chômage de masse, donc de précarité, d’inquiétude et de stress permanents. La peur talonne un nombre sans cesse croissant de personnes, et cette peur du déclassement social – ou, pour beaucoup qui sont déjà en bas de l’échelle, la peur des échéances de la fin du mois – rend encore plus impossible de se concentrer sur des réalités spirituelles.

Nos sociétés ne sont cependant pas les seules coupables ; nos Églises aussi portent également une part de responsabilité dans l’oubli de la Promesse de Dieu, car elles ont-elles-mêmes contribué à saper leur crédibilité. C’est spécialement vrai de l’Église catholique, qui a fait à peu près tout ce qui était en son pouvoir pour perdre le plus de fidèles possible. Elle a commencé une lutte perdue d’avance contre tous les progrès scientifiques, avant d’admettre sa défaite, trop tard hélas. Elle s’est ensuite acharnée à soutenir les régimes politiques les plus injustes et oppressifs qu’elle pouvait trouver, de l’Ancien régime français à la dictature franquiste. Aujourd’hui, enfin, elle ferraille dans des combats d’arrière-garde sur la morale sexuelle et familiale ; dans ces batailles, non seulement elle se trompe sur ce qui est véritablement important, non seulement elle ne peut connaître qu’une défaite qui atteindra encore un peu plus sa crédibilité, mais encore, sur la plupart de ces questions, elle se trompe et mène un combat contre le Bien qu’elle croit servir.

Il appartient donc aux chrétiens de changer le monde, et même de sauver le monde : en disant cela, je pèse mes mots, et j’affirme que c’est bien à cela que la Résurrection du Christ nous appelle. Mais il nous appartient aussi de changer nos Églises et de les corriger quand elles doivent l’être. C’est à nous qu’il appartient de faire entendre au Monde la Promesse que Dieu fait à l’humanité en Jésus-Christ ; encore faut-il nous rendre audibles auprès de ce Monde, ce qui implique d’être auprès de lui, à son chevet dans ses véritables épreuves, et de parler le même langage que lui.

Aux Ardoriens, bonne année. À tous, joyeuse Pâques.




[1] Évangile selon Matthieu, 22, 37-39, traduction œcuménique de la Bible.

mercredi 23 mars 2016

Le Parti unique à l’épreuve de ses propres conneries


Notre démocratie représentative n’est évidemment pas – encore – un totalitarisme, sans quoi je ne pourrais même pas publier ces lignes. Si l’on peut parler de « Parti unique » pour qualifier l’échiquier politique actuel, ce n’est donc bien sûr pas dans le même sens qu’on pouvait le faire dans les véritables totalitarismes, où tous les partis étaient interdits pour de bon, exception faite de celui qui tenait le pouvoir.

Pourtant, il y a bien quelque chose du parti unique dans notre société. Comme je l’ai démontré ici ou , il y a de moins en moins de différences entre les partis dits de gauche et les partis dits de droite, à l’exception de leurs extrêmes. Le PS, la nébuleuse centriste et LR ont en commun de vouloir conserver, fondamentalement, le cadre politique (la démocratie représentative) et économique (le capitalisme libéral) actuel. Les partis dits extrémistes (même si « radicaux » serait probablement préférable), eux, veulent en sortir (je ne me prononce pas sur les intentions du FN, qui me semblent en la matière particulièrement obscures).

Ce rapprochement idéologique entre la « droite de gouvernement » et la « gauche de gouvernement » se voit particulièrement bien dans le fait que les politiques qu’ils mènent quand ils sont au pouvoir sont de plus en plus indifférenciables. Même les sujets de société les opposent de moins en moins : c’est le PS qui a fait la loi Taubira, mais soyons honnêtes, LR auraient pu faire à peu près la même chose (au Royaume-Uni, ce sont les conservateurs qui ont fait le mariage homosexuel, et franchement, ils ne sont pas plus futés que les nôtres) ; d’ailleurs, l’opposition de la droite à cette loi a été purement opportuniste, et non pas motivée par de réelles convictions, comme le prouvent les retournements de veste en série qui ont eu lieu depuis. Comme je le disais dernièrement dans un autre billet, finalement, ce qui distingue en France le centre, le centre-gauche et le centre-droit, c’est de plus en plus une clientèle, de moins en moins des idées ou une politique.

La prochaine présidentielle pourrait d’ailleurs rendre cet état de fait plus visible ; un bon score de l’extrême-droite pourrait bien donner naissance à une nouvelle alliance politique allant, mettons, de Hollande à Sarkozy, en passant par Macron, Valls, Bayrou, Juppé, Fillon et j’en passe. Un tel rassemblement se heurterait naturellement à l’histoire et aux préjugés de chacun, mais serait idéologiquement bien plus cohérent que l’actuel PS, déchiré entre une aile droite et une aile gauche qui n’ont plus grand-chose en commun (mis à part des intérêts électoraux – et c’est certes déjà beaucoup).

Or, ces partis « de gouvernement » sont, par définition, les seuls qui peuvent espérer gouverner. Les partis radicaux, eux, se heurtent à un plafond de verre plus ou moins rapproché qui les empêche d’accéder aux responsabilités (j’ai du mal à croire que, dans l’état actuel des choses, même Marine Le Pen puisse être élue à la présidence de la République sans avoir auparavant profondément adouci au moins son discours pour le faire ressembler, justement, à celui des partis de gouvernement). C’est en ce sens qu’on peut parler de parti unique pour notre démocratie : ce sont toujours les partisans des mêmes idées qui se retrouvent aux commandes ; et manque de bol, ce sont les partisans d’idées débiles qui font la preuve de leur échec depuis des décennies.

On se rend tout particulièrement compte et de leur proximité, et de leur bêtise, à l’occasion des attentats terroristes. Les attentats de Bruxelles, pour tristes qu’ils soient, sont tout sauf une surprise ; on ne court pas un grand risque en affirmant que la série noire va continuer. Les causes profondes du terrorisme sont toujours là, et pour longtemps ; or, assurer la sécurité de tous est parfaitement impossible. Qu’on mette des portiques à l’entrée des aéroports, et plus seulement des salles d’embarquement, il y aura des files d’attentes devant ces portiques, et c’est là que se feront sauter les kamikazes. Il y aura toujours des rassemblements de plusieurs dizaines ou centaines de personnes qui ne pourront pas toutes être fouillées, et de tels rassemblements, inévitables, seront toujours des cibles de choix pour les terroristes.

Comme je l’ai démontré ici à plusieurs reprises, la surveillance généralisée par les États et leurs services de renseignement est tout aussi inutile ; ce qui vient de se passer en apporte une nouvelle preuve. Nous sommes déjà surveillés à l’extrême, et les attentats continuent ; jusqu’où voulons-nous aller ? De toute manière, il faut bien comprendre qu’aussi loin que nous allions, le problème ne disparaîtra jamais : si les États se mettaient à surveiller tout le monde tout le temps, les terroristes changeraient de stratégie. Ils ont déjà commencé : les groupuscules et les cellules actives sont déjà de plus en plus petits ; qu’on les surveille davantage, et ce seront des loups solitaires qui prendront le relais. Vous pouvez, avec beaucoup d’efforts et à un prix mortel pour la liberté, empêcher un petit groupe de poser une bombe dans un avion ; mais vous ne pourrez pas éviter un terroriste isolé qui égorgera dix personnes dans la rue avant de se faire abattre ou arrêter. L’État ne peut pas – encore – lire dans l’esprit des gens.

Inutile, cette surveillance généralisée de nos vies privées par les États est surtout dangereuse pour nos libertés, ce n’est plus à démontrer. Pourtant, nos joyeux politiciens essayent bravement de continuer à l’accroître. La récupération politique ne tardant jamais trop longtemps de nos jours, ils n’ont cette fois-ci pas attendu 48 heures avant de se lancer dans de nouvelles diatribes. Leur cible privilégiée ces jours-ci : le Parlement européen, qui a eu l’audace de ne pas inscrire l’examen du PNR, le fichier des passagers aériens, à son ordre du jour.

Le PNR, pour ceux qui ne connaissent pas, serait un gigantesque fichier qui enregistrerait systématiquement un certain nombre de données sur chaque passager prenant l’avion en direction ou en provenance de l’Union européenne : identité, coordonnées, dates et heures de départ et de retour etc. Le bonheur, quoi. Depuis deux jours, tous, de droite ou de gauche, n’ont qu’un seul mot à la bouche : ne pas l’avoir examiné, et surtout accepté, de la part du Parlement, c’est « irresponsable ». Toujours la même rengaine : je restreins les libertés sous le coup d’une émotion populaire, je suis responsable ; si tu prends le temps de réfléchir un peu, tu es irresponsable. Bon.

La question est alors de savoir si nos politiciens en sont inconscients ou s’ils s’en moquent. Je suis, pour ma part, convaincu qu’ils connaissent parfaitement le danger pour les libertés, mais qu’ils s’en moquent. Pourquoi ? Justement parce qu’ils ont également conscience d’être les membres d’une sorte de parti unique. Ils savent très bien qu’au fond, centre, centre-droit et centre-gauche partagent une même vision du monde et, bien plus important encore, des intérêts communs ; et comme ils voient bien à quel point le Système est puissamment verrouillé pour leur assurer le pouvoir, ils se disent qu’ils n’auront jamais, eux, à subir les conséquences de ce qu’ils imposent au bas-peuple.

Et c’est là qu’ils commettent une erreur qui finira par leur être fatale. Car ils ont oublié une leçon fondamentale de l’Histoire : c’est que si tout système est évidemment plus ou moins bien verrouillé pour assurer aux puissants de conserver leur puissance, aucun ne l’est suffisamment pour demeurer éternellement. Ai-je dit que les partis extrémistes ou radicaux ne pouvaient pas accéder aux responsabilités ? J’ai bien précisé : « dans l’état actuel des choses ». Une crise majeure, par exemple économique ou écologique, pourrait tout changer. Sans le puissant moteur des crises économiques, la Révolution française n’aurait pas eu lieu, et Hitler n’aurait pas pris le pouvoir.

Les partis radicaux, en particulier l’extrême-droite, peuvent donc prendre le pouvoir en France ; et alors, qui sait ce qui peut advenir ? Si quelqu’un a suffisamment de volonté pour essayer de mettre en place un totalitarisme et de devenir le maître absolu du pays, il n’a rien à inventer : dès lors qu’il aura le contrôle de la machine d’État, il aura aussi tous les outils à sa disposition. Tout est déjà là, prêt à l’usage ! Nos dirigeants feraient bien d’y penser : ils en seraient, à l’évidence, les premières victimes.

mercredi 16 mars 2016

Petits rappels à l’usage du traqueur de pédophile


Ami traqueur de pédophile, bonjour.

Avant toute autre chose, laisse-moi te remercier et te féliciter d’accomplir la mission qui est la tienne. La pédophilie est bien évidemment une tragédie à l’origine de souffrances immenses et innombrables. Les pédophiles, bien sûr, ne sont pas responsables de l’attirance qu’ils éprouvent pour les enfants ; mais on ne peut pas tolérer qu’ils satisfassent leurs pulsions pour autant, étant donné la souffrance que cela infligerait aux enfants concernés. La plupart des pédophiles en sont d’ailleurs eux-mêmes conscients : beaucoup ne passent jamais à l’acte, et ceux qui sautent le pas le font souvent dans une terrible culpabilité.

Merci, donc, de lutter contre ce fléau. Non, il ne faut pas se taire, sous aucun prétexte. Oui, ceux qui commettent des actes pédophiles doivent être traduits en justice et condamnés. Crois-moi, je ne cherche d’excuse à personne : moi aussi, j’ai deux enfants.

Prends garde cependant qu’entraîné par la bonne cause que tu défends, tu ne te laisses aller à de fâcheux errements.

D’abord, respecte la présomption d’innocence. Ce n’est pas pour rien que ce principe est inscrit dans à peu près toutes les déclarations des droits de l’homme depuis 1789. Surtout à l’heure de l’extrême puissance des médias, de l’immédiateté et de la diffusion planétaire de l’information, il est l’unique barrière face à des lynchages en règle. Souviens-toi que tu peux te tromper, et qu’un lynchage médiatique peut anéantir un homme innocent – l’anéantir parfois physiquement, littéralement, le tuer. Souviens-toi surtout que, même coupable du pire des crimes, aucun homme ne mérite d’être lynché. Tu dois rechercher la justice, pas la vengeance. Oui oui, même pour un pédophile.

Beaucoup gagneraient à méditer sur le fait que le plus petit des principes devrait toujours passer avant le plus grand des événements. Un événement, même très grave, même tragique, est toujours ponctuel. Un principe est intemporel. Ce sont les principes, et eux seuls, qui nous protègent du déferlement de passions, parfois violentes, nées des événements.

Si tu es Premier ministre, ami traqueur de pédophile, je comprends ton empressement à surfer sur les peurs et les colères populaires dans l’espoir d’être, à ton tour, le prochain Président de la République. Devenir calife à la place du calife, c’est le jeu, je ne te lance pas la pierre, et dans ces conditions je me doute bien que ma défense des droits fondamentaux de la personne humaine, ça t’en touche une sans faire remuer l’autre. Mais bon, manifestement, tu fais mal ton travail, faute d’avoir compris que la politique, c’est servir le Bien et les autres, pas satisfaire son ambition. Démissionne et lis Platon.

Ensuite, ami traqueur de pédophile (et même si tu n’es pas Premier ministre), n’hésite pas à te servir de ce merveilleux outil qu’est le dictionnaire, ni à feuilleter les textes de loi.

Ainsi, essaye de ne pas oublier que dans ce beau pays qu’est la France, un adulte peut avoir des relations sexuelles avec un mineur (quelqu’un qui a moins de 18 ans, donc) si celui-ci consent à ladite relation et est âgé de plus de 15 ans. Eh oui, 15 ans. On peut regretter cet état de choses et préférer vivre en Californie, en Floride ou en Turquie, où un adulte ne peut avoir aucune relation sexuelle avec quelqu’un de moins de 18 ans, voire en Indonésie, ou il faut pour coucher avec un garçon attendre qu’il ait 19 ans. Ce n’est pas mon cas, je trouve l’âge défini par la loi française équilibré et respectueux tant de la sécurité des enfants que de la liberté des adolescents ; mais encore une fois, chacun est libre de penser ce qu’il veut.

En revanche, la loi étant pour le moment ce qu’elle est, tu dois appeler les choses par leur nom, et éviter de voir de la pédophilie là où il n’y en a pas. Quand un adulte couche avec un garçon de 16, 17 ou 19 ans, ce n’est pas de la pédophilie, c’est une relation sexuelle tout ce qu’il y a de plus légale. Si l’adulte est lui-même un homme, ça ne s’appelle toujours pas de la pédophilie, ça s’appelle de l’homosexualité, et Dieu merci, c’est légal – même si, là encore, chacun est libre de préférer la façon iranienne ou soudanaise de gérer l’homosexualité.

Je t’entends déjà me dire : eh oui, mais si la relation n’est pas consentie ? Eh bien dans ce cas, ça s’appelle un viol ou une agression sexuelle, tout bêtement. C’est très mal aussi, et c’est tout aussi condamnable, mais ce n’est toujours pas de la pédophilie pour autant.

Reste la question du statut de l’adulte qui a des relations sexuelles avec un mineur de 18 ans (je te rappelle qu’en droit, « mineur de 18 ans » signifie « personne âgée de moins de 18 ans », de même que « mineur de 15 ans » signifie « personne âgée de moins de 15 ans »). Oui, tu as raison de soulever ce point : un adulte ne peut pas coucher avec un mineur, même âgé de plus de 15 ans, s’il y a un lien de subordination entre eux, c’est-à-dire s’il est un de ses parents, beaux-parents, professeurs, moniteurs, médecins, ou s’il est policier. Ou prêtre.

Mais (attention accroche-toi il faut suivre), même dans ce cas, on n’a toujours pas trace de pédophilie. Si un prêtre, un prof ou un médecin a des relations sexuelles consenties avec une personne placée sous son autorité et âgée de 15 à 18 ans, c’est une atteinte sexuelle (pas une agression, ça c’est pour les relations non consenties : une atteinte), mais ce n’est toujours pas de la pédophilie, puisque ça concerne une personne qui a déjà atteint « l’âge du consentement », c’est-à-dire l’âge à partir duquel on considère un consentement comme éclairé et donc réel, valide.

Voilà. Je crois que je viens de bien faire mon métier de professeur éthique et responsable, justement, en te rappelant deux choses essentielles, la première en droit, la seconde en langue. Ravi d’avoir pu t’aider.

mercredi 2 mars 2016

Droite et gauche : une différence de clientèles


Pour essayer d’explorer rapidement l’épineuse question de la définition de la droite et de la gauche en politique, j’ai déjà écrit deux billets (ici et ici) ; tous deux tendaient à montrer qu’entre les partis de gouvernement dits « de gauche » et les partis de gouvernement dits « de droite », la frontière avait tendance à s’affaiblir, et que les uns comme les autres menaient des politiques de plus en plus similaires – sans aller pour autant jusqu’à nier les différences objectives et parfois importantes qui les séparent encore.

La loi El Khomri, actuellement en discussion, nous donne une occasion de préciser la définition de ces deux camps apparemment si irréconciliables, alors qu’ils sont aussi apparemment si proches.

Que cette loi soit une infamie, c’est pour moi une évidence, et j’ai par avance la flemme de le démontrer. On verra ce qu’il en sera après la première reculade du gouvernement, bien sûr ; encore que je ne pense pas qu’ils toucheront à l’essentiel. Mais ce qui est certain, c’est que dans sa version d’origine, cette loi est scélérate. Assouplissement du temps de travail (il sera possible de travailler jusqu’à 12h. par jour et 60h. par semaine), diminution de la valorisation des heures supplémentaires, plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciements, eux-mêmes facilités, organisation du contournement des syndicats : Jean-Luc Mélenchon n’a pas tort quand il affirme que cette loi nous renverrait au XIXe siècle. Pour tout dire, on a du mal à concevoir que le parti qui la porte soit celui-là même qui avait instauré les congés payés.

Mais à la rigueur, ce n’est pas cela qui m’intéresse : finalement, ça ne fait que démontrer ce que je répète depuis des années, à savoir que la différence essentielle ne passe plus entre ce qu’on appelle « la droite » et ce qu’on appelle « la gauche », mais bien entre les conservateurs, qui veulent préserver le cadre général du Système économique et politique actuel (conservateurs dont, à l’évidence, l’essentiel des membres du PS fait partie), et les radicaux, qui veulent faire exploser ce cadre et construire un contre-modèle à la place. Non, ce qui est vraiment intéressant, c’est de voir sur qui cette loi tape, et sur qui elle ne tape pas.

Sur qui tape-t-elle ? Sur les travailleurs précaires ou pauvres, quel que soit leur statut (salariés du tertiaires, ouvriers etc.). Eux, qui vivent déjà dans des conditions extrêmement difficiles, vont voir leur existence encore fragilisée. On essaye encore une fois de leur vendre le vieux truc de la flexisécurité, ce qui, concrètement, signifie que les patrons ont la sécurité et qu’eux ont la flexibilité, donc l’insécurité.

Sur qui ne tape-t-elle pas ? Sur les patrons, évidemment, grands gagnants de l’affaire – d’ailleurs, voir le MEDEF et les députés de droite applaudir la loi devrait mettre la puce à l’oreille de ses quelques défenseurs qui se prétendent de gauche. Mais ce n’est pas tout : la loi ne tape pas tellement non plus sur les fonctionnaires. Parce qu’il faut être honnête : assouplir le temps de travail, faciliter les licenciements et limiter les indemnités prud’homales, nous, ça ne nous concerne pas des masses.

Alors bien sûr, tout à fait égoïstement, je me réjouis. Merci, mesdames et messieurs les députés PS, de n’avoir pas touché à mon précieux statut ! Je vous en suis sincèrement reconnaissant. Mais au-delà de cette gratitude toute personnelle et pas très altruiste, comment analyser cette générosité ? Faut-il y voir un oubli de la part du gouvernement ? Non : il faut l’analyser comme un acte clientéliste.

Que le PS, dans sa loi, tape sur les pauvres, montre qu’ils ont au moins compris une chose : ils ont perdu les classes populaires, qui passent massivement à l’extrême-droite. Partant, ils peuvent leur taper dessus : de toute manière, ils ne votent déjà plus pour eux. Inversement, favoriser le patronat peut leur faire gagner quelques voix. Quant au fait de ne pas toucher à la fonction publique, c’est la clef de voûte du clientélisme : les fonctionnaires sont reconnus pour ce qu’ils sont, à savoir le socle de l’électorat PS – à ménager absolument, donc.

Symétriquement, on peut remarquer que, lorsqu’ils étaient au pouvoir, les membres de l’UMP tapaient à peu près autant sur les pauvres, et offraient à peu près autant de cadeaux aux riches (même reconnaissance de la nouvelle orientation du vote populaire, même tentative de racoler le patronat et les classes aisées et même moyennes), mais faisaient des fonctionnaires une de leurs cibles privilégiées, reconnaissant ainsi que, de toute manière, ils savaient qu’ils ne voteraient pas massivement pour eux.

Voilà donc à quoi se résume, pour une large part, l’opposition entre la droite de gouvernement et la gauche de gouvernement : des politiques largement identiques, mais accablant ou privilégiant des cibles légèrement différents. Finalement, ce qui les rassemble le mieux, c’est encore l’obsession sécuritaire : la nouvelle loi antiterroriste accorde à la police des pouvoirs exorbitants, des gardes à vue sans avocat, un droit d’arrestation de personnes à qui l’on n’a rien à reprocher, des pouvoirs d’intrusion et de surveillance démesurés ; là, tout le monde applaudit, la droite et la gauche sont soudainement d’accord.

Pas étonnant que l’extrême-droite monte. Ce qui est étonnant, c’est que l’antiparlementarisme et plus généralement l’opposition à la démocratie ne progressent pas plus vite ; mais je crois que ça ne tardera guère.

mardi 1 mars 2016

Contre l’invasion sonore


Il y a deux ans, j’avais écrit une chronique appelant au respect du traditionnel bruit des cloches dans nos villages, contre lequel certains n’hésitaient pas à aller au procès – et, pire encore, le gagnaient. Il faut croire que le bon sens n’est décidément pas la chose du monde la mieux partagée, car à côté de cela, il semble que notre société s’habitue de plus en plus au bruit et, plus généralement, à une invasion sonore toujours plus poussée.

C’est bien sûr d’abord par le biais des machines, qui font de la civilisation techno-industrielle une civilisation bruyante. Même les plus silencieuses, celles qui utilisent l’électricité, sont désagréables ; dès qu’elles fonctionnent à l’essence, c’est la catastrophe. Enfant et adolescent, il m’arrivait de pleurer de rage et d’impuissance, pendant des promenades dans la nature, face à la pétarade incessante des voitures, d’une tronçonneuse ou d’une tondeuse – et je ne me suis jamais vraiment habitué.

Car c’est la double caractéristique du bruit qu’il porte loin et qu’on n’y échappe pas. C’est ce qui en fait une nuisance supérieure à beaucoup d’autres. Dans un espace ouvert, l’odeur d’une cigarette se dissipe complètement au-delà de quelques mètres ; le son, lui, peut porter sur des dizaines, des centaines de mètres, voire quelques kilomètres pour certains qu’on rencontre malheureusement trop fréquemment. Quand il dure, le bruit peut donc vite devenir intolérable. Si je défendais les cloches, c’est parce qu’elles ne sonnent que brièvement et ponctuellement ; mais la proximité d’une autoroute provoque un bruit de fond absolument incessant.

Quant aux rares moyens de protection (les boules Quies, les casques anti-bruit…), en plus d’être inconfortables (en promenade, ils ne risquent pas de se faire oublier), ils ne vous coupent pas seulement du bruit, mais de tout son : vous n’entendez plus la tronçonneuse, mais vous pouvez dire adieu au concert des oiseaux. Le bruit est donc une nuisance invasive contre laquelle il n’existe aucune réelle protection.

Enfin, on peut constater que, de nos jours, l’invasion sonore ne provient plus seulement du bruit des machines, même si ce dernier n’a nullement cessé – au contraire – : de plus en plus, elle découle également d’une omniprésence de la musique. C’est évidemment dû à l’invasion des machines et au « progrès » technique : il est de plus en plus facile de transporter des appareils capables de produire de la musique avec une puissance et une durée d’autonomie accrues. Et, de fait, la musique est partout : dans les casques et les écouteurs, aux terrasses des cafés et des restaurants, mais aussi dans la rue – les voitures, les téléphones portables etc. produisant un son de plus en plus envahissant.

Même si les gens n’écoutaient ainsi que des concertos de Vivaldi ou des nocturnes de Chopin, ce serait vite pénible ; vu ce qu’ils écoutent, c’est proprement insupportable. Au point qu’à mon sens, il serait utile de légiférer sur la question. On me dira que ce n’est pas l’urgence. Certes ; ça ne veut pas dire que ce n’est pas important, et vu le nombre de personnes qu’on paye à ne faire que de la politique à plein temps, on est quand même en droit d’attendre d’eux qu’ils ne règlent pas que les urgences.

D’autant plus qu’en réalité, ce sont deux questions qui se posent. La première, celle dont j’ai parlé jusqu’ici, est celle de l’invasion, de la nuisance pour autrui : la mauvaise musique sur la terrasse de l’hôtel où je prends mon petit déjeuner me gêne, la voiture qui passe avec le volume sonore poussé à fond me gêne, la tronçonneuse tronçonnant tout l’après-midi me gêne.

Mais il y a un second problème, celui que se pose à lui-même celui qui écoute en permanence de la musique, fût-ce dans ses écouteurs, donc sans gêner personne d’autre : l’incapacité à vivre, même ponctuellement, dans le silence. Chacun peut facilement le constater autour de lui : de plus en plus de gens sont angoissés par le silence, qu’ils trouvent insupportablement vide. Or, je crois qu’il y a une vertu dans le silence ; plus encore : je crois que les moments de silence sont nécessaires à notre équilibre, à notre construction intellectuelle, à notre stabilité émotionnelle, à notre bonheur. Ce n’est que dans le silence qu’on se retrouve seul face à soi-même et qu’on peut s’observer, penser, réfléchir ou méditer.

C.S. Lewis, dans Tactique du Diable, faisait ainsi parler le démon Screwtape :

« La musique et le silence – comme tous les deux je les déteste ! Comme nous devrions être reconnaissants à Notre Père de n’avoir pas laissé, depuis qu’il est entré en Enfer […], un seul mètre carré de l’espace infernal ni un seul instant du temps infernal à ces deux forces abominables, mais de les avoir tous fait occuper par le Bruit – le Bruit, le grand dynamisme, l’expression audible de tout ce qui exulte, de tout ce qui est viril et sans pitié – le Bruit qui, seul, nous protège des doutes stupides, des scrupules désespérés et des désirs impossibles. Nous transformerons l’univers entier en bruit, à la fin. Nous avons déjà fait de grandes avancées dans cette direction pour ce qui concerne la Terre. À la fin, nous abattrons de nos cris les mélodies et les silences du Ciel. »

Essayons, si possible, de ne pas lui donner trop tôt raison.

mardi 23 février 2016

Entre le député et le professionnel du cirque, le clown n’est pas celui qu’on croit


Je reviens du cirque. À Mayotte, on n’a pas une vie culturelle des plus folichonnes, surtout cette année, mais de temps en temps, un cirque passe nous rendre visite et reste un petit mois. Et j’ai passé un très bon moment. Ce n’était ni le Cirque Plume, ni le Cirque de Pékin ; c’était sans grandes prétentions, le son marchait quand il voulait, celui qui balançait les musiques galérait un peu, mais j’ai vu des choses belles et impressionnantes. Des trapézistes tournoyant gracieusement en l’air. Des acrobates jonglant en se tenant sur un fil, debout sur un pied. J’ai vu de l’art.

L’art, je ne le cesse de le répéter, est l’un des principaux buts de la vie humaine. Il nous divertit, nous amuse, nous enchante ; mais aussi, il nous fait toucher du doigt la beauté, il nous fait réfléchir, comprendre la vie ; il nous fait ressentir des émotions, il nous fait penser : bref, il nous fait vivre. Vivre vraiment : l’art nous permet de dépasser la simple survie animale pour accomplir notre nature d’hommes. L’art est donc un des besoins fondamentaux de la nature humaine, et contribue à nous rendre heureux.

Tolkien voyait en cela la traduction du fait que l’homme est créé « à l’image de Dieu ». Pour lui, Dieu est l’Artiste véritable, parfait, absolu ; Il est le Créateur et, dans la Création, les hommes deviennent, dans l’art, des « sous-créateurs » : des créatures créatrices, des créateurs à l’intérieur d’une création. C’est dire, dans les termes de la foi et de la croyance, exactement la même chose : l’homme ne s’accomplit pas réellement sans l’art, qu’il en soit producteur ou au moins récepteur.

La politique, elle, n’est que le dernier des besoins des hommes. Elle est avant tout non pas un but en soi, mais un moyen : le moyen de mettre en place et de maintenir les meilleures conditions pour atteindre le but véritable, le bonheur, dont l’art est une des composantes. Les hommes politiques devraient donc se voir non comme les maîtres de la société, mais comme ses serviteurs. Ils devraient comprendre que, même quand ils ont légitimement le pouvoir et l’autorité sur les autres (ce qui n’est pas toujours le cas), ce n’est que pour construire et entretenir une société qui permettra à d’autres qu’eux de construire réellement le bonheur des hommes : les artistes, les scientifiques, les philosophes etc. Les politiciens, même dans une société idéale où ils seraient correctement choisis et feraient bien leur travail – et nous en sommes bien loin –, ne feraient pas eux-mêmes le bonheur des autres : ils le rendraient simplement possible.

Une des missions principales des hommes politiques est donc de favoriser la création artistique, la recherche scientifique etc. Tout le reste, la police, la justice, la monnaie, l’armée, et même des choses plus proches du cœur de la vie humaine comme la création de richesses matérielles, l’éducation ou la santé, tout cela est finalement second : ce sont des conditions de réalisation du bonheur humain, mais elles ne constituent pas ce bonheur humain pour autant.

Qui n’a pas compris cela n’a pas compris le sens de l’engagement politique ; et tout le drame de notre époque est justement que presque personne ne le comprend, les politiciens au premier chef. Pire : on renverse cette hiérarchie. Les hommes politiques, et avec eux non seulement les élites, mais l’immense majorité de la société, s’imaginent que le but de l’action politique est d’abord d’assurer l’ordre public, la sécurité aux frontières, la stabilité de la monnaie, la création de richesses etc., et que, s’il nous reste après cela du temps, de l’argent, de l’énergie, on pourra en donner un peu à la culture et à la recherche. Alors que ce devrait être exactement le contraire : on devrait chercher à promouvoir la création artistique et scientifique, et pour cela chercher à assurer la sécurité intérieure et extérieure, la production de richesses etc. Voilà la tragédie de notre temps : nous avons fait une fin en soi de ce qui n’était qu’un simple moyen, et nous avons fait du but de notre existence un surplus facultatif et négociable.

Il y a quelque temps, Laurent Wauquiez, ancien ministre, membre éminent des Républicains, député, alors candidat à la présidence de la région Auvergne-Rhône-Alpes (qu’il a depuis obtenue), avait proposé de « fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes » et de les remplacer par d’autres aboutissant à de « vrais jobs ».

L’homophobie patente du personnage, ainsi que ses harangues hargneuses contre « le cancer de l’assistanat », ne me l’avaient déjà pas rendu très sympathique ; mais je crois qu’on ne peut ressentir que le plus profond mépris pour ce genre de déclaration. Elle illustre parfaitement mon propos. Laurent Wauquiez prouve avec grossièreté qu’il n’a strictement rien compris aux fonctions qu’il occupe ou auxquelles il aspire ; on comprend mieux pourquoi il est si mauvais politicien, et plus généralement pourquoi nous subissons une telle crise politique. Ceux qui sont grassement payés pour mal faire leur travail (rappelons que, avec beaucoup de ses petits camarades, Wauquiez n’était même pas présent à l’Assemblée pour le vote sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence) se permettent de critiquer et de mépriser ceux qu’ils devraient servir, les artistes qui font, eux, merveilleusement le leur, et qui le font par vocation, en étant payés une misère et en traversant galère sur galère.

Quand un politique tient ce genre de propos stupides, en général, les artistes essayent de se défendre en soulignant le nombre d’emplois créés par le monde du spectacle. Ils n’ont pas tout à fait tort, bien sûr, mais ce faisant, ils se placent déjà sur le terrain de l’adversaire ; alors que ce qu’il faudrait souligner, c’est que ce que nous apportent les artistes de cirque et les marionnettistes n’a tout simplement pas de prix. Ceux qui, et c’est infiniment triste pour eux, l’ont oublié, n’ont qu’à regarder leurs enfants. Dans nos démocraties bourgeoises, ça fait longtemps que la politique a cessé de faire rêver. Mais qu’au moins elle ne cherche pas à tuer ce qui y parvient encore.

dimanche 21 février 2016

Une connerie olympique


En 1783, le chevalier Joseph Bologne de Saint-Georges, musicien et futur acteur de la Révolution française, abolitionniste né en Guadeloupe, fonda avec deux mécènes un orchestre nommé le Concert de la Loge Olympique ; il eut une certaine importance puisqu’il fut, par exemple, le commanditaire des Symphonies parisiennes de Joseph Haydn. Disparu dans les suites de la Révolution, il donna son nom à un nouvel ensemble fondé début 2015 par le violoniste Julien Chauvin.

Entre-temps, un autre univers, celui du sport, avait été quelque peu agité par une autre personnalité : Pierre de Coubertin, re-fondateur des Jeux olympiques. Misogyne, raciste, colonialiste, puis admirateur plus ou moins affiché de Hitler et du régime nazi – à côté d’une véritable dimension humaniste, et pas plus que d’autres à son époque, diront certains ; je veux bien, mais certainement pas moins non plus, en tout cas –, il fonde en 1894 le Comité International Olympique (CIO), puis un Comité Olympique Français (COF). La fusion de ce dernier, en 1972, avec le Comité National des Sports (CNS) donne naissance à la fine équipe que nous connaissons encore aujourd’hui : le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF, c’est presque aussi joli que EELV, comme sigle), association loi 1901 reconnue d’utilité publique.

Je vous vois déjà vous interroger : mais quel est le rapport entre ces deux histoires ? Mais si, regardez : Concert de la Loge Olympique d’un côté, Comité National Olympique de l’autre – y a comme un lien. Et le problème, c’est que le petit nouveau, à savoir le CNOSF, n’est pas très beau joueur, et ne supporte pas que d’autres utilisent l’adjectif « olympique ». Pour le fair-play et l’esprit d’amitié et de compréhension mutuelle, on repassera : ce n’est pas le respect de leur propre charte qui les étouffe.

À ce stade, toute personne à peu près saine d’esprit et normalement constituée ne peut qu’ouvrir des yeux grands comme des soucoupes, voire comme des assiettes à soupe. Comment diable une association loi 1901 née entre 1894 et 1972 pourrait-elle revendiquer la propriété, intellectuelle ou autre, d’un adjectif dont l’origine remonte à quelques millénaires, quand les Grecs (eh oui, il faudrait peut-être qu’un prof d’histoire leur rappelât que ce n’est pas de Coubertin qui a eu cette idée tout seul) instaurèrent des jeux panhelléniques en l’honneur de Zeus olympien ?

Élargissons la question : comment qui que ce soit pourrait-il légitimement prétendre à la possession d’un mot ? Comment le vocabulaire pourrait-il n’être pas libre de droits ? Et pourtant, le CNOSF semble en passe de gagner le bras de fer : devant ses menaces de procès, le Concert de la Loge Olympique a commencé à plier et a supprimé la dernière partie de son nom sur son site Internet et ses documents officiels.

L’affaire pourrait sembler sans grande importance ; elle est, au contraire, d’une extrême gravité. Elle s’inscrit dans une longue série de tentatives de privatisation de choses qui ne devraient l’être en aucun cas par des entreprises, des lobbies, des puissances financières et des intérêts privés. Ainsi, en plus des mots, slogans ou expressions tout à fait communs (on se souvient de la tentative de Nabila de faire breveter son fameux « non mais allô quoi ! »), de plus en plus d’entreprises essayent de nos jours de faire breveter la couleur principale de leur logo, ou certaines formes pourtant très générales.

Il faut bien mesurer la portée de ces tentatives : si elles venaient à aboutir, plus personne ne pourrait, par exemple, faire un usage public de certaines couleurs (!!!) sans verser des droits aux entreprises concernées. C’est inacceptable, parce que c’est faire primer un intérêt économique privé sur une liberté fondamentale infiniment plus précieuse.

Or, c’est loin d’être improbable. Que les entreprises, et même certaines associations qui ne leur ressemblent que trop, cherchent à se goinfrer le plus possible, à presser le citron jusqu’à sa dernière goutte et à s’en mettre le plus possible plein les fouilles, même au détriment des autres, de la culture ou de l’intérêt général, on ne peut pas le leur reprocher. C’est de bonne guerre, c’est dans leur nature, ils sont faits comme ça. Mais ce qui est inquiétant, c’est que la loi et la justice leur donnent bien souvent raison.

Alors concrètement, que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, je vous l’accorde : les intérêts privés et les entreprises en question sont puissants et ne se laisseront pas déposséder d’une occasion supplémentaire de s’enrichir sans combattre. Mais il y a quand même deux ou trois actions à mener.

D’abord, ne pas se laisser faire. Utiliser le mot « olympique », et plus généralement tout ce qu’ils cherchent à breveter ou à privatiser. Ils peuvent faire un procès à un groupe ou à un individu, mais si nous sommes mille à créer des « blogs olympiques », des « sites olympiques » etc., ils auront vite du mal à suivre.

Vous pouvez également soutenir ceux qui ne se laissent pas faire. Le Concert de la Loge Olympique a lancé pour l’occasion le site Internet « Sauvez la Loge » qui propose plusieurs actions, dont une pétition à signer sur Change.org.

Ensuite, vous pouvez écrire aux intérêts économiques agresseurs. Là encore, si nous sommes mille à envoyer un courrier au CNOSF pour lui dire notre façon de penser, ça les fera peut-être réfléchir. Non pas que nous soyons à même de les convaincre ; mais de nos jours, les gens sont très préoccupés de leur image publique, et cherchent autant que possible à ce qu’on ne voit pas qu’ils sont des salauds. Pris sur le fait, ils reculent parfois pour nous faire croire qu’ils n’en sont pas. À toutes fins utiles, voici l’adresse :

CNSOF
Maison du sport français
1, avenue Pierre de Coubertin
75 640 Paris Cedex 13

Ils sont aussi joignables par un formulaire en ligne.

Enfin, pour avancer un peu sur le fond, ou éviter d’y reculer, vous pouvez aussi écrire aux responsables politiques : votre député en premier lieu, mais aussi votre sénateur, le ministre de la Culture, le ministre des Sports etc. Là encore, pensez que dans la société du spectacle qui est la nôtre, seules comptent les apparences : beaucoup de voix qui crient la même chose peuvent faire reculer les puissants quand ils ont peur pour leur image de marque et pour peu que l’os qu’on cherche à leur retirer ne soit pas trop alléchant.

Tout cela est un peu long, bien sûr. Mais vous pouvez rédiger une lettre à peu près identique à envoyer à tous ces personnages en même temps. Ce ne sera pas du temps perdu s’ils se rendent compte que nous ne les laisserons pas privatiser tout et n’importe quoi sans réagir. Inversement, si nous ne prenons pas ce temps aujourd’hui, nous pourrions avoir à le regretter demain.

mardi 16 février 2016

L’écologie politique doit se reconstruire loin des politiciens


Le 12 février dernier, au lendemain du remaniement ministériel, Le Monde publiait un article intitulé : « Il n’y a jamais eu autant d’écologistes au gouvernement ». Ce qui m’avait plutôt amusé, parce que moi, j’avais plutôt l’impression inverse : on restait à zéro.

Car enfin, qui peut justifier ce titre ? Pas le ministre de l’environnement, en tout cas. Ségolène Royal est sans aucun doute une des pires à avoir occupé la fonction : sans aucune conviction écologiste sérieuse, elle a cédé à tout ce que le pays compte de lobbies acharnés à détruire la planète – l’agriculture productiviste, la chasse, les gaz de schiste et j’en passe.

Les écologistes se sont souvent plaints d’être relégués au seul ministère de l’environnement, et ont passé des années à réclamer de « grands » ministères ; il est en tout cas notable qu’à présent que le ministère de l’environnement fait justement partie des « grands » ministères (c’est-à-dire au moins depuis que Juppé puis Borloo ont occupé le poste, entre 2007 et 2010), ce n’est plus un écologiste qui l’occupe : le cas ne s’est plus présenté depuis le départ d’Yves Cochet en 2002. Les écologistes n’auraient jamais dû accepter de s’en laisser déposséder : ils ont bien fait de réclamer d’autres postes en plus, mais ils ont eu grand tort de renoncer si facilement à celui-là.

Évidemment, si Nicolas Hulot avait cédé aux sirènes de Hollande, qui lui a proposé ledit ministère dans une version élargie (c’est-à-dire ajoutant l’énergie et les transports à l’environnement, au développement durable et à la mer), un écologiste véritable serait revenu à l’hôtel de Roquelaure. Mais il a refusé, et il a bien fait. Pourtant, Hollande s’était donné du mal, il n’y a pas à dire : le paquet cadeau comprenait l’abandon de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, l’interdiction totale de l’exploitation et même de l’exploration des gaz de schiste, la fin des rejets toxiques d’Alteo en Méditerranée… Hulot a bien compris, cependant, que Hollande ne cherchait qu’à récupérer quelques bribes de sa popularité et qu’en un an à peine au pouvoir, il perdrait de toute manière plus en crédibilité qu’il n’apporterait de solutions à la crise environnementale.

Pas de Hulot, pas de ministre de l’environnement écologiste : finalement, qui reste-t-il pour justifier l’idée selon laquelle des écologistes seraient entrés au gouvernement ? Eh oui, nos trois lèche-culs ex-EELV, il n’y a plus qu’eux. Jean-Vincent Placé se démène depuis des années pour être ministre : après avoir longuement critiqué la prétendue « mélenchonisation » des Verts de l’intérieur, il a fini par claquer la porte du parti ; depuis, il erre entre les micro-partis et les micro-fronts qu’il a fondés. Il a obtenu un secrétariat d’État, ce n’est pas si mal. Barbara Pompili profite également de sa trahison du parti qui a fait d’elle une députée et même la co-présidente d’un groupe parlementaire : elle aussi touche un secrétariat d’État.

Enfin, Emmanuelle Cosse, ex-secrétaire nationale d’EELV. Ce qui est un peu cocasse, parce que quand même, c’est le parti qui avait réaffirmé son refus d’entrer au nouveau gouvernement de Manuel Valls. Comment un chef de parti peut-il dire, ou laisser dire, « nous, on ne fera pas ça », et quelques jours après, dire au contraire « tiens, finalement, j’ai envie de faire ça, donc je vais quitter mon poste de chef du parti » ? Ça en dit long sur l’état de déliquescence avancée d’EELV.

Mais au-delà de ça, ces trois opportunistes sont-ils des écolos ? Pas que je sache. Eux, c’est le contraire de Nicolas Hulot : ce sont eux qui sont allés faire la danse des sept voiles à Valls et Hollande pour qu’on les prenne. Et soit ils ont très bien compris qu’ils n’obtiendront rien pour la planète, mais ils acceptent par intérêt personnel, auquel cas ils sont juste opportunistes (et certainement pas écologistes) ; soit ils ne l’ont pas compris, auquel cas ils sont stupides.

Le constat est donc accablant. D’une part, il n’y a aucun écologiste véritable au gouvernement, ce qui signifie qu’il ne mènera aucune politique écologiste réelle, même tardive, et que donc nous ne pouvons pas compter sur lui pour régler les problèmes environnementaux. D’autre part, EELV, seul parti d’importance en France qui ait fait de l’écologie une préoccupation première, est plus qu’en pleine dérive : c’est un mort debout, dont on se demande même, pour être honnête, comment il tient encore debout. Ce qui signifie que lui non plus n’a pas les moyens d’influer sur la vie politique pour affronter la crise écologique.

Ce qu’il faut en conclure ? L’écologie politique, si elle parvient à se construire, ne pourra le faire que loin, très loin de la vie politique traditionnelle. Pour qui a des convictions écologistes réelles, il ne sert à rien de briguer des postes, de demander des places ou de se présenter à des élections. Loin de cet arbre si corrompu qu’il ne donnera plus jamais de bons fruits, il faut poser de petites pierres qui pourront peut-être, si nous en avons le temps (soyons honnêtes, c’est peu probable), poser les bases d’un monde nouveau, d’une nouvelle manière de concevoir la société et son rapport à la nature ; et si nous ne l’avons pas, qui pourront devenir des refuges, des îlots de résistance dans un monde plus chaotique.

Cela implique donc de combiner de petits projets concrets, des réalisations à l’échelle locale, avec un renouvellement théorique, un projet de société cohérent qui puisse penser la sortie du Système, l’invention et la construction d’un nouveau cadre. Si vous voulez vous battre pour la planète, ne rejoignez pas un parti politique : rejoignez Tol Ardor, rejoignez n’importe quelle communauté résiliente et décroissante, rejoignez une AMAP ou une association de protection de la biodiversité près de chez vous. L’écologie politique, c’est nous, pas eux.