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dimanche 6 mars 2022

Ukraine : faisons la guerre, pas la guerre totale

Les rares fois où j’ai à la fois le temps et l’envie d’écrire encore ici, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas pour dire la même chose que tout le monde. Entendons-nous bien : je n’entends pas défendre la politique étrangère de Poutine, ni lui trouver des excuses – il n’en a pas, et la guerre qu’il a déclenchée est à l’évidence mauvaise, injustifiée et affreusement dangereuse à de très nombreux égards.

Je crains néanmoins que, comme dans la crise du coronavirus, nous ne soyons en train, face à un danger véritable, de perdre toute mesure dans notre manière de répliquer. Je ne veux pas dire que nous en faisons trop et qu’il faudrait en faire moins – il est même possible qu’au contraire nous n’en fassions pas assez contre Poutine. Mais il me semble que nous commençons à faire mal et qu’il faudrait faire autrement.

Je fais notamment référence au domaine des arts et de la culture. On peut s’inquiéter à bon droit quand on entend que l’immense cantatrice russo-autrichienne Anna Netrebko est déprogrammée du Metropolitan Opera de New York pour sa sympathie, réelle ou supposée, à l’égard de Vladimir Poutine, et pour avoir refusé de condamner explicitement l’agression de l’Ukraine – elle sera remplacée par la soprano ukrainienne Liudmyla Monastyrska. Peu avant l’annonce du Metropolitan, Anna Netrebko avait annoncé sous la pression qu’elle se retirait de la scène jusqu’à nouvel ordre ; ses passages à la philharmonie de l’Elbe de Hambourg et à la Scala de Milan sont donc également annulés.

Plus tôt, c’était le chef d’orchestre Valery Gergiev qui était limogé de la direction de l’orchestre philharmonique de Munich pour la même raison. Là encore, il ne s’agissait pas d’une décision isolée, des mesures d’éviction similaires ayant été prises à son encontre par le théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, la Scala de Milan et le Carnegie Hall à New York.

Or, cette censure – car c’est bien de censure qu’il s’agit – est injustifiable : quand bien même ces artistes soutiendraient effectivement l’invasion de l’Ukraine, même avec le dernier enthousiasme, et quand bien même ils le diraient, ce serait leur droit le plus strict. La liberté d’opinion est bien vide si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression ; et la liberté d’expression est entièrement vide si elle ne s’exerce qu’au risque de subir une mort sociale. Évidemment, ce ne sont pas des ouvriers à la chaîne ou des caissières de supermarché qui sont ici menacés, et ces gens ont sans doute de quoi voir venir ; mais ce n’est pas le problème. Ils ne sont ni hauts gradés de l’armée, ni fonctionnaires dans le renseignement, ni membres de l’exécutif : leur opinion n’a aucune incidence sur leur art, sur leur métier, ou sur le déroulement de la guerre. Ils peuvent donc bien penser et dire ce qu’ils veulent.

Parfois, la censure va plus loin encore. L’orchestre philharmonique de Zagreb refuse à présent de jouer Tchaïkovski parce que ce compositeur est russe ; l’orchestre national de Slovaquie supprime un passage d’une cantate de Prokofiev parce qu’il évoque les combats d’Alexandre Nevski.

Vous me direz qu’il s’agit de détails ; je répondrai qu’il s’agit de principes. Or, le propre des principes, c’est qu’ou bien ils nous protègent tous, parce que justement on les fait passer en premier (c’est l’étymologie du terme), donc avant toute autre considération, ou bien ils ne nous protègent plus du tout.

De la même manière, je suis inquiet de voir que l’Union européenne a été si prompte à interdire deux médias russes, RT et Sputnik, au motif qu’ils propageaient des mensonges et servaient la propagande de Poutine. Sans aucun doute, et alors ? Depuis quand l’État interdit-il la diffusion de mensonges ou de propagande ? Depuis quand la liberté d’expression se limite-t-elle à ce qui a été décrété comme vrai par l’État, la science, ou toute autre institution ?

Vous me direz que c’est efficace, et qu’il y a des précédents. En temps de guerre, les gouvernements ont fréquemment recouru à la censure de la presse, même dans les États de droit. C’est juste ; mais précisément, nous ne sommes pas en guerre, et la solidarité avec un pays injustement agressé ne devrait pas nous faire oublier nos propres principes. Notre droit fait fort justement la différence entre l’état d’urgence – auquel nous n’avons déjà que trop souvent recours – et l’état de siège. De même que l’état d’urgence justifie (s’il est employé avec discernement) des mesures inacceptables en temps normal, l’état de siège justifie également (avec le même discernement) des mesures inacceptables dans l’état d’urgence. Quand la Russie nous attaquera, si elle nous attaque, il sera temps de déclarer le siège, et nous pourrons réfléchir à censurer les médias sur notre sol. Mais si nous en sommes déjà là, que ferons-nous quand l’état de siège s’imposera ?

Deux formes d’excès donc, l’un touchant les arts, l’autre la presse. On peut en tirer trois enseignements. Le premier, c’est que nous sommes en train de perdre complètement tout sens de la mesure, de la proportion, du raisonnable. « Il faut savoir raison garder » ou « in medio stat virtus » sont probablement devenues parmi les idées les plus étrangères à notre temps. La sur-réaction devient la norme, et la guerre totale devient la seule forme de guerre possible. On l’observe bien au-delà du conflit ukrainien, tout fait divers exigeant sa nouvelle loi, qui va frapper plus dur et laver plus blanc.

Le second, c’est la confirmation de la perte du sens des libertés et des droits fondamentaux. Que les puissants et les décideurs cherchent à les piétiner, c’est – passez-moi l’expression – de bonne guerre, ils l’ont toujours fait et nous sommes dans des systèmes qui les poussent à le faire. Ce qui est inquiétant, c’est que ça ne choque réellement plus personne. L’interdiction de médias à l’échelle européenne ne soulève pas plus d’indignation que le confinement chez eux de personnes à cause de leur statut sanitaire.

Le troisième enfin, c’est le développement d’une vision politique du monde de plus en plus exclusivement basée sur la rancœur. Quand on entend des féministes dire qu’elles ne veulent plus lire un livre écrit par un homme, quand on entend des militants antiracistes dire qu’un blanc ne peut pas traduire un auteur noir, on est très près de ceux qui ne veulent plus écouter de musique russe ou qui cherchent à faire taire une femme parce qu’elle ne condamne pas une politique odieuse ; et on ne peut que penser que la juste colère à l’origine de la lutte s’est transformée en une rancune haineuse qui empêche de voir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, et qui, précisément pour cette raison, conduit à l’oubli de la mesure d’une part, des droits de l’homme d’autre part.

Il faudrait pourtant faire attention à rester meilleurs que nos adversaires, et à ne pas devenir ce que nous combattons. Peut-être n’est-il pas trop tard.
 
Anna Netrebko. Photo : Metropolitan Opera / Vincent Peters

lundi 2 novembre 2020

Parlons des caricatures (puisqu'il le faut)

Quand Samuel Paty a été décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Muhammad, j’ai d’abord pensé ne rien en écrire ici. J’étais touché, bien sûr : j’ai moi-même travaillé avec mes élèves sur le même support, des années de suite, dans un département très majoritairement musulman. Mais j’estimais être, une fois n’est pas coutume, d’accord avec la vox populi, et n’avoir rien à ajouter à ce que j’entendais sur le sujet. Il me semblait que, par rapport aux attentats de Charlie Hebdo, on entendait nettement moins les tenants du « oui mais quand même ils l’ont bien cherché », « non aux meurtres mais quand même non aussi aux caricatures » et autres propos de caniveau. Pourquoi ? Peut-être, me disais-je, parce que les gens acceptent facilement l’idée que journaliste est un métier dangereux, qu’on risque sa vie en l’exerçant, tandis qu’ils considèrent que professeur ne devrait pas vous exposer physiquement, parce qu’ils voient l’école comme une sorte de sanctuaire. Je me doutais bien que beaucoup de gens pensaient que Samuel Paty l’avait bien cherché, voire se réjouissaient de sa mort, mais qu’ils n’osaient pas le dire, parce qu’ils sentaient qu’ils allaient retourner l’opinion contre eux (alors que, jusqu’ici, il n’y a finalement pas tant de gens que ça pour défendre vraiment la liberté d’expression – le discours selon lequel les caricatures ça craint est très répandu, même parmi les non-croyants).

Puis, Macron a rendu son hommage, et j’étais encore d’accord avec ce qu’il disait, je n’avais toujours rien à dire. Les réactions du monde musulman ne me semblaient pas non plus mériter de réaction, c’était prévisible, et pour tout dire un peu réchauffé – inquiétant, bien sûr, mais réchauffé. J’ai commencé à changer d’avis en découvrant que Mahathir bin Mohamad, qui, jusqu’en mars dernier, était premier ministre de la Malaisie, affirmait sur Twitter, en faisant référence au passé colonial, que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres commis dans le passé » (avouez que ça laisse songeur).

Mais ce qui m’a fait me dire que, décidément, il fallait réagir, ça a été certaines réactions en France. Une en particulier, celle de Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), qui a affirmé sur RMC, le mardi 27 octobre, certes  sans « appeler à l’interdiction » des caricatures de Muhammad, qu’il fallait que les artistes s’autocensurent : « pour préserver l’ordre public, parfois on est obligé de renoncer à certains droits ». Et de donner la covid en exemple, ce qui décidément confirme l’intuition que j’exprimais dans mon dernier billet. Puis d’enfoncer le clou : « il faudrait mesurer l’usage de ce droit pour que celui qui est en face ne se sente pas comme provoqué, comme offensé ».

Pour moi, il y a là une ligne rouge. Déjà, j’aurais voulu que l’hommage national à Samuel Paty fasse une bien plus grande place aux caricatures : à mon sens, en complément de la cérémonie elle-même, on aurait dû les montrer à tous les élèves, dans tous les établissements, pour mettre pratique l’idée qu’on ne cède rien, et sur le principe que, si tout le monde les montre, ils ne pourront pas tous nous décapiter. J’ai donc décidé, à ma bien modeste échelle, de partager ces caricatures sur ma page Facebook. L’avalanche de réactions, donc beaucoup allaient exactement dans le sens de ce que disait le président du CFCM, m’a décidé à écrire.

La rhétorique est bien rodée, on l’a entendue mille fois à l’époque des attentats de 2015 : la loi doit laisser le droit de caricaturer, mais personne ne doit utiliser ce droit, à cause du « contexte » : les musulmans sont discriminés, l’islamophobie est partout, les terroristes et les extrémistes utilisent les caricatures pour attiser la haine et la colère des musulmans de France, et donc il faudrait s’autocensurer par fraternité, pour préserver l’ordre public et éviter une guerre civile intercommunautaire.

Évidemment, il y a du vrai là-dedans ; l’argument de la fraternité me touche, je le reconnais, et le « contexte » ici décrit l’est avec assez de vérité. Cela étant, ce que les partisans de ce discours oublient de dire, c’est que le racisme et les discriminations, pour être très réels, n’en soit pas moins seulement un aspect du contexte global. Un autre élément à prendre en compte, en France et à peu près partout dans le monde, ce sont les atteintes permanentes et extrêmement violentes envers la liberté d’expression. Alexandre Astier fait dire à Arthur qu’on « peut douter de tout, sauf de la nécessité de se trouver du côté des opprimés ». Le problème ici est que les opprimés sont justement des deux côtés : certes, les musulmans de France sont indéniablement victimes de graves discriminations ; mais enfin, le même principe commande aussi de se mettre du côté des journalistes de Charlie Hebdo, de Samuel Paty et d’Asia Bibi.

Chacun doit faire son choix en conscience : qu’est-ce qui, dans la société actuelle, représente la plus grande menace, le plus grand danger, le plus grand mal ? À mon sens, et sans nier la gravité des discriminations, les atteintes à la liberté d’expression me semblent, sur le long terme, plus dangereuses encore. C’est pourquoi je partage, et continuerai à partager, les caricatures controversées. Si la haine intercommunautaire est le prix à payer pour la défense de ce principe, je le regrette, mais ma foi, je suis prêt à le payer.

Certains pourront être choqués par ce choix. Il me semble pourtant évident qu’une société dans laquelle la liberté d’expression serait moindre que celle dont nous jouissons serait infiniment pire que la nôtre. Admettons qu’on interdise les caricatures parce qu’elles blessent, heurtent, font souffrir les croyants (car les musulmans ne sont pas, loin de là, les seuls à réclamer le retour du délit de blasphème). On n’aurait alors que deux possibilités.

La première serait d’être juste et d’interdire tout ce qui peut choquer les croyances de chacun. Mais alors, tout va être interdit. Les hindous pourraient demander à ce que jamais une vache ou un éléphant ne soit représenté sur un dessin comique, les animistes pourraient être choqués par la représentation des arbres et des rochers, les néo-païens pourraient demander l’interdiction de tout dessin se moquant de Zeus, de Wotan ou d’Osiris. Et si on veut pousser la logique à bout, il faudrait faire place à la moindre croyance individuelle, pas seulement pour les caricatures, mais pour toute forme d’expression. Car si certains sont fondés à demander l’interdiction d’un dessin ou d’une œuvre d’art parce qu’il les choque, pourquoi ne serait-on pas fondé à demander l’interdiction des textes choquants ? Cette première solution finirait donc par tout interdire, et ceux qui la réclament aujourd’hui se retrouveraient pris à leur propre piège : beaucoup de gens sont très, très choqués par de nombreux passages de la Bible et du Cora ; les polythéistes et les associations de défense des droits des homosexuels seraient, dans cette première optique, tout à fait fondés à demander leur interdiction.

Seconde possibilité : de manière parfaitement injuste et largement arbitraire, on choisirait quelles croyances sont dignes de respect et de considération, et quelles croyances peuvent aller se faire foutre. Les croyances « respectables » seraient inévitablement les monothéismes occidentaux, c’est-à-dire les religions dites « du Livre » : le judaïsme, le christianisme, l’islam. C’est systématiquement l’option choisie par les partisans de l’autocensure ou du délit de blasphème, même s’ils ne l’assument évidemment jamais. Écoutez les discours des autorités religieuses, en particulier musulmanes : quand elles sont plus ou moins tolérantes, elles réclament en effet le respect des prophètes de ces trois religions, mais vous ne les entendrez jamais exiger le même « respect » pour Shiva, Ganesh ou Aphrodite. Et pourtant, il y a 14 à 20 millions de Juifs à travers le monde, pour 1,1 milliard d’hindous, soit 55 fois plus. Même parmi ceux qui défendent les caricatures, de nombreux croyants tombent dans cette injustice. Ainsi, dans une récente tribune au Monde, un « collectif d’intellectuels musulmans » écrivait : « De fait, tout citoyen est libre de faire appel à la justice s’il estime que ces limites sont franchies, non pas au nom du droit au blasphème, mais au nom du respect de la dignité humaine, et ce quelle que soit la religion concernée, catholique, protestante, juive ou musulmane ». Comme si les monothéismes étaient seuls au monde ! Ce qui n’a rien de surprenant, le Coran contenant effectivement des versets tolérants envers les chrétiens et les juifs (même si d’autres le sont nettement moins), mais appelant sans la moindre ambiguïté au massacre des polythéistes qui refuseraient la conversion.

Il me semble clair qu’aucune de ces deux propositions n’étant moralement acceptable, la seule solution rationnelle est que chacun accepte d’être blessé, heurté, choqué dans ses croyances par ce que peuvent dire les autres. Le célèbre principe selon lequel la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres est souvent dévoyé de nos jours, et sournoisement transformé en « la liberté des uns s’arrête là où commence le respect d’autrui ». Mais le « respect » est malheureusement bien trop flou pour servir de socle à un tel principe politique. Une liberté ainsi définie serait complètement vidée de sa substance.

Ayant mis en garde contre les ennemis de la liberté d’expression, il faut malheureusement faire de même contre tous ceux qui les instrumentalisent pour faire avancer un agenda politique qui n’est pas moins liberticide. Les ténors des Républicains et du FN, sans surprise, appellent à balancer l’état de droit par-dessus bord au nom de la situation de « guerre » que nous vivrions. Éric Ciotti réclame un « Guantanamo à la française ». Pour mémoire, le camp de Guantanamo enferme, en-dehors de tout cadre légal, des gens sans procès, parfois depuis 15 ans. Voilà ce que veut M. Ciotti pour la France : un enfermement sans passer devant un juge. Au Moyen-âge, la monarchie anglaise était plus avancée que cela. Christian Estrosi, quant à lui, se hausse sur ses ergots : « aucun droit pour les ennemis du droit ». On s’étonne de le voir ainsi faire une référence à Saint-Just, personnage d’extrême-gauche s’il en est, mais qui a surtout mis sur pied ce que j’appelle un régime à volonté totalitaire[1].

Ces politiciens sont la honte de notre pays, et ils ne sont que trop écoutés. Sur les 60 derniers mois, nous en avons passé 31 en état d’urgence ; pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962, il n’y en a eu que 27. Au prétexte de défendre une liberté d’expression dont ils n’ont en réalité que faire, ils cherchent uniquement à faire avancer leur programme sécuritaire et liberticide. Jouant sur la peur des Français, ils leur font oublier la triste réalité : face à la menace terroriste, et face à toute menace d’ailleurs, le risque zéro n’existe pas. Oui, il y a des attentats. Que faire ? Rien, ou rien dans l’immédiat. Notre justice et notre police sont armées pour se battre, et font ce qu’elles peuvent ; il faut accepter que parfois elles échouent. Je sais que c’est dur à avaler, mais c’est, là encore, la seule position raisonnable : le remède proposé serait pire que le mal. S’il y a un travail à faire, c’est un travail de très long terme : éduquer d’une part, réduire les inégalités de l’autre. Ainsi, nous nous attaquerons aux racines du terrorisme. Des lois sécuritaires en plus ne nous protègeront pas contre les attentats, mais nous feront faire un pas de plus vers une autre forme de totalitarisme.












[1] Pour ceux que ça intéresse, les historiens estiment qu’il n’y a pas de totalitarisme avant le XXe siècle. En effet, le contrôle et la surveillance totale par l’État de tous les individus, dans leur vie privée aussi bien que publique, mais aussi des institutions, des entreprises et des autres groupes humains, constitue le cœur de la notion de totalitarisme. Cette surveillance et ce contrôle nécessitent des moyens techniques qui n’étaient pas disponibles avant la Révolution industrielle. Certains régimes, toutefois, manifestaient une volonté de contrôle et de surveillance qui les apparente aux totalitarismes contemporains.

samedi 4 avril 2020

L’avenir hongrois


La Hongrie de 2020, c’est la France de 1940 : le covid-19 a eu le même effet pour eux que la débâcle pour nous. Pouvoirs illimités sans durée déterminée pour le premier ministre, possibilité de revenir sur des lois établies ou d’en instaurer de nouvelles sans contrôle du parlement ou de la justice, fin de la liberté d’expression. Depuis 10 ans, le Fidesz au pouvoir affaiblit les droits fondamentaux ; mais là, une étape de plus a clairement été franchie – sans qu’apparemment ça ne trouble trop l’Union européenne, qui s’apprête visiblement, une fois de plus, à faire la preuve de son manque d’efficacité.

Je ne vais pas écrire des heures sur le sujet, ça fait 20 ans que je répète les mêmes choses et franchement, je suis lassé d’avance. Deux mots seulement, donc.

Depuis ce coup de maître du premier ministre Viktor Orbán, on entend monter la musique : « ohlàlà, quel salaud, il a aboli la démocratie ! » Non, mes loulous ! Il abolit les droits de l’homme, c’est pas pareil ! Et c’est tellement pas pareil que les droits de l’homme, il les abolit démocratiquement. Dé-mo-cra-ti-que-ment.

Bien sûr, j’entends déjà les cris de protestation. « Démocratiquement, mais comment ça ? La Hongrie n’est pas une démocratie ! Et nous non plus d’ailleurs ! Le parlementarisme, c’est le pouvoir des riches, c’est la ploutocratie, ça n’a rien à voir avec la démocratie ! Élire c’est abdiquer, relis Reclus ! » Refrain connu.

Là-dessus, deux choses simples.

1. Dire que « nous ne sommes pas en démocratie », c’est un raccourci tellement simpliste qu’il en devient complètement faux. Par-delà les différences qui séparent tous ces régimes, la monarchie de Louis XIV n’est pas une démocratie. L’empire romain n’est pas une démocratie. La dictature de Pinochet n’est pas une démocratie. Le totalitarisme hitlérien n’est pas une démocratie.

Maintenant, Athènes au Ve siècle av. J.-C. est-elle une démocratie ? Si elle l’est, nous sommes, nous Français et Hongrois de 2020, infiniment plus proches de son régime que de la monarchie de Louis XIV. Bien sûr, nous ne sommes pas la même chose que l’Athènes de Périclès. Mais ce régime n’était guère plus égalitaire que le nôtre. Sans même parler des femmes et des esclaves, dont on peut mettre l’exclusion de la vie politique sur le compte de contingences culturelles, les citoyens pauvres n’avaient aucun moyen d’accéder aux réels postes de pouvoir, qui non seulement n’étaient pas rémunérés, mais étaient même fort coûteux, une fois qu’on y était désigné.

Alors de deux choses l’une. Soit Athènes était bien une démocratie, et alors, étant bien plus proches d’eux que de Staline, nous pouvons aussi appeler qualifier notre régime de « démocratique » – et plus encore le régime hongrois, où le parlement est élu avec une part de proportionnelle. Soit Athènes ne l’était pas, et la démocratie n’a jamais existé nulle part, tous les régimes de l’Histoire étant non-démocratiques à des degrés divers. Pourquoi pas ? Je ne suis pas d’accord, mais ça renforcerait mon idée que décidément la « vraie » démocratie est un régime qui n’est pas pour demain.

2. Au fond, cette question de savoir si oui ou non nous sommes en démocratie, et si la démocratie serait bonne ou mauvaise, est sans aucun intérêt. C’est un piège et un attrape-nigaud.

D’abord parce que, contrairement à ce que beaucoup pensent, la démocratie n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen, ni plus ni moins : un moyen d’atteindre le bonheur. Les libertés fondamentales, elles, sont un fin en soi, parce qu’elles sont une condition du bonheur. Mais la démocratie n’est qu’un outil, pas un but. Et comme tout outil, parfois elle est adaptée, parfois elle ne l’est pas. Un marteau, c’est super pour enfoncer un clou, c’est nul pour retirer une vis. La démocratie, c’est pareil ! En 1792 et en 1940, il fallait être démocrate. La démocratie était l’outil adapté pour répondre aux crises de cette époque.

La seule question qui compte, c’est donc de savoir si la démocratie est un outil adapté à la crise que nous devons affronter, nous, maintenant. Pour y répondre, une question simple : les mauvaises décisions, celles qui contribuent à détruire la planète ou à abolir les libertés, sont-elles oui ou non démocratiques ? En d’autres termes, si on donnait vraiment le pouvoir au peuple, qu’en ferait-il ?

Sentant se refermer sur eux le piège, à ce stade les partisans de la démocratie hurlent : « On peut pas savoir ! Rien ne nous dit ce que ferait le peuple s’il avait le pouvoir ! » Ben si, cocotte. Quand une décision gouvernementale soulève une vague de protestation (comme c’est le cas pour la réforme des retraites, pour la taxe carbone, etc.), on peut se dire qu’elle est non démocratique, et que le peuple au pouvoir ferait autrement. Un doute peut subsister, bien sûr ; les partisans du gouvernement peuvent toujours s’appuyer sur la bonne veille « majorité silencieuse » pour dire que leur réforme est quand même populaire ; mais enfin, on a un élément pour dire qu’elle ne l’est pas.

Mais dans le cas contraire ? Quand une réforme passe comme une lettre à la poste, quand elle ne soulève aucune protestation populaire, voire quand elle est plébiscitée ? Alors sauf à être d’une mauvaise foi débordante, la conclusion s’impose : cette réforme est démocratique.

Du coup, si on ouvre les yeux, on doit reconnaître que :

1. Oui, le peuple est entièrement d’accord pour supprimer des libertés fondamentales si ça accroît sa sécurité (ou même son sentiment de sécurité). Non seulement il est d’accord, mais même il le réclame ! Regardez la popularité des mesures liberticides de tous les gouvernements dans tous les pays : nous sommes une poignée à protester. Nous protestons contre le peuple, certainement pas avec lui. C’est spécialement vrai en Hongrie, où le Fidesz n’a pas caché son jeu ou avancé masqué. Ne nous y trompons pas : ça n’a rien à voir avec le FN français, il n’y a pas eu de « dédiabolisation », et les Hongrois ont voté en toute connaissance de cause.

2. De même, le peuple veut que son niveau de vie augmente, même si ça bousille la nature. Les gens ne veulent pas tuer les riches, ils veulent vivre comme eux.

La sénatrice Amidala, dans une réplique devenue culte, disait : “So this is how liberty dies: with thunderous applause.” Notez qu’elle ne parlait pas de la démocratie, mais bien de la liberté. Déjà c’était le Sénat (instance démocratique de la République) qui confiait à son chef les pleins pouvoirs. Vision prophétique ; c’est ainsi que meurt la liberté : sous les applaudissements du peuple.

Certains s’imaginent que le capitalisme est le seul problème de notre société, et que tout le reste en découle. Ils pensent que seuls les riches aspirent au mode de vie qu’ils ont, et qu’en supprimant la bourgeoisie et en donnant le pouvoir au peuple, on supprimera du même coup la crise sociale et la crise écologique. C’est très noble, très généreux, très beau, mais c’est faux. Le capitalisme est un problème, bien sûr ; il ne peut pas être réformé et doit être supprimé, j’en conviens ; mais il n’est pas le seul problème, ni même le principal. Ceux qui croient le contraire se sont choisi une illusion magnifique. C’est néanmoins une illusion.


mardi 10 mars 2020

Polanski, son sexe et son contexte


C’est devenu habituel : avant d’écrire, je mets des gants.

Première paire. Non, je ne pense pas que ceux qui critiquent la remise à Polanski du César du meilleur réalisateur fassent preuve d’antisémitisme. Ceux qui affirment le contraire font même usage d’un bien mauvais argument, facile à démonter.

Deuxième paire. Non, je ne pense pas qu’un artiste soit au-dessus des lois, ou que Polanski doive ne pas être jugé. J’invite à une certaine prudence : Polanski ne doit pas être au-dessus des lois, mais il ne doit pas non plus faire l’objet d’un acharnement. S’il n’est pas extradé, ce n’est pas par régime spécial, mais parce que la France refuse la plupart du temps l’extradition de ses citoyens. De même, si les faits qu’on lui reproche sont prescrits, il est logique qu’il ne soit pas condamné, parce que la prescription vaut pour tout le monde, et qu’elle est une nécessité – on ne peut pas la supprimer, ça reviendrait à mettre sur un pied d’égalité un viol et la participation à un génocide. Mais ne pas être condamné ne signifie pas qu’il ne doive pas être jugé : oui, la justice doit faire son travail.

Troisième paire. Non, je n’invite pas, comme le prétend Maïa Mazaurette, à « passer à autre chose » ou à « tourner la page ». Là encore, je suis évidemment favorable au travail de la justice. Encore faut-il examiner les faits. Pour la seule affaire dans laquelle Polanski a reconnu sa culpabilité, le viol de Samantha Geimer, née Gailey,  en 1977, il a déjà été jugé, il a effectué une partie de sa peine, puis a été libéré dans le cadre de la procédure légale. Certes, il a ensuite fui les États-Unis, mais c’est parce que le juge s’était ravisé et le menaçait d’un emprisonnement qui pouvait légalement durer cinquante ans, et ce alors que, de l’aveu même du procureur, la peine effectuée par le réalisateur correspondait à la sentence déjà prononcée.

Quant aux autres affaires, je ne vais pas en faire le détail ici : 140 avocates pénalistes se revendiquant féministes viennent de rappeler que « Roman Polanski a fait l’objet de plusieurs accusations publiques, parmi lesquelles une seule plainte judiciaire qui n’a donné lieu à aucune poursuite : il n’est donc pas coupable » des crimes dont il a été accusé postérieurement à l’affaire de 1977. Les avocates rappellent également, et très opportunément, qu’il « est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : en réalité, ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut, en ces temps délétères, être à tout moment la victime ». Et de constater enfin « qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé ». Ne m’écoutez pas moi : écoutez-les, elles.

Je ne suis donc pas en train d’appeler à « passer à autre chose » au nom du pardon accordé officiellement et de manière répétée à Polanski par sa victime. J’incite en revanche à ne pas tout mélanger et à établir les distinctions qui s’imposent, et tout particulièrement, n’en déplaise à Maïa Mazaurette, la distinction entre l’œuvre et l’artiste, dont j’avais déjà parlé ici ou là.

La chroniqueuse du Monde refuse cette distinction et joue de l’humour : « quand on veut nous découper en morceaux, c’est toujours une mauvaise nouvelle ». Fragile, comme argument. Elle développe : « la sociologie démontre depuis des décennies à quel point […] notre sexualité est une éponge […] : elle éponge le contexte, et le contexte l’éponge en retour. Vous pouvez fermer votre chambre à coucher à triple tour, elle demeurera ouverte à tous les vents. Vous pouvez éteindre la lumière, vous serez rattrapé(e) par les écrans noirs et les salles obscures. » Des métaphores verbeuses et confuses, à mon avis, avec une question : quelle conclusion pratique en tirer ?

Comme souvent, Maïa Mazaurette reste dans le vague. D’un côté, elle demande à remettre les œuvres d’art dans leur contexte pour pouvoir en profiter : « c’est parce que le contexte est pris en compte que nous pouvons encore lire des textes antisémites (Céline), contempler des peintures érotisant de très jeunes filles (Thérèse rêvant, de Balthus, menacée en 2017 par une pétition), ou conserver des statues de Thomas Jefferson (que plusieurs universités américaines ont voulu déboulonner, en raison des opinions racistes du troisième président des États-Unis). » De l’autre, elle critique le prix remis à Polanski et s’interroge : « n’hésitons pas à demander qui a intérêt à découper en morceaux les différentes facettes de notre personne ».

Pardon, mais où est la cohérence ? En quoi la recontextualisation devrait-elle profiter à Louis-Ferdinand Céline mais nous conduire à boycotter Polanski ? Céline a publié des pamphlets violemment antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale, et a donc attisé les haines antisémites précisément au moment où elles avaient les conséquences et les applications les plus abominables. Dans le même ordre d’idées, de très nombreux artistes ont eu un comportement ou des idées douteux, voire abjects. Voltaire était antisémite et n’avait pas de mots assez durs contre l’islam ; Claudel a fait interner sa sœur par peur du scandale ; André Gide était notoirement pédophile, Gauguin aussi ; Schopenhauer prêtait ses fenêtres à la police pour tirer sur des manifestants. Doit-on les mettre à l’index ? Un prix de cinéma récompense un artiste, une réalisation, un montage, un jeu d’acteur. Ce n’est pas un prix de moralité ou de bonne conduite. Si certains veulent instaurer des prix de moralité, très bien, qu’ils le fassent ! Et si c’est Polanski qui le décroche, là d’accord, ce sera un scandale. Mais depuis quand les Césars sont-ils un tribunal des bonnes mœurs ?

Non seulement les charges proprement judiciaires pesant sur Polanski sont, on l’a vu, assez fragiles à l’épreuve des faits, mais quand bien même elles seraient établies, essayer d’empêcher des cinémas de diffuser ses films ou une académie de lui remettre un prix relève d’une incroyable confusion. On accuse le public d’être complice, en affirmant que la différence avec Céline, c’est que Polanski est vivant, et qu’aller voir ses films lui rapporte de l’argent. Et alors ? S’il a commis des actes pénalement répréhensibles et non prescrits, il doit être jugé et condamné ; mais quel rapport avec l’argent rapporté par ses œuvres ? Si un artiste est mis en prison pour viol, la peine, c’est la privation de liberté, et rien de plus. De la même manière qu’on ne doit pas cesser de se préoccuper du bien-être des détenus en prison, parce qu’ils ont été condamnés à de la prison, et pas à une vie indigne, une condamnation à la prison ne serait pas une condamnation à ne plus toucher de droits d’auteur.

Je n’oblige évidemment personne à aller voir des films de Polanski ou à apprécier la manière dont ils sont réalisés. On m’a dit : « si Marc Dutroux sortait un livre, je n’aurais pas envie de le lire, quelle que soit sa qualité littéraire ». Très bien ! Chacun est libre de faire ses choix. Mais qu’on ne cherche pas à empêcher les autres de faire un autre choix.

Ce qui est d’autant plus regrettable, c’est qu’à côté de cela, la grande majorité des revendications des mêmes manifestations féministes sont légitimes. Oui, les femmes sont moins payées que les hommes ; oui, un plafond de verre les empêche souvent d’accéder aux responsabilités ; oui, elles sont plus que les hommes victimes de violences, sexuelles ou autres. Mais de nos jours, si, tout en reconnaissant cela, vous justifiez l’attribution à Polanski du prix de la meilleure réalisation, c’est fini ! Pour beaucoup, vous devenez illico celui avec qui il est impossible de dialoguer.

C’est très révélateur. Et ce qui est très inquiétant, dans cette affaire, c’est que le refus de telles distinctions a toujours, historiquement, été l’apanage des régimes politiques violents, souvent totalitaires ou à tendance totalitaire. J’y vois une nouvelle illustration de la crise que traversent nos sociétés : une montée des communautarismes et surtout des haines entre communautés. La rage et l’esprit de revanche rendent les raisonnements et les discussions posées de plus en plus impossibles. On agit de plus en plus selon une logique de camps et chacun classe les autres entre alliés et ennemis. Personne, logiquement, ne devrait s’en réjouir.


jeudi 27 février 2020

Le confusionnisme ou les habits neufs de l’esprit revanchard


On entend souvent dire que notre époque serait en « perte de repères » et ne saurait plus distinguer le Bien du mal. Qu’elle ne sache pas distinguer le Bien du mal me semble une évidence ; mais dire qu’elle ne saurait plus le faire ou que nous serions en « perte de repères » impliquerait qu’avant, nous avions des repères qui nous permettaient justement d’établir cette distinction, et que nous les aurions perdus.

Cette thèse est la plupart du temps l’apanage de réactionnaires nostalgique d’un passé perdu, contre lesquels ceux qui se revendiquent du « progressisme » n’ont aucun mal à démontrer que ce passé est en fait idéalisé, et que les « repères » perdus étaient éminemment critiquables. Il est vrai que dans le passé, un certain nombre d’idées faisaient très largement consensus dans nos sociétés, et formaient donc des « repères » communs. Reiser s’en était moqué dans une planche sur la famille où il parlait de la première communion, cet important rituel ou l’enfant « apprend les grandes vérités qui règleront sa vie d’adulte » : on y voyait, devant un gamin tout ouïe, une grande tablée d’adultes bâfrant proclamer doctement que « les nègres sont plus francs que les arabes », « les juifs se tiennent pas la patte », « si t’es trop bon, les autres te chient sur la gueule »… Il aurait pu en ajouter d’autres : « les pédés c’est dégueulasse », « les femmes sont quand même pas faites pour la mécanique », etc.

Ces prétendus « repères », pour lesquels vous aurez compris que je ne nourris aucune nostalgie, sont effectivement en train, peut-être pas de disparaître, mais du moins de s’effacer. Cependant, le processus est très loin d’être achevé, ce qui explique que notre société n’ait plus d’élément de culture commune. Ce qu’on appelle la « perte de repères » de nos sociétés, c’est cette situation d’être au milieu du gué, entre un système de valeurs qui s’effondre, mais qui n’est pas mort, et un autre, qui n’est encore ni pleinement structuré, ni surtout accepté par une grande majorité de la population. Il en résulte une véritable fracture – plus encore, une haine – entre ceux qui, foncièrement, regrettent les anciennes représentations, et qu’on peut regrouper sous l’étiquette de « réactionnaires », et ceux qui au contraire voudraient finir de les abattre, et qu’on peut regrouper sous l’étiquette de « progressistes ». Nous sommes donc à un moment critique de notre histoire, car il s’agit de bâtir et de choisir le système de valeurs qui peut devenir celui de l’humanité pour des siècles – autant ne pas se tromper.

Moi qui ne me revendique ni de l’un ni de l’autre camp, je ne peux que constater deux choses. D’une part, nous n’avons pas à regretter le monde raciste, sexiste et homophobe d’hier ; et en cela, je donne raison aux progressistes. Mais d’autre part, le système moral que nous proposent les progressistes pour remplacer l’ancien me semble mauvais, incohérent et liberticide – et en cela, je donne raison aux réactionnaires.

L’illustration principale en est pour moi l’immense confusion morale dans laquelle nous sommes plongés, et dont nous avons des illustrations tous les jours. Cette confusion réside essentiellement dans le fait d’avoir perdu toute idée de la hiérarchie des valeurs et des problèmes. Les chroniqueurs, les journalistes, mais aussi le commun des mortels sur les réseaux sociaux, mettent ainsi dans le même sac un carnaval espagnol, où des gens déguisés en nazis accompagnent des gosses portant l’étoile jaune, un couple gay brûlé en effigie en Croatie, le fait de se déguiser en membre du Ku Klux Klan, les blackfaces, et j’en passe.

Mon but n’est pas ici de juger chacun de ces faits, ce qui nécessiterait une longue analyse (et qui est, fondamentalement, le travail de la justice, si elle est saisie, plus que d’un blog ou des réseaux sociaux). Ce que je voudrais, c’est montrer qu’entre ces événements, qui sont traités par les médias et le peuple rigoureusement de la même manière, il y a en réalité un gouffre. Brûler en effigie un couple homosexuel avec un enfant, c’est indéniablement un appel à la violence. Danser sur du Rihanna devant de fausses cheminées de chambres à gaz est de mauvais goût, mais n’a de toute façon pas la même gravité. Enfin, faire une blackface ou se déguiser en membre du KKK, c’est un déguisement, autrement dit ça ne présente aucun problème moral – je l’ai déjà démontré ailleurs.

On en arrive donc à une situation où règne la confusion la plus totale et où, sans que personne ne le reprenne, un journaliste met dans le même sac un appel au meurtre et un déguisement ; donc ce qui est un délit pénal et ce qui relève, au pire, du mauvais goût, et ne saurait donc faire l’objet d’un procès. Ce qui fait ici défaut, ce sont les critères objectifs qui permettent d’établir ces hiérarchies morales pourtant indispensables. On peut trouver d’autres exemples, en particulier autour de la notion d’appropriation culturelle. Là encore, on nage en plein délire ! Il ne serait pas possible pour un blanc de porter un costume amérindien, voire des dreadlocks ? La pauvreté, l’inanité des arguments avancés sont révélatrices. Certains parlent de « moquerie » ; je ne crois pas, mais quand bien même, la moquerie est légale et doit le rester ! On exige d’historiciser des tenues, des maquillages ; mais au nom de quoi ? On parle de reprise de stéréotypes et de méconnaissance ; peut-être ! Et alors ? Le discours vrai n’est pas le seul qui soit permis par la liberté d’expression, tout le principe est là ! Par ailleurs, qui, quelle autorité, viendrait valider l’historicité d’un discours sur un costume ?

Ce qu’on appelle l’appropriation culturelle a toujours existé ; seulement, pendant longtemps, on a appelé cela du syncrétisme, et tout le monde se rendait compte qu’il n’y avait pas de problème. Les Romains adoraient Isis à Rome : une culture dominante s’appropriait la religion d’une culture dominée, oouuuuh ! Inversement, les Gaulois soumis à l’Empire ont adopté leurs thermes et en ont été plutôt contents ; de la même manière que curieusement, ceux que j’ai entendu critiquer l’appropriation culturelle des blancs au nom des minorités qu’ils représentaient parlaient français et étaient habillés à l’occidentale sans apparemment ressentir le besoin d’historiciser tout cela.

J’ai lu des articles et regardé des vidéos sur le sujet. Ce qui frappe, c’est d’abord que ceux qui s’opposent à l’appropriation culturelle partagent une vision communautariste à l’extrême de la société : chacun doit rester dans son coin et surtout ne pas se mélanger aux autres. Ainsi, même les membres d’une minorité (par exemple turque musulmane) sont sommés de ne pas, mettons, porter un kimono, ce qui serait de l’appropriation culturelle aussi. On sent que les gens sont un peu gênés, que c’est quand même moins grave pour eux que si un chrétien blanc le faisait ; mais la réponse reste néanmoins la même. Je le dis tout net : ce n’est pas la société dans laquelle j’ai envie de vivre.

Ce qui est extraordinaire, c’est que ces gens, au nom de l’antiracisme, de la lutte contre les anciennes dominations, de la « décolonisation des imaginaires », etc., sont précisément en train de reconstruire une vision communautariste de la société, c’est-à-dire une conception où la question de l’identité est au cœur des débats : chacun est appelé à défendre son identité et à ne surtout pas la métisser avec l’identité de l’autre. Poser l’identité comme première valeur, c’est très exactement le socle de la pensée d’extrême-droite.

Claude Monet, La Japonaise -
Portrait de Camille Doncieux en kimono
, 1876

Reste à savoir d’où vient tout cela. Pourquoi cette grande confusion ? Pourquoi ces thèmes sont-ils si sensibles ? Pourquoi polarisent-ils autant la société ? Pourquoi des gens me retirent-ils de leurs amis sur Facebook quand je ne suis pas d’accord avec eux sur ce point, alors que sur des questions bien plus importantes (l’écologie, les inégalités…) je peux bien dire autre chose qu’eux sans qu’ils s’en offusquent ? Je crois que cela tient à deux choses.

La première, c’est que cette confusion est entretenue à dessein par des gens qui cherchent à brutaliser les débats. Ces questions sont ainsi utilisées, de manière stratégique, pour polariser systématiquement la société en camps opposés, parce que touchant à l’intime, elles peuvent plus facilement être transformées en armes. Ainsi, toutes les nuances de la pensée sont effacées au profit de réductions simplistes : si je refuse de condamner les blackfaces, alors les progressistes me renvoient immédiatement au même niveau que Zemmour. Si inversement je défends l’adoption pour les couples homosexuels, alors je suis immédiatement catégorisé par les réactionnaires comme un homme sans morale et qui refuse toute forme de limite à la réalisation des désirs individuels. De cette manière, chaque camp constitue le groupe non pas même de ses adversaires, mais carrément de ses ennemis. L’objectif, généralement non assumé, est la guerre civile et l’élimination de cet ennemi (parfois c’est assumé : voyez par exemple de nombreux discours du PIR).

La seconde, c’est que cette confusion tient à la fois d’une paranoïa et d’un esprit revanchard. Tous ceux qui ont été opprimés, dominés, soumis, brimés hier utilisent leurs libertés nouvelles pour chercher à se venger aujourd’hui de leurs oppresseurs. La logique est simple : puisque les blancs ont opprimé dans le passé les populations d’Afrique, et les oppriment toujours dans une moindre mesure, ils doivent le payer à présent par une perte de leurs libertés. Puisque les musulmans ont été et sont toujours discriminés, alors un chrétien ou un athée ne doit plus avoir le droit de critiquer l’islam.

Je ne nie pas la responsabilité de l’Occident dans cette situation : l’esprit de revanche est certainement très compréhensible ; les souffrances que nous avons infligées dans le passé sont infinies ; la mentalité qui en est à l’origine est toujours à l’œuvre, et le racisme, le sexisme et l’homophobie continuent à tuer ; et naturellement, chercher à empêcher les blancs de se déguiser en noirs est sans commune mesure avec ce qu’a été l’esclavage. Mais l’esprit revanchard des Français contre les Allemands après la guerre de 1870 était certainement compréhensible aussi. Il n’en a pas moins mené à la Première Guerre mondiale.

lundi 2 décembre 2019

To cancel culture, press 1


Certains diront que je suis obsédé par la question de la liberté d’expression. D’autres comprendront que, si je suis obligé de consacrer tant de billets à ce sujet, c’est justement qu’il y a un problème. Actuellement, c’est souvent l’art qui est attaqué.

En soi, rien de nouveau : les artistes ont toujours été en butte aux tentatives d’intimidation de ceux qui voulaient les faire taire. Pendant longtemps, ce fut le cas des puissants, des autorités civiles ou religieuses, au nom de leurs intérêts bien sûr, mais aussi de la défense d’une morale traditionnelle. Le procureur Ernest Pinard est passé à la postérité pour ses réquisitions contre Madame Bovary de Flaubert, Les Fleurs du mal de Baudelaire, mais aussi Les Mystères du peuple, d’Eugène Sue. Avec succès : sur ces trois auteurs, seul Flaubert, défendu par Sénard, s’en est pleinement tiré. Pinard a obtenu la condamnation des deux autres (y compris Sue, pourtant mort).

À gauche, Ernest Pinard, procureur contre Flaubert ; à droite, Jules Antoine Sénard, qui l’a défendu.

Les censeurs d’aujourd’hui pousseraient des hurlements s’ils se voyaient comparés à ce triste sire, qui représente tout ce qu’ils détestent. Ils sont pourtant ses héritiers en ligne directe. Ce qui les empêche de le voir, c’est qu’ils n’ont pas la même morale, donc ni les mêmes cibles, ni les mêmes protégés. Et bien sûr, de ce point de vue, ils sont meilleurs que Pinard : lui défendait la morale hypocrite et sclérosée des puissants et de l’ordre établi, eux défendent les femmes, les noirs, les enfants, les arabes, les pauvres, les homosexuels, qui sont effectivement victimes de discriminations, d’injustices, et doivent donc être défendus.

Leur logique est en revanche la même : dire ce qui est Bien et ce qui est Mal, étant entendu que le second n’a pas droit à la parole, que dis-je ? à l’existence ! et que les artistes qui manifesteraient de la complaisance pour lui devraient être forcés de se taire (en attendant qu’on puisse à nouveau les guillotiner).

Ai-je dit que leur logique était la même que celle de Pinard ? En réalité, elle est pire. Les censeurs modernes sont plus justes que ceux d’hier dans les causes qu’ils défendent, mais plus injustes dans leurs méthodes.

D’abord parce qu’il n’y a pas que ce que les artistes disent qui les gêne, il y a ce que les artistes font et à vrai dire ce que les artistes sont. Personne ne reproche à J’accuse de défendre la pédophilie ; mais le fait que Polanski ait commis des actes pédophile leur suffit à vouloir tuer son œuvre. De même, c’est parce que Dana Schutz est blanche qu’on a cherché à lui interdire de parler de la souffrance des noirs.

Ensuite parce que les censeurs du XXIe siècle ne se contentent plus, comme Pinard le faisait, de condamner les artistes de leur temps : il leur faut aussi faire disparaître ceux du passé, un passé dont il faudrait faire table rase puisqu’il ne croyait pas les mêmes choses que nous. C’est ainsi que certains réécrivent la fin de Carmen, cherchent à faire interdire Tintin au Congo, à empêcher la réédition d’œuvres de Céline. En ce moment, une exposition consacrée à Gauguin à Londres fait polémique : eh oui, lui aussi a couché avec une gamine de 13 ans, et puis bon, c’était un colon. Estimons-nous encore heureux : l’exposition a quand même pu avoir lieu ! Mais aux États-Unis, un mouvement appelle carrément à boycotter l’œuvre de Gauguin. Là-bas, ils sont tellement en avance qu’ils ont même une expression pour parler de ça : cancel culture. Ça dit bien ce que ça veut dire : il s’agit « d’annuler », d’annihiler, de faire disparaître l’œuvre d’un artiste qui, par ce qu’il était, par ce qu’il a fait, nous choque, nous déplaît.

D’ordinaire, je suis assez critique sur l’utilisation de ce mot à tort et à travers, mais chercher à détruire les gens et les œuvres pour ce qu’ils sont et vouloir effacer le passé pour le faire correspondre à notre grille de lecture, à nos valeurs morales, sont deux caractéristiques du totalitarisme. Je ne dis pas, évidemment, que nous soyons déjà dans une société totalitaire ; mais cette flambée liberticide fait partie de la dérive de nos sociétés vers le totalitarisme. C’est le propre de toutes les idéologies, en particulier les idéologies totalitaires, que de refuser le monde réel et de chercher à le faire se conformer à l’idéologie. Et c’est d’autant plus inquiétant que ces ardeurs de censure ne viennent pas d’abord d’illettrés ou d’incultes, mais au contraire d’intellectuels. Et loin de déclencher le tollé qu’elles devraient, non, elles sont discutées, pesées, y compris par des gens très intelligents, à qui l’idée de ces boycotts culturels ne s’impose pas encore – Dieu merci –, mais pour qui elle est néanmoins acceptable, envisageable.

C’est surtout très stupide. Admirer une œuvre d’art n’a jamais été la même chose que de cautionner tout ce qu’est ou fait son auteur : c’est simplement écouter ce qu’il a à nous dire et se réjouir de la beauté de ce qu’il nous dit. Car c’est une des évidences et des complexités de ce monde que même quelqu’un de très laid peut avoir de très belles choses à nous dire, même si ça dérange ceux qui préféreraient que les méchants soient tout noirs – si j’ose dire. La Flûte enchantée est passablement raciste et sexiste, mais reste un des sommets de la musique. Voltaire et Céline étaient – différemment – antisémites, mais ils ont apporté à la littérature et à la philosophie quelque chose d’unique et d’essentiel. Apprécier le génie littéraire de Céline ne doit pas faire oublier son antisémitisme criminel ; mais inversement, la condamnation qui frappe l’homme ne peut rien contre l’œuvre : ils ne sont pas sur le même plan.

Le rapport à l’art tient donc de l’écoute, qui n’est pas sans lien avec le dialogue. Et c’est peut-être cette clef qui peut nous permettre de comprendre l’attitude des nouveaux censeurs. Car enfin, elle est tellement imbécile, surtout pour les artistes du passé, mais même pour ceux du présent, qu’elle en serait littéralement inintelligible pour qui ne comprendrait pas cela : les censeurs d’aujourd’hui sont des gens qui ne veulent plus écouter et qui ne veulent plus parler. Ils ont, mentalement, fait sécession d’avec ceux qu’ils condamnent : ils ne se pensent plus comme faisant partie du même monde, de la même société, de la même espèce qu’eux. Ils ne veulent plus rien avoir à faire avec eux. Ils ne veulent plus vivre dans le même monde qu’eux : c’est pourquoi ils cherchent d’abord à les faire taire, et si possible à les faire disparaître.

Et quand on a compris ça, on n’est pas moins inquiet, on l’est plus ; car ça témoigne d’un degré de haine rarement atteint entre les factions, les partis, les communautés, des idéologies. Qu’il y ait des désaccords, c’est normal dans toute société ; mais il faut justement qu’ils puissent s’exprimer. Quand ce n’est plus le cas, soit parce que la puissance publique ne permet pas cette expression, soit parce qu’une des parties ne veut plus parler à l’autre, c’est que la société est très, très gravement malade.

Il faut rapprocher cela des polémiques comme la tentative de faire débaptiser les lycées Colbert : tout comme elles, la censure actuelle révèle une société qui n’assume pas son passé et qui enrage, littéralement, contre son présent. On me dira qu’il y a de bonnes raisons d’enrager : les violences faites aux femmes, l’impunité de nombreux pédophiles, ou tout simplement celle des puissants, d’où que vienne leur puissance, les discriminations à l’embauche sur le faciès ou le prénom, oui, il y a de quoi. Mais c’est se tromper de voie que de prétendre abattre l’adversaire aujourd’hui en piétinant les libertés de tous en s’imaginant qu’on les consolidera demain : l’Histoire montre que ceux qui commencent à restreindre les libertés, pour la meilleure cause du monde, sont rarement ceux qui les rendent ensuite. C’est donc le contraire qu’il faut faire : réapprendre à laisser parler l’autre, malgré la colère que légitimement il nous inspire, pour lutter plus efficacement car plus calmement, de manière moins hystérique et moins jusqu’au-boutiste.

Ceux qui refusent cet appel au calme, que je ne suis malgré tout pas le seul à leur adresser, révèlent le peu de valeur qu’au fond ils accordent à l’art et à la culture. Alors qu’ils sont, à mon sens, une des plus hautes fonctions de la vie humaine, un des buts de notre existence, ils voudraient qu’ils ne soient qu’un porteur de message, et si possible du leur, merci. Et si l’art se refuse à servir obséquieusement leur cause, si juste soit-elle, eh bien ils font comme d’autres avant eux : quand ils entendent le mot « culture », ils sortent leur revolver.

Leurs indignations sont d’ailleurs sélectives et à géométrie (très) variable. Car enfin, la Chine et les États-Unis font plus de mal à la planète par leurs rejets de CO2, ou aux Ouïgours, pour la première, que Polanski aux adolescentes, et plus encore que le pauvre cadavre de Gauguin. Et la France vend les bombes qui vont s’écraser sur les civils au Yémen, et combien de pays sont cause que meurent des milliers de migrants chaque année ? Les voit-on boycotter tous les produits issus de tous ces pays ? Faut-il croire que les censeurs de notre temps sont moins attachés à l’art et à la culture qu’à leur mode de vie et à la facilité de leur consommation matérielle ? Il me semble en tout cas que, comme à l’époque où la femme devait être absolument fidèle et chaste quand l’homme pouvait faire à peu près ce qu’il voulait de sa queue, les prétendus défenseurs de la Vertus sont toujours aussi sots et aussi hypocrites.