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mardi 26 novembre 2019

La GPA : problème ou solution ?


Comme la PMA, la GPA est une pratique qui m’a longtemps posé question. En analysant les arguments des uns et des autres, je ne parvenais pas à savoir s’il s’agissait plutôt d’une pratique dangereuse, voire mauvaise et qu’il fallait donc bannir, ou bien si elle ne posait en réalité pas de problème moral ou politique sérieux. Mon intuition, mon instinct me portaient à m’y opposer ; mais en matière de morale sexuelle, familiale et procréative, j’ai appris à me méfier d’eux. Nous sommes pétris de tant d’a priori, de préjugés, de présupposés souvent peu fondés, qu’il faut essayer, plus encore que sur d’autres questions, de prendre du recul par rapport à ce que naturellement nous sommes portés à croire ou à juger.

Pour ce qui est de la PMA, ma réflexion m’a conduit à y être plutôt hostile, en tout cas à m’opposer à certaines pratiques de procréation médicalement assistée, comme je l’ai écrit dernièrement dans un autre billet. On aurait donc pu logiquement penser que j’allais aussi m’opposer à la GPA, qui est presque universellement considérée comme « pire », plus dangereuse, moralement moins défendable que la PMA.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette hiérarchisation quasi universelle n’est remise en question par pratiquement personne, aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans de ces évolutions sociales. En 2012, ceux qui étaient partis en guerre contre la loi Taubira affirmaient qu’elle allait inéluctablement mener à la PMA, puis à la GPA, sous-entendant par là qu’il y aurait une gradation dans l’horreur : mariage des pédés puis PMA puis GPA (là, la fin de la civilisation serait atteinte). Symétriquement, les thuriféraires de ces bouleversements adoptent, avec un objectif inverse, une hiérarchisation identique : ils ont fait passer le mariage des couples homosexuels, puis ils ont fait adopter la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules, puis on peut supposer qu’ils légaliseront la GPA (la dernière loi bioéthique a été l’occasion de l’évoquer, il y a des chances que ça ne tarde plus). Mais de la même manière que la question de la PMA n’a pas mis en jeu les véritables arguments qui auraient dû nous faire renoncer à cette mutation sociale (les adversaires de la loi déroulant de forts mauvais argumentaires, et contre-productifs), on ne nous explique jamais pourquoi la GPA serait forcément « encore pire » (ou « l’étape suivante »). Cette hiérarchisation, cet ordre des choses semblent aller d’eux-mêmes, s’imposer comme des évidences, qu’on soit pour ou qu’on soit contre.

Or, les choses ne me semblent pas, à moi, si simples. Je reconnais, commençons par là, que certains arguments en faveur de la GPA me semblent mauvais. On nous dit (pour s’opposer à la PMA pour toutes ou au contraire pour promouvoir la GPA – et encore une fois, la similitude des arguments des pros et des antis me frappe) qu’il n’est pas normal que deux hommes ne puissent pas avoir d’enfant si deux femmes peuvent en avoir, et qu’au nom de l’égalité, nous avons le devoir (ou nous sommes contraints, selon le point de vue) d’accepter la GPA maintenant que la PMA pour les couples de femmes est légale. L’argument ne tient pas une seule seconde au niveau juridique : la loi n’a jamais vu aucune objection à ce que des situations différentes soient traitées de manière différente.

Ainsi, le mariage pour les couples homosexuels était un choix politique ; un bon choix à mon avis, mais un choix : ce n’était pas une obligation qui aurait découlé nécessairement de la seule possibilité pour les couples hétérosexuels de se marier. De la même manière, un mineur de quinze ans ne peut ni se marier, ni voter, quand un adulte de vingt ans peut le faire : la loi traite différemment des situations différentes. Un couple d’hommes n’étant biologiquement pas la même chose qu’un couple de femmes, il n’y aurait pas de problème légal à ce que deux femmes aient accès à la PMA, mais pas deux hommes à la GPA.

Un autre argument fréquemment avancé pour défendre la GPA est qu’elle ne différerait pas fondamentalement des autres formes d’emploi : si on autorise le patron de Peugeot à louer la force du bras d’un homme pour produire des voitures, pourquoi n’autoriserait-on pas un homme à louer la fertilité de l’utérus d’une femme pour produire un bébé ? L’argument, choquant en apparence, pourrait avoir une pertinence ; fort heureusement, je suis, pour ma part, dispensé de l’examiner. En bon Ardorien, je suis en effet opposé au salariat de manière générale : pour moi, tout travailleur doit être propriétaire de son outil de travail, et ne pas pouvoir louer ou employer la force de travail d’un autre. En ce sens, de mon point de vue, la GPA serait condamnable au même titre que le reste du salariat ; même en admettant qu’on n’achète pas le bébé, mais la fertilité de la femme, cela reste, à mon sens, de l’exploitation, et donc inacceptable.

Mais il faut bien insister sur un point : ce qui rend le salariat inacceptable, pour moi (ou pour nous, Ardoriens), ce n’est pas l’usage du travail d’autrui, c’est sa marchandisation. Nous sommes radicalement opposés à ce qu’un patron possède des machines qu’il fasse travailler par ses ouvriers salariés ; en revanche, nous n’avons évidemment rien contre le fait de donner un coup de main à son voisin pour l’aider à repeindre sa façade, ou même de faire entièrement pour lui un travail qu’il ne peut pas faire (réparer un meuble, élaguer un arbre, etc.).

Appliquons cela à la GPA : je suis formellement opposé à la marchandisation de la procréation ; je trouve absolument inacceptable, moralement, de payer une femme pour qu’elle ait un enfant qu’elle puisse nous donner ensuite : l’être humain ne peut pas être une marchandise, c’est aussi abominable pour l’enfant qui est acheté que pour la mère, qui ne peut à peu près que se sentir coupable d’avoir vendu son enfant – sans compter que cela donnerait immédiatement naissance à de nouvelles formes d’exploitation et d’inégalités, qui viendraient frapper les femmes les plus pauvres, déjà doublement pénalisées par nos sociétés.

Mais s’il n’y a pas de paiement ? Alors, on voit mal comment on pourrait parler de marchandisation. Si une femme veut permettre, gratuitement, à un homme seul, à un couple d’hommes, ou tout simplement à un couple hétérosexuel infertile d’avoir un enfant, sur quelle base le leur refuser ?

Notre société considère comme une évidence qu’il est préférable que l’enfant soit élevé par sa mère – ou par ses parents – biologique(s). Et sans doute, il faut faire en sorte que ce soit le cas à chaque fois que c’est souhaité par la mère ou par les parents. Mais s’ils ne désirent pas l’enfant ? Nous avons été façonnés par 1500 ans au moins d’obnubilation sur la parentalité biologique ; mais est-elle vraiment systématiquement la panacée ? Outre ses conséquences sur notre rapport aux femmes (car si elles ont été cantonnées à l’espace domestique et privées d’une liberté sexuelle que, malgré la morale chrétienne officielle, les hommes ne manquaient pas de s’arroger, c’est bien parce qu’ils estimaient essentiel de savoir de qui, biologiquement, étaient les enfants), il est difficile de nier que de très nombreux enfants sont tout aussi heureux en étant élevés par des parents d’adoption (qu’il s’agisse d’autres membres de leur famille, comme leur grands-parents, ou de parfaits inconnus). Et encore, si nos sociétés ne mettaient pas à ce point l’accent sur la filiation biologique et valorisaient davantage la parentalité sociale, on peut logiquement penser que les enfants adoptés seraient moins complexés et donc plus heureux.

Allons plus loin. Tout le monde connaît ma position sur l’avortement : avant une douzaine de semaines de grossesse, je le considère comme parfaitement légitime ; après ce terme, je pense qu’il doit être réservé aux seuls cas où la grossesse ou l’accouchement mettent en danger la vie de la mère. Cela étant, qu’on soit d’accord avec moi ou qu’on adopte une position plus laxiste (et a fortiori si on refuse l’IVG plus radicalement que moi), je crois que nous pouvons tous nous mettre d’accord sur un point : il serait préférable que nous parvenions à réduire le nombre d’avortements. Même s’ils peuvent être une solution, légitime je le répète, à une situation de crise, beaucoup de femmes préféreraient ne pas avoir besoin d’y recourir. Au moins depuis que j’ai vu le film Juno, je suis convaincu qu’il nous faut, pour aller dans ce sens, grandement faciliter la procédure d’adoption à la naissance.

Et là, on est bien forcé de retrouver la GPA. Bien sûr, on me dira qu’il y a une grande différence : l’adoption à la naissance pour éviter un avortement découle a priori d’un accident, d’une grossesse non désirée qui rencontre un désir d’enfant non satisfait, alors que la GPA résulte d’un accord préalable entre la mère biologique et le (ou les) parent(s) qui adopte(nt). Mais si, comme je le souhaite, on facilite l’adoption à la naissance, il sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’empêcher de tels accords, même si la mère porteuse prétend ensuite qu’il s’agit d’un accident. Sauf à lui interdire d’avoir voix au chapitre pour le choix des parents qui adopteront son enfant – ce qui semble difficilement défendable –, les GPA existeront donc de fait. Comme il ne faut pas interdire ce qu’il est impossible d’empêcher, il est sans doute préférable d’autoriser la GPA.

Insistons encore : la GPA non marchande. Si je suis, autant pour cette raison essentielle que parce que je ne vois pas réellement d’arguments contraires, favorable à la GPA, je suis en revanche absolument opposé à toute idée de rétribution ou même de compensation financière. Mais justement, il sera beaucoup plus facile de contrôler que l’échange n’est pas marchand s’il se fait en France ou en Union européenne que si des gens vont à Madagascar ou au Cambodge pour faire la même chose.

Finalement, si la fécondation in vitro me semble être la conquête par la Technique d’un territoire qui lui échappait jusqu’à présent, et donc devoir être combattue, la GPA non marchande me semble être un acte d’amour et, au sens le plus noble de ces termes, de charité, de pitié, de partage.

mardi 24 janvier 2017

Socialistes, c’est (de nouveau) le moment de divorcer

Un divorce, c’est un peu comme la guerre : ce n’est jamais agréable, mais c’est parfois nécessaire. On ne peut pas être « pour » le divorce, comme on ne peut pas être « pour » la guerre ; mais dans certains cas, il faut bien reconnaître que c’est la moins mauvaise des solutions.

À l’heure actuelle, c’est clairement le cas pour le PS. Ce parti est en fait divisé en deux. On le sait depuis très, très longtemps, mais un des rares avantages de la primaire est d’en faire la démonstration manifeste. D’un côté, il y a des gens de gauche, véritablement de gauche, les seuls qui méritent le qualificatif de « socialistes », c’est-à-dire ceux qui veulent une réforme profonde du capitalisme libéral – je ne prétends pas qu’ils veuillent l’abolir, mais cette radicalité-là a de toute manière à peu près disparu du champ politique – dans le sens de davantage d’égalité. De l’autre, il y a des socio-démocrates, c’est-à-dire des gens qui s’accommodent très bien du capitalisme libéral tel qu’il existe actuellement et veulent seulement l’encadrer pour en limiter les abus.

Entre ces deux camps, il n’y a, en réalité, pas d’accord possible. Leur alliance résulte exclusivement d’une somme d’intérêts personnels et politiciens : leurs membres respectifs ont tout simplement considéré jusqu’à présent que le Parti socialiste, et donc le maintien de son unité et de son existence, était le plus sûr moyen de conquérir les postes convoités.

Mais sur le fond, les désaccords sont à peu près complets – pour ceux qui ont quelques convictions, évidemment. Les socialistes sont partisans d’une politique keynésienne de relance pilotée par l’État sans se soucier des déficits. Ils souhaitent des politiques de véritable redistribution des richesses, donc des impôts élevés, surtout pour les plus riches, et des dépenses publiques importantes. Mécaniquement, ils sont assez méfiants vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle s’est construite depuis 1992.

Inversement, les socio-démocrates sont globalement partisans de la rigueur budgétaire imposée par Bruxelles et d’une tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande. Ils ont accepté le dogme de base du néo-libéralisme et du néo-classicisme économique selon lequel c’est en laissant les plus riches s’enrichir qu’on fera reculer la pauvreté : ils ne veulent donc pas taxer trop lourdement les revenus ou le capital.

Ces deux lignes sont donc clairement contradictoires. C’est pourquoi Valls a raison de parler de « deux gauches irréconciliables », et Hamon d’affirmer que le second tour de la primaire se jouera « projet de société contre projet de société ».

Seulement voilà, quelque chose vient perturber la donne : c’est que chacune des deux options est déjà représentée par un candidat lancé depuis plus longtemps dans la course. Les idées de Benoît Hamon sont déjà portées, peu ou prou, par Jean-Luc Mélenchon, et celles de Manuel Valls par Emmanuel Macron.

On me dira que ce n’est pas la même chose, qu’il y a à chaque fois des divergences. Évidemment, qu’il y a des divergences ! Oui, Hamon n’a peut-être pas exactement la même vision de l’Union européenne, de la politique étrangère, de la Russie ou de l’islam que Mélenchon. Mais et alors ? Deux individus ne sont jamais d’accord sur tout en politique. Croire que le moindre désaccord doit se traduire par deux candidatures distinctes aux élections est la maladie dont la gauche crève depuis des années, pour ne pas dire des décennies. Si on attendait d’être d’accord en tout avec quelqu’un pour le soutenir, personne ne militerait dans aucun parti politique, personne ne soutiendrait jamais aucun candidat : il y aurait autant de partis et de candidats que de militants. Belle perspective ! Et quelle efficacité…

Ce qu’il faut donc réaliser, c’est que les désaccords, réels et indéniables, entre Valls et Macron ou entre Hamon et Mélenchon, sont infiniment moins profonds que ce qui les rassemble. La conclusion, en termes politiques ? C’est le moment pour le PS d’acter ce désaccord et de divorcer. Que les socialistes rejoignent Mélenchon et le Parti de gauche, et que les socio-démocrates rejoignent Macron et construisent ensemble une nouvelle structure.

Bien sûr, j’entends déjà les militants du PS s’offusquer : et pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne seraient-ce pas Mélenchon et Macron qui se rallieraient à Valls ou Hamon ? Pour une raison bien simple : c’est que nous sommes dans une démocratie d’opinion, dominée par le complexe médiatico-sondagier, et que ses oracles ne peuvent pas être ignorés. Or, ils sont très clairs : que ce soit Valls ou Hamon qui l’emporte, le candidat PS est condamné à une humiliante cinquième place, derrière Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Telle est la loi d’airain des institutions majoritaires de la Ve République : sous peine d’être responsable de la défaite des idées qu’il porte, c’est au plus faible de se désister en faveur du plus fort.

Les chances que les choses se passent ainsi sont évidemment bien minces. Le PS a déjà manqué plusieurs occasions de faire ce divorce. En 2007, la percée de Bayrou, qui était le seul à même de battre Nicolas Sarkozy au second tour, aurait dû provoquer l’explosion du parti et une alliance Bayrou-Royal. L’aile gauche du PS ne l’aurait bien sûr pas accepté, et après ? Le Parti de gauche aurait pu être fondé avec deux ans d’avance. Par la suite, lorsque Hollande, devenu président, a renié et même foulé aux pieds toutes ses promesses de mettre au pas la haute finance, le divorce aurait encore dû avoir lieu. L’arrivée de Valls au poste de Premier ministre en était l’occasion évidente. Les « frondeurs » ont préféré continuer à « fronder » de l’intérieur, c’est-à-dire à ne rien faire.

Il est donc probable qu’il en ira encore de même. Les militants et surtout les cadres auront sans doute trop peur de perdre leurs places (de conseillers municipaux ou généraux, de maires, de permanents etc.) pour oser quitter ce navire qui ne peut pourtant plus être sauvé ; et le candidat désigné préférera s’accrocher à une vaine candidature de témoignage, dont au moins il pourra tirer personnellement des profits politiques, plutôt que de favoriser ses idées en se désistant. En d’autres termes, le couple continuera à se déchirer et à se taper dessus, mais n’osera pas la séparation de peur de dilapider le patrimoine commun : un divorce, ça coûte cher. Les socio-démocrates, hier dominants dans le parti, vont peut-être devoir céder temporairement la place aux socialistes : qu’importe, ils estimeront préférable d’attendre la défaite pour reconquérir la direction dans ses ruines.

Et donc, il y aura un grand perdant : soit Macron, soit Mélenchon. Si l’arithmétique électorale fonctionne sans surprise, Hamon sera élu, ce qui fera encore un peu plus souffler le vent dans les voiles de Macron mais réduira d’autant le socle électoral de Mélenchon. C’est dommage pour lui : pour la première fois, je me disais qu’il avait une toute petite fenêtre pour accéder au second tour. Mais comme, quel que soit son adversaire, il ne pouvait pas le battre in fine, ce n’est peut-être pas plus mal. Si Valls est bien éliminé, Macron sera probablement en 2017 celui que Bayrou a été il y a dix ans : le seul à même de battre à la fois la droite dure de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen. Fillon doit d’ailleurs avoir en ce moment de belles sueurs froides, et ça au moins, ça console de tout.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le candidat qui sera élu en mai prochain, quel qu’il soit, n’aura pas les solutions pour nous sortir de la Crise que nous ne faisons que commencer à traverser. Mais au moins, en attendant, et contrairement aux deux dernières présidentielles, on s’amuse et on a un peu de suspens, avec tout plein de beaux retournements de situation.

samedi 19 décembre 2015

Pauvres thuyas !

Dans le courrier des lecteurs du journal La Décroissance de décembre 2015-janvier 2016 est publiée une lettre dont l’auteur affirme avoir « beaucoup apprécié [leur] article à propos des thuyas ». N’ayant pas eu le numéro précédent entre les mains, je n’ai pas eu le plaisir de lire ledit article ; je suppose qu’il avait été publié dans la rubrique « la saloperie que nous n’achèterons pas ce mois-ci ».

Pour parodier Tolkien, je dirais : mais tout d’abord, qu’est-ce qu’un thuya ? Je pense que quelques mots d’explication sont nécessaires, étant donné la raréfaction des connaissances en jardinage (ou en biologie) de bon nombre de nos contemporains. Qu’ils sachent donc que les thuyas sont un genre de conifères à feuilles persistantes, toxiques, au bois aromatique, dont les différentes espèces sont souvent utilisées comme plantes d’ornement. Et comme ma générosité n’a pas de borne, voici la photo d’un thuya :


L’auteur du courrier se répand en invectives contre ces malheureux végétaux, et d’abord sur leur absence d’utilité : « Quand je vois dans les jardins autant d’espèces non comestibles, […] je suis consterné. » Et de se désoler sur le fait que « ceux qui ont la chance de disposer d’un terrain se contentent d’y planter des thuyas, des lauriers roses, des pyracanthas, etc., avec du gazon, ou rien du tout […] ».

Il va plus loin et dénonce spécialement les lauriers roses, « très toxiques » et « qui régulièrement [provoquent] des intoxications mortelles ». Pour lui, il faudrait au contraire, dans les exploitations forestières, privilégier les « essences intéressantes à la fois pour leur bois et pour leurs feuilles ou leurs fruits, en tant qu’aliments ».

Le mot est lâché : il y a des espèces d’arbres qui sont « intéressantes », ce qui sous-entend que d’autres ne le sont pas. Le critère ? L’utilité pour l’homme : l’arbre est sommé de produire du bois utile, des feuilles utiles, des fruits mangeables, sinon il n’a pas droit de cité. S’il a le malheur d’être carrément toxique, alors il devient plus qu’inutile : dangereux, nuisible ; on sent que la volonté d’éradication n’est pas bien loin.

Cette vision de l’écologie me semble éminemment dangereuse et malsaine, car elle accepte, probablement sans s’en rendre compte, le cadre des mentalités, des représentations du capitalisme. Le capitalisme est en effet l’idéologie selon laquelle tout doit être rentable, utile. En exigeant d’un arbre qu’il serve à quelque chose, l’auteur de cette lettre noie le jardinage « dans les eaux glacées du calcul égoïste », pour reprendre les mots de Marx et Engels. Il utilise le langage du Système technicien, celui de l’économie, de la rationalité pure, de la quantification. Il accepte, inconsciemment sans doute, le fondement même de la civilisation techno-industrielle selon Heidegger, à savoir le fait de considérer la nature comme un « fonds », un simple ensemble de ressources que nous « arraisonnons », c’est-à-dire que nous sommons de produire quelque chose en vue d’une exploitation dans notre seul intérêt.

Après qu’une de ses voisines avait fait couper un peuplier qu’il aimait, J.R.R. Tolkien avait écrit un magnifique petit conte, Leaf, by Niggle, dans lequel il représente un peintre ne parvenant pas à achever son chef-d’œuvre à la fin de sa vie. L’État apparemment totalitaire dans lequel il se trouve lui reproche de n’avoir pas aidé son voisin à reboucher son toit ; Niggle se défend en disant qu’il n’avait pas le matériel nécessaire. Le représentant de l’administration lui montre alors son tableau et lui dit : « et ça ? » Pour lui, un tableau n’est pas d’abord une œuvre d’art, c’est d’abord de la toile sur un cadre de bois, donc parfaitement adapté pour reboucher un toit ; et il va de soi que pour lui, et pour le Système qu’il représente, ces réparations matérielles passent avant la simple beauté d’une œuvre d’art « qu’on ne peut même pas utiliser pour la propagande ».

Nous devons nous garder d’une écologie purement comptable qui chercherait toujours à tout mesurer, à tout calculer, à tout quantifier. Ces choses peuvent avoir leur utilité, mais seulement si on les garde à leur juste place. Si elles deviennent l’alpha et l’oméga de notre action politique, celle-ci perdra rapidement toute référence au sentiment, à l’affectivité ; et elle y perdra son âme. Nous devons rappeler que, si nous voulons défendre la nature, ce n’est pas d’abord parce qu’elle nous est utile, même si c’est aussi pour cela : c’est d’abord parce qu’elle est belle, parce qu’elle vaut quelque chose pour elle-même, et parce que nous l’aimons pour cela.

dimanche 31 août 2014

Les banquiers au pouvoir


Suite de mon billet précédent, et en particulier du petit rajout que j’avais fait à la fin quant au banquier qui avait pris les rênes du ministère de l’économie. Info confirmée, comme tout le monde est maintenant au courant.

Ça me rappelle des souvenirs. Un de mes premiers billets sur ce blog (c’était fin 2011) s’intitulait déjà « Goldman Sachs au pouvoir » et s’indignait que les dirigeants de la banque d’investissement qui avait été à l’origine de la crise fussent également ceux à qui on en confiait la résolution. Décidément, rien n’a changé.

À côté de ça, le duo Valls-Hollande mène une politique résolue de cadeaux aux plus riches, particulièrement aux patrons et aux entreprises. À la fin d’un discours solidement applaudi, le Premier ministre reçoit une véritable standing ovation en expliquant sa politique et sa vision des choses aux membres du Medef ; on ne peut pas dire que ce soit bon signe.

Mais ce n’est pas surprenant. Toutes les pièces du puzzle sont bien en place.

À la tête de l’État, des politiciens (de « droite » ou de « gauche ») soit complices, soit aveugles (soit un peu des deux), qui donnent tout aux patrons, sans exiger la moindre contrepartie. On est sûr qu’ils ne seront pas déboulonnés, car les élites économiques ont, via les médias, bien fait rentrer dans les têtes que toute autre politique serait « pas sérieuse », « pas réaliste », « utopique » etc.

À la tête des entreprises, des patrons qui ont été placés là par les actionnaires avec pour mission de dégager le plus de dividendes possible. Ils s’en acquittent d’ailleurs très bien, et ceux qui ne le font pas sont vite remplacés ; quand ce n’est pas possible, un autre patron s’occupe d’eux (fonds d’investissement, fonds de pension etc.).

Et au-dessus de tout cela, les banques, dont les patrons font de plus en plus n’importe quoi puisqu’ils savent que de toute manière les États sont là et que, si les profits seront toujours privatisés, les pertes seront toujours nationalisées. Le capitalisme a simplement muté ; la finance a pris le pas sur l’industrie, ce qui était inéluctable.

On pourrait même aller plus loin, et dire que même les grands partis d’opposition réelle sont d’autres pièces du puzzle. La gauche radicale ne présente aucun danger, car elle n’a aucune chance d’arriver au pouvoir. La droite radicale, elle, pourrait relever le défi ; mais si elle venait à gagner, tout indique qu’elle ne gênerait pas énormément le grand capital. Elle pourrait avoir des velléités protectionnistes, à l’échelle nationale ou continentale, mais elle ne mènerait certainement pas une politique réellement contraire aux intérêts des riches. En ce sens, ces radicalités d’opposition au Système lui sont utiles : elles canalisent les énergies des opposants dans des projets perdus d’avance.

Il ne reste donc qu’une seule voie : il ne faut pas chercher à renverser le Système, c’est de toute manière impossible. Il faut en sortir et attendre qu’il tombe tout seul.

lundi 16 juin 2014

L'amour hors-la-loi


Vae victis ! « Malheur aux vaincus » : la phrase lancée par le chef gaulois Brennos aux Romains, après le siège de Rome au début du IVe siècle av. J.-C., est-elle en passe de devenir la devise officieuse de la France ou même de l’Europe ?

Dans une société qui valorise l’argent, la possession et l’accumulation du capital le plus important possible, de la plus grande masse possible de biens matériels, et où l’argent permet tout, dans une société qui exalte les riches et la richesse comme aucune autre ne l’a fait avant elle, les pauvres, ceux qui n’ont pas ou peu, sont les vaincus par excellence.

Les pauvres sont brisés, broyés, écrabouillés par le Système dont ils sont, non les seules, mais, avec les êtres vivants non humains, les premières victimes. Smicards, travailleurs mal payés, chômeurs, immigrés, ils peinent, souffrent, galèrent, et sont l’essentiel de notre société. Soumis à une pression permanente, à la peur déchirante de perdre leur emploi, de ne pas finir le mois, de n’avoir pas assez pour vivre avec un minimum de décence, sans même parler de confort ou de plaisir, au drame de ne pas pouvoir offrir à leurs enfants de quoi assurer une enfance ou un avenir heureux, à l’angoisse quotidienne, interminable, éternelle, des problèmes qui s’accumulent et dont ils ne voient jamais la fin, le Système leur arrache à peu près toute joie de vivre.

Les pauvres sont manipulés, bien sûr, par des partis qui profitent de leur faible éducation et de leur manque de réflexion politique pour se maintenir ou se hisser au pouvoir. Les conservateurs de droite montent les pauvres contre les encore plus pauvres, principalement les chômeurs, tandis que la droite radicale les montent contre les pauvres d’ailleurs, principalement les immigrés, chacun condamnant « l’assistanat » pour conjurer le risque de les voir s’unir et se retourner contre les véritables responsables de leurs malheurs : le Système lui-même et les riches qui en profitent et le protègent.

Les pauvres, enfin, ne profitent même plus de l’image que donnait d’eux le christianisme d’avant Luther, celle de vivante image et même présence du Christ (« tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites »). Rendus responsables de leur sort, l’État ne leur accorde plus sa protection qu’avec de plus en plus de réticence et de moins en moins de libéralité.

Avec la crise écologique, les inégalités sont l’autre immense enjeu de notre époque. Face à la tragédie de la pauvreté, à toutes les échelles, la réponse est forcément de deux ordres complémentaires.

La lutte contre le Système, d’abord. De même qu’on ne réglera pas la crise écologique sans mettre à bas le Système qui l’engendre en permanence, on ne réglera pas la pauvreté sans refonder les bases même de notre société. Il n’y a aucune fatalité de la pauvreté, pas plus qu’il n’y avait de fatalité de choses qui avaient toujours existé et qui ont disparu, comme l’esclavage. Opposer à la nécessaire mise à bas du Système une prétendue fatalité de la pauvreté, c’est la réponse des faibles et des lâches qui ont renoncé au Bon Combat, ou celle des privilégiés qui ne veulent pas perdre leurs privilèges.

Mais la lutte contre le Système ne suffit pas. En attendant Tol Ardor, ou le communisme, ou quelque utopie que ce soit, nous avons des pauvres autour de nous, dont nous sommes responsables et que nous devons aider. Cela s’appelle, traditionnellement, la charité. Elle ne peut pas et ne doit pas chercher à se substituer à la construction d’un véritable État-providence, mais elle n’en est pas moins absolument nécessaire.

La charité est, dans la lutte contre les inégalités, l’exact symétrique des petits gestes et des petites réformes dans la lutte écologique. Trier ses déchets, taxer le diésel, favoriser le recyclage, replanter des arbres, renforcer les normes environnementales pour les entreprises, éteindre les lumières quand on quitte une pièce, favoriser les énergies renouvelables, économiser l’eau, décourager le transport routier, tout cela comporte un risque : celui de faire croire que de telles mesures, si elles sont vraiment appliquées, suffiront à nous sortir de la crise environnementale sans renoncer à notre niveau de vie. Le risque est donc de décourager les gens de se tourner vers l’écologie radicale, qui est pourtant la seule réponse possible. Ce risque est réel et ne doit pas être sous-estimé ; mais les avantages que nous tirerons de toutes ces mesures est plus important encore, et elles doivent donc être prises.

De la même manière, le risque est réel que les gens et l’État se reposent sur la charité privée, plus ou moins organisée par les associations caritatives et humanitaires, et oublient l’indispensable refonte systémique. Mais les avantages de la charité sont plus importants, car eux seuls permettent de soulager, un peu, la douleur quotidienne des pauvres. « À ceux à qui on a beaucoup donné, il sera beaucoup demandé ; à ceux à qui on a beaucoup confié, il sera réclamé davantage » : les privilégiés de ce monde n’ont le droit de se soustraire à aucun aspect de la lutte contre la pauvreté.

Et pourtant, de nos jours, un grand nombre d’entre eux ne lutte plus contre la pauvreté, mais bien contre les pauvres. En France, en Italie, des villes prennent des arrêtés pour interdire la mendicité. C’est indéfendable. Il ne faut pas chercher à cacher la pauvreté ; bien au contraire, la présence visible des pauvres doit être un rappel constant de notre chance et surtout des devoirs qui en découlent. D’autres installent des barres, des piques, des herses pour empêcher les SDF de dormir dans certains lieux publics, ou interdisent d’offrir à manger à un mendiant. C’est honteux, scandaleux, révoltant. En fait, c’est à vomir. Comment peut-on oser, quand on a tout, prendre le peu qu’il a à celui qui n’a rien ? Le procureur de la République de Saint-Étienne a requis 12 000€ d’amende contre un prêtre qui avait hébergé des sans-papiers. Comment est-ce possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment peut-on condamner quelqu’un pour être, tout simplement, bon ?

On va m’opposer le droit, la loi, me dire que toutes ces mesures sont légales. Je me fous de la loi. Si la loi est mauvaise, qu’on la change. Si les parlementaires sont pervers, que les magistrats se rebellent. Vae victis ne peut pas devenir notre devise. L’amour ne peut pas être mis hors-la-loi.

samedi 6 juillet 2013

Pour lutter contre le chômage, préférez lord Grantham à la Banque postale


La vie vous offre parfois de ces coïncidences troublantes et inattendues qui vous poussent à écrire un billet de blog. Ainsi, il y a quelques semaines, j’ai reçu un message de la Banque postale (qui se trouve être ma banque, et dont, ordinairement, je suis fort satisfait) m’invitant à adhérer gratuitement à un nouveau service appelé « La Banque postale chez soi ». Notez l’accrocheur de la dénomination : « chez soi » égale confort, pratique, simplicité ; ils n’ont pas appelé ça « La Banque postale qui vous empêche de faire une petite marche par une jolie matinée ensoleillée », ni « La Banque postale qui vous cloue devant votre écran et vous fait prendre du bide » ; c’eût été nettement moins porteur.

Ils n’ont pas non plus appelé ça « La Banque postale qui licencie pour augmenter les marges de ses actionnaires ». Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, non ? En me renseignant un peu, j’ai ainsi appris que ce service allait me permettre de « bénéficier d’un conseil personnalisé à distance » et que je n’aurais « plus besoin de [me] déplacer en bureau de poste » ; tout ça, bien sûr, « au même tarif ». Ben tiens : si je n’ai plus à me déplacer en bureau, eux peuvent de leur côté supprimer un poste ou deux dans ce même bureau ; ils se font des couilles en or en virant leurs employés, ils seraient quand même gonflés de passer au platine en augmentant en plus les tarifs pour les clients.

Bref, vous vous en doutez, ayant habilement flairé leur petite combine (qu’ils m’avaient pourtant présentée avec des sabots à peine gros), et préférant en outre toujours un « conseil personnalisé pas à distance » à un « conseil personnalisé à distance », je n’ai pas adhéré, et l’affaire aurait pu s’arrêter là.

Mais je suis actuellement en train de regarder la série Downton Abbey. Je viens de finir la première saison, et je suis conquis ; je ne saurais trop la recommander à ceux qui savent apprécier le charme exquis, subtil et raffiné de la haute aristocratie anglaise à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’intrigue commence en 1912, alors que lord Grantham, père de trois filles et propriétaire de la somptueuse demeure qui donne son nom à la série, perd son héritier, un cousin, dans le naufrage du Titanic. Panique à bord, si j’ose dire : le suivant dans la ligne de l’héritage est un autre cousin éloigné, Matthew Crawley, avocat appartenant à la middle class. Upper middle class, certes, mais middle class quand même. Or, non seulement le titre de Earl of Grantham va passer à ce roturier – ce qui, convenez-en, est déjà une souffrance –, mais comme le titre nobiliaire est lié par un entail à la fortune et à la demeure familiales, les filles du comte vont tout perdre à la mort de papa, le hobereau touchant, lui, le méga-pactole : le titre, le château et ce qu’il faut pour l’entretenir.

Je passe sur les rebondissements de cette tragique saga pour me focaliser sur un petit détail. Quand il débarque dans le monde de la nobility anglaise, Matthew Crawley est stupéfait, méprisant, et ne veut surtout pas se couler dans ce moule. Aussi, lorsque qu’un certain Molesley est mis à sa disposition en tant que majordome et valet de chambre – comme quoi les domestiques ne sont pas plus vertueux que les élus de la République française quand on en vient au cumul des mandats –, il ne le laisse rien faire : il continue à s’habiller seul, à nouer sa cravate seul, à choisir ses boutons de manchette seul ; et il finit, constatant l’inutilité à laquelle il l’a lui-même poussé, par proposer au comte de le renvoyer.

Vous commencez à voir le lien avec la Banque postale ? Des gens qu’on renvoie parce qu’ils sont devenus inutiles, ou plutôt parce qu’on les a rendus inutiles. Parce qu’il faut bien le dire, à la base, un valet de chambre est inutile. Autant on peut comprendre qu’un homme très occupé, par exemple impliqué dans la vie politique avec un fort degré de responsabilité, ne trouve plus le temps de faire ses courses, sa cuisine, sa vaisselle ou son ménage, toutes activités fort chronophages, autant il ne perdra pas plus de temps à s’habiller lui-même qu’à laisser un valet le faire à sa place.

Cela m’a fait penser à d’autres situations similaires. Ainsi, il y a quinze ou vingt ans – je ne sais pas si c’est toujours vrai aujourd’hui – les grands hôtels japonais employaient des gens parfaitement inutiles, et il n’était pas rare d’avoir un domestique pour vous ouvrir la porte de l’ascenseur et un autre pour appuyer sur le bouton de l’étage. Deux emplois dont l’hôtel peut se passer, me direz-vous. Certes ; mais ces gens, il faudra bien les payer : par des allocations et à ne rien faire s’ils sont chômeurs, ou par un salaire et à faire un travail inutile, qu’est-ce qui est préférable ? Bien entendu, la seconde option : elle n’est pas plus coûteuse pour l’État, et elle est infiniment préférable pour l’estime de soi de la personne concernée.

Avant d’aller plus loin, dissipons les malentendus qui pourraient germer en vos esprits retors. Je ne propose nullement de retourner à la fin du XIXe siècle. Les inégalités extrêmes entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté n’ont rien pour me séduire, et on connaît ma position – et celle de Tol Ardor – sur le nécessaire encadrement de l’écart maximal entre les plus hauts et les plus bas revenus. Il n’est donc pas question de remettre des majordomes et des femmes de chambre au service des riches – d’ailleurs, ils ne les emploieraient plus, pour la plupart d’entre eux.

De même, je sais bien que les jeunes diplômés ne veulent pas seulement avoir un travail ; ils veulent avoir un travail à la hauteur de leurs diplômes. Mais l’un dans l’autre, il est préférable d’avoir des petits boulots, ou des boulots pour lesquels les gens sont surqualifiés, que pas de boulot du tout. Plutôt que de faire la chasse aux employés de bureaux de poste inutiles, nous aurions donc tout intérêt à multiplier les employés inutiles. D’abord parce qu’ils ne seraient jamais complètement inutiles, et que les services fonctionneraient mieux avec davantage de bras, de jambes et de têtes. Ensuite parce que ce ne serait pas plus coûteux pour la société : ces gens seraient davantage payés que des chômeurs, certes, mais ils paieraient aussi plus d’impôts et consommeraient davantage. Enfin parce que ce serait infiniment préférable pour eux.

Naturellement, cela ne se fera pas tout seul : comme je l’ai dit, de nos jours, les plus riches ont, dans leur très grande majorité, perdu ce qu’il leur restait d’esprit de charité et de solidarité, et ils préfèrent augmenter encore des profits dont ils ne savent même plus quoi faire plutôt que d’en redistribuer la moindre parcelle au reste du monde. D’où la nécessité d’une très forte implication de l’État dans l’économie : non seulement il doit employer ces gens, mais il doit également contraindre les entreprises privées, puisqu’on tolère leur existence, à faire de même.

Vous voyez ? Je ne m’appesantis pas non plus sur la solution ardorienne. Et pourtant, elle est bonne ! Acceptons de revenir sur une technique que de toute façon nous ne contrôlons pas et qui nous fait plus de mal que de bien, et vous verrez que, pour compenser le travail que les machines ne feront plus, le chômage n’aura pas d’autre solution que d’aller voir ailleurs si on y est. Mais même sans aller jusqu’à cette radicalité que nous prônons, la société moderne aurait intérêt à revoir sérieusement les préceptes sur lesquels elle a fondé son économie.

vendredi 21 décembre 2012

La flexisécurité, ça n'existe pas

Puisqu’il est déjà 15h34 (heure de Mamoudzou) et que la fin du monde se fait attendre, autant être productif, des fois qu’on serait encore là demain. Et puisque apparemment l’apocalypse a quelques chances de ne pas se produire du tout aujourd’hui, on n’a qu’à revenir aux vrais problèmes. Au hasard, prenons l’économie. Et examinons une notion à la mode : la flexisécurité.

La flexisécurité est un concept relativement récent, puisqu’il trouve son origine dans une note du ministre néerlandais du travail en 1995, et qu’il n’a véritablement été théorisé qu’en 1999 dans une publication du ministère du travail danois. Pour autant, il a déjà sa notice Wikipédia en français mais aussi dans 13 autres langues, ce qui est la preuve d’une certaine popularité. En France, le concept est particulièrement d’actualité puisqu’il est au cœur des discussions que tiennent en ce moment même les partenaires sociaux (je me permets de le rappeler, puisqu’à mon avis certains lecteurs seront un peu passés à côté de cet « événement »).

De quoi s’agit-il ? Déjà, on peut remarquer que ce concept est fait pour plaire à tout le monde. Il repose en effet sur un mot-valise censé réconcilier l’inconciliable : la flexibilité, qui plait au patronat mais fait peur aux travailleurs (étant donné que « flexible » signifie ici « facilement licenciable »), et la sécurité, qui plait aux travailleurs mais fait peur au patronat (puisqu’elle signifie au contraire qu’on ne peut pas facilement licencier un employé).

Dès l’étymologie, on s’aperçoit donc déjà que ce concept est un oxymore, comme le « soleil noir » de Gérard de Nerval, bien connu des élèves de 1e. Bref, on comprend tout de suite que c’est un truc qui ne peut pas exister (ce que confirme d’ailleurs le correcteur orthographique du logiciel Word, qui s’obstine à souligner le mot en rouge dès que je l’écris). Pour y voir plus clair, on pourrait commencer par se demander à qui il plait le plus et à qui il fait le plus peur ? La réponse est évidente : la flexisécurité est largement promue par le patronat, et reçue avec la plus grande méfiance du côté des travailleurs. Sauf grosse bêtise des deux côtés, on peut donc logiquement en déduire que la flexisécurité est davantage « flexi- » qu’elle n’est « -sécurité ».

Pour confirmer ou infirmer cette impression, retour au document du ministère du travail danois. Il fait reposer la notion sur trois piliers (normal, c’est comme pour le développement durable, rien de tel que trois piliers pour essayer de stabiliser un peu un bidule qu’on sent par avance extrêmement bancal et donc peu convaincant) :
  • une grande flexibilité du marché du travail, avec des règles de licenciement souples ;
  • un système d’indemnisation généreux des chômeurs ; 
  • des politiques actives contre le chômage, en particulier contre le chômage de longue durée, ce qui passe par une remotivation des chômeurs.

Là, a priori, la personne de bon sens lambda a compris. Comme la personne lambda est rarement de bon sens, explication de texte. Le premier pilier est nettement favorable au patronat : c’est la précarisation, le travail et donc le revenu n’étant plus durablement garantis au travailleur. Le second est censé l’être aux travailleurs ; mais le troisième est là pour en annuler les effets bénéfiques. Bien sûr, les « politiques actives » contre le chômage devraient bénéficier à tout le monde ; mais malheureusement, la fin du chômage ne se décrète pas, donc on sent que tout cela va rester du vœu pieux. Quant à la lutte contre la démotivation des chômeurs, on comprend qu’il va s’agir avant tout de ne pas indemniser trop généreusement ni trop longtemps les chômeurs, justement, sinon ma bonne dame, comment voulez-vous qu’ils aient envie de retrouver un travail ? On va donc, en gros, exiger de quelqu’un qui aurait une formation de paysagiste et vivrait en Haute-Loire qu’il accepte un emploi de désosseur de poulpe sur les côtes du Morbihan, sous peine de perdre ses allocations.

Bref, la flexisécurité, c’est pouvoir virer facilement les travailleurs, et ne pas trop les indemniser ensuite. Je ne vois pas où est la sécurité promise.

Françoise Fressoz, promotrice du concept et qui, de son propre aveu, « veut y croire » (elle nous en fait même l’injonction sur son blog : « il faut y croire »), apporte (bien involontairement, je pense) de l’eau à mon moulin. Elle écrit en effet que la flexisécurité vise « à maintenir les salariés dans l’emploi lorsque l’activité se réduit en jouant sur la mobilité, le temps de travail et les salaires ». Mais les termes sont bien mal choisis, madame ! Jouer sur les salaires et sur le temps de travail, à chaque fois pour les réduire, ce n’est pas de la sécurité, c’est de la paupérisation, puisque les salariés gagneront (doublement) moins d’argent en fin de compte et seront obligés de multiplier les emplois à temps partiel ; jouer sur la mobilité, ce n’est pas de la sécurité, c’est de l’exploitation, puisqu’il s’agit de pouvoir vous muter à 200Km de chez vous sans que vous n’ayez rien à redire sous peine de perdre votre emploi.

La flexisécurité, c’est donc un mélange de précarisation, de paupérisation et d’exploitation, le tout étant évidemment synonyme d’angoisse et de souffrance pour les employés. Donc, à moins de changer complètement le sens des mots, ça n’existe pas.

vendredi 30 novembre 2012

L'avènement de Séraphin Lampion ou la société des parasites

Le pire des personnages de Tintin n’est pas à proprement parler un « méchant ». Ce n’est pas Allan Thompson, pas Rastapopoulos, pas le général Tapioca, certainement pas le colonel Sponsz, moins encore Mitsuhirato. Non, le plus abominable de tous n’est pas un criminel, ni un bandit assoiffé de pouvoir ou d’argent ; c’est celui que Cavanna appelait « l’authentique ordure, le vrai Dracula, le roi des cons-méchants, l’assassin du genre humain, le con-chieur de planète fleurie : monsieur tout-le-monde ». J’ai nommé Séraphin Lampion.

C’est le beauf de Cabu, en moins méchant et en pas politisé. À part ça, c’est bien lui. Il a sa bêtise, son ignorance crasse, sa vulgarité. Éternel importun, souvent à la limite de l’incorrection, parfois franchement grossier, il ne sert à rien les rares fois où on pourrait avoir besoin de lui. Quand il n’est pas en train de déranger le capitaine Haddock, il est devant sa télévision. Il culmine dans une merveilleuse page des Bijoux de la Castafiore où, apprenant que la diva possède une fortune en joyaux, il se lance dans une tirade, sa bière à la main : « C’est fou ce que ça rapporte, chanter ! Hein ? On ne croirait pas ! Notez que je ne suis pas contre la musique, mais franchement, là, dans la journée, je préfère un bon demi. » Air pincé de la cantatrice, qui a la classe, elle, même si elle est aussi un peu ridicule (mais n’est-elle pas la seule à ne jamais trébucher sur la marche brisée ?), et qui supporte la conversation, assise à côté de lui.

Bref, Lampion est un rustre, un nuisible, un parasite. Il est aussi assureur. Il le rappelle à l’envi, dès qu’il se présente : « Séraphin Lampion, des assurances Mondass. » Ce n’est pas un hasard, naturellement. Sa profession n’est qu’une autre manière de dire la même chose, et il est un parasite jusque dans son métier.

Oui, les assureurs sont des parasites ! Pas tous, bien sûr. Y en a des bien, comme dirait l’autre. Certaines mutuelles, indépendantes des grands groupes financiers, sans intermédiaires commissionnés, qui ne pratiquent pas la réassurance et, n’ayant pas d’actionnaires à rémunérer, peuvent redistribuer l’essentiel des bénéfices aux adhérents (suivez mon regard), font un très bon travail. D’ailleurs, l’assurance est une mission essentielle : la plupart des gens ne pourraient pas assumer financièrement le coût des accidents de la vie qui leur pleuvent dessus comme la vérole sur le bas-clergé breton. Si la maison d’un ouvrier à la chaîne prend feu, il faut bien que quelqu’un paye pour la reconstruire, et ce ne sera certainement pas lui.

Mais c’est justement parce qu’ils assurent (ah-ah) une mission aussi importante qu’il devrait s’agir d’une mission de service publique, intégralement prise en charge par l’État, donc conduite par des fonctionnaires (ce qui est tout aussi vrai pour d’autres activités comparables comme la banque, la médecine ou la défense des prévenus devant la justice). Au lieu de quoi, ce service est livré en pâture à une bande de vautours au milieu desquels seule une infime minorité de mutuelles respecte les vertueux principes énoncés plus haut.

C’est bien simple : promenez-vous dans votre quartier et comptez combien il y a de banques ou de compagnies d’assurance. Il y en a davantage que de boulangeries ! C’est une formidable perte d’énergie et de moyens. Une agence bancaire ou d’assurance, ce sont des guichetiers, mais ce sont aussi des chefs de service, un directeur d’agence, des bâtiments, que sais-je encore. Si on nationalisait tout cela, on n’aurait plus qu’une seule agence par quartier (ce qui n’a rien à voir avec le communisme, je ne propose pas de nationaliser les terrains agricoles ou l’artisanat). Bien sûr, il faudrait davantage de guichetiers pour répondre aussi efficacement aux besoins du public ; mais on réaliserait d’énormes économies d’échelle en se contentant d’une seule hiérarchie, d’un seul bâtiment etc. au lieu d’en avoir dix. On nous parle de la crise, des dettes publiques ? Mais de qui se moque-t-on ! Des gens qui pompent nos ressources vitales sans rien nous apporter, dont on pourrait si aisément se passer, n’est-ce pas la définition même d’un parasite ?

Alors bien sûr, je sais que certains vont me proposer de rebaptiser ce blog « Chroniques misanthropiques », voire « Meneldil n’aime pas les gens ». Mais pas du tout, en fait. Je ne propose pas de pendre avec leurs tripes ces gens dont je devine qu’ils ont quelque talent. Mais qu’on les mette enfin à une tâche utile ! Et puis que voulez-vous ? Pour moi ce fut une semaine de merde, souvenez-vous.