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jeudi 13 octobre 2016

Les Veilleuses à la cuisine, les Veilleurs au garage !

J’écoutais l’autre jour un épisode de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, intitulé « La nuit nous appartient » et qui mettait face à face un membre des Veilleurs et un de Nuit Debout. Pour ceux qui ne connaîtraient pas les deux mouvements, petite présentation. Le mouvement des Veilleurs est apparu en avril 2013 dans le sillage de la Manif Pour Tous et de l’opposition à la loi Taubira ; il rassemble des individus qui se réunissent la nuit pour protester, encore et toujours, contre ladite loi (ils « ne lâchent rien », souvenez-vous) de manière pacifique, chaque intervenant pouvant parler librement ou lire un texte littéraire, philosophique, historique etc. Nuit Debout, née en mars 2016 et qui n’a pas survécu à l’été de la même année, est un mouvement de protestation contre la loi El-Khomri qui s’est élargi en une protestation plus large portant sur le système politique et économique actuel.

Aucun des deux participants, à mon sens, n’a brillé par son intelligence ou sa pertinence. Mais le Veilleur, dans une tentative assez maladroite et ratée de justifier son opposition au mariage homosexuel, a eu une réflexion fort révélatrice. Pour lui, la loi Taubira violerait l’intérêt général au profit de celui d’une communauté restreinte en niant l’altérité hommes-femmes qui serait, selon lui, la forme d’altérité la plus profonde et la plus fondamentale de toutes celles qui constituent l’humanité.

Passons rapidement sur le fait qu’une analyse un tout petit peu fouillée révèle à l’évidence que ni le mariage pour tous, ni les études de genre (également mises en cause par ce brillant causeur) ne nient l’altérité hommes-femmes, ce qui, en soi, suffirait à invalider ce pseudo-raisonnement ; et arrêtons-nous plus précisément sur cette idée selon laquelle l’altérité – et donc la complémentarité – entre les sexes serait la plus essentielle de celles qui structurent l’humanité. Cette idée mérite examen, puisqu’elle est en effet une de celles qu’on a le plus entendues depuis 2013 parmi les opposants aux évolutions sociétales en cours.

Commençons par admettre que cette intuition d’une altérité hommes-femmes qui dépasserait et en quelque sorte transcenderait toutes les autres n’est pas a priori absurde ; elle est même soutenue par une réalité biologique, celle de la naissance. L’être humain qui naît est homme ou femme et cette répartition est binaire : on est l’un ou l’autre. En ce sens, la différence des sexes semble en effet primer celle des cultures ou des catégories sociales – puisqu’un bébé né dans les bidonvilles de New Dehli et placé immédiatement après sa naissance dans une riche famille de Neuilly en prendrait tous les traits culturels – ainsi que les différences de couleur de peau[1] – puisqu’on n’est pas « blanc », « noir » ou « jaune », mais que les possibilités de métissage sont infinies.

Mais une analyse plus poussée permet de montrer que cette intuition n’est en réalité qu’un préjugé infondé. D’abord parce que l’apparent caractère binaire du sexe à la naissance ne l’est pas absolument toujours : les cas d’intersexuation sont évidemment infiniment rares par rapport au métissage des couleurs de peau, mais ils existent ; à la question traditionnelle « alors, c’est un garçon ou une fille ? », il arrive que la réponse soit « les deux », ou « on ne sait pas bien ».

Ensuite, et surtout, parce que, même si on ne tient pas compte des cas très rares d’ambiguïté sexuelle, cette vision des choses repose sur un primat démesuré accordé au biologique sur le social, à l’inné sur l’acquis. Certes, à la naissance, on peut voir clairement – la plupart du temps – si un enfant est mâle ou femelle, alors qu’on ne voit pas, ou pas toujours bien, s’il est riche ou pauvre, noir ou blanc, de culture occidentale ou de culture orientale.

Mais l’humain ne se réduit pas à cet état premier, ni à cette apparence. Or, quand il grandit, que constate-t-on ? Que la différence des sexes est finalement la moindre des différences. Moi qui suis mâle, catholique, professeur et issu d’une famille aisée et cultivée de culture française, je suis infiniment plus proche, dans à peu près tous les aspects de ma vie, d’une prof catholique issue du même milieu social que moi mais femme que, mettons, d’un ouvrier métallurgiste musulman de Dunkerque ou que d’un cireur de chaussures bouddhiste de Djakarta, et ce même si tous les deux sont des hommes. Ma manière de penser, ma vision du monde, mes loisirs, mon mode de vie, et même, à bien des égards, ma sexualité, tout me rapprochera de la prof du même milieu que moi infiniment plus que des deux hommes que j’ai pris en exemple.

On peut aller plus loin et montrer que ça a toujours été plus ou moins le cas, même dans les sociétés les plus machistes que nous ayons connues. Ainsi, chez les Romains, les femmes étaient effectivement privées de tout droit politique ou presque, alors qu’un citoyen, même pauvre, pouvait s’exprimer et voter lors des comices ; il n’empêche que le mode de vie et la manière de penser d’une femme de sénateur était infiniment plus proches de ceux de son sénateur de mari que de ceux d’un petit paysan pauvre du Latium – et je ne parle même pas de ceux d’un esclave mâle. Finalement, l’humanité, si elle est bel et bien coupée en deux selon la frontière des sexes, est donc d’abord et avant tout découpée en grandes aires géoculturelles et, en leur sein, en classes socio-culturelles.

Et c’est ce qui met à mal le postulat des adversaires des études de genre ou du mariage homosexuel : finalement, dans tous les aspects de la vie ou presque, l’altérité d’origine entre hommes et femmes est écrasée, surtout dans nos sociétés devenues sur ce point moins inégalitaires, par toutes les altérités acquises et sociales, en particulier celles du milieu social, économique, professionnel et culturel. Si vraiment le mariage devait n’unir que des gens séparés par la plus fondamentale des barrières, ce ne sont pas des hommes et des femmes qu’il faudrait faire s’épouser, mais des chrétiens et des hindous, des bourgeois et des prolétaires, des lettrés et des analphabètes.




[1] J’emploie « couleur de peau » plutôt que « race » puisque ce terme a été complètement banni du langage courant pour ce qui concerne les hommes, et ce même si je ne suis pas tout à fait convaincu du bien-fondé de ce bannissement.

mercredi 11 novembre 2015

Lettre à JouéClub à propos de leur catalogue de Noël 2015


Madame, Monsieur,

Je viens de feuilleter votre catalogue « Noël 2015 » et je dois vous faire part de ma désapprobation. Non seulement vous le divisez entre une partie « Filles » et une partie « Garçons », mais surtout vous y reproduisez absolument tous les stéréotypes de genre disponibles dans la panoplie : les couleurs, les thématiques, tout y passe.

Votre monde semble composé de petits garçons forcément habillés de bleu et intéressés uniquement par les super héros, les voitures et les navettes spatiales, et de petites filles forcément habillées de rose et intéressées uniquement par la cuisine, le maquillage et le fait d’élever des enfants.

Bref, vous contribuez dangereusement à maintenir, voire à renforcer, une société d’inégalités qui enferme les individus dans des carcans et leur impose un comportement qui peut n’être pas le leur.

Je suis père de deux enfants de 4 et 6 ans, oncle de trois enfants de 1, 2 et 5 ans, et parrain d’une autre petite fille de 6 ans, et cette année, ce n’est donc pas chez vous que j’achèterai leurs cadeaux de Noël ou d’anniversaires, et je demanderai à ma famille et à mes proches de respecter ce choix. Il est triste de devoir en arriver là, mais si nous, consommateurs, n’agissons pas, vous nous ferez bientôt retourner à l’ère victorienne. Si possible, j’aimerais autant éviter.


***

Si vous aussi, vous souhaitez écrire : clientsjce@joueclub.fr.

jeudi 15 octobre 2015

La fracture dans l’Église catholique peut-elle encore être résorbée ?


Le début de la session ordinaire du Synode sur la famille fait décidément très peur aux conservateurs et aux traditionnalistes de l’Église catholique. Dans mon dernier billet, j’analysais certaines réactions au coming-out du père Charamsa. L’intervention du cardinal Sarah devant le Synode vient d’en apporter un nouvel exemple.

Présentons le personnage. Né en 1945 en Guinée, le père Robert Sarah est une huile de la Curie. Nommé évêque en 1979 par Jean-Paul II, il est élevé au cardinalat par Benoît XVI en 2010 – autant dire qu’il n’a pas fait carrière sur ses ambitions réformatrices. En 2014 enfin, il devient préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements. Depuis, il se dispute avec le cardinal Burke la place de grand-gardien-de-la-doctrine-de-toujours contre tous ceux qui proposent des évolutions doctrinales ou pastorales.

Or, il y a quelques jours, le père Sarah s’est exprimé devant le Synode ; son intervention ayant fuité dans la presse, certains de ses propos déclenchent ces jours-ci une petite polémique. C’est un peu long, mais je ne trouve pas inutile de le partager à peu près in extenso. Jugez plutôt :

« Il y a de nouveaux défis par rapport au synode de 1980. Un discernement théologique nous permet de voir à notre époque deux menaces inattendues […] situées sur des pôles opposés : d’une part, l’idolâtrie de la liberté occidentale ; de l’autre, le fondamentalisme islamique : laïcisme athée contre fanatisme religieux. Pour utiliser un slogan, nous nous trouvons entre “l’idéologie du genre et l’État islamique”. Les massacres islamiques et les exigences libertaires se disputent régulièrement la première page des journaux. […] De ces deux radicalisations se lèvent les deux grandes menaces contre la famille : sa désintégration subjectiviste dans l’Occident sécularisé, par le divorce rapide et facile, l’avortement, les unions homosexuelles, l’euthanasie, etc. (cf. la gender theory, les FEMEN, le lobby LGBT, le Planning familial…). D’autre part, la pseudo-famille de l’islam idéologisé qui légitime la polygamie, l’asservissement des femmes, l’esclavage sexuel, le mariage des enfants, etc. (cf. al-Qaida, État islamique, Boko Haram…). […]
Ces deux mouvements […] encouragent la confusion (homo-gamie) ou la subordination (poly-gamie). En outre, ils postulent une loi universelle et totalitaire, sont violemment intolérants, destructeurs des familles, de la société et de l’Église, et sont ouvertement christianophobes. […]
Nous devons être inclusifs et accueillants à tout ce qui est humain ; mais ce qui vient de l’Ennemi ne peut pas et ne doit pas être assimilé. […] Ce que le nazisme et le communisme étaient au XXe siècle, l’homosexualité occidentale et les idéologies abortives et le fanatisme islamique le sont aujourd’hui. »

Logiquement, toute personne saine d’esprit devrait rester muette de stupeur devant un tel étalage de bêtise. Je passe sur les amalgames habituels (les homos seraient tous forcément christianophobes, comme s’il n’y avait pas d’homos cathos…) pour en venir directement au cœur du sujet. Le père Sarah compare trois choses : d’une part les deux totalitarismes les plus aboutis du XXe siècle (le nazisme et le stalinisme), d’autre part le fanatisme violent de l’islam fondamentaliste, enfin le mouvement de libération sexuelle occidental, plus précisément l’homosexualité et la « théorie du genre ».

Est-il vraiment besoin de démontrer que cette comparaison est vide de toute espèce de crédibilité, de validité ou d’intelligence ? Ces trois choses n’ont rien de comparable. D’abord parce que pour les mettre en parallèle, il faut faire complètement l’impasse sur leurs conséquences concrètes, en premier lieu sur le nombre de morts : des dizaines de millions pour les totalitarismes ; quelques dizaines de milliers pour l’islam fondamentaliste ; aucun pour l’homosexualité. Rien que ça devrait suffire à invalider l’équivalence.

Ensuite parce qu’il faut n’avoir rien compris au concept de totalitarisme pour croire qu’il y ait quoi que ce soit de totalitaire dans la banalisation de l’homosexualité ou dans les études de genre. Le totalitarisme est un concept essentiel pour comprendre certaines réalités de notre histoire (et peut-être – Dieu nous en garde – de notre avenir) ; on ne gagne rien à le galvauder et à l’utiliser pour tout et n’importe quoi. Le totalitarisme est un régime politique (pas n’importe quelle idéologie, déjà…) qui vise à établir un contrôle total de l’État non seulement sur tous les aspects de la société (politique, économie, culture etc.), mais également sur tous les aspects de la vie des individus, ce qui implique la surveillance de masse de leur vie privée. Rien, absolument rien de tel dans les études de genre ou l’homosexualité.

À ce stade, quelques élèves du fond de la classe se dressent et me disent : « mais non, vous n’avez rien compris, le cardinal Sarah comparait seulement les deux parce que ce sont deux menaces ! ». Rasseyez-vous, jeune homme, on va s’occuper de vous. Quand bien même l’homosexualité serait une menace (ce que je réfute), la comparaison n’en serait pas plus valide pour autant. En effet, il ne suffit pas que deux choses puissent être qualifiées de la même manière pour pouvoir être comparées ; encore faut-il qu’elles soient de grandeur comparable. Ainsi, le père Sarah est clairement une menace pour nous, de même que Hitler était une menace en 1939 ; mais il ne me viendrait pas à l’esprit de les mettre en balance, parce que de toute évidence, même un crétin de son calibre n’est pas une menace équivalente à ce qu’était Adolf Hitler. Quand une différence de degré devient trop importante, elle induit une différence de nature : la mer, ce n’est pas une très-très-très grande bassine d’eau.

Mais tout ça, à la rigueur, ce n’est pas le plus intéressant. S’il ne s’était agi que de démontrer l’absurdité des propos de ce triste prélat, je n’aurais pas pris la peine d’écrire. Non, ce qui m’intéresse, moi, ce sont les réactions des gens, en particulier sur les réseaux sociaux.

Face à une connerie aussi manifeste, en effet, même le plus irréductible adversaire de l’homosexualité, de l’avortement ou des études de genre devrait avoir la sagesse de dire : « ok, d’habitude je suis d’accord avec le cardinal Sarah, et je suis d’accord avec lui pour dire que l’homosexualité est une menace, mais là, il a merdé, sa comparaison ne tient pas la route ». Moi, par exemple, je défends, dans certains cas de figure, la possibilité pour les femmes d’avorter ; mais quand quelqu’un défend la même chose que moi en disant « la femme c’est son corps elle en fait ce qu’elle veut d’abord ! », ça ne m’empêche pas de dire que c’est un argument débile et d’expliquer pourquoi.

Or, ici, c’est tout le contraire qui se passe : loin de renier ces propos, tous ceux qu’on entend généralement hurler à la mort de la civilisation pour cause de loi Taubira y vont de leur petite phrase – je n’ose écrire « de leur argument » – pour défendre la comparaison établie par le père Sarah. Et cette défense de ce qui est manifestement indéfendable n’est pas innocente ; au contraire, elle est très révélatrice d’une évolution de ces gens : ils ne sont plus dans une logique de débat d’idées, ni même dans une logique militante ; ils sont dans une logique de guerre.

Ces trois stades doivent être bien distingués. Dans un débat d’idées, on se contente de parler de théorie, sur le fond. Le militantisme s’appuie sur le débat d’idées, mais c’est dans une perspective d’action concrète, pour une transformation ou au contraire le maintien d’un état de choses. Dans l’un et dans l’autre, il peut se constituer des camps (on est d’accord ou pas avec une idée, on promeut une réforme ou on veut l’empêcher), mais ces camps sont toujours plus ou moins souples : ainsi, on peut défendre une certaine réforme, mais pas une autre, et donc passer d’un camp à l’autre selon les questions examinées.

Mais la logique de guerre est différente. Dans cette perspective, on cherche d’une part à polariser le conflit, et de préférence en le moins possible de pôles – l’idéal est qu’il n’y en ait plus que deux, « nous et eux », « nous et les autres », « les gentils et les méchants » –, et d’autre part à forcer les gens à choisir leurs camp : « if you’re not with me, then you’re my ennemy ». Et à partir du moment où les camps sont constitués, on tire à vue sur l’ennemi, et on protège le camarade de combat le plus possible.

C’est très exactement ce qu’on observe. Le cardinal Sarah peut proférer les plus énormes aberrations, il sera automatiquement défendu bec et ongles par un très grand nombre de personnes pour la seule raison que, comme elles, il s’oppose à toute évolution doctrinale ou même pastorale de l’Église sur les questions de morale sexuelle et familiale.

Qu’il y ait, au sein même de l’Église catholique, une fracture entre des camps – grosso modo trois camps : les réformateurs qui veulent des évolutions, les traditionnalistes qui veulent revenir à une situation antérieure, les conservateurs qui veulent préserver le statu quo –, il y a longtemps que nous le savons. Mais ce qui me semble nouveau, c’est que ces trois camps soient apparemment en train d’évoluer d’une logique militante vers une logique guerrière. Si cette évolution se confirme, les conséquences pour l’Église ne pourront être que catastrophiques, car il sera bien plus difficile pour les représentants de ces trois courants de continuer à se prétendre en communion, et donc de continuer, tout simplement, à faire partie de la même institution.

Il faut donc lutter contre cette tendance. Mais cela implique de renoncer aux attitudes guerrières, et donc à la solidarité inconditionnelle entre membres d’un même camp. On peut être de Robert Sarah ou de Hans Küng ; mais il faut savoir si l’on est d’abord de Robert Sarah ou de Hans Küng, ou d’abord du Christ.

samedi 28 juin 2014

L'Église envoie-t-elle les bons signaux ?


Dans l’excellent film de Laurent Tirard Mensonges et trahisons (et plus si affinités), le narrateur s’étonnait qu’un homme de trente ans passés puisse se demander, à propos d’une fille qu’il cherchait à séduire, s’il lui avait « envoyé les bons signaux ». Moi, je me pose cette question à propos de l’Église. Envoie-t-elle les bons signaux ?

Il y a des indices dans ce sens. Il y a eu l’élection du pape François, qui est sans doute beaucoup plus conservateur que certains ne l’espéraient, mais qui n’en demeure pas moins le plus réformiste que nous ayons eu (pour plus de trois semaines) dans les 50 dernières années. Il y a eu, en France, l’élection de Georges Pontier à la tête de la Conférence épiscopale. Il y a même des choses encore plus surprenantes : ainsi, récemment, l’Église catholique du Brésil s’est prononcée, par la voix du secrétaire général de la Conférence des Évêques locale, Leonardo Steiner, en faveur de l’union civile pour les couples homosexuels. C’est assez inimaginable pour être souligné.

Il y a eu aussi l’organisation d’un Synode sur les questions de morale sexuelle et familiale (petit espoir de changement), et surtout la diffusion d’un questionnaire à destination des fidèles sur ces sujets. Une grande première ! On n’avait jamais vu l’Église catholique se préoccuper ainsi de l’avis de ses ouailles. De nombreux individus, mais aussi des groupes (dont Tol Ardor) se sont saisis de cette proposition.

Mais depuis, les mauvais signaux se multiplient. Une fois lesdits questionnaires dûment envoyés à chaque Conférence épiscopale, ces dernières ont fait remonter leurs compilations à Rome. Là-bas, ils ont dû recevoir une petite claque : ils devaient bien s’attendre à quelques incompréhensions, mais ils ont sans doute dû voir que le fossé était plus profond qu’ils ne le pensaient.

Malheureusement, ce début de lucidité n’a, semble-t-il, conduit personne à remettre réellement en cause l’enseignement de l’Église lui-même. Ainsi, le cardinal Tagle, de Manille (Philippines), qui sera accessoirement co-président du prochain Synode (avec le père Vingt-Trois, archevêque de Paris, une autre pointure du progressisme et de la tolérance, comme chacun sait), s’est dit « choqué » par les réponses reçues, qui témoignaient, selon lui, de ce que l’enseignement de l’Église n’était « pas compris » par une large partie des fidèles, et demande donc un renouvellement, non du fond, mais de la forme, c’est-à-dire du langage utilisé pour faire passer cet enseignement.

Ce qui est un très mauvais signal, c’est que le co-président du futur Synode ne semble pas envisager une seule seconde que l’enseignement de l’Église puisse être très bien compris, mais tout simplement rejeté par les fidèles. Or, l’essentiel est là ! Avant de se poser des questions sur la forme, Tagle et ses petits amis qui habitent la même bulle que lui devraient se demander pourquoi certains (de nombreux, en fait) enseignements de l’Église ne sont pas acceptés par les fidèles, et se demander si les arguments qui les étayent sont solides ou non.

De la même manière, le Saint-Siège vient de publier l’Instrumentum laboris du Synode, c’est-à-dire la base de travail sur laquelle les évêques participants sont censés se fonder pour mener leurs travaux. Or, ce texte (un petit pavé de 85 pages) est encore un très mauvais signal. Non seulement il persiste dans cette ligne selon laquelle les fidèles ne comprendraient pas les enseignements contestés, mais quand il s’en éloigne et constate (bel effort !) que le divorce, si j’ose dire, entre l’enseignement de l’Église et la pratique des fidèles est un véritable refus, pas une simple incompréhension, il n’a plus que deux objectifs : d’une part, désigner des coupables (la « théorie du genre » arrive en tête, suivie de près par une multitude d’ismes : le relativisme, l’individualisme, l’hédonisme, le matérialisme etc.) ; d’autre part, chercher les moyens de faire entrer dans la tête des fidèles ce qu’ils n’acceptent pas encore.

Les arguments de ceux qui refusent ces enseignements de l’Église sont la plupart du temps complètement ignorés (c’est-à-dire qu’ils ne sont même pas évoqués), ou alors sont balayés par des réponses qui n’en sont pas. Plein de préjugés, d’approximations, de contradictions, l’ensemble du texte est, il faut le dire, d’une pauvreté intellectuelle et réflexive consternante. On peut certes lui reconnaître un atout : il fait réellement œuvre, au moins par endroits, de miséricorde. Au cas par cas, il affirme que les fidèles, et surtout les prêtres, doivent se montrer bienveillants, compréhensifs, gentils, essayer de ne pas blesser, de ne pas heurter. C’est mieux que rien ! Même s’ils n’ont pas de place assise et n’ont pas droit au repas, c’est déjà quelque chose de faire entrer les divorcés remariés dans la salle du banquet. Mais si l’Instrumentum laboris fait œuvre de miséricorde, il ne fait pas œuvre de pensée.

Il est donc probable que c’est à cela qu’il faille nous attendre : un Synode qui fera œuvre de miséricorde, mais pas œuvre de pensée. Qui insistera sur une certaine pastorale, sur l’accueil, sur la compréhension, sur l’écoute, mais ne changera rien sur le fond. Le risque est grand ainsi de voir se développer une véritable contradiction entre des choses (l’utilisation de la contraception, les couples homosexuels, les divorcés remariés etc.) qui seront toujours mieux acceptées dans les faits, les actes, les pratiques, alors qu’elles seront toujours aussi fermement condamnées dans les mots et la doctrine.

Peut-il en sortir du bon ? Certains de mes amis espèrent que oui. Ils m’assurent que la force de la pratique s’imposera peu à peu aux mentalités. Pour ma part, j’émets des réserves. Tant que la doctrine ne changera pas, il y aura toujours des pharisiens, des gardiens du Temple, des veilleurs, des on-ne-lâche-rien, des Civitas, des Printemps français, des Ludovine de la Rochère ; et leur discours restera cohérent, quand celui de l’Église ne le sera plus. Ce sera leur force et notre faiblesse.

Que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, bien sûr. Malgré mes efforts, je n’ai par exemple pas trouvé la liste des évêques qui participeront au Synode ; ce manque de transparence fait qu’on ne sait pas à qui on peut écrire avec l’espoir d’un minimum d’efficacité. En France, on a de la chance, en quelque sorte, puisque notre bien-aimé Vingt-Trois va co-présider la chose : on peut donc lui écrire en lui disant qu’on attend plus de ce Synode que ce que l’Instrumentum laboris en laisse croire. On peut, au passage, lui renvoyer un questionnaire ; même si on ne l’a pas rempli soi-même, on peut en trouver un dont les réponses nous conviennent. Vingt-Trois ne répond jamais aux lettres (en tout cas, il ne répond jamais aux miennes) ; mais il ne peut pas éternellement se boucher les yeux, surtout si on est en nombre.

Par ailleurs, le mouvement international Catholic Church Reform, dont Tol Ardor fait partie, a lancé plusieurs initiatives. Il demande que les débats du Synode soient intégralement et immédiatement diffusés, afin que les fidèles puissent se rendre compte de ce qui se dit (il n’est pas censé y avoir de secret). Il organise également un Synode des laïcs qui se tiendra à Rome, juste avant celui des évêques. Sur le site, on peut soutenir ces actions, voire y participer. Ça peut sembler peu de choses, mais pour sauver l’Église en l’empêchant de se tirer une balle dans le pied, chaque petit geste compte.

lundi 12 mai 2014

Conchita Wurst ou le triomphe des valeurs chrétiennes


Le triomphe de la drag-queen autrichienne Conchita Wurst à l’Eurovision 2014 ne fait pas que des heureux. La blogosphère catho-tradi se déchaîne, Boutin en tête : elle a un « malaise » (encore un malaise !) devant cette « image d’une société en perte de repères niant la réalité de la nature humaine », et elle ajoute son cri du cœur : « non à cette Europe-là ! » La hiérarchie russe entonne le même air d’une Europe corrompue et décadente dont le mariage gay serait l’abject symbole. Un porte-parole de l’Église orthodoxe russe a ainsi déclaré que la victoire du travesti représentait « encore un pas vers le rejet de l’identité chrétienne de la culture européenne ».

Et personne ne bronche. On assiste donc au retour de cette opposition qui tend à se figer dans le marbre depuis les débats autour de la loi Taubira, avec d’un côté les catholiques – qui se voient eux-mêmes comme le dernier rempart de la Loi Naturelle contre la décadence, et que tous les autres voient comme des réacs coincés et opposés au moindre écart par rapport aux normes liées au genre et à la sexualité –, et de l’autre les non-catholiques, qui se voient comme l’incarnation du Progrès, et que les catholiques voient comme l’incarnation du Péché.

Cette dichotomie est avant tout complètement fausse : de nombreux catholiques n’ont absolument rien contre l’homosexualité ou les études de genre, et de nombreux réacs n’ont pas besoin d’être catholiques pour être homophobes. Mais surtout, son installation dans les mentalités est une catastrophe pour tout le monde.

Pour l’Église d’abord, qui apparaît aux yeux de l’immense majorité de nos concitoyens comme une gigantesque machine conservatrice, une force d’inertie qui n’aurait plus pour seul but que de conserver les choses plus ou moins en l’état (voire, si possible, de revenir en arrière). L’Église catholique voit aujourd’hui son image immensément abîmée ; elle ne suscite plus seulement l’indifférence : elle suscite le mépris, la haine et un très fort rejet. Les évêques et, plus encore je crois, les fidèles, n’en ont pas pleinement pris la mesure. Certains reconnaissent cet état de choses mais s’y résolvent, se disant que c’est le prix à payer pour tenir un discours de vérité (ne se remettant jamais en question pour se demander si, vraiment, leur discours est bien celui de la vérité). D’autres s’y complaisent, se voyant déjà en dignes héritiers des martyrs des premiers siècles, sacrifiés aux griffes et aux crocs des lions du « lobby LGBT » (tout ça parce qu’ils se sont pris trois insultes sur Facebook ! franchement…). Presque tous se disent que « ce n’est pas si grave » et que « ça va passer ».

Non, ça ne va pas passer ; et si, c’est grave. L’Église a pour mission essentielle d’annoncer au monde la bonne nouvelle de l’Amour de Dieu. Elle ne peut pas le faire si elle est l’objet d’un rejet de plus en plus universel qui la rend absolument inaudible. Bien sûr, je ne prétends pas que la Vérité soit relative, ni qu’il faille transiger avec elle pour plaire au bon peuple. Il ne s’agit pas de faire la danse des sept voiles ; nous ne sommes pas dans une compétition électorale. Mais l’Église ne peut pas non plus faire complètement l’économie d’une réflexion sur l’image qu’elle renvoie dans l’opinion publique ni sur les nécessités bassement politiques et matérielles. Elle doit d’abord être platonicienne, d’accord, mais cela ne veut pas dire qu’elle puisse se permettre d’oublier totalement Machiavel. Le minimum, quand une de ses positions la fait voir très majoritairement comme attardée, c’est donc de s’interroger sur le bien-fondé de ladite position.

Mais la catastrophe est aussi, bien qu’on s’en rende encore moins compte, pour le reste de la société. Car en faisant de l’Église catholique et, par une extension injustifiée, du christianisme, l’ennemi universel du genre humain, elle se prive de l’essentiel de son message. Or, le christianisme a, plus que jamais, quelque chose à dire au monde et aux hommes. Le fond du message chrétien, c’est l’Amour : l’amour de soi-même, l’amour des autres, l’amour de Dieu et du Bien. Que ce message ait été obscurci, voire perverti, corrompu, au cours des siècles, par l’institution humaine qu’est l’Église visible, incarnée, n’enlève rien à sa force première, ni à sa nécessité. Dans une société qui privilégie de plus en plus les rapports de force, l’exploitation des uns par les autres, la course au profit au détriment de la nature comme des rapports humains, le message chrétien – le véritable message chrétien – est plus que jamais d’actualité.

Et en ce sens, je n’hésite pas à le dire : la victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision n’est pas la négation des racines chrétiennes de l’Europe ; bien au contraire, elle en est l’expression. Pas seulement parce que cet homme, c’est Jésus avec du mascara : plus profondément, parce que le respect et l’amour de l’autre, y compris dans sa différence, sont des valeurs profondément chrétiennes. Ne pas se contenter de tolérer la différence ; aimer véritablement la différence, apprécier la différence en tant que telle – aussi longtemps, bien sûr, qu’elle ne fait de mal à personne –, c’est aussi cela, le véritable christianisme.

Je ne prétends bien sûr pas que les droits de l’homme ou les valeurs de tolérance et de respect seraient uniquement dues au christianisme ; mais ce n’est pas non plus un hasard s’ils sont apparus et se sont développés, sans doute plus que partout ailleurs, dans la civilisation occidentale chrétienne. Des gens comme Voltaire ou Marx écrivaient contre l’expression institutionnelle du christianisme de leur temps ; mais ils étaient aussi, en un sens, de purs produits du christianisme véritable.

Plus que jamais, il est nécessaire que les chrétiens et les catholiques en « rupture de dogme » avec les institutions auxquelles ils appartiennent s’organisent et fassent entendre leur voix. Pour ne pas laisser s’installer une opposition à laquelle nous avons tous beaucoup à perdre.

samedi 1 février 2014

Stéréotypes de genre : les masques tombent


Dans un précédent billet, je critiquais le combat contre la prétendue « théorie du genre », et je soulignais à quel point cette lutte relevait avant tout de la préservation forcenée de stéréotypes dépassés. Ce que je n’avais pas vu venir, en revanche, c’est que six mois plus tard, la Manif pour tous assumerait la défense de stéréotypes.

Pour moi, c’était une évidence : les stéréotypes, les préjugés, les clichés sont des choses à combattre. Selon mon ami le Robert, un stéréotype est une « opinion toute faite, réduisant les singularités » ; synonyme : « cliché, lieu commun ». « Opinion toute faite », ça veut dire quelque chose qui n’a pas été pensé, réfléchi, qui est se présente comme une évidence. Comment peut-on défendre de ne pas réfléchir, de ne pas penser, d’accepter sans discuter les évidences que nous proposent la tradition, le passé ou l’habitude ? « Réduisant les singularités », ça veut dire simpliste, qui fait des généralisations abusives et ne perçoit pas les nuances et la complexité de la réalité. Comment peut-on défendre une vision simpliste des choses ? Comment peut-on refuser consciemment de voir les nuances et la complexité du réel ? Qu’on soit incapable de les voir, passe encore ; qu’on ait les yeux fermés, pourquoi pas ; mais comment peut-on dire : « non non, je ne veux pas les ouvrir, je veux rester dans mon univers binaire » ?

Bref, il me semblait absolument établi qu’un stéréotype était quelque chose contre quoi il fallait lutter. Mais, à ma stupéfaction, je dois bien reconnaître que ce n’est pas l’avis de Ludovine de la Rochère, de Béatrice Bourges et de leurs partisans : eux défendent les stéréotypes. Prenons cette affiche :


Quand je l’ai vue pour la première fois, j’ai cru à un canular bien fait. Je me suis dit que des adversaires de la Manif pour tous avaient retourné leurs affiches contre eux, en transformant les classiques « défense de la famille », « défense des enfants » et « défense de la différence et de la complémentarité des sexes » en une défense affichée des stéréotypes de genre. Pas un instant je ne me suis dit qu’elle pouvait être authentique, et il a fallu qu’on m’oriente sur leur site Internet pour que je me rende à l’évidence : ils étaient bien tombé aussi bas.

L’affiche n’est pas isolée, d’ailleurs. En voici une autre :


N’étaient les couleurs, on pourrait croire à une protestation (incongrue) contre l’enseignement de la décroissance dans les écoles. Avec les couleurs et quelques souvenirs de biologie, on comprend que l’escargot est hermaphrodite (à la fois mâle et femelle), et donc la représentation par excellence du Mal et du Péché (amis décroissants, une raison de plus de ne pas le choisir comme emblème). Et puis c’est vrai qu’un escargot gros comme ça, façon passage par Tchernobyl et Fukushima, ce serait un brin flippant dans une maternelle, même pour un fervent partisan de la loi Taubira comme moi.

Certains ont astucieusement détourné ces affiches ; j’ai particulièrement aimé cette parodie :


Mais j’ai le sentiment que ça ne suffit pas. Certains pourraient, après tout, être tentés de suivre le raisonnement des opposants à la prétendue théorie du genre : inutile de lutter activement contre ces stéréotypes, laissons les enfants faire leurs choix. Laissons les petits garçons jouer à la poupée si vraiment ils le demandent, mais n’allons surtout pas leur dire explicitement qu’ils peuvent le demander, que ça ne pose aucun problème et qu’ils ne seront pas moins des garçons pour autant. D’autant plus que la différence des sexes est une réalité biologique qu’il serait absurde de nier. Je le redis ici haut et fort : oui, il y a des hommes et des femmes. Ils sont biologiquement différents : leurs corps ne sont pas exactement semblables. Je ne nie pas cette différence ; bien au contraire, je la réaffirme.

Pourquoi, alors, est-il absolument nécessaire de lutter contre les stéréotypes de genre ? D’abord parce que les stéréotypes ne disparaissent que comme cela. Le temps, seul, ne fait rien à l’affaire. Ce n’est pas en laissant simplement les gens « faire leurs choix » qu’on a commencé à faire reculer l’idée que les Noirs avaient naturellement le rythme dans la peau et moins d’aptitudes que les Blancs à la réflexion abstraite : c’est en éduquant activement, positivement les gens, et en premier lieu les enfants, à l’idée que tous les hommes, quelle que soit leur couleur de peau, étaient semblables, et que les différences entre les peuples étaient culturelles et non pas biologiques, acquises et non pas innées. Il a fallu toute la puissance de l’école et des médias, aidés par les discours de chercheurs, de penseurs, de scientifiques.

Il en ira de même avec l’idée que les femmes sont naturellement douces, aimantes et attirées par le rose et les études littéraires, et les hommes naturellement durs, compétitifs et attirés par le bleu et les études scientifiques : si on laisse simplement les enfants « faire leurs choix », les choix en question se borneront à la répétition de l’existant, à l’imitation de ce qu’ils voient autour d’eux, et les stéréotypes ne disparaîtront jamais. Ceux qui demandent qu’on ne lutte pas activement contre le savent d’ailleurs très bien, et c’est précisément ce qu’ils recherchent.

Une deuxième raison de lutter activement contre les stéréotypes de genre, c’est qu’ils ont des conséquences concrètes et néfastes : ils limitent les possibilités qu’ont les gens de se réaliser pleinement, d’exprimer leur potentiel. Combien sont passés à côté de leur vocation, de leurs vrais plaisirs, de ce qui leur aurait vraiment plu, simplement pour se conformer à ce qu’on attendait d’eux ? Combien doivent afficher un caractère qui n’est pas le leur, se forger une image publique qui n’a rien à voir avec ce qu’ils sont vraiment, sous peine d’être moqués et rejetés ? Les stéréotypes de genre n’apportent strictement rien, mais ils nous retirent beaucoup : n’est-ce pas une raison suffisante pour chercher à les détruire ?

Enfin, la dernière raison, c’est que ce n’est pas parce que quelque chose est réel qu’il est sain d’insister dessus. En toutes choses, il faut savoir faire preuve de mesure et de pondération. La différence des sexes est réelle ; mais les stéréotypes de genre ne font pas que reconnaître cette réalité : ils la soulignent, ils insistent dessus, ils ne permettent jamais de l’oublier. Pourquoi n’est-ce pas sain ? Parce que, contrairement à ce que prétendent les militants de la Manif pour tous ou du Jour de la colère, la différence des sexes n’est pas menacée d’oubli : un garçon ne risque pas de croire qu’il est une fille. Contrairement à ce qu’ils semblent croire (faut vraiment ne rien y connaître…), un homme homosexuel ne se sent que très rarement de genre féminin : il se sent homme et attiré par les hommes, voilà tout.

C’est donc tout le contraire : rien n’indique qu’on ne pense pas assez à la différence des sexes ; tout indique qu’on y pense trop. Les différences salariales entre hommes et femmes, la proportion des femmes dans les assemblées politiques ou les conseils d’administration des grandes entreprises, tout crie que beaucoup de gens considèrent les femmes comme inférieures aux hommes. Oui, la différence des sexes est une réalité biologique. Mais la différence des couleurs de peau aussi en est une. Il faut le reconnaître, mais insister dessus est malsain et dangereux. Une école qui attribuerait des étiquettes blanches aux enfants blancs et des étiquettes noires aux enfants noirs ne ferait rien d’autre que se conformer à une différence biologique réelle, immédiatement constatable ; mais elle serait immédiatement (et à juste titre) pointée du doigt, parce qu’en insistant sans nécessité sur cette réalité, elle prendrait le risque de voir les enfants se mettre à lui accorder une importance qu’elle n’a pas. Si les stéréotypes de genre doivent être détruits, c’est peut-être avant tout pour cela : parce qu’ils insistent dangereusement sur une réalité qui ne devrait être que de peu de conséquence.

La première des vérités, c’est la hiérarchie des vérités. Le mal ne réside pas seulement dans le mensonge ; il réside aussi, bien plus subtilement, dans une fausse vision de cette hiérarchie. Donner à une vérité une importance qu’elle n’a pas, en tirer abusivement des conséquences qui ne découlent pas réellement d’elle, c’est déjà être dans l’erreur.

dimanche 29 décembre 2013

Homélie pour ce dimanche : la famille est menacée, protégeons-la !

Le premier dimanche après Noël (c’est ça, c’est aujourd’hui) est, pour les catholiques, le dimanche de la Sainte Famille : on y célèbre donc la famille formée par Jésus, Marie et Joseph (et, selon moi, les frères et sœurs cadets du Christ, mais tout le monde n’est pas d’accord là-dessus). Il est de tradition, à cette occasion, de faire un sermon portant sur la défense des valeurs familiales.

Et ça tombe bien, je trouve qu’il y a de quoi. Oui, dans la société actuelle, la famille est menacée. Ou plutôt, les familles sont menacées. La nuance est de taille : je ne crois pas que le modèle familial qui est le nôtre soit menacé. Par quoi pourrait-il l’être ? Contrairement à ce que beaucoup de prêtres ont dû raconter aujourd’hui, pas par le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, qui vont au contraire permettre la constitution et surtout la reconnaissance de nouvelles familles aimantes, sans rien enlever à celles qui existent déjà. Pas non plus par la théorie du genre, qui, contrairement à ce qu’on entend encore, n’a pas pour objectif de faire manger leurs couilles aux petits garçons ni d’obliger les petites filles à devenir toutes camionneuses.

Tout cela est de nature à faire évoluer le modèle familial traditionnel, mais pas à le menacer. C’est même devenu un lieu commun pour les catholiques réformistes que de souligner à quel point la famille de Jésus est peu conventionnelle, peu traditionnelle, peu naturelle : un homme y élève l’enfant que sa femme a eu, avant leur mariage, avec un autre, et en plus par un procédé qui n’a rien de « naturel » ou de « biologique ». Selon nos catégories actuelles, l’Incarnation se situerait quelque part entre une gestation pour autrui et une procréation divinement assistée ; on est assez loin du « un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants ».

Il y a bien quelques fous furieux qui réclament, à l’Assemblée nationale ou ailleurs, que les enfants soient retirés à leurs parents dès leur naissance ou peu après, et confiés à d’autres familles pour des durées limitées, voire élevés dans des centres publics. Cela, oui, menacerait le modèle familial. Mais ces discours délirants sont fort heureusement extrêmement marginaux et, je pense, ne sont pas en passe d’être appliqués – Dieu merci.

Et pourtant, oui, les familles sont menacées. Les menaces qui pèsent sur elles, ce sont les réductions du nombre de crèches, les suppressions de postes d’instituteurs en maternelle, qui font que les enfants en bas âge sont moins bien accueillis, et leurs parents moins libres. Ce sont les pressions des employeurs pour se donner toujours plus à son travail, et donc toujours moins à ses proches. C’est le chômage qui plonge les familles dans la misère et la désespérance. C’est le travail du dimanche, qui fait que les familles ne peuvent plus se retrouver ni passer du temps ensemble. Ce sont les inégalités, qui font que les couples ne peuvent plus subvenir à leurs besoins essentiels et à ceux de leurs enfants, et que les familles se délitent et se déchirent. Ce sont les immigrés clandestins à Mayotte qui, quand ils sont arrêtés, mentent à la police en disant qu’ils n’ont pas d’enfants, pour être renvoyés seuls aux Comores, et doivent abandonner leurs rejetons sur place pour leur éviter les dangers de la traversée du retour. C’est une organisation sociale qui ne nous offre ni le temps, ni les moyens de nous occuper nous-mêmes des personnes âgées, et qui nous condamne à enfermer nos parents et nos grands-parents dans des mouroirs où ils crèvent de solitude.

Oui, mes frères, les familles sont menacées ; mais pas par ceux que vous montrez ordinairement du doigt parce qu’ils ne sont pas comme vous. Elles le sont par le Système dans lequel nous vivons. Elles le sont par ceux qui sont avides d’argent, et par les incompétents qui les servent et nous dirigent.

lundi 7 octobre 2013

Tu seras un homme, mon fils (autrement, c'est un pain dans la gueule, lopette)


Le chat, de Philippe Geluck, se demandait déjà pourquoi on disait de certaines femmes qu’elles sont « très femme », et d’ajouter : « dit-on de certaines casseroles qu’elles sont “très casserole” ? »

De manière assez comparable, je m’interroge toujours sur les parents qui veulent absolument que leurs enfants se conforment à tout un tas de clichés. Ceux qui veulent absolument que leur petite fille soit « très petite fille », que leur petit garçon soit « très petit garçon ». Ceux qui disent à tout le monde, tout excités : « Ah celui-là, c’est bien un garçon ! » Ils sont légions : ceux qui ne supportent pas de voir leur fils porter du rose, ou leur fille jouer avec une voiture. Ceux qui s’inquiètent dès que leur fils dit qu’il n’aime pas le foot, ou que leur fille dit qu’elle voudrait être pompier ou policière.

C’est vrai, c’est curieux, non ? Non pas que je nie la différence des sexes ou le fait que le sexe d’une personne soit un des éléments constitutifs de son identité. Mais bon, ce n’est quand même pas le seul : il y a l’origine géographique, le milieu social, la couleur de peau, la religion, parmi une multitude d’autres. Or, quand un petit gascon n’aime pas le cassoulet, il n’a pas besoin de se demander comment faire un coming-out à ses parents, et personne ne trouvera ça inquiétant. Franchement, vous imaginez la scène ? « Oh mon Dieu, il n’a pas repris du cassoulet de mamie ! Qu’est-ce qui lui arrive ? Est-ce qu’il va prendre l’accent parisien ? Est-ce qu’il ne risque pas, plus tard, de manger des moules-frites, voire des nems ou des sushis ? » Impensable.

Et même pour des choses plus importantes pour les parents, en général, on n’en fait pas toute une maladie. Ainsi, quand le petit dernier commence à refuser de suivre père et mère à la messe dominicale, on ne trouve pas ça contre-nature ou inquiétant à l’excès. Alors pourquoi cette focalisation sur la différence entre hommes et femmes ?

La chose est d’autant plus surprenante que ce qui préoccupe les parents, ce n’est pas une réalité biologique. Ils n’ont pas peur que le sexe de leur fils se mette à rétrécir et se recroqueville pour finir en vagin. Non, ce qu’ils veulent, c’est que leur enfant se conforme à un ensemble de stéréotypes. Le mot est parfaitement adéquat puisqu’il n’y a rien, absolument rien, dans la nature d’un garçon, qui le pousserait à s’habiller en bleu plutôt qu’en rose, pas plus qu’il n’y a dans la nature d’une fille quoi que ce soit qui doive l’inciter spécialement à devenir coiffeuse plutôt que cosmonaute. Donc, les parents recherchent la conformité avec une construction sociale.

On pourrait même dire qu’ils recherchent la conformité avec une mode, tant les stéréotypes dont ils désirent si ardemment de voir les premiers signes sont historiquement datés. À certaines époques, les hommes, surtout dans les classes sociales supérieures, portaient robes et cheveux long sans que cela gênât qui que ce soit. Nouvelle surprise donc : pourquoi les gens sont-ils si préoccupés par cette mode-là ? Les mêmes qui crient aujourd’hui au meurtre de l’altérité sexuelle ne s’offusquent pas outre mesure, que je sache, que les hauts-de-forme aient disparu de nos têtes, ni même que les femmes portent des pantalons, pratique qui, lorsqu’elle s’est généralisée au début du XXe siècle, a déclenché un scandale.

Beaucoup de parents désirent donc avec une ferveur angoissée que leurs enfants se conforment à des stéréotypes socialement construits, historiquement datés, et liés au sexe desdits bambins. Lâchons le mot : ils veulent que leurs enfants se plient à des stéréotypes de genre.

Oui, ça y est, je l’ai dit, vous pouvez lâcher les lions. Et le genre, ou la réalité derrière ce mot, est indéniable. Personne ne peut prétendre que le rose va naturellement mieux aux filles, et le bleu naturellement mieux aux garçons. Qui habille préférentiellement sa fille en rose et son fils en bleu ne peut donc que reconnaître que cela provient d’une construction sociale, pas biologique, ce qui est la définition même de la notion de « genre ». Tous ceux qui reproduisent ces stéréotypes sont donc les monsieur Jourdain du genre : ils en font sans le savoir. Pis encore, ils en font alors même qu’ils prétendent refuser au concept toute espèce de légitimité scientifique.

Et encore, en disant cela, je reste gentil, puisque pour eux, le genre, ou plutôt le « djender » est une abomination qui va, dans les décennies à venir, être la source des maux les plus ignobles : suppression de la différence sexuelle, totalitarisme, génération suicidaire par manques de repères, j’en passe et des plus croustillantes.

Le Djender adoptant une de ses incarnations
les plus traditionnelles.

Quand il ne rôde pas dans les écoles en cherchant à
posséder un professeur, le Djender aime tout
particulièrement se cacher  dans les placards.
Et au nom de cette lutte contre le « djender » (autant dire contre la bête immonde), on en voit passer des qui ne sont pas piqués des hannetons. Ainsi, un article du Salon beige intitulé « Lettre d’un père à un maire » critique, je cite, « la propagande du gouvernement sur l’idéologie du gender ». Et la critique est, pour moi, hallucinante.


Qu’est-ce qui gêne ce monsieur, en premier lieu ? Premier point : le « programme d’action gouvernementale contre les violences et les discriminations commises en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre ». Mais comment peut-on oser émettre le moindre mot contre un tel programme ? Qu’est-ce qu’il veut nous dire ? Que les violences ne sont pas si condamnables si elles sont dirigées contre les pédés ? Qu’il ne faut pas lutter contre ces violences ? Qu’on le désapprouve, en son for intérieur, me semble déjà assez sidérant ; mais qu’on ose le dire, l’écrire, là pardon, mais c’est courir un tout autre galop.

Second point : « le programme interministériel sur l’égalité hommes-femmes », accusé d’être « imbibé de cette notion de genre ». Imbibé, je me demande qui l’est… Faut oser, là encore ! Est-il en train de dire que la lutte pour l’égalité hommes-femmes est une mauvaise chose ? Que les rapports doivent rester inégaux ? Que les hommes doivent continuer à gagner en moyenne 17% de plus que les femmes ?

Tout le reste est à l’avenant. Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, « ABCD de l’égalité », tentatives étatiques pour lutter contre les stéréotypes de genre (on y revient…), éducation contre l’homophobie dès le primaire, rien n’est épargné.

Mais cette galerie des horreurs ne répond pas à la question fondamentale : bon sang de bonsoir, qu’est-ce que tous ces gens-là redoutent, à la fin ? La première idée qui m’est venue, c’est que, sans l’avouer, peut-être même sans se l’avouer à eux-mêmes, les critiques des études de genre et de leur introduction dans les écoles, ou plus généralement tous ceux qui reproduisent les clichés les plus bêtas en tremblant que leurs gosses ne finissent par y échapper malgré eux, n’étaient au fond que des conservateurs. Des gens qui veulent préserver les choses comme elles sont.

Ce n’était pas impossible, après tout : des gens que ne gêneraient pas outre mesure les droits acquis par les femmes au cours du XXe siècle, mais qui ne voudraient pas que les choses allassent plus loin, qui voudraient que les hommes conservassent une légère supériorité sociale sur les femmes. Beaucoup de gens, après tout, aiment l’existant parce qu’il existe, non parce qu’il est bon, et veulent donc le conserver en l’état sans se demander si c’est bien ou pas. Et comme ceux qui pâtissent d’un état de choses ne sont pas toujours exempts de cette tendance, on comprendrait que pas mal de femmes elles-mêmes luttassent pour rester légèrement inférieures aux hommes. Parce que, pour le moment, c’est comme ça.

Et d’ailleurs, dans une certaine mesure, cette explication par le conservatisme est juste. Tony Anatrella, par exemple, ne s’embarrasse pas de la « lutte contre l’homophobie » dont Frigide Barjot avait voilé ses « manifs pour tous » ; lui condamne clairement le terme même « d’homophobie » et ne se gêne pas pour dire que l’homosexualité est une déviance, une perversion, une maladie, une malformation du développement psychologique. Il ne veut donc surtout pas qu’elle se banalise.

Mais cette explication ne me satisfaisait pas entièrement. Je sentais bien que tous ces discours apocalyptiques sur la fin de l’altérité sexuelle, sur le malheur des enfants à venir, discours qui émanaient parfois de personnes dont je respectais profondément l’intelligence, ne pouvaient pas être le seul reflet d’un conservatisme social. Plus je discutais avec certains de mes proches sur le sujet, plus je sentais que la peur qui se lisait dans leurs diatribes, loin d’être exagérée pour les besoins de la cause, était plutôt plus forte encore qu’ils ne l’exprimaient. Une panique, une terreur.

Et c’est là que je me suis souvenu d’un excellent article rédigé par Titiou Lecoq pour Slate, à l’occasion du tweet de Christine Boutin se moquant de la mastectomie subie par Angelina Jolie. Il faut lire cet article : il est allé au fond des choses, je crois. Pour rappeler brièvement les faits, après la double ablation des seins subie volontairement par l’actrice pour raisons médicales, Mme. Boutin avait tweeté : « Pour ressembler aux hommes ? Rires ! Si ce n’était triste à pleurer ! » Voilà ce qu’en dit Titiou Lecoq :

« La première explication qui vient à l’esprit c’est qu’elle a fondu un plomb et qu’elle va finir dans l’état de cet homme qui s’est arraché les yeux. [...] Ce tweet révèle une [...] obsession, une mécanique idéologique profonde : Christine Boutin a une vision cauchemardesque du féminisme actuel. […] Derrière ce tweet à vomir, ce qu’il faut lire, c’est la peur d’une femme perdue. D’une femme qui ne comprend plus rien à la société dans laquelle elle vit. D’une femme qui se croit harcelée par ses propres hallucinations, par les fantômes d’autres femmes qui se font ôter les seins pour devenir des hommes et forniquer dans tous les sens et donner ensuite leurs enfants à des couples homosexuels qui habilleront leurs petits garçons en rose avant de les manger. »

« Une femme perdue », « qui se croit harcelée par ses propres hallucinations » : la peinture me frappe par sa vérité. Et cette incompréhension – et donc cette peur – sont bien plus répandues qu’on ne le pense, parce qu’elles ont des degrés, et que tous ne sont pas également visibles. Chez certains, c’est une panique, et ça conduit à une action obsessionnelle, politique par exemple, forcément très visible (Mme. Boutin, ou dans une moindre mesure ceux qui ont été de toutes les manifs pour tous et qui continuent, aujourd’hui encore, à « veiller »).

Mais chez d’autres, c’est bien plus discret. Chez ceux qui n’ont pas une angoisse absolue qui les empêche de s’endormir le soir (pour ceux-là, les images postées plus haut sont véritablement éclairantes), mais seulement une peur plus légère, plus diffuse, ça se traduit par un conservatisme d’inertie, moins virulent et donc socialement mieux accepté. Ce sont les instits qui font des étiquettes roses pour les filles et bleues pour les garçons (oui ! il y en a encore). C’est le patron de Barilla qui affirme qu’il ne mettra jamais un couple homosexuel dans ses publicités parce que ça ne correspond pas à l’image qu’il a de la société. Imagine-t-on les réactions s’il avait dit qu’il refusait de mettre un noir ou un juif dans ses pubs pour la même raison ?

Quoi qu’il en soit, et quel que soit le degré auquel s’exprime cette peur, cette grille de lecture explique beaucoup de choses. Par exemple, pourquoi le dialogue est à ce point complètement impossible entre partisans et adversaires des études de genre : parce que l’opposition à cette notion est en fait moins une opinion qu’une peur irrationnelle. Du coup, vous pouvez bien démontrer que les études de genre n’ont pas, dans leur immense majorité, pour but de nier la différence biologique entre les sexes, ça ne changera rien à l’opposition des opposants. De même qu’ouvrir la porte du placard et montrer à l’enfant qu’il n’y a rien dedans que des jouets ou des habits n’enlève rien à sa peur ; dès que l’adulte est reparti se coucher, la peur du monstre dans le placard revient aussitôt.

Alors bien sûr, il y a de bonnes expériences, des instituteurs qui font de vrais efforts, qui travaillent patiemment, subtilement, avec les enfants dont ils ont la charge. Mais tout cela nous montre aussi à quel point la lutte est loin d’être gagnée : il est bien plus difficile d’abattre une terreur infondée qu’un raisonnement erroné.


***** Nota Bene *****

J'espère que Joshua Hoffine me pardonnera le petit détournement de ses excellentes photos qui redonnent vie aux monstres de notre enfance.

dimanche 16 juin 2013

Théorie du genre : se battre c'est bien, contre de vrais ennemis c'est mieux

Pendant très longtemps, j’ai profondément respecté le militantisme, quelle que soit la cause défendue. Probablement en partie parce que je suis très militant moi-même, et surtout parce que je défends des idées généralement très mal vues, j’étais tolérant envers les autres « militants des mauvaises causes ». Même ceux avec lesquels je me sentais le moins de choses en commun, ceux de la droite radicale par exemple : à chaque fois que je voyais qu’ils se battaient par réelle conviction, qu’ils luttaient pour le bien commun et non pour défendre un intérêt particulier, je me disais que cela valait mieux que l’inaction apolitique (attitude la plus répandue de nos jours) ou la lutte égoïste pour la perpétuation de privilèges (seconde attitude la plus répandue). Eh bien les « manifs pour tous » ont réussi l’impossible : me faire douter de cet a priori favorable, de cette bienveillance instinctive.

Déjà, en voyant les opposants au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, en voyant ces centaines de milliers de personnes dans les rues, je me disais que tout de même, toute cette énergie était bien mal employée. C’est le nombre qui m’a fait basculer : quelques dizaines de militants qui consacrent leur vie au but d’étriper les banquiers ou de chasser les étrangers de la mère patrie, ce n’est pas mon truc (encore que les premiers…), mais j’admire le dévouement à une cause, et je me dis que de toute manière, militeraient-ils ailleurs que ça ne changerait pas grand-chose.

Alors que contre la loi Taubira, pardon mais on ne jouait pas dans la même cour. Et c’est là qu’arrive l’irrépressible regret : sur tous ces manifestants, une très grande majorité étaient chrétiens ; honnêtement, si le Christ revenait aujourd’hui sur Terre, est-ce vraiment le mariage pour tous qui le scandaliserait le plus ? Franchement, qui peut croire que c’est le principal crime, ou même un des principaux crimes, que commet l’humanité en ce moment ? Qui peut croire que c’est l’urgence, la priorité ? Tout le monde connaît ma position, et je l’ai largement argumentée sur ce blog ; mais même si l’on n’est pas d’accord avec moi, même si l’on pense sincèrement que le mariage et l’adoption d’enfants par les couples homosexuels sont une mauvaise chose, comment peut-on croire que c’est plus grave que, mettons, la destruction de notre environnement, les inégalités entre les hommes, la crise économique, le délitement du lien social ?

Si tous les opposants à la loi Taubira avaient déployé la même énergie pour ces causes évidemment plus importantes, ils auraient davantage fait progresser les choses. Certaines associations, avec une cinquantaine de militants dévoués, verraient leur efficacité multipliée par cent. Si quelques dizaines de militants des JNR ne changeraient pas le cours des choses en militant ailleurs, ces centaines de milliers de personnes pourraient le faire, si elles plaçaient leur énergie au bon endroit.

Et maintenant, voilà qu’ils ont enfourché un nouveau cheval de bataille, aussi boiteux que le précédent : la lutte contre la « théorie du genre ». Si la chose était possible, je dirais que ce combat est encore plus stupide que le précédent. Encore, quand ils se battaient contre le mariage des couples homosexuels, ils se battaient contre quelque chose qui existait ; alors que là, même pas. Car la théorie du genre, ça n’existe pas. Il n’y a aucune « théorie du genre » cohérente et unifiée, comme il y a une théorie de l’évolution des espèces ou une théorie de la relativité générale. Il n’y a que des études de genre.

Bien sûr, ces études scientifiques, universitaires, ont quelques points communs. Mais pas ceux que leurs prêtent leurs adversaires, qui bien souvent n’en connaissent strictement rien. Par exemple, les études de genre ne nient pas la réalité biologique que constitue la différence des sexes, ou les éventuelles conséquences déterminées par cette réalité ; seule une infime minorité va dans ce sens.

Alors quoi ? À dire le vrai, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : comme leur nom l’indique, ce qui unit les études de genre, c’est… d’étudier le genre, c’est-à-dire les différences socialement construites entre hommes et femmes. C’est ça, le « genre », ni plus, ni moins : ce qui, dans les différences entre hommes et femmes, entre masculin et féminin, relève non pas de la biologie mais de la société, non pas de l’inné mais de l’acquis, non pas du donné mais du construit. Honnêtement, qui peut prétendre que le genre n’existe pas ? Qui peut prétendre que tout, intégralement tout, dans les différences entre hommes et femmes, vient de la nature et de la biologie ? Que les hommes soient naturellement plus forts que les femmes, on peut encore l’admettre ; mais qu’ils soient naturellement plus enclins à des études scientifiques, quand les femmes pencheraient naturellement vers des études littéraires, ça non, ne serait-ce que pour une raison : c’est qu’il n’y a rien de moins naturel, à la base, que des études, qu’elles soient scientifiques ou littéraires…

Bref, prétendre que les différences entre hommes et femmes relèvent exclusivement de la nature et pas du tout de la société serait exactement aussi stupide que de prétendre qu’elles relèvent exclusivement de la société et pas du tout de la nature.

Bien sûr, j’ai conscience de prêcher dans le désert. Ils vont continuer à se battre, à manifester, à veiller, à prier pour rien. Pour certains, sur un simple malentendu, sur une incompréhension, parce qu’on leur aura bourré le mou sur quelque chose à quoi ils ne connaissent strictement rien et qu’ils sont prêts à saisir le premier drapeau qu’on leur présente, pourvu qu’il ressemble un peu à leur habit, et à foncer tête baissée avec. Pour d’autres, pour des motifs beaucoup moins nobles : parce qu’ils redoutent les conséquences prévisibles, et d’ailleurs déjà visibles, des études de genre.

Car elles ont, bien entendu, des conséquences concrètes : de la même manière que la biologie a largement contribué à discréditer le racisme, les études de genre sont en train de montrer que rien ne justifie les inégalités entre hommes et femmes, ou que l’homosexualité n’a rien d’anormal, etc. Pour tous les partisans du maintien des valeurs morales traditionnelles façon béton armé, les études de genre sont donc évidemment dangereuses.

Mais elles sont aussi, pour les mêmes, une aubaine. Avec la lutte contre le mariage pour tous, et malgré leurs dénégations, il y avait toujours un soupçon d’homophobie. Tandis que là, aucun problème ! On ne prétend  pas lutter contre des actes, des pratiques, encore moins contre des personnes ; on prétend lutter contre une « théorie » ; on se situe sur le plan des idées. Sans arrière-pensée, sans homophobie (puisqu’on vous le dit). La « théorie du genre » permet aussi de faire remonter une autre théorie, celle du complot : ses détracteurs ne perdent jamais de temps pour vous dire qu’on en veut à vos enfants, à qui on va apprendre à vouloir changer de sexe, ou qu’ils n’ont pas de sexe (on ne sait pas tellement), voire qu’on va pouvoir violer légalement, puisque John Money, bien sûr (alors que ce monsieur n’est pas du tout l’inventeur du concept de genre, même s’il l’a utilisé). Et que donc finalement, il est clair que la théorie du genre, c’est le nouveau totalitarisme. Et voilà comment de vrais conservateurs, voire de vrais réactionnaires, entraînent à leur suite des centaines de milliers de personnes qui ne sont pas plus mauvaises que d’autres, mais qui sont tout bêtement très mal informées.

On va donc en rester là : avec d’un côté des associations, des mouvements, des leaders sans partisans, ou avec trop peu de partisans, donc trop peu d’énergie ; et de l’autre, des troupes immenses, dont une grande part est de bonne volonté et pourrait rejoindre les premiers, si elle était un peu mieux informée. C’est la vie. Mais c’est triste.

Pour info, pour ceux qui aiment veiller, l’Association des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT) organise dans la nuit du 22 au 23 juin la 8e Nuit des Veilleurs contre la torture. Allez-y, veillez pour quelque chose qui en vaut la peine. Pour les cathos qui veulent s’engager, la Conférence Catholique des Baptisés Francophone (CCBF) promeut la prise de conscience, l’expression libre et l’action autonome des baptisés au sein de l’Église catholique romaine ; elle mérite votre soutient. Et plus généralement, pour tous ceux qui aiment militer, Tol Ardor recrute.