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dimanche 22 mars 2020

Est-ce bien contre le coronavirus que nous sommes en guerre ?


Vous avez remarqué ? Macron et moi, on a dit presque la même chose. « Nous sommes en guerre », il a dit. Moi aussi je l’avais dit, ici ou . Il a même mis en œuvre une partie des moyens que je préconisais pour faire cette guerre : creusement du déficit pour assurer les moyens nécessaires à la lutte, intervention de l’État dans l’économie, restrictions sur certaines libertés, etc.

Sauf qu’en fait, on ne parlait pas de la même chose, monsieur le Président et moi. Lui parlait du Covid-19 ; moi, de la crise écologique.

Entendons-nous bien : je ne nie pas la gravité de la situation sanitaire. Le confinement est une mesure de bon sens, qui aurait dû être prise beaucoup plus tôt, et d’une certaine manière oui, là aussi, nous sommes en guerre. Mais on ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement, et d’en ressentir un certain malaise. Pourquoi nos dirigeants voient-ils, tout d’un coup, que nous sommes en guerre ? Pourquoi se donnent-ils les moyens de combattre, en créant « l’argent magique » dont Macron prétendait qu’il n’existait pas, en décidant quels secteurs peuvent continuer à travailler et comment, et lesquels doivent s’arrêter ou s’adapter ?

La réponse est simple : parce que la crise en est à son stade le plus aigu (peu ou prou). Les morts sont déjà là par milliers, et si la vague n’est pas encore sur nous, elle est devant nos yeux. Mais l’autre vague, alors, celle de la crise écologique ? Elle n’arrive pas avec moins de certitude, et les morts qu’elle va faire ne sont pas moins certaines (et infiniment plus nombreuses). Seulement, si on sait qu’elle arrive (j’insiste : on le sait, on ne le croit pas), on ne la voit pas encore, celle-là. La conclusion s’impose : si les élites politiques ne réagissent pas, alors qu’ils réagissent au Covid-19, c’est que ne la voyant pas, tout comme le peuple, ils n’y croient pas. Ce qui confirme une chose – peut-être un des principaux enseignements de cette crise, et un de ceux qui passent le plus inaperçu : nos dirigeants politiques sont, comme le peuple, incapables – littéralement incapables – de comprendre et d’anticiper quelque chose qu’ils n’ont pas sous les yeux.

La crise du coronavirus l’a d’ailleurs montré : tous les gouvernements, à des degrés divers – que ce soit la Chine, l’Italie, la France, les États-Unis, le Royaume-Uni ou autre – ont commencé par nier la gravité de la crise. En soi, cette attitude n’est pas un problème si parallèlement on se prépare. C’est une application (un peu large) du principe responsabilité de Hans Jonas : si nous sommes collectivement menacés d’un danger extrême, même si tout indique qu’il a peu de chances de s’abattre sur nous, même si on n’y croit pas, nous devons nous y préparer.

Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que ça n’a pas été le cas. Les masques, au-delà de la polémique sur leur utilité ou non pour la population, en sont une belle illustration. Le premier ministre l’a avoué avec une candeur confondante : la France, depuis la dernière crise sanitaire, n’avait pas jugé utile d’en faire des stocks, les usines chinoises ayant fait la preuve de leurs capacités de production rapide et massive. Sauf que la Chine ayant été la première touchée, elle n’a pas livré dans les temps. Leçon annexe de la crise, à destination des thuriféraires de la mondialisation : il est peu sage de se reposer trop largement sur un autre pays pour tout ce qui est important. Que nous déléguions à Singapour et à Taïwan la fabrication de nos écrans plats, de nos smartphones et de nos consoles de jeux n’est pas très grave ; mais ce qui concerne la santé, l’alimentation et la défense, a minima, devrait être produit de nouveau à l’échelle nationale, même si ça doit nous coûter plus cher.

Car c’est la dernière grande morale de cette histoire : l’argent, c’est fait pour être dépensé quand on en a besoin. Il faut le prendre là où il est, le faire circuler, et faire suivre l’intendance quand on a besoin d’elle. Autant de choses que nos politiciens semblent découvrir ! Gérald Darmanin, ministre du budget, a utilisé une métaphore qui illustrait le « quoi qu’il en coûte » de Macron, et qui a été fort reprise : « Quand la maison brûle, on ne compte pas les litres d’eau pour éteindre l’incendie. »

Certes ! Mais cette image de la maison qui brûle, ça fait longtemps qu’elle est utilisée, par les écologistes, justement. Quand Jacques Chirac l’avait reprise, c’était pour parler de la destruction de la planète, pas d’une maladie. La biodiversité qui s’effondre, le climat qui se réchauffe, la pollution de l’air, des sols et des eaux, les milieux naturels qui disparaissent : elles sont là, les flammes qui ravagent la maison ! Et là, pourtant, nos gouvernants comptent les litres d’eau avec une avarice à la Molière.

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il y aura « un avant et un après le coronavirus ». Certains endroits, localement, pourront souffrir durement (Mayotte en fait malheureusement sans doute partie) ; mais je ne crois pas que cette crise soit de nature ni à renverser notre civilisation, ni à nous faire faire la révolution. En revanche, elle sera indéniablement un catalyseur. Déjà, elle révèle et accroît la fragilité de nos économies, et accélère ainsi la venue des crises économiques à venir, inévitables. Déjà certains gouvernements, comme le nôtre, utilisent la crise pour accélérer la destruction des acquis sociaux, en nous promettant le caractère temporaire de leurs lois sans le coucher par écrit. Déjà d’autres, comme la Corée du Sud, instaurent sur la vie privée un contrôle terrifiant de l’État, sans susciter dans les populations la moindre protestation. Le Covid-19 nous fait accélérer aussi bien vers l’effondrement que vers le totalitarisme, sans qu’on puisse savoir encore dans quelle direction nous finirons par être poussés.

Ce qui est certain, c’est que le principal aspect de la Crise à venir, c’est l’aspect écologique, et que c’est celui sur lequel nous agissons le moins. Dans la crise du coronavirus, nous avons perdu dix à quinze jours, et nous allons peut-être le regretter amèrement. Face à la crise écologique, ce sont des années, des lustres, des décennies que nous sommes en train de perdre.



vendredi 22 novembre 2019

Bon anniversaire aux Gilets jaunes

Dieu sait que je n’ai jamais été un grand allié des Gilets jaunes. J’avais écrit un premier article, au tout début du mouvement, pour dire tout le mal que j’en pensais. Un mois plus tard, j’avais apporté quelques nuances, mais qui n’altéraient pas le fond de mon hostilité.

De ce point de vue, d’ailleurs, rien n’a vraiment changé. J’avais dit dès le départ que ce mouvement tombait à un moment où le rapport de forces était favorable au gouvernement, qu’il ne pouvait pas le faire reculer, ni a fortiori le détruire. Les soi, les violences contre des biens matériels, des vitrines et des distributeurs automatiques ne me gênent pas – celles contre des œuvres d’art, des statues et des monuments historiques si, en revanche – ; mais j’avais prévu dès le départ que le pouvoir en profiterait pour serrer les vis. La suite m’a donné raison : la seule fois où les manifestants ont cassé la porte d’un ministère, ils n’ont rien su en tirer, alors que ça a été le seul moment du mouvement qui aurait pu déboucher sur quelque chose ; et à côté de ça, on s’est retrouvé avec des capacités accrues pour l’administration d’enfermer les gens ou de leur interdire de manifester sans passer par la justice.

De même, sur le fond des revendications, je n’ai pas changé d’avis avec le lever et le coucher de quelques soleils. Le Référendum d’Initiative Citoyenne me semble toujours la même bêtise pour toujours les mêmes raisons – et ne parlons même pas de la revendication initiale d’une essence à bas prix.

Et pourtant, chaque mois qui passe depuis un an, je me sens plus proche des Gilets jaunes, pas dans ma tête, mais dans mon cœur. Il y a d’abord eu le mouvement des « Foulards rouges », qui prétendait s’opposer aux dérives des Gilets jaunes, et qui m’a fait dire que si je n’étais pas du côté des seconds, j’étais encore bien moins de celui des premiers : en fait, les Foulards rouges m’ont donné une vraie sympathie pour les Gilets jaunes. Et depuis, le gouvernement semble s’acharner à vouloir faire de même.

Je ne les rejoindrai pas sur les ronds-points, mais je vois de moins en moins des gens qui revendiquent des trucs idiots avec des méthodes contre-productives ; à présent, je vois des pauvres gens qu’on empêche de manifester par des lois et des méthodes répressives qui suent de plus en plus la marche vers le totalitarisme (un autre truc que j’annonce depuis très longtemps, et qui se confirme, décidément). Sans parler d’une arrogance bien déplacée de la part des élites économiques et politiques qui nous gouvernent et qui se montrent incapable d’affronter la Crise que nous traversons, ou même de la comprendre, arrogance qui me porte sur les nerfs.

Bref, ce que propose le peuple, ça craint. Mais ce que font les élites, ça pue. On est mal barrés.

mercredi 2 mars 2016

Droite et gauche : une différence de clientèles


Pour essayer d’explorer rapidement l’épineuse question de la définition de la droite et de la gauche en politique, j’ai déjà écrit deux billets (ici et ici) ; tous deux tendaient à montrer qu’entre les partis de gouvernement dits « de gauche » et les partis de gouvernement dits « de droite », la frontière avait tendance à s’affaiblir, et que les uns comme les autres menaient des politiques de plus en plus similaires – sans aller pour autant jusqu’à nier les différences objectives et parfois importantes qui les séparent encore.

La loi El Khomri, actuellement en discussion, nous donne une occasion de préciser la définition de ces deux camps apparemment si irréconciliables, alors qu’ils sont aussi apparemment si proches.

Que cette loi soit une infamie, c’est pour moi une évidence, et j’ai par avance la flemme de le démontrer. On verra ce qu’il en sera après la première reculade du gouvernement, bien sûr ; encore que je ne pense pas qu’ils toucheront à l’essentiel. Mais ce qui est certain, c’est que dans sa version d’origine, cette loi est scélérate. Assouplissement du temps de travail (il sera possible de travailler jusqu’à 12h. par jour et 60h. par semaine), diminution de la valorisation des heures supplémentaires, plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciements, eux-mêmes facilités, organisation du contournement des syndicats : Jean-Luc Mélenchon n’a pas tort quand il affirme que cette loi nous renverrait au XIXe siècle. Pour tout dire, on a du mal à concevoir que le parti qui la porte soit celui-là même qui avait instauré les congés payés.

Mais à la rigueur, ce n’est pas cela qui m’intéresse : finalement, ça ne fait que démontrer ce que je répète depuis des années, à savoir que la différence essentielle ne passe plus entre ce qu’on appelle « la droite » et ce qu’on appelle « la gauche », mais bien entre les conservateurs, qui veulent préserver le cadre général du Système économique et politique actuel (conservateurs dont, à l’évidence, l’essentiel des membres du PS fait partie), et les radicaux, qui veulent faire exploser ce cadre et construire un contre-modèle à la place. Non, ce qui est vraiment intéressant, c’est de voir sur qui cette loi tape, et sur qui elle ne tape pas.

Sur qui tape-t-elle ? Sur les travailleurs précaires ou pauvres, quel que soit leur statut (salariés du tertiaires, ouvriers etc.). Eux, qui vivent déjà dans des conditions extrêmement difficiles, vont voir leur existence encore fragilisée. On essaye encore une fois de leur vendre le vieux truc de la flexisécurité, ce qui, concrètement, signifie que les patrons ont la sécurité et qu’eux ont la flexibilité, donc l’insécurité.

Sur qui ne tape-t-elle pas ? Sur les patrons, évidemment, grands gagnants de l’affaire – d’ailleurs, voir le MEDEF et les députés de droite applaudir la loi devrait mettre la puce à l’oreille de ses quelques défenseurs qui se prétendent de gauche. Mais ce n’est pas tout : la loi ne tape pas tellement non plus sur les fonctionnaires. Parce qu’il faut être honnête : assouplir le temps de travail, faciliter les licenciements et limiter les indemnités prud’homales, nous, ça ne nous concerne pas des masses.

Alors bien sûr, tout à fait égoïstement, je me réjouis. Merci, mesdames et messieurs les députés PS, de n’avoir pas touché à mon précieux statut ! Je vous en suis sincèrement reconnaissant. Mais au-delà de cette gratitude toute personnelle et pas très altruiste, comment analyser cette générosité ? Faut-il y voir un oubli de la part du gouvernement ? Non : il faut l’analyser comme un acte clientéliste.

Que le PS, dans sa loi, tape sur les pauvres, montre qu’ils ont au moins compris une chose : ils ont perdu les classes populaires, qui passent massivement à l’extrême-droite. Partant, ils peuvent leur taper dessus : de toute manière, ils ne votent déjà plus pour eux. Inversement, favoriser le patronat peut leur faire gagner quelques voix. Quant au fait de ne pas toucher à la fonction publique, c’est la clef de voûte du clientélisme : les fonctionnaires sont reconnus pour ce qu’ils sont, à savoir le socle de l’électorat PS – à ménager absolument, donc.

Symétriquement, on peut remarquer que, lorsqu’ils étaient au pouvoir, les membres de l’UMP tapaient à peu près autant sur les pauvres, et offraient à peu près autant de cadeaux aux riches (même reconnaissance de la nouvelle orientation du vote populaire, même tentative de racoler le patronat et les classes aisées et même moyennes), mais faisaient des fonctionnaires une de leurs cibles privilégiées, reconnaissant ainsi que, de toute manière, ils savaient qu’ils ne voteraient pas massivement pour eux.

Voilà donc à quoi se résume, pour une large part, l’opposition entre la droite de gouvernement et la gauche de gouvernement : des politiques largement identiques, mais accablant ou privilégiant des cibles légèrement différents. Finalement, ce qui les rassemble le mieux, c’est encore l’obsession sécuritaire : la nouvelle loi antiterroriste accorde à la police des pouvoirs exorbitants, des gardes à vue sans avocat, un droit d’arrestation de personnes à qui l’on n’a rien à reprocher, des pouvoirs d’intrusion et de surveillance démesurés ; là, tout le monde applaudit, la droite et la gauche sont soudainement d’accord.

Pas étonnant que l’extrême-droite monte. Ce qui est étonnant, c’est que l’antiparlementarisme et plus généralement l’opposition à la démocratie ne progressent pas plus vite ; mais je crois que ça ne tardera guère.

mercredi 28 octobre 2015

La démocratie contre les pauvres


Les siècles passent, et le Royaume-Uni continue de nous donner des leçons. Quels maîtres que les Anglais ! Dommage que nous soyons de si mauvais élèves – et dommage aussi, il faut le dire, qu’ils tendent à abandonner beaucoup de leurs propres principes.

Au XIIIe siècle, ils avaient déjà en quelque sorte inventé la monarchie constitutionnelle avec la Magna Carta qui limitait le pouvoir du Roi, tenu à respecter la loi. Ils avaient fait leur révolution près de 150 ans avant la nôtre, et mis fin à l’absolutisme monarchique avant même qu’il ait pu vraiment dresser la tête. Un siècle avant notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, l’Habeas Corpus et le Bill of Rights accordaient déjà des droits fondamentaux – certes moins ambitieux que les principes de 1789 – aux citoyens et résidents. Ils ont ordonné avant nous les femmes prêtres, puis évêques. Il n’y a guère que pour le mariage homosexuel que nous les avons doublés ­– et encore, de quelques mois seulement.

Le 26 octobre dernier, la Chambre des Lords a voté une motion contre une réforme budgétaire proposée par le gouvernement, au motif qu’elle serait trop dure pour les personnes les plus pauvres. Les conservateurs au pouvoir et les médias à leur botte s’insurgent, évidemment. The Telegraph accuse les lords de « miner la démocratie » et d’être « un obstacle considérable pour le gouvernement qui, lui, a été élu de manière démocratique ». The Times parle de la « rébellion des lords » et leur reproche d’avoir « défié la tradition, mais aussi la démocratie ».

Saurait-on être plus clair ? Même les médias le reconnaissent, sans s’en rendre compte ! Le gouvernement élu de manière démocratique, par le peuple et censé le représenter, cherche à imposer une réforme qui feraient perdre à plus de 3 millions de ménages, dont beaucoup des plus pauvres, en moyenne 1000 livres, soit l’équivalent de 1380 euros, par an ; et une assemblée non élue, composée de nobles héréditaires, d’évêques de l’Église d’Angleterre et de personnalités nommées par la reine, s’y oppose et protège les plus démunis.

Il ne s’agit évidemment que d’un exemple, mais il montre, à lui seul, qu’il ne suffit pas d’avoir été élu par le peuple pour agir conformément à ses intérêts, et qu’inversement on peut avoir reçu un pouvoir de manière héréditaire et se préoccuper sincèrement du bien des plus défavorisés. Or, cela contrevient à l’un des principes fondateurs de l’idéologie démocrate, à savoir que seuls les représentants du peuple peuvent travailler au mieux à ses intérêts. Il n’est même pas besoin de se demander comment représenter au mieux le peuple (ainsi de l’ancienne querelle entre élection et tirage au sort) : ce contre-exemple témoigne du fait que, pour le protéger, il vaut parfois mieux ne pas le représenter du tout.

Il n’est évidemment pas question de rejeter toute forme de représentation populaire dans le gouvernement ou, plus généralement, dans les affaires publiques ; la Royauté participative proposée par Tol Ardor est même fondée explicitement sur le contraire : l’implication des citoyens dans la vie politique, même s’ils n’ont pas le pouvoir exécutif ou législatif en dernier ressort à l’échelle nationale. Mais il est impératif aujourd’hui de comprendre que confier la totalité, ou même l’essentiel, de ce pouvoir au peuple ou à ses représentants, quel que soit leur mode de désignation, n’est plus adapté aux enjeux de notre époque.

La démocratie n’a jamais su répondre à l’urgence de la crise environnementale, et constitue un obstacle – des philosophes comme Heidegger ou Hans Jonas l’avaient pressenti – à sa résolution, dans la mesure où elle est encore possible. Mais jusqu’à présent, elle avait au moins su répondre à la crise, humanitaire et sociale, des inégalités : c’était certes par la démocratie que la bourgeoisie avait accédé au pouvoir suprême, mais c’était aussi par la démocratie qu’elle avait dû faire d’importantes concessions au prolétariat, puis aux classes moyennes.

Il semble qu’à présent, elle ait perdu même cet avantage : elle joue à la fois contre l’environnement et contre l’égalité, les deux grands défis auxquels nous sommes confrontés. Il fallait être démocrate en 1792, en 1848 ou en 1940 ; mais il est de plus en plus difficile de prétendre qu’il faille encore l’être aujourd’hui.

mardi 24 février 2015

Le fouet pour HSBC, le pardon pour Gleeden


L’Évangile gagne à être lu comme un tout ; trop souvent l’exégèse isole les textes les uns des autres, et affaiblit leur sens.

Prenons d’abord le très célèbre passage de la femme adultère, en Jean 8, 3-11 :

« Les scribes et les pharisiens amenèrent alors une femme qu’on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe. “Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ?” Ils parlaient ainsi dans l’intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer des traits sur le sol. Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit : “Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.” Et s’inclinant à nouveau, il se remit à tracer des traits sur le sol. Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l’un après l’autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle, Jésus se redressa et lui dit : “Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ?” Elle répondit : “Personne, Seigneur” et Jésus lui dit : “Moi non plus je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus.” »

Le « piège » dont il est question est clair. Les scribes et les pharisiens, c’est-à-dire ceux qui sont attachés à la loi juive dans sa lettre, qui veulent qu’elle soit respectée strictement, les fondamentalistes ou les traditionnalistes de l’époque pourrait-on dire, savent deux choses.

D’abord, évidemment, ils connaissent leur sacro-sainte Loi sur le bout du doigt : en effet, la Bible ordonne de lapider les femmes adultères. En Lévitique 20, 10 par exemple, ou encore en Deutéronome 22, 22-24, la condamnation à mort est explicite. Ce qui, entre nous soit dit, devrait régler déjà pas mal de discussions : oui, l’Ancien Testament est un texte souvent violent, qui appelle plusieurs fois au meurtre, ou qui du moins condamne à mort à tire-larigot, et souvent pour des peccadilles. Et donc ce texte, ou plutôt ce recueil de textes, ne saurait être considéré comme étant intégralement la Parole divine : c’est la loi de Moïse, pas celle de Dieu, et si la première s’inspire souvent de la seconde, en bien des passages l’écart entre les deux se fait béance. Mais passons.

Ensuite, nos pharisiens connaissent aussi, à défaut de le comprendre, le message du Christ : ils savent bien qu’Il ne pourra pas prononcer la condamnation à mort. Ils veulent donc exposer Jésus comme traître et rebelle à la loi mosaïque, dans le but de pouvoir le condamner à mort Lui aussi (eh oui, c’était une manie chez pas mal de Juifs du Ier siècle) : soit Il condamne la femme adultère, soit il dénonce la loi de Moïse, mais ce faisant, Il Se condamne Lui-même.

Jésus, cependant, ne tombe pas dans le panneau, et parvient à éviter à la fois la condamnation de la femme et sa propre condamnation. On a beaucoup écrit qu’ainsi, Il préservait la loi juive, en y voyant une illustration du fameux « Je ne suis pas venu pour abolir la Loi mais pour l’accomplir ». Je suis assez sceptique quant à cette interprétation. Quand la loi dit : « il faut lapider », je ne vois pas bien comment on peut dire à la fois « il ne faut pas lapider » et « je n’abolis pas la loi ». Quand on dit l’exact contraire de ce que dit la loi, pardon mais on ne l’accomplit pas, on l’abolit. Je pense donc plutôt qu’ici, le Christ, dont « le temps n’est pas encore venu », pour reprendre une autre formule célèbre, gagne du temps ; il continue à diffuser son message, sa « bonne nouvelle » (ici, c’est particulièrement le cas de le dire, surtout pour la femme), mais Il le fait d’une manière qui ne l’amène pas à la mort – pas encore.

Peut-on généraliser ? Sans doute. Déjà, on peut noter que des histoires de cul, il n’y en a pas des masses dans l’Évangile. La femme adultère, la Samaritaine (encore chez Jean, 4, 5-42), l’affirmation qu’on commet l’adultère dès qu’on regarde quelqu’un avec désir alors qu’on est marié (en Matthieu 5, 27-28), c’est à peu près tout ce qui me vient à froid. Dans les deux premiers cas, Jésus S’abstient de toute condamnation. Cette rareté des mentions de la morale sexuelle, et la rareté plus grande encore des condamnations liées à ces questions, doit déjà nous mettre la puce à l’oreille : nos histoires de fesses, Dieu S’en fout un peu.

Bien sûr, je ne dis pas qu’on ne peut rien faire de mal en matière de sexualité. Le viol, la pédophilie, la zoophilie, parce qu’ils affectent des êtres qui ne sont pas consentants ou qui ne peuvent pas exprimer de consentement éclairé, les blessent profondément, et sont donc intrinsèquement mauvais. De même, ce qu’il y a de mauvais dans l’adultère, c’est principalement qu’il blesse celui qui est trompé. Qu’on ne m’accuse ni de laxisme, ni de relativisme ; mais clairement, ce n’est pas le sexe qui obsède Jésus. Peut-être parce qu’en-dehors des cas extrêmes que je viens de mentionner, les questions sexuelles sont finalement à la fois trop complexes et trop intimes pour pouvoir faire l’objet d’une morale, ou moins encore d’une législation : elles concernent ceux qui font, et Dieu.

Ce manque d’intérêt divin pour les questions de morale sexuelle est plus clair encore si on les met en regard avec d’autres thèmes. Ainsi l’argent, la richesse, l’exploitation de l’homme par l’homme : ça, ça a l’air de L’obséder davantage. On peut noter par exemple l’omniprésence des publicains, qui est un peu le modèle de l’homme pécheur à qui le Christ S’adresse pour le convertir et le sauver. Qui étaient les publicains ? Des individus à qui le pouvoir romain sous-traitait la collecte des impôts. En gros, le publicain avance la somme due au pouvoir, puis se rembourse sur la population en prenant une commission au passage. Et pour récupérer les sommes engagées, les publicains n’hésitaient pas, bien souvent, à recourir à la violence en cas de besoin. Pas franchement des enfants de chœur, donc : plutôt un mélange entre le collecteur d’impôts et le parrain de la mafia. Voilà donc le personnage qui semble avoir le plus besoin de la conversion : celui qui s’enrichit sur le dos des autres, particulièrement des faibles.

On peut aussi citer plusieurs passages des Évangiles qui vont dans le même sens. Le jeune homme riche, par exemple. Il interroge le Christ sur la manière d’obtenir la vie éternelle, et Jésus lui répond par le décalogue. Ce à quoi le jeune homme répond, d’après Luc 18, 21-25 :

« “Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse.” L’ayant entendu, Jésus lui dit : “Une seule chose encore te manque : tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi.” Quand il entendit cela, l’homme devint tout triste, car il était très riche. Le voyant, Jésus dit : “Qu’il est difficile à ceux qui ont les richesses de parvenir dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu.” »

La comparaison est éclairante. À la femme adultère, Jésus ne faisait ni menace, ni avertissement : Il lui conseillait de ne plus pécher, point final. Au riche, c’est tout autre : sans la grâce divine, mentionnée aux versets suivants, la comparaison avec le chameau indique clairement que le riche ne peut tout simplement pas être sauvé. Dans la même veine, on pourrait citer l’épisode des marchands du Temple, en Jean 2, 13-16 :

« La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. Il trouva dans le Temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés. Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; et il dit aux marchands de colombes : “Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon père une maison de trafic.” »

Un fouet, grand Dieu ! Jésus, l’homme du pardon, de l’amour universel, de priez-pour-ceux-qui-vous-persécutent, et de faites-du-bien-à-ceux-qui-vous-font-du-mal, et de tends la joue gauche, et de donne encore ton manteau, Jésus, le Gandhi de l’époque, l’homme de la douceur et de la non-violence, pour une fois, une seule fois dans tout l’Évangile, Jésus frappe. Qui frappe-t-Il ? Pas les adultères, pas les homosexuels, non, Il frappe les marchands, les changeurs, autrement dit les banquiers de l’époque. La seule et unique fois où Jésus attaque avec Ses mains, et plus avec Ses mots, ce n’est pas contre les adeptes de la Luxure, c’est contre ceux de l’Avarice.

Que peut-on en déduire ? Que François, en condamnant le capitalisme libéral et en faisant des pauvres un des piliers de son pontificat, est bien plus proche de Dieu que Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI, qui donnaient un peu l’impression de considérer comme plus important de savoir s’il fallait se mettre un tuyau de plastique sur la queue pour baiser. Parce qu’on aura beau tout chercher à mettre sur le dos des médias, la grande encyclique de Paul VI, ça reste Humanæ Vitæ, et les théologiens de la libération, qui osaient demander pourquoi les pauvres étaient pauvres, ont été condamnés par Jean-Paul II et son adjoint le cardinal Ratzinger.

On peut aussi se dire qu’en portant plainte contre Gleeden, site de rencontre basé sur l’infidélité, pour outrage à la pudeur et atteinte aux bonnes mœurs et à la morale publique, les Associations Familiales Catholiques sont bien à côté de la plaque. Franchement, les mecs, c’est ça, selon vous, l’urgence ? Lutter contre les promoteurs de l’infidélité ? D’accord, c’est cynique de faire du fric là-dessus ; mais vraiment, c’est ça qui vous semble le plus nocif au bien public ? Dassault qui fait du fric en vendant des armes, Total qui fait du fric en détruisant la planète, HSBC qui fait du fric en permettant aux plus riches de ne pas payer les impôts qui financent les hôpitaux et les écoles de tous, ça ne vous aurait pas semblé plus utile, plus pressant, comme combats ?

J’ai déjà eu l’occasion de dire sur ce blog que si la Manif pour tous, les Veilleurs, le Printemps français et autres groupes du même tonneau avaient consacré à lutter contre la pauvreté l’énergie qu’ils ont consacrée à lutter contre la loi Taubira, il y aurait nettement moins de malheureux en France aujourd’hui. Les AFC, avec leur procès débile, reproduisent exactement la même erreur. Elles montrent qu’elles n’ont absolument aucun sens des priorités, des urgences, de ce qui est vraiment mal dans notre monde. Elles donnent des catholiques une image lamentable : celle de gens qui vivent dans leur bulle, coupés de la société et des vrais problèmes qui la déchirent, obnubilés par ce qu’il se passe dans le slip et dans le lit des autres. Elles continuent de mener les combats qui étaient déjà d’arrière-garde en 1969 ; alors pensez, en 2015… Réveillez-vous : le monde va mal, très, très mal, mais ce n’est pas à cause de ce que vous croyez.

dimanche 31 août 2014

Les banquiers au pouvoir


Suite de mon billet précédent, et en particulier du petit rajout que j’avais fait à la fin quant au banquier qui avait pris les rênes du ministère de l’économie. Info confirmée, comme tout le monde est maintenant au courant.

Ça me rappelle des souvenirs. Un de mes premiers billets sur ce blog (c’était fin 2011) s’intitulait déjà « Goldman Sachs au pouvoir » et s’indignait que les dirigeants de la banque d’investissement qui avait été à l’origine de la crise fussent également ceux à qui on en confiait la résolution. Décidément, rien n’a changé.

À côté de ça, le duo Valls-Hollande mène une politique résolue de cadeaux aux plus riches, particulièrement aux patrons et aux entreprises. À la fin d’un discours solidement applaudi, le Premier ministre reçoit une véritable standing ovation en expliquant sa politique et sa vision des choses aux membres du Medef ; on ne peut pas dire que ce soit bon signe.

Mais ce n’est pas surprenant. Toutes les pièces du puzzle sont bien en place.

À la tête de l’État, des politiciens (de « droite » ou de « gauche ») soit complices, soit aveugles (soit un peu des deux), qui donnent tout aux patrons, sans exiger la moindre contrepartie. On est sûr qu’ils ne seront pas déboulonnés, car les élites économiques ont, via les médias, bien fait rentrer dans les têtes que toute autre politique serait « pas sérieuse », « pas réaliste », « utopique » etc.

À la tête des entreprises, des patrons qui ont été placés là par les actionnaires avec pour mission de dégager le plus de dividendes possible. Ils s’en acquittent d’ailleurs très bien, et ceux qui ne le font pas sont vite remplacés ; quand ce n’est pas possible, un autre patron s’occupe d’eux (fonds d’investissement, fonds de pension etc.).

Et au-dessus de tout cela, les banques, dont les patrons font de plus en plus n’importe quoi puisqu’ils savent que de toute manière les États sont là et que, si les profits seront toujours privatisés, les pertes seront toujours nationalisées. Le capitalisme a simplement muté ; la finance a pris le pas sur l’industrie, ce qui était inéluctable.

On pourrait même aller plus loin, et dire que même les grands partis d’opposition réelle sont d’autres pièces du puzzle. La gauche radicale ne présente aucun danger, car elle n’a aucune chance d’arriver au pouvoir. La droite radicale, elle, pourrait relever le défi ; mais si elle venait à gagner, tout indique qu’elle ne gênerait pas énormément le grand capital. Elle pourrait avoir des velléités protectionnistes, à l’échelle nationale ou continentale, mais elle ne mènerait certainement pas une politique réellement contraire aux intérêts des riches. En ce sens, ces radicalités d’opposition au Système lui sont utiles : elles canalisent les énergies des opposants dans des projets perdus d’avance.

Il ne reste donc qu’une seule voie : il ne faut pas chercher à renverser le Système, c’est de toute manière impossible. Il faut en sortir et attendre qu’il tombe tout seul.

mercredi 27 août 2014

Tiens, voilà du gouvernement, voilà du gouvernement !


Encore un gouvernement ! Un peu de piquant sur cette rentrée. La politique – j’entends le jeu politique, la « politique politicienne », le jeu des trônes –, c’est comme le sel, c’est une drogue douce. Si vous mangez tout le temps trop salé, très vite vous trouvez tout ce qui ne l’est pas un peu fade. Les rebondissements politiques, pour ceux qui s’y intéressent, ressemblent un peu à ça : ça ne sert strictement à rien, mais ça amuse.

Ça ne sert à rien, puisque depuis plus de trente ans, la France ne mène plus que des politiques presque absolument semblables ; donc les rebondissements n’en sont pas vraiment. Même les « alternances » n’en sont pas, les partis de pouvoir menant tous, sur le fond, la même politique conservatrice et centriste, qu’ils se revendiquent « de droite » ou « de gauche » (souvenez-vous de mon petit schéma). Rare qu’on ait quelque chose de vraiment neuf à se mettre sous la dent ! Les vraies inflexions de fond, comme le mariage pour tous, n’arrivent pas tous les quatre matins (vous me direz que, pour celles qui vont dans le bon sens, elles n’en sont que plus précieuses).

Mais même en ne servant à rien, un remaniement, ça reste un remaniement, c’est marrant, on voit qui entre, qui sort, qui bouge. Qui bouge surtout. Ça c’est rigolo, vraiment rigolo. Je me suis toujours demandé comment on pouvait rester crédible avec des raisonnements pareils. Franchement, comment peut-on défendre l’idée qu’une seule et même personne soit justement la personne qu’il fallait pour défendre les femmes, puis la personne qu’il fallait pour s’occuper du sport, puis la personne qu’il fallait à l’éducation nationale ? Si elle est si polyvalente, pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’est-elle pas Premier ministre, voire Présidente ? Ça révèle vraiment, me semble-t-il, que les ministres ne connaissent au fond rien à leurs dossiers, qu’ils sont parfaitement interchangeables, et que finalement ils n’ont que trois fonctions : la première à destination de la plèbe (incarner la fonction), la deuxième à destination du parti (représenter tel courant) ou des alliés (fournir un poste à un parti allié), la troisième étant bien sûr de rémunérer un fidèle ou de neutraliser un adversaire en satisfaisant son ambition personnelle. Pas grand-chose à voir, à chaque fois, avec le destin d’un pays.

Puisque ça sert si peu, pourquoi parler de ce remaniement, me direz-vous ? Parce qu’il y a quand même des signes intéressants. Un moyen assez pertinent de juger un nouveau gouvernement, c’est de regarder qui est content et qui ne l’est pas. Qui n’est pas content, aujourd’hui ? Toute la gauche réelle (aile gauche du PS et gauche radicale). Qui est content ? Le patron du Medef, Pierre Gattaz, une abominable ordure qui ne pense qu’à enrichir les riches, dont il fait évidemment partie ; et les marchés financiers, qui ont « bien réagi » à l’annonce du remaniement. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung y voit la preuve que l’événement est positif ; moi j’y vois la preuve, si besoin était, 1) que l’événement n’est pas positif du tout, et 2) que le FAZ est bien un journal conservateur libéral, on est rassurés.

Pas une bonne nouvelle, donc : le nouveau gouvernement va aller encore plus vite et encore plus fort dans le mur en continuant la même politique débile. Au moins, les choses ont le mérite d’être claires, ce qui n’était pas vraiment le cas tant que l’aile gauche du parti participait à l’exécutif. Taubira reste, ce qui est bien généreux de sa part et apporte la caution d’une femme bien à un gouvernement merdique, mais il ne faut pas perdre une occasion de faire enrager la Manif pour tous, alors alléluia.

Quid de la suite ? Je reste persuadé que Hollande ne se représentera pas et qu’il pousse Valls vers une candidature. Mais à mon avis, il a perdu une bonne occasion de s’assurer la victoire en 2017. S’il avait quelque chose dans le pantalon, il aurait dissout l’Assemblée nationale, l’UMP se serait empressée de remporter les législatives anticipées, on aurait eu une belle cohabitation (en plus les Français adoraient ça, les cohabitations, je suis sûr qu’au fond ça leur manque), mais bien sûr le nouveau gouvernement n’aurait pas fait mieux que le PS en matière d’économie (puisque l’économie n’est pas sauvable dans le cadre du système actuel), et donc l’UMP aurait perdu les présidentielles (et donc les législatives anticipées) de 2017.

C’était un pari, bien sûr, mais qui avait peu de chances d’être perdu. D’ailleurs, les vieux renards de l’UMP comme Juppé ou Raffarin ne s’y sont pas trompés, et ils ont bien dit qu’à leur avis une dissolution n’était pas la solution (au passage, regardez qui, à l’UMP, a demandé ladite dissolution, vous pouvez ainsi repérer aisément les gros cons dénués de toute finesse politique). Au lieu d’acheter une victoire presque certaine en 2017 pour son parti en payant le prix, bien modeste, vous en conviendrez, de deux ans de pouvoir de la droite durant lesquels il aurait pu s’amuser et se donner le beau rôle avec la politique internationale, Hollande a préféré s’accrocher à une majorité qui n’en est même plus une pour tomber, au bout de deux ans de galère prévisible, sur une présidentielle pas du tout acquise où il faudra aller chercher la victoire avec les dents – si victoire il y a.

Belle illustration de la mollesse et du manque d’audace et de lucidité de l’exécutif. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le camp d’en face ne ferait pas mieux. Ce dont nous avons besoin, décidément, c’est d’un renouvellement complet de notre vision politique.


 *** EDIT ***

J’apprends à l’instant que le nouveau ministre de l’économie est un ancien banquier d’affaire de la banque Rothschild. Je crois qu’il n’y a rien à ajouter à l’info. Comme dirait John Milton dans The Devil’s Advocate : « I rest my case. »

mardi 8 juillet 2014

Le totalitarisme ou le chaos


J’ai longtemps cru que l’instauration d’un contre-modèle avait quelques chances (de bien maigres chances, mais c’est mieux que pas de chance du tout) d’enclencher un processus menant à une réelle amélioration de la situation de l’humanité, en particulier sur le plan écologique et sur celui des inégalités entre les hommes. Il me semblait qu’un contre-modèle suffisamment visible et suffisamment efficace aurait été de nature à convaincre assez rapidement une masse importante de personnes et ainsi à entraîner les bouleversements nécessaires. C’était la base du projet ardorien.

Je ne le crois plus, ou presque plus. À mon avis, il est déjà trop tard. Pas sur le plan des inégalités (sur ce plan, il n’est jamais trop tard : l’humanité peut en baver durement, mais elle garde toujours une chance de se redresser), mais sur celui de l’environnement, clairement. Tous les processus de destruction de la nature telle que nous la connaissons sont trop profondément amorcés pour qu’on puisse encore y revenir : sur le réchauffement climatique, sur les pollutions diverses, sur la réduction de la biodiversité, sur la destruction des écosystèmes, toutes choses dont dépend notre survie dans des conditions dignes, nous avons sans doute franchi un point de non-retour.

En 1788, le cumul de la dette publique, du niveau record des inégalités et du blocage total du système politique et social rendait la Révolution française inévitable. Nous sommes aujourd’hui dans une configuration comparable à bien des égards, sauf que d’une part il faut ajouter la crise environnementale au tableau, et que d’autre part les problèmes sont aujourd’hui non plus nationaux, mais mondiaux. Autrement dit, nous ne sommes probablement pas à la veille de 1789 ; nous sommes bien plus probablement à la veille de 476, à la fin de l’Empire romain – c’est-à-dire à la veille d’un bouleversement civilisationnel, pour ne pas dire d’un effondrement de civilisation.

Paul Valéry écrivait que « deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. » Je crois qu’à présent, il n’y a plus devant nous que deux avenirs possibles : le totalitarisme ou le chaos.

Le totalitarisme adviendrait dans le cadre d’un effondrement suffisamment lent. Les élites (sans doute très largement les élites actuelles, avec de possibles modifications marginales – élimination ou inversement élévation de quelques familles) auraient alors le temps de s’organiser pour capter les richesses restantes (eau, nourriture, énergie). Les inégalités atteindraient un niveau sans précédent, la société ne pouvant alors plus tenir que par la mise en place d’un ou plusieurs totalitarismes à grande échelle, seul moyen d’empêcher les révolutions. La terre serait alors une gigantesque poubelle dans laquelle des masses tenteraient de survivre dans une extrême précarité, tandis qu’une petite élite vivrait dans des petits paradis plus ou moins préservés. On ne peut à peu près rien dire d’autre sur ces totalitarismes futurs, car ils dépendront du niveau d’avancement technique à ce moment-là. Une seule chose est certaine : la technique étant déjà ce qu’elle est, ils seront pires que ceux que nous avons connus dans le passé.

Si l’effondrement est plus rapide, il est probable que les sociétés n’auront pas le temps de réagir ; les totalitarismes n’auraient alors pas le temps de cristalliser, et nous basculerions dans le chaos (c’est très largement ce qu’il s’est passé à la fin de l’Empire romain, justement) ; chaos qui durerait ensuite le temps nécessaire pour que les sociétés s’adaptent à cette nouvelle planète et se réorganisent en conséquence, ce qui peut prendre quelques siècles (après 476, il a fallu attendre 300 ans pour retrouver le semblant de civilisation de l’empire carolingien, puis encore 300 de plus pour arriver à la grande civilisation du XIIe siècle).

Ce constat un peu sombre n’enlève rien, il me semble, à la pertinence de mes premières analyses : chercher à fonder des contre-modèles est plus que jamais nécessaire. Bien sûr, face à un totalitarisme, ils seraient immédiatement balayés ; mais de toute manière, face à un totalitarisme disposant de la technique moderne, rien ne résistera : il est donc inutile de préparer autre chose.

En revanche, si c’est le chaos qui l’emporte, des communautés plus ou moins importantes pourront constituer des refuges et des îlots de préservation de quelques restes de notre civilisation (art, connaissances, culture etc.), de la même manière qu’après la chute de l’Empire romain, les villes, sous l’autorité des évêques qui avaient pris le relais des défuntes autorités civiles impériales, sont restées des îlots de tranquillité relative. Ces communautés pourront prendre des formes très diverses (Tol Ardor est une proposition parmi de nombreuses autres), mais elles ne devront pas être trop petites (l’espoir d’une autarcie individuelle ou même familiale, nourri par quelques survivalistes, est une pure chimère), et elles auront intérêt à travailler en réseau, ce qui impliquera de mettre leurs différences de côté pour insister sur ce qui les rassemblera.

La conclusion est double. D’une part, il faut dès à présent travailler à fonder ces contre-modèles, ces petites communautés, et à les mettre en réseau. D’autre part, si vraiment nous avons le choix entre le totalitarisme et le chaos, il faut favoriser ce qui peut mener au chaos. Car, comme l’écrivait Romain Rolland, « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice. »

Une dernière citation pour finir ? La Fontaine, cette fois :

« Les oisillons, las de l’entendre,
Se mire à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint oisillon se vit esclave retenu. »

vendredi 9 mai 2014

Éduquer le peuple, est-ce la solution ?


À côté de l’origine de la vie, des causes du Big Bang et du succès de Keen’V, un des grands mystères de l’existence, pour moi, c’est que les gens continuent de croire en la démocratie. Qu’ils voient ce que ça donne aujourd’hui, et depuis 70 ans en fait, et qu’ils s’imaginent que demain ça donnera quelque chose de mieux ; qu’ils voient comment les gens votent et qu’ils croient sincèrement que demain ils voteront moins stupidement ; bref, pour reprendre les mots de Charles Péguy dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu, « que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux, […] ça c’est étonnant […] et j’en suis étonné moi-même ».

Aussi, régulièrement, je discute avec les fidèles de cette religion contemporaine, avec ceux qui ont la Foi et l’Espérance dans ce système. Et régulièrement, un argument leur revient à la bouche : « mais il suffit d’éduquer le peuple. Pour l’instant il vote Front national et Copé et Sarko parce qu’il n’est pas bien éduqué, mais quand il sera éduqué tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

Cet argument m’a toujours laissé fort perplexe. Déjà, je n’ai jamais pu me défaire de l’impression que dans leur tête, « éduquer le peuple », ça voulait dire « lui apprendre à penser comme moi » ; autrement dit, que les démocrates refusaient de se plier à l’avis majoritaire aussi longtemps qu’il ne coïncidait pas avec le leur. Si ceux qui votent Mélenchon sont vraiment démocrates, que n’acceptent-ils Sarkozy quand la démocratie a porté Sarkozy au pouvoir ? Dans ce cas, à quoi rime d’être démocrate ? C’est le même système que ce que je propose, l’hypocrisie en plus.

Mais il y a plus fondamental. Une première raison, assez évidente : je doute, tout bêtement, de la possibilité même d’éduquer l’ensemble, ou même la majorité, du peuple. Si on résume, gouverner nécessite trois choses :

1/ Avant tout, le plus important (merci Platon) : une connaissance, une compréhension de ce qui est bien et de ce qui est mal. Par exemple, il faut savoir, sentir, comprendre, accepter pleinement que même le pire des criminels a le droit à une défense et à un procès équitable et impartial. Ou que la liberté d’expression ne peut être limitée que de manière très restreinte. Ou que nous avons le devoir de prendre en considération l’intérêt de nos descendants, ou des autres espèces vivantes. Ça peut sembler tout bête, mais c’est loin d’être simple. En tant qu’enseignant, je suis bien placé pour en témoigner, et je l’ai dit sur ce blog à plusieurs reprises (ici ou ) : beaucoup de gens seraient tout disposés à ne pas accorder d’avocat aux pédophiles lors de leurs procès, ou à interdire toute critique de l’islam. Bref, pour gouverner, il faut d’abord connaître le devoir-être, et pour beaucoup, c’est pas gagné.

2/ Ensuite, très important aussi (merci Machiavel), une solide connaissance et compréhension de la manière dont fonctionnent les hommes et la société. Il faut comprendre les ressorts qui font que des hommes agissent ou n’agissent pas, ce qu’une société peut ou ne peut pas endurer ; il faut savoir selon quels schémas les sociétés peuvent évoluer ou comment un individu a le plus de chances de réagir à une situation donnée ; il faut comprendre les structures sociales et la psychologie humaine. Là encore, pour beaucoup, c’est loin d’être facile.

3/ Enfin (c’est le moins fondamental, mais en réalité c’est essentiel aussi), il faut être informé de l’état du monde. On ne peut pas prétendre gouverner aujourd’hui sans avoir une compréhension, pas forcément très poussée, mais tout de même solide, des mécanismes à l’œuvre dans le réchauffement climatique, des conséquences de ce phénomène, du rapport de force entre les grandes puissances, des principaux risques liés à la réduction de la biodiversité, des mécanismes déflationnistes ou inflationnistes de l’économie contemporaine, etc. Cette information implique également une solide culture générale, en sciences sociales mais aussi en sciences exactes et en art.

On ne peut pas gouverner sans une maîtrise de ces trois points. Il est déjà extrêmement difficile de les inculquer à quelques individus : nos dirigeants politiques et économiques, par exemple, ne maîtrisent absolument pas les plus essentiels. Alors à toute la population, franchement, j’ai des doutes. On a beau critiquer l’école, elle a beau avoir une grosse marge de progression, elle enseigne. Elle forme des médecins, des ingénieurs, des artisans, des commerçants, des agriculteurs, des artistes, des enseignants, des juges, preuve qu’elle n’est pas si nulle.

Visiblement, elle échoue à former des dirigeants. Peut-elle progresser ? Sans doute. Peut-elle rendre le monde et les individus meilleurs ? J’y crois, sinon je ne ferais pas ce métier. Mais peut-elle faire que tout le monde soit apte à diriger ? Pour voir passer une grosse centaine d’élèves par an, franchement, j’en doute.

Mais à la rigueur, passons. C’est une question de foi, et je sais qu’on ne combat pas la foi par des arguments rationnels. Si certains s’imaginent que tout le monde peut être éduqué, que tout le monde peut devenir apte à diriger un pays, je sais que toute la raison et toute l’expérience du monde n’y feront rien.

Mais il y a un autre argument, et celui-là me semble plus difficilement parable. Il faut éduquer le peuple ? C’est donc qu’il n’est pas éduqué. Il n’est pas éduqué ? C’est donc qu’il ne doit pas avoir le pouvoir. À la rigueur, on pourra instaurer une démocratie quand le peuple sera éduqué ; en attendant, proposez ce que vous voudrez, mais ne proposez pas de laisser le pouvoir au peuple, ou alors vous proposez de laisser le pouvoir à des gens dont vous reconnaissez l’absence de compétence.

On me répond que, si le peuple ne pratique pas le pouvoir, il n’apprendra jamais. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en prenant de mauvaises décisions qu’on apprend à prendre les bonnes. Je pourrais répondre que, depuis le temps qu’il le pratique, on pourrait espérer qu’il ait un peu plus appris.

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que la Crise que nous traversons est bien trop grave pour pouvoir laisser les gens se faire la main dessus. On ne peut pas se le permettre. Le réchauffement climatique, l’extinction massive des espèces vivantes, les pollutions en tous genres, la financiarisation de l’économie, le chômage de masse, l’explosion des inégalités, la montée de l’intolérance religieuse, les droits fondamentaux piétinés, il me semble absolument irresponsable, dément, de dire qu’on va laisser gérer tout ça par des gens dont on reconnaît qu’ils ne sont pas encore éduqués pour le faire, tout ça pour leur apprendre, éventuellement, à se former sur le tas.

C’est de notre avenir qu’il s’agit, de l’avenir de nos descendants et de l’avenir de la vie telle que nous la connaissons. Nous ne pouvons pas jouer aux apprentis sorciers et nous permettre un tel risque ; c’est un pari infiniment trop risqué.

En politique, je ne suis pas un dogmatique. Je ne suis pas opposé par principe à la démocratie. En 1791 ou en 1940 en France, il fallait être démocrate. En Afghanistan de nos jours, il faut être démocrate. À l’échelle locale, il faut être démocrate. Ce qui pose problème, ce sont justement les dogmatiques qui considèrent que la démocratie est forcément toujours, partout et à toutes les échelles la meilleure solution possible, ceux qui font de la démocratie un but en soi, alors qu’elle n’est jamais qu’un moyen. Non, aujourd’hui, dans les pays développés, la démocratie est une partie du problème, pas une partie de la solution.

dimanche 29 décembre 2013

Homélie pour ce dimanche : la famille est menacée, protégeons-la !

Le premier dimanche après Noël (c’est ça, c’est aujourd’hui) est, pour les catholiques, le dimanche de la Sainte Famille : on y célèbre donc la famille formée par Jésus, Marie et Joseph (et, selon moi, les frères et sœurs cadets du Christ, mais tout le monde n’est pas d’accord là-dessus). Il est de tradition, à cette occasion, de faire un sermon portant sur la défense des valeurs familiales.

Et ça tombe bien, je trouve qu’il y a de quoi. Oui, dans la société actuelle, la famille est menacée. Ou plutôt, les familles sont menacées. La nuance est de taille : je ne crois pas que le modèle familial qui est le nôtre soit menacé. Par quoi pourrait-il l’être ? Contrairement à ce que beaucoup de prêtres ont dû raconter aujourd’hui, pas par le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, qui vont au contraire permettre la constitution et surtout la reconnaissance de nouvelles familles aimantes, sans rien enlever à celles qui existent déjà. Pas non plus par la théorie du genre, qui, contrairement à ce qu’on entend encore, n’a pas pour objectif de faire manger leurs couilles aux petits garçons ni d’obliger les petites filles à devenir toutes camionneuses.

Tout cela est de nature à faire évoluer le modèle familial traditionnel, mais pas à le menacer. C’est même devenu un lieu commun pour les catholiques réformistes que de souligner à quel point la famille de Jésus est peu conventionnelle, peu traditionnelle, peu naturelle : un homme y élève l’enfant que sa femme a eu, avant leur mariage, avec un autre, et en plus par un procédé qui n’a rien de « naturel » ou de « biologique ». Selon nos catégories actuelles, l’Incarnation se situerait quelque part entre une gestation pour autrui et une procréation divinement assistée ; on est assez loin du « un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants ».

Il y a bien quelques fous furieux qui réclament, à l’Assemblée nationale ou ailleurs, que les enfants soient retirés à leurs parents dès leur naissance ou peu après, et confiés à d’autres familles pour des durées limitées, voire élevés dans des centres publics. Cela, oui, menacerait le modèle familial. Mais ces discours délirants sont fort heureusement extrêmement marginaux et, je pense, ne sont pas en passe d’être appliqués – Dieu merci.

Et pourtant, oui, les familles sont menacées. Les menaces qui pèsent sur elles, ce sont les réductions du nombre de crèches, les suppressions de postes d’instituteurs en maternelle, qui font que les enfants en bas âge sont moins bien accueillis, et leurs parents moins libres. Ce sont les pressions des employeurs pour se donner toujours plus à son travail, et donc toujours moins à ses proches. C’est le chômage qui plonge les familles dans la misère et la désespérance. C’est le travail du dimanche, qui fait que les familles ne peuvent plus se retrouver ni passer du temps ensemble. Ce sont les inégalités, qui font que les couples ne peuvent plus subvenir à leurs besoins essentiels et à ceux de leurs enfants, et que les familles se délitent et se déchirent. Ce sont les immigrés clandestins à Mayotte qui, quand ils sont arrêtés, mentent à la police en disant qu’ils n’ont pas d’enfants, pour être renvoyés seuls aux Comores, et doivent abandonner leurs rejetons sur place pour leur éviter les dangers de la traversée du retour. C’est une organisation sociale qui ne nous offre ni le temps, ni les moyens de nous occuper nous-mêmes des personnes âgées, et qui nous condamne à enfermer nos parents et nos grands-parents dans des mouroirs où ils crèvent de solitude.

Oui, mes frères, les familles sont menacées ; mais pas par ceux que vous montrez ordinairement du doigt parce qu’ils ne sont pas comme vous. Elles le sont par le Système dans lequel nous vivons. Elles le sont par ceux qui sont avides d’argent, et par les incompétents qui les servent et nous dirigent.

lundi 14 octobre 2013

En économie, même le Deutéronome est plus sage que nous (c'est dire)


D’après un article du Huffington Post, le FMI propose de taxer l’épargne privée pour solder les dettes nationales. C’est vrai, comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt ? On prend un peu à tout le monde. 1%, 5%, 10% de tous les comptes positifs, toute la question, en fait, est de savoir jusqu’où ils oseraient aller.

Évidemment, à ce stade, rien de concret. Ce n’est qu’un ballon d’essai. Mais il est inquiétant à plusieurs titres. D’abord, parce que pour les gens qui ne réfléchissent pas trop, la mesure peut sembler équitable. Le même pourcentage pour tout le monde, n’est-ce pas l’égalité par excellence ? En théorie, si ; mais en pratique, ça ne veut pas dire grand-chose. Liliane Bettencourt peut plus facilement se passer de 5% de sa fortune que bien des gens ne pourraient se passer de 5% de ce qu’ils possèdent.

Autre sujet d’inquiétude : il y a des précédents. L’Italie, par exemple, qui a prélevé en 1992 0,6% de tous les dépôts positifs. Et tout récemment Chypre, qui a pris 47,5% de tous les dépôts de plus de 100 000€. On peut se dire que dans ce dernier cas, au moins, seuls les plus favorisés ont été touchés ; mais finalement, ça représente encore pas mal de monde. Un couple pas spécialement riche qui épargne pour accéder au logement peut les avoir – pas que ce soit mon cas… Je préfère, à tout prendre, la proposition de Mélenchon de tout prendre au-delà de 350 000€.

De toute manière, on sait très bien que quand le pouvoir lance ce genre d’idées, c’est avant tout pour tester les réactions. Et si ça a l’air de passer, on applique. Voilà pourquoi il est capital et urgent de faire entendre nos protestations face à cette idée.

Soyons clairs : d’où vient la dette publique ? À la base, d’un déficit budgétaire – on dépense plus que ce qu’on gagne. En pareil cas, on peut se dire qu’on dépense trop ; c’est ce qu’essaient de nous faire croire les néo-libéraux en tous genres et de manière générale la droite. Mais on peut aussi se dire qu’on ne fait pas rentrer assez d’argent, en particulier parce qu’on ne prend pas assez aux plus riches. C’est ce que j’en pense.

Bref, il y a un déficit. Donc, que fait l’État ? Il emprunte. Bien obligé ! À qui emprunte-t-il ? Fatalement, à ceux qui peuvent prêter, donc à ceux qui ont de l’argent, beaucoup d’argent. Les banques, les grosses entreprises, les fonds d’investissements, les fonds de pensions… Et l’État (donc nous) rembourse ensuite cet argent emprunté, plus les intérêts, à ses riches créanciers. Problème : comme notre budget est structurellement en déficit (pour mémoire, le dernier budget à l’équilibre, en France, remonte à 1974), on emprunte année après année. Et comme il faut rembourser les intérêts, on emprunte de plus en plus, donc on paye de plus en plus d’intérêt, donc… vous avez compris la logique.

On résume ? On laisse trop d’argent aux riches → on n’a pas assez d’argent → on doit emprunter aux riches → on doit rembourser des intérêts aux riches. Et maintenant que, pendant 40 ans, on a emprunté et remboursé aux riches pour emprunter et rembourser aux riches, que nous propose le FMI ? De prendre de l’argent à tout le monde pour définitivement rembourser ce qu’on « doit » aux riches.

Là je dis halte ! Halte mes cocos. Prendre aux pauvres pour donner aux riches – car c’est à cela que ça revient –, merci mais non merci.

Et pour qu’on ne m’accuse pas de n’être pas constructif, je propose une solution alternative : effaçons la dette ! Ce n’est pas si compliqué. Tous les dirigeants qui en ont le cran assument que les créanciers des États ne seront pas remboursés. Pour l’année 2013, d’après l’article de Wikipédia consacré au budget de la France, il semblerait que nous ayons un déficit d’environ 62 milliards d’euros. Comme, d’après ce même tableau, le remboursement de la dette pour la même année se monte à 96 milliards environ, supprimer cette charge nous permettrait d’avoir un budget en excédent (!!!) d’environ 34 milliards d’euros. Qu’on prenne un peu plus aux riches pour gonfler encore l’enveloppe, et on s’aperçoit qu’on aura largement de quoi faire mieux vivre le pays.

Cette idée de l’effacement de la dette, je ne suis évidemment pas le seul à l’avoir eue. Elle traîne ici ou là. C’est évidemment l’anti-proposition du FMI : là où l’institution de Washington propose de prendre à tous pour donner aux riches, je propose de prendre aux riches – et encore ! plutôt de ne pas leur rendre – pour donner à tous.

Et la morale, dans tout cela ? J’entends d’ici la cohorte des pères-la-vertu disant doctement « qu’il faut toujours payer ses dettes ». Ben non, banane. D’abord, on n’est pas des Lannister. Ensuite, cette idée qu’il faut toujours payer ses dettes est évidemment une idée de gens riches, qui peuvent le faire, et surtout qui ont intérêt à ce que les autres le fassent, puisque ce sont eux qui prêtent. Enfin, si on y réfléchit bien, on n’a pas de dette ! On ne doit rien aux riches, puisque le déficit de l’État, et donc la dette qui en résulte, n’est rien d’autre que l’argent qu’on ne leur a pas pris, alors qu’on aurait dû le faire, quand l’État a commencé à avoir des problèmes financiers.

Pour conclure, je rappellerais que la Bible est de mon côté. Le Deutéronome dit beaucoup de conneries ; mais enfin, en matière d’économie, ses rédacteurs avaient dû se douter qu’on ne pouvait pas fonctionner avec un système dans lequel les dettes s’accumulent à l’infini, mettant une pression toujours plus forte sur les plus pauvres. Son quinzième chapitre commence ainsi : « Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Et voici ce qu’est cette remise : tout homme qui a fait un prêt à son prochain fera remise de ses droits : il n’exercera pas de contrainte sur son prochain ou son frère […]. »

Et dans leur sagesse – ou leur connaissance des riches – les auteurs précisent, mettent en garde contre leur fourberie naturelle : « S’il y a chez toi un pauvre, l’un de tes frères, […] tu n’endurciras pas ton cœur et tu ne fermeras pas ta main à ton frère pauvre, mais tu lui ouvriras ta main toute grande et tu lui consentiras tous les prêts sur gage dont il pourrait avoir besoin. Garde-toi bien d’avoir dans ton cœur une pensée déraisonnable en te disant : “C’est bientôt la septième année, celle de la remise”, et en regardant durement ton frère pauvre, sans rien lui donner. Car alors, il appellerait le Seigneur contre toi, et ce serait un péché pour toi. »

Plus loin, le Deutéronome interdit même aux Juifs de prêter avec intérêt à leurs coreligionnaires. L’Église catholique interdisait d’ailleurs le prêt à intérêt à ses fidèles jusqu’au XIXe siècle, interdiction qui avait été intégrée au droit laïc sous Charlemagne. Mais même sans aller jusque-là (car Tol Ardor est encore loin), la remise des dettes tous les sept ans serait un bon début.

Vous imaginez la gueule des banquiers ? Ah, désolé, je vous ai payé des intérêts pendant sept ans, je ne vous dois plus rien. Gloups. Bon, ça ne se fera pas, hein. Comme je l’expliquais dans un de mes derniers billets, la politique est faite aujourd’hui par et pour les riches, et ils ne se laisseront pas faire sans combattre. Mais n’est-il pas écrit que l’Église est bâtie sur Pierre et que les portes de l’Enfer ne prévaudront point contre elle ?

vendredi 4 octobre 2013

Que les profs de Sciences Po travaillent le dimanche !

Je découvre à l’instant dans Le Monde un article de monsieur Christian Lequesne, professeur à Sciences Po Paris, intitulé « choisir son jour salarié est une liberté fondamentale ». Déjà, le titre est tout un programme.

Primo, l’invocation des libertés fondamentales. Rien ne n’énerve comme cette manière de convoquer à tort et à travers des notions aussi importantes. À force de qualifier tout et n’importe quoi de « totalitarisme » ou de « génocide », on finit par perdre complètement de vue la spécificité des véritables totalitarismes et génocides, ce qui est très inquiétant. Même chose ici : rebaptiser « liberté fondamentale » ce qui n’en est à l’évidence pas une ne peut qu’affaiblir les vraies libertés fondamentales. Donc rappelons-le : l’éventuelle possibilité de choisir quel jour on travaille et quel jour on ne travaille pas n’a rien à faire à côté de la liberté d’expression, d’association ou de déplacement.

Bénéficier d’un jour chômé, ça oui, c’est une liberté fondamentale ; mais pas le choix de ce jour. Le droit au loisir, au repos, à la détente sont des libertés fondamentales. Mais justement – et c’est le secundo –, tout cela disparaît sous la plume de monsieur Lequesne. Il nous parle de « jour salarié », sans qu’on sache bien ce qui se cache derrière cette notion, mais pas du tout de jour de repos. Il est donc assez intéressant de voir que son obsession est bien « d’autoriser » les gens à travailler plus (comme s’ils étaient massivement demandeurs…), mais qu’il ne semble pas prêt à monter au créneau pour défendre leur droit de ne pas travailler un jour de la semaine.

Venons-en au fond. Entre deux éructations contre la vilaine gauche moche et méchante (c’est-à-dire celle qui n’a pas encore fait sa soumission à la « social- »démocratie de centre droit), quels « arguments » tente-t-il de jeter ?

1. Les employés sont payés davantage quand ils travaillent le dimanche et le soir, ils seraient donc demandeurs car cela leur permettrait d’arrondir leurs fins de mois dans un pays où, je cite monsieur Lequesne, « les salaires réels sont bas ». Mais dans ce cas, de quoi les salariés sont-ils demandeurs, exactement ? Certainement pas de travailler le dimanche ou le soir : ils sont demandeurs de hausses de salaires, tout bêtement. Les gens ne veulent pas travailler plus (et plus mal) pour gagner plus, ils veulent juste gagner plus. Si certains demandent à travailler le dimanche, ce n’est pas pour se libérer leur mardi ; c’est parce que le patronat ne leur laisse pas d’autre choix pour gagner un peu moins mal leur vie. La solution pour ces pauvres gens ne réside donc pas dans le travail le dimanche, mais bien dans une meilleure répartition des profits des entreprises entre le travail et le capital. En gros, il faut nettement moins donner aux riches actionnaires, et nettement plus aux pauvres travailleurs. L’argent est là, dans la poche des riches, il n’y a qu’à le prendre.

2. Il y a déjà des gens qui travaillent le dimanche, alors pourquoi pas tout le monde ? Là, le degré zéro de l’argumentation a été atteint. Oui, il y a des activités qui ne peuvent pas s’arrêter : l’alimentation, l’eau, la santé, la sécurité, les transports, l’énergie. Il est donc normal d’autoriser (et même dans certains cas de contraindre) ceux qui travaillent dans ces domaines à le faire aussi le dimanche et le soir. Mais d’une part, il faut que les concernés reçoivent, tous, une compensation à la hauteur du sacrifice qu’ils consentent ; et d’autre part, il n’y a aucune, strictement aucune raison, d’élargir à tous un mal qui n’est nécessaire que pour quelques-uns.

D’autres arguments ? Hélas non, à moins de considérer comme tels le concert de violons final entonnant le couplet « liberté, liberté chérie », et agitant l’épouvantail soviétique – monsieur Lequesne a dû bien apprécier le papier des parlementaires de droite qui voient dans la politique actuelle du gouvernement un prélude à la résurrection de Staline (faut-il être miro). Il ne pense même pas à invoquer l’hypothétique hausse de la consommation (et donc la croissance) que cette réforme entraînerait ; peut-être a-t-il au moins conscience que les gens n’ont pas tant d’argent qu’après avoir fait leurs courses le samedi, ils iraient encore dépenser le double le dimanche.

En revanche, monsieur Christian Lequesne, à défaut d’arguments, nous livre, bien inconsciemment je pense, ses véritables motifs, à travers quelques considérations personnelles. Ainsi, dans la liste de ceux qui, selon lui, bénéficieraient d’une ouverture des commerces le dimanche, il termine par un « Enfin, il y a les clients de ces magasins » – on sent bien qu’il en est un, lui, de client, et que c’est surtout ça qui l’intéresse, au fond. Impression confirmée à la fin par les souvenirs émus de sa folle jeunesse à Prague, où, dit-il, il se faisait souvent la réflexion : « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » L’estocade finale résidant dans la petite phrase destinée à rassurer tout le monde, où il assure n’avoir « jamais perçu de traumatisme particulier chez les travailleurs tchèques ». Mais leur a-t-il seulement jamais adressé la parole ou demandé leur avis sur la question, pour juger ainsi de leur traumatisme ?

Pour conclure, je reviendrai sur une petite phrase de l’article qui m’a terriblement amusé. Voulant balayer l’opposition des syndicats, il affirme qu’ils ne sont de toute manière pas représentatifs, puisque seuls 8% des travailleurs sont syndiqués, et qu’on ne pourra pas éviter de se poser la question de leur légitimité – car, ajoute-t-il, « la démocratie ne peut pas s’accommoder des règles d’une minorité – fût-elle organisée – imposées à une majorité. »

Et là, j’ai fait tilt, parce qu’avec cette histoire de travail le soir ou le dimanche, c’est exactement ce qui est en train de se passer, mais dans l’autre sens. Ce ne sont pas les syndicats qui imposent l’interdiction du travail dominical à une masse de salariés demandeurs ; c’est la minorité de riches et d’employeurs qui cherche à accroître ses bénéfices en imposant sa loi à la majorité. Notre démocratie, comme je le dénonce depuis 15 ans, n’est rien d’autre qu’une oligarchie des riches.

Alors je ne vois plus qu’une seule solution pour faire comprendre tout cela à monsieur Lequesne : faire travailler les profs de Sciences Po le dimanche. C’est vrai, pourquoi n’appliquerait-on pas à ce monsieur les solutions qu’il préconise pour le reste du corps social ? Après tout, ses arguments valent pour lui aussi ; parmi ses étudiants, il y en a sûrement qui préféreraient avoir cours le dimanche plutôt que le jeudi et qui se diraient, comme lui-même à Prague, « quel bonheur de pouvoir organiser ainsi mon temps ! » Et sans doute n’en serait-il pas non plus « traumatisé » outre mesure.

Je demande donc au gouvernement que soient appliquées immédiatement les mesures suivantes :

a. Abaissement des salaires des profs de Sciences Po au niveau de celui des caissières de Conforama (il faut qu’ils aient la même motivation qu’elles pour travailler le dimanche).

b. Fin de la sécurité de l’emploi pour les profs de Sciences Po (il faut bien pouvoir les virer, sinon comment le directeur de l’école pourra-t-il faire pression sur ses enseignants ?).

c. Mise en place d’un emploi du temps des cours de Sciences Po sur l’ensemble de la semaine, soirs et dimanches compris. Le recrutement se fera sur la base du volontariat, avec de fortes incitations à accepter le travail dominical, dont une prime dont la pérennité ne sera pas garantie, mais aussi, au besoin, les pressions directoriales adaptées.


Allez monsieur Lequesne, chiche ! Allez au bout de votre logique, transmettez ma proposition à votre directeur et au gouvernement. Au bout de quelques semaines à ce régime, je suis certain que vous aurez des choses une vision infiniment plus claire.

samedi 6 juillet 2013

Pour lutter contre le chômage, préférez lord Grantham à la Banque postale


La vie vous offre parfois de ces coïncidences troublantes et inattendues qui vous poussent à écrire un billet de blog. Ainsi, il y a quelques semaines, j’ai reçu un message de la Banque postale (qui se trouve être ma banque, et dont, ordinairement, je suis fort satisfait) m’invitant à adhérer gratuitement à un nouveau service appelé « La Banque postale chez soi ». Notez l’accrocheur de la dénomination : « chez soi » égale confort, pratique, simplicité ; ils n’ont pas appelé ça « La Banque postale qui vous empêche de faire une petite marche par une jolie matinée ensoleillée », ni « La Banque postale qui vous cloue devant votre écran et vous fait prendre du bide » ; c’eût été nettement moins porteur.

Ils n’ont pas non plus appelé ça « La Banque postale qui licencie pour augmenter les marges de ses actionnaires ». Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, non ? En me renseignant un peu, j’ai ainsi appris que ce service allait me permettre de « bénéficier d’un conseil personnalisé à distance » et que je n’aurais « plus besoin de [me] déplacer en bureau de poste » ; tout ça, bien sûr, « au même tarif ». Ben tiens : si je n’ai plus à me déplacer en bureau, eux peuvent de leur côté supprimer un poste ou deux dans ce même bureau ; ils se font des couilles en or en virant leurs employés, ils seraient quand même gonflés de passer au platine en augmentant en plus les tarifs pour les clients.

Bref, vous vous en doutez, ayant habilement flairé leur petite combine (qu’ils m’avaient pourtant présentée avec des sabots à peine gros), et préférant en outre toujours un « conseil personnalisé pas à distance » à un « conseil personnalisé à distance », je n’ai pas adhéré, et l’affaire aurait pu s’arrêter là.

Mais je suis actuellement en train de regarder la série Downton Abbey. Je viens de finir la première saison, et je suis conquis ; je ne saurais trop la recommander à ceux qui savent apprécier le charme exquis, subtil et raffiné de la haute aristocratie anglaise à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’intrigue commence en 1912, alors que lord Grantham, père de trois filles et propriétaire de la somptueuse demeure qui donne son nom à la série, perd son héritier, un cousin, dans le naufrage du Titanic. Panique à bord, si j’ose dire : le suivant dans la ligne de l’héritage est un autre cousin éloigné, Matthew Crawley, avocat appartenant à la middle class. Upper middle class, certes, mais middle class quand même. Or, non seulement le titre de Earl of Grantham va passer à ce roturier – ce qui, convenez-en, est déjà une souffrance –, mais comme le titre nobiliaire est lié par un entail à la fortune et à la demeure familiales, les filles du comte vont tout perdre à la mort de papa, le hobereau touchant, lui, le méga-pactole : le titre, le château et ce qu’il faut pour l’entretenir.

Je passe sur les rebondissements de cette tragique saga pour me focaliser sur un petit détail. Quand il débarque dans le monde de la nobility anglaise, Matthew Crawley est stupéfait, méprisant, et ne veut surtout pas se couler dans ce moule. Aussi, lorsque qu’un certain Molesley est mis à sa disposition en tant que majordome et valet de chambre – comme quoi les domestiques ne sont pas plus vertueux que les élus de la République française quand on en vient au cumul des mandats –, il ne le laisse rien faire : il continue à s’habiller seul, à nouer sa cravate seul, à choisir ses boutons de manchette seul ; et il finit, constatant l’inutilité à laquelle il l’a lui-même poussé, par proposer au comte de le renvoyer.

Vous commencez à voir le lien avec la Banque postale ? Des gens qu’on renvoie parce qu’ils sont devenus inutiles, ou plutôt parce qu’on les a rendus inutiles. Parce qu’il faut bien le dire, à la base, un valet de chambre est inutile. Autant on peut comprendre qu’un homme très occupé, par exemple impliqué dans la vie politique avec un fort degré de responsabilité, ne trouve plus le temps de faire ses courses, sa cuisine, sa vaisselle ou son ménage, toutes activités fort chronophages, autant il ne perdra pas plus de temps à s’habiller lui-même qu’à laisser un valet le faire à sa place.

Cela m’a fait penser à d’autres situations similaires. Ainsi, il y a quinze ou vingt ans – je ne sais pas si c’est toujours vrai aujourd’hui – les grands hôtels japonais employaient des gens parfaitement inutiles, et il n’était pas rare d’avoir un domestique pour vous ouvrir la porte de l’ascenseur et un autre pour appuyer sur le bouton de l’étage. Deux emplois dont l’hôtel peut se passer, me direz-vous. Certes ; mais ces gens, il faudra bien les payer : par des allocations et à ne rien faire s’ils sont chômeurs, ou par un salaire et à faire un travail inutile, qu’est-ce qui est préférable ? Bien entendu, la seconde option : elle n’est pas plus coûteuse pour l’État, et elle est infiniment préférable pour l’estime de soi de la personne concernée.

Avant d’aller plus loin, dissipons les malentendus qui pourraient germer en vos esprits retors. Je ne propose nullement de retourner à la fin du XIXe siècle. Les inégalités extrêmes entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté n’ont rien pour me séduire, et on connaît ma position – et celle de Tol Ardor – sur le nécessaire encadrement de l’écart maximal entre les plus hauts et les plus bas revenus. Il n’est donc pas question de remettre des majordomes et des femmes de chambre au service des riches – d’ailleurs, ils ne les emploieraient plus, pour la plupart d’entre eux.

De même, je sais bien que les jeunes diplômés ne veulent pas seulement avoir un travail ; ils veulent avoir un travail à la hauteur de leurs diplômes. Mais l’un dans l’autre, il est préférable d’avoir des petits boulots, ou des boulots pour lesquels les gens sont surqualifiés, que pas de boulot du tout. Plutôt que de faire la chasse aux employés de bureaux de poste inutiles, nous aurions donc tout intérêt à multiplier les employés inutiles. D’abord parce qu’ils ne seraient jamais complètement inutiles, et que les services fonctionneraient mieux avec davantage de bras, de jambes et de têtes. Ensuite parce que ce ne serait pas plus coûteux pour la société : ces gens seraient davantage payés que des chômeurs, certes, mais ils paieraient aussi plus d’impôts et consommeraient davantage. Enfin parce que ce serait infiniment préférable pour eux.

Naturellement, cela ne se fera pas tout seul : comme je l’ai dit, de nos jours, les plus riches ont, dans leur très grande majorité, perdu ce qu’il leur restait d’esprit de charité et de solidarité, et ils préfèrent augmenter encore des profits dont ils ne savent même plus quoi faire plutôt que d’en redistribuer la moindre parcelle au reste du monde. D’où la nécessité d’une très forte implication de l’État dans l’économie : non seulement il doit employer ces gens, mais il doit également contraindre les entreprises privées, puisqu’on tolère leur existence, à faire de même.

Vous voyez ? Je ne m’appesantis pas non plus sur la solution ardorienne. Et pourtant, elle est bonne ! Acceptons de revenir sur une technique que de toute façon nous ne contrôlons pas et qui nous fait plus de mal que de bien, et vous verrez que, pour compenser le travail que les machines ne feront plus, le chômage n’aura pas d’autre solution que d’aller voir ailleurs si on y est. Mais même sans aller jusqu’à cette radicalité que nous prônons, la société moderne aurait intérêt à revoir sérieusement les préceptes sur lesquels elle a fondé son économie.