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mardi 18 juin 2019

Devinette : suis-je une opinion ou un délit ?


Cette phrase, on l’a tous entendue : « le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Et on l’a tous entendue à toutes les sauces : l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la biphobie, l’islamophobie ne seraient plus des opinions, mais des délits.

Je n’ai pas trouvé l’origine de cette antienne. Certains affirment que sa paternité reviendrait à l’humoriste Guy Bedos. Mais si quelqu’un a les moyens de vérifier cette source, ça m’intéresse ; car si cette petite phrase fonctionne très bien comme slogan, comme punchline, dès lors qu’elle n’est plus prise comme telle, mais au pied de la lettre, elle devient très dangereuse pour nos sociétés. Or, cette interprétation littérale est précisément celle qui est en train de triompher.

Stricto sensu, la phrase est fausse, pour ne pas dire stupide. Une opinion, c’est, selon l’Académie, un « avis donné sur une question discutée dans une assemblée » ou un « sentiment, idée, point de vue », un « jugement que l’on porte, sans que l’esprit le tienne pour assuré, sur une question donnée. » Le racisme colle parfaitement à cette définition : il est l’opinion selon laquelle les variétés de l’espèce humaines appelées « races » seraient dotées de facultés, voire d’une valeur, inégales.

Le racisme – et ça s’applique également au sexisme, à l’homophobie, etc. – est donc bel et bien une opinion, sauf à changer le sens du mot « opinion » – la novlangue n’est pas très loin. Seulement, c’est une opinion dont l’expression publique est interdite par la loi – l’opinion, en elle-même, ne saurait être interdite, sauf à vouloir contrôler ce qu’il y a de plus intime en l’homme, sa pensée, son for intérieur.

On peut s’interroger sur l’opportunité d’interdire l’expression de ces opinions particulières. Comme je l’ai déjà dit à de nombreuses reprises sur ce blog, sans soutenir pleinement la vision française des choses – la loi Gayssot, à mon sens, devrait être abrogée –, je ne suis pas non plus un partisan de la doctrine américaine d’une liberté d’expression absolue et sans limite. Les appels à la haine, à la violence et à la discrimination, la diffamation et l’injure publiques, la divulgation de la vie privée d’autrui sans son consentement me semblent être des limites raisonnables à la liberté d’expression. Qu’on ne me fasse donc pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas pour que les néo-nazis aient le droit de faire publiquement l’apologie de la Shoah.

Seulement, comme à chaque fois il s’agit de poser une limite à l’une des libertés les plus fondamentales et donc à une des conditions d’une vie heureuse et digne d’être vécue, on ne peut pas le faire à tort et à travers. Ça implique donc d’abord de définir précisément les choses, et de ne pas crier au racisme dès que quelqu’un dit que les races existent, ni à l’islamophobie dès qu’on affirme que l’islam contemporain doit affronter un certain nombre de problèmes qu’il n’a pas encore réglés.

Ensuite, et surtout, ça implique d’appeler un chat un chat. Si on veut, comme moi, poser des limites à la liberté d’expression, alors il faut assumer : assumer qu’on interdise l’expression de certaines opinions, précisément définies. Et c’est là que la petite phrase selon laquelle le racisme ne serait pas une opinion, prise à la lettre, devient très dangereuse. Car si le racisme n’est plus une opinion, alors toutes les précautions, les réflexions, la prudence que je réclame n’ont plus lieu d’être. Si le racisme n’est pas une opinion, l’interdire ne revient pas à limiter une liberté fondamentale, et on n’a plus besoin de faire dans la dentelle.

Bourriner, ne plus faire dans la dentelle, c’est précisément ce que veulent plein de gens, parce que, comme je le disais ailleurs, leur obsession n’est même plus de triompher politiquement de leurs adversaires, mais, pour assurer ce triomphe, avant tout de les faire taire. Et pourtant, la suite logique, n’importe qui peut la voir : une fois le premier pas accompli, la tentation devient très grande pour chacun de faire sortir du champ des opinions à peu près tout ce avec quoi il n’est pas d’accord pour pouvoir en restreindre, voire en interdire l’expression, sans remord ni complexe. Et c’est ainsi que le blasphème, la critique d’une religion, voire d’une entreprise ou d’un gouvernement, pourraient bien, demain, sortir du champ de ce qu’on peut librement dire. À cet égard, la remise en question récente de la loi de 1881 sur la liberté de la presse par le Ministre de la Justice en personne est alarmante. Ou comment une petite phrase pas mauvaise comme punchline peut devenir une arme redoutable dans la main de crétins qui n’ont aucun attachement réel à la liberté.

Crétins, ils le sont parce que, j’espère l’avoir montré, ils ne seront pas toujours les plus forts, et seront donc victimes du même anathème qu’ils font aujourd’hui descendre sur leurs adversaires. De même qu’en 1933, les sociaux-démocrates allemands ont été parmi les premières victimes de l’état d’urgence qu’ils avaient eux-mêmes instauré et dont Hitler n’a plus eu qu’à se servir, ceux qui aujourd’hui refusent le statut d’opinion à celles qui les choquent seront dans l’avenir victimes des atteintes aux libertés fondamentales qu’ils auront eux-mêmes promues. Mais après ? Ça nous fait une belle jambe. Moi, ça ne me consolera aucunement de savoir que ceux qui, aujourd’hui, m’accusent à tort de racisme et d’islamophobie seront dans la cellule voisine. Alors une seule chose à faire : ne pas les laisser faire.

mardi 18 octobre 2016

La nation française, une maison en guerre contre elle-même

« Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir », disait le Christ d’après Marc (3, 24). Toute nation est forcément le lieu de multiples désaccords et même de conflits qui se règlent par des rapports de force ; il n’y a rien d’inquiétant à cela, et vouloir les faire totalement disparaître est une chimère qui ne peut mener qu’au totalitarisme – c’était par exemple le projet de Mussolini, qui était obsédé par l’unité de la nation italienne. Mais comme toujours, les différences de degré finissent pas faire des différences de nature : il existe un seuil à partir duquel les désaccords et les conflits cessent d’être normaux et se transforment en de véritables lignes de fracture qui rendent le vivre-ensemble impossible.

Il me semble que la nation française offre plusieurs exemples de telles fractures : des sujets sur lesquels les visions de ce que doit être ou devenir le pays sont radicalement incompatibles. Il m’en vient au moins deux – et on pourrait sans doute en trouver d’autres. Le premier est la place de l’islam et des musulmans dans la société française. Le second est celui du mariage homosexuel et plus généralement de la politique familiale. Dans une certaine mesure, d’autres questions sont en train de devenir presque aussi polémiques : ainsi de l’équilibre à construire, en lien avec la montée du terrorisme, entre respect des libertés et meilleure sécurité ; ou encore de la manière de traiter les inégalités économiques, en accroissant ou au contraire en réduisant le contrôle de l’État sur l’économie.

Sur tous ces sujets, en particulier les deux premiers, qu’observe-t-on ? D’abord, que le dialogue est de plus en plus impossible. Ce qui ne signifie pas que les différents camps ne se parlent plus : bien au contraire, les partisans de chaque bord sont bien souvent avides de déverser la bonne parole sur leurs adversaires. Mais il ne suffit pas de parler à l’autre pour qu’il y ait dialogue : il faut aussi écouter ce qu’il a à dire. Si chacun se contente d’assener à l’autre ce qu’il considère comme la vérité, il n’y a pas de dialogue véritable : il n’y a qu’un dialogue de sourds.

Sur la place de l’islam en France ou sur la loi Taubira, il y a longtemps que c’est le cas : il n’y a plus de dialogue, de débat d’idées, il n’y a plus que des anathèmes. Un signe fort en est qu’au sein de chaque camp, on parle d’ailleurs de plus en plus pour ceux qui pensent comme nous, et pas pour les adversaires. Chacun crie des slogans simplistes destinés à souder les troupes et à renforcer leur moral, mais on produit bien peu d’argumentaires pour faire valoir son point de vue.

Ensuite, on constate une forte polarisation des opinions, avec peu de place laissée à l’entre-deux. Les avis s’articulent de plus en plus autour de camps nettement découpés et entre lesquels les compromis ne sont plus possibles. Sur la question de l’islam, on entend de plus en plus de gens dire soit que cette religion ne pose pas le moindre problème en France, soit qu’elle n’est pas compatible du tout avec nos valeurs fondamentales ; les opinions intermédiaires, nuancées, sont de plus en plus inaudibles. Il semble en fait que, sur ces questions, tout compromis soit devenu impossible.

Non pas que je sois systématiquement partisan d’un milieu qui serait toujours juste : autant je me situe dans cet espace intermédiaire sur la question de l’islam (ce qui se traduit par le fait que je me fais autant traiter d’islamophobe et de raciste que d’idiot utile de la conquête musulmane…), autant sur la question du mariage homo je serais incapable de me contenter d’une union civile, ni même d’un mariage sans possibilité d’adoption. Ce constat de la polarisation des opinions ne vaut donc pas jugement de valeur ; mais il n’en est pas moins valide pour autant.

Enfin, et c’est d’ailleurs ce qui explique les deux premiers points, on observe sur ces sujets un glissement de la logique militante vers la logique de guerre. Conséquence logique de la polarisation des idées et de la disparition des nuances, sur les sujets les plus polémiques, il y a aujourd’hui moins des opinions que des camps, et on trie les gens en fonction de leur appartenance ou non au même camp que soi. Si vous n’êtes pas d’accord avec tout le corpus idéologique du camp, plus la peine de discuter : vous n’êtes même pas un adversaire, mais un ennemi. Inversement, vous pouvez proférer les pires inepties, défendre vos idées de la pire manière qui soit, les gens de votre camp trouveront toujours le moyen de vous défendre corps et âme.

On ne cherche plus à convaincre des gens, ni même à faire triompher concrètement un point de vue dans la loi : il semblerait plutôt qu’on se prépare à… à quoi d’ailleurs ? Parfois, j’ai l’impression que c’est à la guerre civile. Car si le vivre-ensemble n’est plus possible, mais que la séparation ne l’est pas non plus, quelle autre issue ? On se demande ce qui se passerait si certaines personnes arrivaient au pouvoir. Que ce soit le PIR ou Robert Ménard, cela pourrait-il finir sans violence ?

Je ne sais pas si c’est exactement la même chose dans les autres pays. J’ai tendance à penser que des fractures similaires existent dans la plupart des pays développés, même si ce n’est pas forcément sur les mêmes sujets. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne, d’autres questions peuvent être leur servir de support : le maintien ou non du pays dans l’Union européenne, l’évolution du modèle fédéral etc. Ces fractures sont en réalité créées par la crise générale que nous commençons tout juste à traverser ; les questions dans lesquelles elles s’incarnent concrètement n’en sont probablement que des déclencheurs et des catalyseurs. Mais peut-être certaines nations sont-elles plus unies et moins cassées que la nôtre. Je ne sais pas si le Japon, par exemple, connaît de telles fractures.

Reste à dire ce qu’on pourrait faire pour les résorber – si tant est que ce soit possible. La volonté de vivre ensemble est un des deux piliers, avec la culture commune, qui fondent le concept de nation. Si nous voulons survivre comme nation, il faut donc retrouver cette volonté de vivre ensemble ; et pour cela, il faut impérativement retrouver le sens de la mesure, sortir de la logique guerrière et donc ne plus considérer l’autre comme un ennemi mais comme un adversaire politique.

Ce ne sont pas des mots vains ; ils ont une traduction concrète. Il s’agit en particulier de retrouver le chemin du dialogue, ce qui ne peut se faire qu’en bannissant ce qui le rend impossible. L’injure et l’anathème, bien sûr ; qualifier l’adversaire d’homophobe ou d’islamophobe, même quand on pense que c’est très justifié, ne fait pas avancer les choses et braque la personne qu’on a en face de soi. Mais le recours aux arguments d’autorité bloque tout autant la conversation : qu’il s’agisse de la Bible, du Magistère de l’Église ou d’une étude sociologique, si l’un des participants prétend détenir une vérité indiscutable, la discussion ne peut que s’arrêter. Il faut donc faire un usage exclusif de la raison sur ces sujets les plus polémiques. Autant dire que ce n’est pas gagné.

Enfin, puisque avec la volonté de vivre ensemble, un des deux piliers fondateurs de la nation s’érode, il serait bon de compenser cette faiblesse en renforçant parallèlement l’autre pilier : la culture commune. Ce qui ne peut passer que par un renforcement du rôle de l’école et un retour à son rôle de transmetteur de savoirs, de connaissances, d’œuvres d’art et de valeurs qui proviennent, en dernière analyse, du passé. Là encore, c’est loin d’être gagné.

jeudi 16 juin 2016

Après les agressions, le harcèlement


J’arrive un peu après la bataille, mais je voulais consacrer un article à la question du harcèlement sexuel, question réveillée récemment par quelques affaires (Baupin, Sapin…). J’avais déjà consacré un billet aux agressions sexuelles, et je n’ai pas un mot à en changer, mais la notion de harcèlement soulève des questions spécifiques.

Comme le sujet des agressions sexuelles, celui du harcèlement sexuel est éminemment sensible, polémique, dangereux. Il me rappelle, décidément, la question de l’islamophobie. Dans les deux cas, il y a une réalité à la base : l’islamophobie existe, les agressions et le harcèlement sexuels existent ; et dans les deux cas, cette réalité est terrible, source de souffrances immenses, et constitue donc un indéniable problème politique et de société. La parole et la douleur des victimes doivent évidemment être entendues, et il est indispensable de lutter concrètement contre ces fléaux.

D’un autre côté, en bonne justice, la parole des victimes n’est pas la seule qu’il faille entendre ; il faut également entendre celle des accusés. En outre, la parole des victimes ne peut suffire à elle seule à fonder une théorie ou une action politique : elle doit être rationnellement confrontée à d’autres éléments. C’est pourquoi il est aberrant d’entendre certains essayer de disqualifier leurs adversaires au motif qu’étant des hommes, ou des blancs, ou des non-musulmans, ils n’auraient rien à dire sur ces questions.

Il est enfin particulièrement important de veiller à éviter les confusions. Or, dès qu’on touche au sexe, on est dans le registre de l’intime, donc sur quelque chose qui peut être vécu très différemment d’un individu à l’autre. Il est donc absolument nécessaire d’une part de définir ce dont on parle et les termes qu’on utilise, et d’autre part d’adosser, autant que possible, le ressenti subjectif de chacun à des réalités objectives, observables, mesurables. Établir des distinctions devient donc la condition d’une pensée bien fondée.

Ainsi, dans le cas du harcèlement, il faut commencer par faire la différence entre le harcèlement physique et le harcèlement moral. Sans aucune complaisance pour le second, et surtout sans établir a priori de hiérarchie entre eux (le harcèlement moral est parfois bien pire que le harcèlement physique), on peut déjà commencer par dire que ce n’est pas la même chose. Cela nous permet de nous débarrasser tout de suite du harcèlement physique, qui est simple à traiter.

Le principe de base est en effet très clair : on ne viole pas l’intégrité physique d’une personne sans son consentement. Chacun a le droit fondamental de ne pas être touché par autrui s’il ne le désire pas, surtout pour un contact de nature sexuelle. Cette protection maximale pour ce qui concerne le corps est nécessaire, car le corps est l’ultime rempart de notre âme ; protéger suprêmement l’intégrité corporelle est donc la garantie nécessaire de la protection de notre être tout entier. Il est donc toujours condamnable de toucher quelqu’un qui ne le désire pas ; la répétition de l’acte ou son caractère sexuel sont des facteurs aggravants.

Le harcèlement moral est nettement plus complexe, car il s’agit de paroles. Il y a donc opposition entre, d’une part, la tranquillité de celui qui estime se faire harceler, et d’autre part la liberté d’expression de celui qui harcèle. Je ne prétends nullement, bien sûr, que la liberté d’expression soit sans limite ; j’ai même toujours explicitement défendu l’idée inverse. En revanche, je demande à ce qu’on pèse bien ce dont on parle et donc ce qu’on demande. La liberté d’expression est non seulement un droit fondamental, mais une des libertés formelles les plus précieuses et les plus indispensables au bonheur humain. Il est possible de la restreindre légitimement, mais on ne doit le faire que de manière strictement nécessaire et pour préserver d’autres libertés.

Là encore, il est nécessaire de fonder des distinctions objectives. Ainsi, une injure publique est toujours condamnable. Traiter une fille de salope dans la rue heurte les limites légitimes de la liberté d’expression. Il peut y avoir en plus du harcèlement, si la personne répète l’injure, auquel cas ce n’en est que plus grave ; mais une seule injure suffit à qualifier l’infraction pénale.

Qu’en est-il en revanche quand le propos n’est pas injurieux ? Est-il ou n’est-il pas légitime d’aborder une femme dans la rue en lui disant, par exemple, « vous êtes mignonne » ou « j’ai envie de vous » ? On trouve fréquemment des gens pour défendre l’idée que même cela constituerait du harcèlement. Or, il me semble que la notion de harcèlement contient nécessairement à la fois l’idée de répétition et l’idée de durée. Autrement dit, dire une seule fois quelque chose à quelqu’un ne saurait constituer du harcèlement.

À cela, on me répond que la femme à qui on le dit peut l’entendre pour la vingtième fois de la journée. On pourrait être tenté de dire : tant mieux pour elle ! Peut-être ceux, hommes et femmes, à qui on ne le dit jamais en souffrent-ils autant, voire davantage. Mais en réalité, leur douleur, pour réelle qu’elle soit, n’efface pas celle de ceux qui se sentent harcelés, et qu’il faut également entendre. Que répondre, donc, à ceux qui comparent cette situation à celle d’un repas à l’extérieur où l’on est envahi par les guêpes, ou d’une soirée durant laquelle on n’est sans arrêt attaqué par des moustiques ? Même en admettant que chaque moustique ne pique qu’une fois, on a effectivement l’impression d’être harcelé.

À ce stade, une nouvelle distinction est nécessaire : cherchons-nous à éduquer, ou cherchons-nous à pénaliser ? La question est fondamentale. Il est évidemment parfaitement possible et même souhaitable d’éduquer ceux qui, se croyant de fins dragueurs, abordent les filles dans la rue en leur parlant de leur physique. Musset le fait à merveille dans Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et montre surtout que pour parvenir à ses fins, ce n’est guère efficace.

En revanche, pénaliser est une réponse d’un autre ordre. On peut souhaiter la disparition par l’éducation de certains comportements tout en reconnaissant qu’il n’est pas légitime de légiférer contre eux. Je souhaite la disparition du négationnisme, mais je suis convaincu que quelqu’un qui ne croit pas en l’existence des chambres à gaz a le droit fondamental de le dire (tant qu’il n’appelle pas à reproduire l’expérience). En outre, c’est probablement contre-productif : de même que les négationnistes tirent grand parti de leurs condamnations pénales, qui leur permettent d’adopter une posture victimaire, envoyer des gens au tribunal parce qu’ils auront dit à une femme qu’elle a de beaux seins risque fort de radicaliser les postures.

Je ne crois donc pas, contrairement à ce qu’on peut fréquemment lire, qu’aborder quelqu’un dans la rue pour lui faire un compliment sur son physique puisse en aucune manière être pénalement condamnable. Si on aborde quelqu’un par une injure, oui, la condamnation est possible ; ou s’il y a menace, ce qui est évidemment condamnable dès la première fois ; de même si, après un refus clair, on continue à complimenter – là, il y a réellement harcèlement. Mais ne tombons pas dans l’excès : quand on lit sur certains sites qu’entre un « regard déplacé » et un viol, il y a une différence de degré mais pas de nature, on se dit qu’il vaut mieux ne pas commencer à confondre compliment et harcèlement – ça peut finir loin.

Certains répondent en mettant en avant la notion de consentement, et en exigeant qu’il soit d’une part explicite, d’autre part préalable non seulement à toute relation sexuelle, mais encore à tout contact humain. Cela semble difficilement défendable. Dans le cas des relations sexuelles, il suffit d’avoir un peu de pratique pour savoir qu’on ne demande jamais à une personne si elle veut en avoir ou pas : ça se fait, c’est tout. S’arrêter en pleine action pour demander à la personne si elle consent explicitement à la relation serait plutôt tue-l’amour. C’est encore plus vrai pour un simple contact humain : comment d’ailleurs obtenir le consentement de quelqu’un sans être au préalable entré en contact avec lui ?

Le consentement n’a donc jamais à être explicité, surtout a priori ; il découle implicitement d’un contexte et de l’attitude de l’autre. Il est évidemment nécessaire que l’autre soit en mesure d’exprimer un éventuel refus (on ne peut pas faire l’amour à quelqu’un qui s’est évanoui à force de boire…) ; mais en l’absence d’un refus explicite (que ce soit en parole, par un regard, dans l’attitude etc.), il est nécessaire de considérer a priori que la personne consent.

Quelques comparaisons le mettent d’ailleurs parfaitement en évidence ; dans tous les cas, on s’aperçoit qu’appliquer certains arguments mis en avant par certains féministes est parfaitement inopérant.

Si je traverse un marché pour me rendre de mon travail à mon domicile, je vais être hélé par les marchands qui vont essayer de me fourguer leur marchandises, et pour peu qu’on soit en période électorale, par quelques militants d’un parti ou d’un autre. Ni aux uns, ni aux autres, je n’ai demandé quoi que ce soit. Peut-être qu’ils m’importunent, peut-être que subjectivement je vis leur insistance comme une agression ; peut-être même que je vais modifier mon itinéraire pour éviter le marché. Est-ce une raison suffisante pour interdire à quelqu’un de crier « ils sont beaux mes melons ! » ou de me proposer de rejoindre le FN ou les Témoins de Jéhovah ? Ces derniers ne se contentent pas de vous interpeller dans la rue, ils viennent frapper à votre porte ! Est-ce un délit ?

On peut explorer cette question du sentiment subjectif d’être agressé par un compliment, sentiment dont témoignent de nombreuses femmes (pas toutes, mais beaucoup[1]), avec une autre comparaison, religieuse cette fois-ci. Une grande majorité de catholiques pratiquants se sont sentis profondément agressés dans ce qu’ils avaient de plus intime et de plus précieux par certaines œuvres d’art comme Piss Christ ou Golgotha Picnic, ou par certaines publicités comme celle qui détournait La Cène de Léonard de Vinci. Ils se sont souvent sentis insultés, ainsi que de nombreux musulmans, par certaines caricatures de presse.

Et malgré ce sentiment réel, indéniable et majoritaire d’agression, d’offense, de blessure morale, ceux qui interprètent un simple compliment dans la rue comme du harcèlement et veulent le pénaliser en conséquence sont rarement en faveur d’une interdiction de ces œuvres d’art et de ces caricatures. Où est la logique, où est la cohérence ? On ne peut se départir de l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures.

Je peux prendre un autre exemple, d’actualité, avec le ramadan. Je ne le fais pas, de toute évidence. Dans mes classes, et plus généralement dans mes rapports avec les mahorais ou les Comoriens, il est très fréquent qu’on m’en fasse le reproche et qu’on m’incite à le faire, voire qu’on me marque un mépris certain devant mon refus. Aucune considération pour ma personne, mes convictions, mes croyances, mes pratiques ; même pas de volonté de discuter pour me convertir : seulement une injonction à suivre une pratique très importante dans leur religion. C’est encore pire à l’heure des repas : manger en terrasse vous expose immanquablement à des regards appuyés et très désapprobateurs et à des commentaires moqueurs ou péjoratifs. Honnêtement, ça peut vite devenir lourd ; je peux mal le vivre. Mais il ne me viendrait pas à l’idée de porter ce genre d’affaire devant la justice, même quand c’est la dixième fois en un seul repas.

Il est évidemment parfaitement inacceptable, intolérable, que des femmes aient peur quand elles sortent de chez elles, qu’elles doivent s’habiller d’une certaine manière ou se comporter d’une certaine manière, changer leurs itinéraires de crainte d’être violées. Cela, c’est un véritable fléau social, et il faut lutter contre, y compris par des décisions politiques et judiciaires. Mais on ne gagnera rien à entretenir des confusions entre des choses essentiellement distinctes. Je crois qu’il faut montrer une grande sévérité pour les actes pénalement condamnables ; il faut que tous, femmes et hommes, dénoncent les agressions et les harcèlements dont ils sont réellement victimes ou seulement témoins ; mais inversement, il ne faut pas chercher à pénaliser ce qui ne peut pas légitimement l’être.

J’ajouterais deux choses. La première, c’est que ces questions peuvent paraître sans intérêt ou de détail. Après tout, rares sont ceux qui se retrouvent en procès pour avoir dit à une fille qu’elle était mignonne (déjà que les viols sont rarement condamnés…) ; pourquoi ne pas donner la priorité à la lutte contre le harcèlement réel, plutôt que de s’embarrasser de telles précisions ? D’abord parce que je pense qu’il est nécessaire de les faire maintenant, ces précisions, pour éviter des excès futurs (que ceux qui ne l’ont pas encore fait lisent Les hommes protégés, de Robert Merle).

Ensuite, et surtout, parce que derrière ces exigences d’un consentement explicité a priori, ces demandes de pénalisation des compliments, ces confusions entre viols et regards, je vois monter une nouvelle pudibonderie, un nouveau puritanisme que j’aimerais autant qu’on évite.

La seconde, c’est qu’il ne faut pas viser l’impossible. Sur certains sites féministes, l’argumentaire pour la pénalisation de ce qu’ils appellent du harcèlement se résume à dire : « je n’aime pas ça », « ça me dérange », « c’est inconfortable », ou dans le meilleur des cas « je me sens insultée ». Pour ce qui est de se sentir offensé, la comparaison religieuse montre bien que cela n’est pas forcément illégal ou illégitime.

Et pour le reste, il faut rappeler – bizarre qu’il faille, mais bon… – qu’il n’y a pas de rapports humains, pas de société humaine sans inconfort. Qu’il faille que les femmes n’aient plus peur de sortir de chez elles, oui, mille fois oui ; mais s’imaginer qu’il pourrait exister une société où tout ce qui sortirait de la bouche des autres nous serait agréable… Ça existe, notez bien ; mais ça s’appelle le Royaume de Dieu, et c’est après la mort.


[1] Pas toutes, il faut insister dessus, contrairement à ce que voudraient faire croire certaines « études » qui affirment sans fard : « 100% des femmes ont été harcelées dans les transports en commun ». À la lecture de l’article, on s’aperçoit que, quand on leur demande si elles ont été harcelées, les femmes ne répondent pas toutes « oui » ; il faut que le sondeur redéfinisse ce qu’il entend par « harcèlement » pour arriver à 100%. C’est sûr que si je demande à des blancs : « Est-ce qu’un noir vous a déjà manqué de respect dans la rue SACHANT QUE par “manque de respect” j’entends “ne pas vous faire la révérence” », j’aurai aussi 100% de réponses positives.

samedi 9 mai 2015

Mayotte au temps béni des colonies


Il me semble entendre monter doucement à Mayotte une petite musique assez sournoise, d’une part sur les relations entre les différentes communautés qui composent l’île, et d’autre part (car ce n’est pas la même chose) sur les rapports entre le département mahorais et la métropole. On entend par exemple beaucoup le mot « colonisation », avec l’idée que ce serait une réalité dont il faudrait se défaire. Et quand on essaye de présenter la complexité du débat, d’affiner un peu les choses pour ne pas tomber dans des oppositions binaires et simplistes, l’accusation de racisme (comme souvent) n’est jamais très loin.

Mayotte est-elle une terre « colonisée » ? Non, sauf à vider complètement le mot de son sens. La colonisation a été une réalité historique particulièrement violente : il s’agissait pour la France – et beaucoup d’autres pays européens – d’organiser, par la domination politique et militaire, le pillage économique du reste du monde. Les peuples colonisés n’ont jamais été intégrés aux empires coloniaux, qui se contentaient de les exploiter – c’est d’ailleurs ce qui a causé l’échec des colonisations occidentales modernes : la domination française en Afrique du Nord a duré un gros siècle, alors que celle de Rome a duré plus de 600 ans.

Mayotte, elle, a fait le choix, lors de la décolonisation, de rester française ; elle a réitéré ce choix à plusieurs reprises, lors de référendums dont les résultats feraient pâlir d’envie un dirigeant soviétique, et elle a même fait en sorte de renforcer son intégration dans la République, en se battant – longuement – pour obtenir le statut de département.

En outre, Mayotte n’est pas précisément sous exploitation métropolitaine : loin d’y envoyer gratis ananas et bananes, elle reçoit plutôt de l’argent de la France. Il n’est pas inutile de rappeler quelques chiffres : en 2013, les dépenses de l’État pour Mayotte (dépenses directes et dotations aux collectivités territoriales) ont atteint 538 millions d’euros ; le XIIIe contrat de projet État-Mayotte impliquait le versement de 337 millions d’euros entre 2008 et 2014 ; sur à peu près la même période, l’Union européenne, via le FED, a versé à l’île 23 millions d’euros. Ce à quoi il faut encore ajouter quelques autres aides (défiscalisations etc.). Sans cette manne française et européenne, Mayotte ne s’en sortirait pas.

Rappeler ainsi que Mayotte est sous perfusion française, est-ce lui manquer de respect ? Je ne crois pas ; c’est seulement rappeler un fait. Encore faut-il être un peu plus précis, et prendre un peu de recul. Soyons précis : qui verse de l’argent à Mayotte ? On dit « la métropole », mais on sait bien que la production de richesse ne se fait pas de manière homogène sur le territoire français. Avec 2% du territoire, l’Île-de-France contribue pour environ 30% au PIB français ; et le reste provient, pour l’essentiel, de l’ensemble des plus grandes métropoles – ce qu’on appelle en géographie « l’archipel métropolitain » – : le réseau formé, à partir de l’aire urbaine parisienne, par les autres grandes aires urbaines – celles de Lyon, Marseille, Lille, Toulouse, Nice, Bordeaux, Nantes, Strasbourg… Mayotte n’est donc pas du tout la seule à être sous perfusion française : en fait, de manière schématique, on pourrait dire que c’est l’ensemble du territoire français, surtout rural, qui est, à des degrés divers, sous perfusion de l’archipel métropolitain national.

En outre, parler de « perfusion » est imagé, mais un peu péjoratif ; au fond, c’est simplement de la solidarité nationale et de la redistribution des richesses : les espaces producteurs de richesse partagent avec ceux qui le sont moins. Qui pourrait être contre ?

Je ne suis donc absolument pas de ceux qui prétendent que ces dépenses soient inutiles ou injustifiées, ou qu’il faudrait abandonner Mayotte aux Comores. D’une part, j’estime que le passé colonial impose justement à la France de garder en son sein ceux qui le souhaitent ou le considèrent comme avantageux : nous avons conquis le monde quand ça nous arrangeait, nous en avons tiré une immense puissance et une immense richesse, il n’est que justice qu’aujourd’hui nous gardions – et nous aidions – les anciennes colonies qui en font le choix.

D’autre part, il ne faut pas oublier que Mayotte apporte aussi quelque chose à la France. Je pourrais bien sûr parler de la diversité culturelle et paysagère – à mon sens le plus important, car elle participe ainsi de l’âme de la France, de son identité qu’elle vient enrichir. Mais plus prosaïquement, l’apport de Mayotte à la France est aussi économique – à travers la ZEE – et politico-militaire – avec les autres territoires français dans la région, elle permet le contrôle du Canal du Mozambique, deuxième route pétrolière mondiale.

Donc entendons-nous bien : il me semble que Mayotte a toute sa place dans la République, qu’elle en est un élément constitutif et de grande valeur. Mais c’est justement pour cette même raison que je trouve à la fois violent et injustifié de parler de situation coloniale. Le faire, c’est d’une part nier l’évidence et employer un terme à l’inverse de sa signification historique – car Mayotte profite, et grandement, de son intégration française –, et d’autre part manquer de respect à tous ceux qui, dans le passé, ont vraiment été colonisés, et en ont infiniment souffert.

Voilà pour le volet « colonisation » et pour le rapport entre Mayotte et la métropole. Venons-en à l’autre point polémique : la répartition des postes entre les différentes communautés qui vivent sur l’île. À ce sujet, je suis tombé récemment sur Facebook sur un message appelant les Mahorais à réussir leurs diplômes afin, je cite, « de prendre tous les postes disponibles à Mayotte et de régner en maîtres chez nous ».

Ce genre de propos me sidère et me fait peur. Déjà, qui est « nous » ? Est-ce que c’est « ceux qui ont grandi à Mayotte » ? « Ceux qui ont toujours vécu à Mayotte » ? « Ceux dont la famille a toujours vécu à Mayotte » ? Si ce « nous » signifie « les Mahorais », est-ce que pour en faire partie il faut être noir ? Est-ce qu’il peut inclure les Comoriens ? les Malgaches ? les blancs métropolitains ? les africains ?

Et surtout, que signifie « chez nous » ? Qui n’est pas « chez lui », à Mayotte ? Est-ce qu’un Français blanc et métropolitain qui vient s’installer à Mayotte n’est pas « chez lui » ? Pardon mais il me semble à moi que n’importe quelle personne de nationalité française, quelles que soient sa couleur de peau, ses origines ethniques ou familiales, sa religion etc. est chez elle si elle fait le choix de venir s’installer à Mayotte, et ce quelle que soit la durée ou les motifs de son séjour. Je vais dire les choses un peu brutalement, mais si les habitants de Mayotte voulaient un pays où on est plus « chez soi » quand sa famille a toujours vécu sur un territoire, ils se sont trompés de République ! La République française, et c’est son honneur, ne fait pas de différence entre ses enfants.

On va évidemment me rétorquer qu’il s’agit là d’un beau discours idéaliste, mais très éloigné de la réalité du terrain. Que la xénophobie se trouve partout en France, et que l’étranger est toujours mal accueilli. Qu’en Ariège, celui dont la famille n’a pas 64 quartiers d’origine ariégeoise garantie n’est jamais pleinement intégré. Que les noirs (donc les Mahorais) sont encore moins bien accueillis que les autres, victimes du racisme, et plus mal accueillis encore s’ils sont musulmans.

C’est vrai, bien sûr. Mais il ne faut pas se tromper de combat. Si les Ariégeois accueillent souvent (très) mal ceux qui viennent d’ailleurs, ça ne justifie pas leur attitude, et ça n’autorise pas les autres à faire de même. C’est évidemment facile de dire ça pour un blanc aisé et diplômé qui sera plutôt bien accueilli partout, mais il ne faut pas que les mahorais se disent « puisque je ne serai pas bien accueilli en métropole, alors il faut que nous prenions tous les postes de l’île ». C’est le combat inverse qu’il faut mener : il faut faire reculer le racisme afin que les mahorais soient reconnus comme des Français à part entière, et puissent se sentir chez eux n’importe où sur le territoire de la République.

Donc non, il ne faut pas que « tous les postes disponibles à Mayotte » soient occupés par des gens forcément originaires de Mayotte. Quand je suis « chez moi » dans les Pyrénées, je me contrefiche de savoir si le médecin qui me soigne, le policier qui me protège ou le professeur qui enseigne à mes enfants est issu d’une famille qui a ses origines dans le département. Quelqu’un qui voudrait que les Ariégeois « occupent tous les postes disponibles en Ariège afin de régner en maître chez eux » serait complètement ridicule.

En revanche, et là je suis entièrement d’accord avec les revendications locales, il faut d’une part mettre fin aux inégalités entre les mahorais et le reste des Français (sur les salaires, les allocations, les retraites etc.), et d’autre part enclencher un rééquilibrage des fonctions ; il faut que les Français d’origine mahoraise aient un meilleur accès aux emplois, surtout à responsabilité, que ce soit sur l’île ou en métropole. Mais il ne faut pas confondre ce rééquilibrage nécessaire avec des emplois occupés à 100% par les locaux.

Par quoi passe ce rééquilibrage ? Par l’éducation d’abord, bien sûr. Peut-on envisager un système de quota ou de discrimination positive ? Pour ma part, j’ai toujours été extrêmement réservé devant ce genre d’outil, parce qu’il est à l’opposé de l’égalité entre les citoyens. Bien sûr, c’est pour la bonne cause : on instaure une inégalité pour contrebalancer une autre inégalité, plus forte et qui risque de ne pas disparaître sinon. Mais est-ce qu’on supprime un mal par un mal contraire ? Je n’en suis pas sûr. Il faut être désigné à un poste parce qu’on y sera compétent, pas parce qu’on est une femme ou parce qu’on est d’origine mahoraise. C’est pourquoi je suis opposé aux lois sur la parité telles qu’elles ont été mises en place.

Cela étant, je reconnais que dans certains cas, la discrimination positive et le système des quotas peuvent avoir une utilité, voire être nécessaires. Mais je pense qu’il faut alors les encadrer beaucoup plus strictement qu’on ne le fait. Ainsi, on pourrait les mettre en place pour une durée limitée, par exemple 15 ou 20 ans (jamais plus de 50), et de manière non renouvelable pour la même période de temps.

Pour ma part, je me suis à peu près toujours senti bien accueilli à Mayotte. Je n’ai jamais senti ici les tensions qui peuvent exister dans d’autres départements d’outre-mer. Mais depuis les grèves de l’année dernière, j’ai le sentiment que certains mahorais développent un ressentiment à l’égard de la métropole ou des mzungus. C’est pour cela que je pense nécessaire de remettre certaines choses en perspective et de condamner certains discours, certaines expressions qui ne peuvent que faire monter les tensions. Mayotte est pour l’instant une île relativement paisible et harmonieuse ; ne laissons pas les choses s’envenimer.

mardi 21 avril 2015

Agressions sexuelles ? Ne mélangeons pas tout

Il est toujours extrêmement délicat de relativiser le tort ressenti par quelqu’un d’autre, ou la violence dont on n’est pas soi-même victime, car on manque rarement de se voir poser la question : « qui es-tu pour parler de cela, toi qui n’en as pas souffert ? » Cette question n’est pas entièrement illégitime ; elle souligne l’importance de donner d’abord la parole à celui qui se sent victime d’une violence ou d’une agression, parce que son ressenti importe. Ce ressenti est, par définition, subjectif, mais il n’en est pas moins réel pour autant.

Pourtant, la question n’est pas non plus totalement légitime ; ou plutôt, ce qu’elle sous-entend (à savoir que seules les victimes d’une violence peuvent légitimement s’exprimer sur cette violence) n’est pas vrai. Point n’est besoin d’être noir pour s’exprimer sur le racisme, ou d’être une femme pour s’exprimer sur le sexisme, ou d’être homosexuel pour s’exprimer sur l’homophobie. Naturellement, l’homosexuel a des choses à dire à la société sur l’homophobie en tant qu’il la subit, qu’il en est victime ; mais ceci ressort du témoignage, ni plus, ni moins. Le témoignage de l’homosexuel victime d’homophobie importe, mais il ne peut suffire ni à penser l’homophobie, ni à fixer le droit en la matière.

On pourrait faire le parallèle avec un procès. Dans un procès, la victime doit naturellement être entendue : son témoignage, son récit, son ressenti, sa souffrance, ce qu’elle a perdu, tout cela importe. Mais ce n’est pas la seule chose qui importe : le prévenu, l’accusé doit lui aussi être entendu ; et en fin de compte, la victime n’est pas la mieux placée pour dire le droit ou pour fixer une sanction ou une réparation – d’où la nécessité d’un juge indépendant et impartial.

On entend beaucoup parler en ce moment d’agressions sexuelles, et on trouve ici et là des chiffres ou des idées un peu déroutants. Ainsi, 100% des femmes se seraient fait agresser dans les transports en commun. Fichtre ! 100% ! Effectivement, le problème semble grave. Mais quand on se penche plus précisément sur la question, on s’aperçoit qu’on range sous le vocable « agressions » des choses aussi différentes que les viols, les tentatives de viols, les mains aux fesses, les sifflements, les regards appuyés.

Je refuse de rentrer dans le débat de savoir si se faire siffler dans la rue est « agréable » ou non. Primo, parce que ça dépend des gens, à l’évidence. Personnellement, j’apprécie (beaucoup) les marques de désir de la part des gens que je croise. Quand j’en reçois (trop rarement, et de plus en plus rarement), ça m’enchante, je me sens mieux dans ma peau ; mais je peux comprendre (un peu difficilement, mais tout de même) que d’autres n’apprécient pas, ou pas autant, ou qu’à la longue ça lasse.

Secundo (et c’est bien là le nœud du problème), parce que ce n’est pas le sujet. J’insiste là-dessus : savoir si être sifflé dans la rue est agréable ou non n’est pas le sujet. Parce qu’une « agression », ce n’est pas « quelque chose de désagréable ». D’après le Robert, une agression se définit comme une « attaque violente contre une personne ». Toute la question est donc de savoir ce qu’on peut qualifier de « violent », surtout à une époque où on souligne – souvent à juste titre – que la violence n’est pas que physique.

Le Robert, toujours lui, donne aux termes « violence » et « violent » plusieurs significations. La violence consiste à « agir sur quelqu’un ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l’intimidation » ; elle se définit également comme la « force brutale », en particulier utilisée « pour soumettre quelqu’un », et comme « l’acte par lequel s’exerce cette force ». La notion de « brutalité » revient plusieurs fois dans la notice, de même que pour expliquer l’adjectif « violent ».

Que la violence puisse n’être pas physique, je n’en disconviens pas. On peut user de violence, et même de torture, psychologique ou morale. Pour autant, il faut se méfier de l’emploi de ce terme et ne pas l’appliquer à n’importe quelle situation, au risque de le galvauder. En particulier, il ne suffit pas que quelqu’un ressente quelque chose comme une violence pour considérer automatiquement cette chose comme étant objectivement une violence.

Si « l’agression » a par définition une dimension violente, qu’est-ce qui peut être considéré en matière sexuelle comme violent et agressif ? Le viol, sans aucun doute : plus qu’une simple violence, c’est évidemment un crime. Ensuite, toutes les formes d’attouchements ou de contacts physiques volontaires et non consentis sont également des violences, parce qu’elles ne respectent pas l’intégrité corporelle de la victime. Une injure sexiste peut également être considérée comme une violence morale ou psychologique.

Mais au-delà ? Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas considérer un sifflement, ni a fortiori un regard appuyé, comme une violence ou comme une agression. Un sifflement ou un regard sont l’expression d’un désir sexuel. C’est peut-être gênant, embarrassant pour certains ; mais ça ne peut pas être considéré comme une violence : ça n’impose rien à personne contre sa volonté, ça n’est pas non plus faire usage de brutalité. On ne peut pas légitimement interdire à quelqu’un d’éprouver du désir pour nous, et on ne peut pas légitimement lui interdire de nous le faire savoir. Que ça nous plaise ou non n’est pas la question : il est bien moins violent d’exprimer son désir pour quelqu’un d’autre que de chercher à interdire à quelqu’un d’exprimer ce désir.

Est-ce une question d’égalité entre hommes et femmes ? Pas le moins du monde. Que les femmes et les hommes ne sont pas égaux, que les femmes sont bien plus victimes de violences et d’agressions sexuelles ou conjugales que les hommes, qu’elles sont toujours dans une position sociale inférieure, et que tout cela doit cesser, tout le monde est d’accord. Mais la solution n’est pas dans le développement d’une société pudibonde et puritaine où chacun garderait ses sentiments et ses désirs exclusivement pour lui. Il ne faut pas que les hommes s’interdisent d’exprimer leurs désirs ; il faut que les femmes s’autorisent à exprimer les leurs ! Que les hommes continuent d’exprimer leur désir pour les femmes, mais qu’ils s’autorisent aussi (c’est encore trop rare) à exprimer leur désir pour d’autres hommes ; et que les femmes s’autorisent à exprimer leur désir pour les hommes, ou pour d’autres femmes. Voilà ce que pourrait être une société désirable, car égalitaire sans être inutilement rigoriste.

Il faut se méfier de deux graves dangers qui menacent nos sociétés. Le premier consiste à refuser absolument tout ce qui peut être ressenti comme désagréable. De la même manière que le risque zéro n’existe pas et qu’il est fou de réduire sans cesse nos libertés pour avoir davantage de sécurité, la vie 100% agréable n’existe pas non plus. Il est sidérant qu’il faille même le rappeler, mais être en contact avec d’autres êtres humains (et, à vrai dire, être au monde), c’est forcément éprouver aussi des choses désagréables. C’est normal, c’est la vie ; il ne faut surtout pas chercher à éliminer tout ce qu’on peut ressentir de désagréable, parce que le remède ne pourrait être que pire que le mal.

Le second danger consiste à croire que la réponse à un problème social ne peut être que légale et judiciaire. Ce n’est pas le cas. La justice peut être une partie de la réponse à certains problèmes (jamais la totalité) : il est normal que les propos racistes soient pénalement condamnés. Mais il faut également se méfier de la judiciarisation à outrance ; ainsi, je suis convaincu que condamner pénalement le négationnisme est parfaitement inutile, et même probablement nocif, car cela permet une victimisation dont les négationnistes sont les premiers à profiter.

On retrouve finalement dans cette question des « agressions » sexuelles un grand nombre de points communs avec d’autres thématiques récurrentes comme l’islamophobie. Certains (pas seulement des femmes, mais des hommes aussi) voudraient empêcher même les « regards appuyés », au motif qu’ils les trouvent désagréables, et pour cela ils veulent s’appuyer sur un appareil législatif et judiciaire répressif, exactement de la même manière que certains ne supportent pas de voir représenter Muhammad sur une caricature et cherchent à le faire interdire et à sanctionner en justice les auteurs de tels dessins.

Penser, c’est avant tout établir des distinctions. Nous n’avons rien à gagner (et nous avons même tout à perdre) à mettre dans le même sac les viols et les regards, de la même manière que nous n’avons rien à gagner à mettre dans le même sac les caricatures de Charlie Hebdo et des propos ouvertement et indéniablement racistes : entre les deux, il y a plus qu’une différence de degré, il y a une différence de nature. Confondre deux choses de natures radicalement différentes et chercher à tout interdire, même au nom d’idéaux nobles, ne peut conduire qu’à perdre de vue l’essentiel ; car à force de dire qu’un regard appuyé est une grave agression sexuelle, on va finir par oublier qu’il y a des choses réellement très graves, comme les viols. Et que ressentir quelque chose comme désagréable n’est pas une raison suffisante pour fonder une interdiction légale.

mardi 7 avril 2015

De quelques avantages du néo-colonialisme


Dénoncer le « néo-colonialisme » et ses corollaires, l’éternel néo-racisme et l’éternelle islamophobie, est devenu de bon ton. Et dans bien des cas, c’est tout à fait justifié. Je ne nie pas que, par exemple, les Français issus de l’immigration soient au quotidien stigmatisés, subissent des brimades et des humiliations diverses, aient du mal à trouver un travail etc. Pour avoir un peu le type physique, j’ai une petite idée de ce que ça peut donner. Je sais aussi qu’il y a chez nous des actes réellement islamophobes, peut-être même en augmentation. Enfin, et surtout, je sais – là encore, je suis bien placé pour – que les anciennes puissances coloniales ne rechignent devant à peu près aucune bassesse pour poursuivre sous d’autres formes l’exploitation des nations étrangères qui leur a longtemps conféré tant de puissance.

Et pourtant, l’actualité me fait également voir quelques atouts de ce néo-colonialisme tant décrié par ailleurs.

Je me suis fait la réflexion pour la première fois suite aux actions de l’auto-proclamé État islamique, et plus particulièrement aux destructions des œuvres d’art antiques : au musée de Mossoul bien sûr, mais également par cités entières, à Nimroud et à Hatra. Je crois que la plupart des gens n’ont pas mesuré la perte irréparable que cela représente : pour beaucoup, il ne s’agit après tout que de vieilles pierres. Mais ces œuvres étaient en vérité infiniment plus que cela : elles faisaient réellement partie du patrimoine culturel commun de l’humanité.

L’expression est galvaudée, utilisée comme un simple moyen de classement, une sorte de label touristique ; mais nous devrions travailler à lui rendre son sens et sa portée. Ce qui a été détruit, ce sont des œuvres d’art uniques, très anciennes et absolument irremplaçables. C’est pourquoi je n’hésite pas le moins du monde à dire, et je pèse mes mots, qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité.

Or, les dernières décennies ont vu des polémiques récurrentes concernant la restitution d’œuvres d’art, surtout antiques, par d’anciens colonisateurs à d’anciens colonisés. Et jusqu’à présent, je trouvais de telles restitutions assez justifiées, et pour tout dire inévitables, y compris pour des œuvres hautement symboliques. Ainsi, j’avais toujours considéré que la place de la Concorde pouvait très bien se contenter d’une reproduction bien faite, et que l’obélisque devrait en toute logique retourner à Louxor.

Cette position était fondée non pas sur l’appartenance de ces œuvres à des peuples, mais plutôt à des territoires. Une œuvre d’art appartient au peuple qui l’a créée, tant qu’il existe et qu’il respecte le fruit de son propre travail ; mais ensuite, elle n’appartient plus à personne, pas même aux peuples qui continuent d’occuper la même terre après la disparition de celui qui lui a donné naissance. Si je souhaitais que l’obélisque de la Concorde retournât à Louxor, ce n’était pas pour le rendre aux Égyptiens, mais bien plutôt pour le rendre au temple pour lequel il a été fait et à l’Égypte en général.

Mais au regard de l’actualité récente, je crains qu’il ne faille reconsidérer cette position, car il faut prendre en compte d’autres paramètres que l’histoire et la géographie. Si la sécurité d’œuvres d’art aussi précieuses implique qu’elles soient déracinées et transportées dans les pays riches, franchement, amen ! Il n’est pas, malheureusement, complètement impossible que l’État islamique, ou d’autres fous du même tonneau, s’installent un jour en Égypte ; partant, l’obélisque n’est pas si mal là où il est.

Une seconde réflexion similaire m’est venue en regardant un reportage sur la situation des femmes en Inde. Beaucoup d’hommes semblaient y justifier la domination qu’ils exercent là-bas sur les femmes et l’assignation de ces dernières dans le seul cadre domestique ; et quand le journaliste leur suggérait que peut-être elles avaient les mêmes droits qu’eux, immanquablement déboulait la même idée : « ah mais ça, c’est du néo-colonialisme, les Occidentaux veulent nous imposer leur vision du monde ».

Ce reportage n’est bien sûr pas un cas isolé, et le même « argumentaire » est souvent repris sans trop de remise en question, et par des gens d’origines ou d’opinions fort différentes. Les Indigènes de la République ne disent pas autre chose quand ils refusent le mariage homosexuel pour les habitants des quartiers issus de l’immigration. Sur la question, assez proche, de l’acceptation de l’homosexualité en Afrique, on entend souvent des Africains ou des Européens dirent que c’est du néo-colonialisme, que donc c’est très mal, et qu’il faut laisser l’Afrique vivre selon ses valeurs africaines. Raisonnement amusant, puisque les mêmes plaident rarement pour le retour de l’animisme en Afrique, et vous disent à côté de cela, pleins de candeur, qu’ils ne souhaitent rien tant que de voir le christianisme se répandre sur toute la terre ; mais passons.

Ceux qui me connaissent le savent, peu de gens défendent autant que moi la diversité culturelle et religieuse. Pour moi, il ne s’agit pas d’une simple réalité à tolérer, mais véritablement d’une richesse à préserver : rien ne m’ennuierait comme un monde où tout le monde croirait la même chose que moi. Je compare ordinairement les différentes croyances aux instruments d’un orchestre : on ne peut pas jouer une symphonie avec un seul violon, fût-il le meilleur du monde.

Ce n’est en rien du relativisme : je sais que tout le monde ne peut pas avoir raison en même temps. Si les uns disent qu’il n’y a aucun dieu, d’autres qu’il y a plusieurs dieux, et d’autres qu’il n’y a qu’un seul Dieu, il est logique qu’il y en ait qui se trompent. Ma position tient donc plutôt du scepticisme : je crois que la vérité métaphysique, pour être une et absolue, est inconnaissable de manière certaine. Aussi, il me semble évident que chaque tradition culturelle, spirituelle ou religieuse, en plus de produire ses propres œuvres d’art et de pensée et ainsi d’enrichir le monde, contient des parts plus ou moins importantes de vérité.

Les deux alternatives à mon scepticisme, que ce soit l’idée qu’on peut démontrer quelque chose en métaphysique ou le relativisme intégral, en plus d’être à mon avis illusoires, me semblent également dangereuses. Quelqu’un qui s’imagine qu’il peut prouver la véracité de ses croyances ne peut que devenir intolérant : pourquoi tolérer une erreur avérée ? On n’enseigne pas le géocentrisme comme une option possible dans les cours de SVT.

Inversement, l’autre extrême, le relativisme intégral, l’idée qu’il n’y a pas une vérité mais seulement des représentations différentes de la vérité, me semble tout aussi périlleux : certes, il est plus tolérant par nature, mais justement il le devient trop. En considérant que tout se vaut, il s’interdit radicalement de juger non seulement les croyances mais encore les pratiques des autres civilisations, voire des autres individus, et laisse faire tout et n’importe quoi. C’est ainsi que j’ai déjà entendu certaines personnes défendre l’excision le plus sérieusement du monde au nom des cultures traditionnelles de l’Afrique.

Car c’est bien la différence entre mon scepticisme et le relativisme : pour accorder à la diversité des croyances et des religions une valeur intrinsèque, je ne crois pas, moi, que tout se vaille. « La parfaite raison fuit toute extrémité » : les Romains l’avaient bien compris. Quand ils ont conquis Carthage, ils ont laissé les Carthaginois vénérer Baal Hammon, mais ils ont interdit qu’on lui offrît des sacrifices d’enfants.

C’est là que je retrouve l’avantage du néo-colonialisme dont je parlais. Je me réjouis que la culture indienne existe et soit différente de la mienne. Je me réjouis que les Indiens adorent une multitude de dieux qui diffèrent assez sensiblement des miens, et sous une forme peut-être encore plus différente. Je me réjouis même qu’ils n’aient pas exactement les mêmes valeurs que nous. Pour autant, je ne me réjouis pas de tout ce qui constitue la culture indienne en 2015. Il me semble que l’Inde pourrait accorder la même valeur et les mêmes droits aux hommes et aux femmes sans pour autant perdre sa culture ou son âme.

L’Occident n’a pas inventé l’égalité entre les hommes et les femmes : il l’a découverte, de même qu’il a découvert et non pas inventé les libertés fondamentales ou les droits individuels. Les adopter, ce n’est pas devenir occidental, c’est progresser en humanité.

jeudi 29 janvier 2015

Entre le marteau du respect et l'enclume de la responsabilité


Ce sera sans doute mon dernier billet sur l’affaire Charlie, parce que je commence à en avoir plein le dos et que je ne vais pas vous refaire le coup du mariage pour tous. Mais je veux quand même clarifier certains points (ou en mettre quelques-uns sur quelques i).

Depuis les attentats du 7 janvier dernier, on a d’abord vu une grande et belle unanimité nationale incarnée par le mouvement « je suis Charlie », et puis on a rapidement vu la chose dégénérer et s’effriter, parce qu’au fond, il y avait quand même beaucoup de gens qui n’aimaient pas Charlie et qui ont vite cessé de se gêner pour le dire ; le tout a fini en eau de boudin avec l’armada des tièdes qui ont cru de bon ton de préciser, comme je le dénonçais dans mon dernier billet, « je suis Charlie, MAIS ! » ; « mais ils sont quand même bien vulgaires », « mais ils sont irresponsables », « mais ils jettent de l’huile sur le feu », « mais il faut du respect ».

« Tu n’es ni froid ni bouillant. Que n’es-tu froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche », écrit Jean dans l’Apocalypse. Les tièdes sont légions, ces temps-ci. Tiens, le pape, par exemple. Je l’aime bien, mon François, d’habitude. Pas exactement le pape de mes rêves, mais quand même, c’est le brave gars ; bien conservateur sur les bords, mais qui cherche quand même à faire évoluer les choses dans le bon sens. Avait-il vraiment besoin de dire, lui aussi, que la liberté d’expression, c’est bien joli, MAIS ! qu’il « faut du respect », et surtout d’ajouter que « si quelqu’un insulte [sa] mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing » ? Au temps pour la joue gauche.

C’est d’autant plus regrettable que dans le même temps, le grand rabbin de France a répondu à un journaliste qui lui demandait si Charlie Hebdo était allé trop loin : « Dire cela, c’est commencer à justifier. Si vous commencez à dire “liberté de la presse, mais”, le “mais” est coupable. Il n’y a pas de “mais” ». Aouch ! La comparaison entre les deux autorités religieuses fait un peu mal.

Mais le pape, j’ai tendance à lui pardonner, parce que dire des conneries de manière pas réfléchie, c’est un peu sa marque de fabrique. Il improvise, il balance des trucs, c’est tout sauf un théoricien. C’est même une de ses qualités, puisqu’il nous montre ainsi qu’il n’est qu’un homme, et que comme tous les autres hommes, il est faillible. D’ailleurs, en parlant du pain qu’il risquait de mettre dans la gueule de celui qui insulterait môman (ah, ces latins !), il avait l’œil qui pétillait, on voyait bien qu’il prenait son pied dans ce petit coup de provoc.

Il y en a d’autres à qui on pardonne moins de dire des conneries, parce qu’ils les disent sérieusement, eux. La dernière fois, je parlais de la lettre du père Zanotti-Sorkine, qui commençait par encenser les dessinateurs assassinés pour finalement affirmer qu’ils étaient au fond responsables de ce qu’il leur était arrivé et que l’important était de ne surtout blesser personne.

Eh bien ça y est, le charismatique curé a été battu à plate couture par une autre lettre écrite par un autre catho, Brunor. Vous ne connaissez pas ? Bruno Rabourdin, illustrateur, dessinateur de BD. C’est Tresmontant pour les nuls. Pour ceux qui ne connaissent pas non plus Claude Tresmontant, c’est en bonne partie le concordisme, à savoir l’idée que la science moderne est en mesure de prouver, de connaître de manière certaine, l’existence de Dieu et la supériorité de la pensée judéo-chrétienne sur toutes les autres. Bref, la philo pour ceux qui sont passés à côté de Kant (pas de chance). Brunor a ainsi publié toute une série de BD apologétiques, parmi lesquelles la série Les indices-pensables ou encore L’Univers imprévisible. Des bouquins truffés d’approximations, voire de francs contre-sens philosophiques, mais passons.

Qu’est-ce qu’il a encore commis, notre joyeux Brunor ? Une lettre publiée le 18 janvier, dans Zenit, bien sûr (« La voix de son maître » version catholique, apostolique et romaine). Qui commence avec des trémolos dans la voix, « ces grands hommes ont disparu, snif, snif, tout ce qu’ils faisaient était si bien, le Grand Duduche est orphelin, snif ». Et puis juste après, patatras ! Voilà le respect qui déboule. Une caricature est bonne MAIS ! seulement si elle ne blesse personne, donc si le Prophète n’est pas représenté, voilà ce que nous dit Brunor. Et d’en rajouter des tonnes : puisque les musulmans autorisent la représentation de terroristes (encore une chance, mais à l’entendre on croirait qu’il faut les remercier), profitons-en pour faire rire en ne représentant que des terroristes, jamais Dieu ni le Prophète ! Et si elle réussit cela, une caricature est même « géniale », et voilà voilà, nous devons au génie des dessinateurs morts de respecter cette règle.

Ben non, ducon ! Nous devons au contraire au génie des morts de continuer à faire ce qu’ils faisaient, c’est-à-dire dessiner des caricatures sans s’interdire de représenter qui que ce soit et sans se demander si ça ne risque pas de choquer quelqu’un (qu’est-ce qu’une caricature qui n’offense personne ?).

Brunor n’est malheureusement qu’un exemple de la pléthore de ceux qui défendent ces jours-ci la-liberté-d’expression-MAIS ! pas trop. On peut classer cette dangereuse espèce en deux catégories.

La première a de si gros sabots qu’elle n’est en fait pas trop menaçante : ce sont ceux qui veulent franchement changer la loi et disent qu’il faut réfléchir à un retour de l’interdiction du blasphème. Ça, c’est facile à combattre. En effet, ils n’ont que deux options.

Soit ils veulent vraiment interdire de choquer toutes les croyances, mais ça reviendrait à tout interdire : n’importe qui pourrait dire qu’il adore les Ainur et prétendre interdire les parodies des œuvres de Tolkien, ou pourquoi pas qu’il considère Marine Le Pen comme la réincarnation de la Vierge Marie et faire interdire les caricatures de Mme Le Pen. Les athées eux-mêmes seraient parfaitement fondés à dire que les cultes religieux, qui sont publics, les choquent, et les faire interdire également. Impossible.

Soit ils veulent ne faire interdire que les caricatures visant les grandes religions instituées, celles qui comptent de très nombreux fidèles, mais alors ça signifierait que la loi ne protégerait pas également les croyances de tous les citoyens : rupture de l’isonomie, impossible aussi. Bref, le rétablissement du délit de blasphème, c’est pas pour demain, thank Goodness.

La seconde catégorie, en revanche, est bien plus dangereuse. Elle a deux mots en permanence à la bouche : respect et responsabilité. Toute sa force est là : on ne peut qu’être d’accord avec ces deux idées. Tout le monde est pour le respect et pour la responsabilité. Il est donc beaucoup plus difficile de lutter contre quelqu’un qui accepte la liberté d’expression mais appelle à la retenue, à l’autocensure, au nom de ces deux valeurs.

Commençons par le respect, c’est encore le plus simple. Deux choses à rappeler : la première, c’est que le respect est dû aux personnes, pas aux idées. Se moquer, même de manière agressive, des idées, des croyances, des opinions de quelqu’un, ce n’est pas lui manquer de respect. La seconde, c’est que le respect d’une personne n’interdit pas de la critiquer, parfois même de manière dure, violente. Comme je le rappelais au père Zanotti-Sorkine dans mon dernier billet, dans certains cas de figure, s’énerver contre quelqu’un, le secouer, lui mettre certaines choses qui ne lui plaisent pas sous le nez, ou encore l’aider à prendre du recul par rapport à quelque chose, c’est la meilleure preuve de respect et d’amitié qu’on puisse lui apporter.

La responsabilité est autrement plus sournoise. Ceux qui appellent à l’autocensure n’hésitent pas en effet à souligner les conséquences immédiates des caricatures de Mohamed ; non seulement la violence contre leurs auteurs, mais plus grave encore, celles contre des innocents qui n’ont rien demandé à personne : églises brûlées en Afrique, chrétiens molestés en Orient etc. Pour empêcher tout cela, ne faudrait-il pas éviter tout ce qui peut réveiller la bête ?

À mon sens, ce raisonnement est à la fois lâche et dangereux. Il me fait penser à la citation de Churchill : « vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre ».

Pourquoi lâche ? Pourquoi le déshonneur ? Parce que l’Occident n’a pas à se coucher devant la vision du monde de ceux qui pensent autrement. Un peu de fierté, que diable ! Est-ce que l’Arabie saoudite se gêne pour condamner Raif Badawi, un blogueur dissident, à 10 ans de prison et 1000 (!!!) coups de fouet ? Est-ce que le Pakistan se gêne pour condamner à mort les apostats ou les blasphémateurs contre l’islam ? Ça va contre nos valeurs, tout ça ; ça nous choque. Et pourtant, ça ne les arrête pas des masses. Alors pourquoi devrions-nous nous abstenir de faire des dessins (des dessins, bon sang !!!) qui les choquent, eux ? C’est pas déjà assez que La Mecque et Médine soient interdites aux non-musulmans ? Franchement, vous imaginez le tintouin, les condamnations, les cris d’orfraie, si on venait à décréter que seuls les catholiques pourront désormais entrer au Vatican ?

Mais ça, à la rigueur, ce n’est pas encore le plus grave. Le pire, c’est que ces appels à la responsabilité sont, sur le plan de leurs conséquences, bien moins évidemment bons que ne l’imaginent ceux qui les lancent. Certes, à court terme, pas de caricatures, pas de violences. Mais à long terme ? Il n’est pas du tout évident que les choses soient aussi claires. Si les musulmans radicaux s’aperçoivent que, par la violence, ils nous font plier, pourquoi ne pas utiliser la violence les fois suivantes ? Je crois qu’il est extrêmement dangereux (irresponsable ?) de caresser le monstre dans le sens du poil en espérant que ça finira par l’endormir ou au moins par le calmer.

Voilà pourquoi je ne pense pas que céder à la violence, ou se restreindre pour éviter les représailles, soit nécessairement l’attitude la plus « responsable ». Le proclamer comme une évidence, c’est oublier que personne ne peut prévoir avec certitude toutes les conséquences de ses actes à plus ou moins longue échéance. C’est pour cela qu’il n’y a pas grand sens à « appeler à la responsabilité » : la responsabilité est celle de chacun, c’est quelque chose d’intime, de personnel. C’est presque faire insulte aux journalistes de Charlie : croire, en quelque sorte, qu’ils auraient simplement oublié les conséquences possibles de leurs actes, qu’ils n’y auraient pas pensé. Alors qu’en fait, ils en avaient justement parfaitement conscience, et qu’ils ont fait leur choix en toute connaissance de cause.

Tout cela procède, me semble-t-il, d’une mauvaise compréhension de ce qu’est la responsabilité. Il ne faut pas la confondre avec une prudence excessive qui nous empêcherait d’agir dès lors que notre action pourrait avoir une conséquence négative. La responsabilité, c’est s’informer et réfléchir avant d’agir, puis agir dans le respect de la loi et de ses convictions sur ce qu’il est le meilleur de faire, en sachant qu’on ne prévoira jamais toutes les conséquences de ses actes.

Il me semble également essentiel de rappeler (bien que je sois sidéré qu’on doive seulement le rappeler…) que les journalistes de Charlie Hebdo ne sauraient être tenus pour responsables de ce qu’il leur est arrivé, ou des violences subies par des chrétiens après la publication de leur dernière une. Certains me disent : « s’ils n’avaient pas fait ces dessins, ces violences n’auraient pas eu lieu, donc ils en sont responsables ». Mais c’est faire une confusion dramatique entre être responsable de quelque chose et être un des facteurs qui a eu cette chose pour effet. Ce n’est pas parce qu’on est une des causes d’un événement qu’on est responsable de cet événement ! À ce compte-là, on pourrait aussi bien dire que les gamines qui se font défigurer à l’acide pour être allées à l’école sont responsables de leur sort : si elles n’étaient pas allées à l’école, elles ne seraient pas défigurées…

En matière de liberté d’expression, je crois donc que la loi française est plutôt bien faite. Elle lui impose des limites : pas d’insultes contre des personnes, pas de révélations sur la vie privée des gens, pas de diffamation, pas d’appel à la haine, à la violence et à la discrimination. Elle est complétée par une jurisprudence qui, je m’en réjouis, accorde souvent le bénéfice du doute à celui qui s’exprime quand le cas est douteux (est-ce une blague ? est-ce du racisme ?), et protège les humoristes et les caricaturistes.

Notre loi, écrite, me semble donc équilibrée ; et il est clair à mon sens qu’elle est infiniment préférable à ce qui se pratique aux États-Unis où, au nom du premier amendement, on peut appeler à l’éradication des Noirs, mais où, au nom d’un politiquement correct qui est tout simplement une loi non écrite, aucun média ne vous publiera si vous critiquez une religion. Nous devrions donc nous en tenir à cela : la loi, rien que la loi, et toute la loi.

On va me dire, comme beaucoup de mes élèves l’ont fait ces derniers temps, que dans l’application de cette loi, les juges ont tendance à faire deux poids, deux mesures, et qu’on refuse à Dieudonné la liberté d’expression qu’on accorde à Charlie. Certes ; mais c’est qu’il faut étendre la liberté d’expression, pas la restreindre. Quand Dieudonné tient des propos racistes (et il en tient), il est normal qu’il soit condamné. Quand il fait des blagues, même de mauvais goût, même sur les juifs, même sur la Shoah, ça ne l’est plus.

Que la liberté d’expression soit menacée, je ne sais pas comment on peut le nier. Oh, bien sûr, on ne va pas nous changer la loi : mais c’est le politiquement correct à l’anglo-saxonne qui nous menace. Il faut ouvrir les yeux sur certaines choses proprement hallucinantes. En Grande-Bretagne, le principal éditeur de manuels scolaires vient d’annoncer qu’il cesserait de représenter le porc, sous quelque forme que ce soit, pour ne pas choquer les juifs et les musulmans. En France, un film comme L’apôtre, qui relate une conversion au christianisme, a des difficultés à être diffusé. Ce ne sont pas que les musulmans qui sont en cause : l’Église catholique française a réussi à faire retirer une affiche publicitaire qui pastichait la Cène de Léonard de Vinci ; avant de perdre en appel, elle avait gagné en première et en deuxième instance. Des catholiques avaient également perturbé des manifestations artistiques, dramatiques ou picturales.

L’équilibre atteint par la société française, par sa loi et par sa jurisprudence en matière de liberté d’expression est juste, mais il est fragile et il est attaqué. Il importe de le défendre, contre les terroristes comme contre les censeurs.

mercredi 7 janvier 2015

Mourir debout

L’attentat terroriste commis aujourd’hui par des islamistes radicaux contre le journal Charlie Hebdo est d’abord une horreur et une abomination, mais c’est aussi, pour notre pays, une catastrophe d’au moins quatre manières différentes.

D’abord, nous avons perdu aujourd’hui des hommes de grande valeur. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris étaient, chacun à leur manière, de grands hommes. Ils incarnaient pour une grande part l’âme de Charlie Hebdo, journal qui a profondément marqué son temps et qui a exercé une influence réelle sur la société française. Les quatre caricaturistes portaient sur le monde un regard aiguisé et vrai – Cabu est l’inventeur du grand Duduche et de « mon beauf » – ; Maris comprenait finement les réalités économiques contemporaines et savait les expliquer avec clarté et précision.

Est-ce carrément Charlie Hebdo qui est mort, comme semblent l’avoir dit les terroristes eux-mêmes juste après l’attentat ? Après la perte de Cavanna il y a quelques mois, le journal pourra-t-il survivre à cette décapitation collective ? Je le souhaite, bien sûr, mais c’est loin d’être certain. Peut-on réellement imaginer Charlie sans les dessins de Charb ? Il peut encore y avoir une nouvelle relève, mais elle n’est pas garantie. Or, ce journal jouait dans le paysage médiatique français un rôle à part, et important : le seul grand journal de gauche qui abordait un certain nombre de questions – entre autres celles liées aux défis posés par l’islam à nos sociétés. Sa disparition serait une grande perte pour la presse écrite française.

C’est également une catastrophe politique. Cet attentat ne peut que faire progresser encore le Front national, ce dont nous nous serions bien passés. En cette année d’échéances électorales (départementales et régionales), ce genre de choses est de nature à enclencher une dynamique qui pourrait bien le mener aux portes du pouvoir. Les franchira-t-il ? Pour ma part, je trouve de moins en moins improbable que le FN remporte les prochaines élections présidentielles.

Troisième point : cet attentat risque de renforcer l’idée que l’islam est intrinsèquement violent, et donc de favoriser un choc des civilisations, sur la scène internationale mais aussi, et même d’abord, à l’intérieur de la société française. Pour ma part, je ne change pas d’avis : les textes sacrés de l’islam contiennent en effet des enseignements qui appellent à la violence, que ce soit dans le Coran, dans les hadiths ou dans la vie du Prophète ; mais l’islam n’est pas réductible à ses textes sacrés : ce qui compte, c’est ce que les musulmans en font concrètement.

Je suis donc convaincu que l’islam peut évoluer ; mais il devient de plus en plus urgent que des musulmans – ça ne peut venir que d’eux – prennent cette évolution en charge. Bien des chrétiens, dont de nombreux catholiques, se battent au quotidien pour faire comprendre à tous que leur religion n’est pas assimilable à un refus de la contraception ou de l’homosexualité ; exactement de la même manière, si l’on veut vraiment éviter l’amalgame, comme les médias y appellent à l’envi depuis midi, il faut que des musulmans construisent un islam qui puisse devenir une alternative cohérente à ce que proposent les terroristes et les fondamentalistes.

Quatrième et dernier point : le risque est immense de voir les politiciens français saisir l’opportunité de faire passer en douceur de nouvelles lois sécuritaires. C’est le cas en permanence – encore à Noël, le gouvernement a fait passer discrètement les décrets d’application de l’article 20 de la loi de programmation militaire, qui permet à l’exécutif de mieux surveiller les télécommunications et les activités numériques des citoyens, le tout évidemment presque sans contrôle ni de la justice, ni de la société civile. Mais il est fort probable que le gouvernement ne laisse pas passer cette occasion de nous faire avaler un véritable Patriot Act à la française.

Or, ces mesures sont parfaitement inefficaces. Limiter sans cesse davantage les libertés fondamentales au prétexte d’accroître la sécurité, ça ne fonctionne pas. Pourquoi ? Parce qu’aucune loi ne permettra jamais d’empêcher entièrement la violence, en particulier terroriste. De la même manière qu’il est impossible d’empêcher un tueur en série de passer à l’action, il est illusoire de s’imaginer qu’on va pouvoir empêcher les actions individuelles ou de tout petits groupuscules. Les services de renseignement peuvent empêcher des attentats préparés par des groupes plus larges, mais ils sont largement inefficaces contre un tueur comme Mohamed Merah.

En revanche, les limitations de nos libertés fondamentales, elles, sont bien réelles. On a donc tous les inconvénients, puisque nous perdons des droits et que notre vie privée disparaît progressivement, sans pour autant avoir les avantages, puisque la sécurité totale ou le risque zéro n’existent pas. Et on pourrait en arriver à cette situation paradoxale où, en réaction à l’assassinat d’hommes qui ont toute leur vie lutté pour les libertés fondamentales, en particulier contre la surveillance et le contrôle de l’État, on en viendrait à renforcer ce contre quoi ils ont lutté.

Enfin que faire ? Car il ne s’agit pas seulement de parler, il faut agir. Et de ce point de vue, il me semble que la première chose à faire, l’essentiel, c’est de republier les caricatures qui ont donné lieu à ce déferlement de haine, en y ajoutant celles des dessinateurs froidement exécutés aujourd’hui.

Je sais qu’on va m’accuser de jeter de l’huile sur le feu. Mais ce geste est nécessaire. Douze personnes ont perdu la vie aujourd’hui pour que nous ayons simplement le droit de regarder ces images. La perte de ces gens, et en particulier de ces grands dessinateurs, de ces grands caricaturistes, de ces grands journalistes, de ces hommes courageux, est irréparable. Mais nous devons à ces martyrs de la liberté de continuer leur combat. Le moins que nous puissions faire pour leur mémoire, c’est de reprendre le flambeau de leur lutte.

Nous le leur devons, ai-je dit ; oui, et nous le devons aussi à nous-mêmes. Republier ces caricatures, c’est la réponse adéquate de la société à cet acte de barbarie, parce que c’est refuser de céder à la terreur et au chantage. Ils veulent que nous n’ayons pas le droit de caricaturer leur prophète ? Que ces caricatures envahissent notre espace. Si les grands journaux de ce pays sont vraiment tous Charlie, comme ils le proclament avec tant d’aise ce soir, qu’ils aient le courage de faire ce que Charlie a fait.

Si les médias diffusent ces caricatures, si nous les mettons sur nos blogs, sur nos réseaux sociaux, si nous en faisons des autocollants et des affiches, alors les terroristes non seulement n’auront pas atteint leur but, mais encore ils auront le contraire de ce qu’ils recherchaient. Nous devons leur montrer qu’ils ne nous font pas peur, ou à tout le moins que nous sommes prêts à nous battre pour nos idées, pour nos droits, pour nos libertés. Et nous pourrons ainsi donner un sens à leur mort absurde, abjecte.

Des terroristes peuvent tuer douze personnes courageuses ; mais si nous sommes des centaines de milliers à ne pas nous laisser impressionner, ils ne pourront pas nous tuer tous. Le mieux qu’on puisse espérer, c’est que loin de diviser les Français musulmans et non musulmans, de favoriser l’autocensure et de donner naissance à de nouvelles lois liberticides, ces assassinats nous donnent la force de réaffirmer les valeurs qui sont les nôtres.

Cabu, Wolinski, Charb, vous avez éclairé ma jeunesse. Vous m’avez fait rire et vous m’avez fait réfléchir. Merci.






 






Et quand même, pour finir sur une note un tout petit peu plus optimiste...