dimanche 31 juillet 2022

Ouvrons nos mains plutôt que nos coeurs - Homélie pour ce dimanche

« En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : “Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.” Jésus lui répondit : “Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ?” Puis, s’adressant à tous : “Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède.” Et il leur dit cette parabole : “Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

 

J’ai entendu cent fois des prêtres dire dans leurs homélies : « Ouvrons nos mains, mais surtout nos cœurs. » Et certes, à première vue, l’idée est convaincante ; quiconque aurait réellement ouvert son cœur à la souffrance d’autrui ne pourrait plus faire autrement que d’ouvrir ses mains pour la soulager.

Je me méfie pourtant de ce genre de banalités un peu mièvres et un peu passe-partout. D’abord parce qu’elles sont en général suivies de propos déculpabilisants selon lesquels Jésus n’aurait rien eu contre les riches, la richesse et l’argent ; on va racontant que ce que condamne le Christ, ce n’est pas l’argent, mais seulement l’attachement à l’argent, l’idolâtrie de l’argent, et que si on en a, si on en a beaucoup, il suffit d’ouvrir son cœur pour que Jésus soit bien content de nous.

Or, il me semble que c’est araser et polir le caractère rugueux de l’Évangile qui fait précisément son intérêt. J’ai même entendu des prêtres transformer sciemment les phrases de l’Évangile, et mettre dans la bouche du Christ l’idée qu’il est très difficile pour quelqu’un qui est attaché à l’argent d’entrer au Paradis. Non ! l’Évangile dit explicitement qu’il est très difficile à un riche d’entrer au Paradis. Combien je préfère la rudesse de saint Basile, qui dit clairement les choses : tant que quelqu’un meurt de faim sur Terre, c’est un crime que d’avoir deux pains chez soi. Toujours une multitude d’arguments se présente à notre esprit pour nous empêcher de donner (« Je dois assurer l’avenir de ma famille », « Après tout d’autres ont plus que moi et pourraient plus donner », « Je peux bien garder un peu plus que le strict nécessaire », etc.) ; mais aucun ne tient une seconde face à l’horreur d’un enfant qui meurt de faim dans les bras de sa mère. Saint Basile a donc raison : c’est un crime que d’avoir deux pains, deux paires de chaussure et une chambre d’amis, tant qu’il y a des crève-la-faim, des va-nu-pieds et des sans abri. Et si nous n’arrivons pas à devenir meilleurs, au moins pouvons-nous avoir la décence de nous reconnaître coupables et de ne pas nous cacher derrière de fausses excuses.

Mais aussi cette idée qu’il faudrait ouvrir nos cœurs avant nos mains me semble peu prendre en compte ce que nous sommes réellement, à savoir des âmes incarnées dans des corps. Et la conséquence en est que, comme le philosophe Alain l’a particulièrement bien remarqué, les mouvements de notre corps entraînent ceux de notre âme ; la meilleure façon d’ouvrir nos cœurs, c’est donc précisément d’ouvrir d’abord nos mains.

C’est également oublier que nous sommes des êtres paresseux et très complaisants envers nous-mêmes ; nous dire d’ouvrir nos cœurs plutôt que nos mains, c’est courir le risque qu’ayant « ouvert nos cœurs », ce qui peut recouvrir à peu près n’importe quel sentiment vague de compassion ou de pitié, nous nous disions que nous avons assez fait pour la journée. Au contraire, si nous ouvrons les mains, la souffrance des autres en sera immédiatement soulagée ; il sera bien temps alors d’ouvrir nos cœurs, pour nous en réjouir, et pour conserver de la compassion pour l’infinité des souffrances qui demeurent.

Si nous devons choisir, ouvrons donc nos mains plutôt que nos cœurs, en tout cas avant nos cœurs.


 

jeudi 2 juin 2022

Le prochain crime contre l'humanité

En 2013, je m’étranglais que les autorités préfèrent nous interdire les feux de cheminée pour faire croire qu’ils luttaient contre la pollution atmosphérique, plutôt que de s’attaquer à ses véritables causes – les voitures et les usines. Cinq ans plus tard, j’étais atterré qu’une entreprise privée puisse envoyer une boule à facettes visible depuis la Terre et changer ainsi, fût-ce provisoirement, l’aspect du ciel nocturne. Aujourd’hui, je n’ai plus guère de mots pour dire l’horreur qu’on nous annonce : des politiciens songent sérieusement à changer pour toujours la couleur du ciel.

Comme pour les feux de cheminée, c’est bien sûr au nom de l’écologie que ça se ferait. Un article du Monde en date du 29 mai présente le raisonnement : on a bien pollué la Terre, maintenant le climat se réchauffe, et là c’est prouvé, la planète va devenir invivable pour l’humanité. Et donc, la toute nouvelle « Commission mondiale sur la gouvernance des risques liés au dépassement climatique » nous propose sa solution : la géoingénierie, bien sûr ! Pour ce sympathique groupe composé d’anciens chefs d’État, commissaires européens, ministres, diplomates, etc., bref précisément ceux qui ne nous ont pas sortis de la merde, une idée parfaitement acceptable serait de balancer des particules aérosols dans la haute atmosphère pour diminuer la quantité de lumière solaire reçue par la planète, et donc de faire baisser sa température.

Je vous passe le petit rappel de l’Apprenti sorcier, je ne vous replonge pas dans la dystopie de Snowpiercer, je vous épargne les conséquences prévisibles listées par le journal – perturbation des moussons, baisses locales des précipitations, altération de courants marins, pollution atmosphérique accrue par la retombée des particules fines de la haute atmosphère, etc. Je vais à ce qui me préoccupe ici : une des conséquences de cette forme de géoingénierie serait de faire perdre au ciel sa couleur bleue – il deviendrait blanchâtre.

Que ce soit sérieusement envisagé par les gens qui nous gouvernent est terrifiant. Plus abominable encore, peut-être, est que si l’info était connue, elle ne déclencherait probablement pas la moindre indignation, voire un certain soutien de beaucoup (« ah ouais tiens, pas con, bonne idée »). Or, ce serait, et je pèse mes mots, un crime contre l’humanité.

L’humanité et chaque être humain vivent dans des conditions d’existence particulières qui font partie de ce qui nous est donné et qui déterminent notre rapport au monde. Le simple fait d’exister, d’être, donne un droit à ceux qui y vivent : celui de continuer à y vivre. Autrement dit, personne, ni aucun dirigeant, ni aucun individu, ni aucun peuple, ni aucune majorité n’ont le droit de changer en profondeur ces conditions d’existence d’une manière qui s’imposerait à tous. Parce que le ciel a toujours été bleu, le droit de ceux qui souhaitent qu’il reste bleu prime celui de ceux, deviendraient-ils majoritaires, qui voudraient le faire jaune.

On me rétorquera que nos conditions d’existence changent sans cesse et que ça ne pose de problème à personne. Je répondrai d’une part qu’elles ne changent à ce point que depuis 250 ans environ, c’est-à-dire depuis le début de la Révolution industrielle, et que si on s’y arrêtait un peu, ça mériterait justement qu’on remette deux ou trois choses en question. Mais ce n’est pas le plus important ; je répondrai surtout, d’autre part, que jusqu’ici il a toujours été possible à ceux qui les refusaient d’échapper aux changements. Si vous ne vouliez pas du train, de l’électricité ou de l’aspirine dans votre vie, il était possible de vivre sans. Même aujourd’hui, il reste possible à ceux qui le souhaitent de vivre, par exemple, dans un lieu sans routes goudronnées et sans voiture ­– dans des communautés, des lieux très reculés, etc. : même en France, ça se trouve.

Un changement de la couleur du ciel n’est pas de la même nature : personne, personne ne pourrait plus jamais y échapper. Si on devait le comparer à quelque chose, ce serait par exemple au fait de générer sur tous les lieux de la Terre un bruit continu de vrombissement ou une odeur permanente de méthane. Et c’est cela qui constitue un crime odieux. Personne n’a le droit de prendre une telle décision, ni pour ceux des hommes qui ne seront pas d’accord, ni pour ceux qui viendront après nous.

Dans le passé, on a la plupart du temps défini les nouvelles catégories de crimes après qu’ils avaient été commis ; ainsi, c’est à Nuremberg, en 1945, qu’a été définie la notion de « crime contre l’humanité », ce qu’avaient fait les nazis dépassant de toute évidence très largement le concept préexistant de « crimes de guerre ». Il ne serait pas mal que cette fois-ci, on commence à réfléchir à ce que pourraient être les prochains crimes contre l’humanité dès maintenant, avant qu’ils n’aient été commis, pour se donner les meilleures chances de les empêcher.

Pour revenir à mon exemple, je considère que ceux qui prendraient une telle décision ou qui en favoriseraient la réalisation commettraient un crime contre la nature, contre la Terre et contre l’humanité, se mettraient donc eux-mêmes en état de guerre contre nous, et que nous devrions en tirer toutes les conséquences.

Le pire est que, si l’effondrement de nos civilisations ne vient pas nous sauver avant, il y a toutes les chances que de tels projets soient réalisés, comme le seront également, toujours au nom de l’écologie ou de notre sécurité, tous les projets totalitaires de suppression des libertés fondamentales. Cette sinistre vérité avait déjà été prévue par Bernard Charbonneau dans Le Feu vert, publié en 1980, dans un extrait célèbre que rappelait La Décroissance dans son dernier numéro : « Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusion peut mener à penser que, sauf catastrophe, le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement. » Et le journal de conclure : « Bienvenue en enfer. »


 

mercredi 27 avril 2022

Les écologistes au piège de la crédibilité

En plein questionnement existentiel pour analyser la claque prise à la présidentielle, Europe-Écologie-les-Verts risque fort de manquer, encore une fois, l’essentiel. Et s’il y en a un qui est décidément à côté de la plaque, c’est Yannick Jadot. La baffe, c’est quand même surtout lui qui l’a prise, mais la remise en question ne semble pas pour demain. Une alliance aux législatives avec la France Insoumise ? Hof, « ça marchera pas ». En revanche, aider Macron ? Ah, oui, « s’il décide enfin d’agir pour le climat ». Eh ! le poste de Premier ministre est à prendre.

En écoutant plus attentivement ce qu’il raconte, par exemple sur France Inter hier, une chose ressort dont peu de gens parlent : l’obsession de cet homme, et du courant qu’il représente, pour la « crédibilité ». Pour lui, c’est clair, les écolos sont devenus « crédibles », « responsables », « sérieux ». C’est donc qu’avant, ou à une époque, ils ne l’étaient pas. Quand, et pourquoi ? Et d’opposer son camp, celui des écolos « responsables », à « la radicalité des postures », visant Mélenchon – il ne se remet par d’avoir rassemblé près de cinq fois moins de voix que lui.

Yannick Jadot aurait dû se pencher un peu plus sur l’histoire du Parti socialiste pendant ces cinquante dernières années ; ça lui aurait appris que cette histoire de responsabilité a précisément été le piège dans lequel est tombée la social-démocratie en son temps.

Petit retour en arrière. En 1981, François Mitterrand est élu Président de la République. Non seulement c’est la première fois qu’un socialiste est porté à la magistrature suprême sous la Ve République, mais encore il l’est sur un véritable programme de gauche : nationalisations de banques et d’entreprises, passage aux 35 heures, planification économique, et j’en passe. Soutenu au second tour par Georges Marchais et le PCF, à l’époque où, rappelons-le, ils approuvaient toujours l’URSS et appelaient officiellement à la révolution, et même par Arlette Laguiller, Mitterrand a été élu dans l’angoisse de la droite, qui hurlait aux chars russes sur les Champs-Élysées.

Deux ans plus tard, crac ! tournant de la rigueur. À partir de cette date, et de plus en plus fortement à mesure que le temps passe, c’est au sein du PS la ligne des « sérieux », incarnée par Jacques Delors, qui l’emporte. Or, que signifie « sérieux » ? C’est très simple : ça signifie « de droite ». Être « sérieux », « crédible », « responsable » (déjà le mot était lâché à l’époque), c’est accepter la mondialisation, le libre-échange, les délocalisations, le pouvoir des actionnaires sur les entreprises et des entreprises sur les États et les corps sociaux – bref, c’est la défense du Système, et c’est la droite.

On a retrouvé le même schéma avec François Hollande, qui a été élu sur un programme de gauche et de rupture, avant de mener une fois au pouvoir une politique de droite et de Système – une politique « responsable ».

L’alignement du PS sur cette ligne « sérieuse », pro-Système, et de droite, a eu des conséquences apparemment paradoxales : il a permis au parti, qui n’était plus un danger, de se maintenir au pouvoir, mais au prix du renoncement à son propre programme, donc d’une déconnexion progressive de son électorat, qui se sentait trahi à juste titre, et donc d’une érosion de ses résultats électoraux, jusqu’à l’effondrement absolu que représente la présidentielle 2022. Comme cela a été maintes fois répété, l’alternance a tué l’alternance : les électeurs, voyant que le PS menait à peu de choses près la même politique que la droite, en tout cas en matière d’économie, sont allés voir ailleurs.

Le « sérieux » a donc été un piège mortel pour la social-démocratie, sommée de se renier pour être « responsable », ce qui ne pouvait se traduire que par le divorce entre ceux qui voulaient rester de gauche et ceux qui voulaient être sérieux.

L’écologie politique est en train de se débattre dans ce même piège exactement. Certains veulent à toute force gouverner, et pour cela, ils sont prêts à tout renier, ne comprenant pas que le projet écologistes ne sera jamais assez « sérieux » aux yeux du Système, c’est-à-dire assez conforme au Système. Il n’y a qu’une seule solution, une seule : envoyer valdinguer cette accusation en affirmant clairement qu’au vu des résultats de la recherche scientifique, la seule position crédible, sérieuse, responsable, est précisément celle de la radicalité. Les écologistes mous comme Yannick Jadot sont coupables avant tout d’avoir accepté les termes du débat imposés par les plus farouches adversaires de l’écologie politique en acceptant d’opposer radicalité et crédibilité, alors que toute position qui n’est pas radicale n’est pas non plus crédible.

Si l’écologie politique ne sort pas très rapidement de ce piège, elle subira les mêmes conséquences que le Parti socialiste en son temps : elle n’appliquera pas son programme, et elle perdra ses (rares) électeurs. Choisissant le déshonneur, elle aurait aussi la défaite.

 

Rare image de Yannick Jadot pris au piège du Système.


lundi 18 avril 2022

Deux conseils aux écolos suite à la présidentielle - N°2 : repensons le fond

Il y a deux catégories de démocrates. Les premiers m’amusent. Ils n’en démordent pas, la démocratie est le meilleur système possible, et pourtant le résultat des élections ne leur convient pas. Ils accusent alors les médias, les politiques, le Système, qui tous conspirent pour faire mal voter le peuple. Eh ! sans doute. Mais si les chiffres d’audience de CNews et BFM suffisent à faire passer Le Pen et Macron avant Mélenchon, est-ce vraiment un si bon système ? Ils en appellent à l’éducation des masses, pour les libérer de ces aliénations. D’accord encore ! Mais comme ça ne va pas se faire du jour au lendemain, en attendant, ne peut-on vraiment pas imaginer mieux ?

Les autres forcent mon respect. Je ne les comprends pas vraiment, mais je les admire : ce sont ceux qui, cohérents jusqu’au bout avec leurs idées, en acceptent les conséquences, même tragiques, même quand elles les dérangent. Je n’en ai pas rencontré beaucoup. Au tout début de ma carrière de professeur, une de mes collègues, fermement de gauche, trouvait normal que nous ayons Sarkozy comme président ; elle reconnaissait qu’un homme comme Mitterrand aurait été complètement inaudible à l’époque où nous parlions, et que Sarkozy représentait mieux les idées majoritaires que les candidats pour lesquels elle pouvait, elle, voter. Elle n’avait pas donc pas d’amertume, et jugeait que les choses étaient comme elles devaient être.

De manière similaire, après le premier tour de l’élection présidentielle, François Gemenne, ancien conseiller de Benoît Hamon, directeur du conseil scientifique de Yannick Jadot, co-auteur du sixième rapport du GIEC, bref un homme qui, s’il n’est à l’évidence pas un révolutionnaire, est peu suspect de méconnaître la gravité de la crise écologique, faisait sur Twitter des commentaires stupéfiants. Pour lui, « trois Français sur quatre [ayant] […] voté pour un programme incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris […], il est normal de s’interroger sur la légitimité démocratique de cet Accord. […] Peut-on vraiment reprocher aux gouvernements de ne pas en faire assez pour le climat alors qu’ils n’ont aucun mandat pour cela ? […] Ce n’est pas spécifique à la France : dans tous les pays industrialisés, les électeurs ne souhaitent pas donner la priorité au climat, c’est tout. C’est un choix de civilisation. Ce choix me désespère, mais c’est la démocratie. »

Voilà. C’est aux antipodes de ma manière de voir les choses, mais je reconnais qu’il y a quelque chose d’admirable dans cette défense envers et contre tout – contre la vie, contre la planète, contre la survie de l’humanité dans des conditions dignes ­– de l’avis majoritaire. Voir que la majorité nous envoie dans le gouffre, et continuer à vouloir le suivre, je ne comprends pas, mais ça ne manque pas de grandeur, de panache, et – paradoxalement – d’humilité. Bref, c’est beau. François Gemenne n’est pas le seul à penser ainsi : il y a des années, j’avais déjà été sidéré par une double page du journal La Décroissance qui titrait : « Sauver la terre, oui, mais d’abord la démocratie ! »

C’est beau, mais entendons-nous bien, ce n’est pas mon choix. Je suis entièrement d’accord avec le sous-entendu de son propos, même s’il ne l’assume jamais sous cette forme : la lutte contre la crise écologique est incompatible avec la démocratie. Je l’ai compris il y a longtemps – 30 ans, à peu près ­– ; seulement, j’en ai tiré la conclusion inverse : il faut renoncer à la démocratie.

Ce choix fondamental – la défense de la démocratie ou la défense de la planète – se pose à chaque écologiste, avec un peu plus d’acuité à chaque élection. Les données scientifiques sont claires depuis 50 ans ; il y a un demi-siècle qu’on sait ce qu’il faut faire. Plus encore : on le sait de plus en plus, de manière de plus en plus claire et de plus en plus certaine. Tout est à portée de main, il suffit de lire les études, les rapports du GIEC, leurs résumés à destination des décideurs. Si la démocratie fonctionnait bien, il y a 50 ans que l’écologie, l’écologie réelle, serait au pouvoir.

Certains se berceront d’illusions en rappelant qu’après tout, l’écologie progresse. Oui. Il y a 50 ans, elle ne pesait rien électoralement. En 2022, si on considère que tous les électeurs de Mélenchon avaient l’écologie en tête au moment de voter (ce qui est très, très généreux), moins de 20% des inscrits ont choisi de voter pour un programme d’écologie. Mesurons l’ampleur de la catastrophe, la force du symbole : quelques jours seulement après la publication d’un rapport du GIEC affirmant qu’il ne nous reste que trois ans pour infléchir la courbe, moins d’un électeur sur cinq choisit de voter dans ce sens.

Ne nous voilons donc pas la face : il y a un gouffre entre nos connaissances et l’imminence du danger d’une part, les résultats électoraux des écologistes d’autre part – résultats qui, comme le reconnaît François Gemenne, ne permettent jamais et nulle part à l’écologie réelle d’accéder au pouvoir. Tout au plus voit-on des écologistes sincères, voire qui évoluent vers une vision plus radicale de l’écologie – comme Nicolas Hulot –, accéder à des postes prestigieux, mais finalement dénués de tout pouvoir réel, comme on s’en aperçoit aux arbitrages qu’ils perdent lamentablement les uns après les autres.

Entendons-nous bien : je reconnais une multitude d’avantages à la démocratie. Elle a permis des avancées prodigieuses de l’humanité dans de nombreux domaines. Elle a, très clairement, été le régime dont l’humanité a eu besoin pendant 200 ans. Mais les écologistes doivent se poser trois questions :

1. Un régime qui a été le meilleur possible pour l’humanité pendant deux siècles est-il nécessairement, forcément, mécaniquement le meilleur régime possible pour tous les humains, toujours et partout ?

2. La démocratie est-elle un moyen d’atteindre un objectif, ou bien est-elle une fin en soi, un objectif en elle-même ?

3. Si elle n’est qu’un moyen, quels objectifs doit-elle permettre d’atteindre ? le plus grand bonheur possible, la préservation de la nature et de la vie telles que nous les connaissons, la réduction des inégalités, la préservation des droits fondamentaux ? Enfin, et surtout, aujourd’hui, est-elle le meilleur moyen d’atteindre ces objectifs ? Les hommes qu’elle porte au pouvoir défendent-ils la vie, réduisent-ils les inégalités, protègent-ils les libertés fondamentales ?

Attention : même pour ceux qui, comme moi, pensent que la démocratie n’est qu’un moyen, et pas une fin en soi, et même pour ceux qui pensent qu’elle n’est plus forcément le meilleur moyen d’atteindre aujourd’hui l’objectif du combat politique écologiste, il ne s’agit pas de la remplacer par n’importe quoi. La démocratie n’est pas l’idéal, mais on peut faire bien pire. La tentation pourrait notamment être grande pour certains écologistes de mettre au pouvoir des gens apparemment compétents, mais dont la compétence serait seulement technique, et pas morale, notamment des scientifiques. Ça ne réglerait rien, et ça pourrait rendre les choses bien pires.

Enfin, il va falloir savoir dans quoi mettre notre énergie, et sous quelle forme nous devons lutter. À cet égard, Le Monde a publié le 8 avril dernier un entretien extrêmement intéressant avec Dennis Meadows – pour ceux qui ne le connaissent pas, un des co-auteurs, il y a 50 ans, du célèbre rapport remis au Club de Rome, « Les limites à la croissance », et par ailleurs ancien professeur au MIT, bref pas le premier crétin venu.

Cet article, pour déprimant qu’il soit, m’apporte une toute petite consolation, en ce qu’il me confirme dans les combats qui ont été les miens, mais aussi dans leur évolution. Que dit Meadows ? Commençons par les constats : « Pendant cinquante ans, nous n’avons pas agi. Nous sommes donc au-delà de la capacité de la Terre à nous soutenir, de sorte que le déclin de notre civilisation à forte intensité énergétique et matérielle est inévitable. Le niveau de vie moyen va baisser, la mortalité va augmenter ou la natalité être réduite et les ressources diminueront. » Tol Ardor ne dit pas autre chose.

Que pouvions-nous faire ? « Lors de la réédition de notre ouvrage, en 2004, il était encore possible de ralentir par une action humaine. » En 2004, Tol Ardor existait comme groupe informel ; elle lançait son site Internet deux ans plus tard et se constituait en association en 2008. À cette époque, nous visions une action collective d’ampleur.

Et maintenant ? « Maintenant, je pense que c’est trop tard. Il n’y a aucune possibilité de maintenir la consommation d’énergie aux niveaux actuels ni de ramener la planète dans ses limites. Cela signifie-t-il l’effondrement ? Si vous allez aujourd’hui en Haïti, au Soudan du Sud, au Yémen ou en Afghanistan, vous pourriez conclure qu’il a en fait déjà commencé. […] » C’est aussi le constat que fait Tol Ardor, qui a changé d’orientation stratégique en conséquence en 2015. Et d’ajouter : « Le développement durable n’est plus possible. Le terme de croissance verte est utilisé par les industriels pour continuer leurs activités à l’identique. Ils ne modifient pas leurs politiques mais changent de slogan. C’est un oxymore. Nous ne pouvons pas avoir de croissance physique sans entraîner des dégâts à la planète. » Encore comme nous.

Quelles perspectives d’avenir ? « Le changement climatique, l’épuisement des combustibles fossiles ou encore la pollution de l’eau vont entraîner des désordres, des chocs, des désastres et catastrophes. Or si les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils abandonnent la seconde pour le premier. Je pense que nous allons assister à une dérive vers des formes de gouvernement autoritaires ou dictatoriales. Actuellement déjà, l’influence ou la prévalence de la démocratie diminue et dans les pays dits démocratiques comme les États-Unis, la vraie liberté diminue. » Nous ne disons pas autre chose, c’est précisément le risque qui nous menace : abandonner la démocratie pour quelque chose d’encore pire.

Alors que peut-on faire ? À la question du Monde, qui lui demande si les solutions technologiques peuvent nous aider, Meadows répond : « Même en étant un technologue, et en ayant été un professeur d’ingénierie pendant quarante ans, je suis sceptique. […] Les technologies ont […] un coût (en énergie, argent, etc.) et viendra un moment où il sera trop élevé. » Alors que nous reste-t-il ? Meadows explique l’objectif de résilience à l’échelle locale : « C’est la capacité à absorber les chocs et continuer à vivre, sans cesser de pourvoir aux besoins essentiels en matière de nourriture, de logement, de santé ou de travail. […] On peut le faire par soi-même, contrairement à la durabilité : on ne peut pas adopter un mode de vie durable dans un monde non durable. À l’inverse, à chaque fois que quelqu’un est plus résilient, le système le devient davantage. Il faut maintenant l’appliquer à chaque niveau, mondial, régional, communautaire, familial et personnel. » C’est exactement la réorientation stratégique de Tol Ardor décidée en 2015 autour de la Haute Haie.

Deux détails peuvent retenir notre attention. Le premier concerne le nucléaire. À l’heure où certains écologistes sincères peuvent être tentés par cette option qui permettrait à la fois, selon eux, de lutter contre le changement climatique et de préserver nos modes de vie, Dennis Meadows rappelle l’évidence : « Le nucléaire est une idée terrible. À court terme, car il y a un risque d’accident catastrophique : puisqu’on ne peut pas éviter à 100 % les erreurs humaines, on ne devrait pas prendre un tel pari. À long terme, car nous allons laisser les générations futures gérer le problème des déchets pendant des milliers d’années. » On pourrait ajouter que précisément dans le cas de figure d’un effondrement de civilisation, l’humanité pourrait tout simplement ne plus être en mesure d’entretenir les centrales existantes, ce qui entraînerait des accidents nucléaires en cascade : là encore, c’est un pari qu’il est irresponsable de faire. Et d’ajouter : « L’énergie renouvelable est formidable, mais il n’y a aucune chance qu’elle nous procure autant d’énergie que ce que nous obtenons actuellement des fossiles. Il n’y a pas de solution sans une réduction drastique de nos besoins en énergie. » On est en plein dans ce qu’on répète depuis 20 ans.

Le second détail concerne justement la démocratie. Quand on lui demande pourquoi nous ne réagissons pas, Meadows donne quatre raisons. Les deux premières concernent notre nature : nous sommes génétiquement programmés pour penser sur le court terme, nous sommes égoïstes. On n’y peut pas grand-chose, en tout cas pas rapidement. Les deux suivantes sont politiques, et Meadows note en particulier que « notre système politique ne récompense pas les politiciens qui auraient le courage de faire des sacrifices maintenant pour obtenir des bénéfices plus tard. Ils risquent de ne pas être réélus. » Il ne va pas au bout de la logique, mais ce constat est le socle de la critique ardorienne de la démocratie. Et de pointer, comme nous, l’importance des valeurs, donc du développement moral de l’humanité : « Actuellement, tous les systèmes politiques – démocraties, dictatures, anarchies – échouent à résoudre les problèmes de long terme, comme le changement climatique, la hausse de la pollution ou des inégalités. Ils ne le peuvent pas, à moins qu’il y ait un changement dans les perceptions et valeurs personnelles. Si les gens se souciaient vraiment les uns des autres, des impacts sur le long terme et dans des endroits éloignés d’eux-mêmes, alors n’importe quelle forme de gouvernement pourrait créer un avenir meilleur. »

Personne n’entendra peut-être, mais au moins tout est dit, et pas par moi.
 

 

mardi 12 avril 2022

Deux conseils aux écolos suite à la présidentielle - N°1 : divorçons !

 « Tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine ; et nulle ville, nulle maison, divisée contre elle-même, ne saurait se maintenir. »

 Évangile selon Matthieu, 12, 25


Dans mon dernier billet de blog, j’analysais la ruine du Parti socialiste et des Républicains comme étant avant tout le résultat d’une incohérence idéologique. Ces deux partis ont été, de plus en plus nettement au cours des quarante dernières années, divisés chacun en deux camps irréconciliables : d’un côté ceux qui, de manière assumée ou non, s’accommodaient très bien du Système et ne voulaient surtout pas le changer ; de l’autre, ceux qui voulaient au fond en sortir et construire autre chose à sa place.

Au PS comme chez les Républicains, les partisans du Système tenaient le haut du pavé et, quand ils parvenaient à prendre le pouvoir, menaient la même politique de perpétuation du Système, avec quelques ajustements mineurs – ce qui explique qu’ils se soient finalement tous très bien retrouvés chez Macron, qui a su leur montrer qu’il n’y avait pas grand-chose pour les séparer, et qu’ils avaient beaucoup à gagner à quitter les ruines de leurs partis respectifs pour s’unir.

Au sein de chaque parti, les opposants au Système luttaient au contraire pour des visions diamétralement contraires, quoique symétriques précisément par leur volonté d’en sortir : à gauche, on voulait baser un nouveau monde sur l’égalité ; à droite, on voulait le faire sur l’identité.

Entre les deux, le divorce était inévitable : les anti-Système sont partis chez Mélenchon pour les socialistes, chez Le Pen pour les Républicains ; les partisans du Système se sont joyeusement retrouvés chez Macron ; et les quelques-uns qui ont refusé le divorce et cru qu’on pouvait encore sauver le couple se sont fait laminer dimanche dernier, et sont dans l’état qu’on sait.

Eh bien c’est précisément le même danger qui guette les écologistes. Car il n’y a pas une écologie politique, il y en a deux. Comme je le montrais dans mon livre L’Écologie radicale expliquée à ma belle-mère, l’écologie politique est fracturée par la même ligne que les autres partis : d’un côté, ceux qui s’accommodent du Système ; de l’autre, ceux qui veulent en sortir. D’un côté, ceux qui s’imaginent que la science et la technique finiront bien par trouver des solutions pour régler toutes les crises écologiques ; de l’autre, ceux qui estiment qu’on ne peut pas se permettre de risquer un tel pari. D’un côté, ceux qui pensent qu’à condition de voyager, de produire et de nous chauffer autrement, nous pourrons continuer à le faire autant ; de l’autre, ceux qui savent qu’on ne pourra pas s’en sortir sans voyager, produire et nous chauffer moins. D’un côté, ceux qui considèrent qu’on peut sauver la planète en conservant la croissance, l’industrie et le capitalisme ; de l’autre, ceux qui ont compris que telles étaient les racines de nos problèmes, et qu’en tant que telles ils ne pouvaient pas faire partie de la solution. Bref, d’un côté, ceux qui pensent que nous pourrons tout résoudre tout en conservant notre mode de vie, et même en l’étendant à toute l’humanité ; de l’autre, ceux qui, au nom de la lucidité, ne promettent rien d’autre que « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. »

Disons-le tout net : ces deux écologies politiques sont irréconciliables. Non pas au sens où elles seraient ennemies l’une de l’autre ; non pas au sens où elles ne pourraient pas manifester ensemble, lutter ensemble, voire gouverner ensemble, comme les communistes ont pu gouverner avec les socio-démocrates ; mais au sens où elles sont séparées par un désaccord de fond et qui ne peut se résoudre par aucun compromis, par aucune vision synthétique ou médiane. Un gouvernement commun serait possible, mais il ne serait que le fruit d’un rapport de forces où un camp l’emporterait forcément sur l’autre, sans jamais parvenir à définir une politique qui satisferait réellement les deux.

Il serait grandement souhaitable que les écologistes comprennent cela tout de suite. Le PS a agonisé pendant des décennies de ne pas reconnaître ce désaccord de fond ; son aile gauche a espéré, sans relâche et sans succès, d’infléchir en profondeur l’orientation du parti. Élus sur des programmes de gauche, les partisans du Système ont, sans surprise, toujours mené des politiques de droite, ce qui d’une part a fait perdre un temps considérable, d’autre part a nourri une extrême défiance face à la politique ; autant éviter le bis repetita.

Amis écolos, divorcez maintenant : quand il est fait à temps, un divorce peut se faire à l’amiable. Croyez-moi, vous n’avez pas envie de faire durer ça autant que le PS, et de vous retrouver dans dix ans dans la situation de haine qui existe aujourd’hui entre quelqu’un comme François Hollande et quelqu’un comme Jean-Luc Mélenchon, qui ont justement accumulé bien trop de rancunes pour pouvoir jamais travailler ensemble de nouveau.

Ceux qui pensent qu’on peut garder la mondialisation, l’Union européenne avec ses règles actuelles, le capitalisme, l’industrie, la croissance, rejoignez La République en Marche : elle vous accueillera à bras ouverts, et tout sera plus clair. Vous pourrez y bénéficier d’un courant, ou d’un micro-parti, comme le Modem, l’UDI, Agir ou Horizons : il y a de nombreuses demeures dans la maison de Macron. Vous pourrez appeler ça « L’écologie de progrès » ou « Verdissons enfants » ; le si nécessaire greenwashing ainsi que la menace permanente de voir votre petit groupe faire sécession obligeront les grandes instances à infléchir un peu leur politique dans votre sens et à vous réserver quelques sièges de députés, et vous pèserez du mieux que vous pourrez, en attendant que votre ligne devienne dominante au sein de cette belle famille pro-Système et de centre-droit. Alors, après avoir fait interdire le glyphosate dans les exploitations de plus de mille hectares quand vous étiez minoritaires, vous profiterez de cette nouvelle hégémonie pour frapper un grand coup en abaissant le seuil à 900 hectares.

Pendant ce temps, l’écologie de rupture pourra essayer de se construire. Elle ne vous fera pas d’ombre avant longtemps, je vous rassure : le discours sur le sang et les larmes, ça marche quand on est vraiment sous les bombes, pas quand la menace est encore à quelques kilomètres. Il a fallu attendre mai 1940 pour que le Royaume-Uni choisisse Churchill comme premier ministre ; jusqu’alors, c’est-à-dire jusqu’au tout dernier moment, il avait préféré le très immobiliste Chamberlain.

Évidemment, dans les circonstances actuelles, cette stratégie fait un peu peur. C’est sûr qu’à 4,63%, EELV est comme un couple très pauvre qui se dit que le divorce, c’est au-dessus de ses moyens. Mais c’est tout le contraire ! Soutenus par un beau et gros parti de centre-droit, les écologistes du Système arriveront sûrement à négocier plus de députés qu’ils n’en auront au soir du 19 juin.

Quant aux anti-Système, ils n’atteindront évidemment pas tout de suite le seuil des 5%, mais qu’est-ce que ça changera ? Ce n’est pas comme si demain leurs frais de campagne allaient être remboursés. Au moins, ils pourront parler clairement, et ils rassembleront probablement des gens qui ne veulent certainement pas voter pour ce qu’est devenu EELV. Car soyons francs : si le parti avait choisi Delphine Batho comme candidate et avait porté un programme de décroissance, je n’aurais pas considéré que le programme le plus véritablement écologiste était celui d’un autre candidat, et j’aurais voté pour eux.

Ça aussi, je le disais dans mon livre : l’écologie radicale, celle qui a compris qu’on ne gagnerait pas la partie en respectant les règles du jeu, est pour le moment une nébuleuse complètement atomisée. Elle a besoin, un besoin vital, de se structurer et de s’organiser. Pour cela, la première chose à faire, c’est de se débarrasser de ceux qui, foncièrement, ne sont pas d’accord avec nous sur la base, le socle, l’origine de tout. Arrêtons de pinailler pour savoir si nous sommes pour la PMA ou l’écriture inclusive ; demandons-nous si nous sommes pour la croissance. Entre opposants à la croissance, on trouvera moyen de s’arranger sur ce qui, au fond, reste secondaire. Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat.

Alors c’est sûr, cette stratégie ne nous fera pas gagner la présidentielle dans cinq ans. Il est clair que dans un pays où on accuse les écologistes d’être devenus fous dès qu’ils proposent de supprimer un sapin de Noël ou une compétition sportive, alors qu’on va vers un monde où il y aura forcément une machine à laver pour trois familles, une voiture pour dix, et des voyages en avion pour aucune, il va en falloir, des canicules, pour faire bouger les pourcentages.

Mais dites-vous deux choses. La première, c’est qu’on n’a jamais rien à gagner en politique à ne pas être clairs, à ne pas assumer ce qu’on pense, et à trop cacher son jeu ; rien d’autre, en tout cas, qu’un petit pouvoir qui n’en est même pas un puisqu’on ne peut rien en faire, et que la déception de ceux qui nous ont soutenus. La seconde, c’est que dans les partis qui ont entretenu l’ambiguïté, les modérés, les mous, les partisans du Système, l’ont toujours, toujours, emporté. Parce qu’ils proposent la voie de la facilité.

Trois ans, a dit le GIEC. Nous n’avons pas le temps.
 
© AFP - Xose Bouzas