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lundi 2 novembre 2020

Parlons des caricatures (puisqu'il le faut)

Quand Samuel Paty a été décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Muhammad, j’ai d’abord pensé ne rien en écrire ici. J’étais touché, bien sûr : j’ai moi-même travaillé avec mes élèves sur le même support, des années de suite, dans un département très majoritairement musulman. Mais j’estimais être, une fois n’est pas coutume, d’accord avec la vox populi, et n’avoir rien à ajouter à ce que j’entendais sur le sujet. Il me semblait que, par rapport aux attentats de Charlie Hebdo, on entendait nettement moins les tenants du « oui mais quand même ils l’ont bien cherché », « non aux meurtres mais quand même non aussi aux caricatures » et autres propos de caniveau. Pourquoi ? Peut-être, me disais-je, parce que les gens acceptent facilement l’idée que journaliste est un métier dangereux, qu’on risque sa vie en l’exerçant, tandis qu’ils considèrent que professeur ne devrait pas vous exposer physiquement, parce qu’ils voient l’école comme une sorte de sanctuaire. Je me doutais bien que beaucoup de gens pensaient que Samuel Paty l’avait bien cherché, voire se réjouissaient de sa mort, mais qu’ils n’osaient pas le dire, parce qu’ils sentaient qu’ils allaient retourner l’opinion contre eux (alors que, jusqu’ici, il n’y a finalement pas tant de gens que ça pour défendre vraiment la liberté d’expression – le discours selon lequel les caricatures ça craint est très répandu, même parmi les non-croyants).

Puis, Macron a rendu son hommage, et j’étais encore d’accord avec ce qu’il disait, je n’avais toujours rien à dire. Les réactions du monde musulman ne me semblaient pas non plus mériter de réaction, c’était prévisible, et pour tout dire un peu réchauffé – inquiétant, bien sûr, mais réchauffé. J’ai commencé à changer d’avis en découvrant que Mahathir bin Mohamad, qui, jusqu’en mars dernier, était premier ministre de la Malaisie, affirmait sur Twitter, en faisant référence au passé colonial, que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres commis dans le passé » (avouez que ça laisse songeur).

Mais ce qui m’a fait me dire que, décidément, il fallait réagir, ça a été certaines réactions en France. Une en particulier, celle de Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), qui a affirmé sur RMC, le mardi 27 octobre, certes  sans « appeler à l’interdiction » des caricatures de Muhammad, qu’il fallait que les artistes s’autocensurent : « pour préserver l’ordre public, parfois on est obligé de renoncer à certains droits ». Et de donner la covid en exemple, ce qui décidément confirme l’intuition que j’exprimais dans mon dernier billet. Puis d’enfoncer le clou : « il faudrait mesurer l’usage de ce droit pour que celui qui est en face ne se sente pas comme provoqué, comme offensé ».

Pour moi, il y a là une ligne rouge. Déjà, j’aurais voulu que l’hommage national à Samuel Paty fasse une bien plus grande place aux caricatures : à mon sens, en complément de la cérémonie elle-même, on aurait dû les montrer à tous les élèves, dans tous les établissements, pour mettre pratique l’idée qu’on ne cède rien, et sur le principe que, si tout le monde les montre, ils ne pourront pas tous nous décapiter. J’ai donc décidé, à ma bien modeste échelle, de partager ces caricatures sur ma page Facebook. L’avalanche de réactions, donc beaucoup allaient exactement dans le sens de ce que disait le président du CFCM, m’a décidé à écrire.

La rhétorique est bien rodée, on l’a entendue mille fois à l’époque des attentats de 2015 : la loi doit laisser le droit de caricaturer, mais personne ne doit utiliser ce droit, à cause du « contexte » : les musulmans sont discriminés, l’islamophobie est partout, les terroristes et les extrémistes utilisent les caricatures pour attiser la haine et la colère des musulmans de France, et donc il faudrait s’autocensurer par fraternité, pour préserver l’ordre public et éviter une guerre civile intercommunautaire.

Évidemment, il y a du vrai là-dedans ; l’argument de la fraternité me touche, je le reconnais, et le « contexte » ici décrit l’est avec assez de vérité. Cela étant, ce que les partisans de ce discours oublient de dire, c’est que le racisme et les discriminations, pour être très réels, n’en soit pas moins seulement un aspect du contexte global. Un autre élément à prendre en compte, en France et à peu près partout dans le monde, ce sont les atteintes permanentes et extrêmement violentes envers la liberté d’expression. Alexandre Astier fait dire à Arthur qu’on « peut douter de tout, sauf de la nécessité de se trouver du côté des opprimés ». Le problème ici est que les opprimés sont justement des deux côtés : certes, les musulmans de France sont indéniablement victimes de graves discriminations ; mais enfin, le même principe commande aussi de se mettre du côté des journalistes de Charlie Hebdo, de Samuel Paty et d’Asia Bibi.

Chacun doit faire son choix en conscience : qu’est-ce qui, dans la société actuelle, représente la plus grande menace, le plus grand danger, le plus grand mal ? À mon sens, et sans nier la gravité des discriminations, les atteintes à la liberté d’expression me semblent, sur le long terme, plus dangereuses encore. C’est pourquoi je partage, et continuerai à partager, les caricatures controversées. Si la haine intercommunautaire est le prix à payer pour la défense de ce principe, je le regrette, mais ma foi, je suis prêt à le payer.

Certains pourront être choqués par ce choix. Il me semble pourtant évident qu’une société dans laquelle la liberté d’expression serait moindre que celle dont nous jouissons serait infiniment pire que la nôtre. Admettons qu’on interdise les caricatures parce qu’elles blessent, heurtent, font souffrir les croyants (car les musulmans ne sont pas, loin de là, les seuls à réclamer le retour du délit de blasphème). On n’aurait alors que deux possibilités.

La première serait d’être juste et d’interdire tout ce qui peut choquer les croyances de chacun. Mais alors, tout va être interdit. Les hindous pourraient demander à ce que jamais une vache ou un éléphant ne soit représenté sur un dessin comique, les animistes pourraient être choqués par la représentation des arbres et des rochers, les néo-païens pourraient demander l’interdiction de tout dessin se moquant de Zeus, de Wotan ou d’Osiris. Et si on veut pousser la logique à bout, il faudrait faire place à la moindre croyance individuelle, pas seulement pour les caricatures, mais pour toute forme d’expression. Car si certains sont fondés à demander l’interdiction d’un dessin ou d’une œuvre d’art parce qu’il les choque, pourquoi ne serait-on pas fondé à demander l’interdiction des textes choquants ? Cette première solution finirait donc par tout interdire, et ceux qui la réclament aujourd’hui se retrouveraient pris à leur propre piège : beaucoup de gens sont très, très choqués par de nombreux passages de la Bible et du Cora ; les polythéistes et les associations de défense des droits des homosexuels seraient, dans cette première optique, tout à fait fondés à demander leur interdiction.

Seconde possibilité : de manière parfaitement injuste et largement arbitraire, on choisirait quelles croyances sont dignes de respect et de considération, et quelles croyances peuvent aller se faire foutre. Les croyances « respectables » seraient inévitablement les monothéismes occidentaux, c’est-à-dire les religions dites « du Livre » : le judaïsme, le christianisme, l’islam. C’est systématiquement l’option choisie par les partisans de l’autocensure ou du délit de blasphème, même s’ils ne l’assument évidemment jamais. Écoutez les discours des autorités religieuses, en particulier musulmanes : quand elles sont plus ou moins tolérantes, elles réclament en effet le respect des prophètes de ces trois religions, mais vous ne les entendrez jamais exiger le même « respect » pour Shiva, Ganesh ou Aphrodite. Et pourtant, il y a 14 à 20 millions de Juifs à travers le monde, pour 1,1 milliard d’hindous, soit 55 fois plus. Même parmi ceux qui défendent les caricatures, de nombreux croyants tombent dans cette injustice. Ainsi, dans une récente tribune au Monde, un « collectif d’intellectuels musulmans » écrivait : « De fait, tout citoyen est libre de faire appel à la justice s’il estime que ces limites sont franchies, non pas au nom du droit au blasphème, mais au nom du respect de la dignité humaine, et ce quelle que soit la religion concernée, catholique, protestante, juive ou musulmane ». Comme si les monothéismes étaient seuls au monde ! Ce qui n’a rien de surprenant, le Coran contenant effectivement des versets tolérants envers les chrétiens et les juifs (même si d’autres le sont nettement moins), mais appelant sans la moindre ambiguïté au massacre des polythéistes qui refuseraient la conversion.

Il me semble clair qu’aucune de ces deux propositions n’étant moralement acceptable, la seule solution rationnelle est que chacun accepte d’être blessé, heurté, choqué dans ses croyances par ce que peuvent dire les autres. Le célèbre principe selon lequel la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres est souvent dévoyé de nos jours, et sournoisement transformé en « la liberté des uns s’arrête là où commence le respect d’autrui ». Mais le « respect » est malheureusement bien trop flou pour servir de socle à un tel principe politique. Une liberté ainsi définie serait complètement vidée de sa substance.

Ayant mis en garde contre les ennemis de la liberté d’expression, il faut malheureusement faire de même contre tous ceux qui les instrumentalisent pour faire avancer un agenda politique qui n’est pas moins liberticide. Les ténors des Républicains et du FN, sans surprise, appellent à balancer l’état de droit par-dessus bord au nom de la situation de « guerre » que nous vivrions. Éric Ciotti réclame un « Guantanamo à la française ». Pour mémoire, le camp de Guantanamo enferme, en-dehors de tout cadre légal, des gens sans procès, parfois depuis 15 ans. Voilà ce que veut M. Ciotti pour la France : un enfermement sans passer devant un juge. Au Moyen-âge, la monarchie anglaise était plus avancée que cela. Christian Estrosi, quant à lui, se hausse sur ses ergots : « aucun droit pour les ennemis du droit ». On s’étonne de le voir ainsi faire une référence à Saint-Just, personnage d’extrême-gauche s’il en est, mais qui a surtout mis sur pied ce que j’appelle un régime à volonté totalitaire[1].

Ces politiciens sont la honte de notre pays, et ils ne sont que trop écoutés. Sur les 60 derniers mois, nous en avons passé 31 en état d’urgence ; pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962, il n’y en a eu que 27. Au prétexte de défendre une liberté d’expression dont ils n’ont en réalité que faire, ils cherchent uniquement à faire avancer leur programme sécuritaire et liberticide. Jouant sur la peur des Français, ils leur font oublier la triste réalité : face à la menace terroriste, et face à toute menace d’ailleurs, le risque zéro n’existe pas. Oui, il y a des attentats. Que faire ? Rien, ou rien dans l’immédiat. Notre justice et notre police sont armées pour se battre, et font ce qu’elles peuvent ; il faut accepter que parfois elles échouent. Je sais que c’est dur à avaler, mais c’est, là encore, la seule position raisonnable : le remède proposé serait pire que le mal. S’il y a un travail à faire, c’est un travail de très long terme : éduquer d’une part, réduire les inégalités de l’autre. Ainsi, nous nous attaquerons aux racines du terrorisme. Des lois sécuritaires en plus ne nous protègeront pas contre les attentats, mais nous feront faire un pas de plus vers une autre forme de totalitarisme.












[1] Pour ceux que ça intéresse, les historiens estiment qu’il n’y a pas de totalitarisme avant le XXe siècle. En effet, le contrôle et la surveillance totale par l’État de tous les individus, dans leur vie privée aussi bien que publique, mais aussi des institutions, des entreprises et des autres groupes humains, constitue le cœur de la notion de totalitarisme. Cette surveillance et ce contrôle nécessitent des moyens techniques qui n’étaient pas disponibles avant la Révolution industrielle. Certains régimes, toutefois, manifestaient une volonté de contrôle et de surveillance qui les apparente aux totalitarismes contemporains.

vendredi 30 octobre 2020

Soumission

C’est un point peu remarqué : la pandémie de covid et le terrorisme sont étonnamment similaires. Tous les deux font peser une menace sur la vie et la sécurité des individus : en allant à l’église, au théâtre, en faisant votre métier de professeur ou de journaliste, ou tout bêtement en prenant un verre en terrasse, vous risquez de mourir égorgé, décapité ou tué d’une balle dans la tête ; en recevant votre petit-fils ou en organisant une soirée-crêpes, vous risquez de ne jamais vous réveiller de la salle de réanimation (mention spéciale aux boîtes gay, où vous prenez les deux risques à la fois).

Alors que j’entame le couplet « vivre, c’est risqué », j’entends déjà hurler les premiers covidistes : « ah mais ça n’a rien à voir ! Les deux risques n’ont rien de comparable, le terrorisme islamiste a fait 165 000 morts en quarante ans, alors que la covid a tué plus d’un million de personnes en moins d’une année ».

Certes. Avant de hurler, cependant, regardons les faits : en tout premier lieu, le coronavirus tue essentiellement des personnes déjà proches de la mort, soit âgées, soit malades. Les moins de 40 ans représentent moins de 5% des hospitalisations, et plus de 90% des morts ont au moins une autre maladie. Il n’est évidemment pas question de dire que leur vie n’a pas de valeur ou qu’on peut les abandonner à leur sort ; mais il est indispensable de remarquer que, si vous êtes plutôt jeune et en bonne santé, vous ne risquez pas grand-chose. Objectivement, on est aux antipodes d’épidémies comme la peste de Justinien, qui a fait périr un tiers de l’Europe, ou comme la grippe espagnole, qui a tué entre 50 et 80 millions de personnes en un an et demi, ou même comme le sida (maladie qui, comme la grippe espagnole d’ailleurs, frappe justement plutôt les jeunes et ceux qui sont en âge de travailler). N’ayons donc pas peur de le dire : le terrorisme comme la covid font peser sur nos vies et notre sécurité un risque réel, mais limité.

Or, ils ont la même conséquence : pour faire face à ce risque limité, nous prenons des mesures extrêmes. Le terrorisme nous a fait accepter depuis vingt ans des politiques liberticides à l’extrême et une surveillance massive de nos vies privées par les entreprises et les États ; quant à la covid, elle nous rend muets sur des restrictions des libertés que jamais nous n’avions connues en temps de paix. Un dessin résume parfaitement notre nouvelle situation :

Pour la pandémie comme pour le terrorisme, donc, les mesures prises sont disproportionnées, sans commune mesure avec le risque couru. Je ne dis évidemment pas qu’elles seraient inefficaces : au contraire, elles sont très efficaces. Bien sûr qu’elles le sont ! De toute évidence, des mesures disproportionnées sont forcément efficaces. La surveillance massive permet de déjouer de nombreux attentats ; le confinement généralisé empêche que nous tombions tous malades en même temps, donc limite la pression sur les lits de réanimation et sauve des vies, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est vrai pour toutes les mesures disproportionnées. Vous ne voulez pas que votre ado parte en soirée ? Ligotez-le au radiateur, vous verrez qu’il n’ira pas en soirée ; ce sera beaucoup plus « efficace » que de lui faire les gros yeux.

Je ne dis évidemment pas que toutes les mesures prises soient toujours disproportionnées. Au printemps dernier, j’ai moi-même défendu le confinement sur ce blog. Mais à l’époque, nous avions beaucoup moins de connaissances sur ce virus, et surtout nous n’avions aucun protocole sanitaire pour les malades qui devaient être hospitalisés. Actuellement – et c’est un autre élément qui fait que le risque est bien moindre qu’il y a six mois pour les personnes saines –, nous avons au contraire des traitements efficaces.

Dernier point commun, le néoparler, la novlangue qui entoure les mesures prises. Avec le terrorisme, il n’y a pas de vidéo-surveillance, non non ! il y a de la vidéo-protection. C’est forcément « pour votre sécurité » que cette rame peut être écoutée. Avec la covid, on va plus loin encore ! Le néoparler du terrorisme consistait à atténuer des réalités désagréables (parler de « protection » à la place de « surveillance »). Pour le coronavirus, on avance encore vers la vraie novlangue orwellienne : on affirme carrément le contraire de ce qui est, et sans la moindre vergogne. À la poste de Mamoudzou, des affiches annoncent sans honte à l’entrée que c’est « pour simplifier nos démarches » qu’on n’accueille pas plus de huit personnes à l’intérieur. Gné ? En quoi est-ce que faire la queue pendant encore plus longtemps qu’avant, mais en plein soleil, pour attendre l’arrivée d’une employée rogue qui vous demande agressivement ce que vous avez à faire là et si vous avez votre propre stylo avec vous avant de (dans le meilleur des cas) condescendre à vous laisser entrer nous simplifie quoi que ce soit ? Assumez, bon sang ! Assumez de nous compliquer la vie pour assurer notre sécurité, mais ne prétendez mettre du bleu si vous mettez du rouge !

Ce qui se dessine, c’est donc que la covid, c’est comme le terrorisme, en pire. Pour un risque plus sérieux, nous prenons des mesures tout aussi disproportionnées, et donc infiniment plus graves, plus sévères, et plus liberticides, en allant plus loin dans la novlangue (je l’avais déjà noté lors du premier confinement). On ne peut donc pas être surpris que, de manière exactement parallèle, les résistances et les oppositions soient encore plus réduites et écrasées. De manière fascinante, des opposants de toujours au Système et au gouvernement sont tétanisés et avalent la pilule amère sans broncher, et même en en redemandant. C’est vrai – et c’est encore un point peu relevé bien qu’extrêmement révélateur – pour tous les groupes culturels et sociaux : du cadre supérieur ou de l’intellectuel attaché aux libertés fondamentales jusqu’au gilet jaune, de la gauche radicale à l’extrême-droite, la covid divise, et à chaque fois la majorité plie.

En d’autres termes, et c’est ce qui est vraiment terrifiant, le coronavirus réussit là où le terrorisme avait partiellement échoué : beaucoup acceptent tête baissée des mesures que jamais la menace terroriste ne leur aurait fait admettre. Après les attentats contre Charlie Hebdo, après ceux du Bataclan, la France entonnait unanimement « ils n’auront pas notre mode de vie », « nos libertés ne sont pas négociables ». Que n’avons-nous le même courage à présent ! À quel moment la culture est-elle devenue négociable ? Depuis quand n’est-elle plus essentielle à une vie digne d’être vécue ? Quand nous disions qu’il fallait « vivre avec la menace terroriste », ça signifiait que nous ne changions rien à nos habitudes et que nous acceptions un risque raisonnable ; aujourd’hui, quand on nous dit qu’il faut apprendre à vivre avec le virus, ça signifie l’obligation de porter des masques quand on marche seul dans la rue et l’interdiction de se réunir à plus de six… Si vivre avec le virus, c’est essayer d’atteindre le risque zéro en s’enfermant dans une forteresse, il faudrait plutôt parler de s’enterrer contre le virus. Est-ce que dans L’Armée des douze singes, les survivants « vivent avec » le virus ?

Pour réduire les oppositions à ces excès, la bipolarisation atteint des sommets, et comme, pour diverses raisons, les seuls à protester contre le consensus sont les pires crétins du monde politique et médiatique (de Trump et Bolsonaro à Pascal Praud), il n’est pas bien difficile de faire d’eux une arme contre tout discours déviant (« t’es contre le confinement ? bah tu penses comme Trump alors ! »). C’est très net dans les médias, où une émission comme Quotidien, pourtant une des plus critiques et d’ordinaire des plus intelligentes du paysage audiovisuel remise au placard à peu près toute forme d’esprit critique ou de recul pour relayer le discours gouvernemental. Pire : la division est telle que ceux qui ne sont pas d’accord sont montrés du doigt, désignés à la vindicte publique comme « irresponsables » – encore un mot qu’on a beaucoup craché à la gueule de Charlie Hebdo, comme par hasard.

Mais j’entends les covidistes crier encore ! « C’est provisoire, disent-ils, on ne va pas en mourir, on peut bien faire quelques sacrifices. » À voir ! Ce que j’entends, moi, c’est qu’en juin dernier on nous promettait 10 000 lits de réanimation, et que fin octobre on nous promet 10 000 lits de réanimation. Je l’ai déjà dit sur ce blog, et toutes les études le confirment : le coronavirus tue dans les systèmes de santé faibles. En mars dernier, on entendait beaucoup l’excuse consistant à dire qu’effectivement, il aurait mieux valu ne pas casser l’hôpital public depuis 50 ans, mais qu’enfin, puisqu’il avait été cassé, l’urgence exigeait le confinement ; et je le répète, à ce moment, l’excuse était défendable. Mais si on continue à nous la sortir neuf mois après le début de la crise, c’est que l’État n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire depuis ; et dans ces conditions, accepter sans broncher les confinements, les couvre-feux et les fermetures des commerces, c’est de facto, sinon accepter, du moins se résoudre à l’absence de toute mesure de fond. Le pragmatisme a ses limites.

Surtout, cette attitude apparemment raisonnable oublie un point essentiel : la force de l’habitude. Les humains sont capables de s’adapter à peu près à tout, et d’une manière extrêmement rapide. En d’autres termes, il ne faudrait que quelques années pour qu’une large majorité de la population considère comme parfaitement normal que le travail soit la seule chose autorisée dans nos vies. Ne nous voilons pas la face : les sociétés occidentales éduquées et développées ont, dans l’Histoire, accepté bien pire.

Enfin, n’oublions pas que nos dirigeants nous observent. Je ne crois absolument pas à un vaste plan machiavélique : la covid n’a pas été créée en laboratoire pour faire avaler la fin des libertés. En revanche, la manière dont les populations réagissent à chaque mesure est, vous pouvez me croire, dûment étudiée, analysée et notée. Les politiciens n’ont rien vu venir, ils n’ont pas eu de plan, mais ils ne sont pas plus bêtes que les autres : ils n’oublieront pas ce qui aura marché, ce qui sera passé, et comment ce sera passé. En ce moment, vous pouvez être sûrs d’une chose : ils vont regarder avec une extrême attention la manière dont on réagit à une politique qui (contrairement au confinement de mars) nous interdit de prendre un verre entre amis ou d’aller au cinéma, mais nous autorise à nous entasser dans le métro pour aller au taf et à envoyer nos gamins s’entasser dans les salles de classe.

Alors que fait-on ? Pour ma part, je trouve que le texte de Nicolas Bedos qui a déclenché une telle polémique est un programme à suivre. Quel dommage qu’il ait partiellement cédé à la pression médiatique et n’ait pas défendu son texte jusqu’au bout ! Il donne toutes les pistes à suivre. On autorise ceux qui sont fragiles (malades, âgés, immunodéprimés, etc.) à se confiner chez eux et à télétravailler quand ils le peuvent ; et on autorise les autres à vivre normalement. Même un confinement obligatoire des personnes âgées me semblerait inutilement liberticide : oui, certaines ont plus besoin de notre tendresse que de nos précautions. Personne n’obligera ceux qui veulent se protéger à recevoir leurs petits-enfants ; mais qui sommes-nous pour leur dicter une manière de vivre, et pour leur dire que quoi qu’ils en pensent, ils doivent vivre encore longtemps, mais sans voir leurs proches ?

Sur le long terme, nous l’avons toujours su, il n’y a pas d’autre voie de sortie que l’immunité collective. On ne peut pas éternellement accepter des mesures liberticides au motif que les politiciens n’acceptent pas de faire leur boulot.

vendredi 15 février 2019

L’Église catholique se convertit à la tolérance (la vraie)


Il y a des jours où le pape François me déçoit (et même beaucoup). Il y en a d’autres où il me réconcilie avec mon catholicisme – en général, ce sont les jours où il met le monde des conservateurs et, plus encore, celui des traditionalistes, en ébullition. Il y avait eu, l’été dernier, la condamnation absolue de la peine de mort – je prévois toujours d’écrire quelque chose là-dessus. Et là, nouveau coup de tonnerre, sur la tolérance religieuse cette fois-ci.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas de près l’agenda papal. Le 4 février dernier, François a signé, à Abu Dabi, une déclaration commune avec le cheikh Ahmed Mohamed el-Tayeb, imam de la mosquée Al Azhar, considéré comme la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ce texte, intitulé « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », est pour l’Église catholique comme pour l’islam – je pèse mes mots – d’une portée historique.

Dès le premier paragraphe de l’avant-propos, il appelle le croyant à « sauvegarder la création » et à soutenir ceux qui « sont le plus dans le besoin et les plus pauvres » : d’entrée de jeu, les deux grands enjeux de notre temps sont rappelés. Rien que cela fait du bien : c’est un soulagement de voir l’Église se préoccuper un peu moins de ce qui se passe dans nos slips et nos chambres à coucher, et un peu plus de ce qui compte vraiment. Et rien que ça a fait réagir : le très traditionaliste évêque Athanasius Schneider s’est écrié, avec son sens de l’à-propos habituel, que le « changement climatique » contre lequel la lutte était la plus urgente était le « changement climatique spirituel » – on reste pantois, à défaut d’être surpris. Pas grave : les chiens aboient, la caravane passe.

Cela pourtant n’est déjà plus complètement une nouveauté : c’est le prolongement de ce que le pape avait déjà dit auparavant, en particulier dans son encyclique Laudato si’. Le véritable bouleversement arrive après : « Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ça peut vous sembler aller de soi, mais quand on met ça en relation avec l’histoire de l’Église et de sa doctrine, on comprend qu’il s’agit là d’un véritable séisme intellectuel, philosophique et théologique. Non seulement la diversité des religions est, pour la première fois, considérée non pas comme un effet du péché, mais comme étant voulue par Dieu ; mais en plus, cette diversité est placée sur le même plan que l’altérité sexuelle. Pas étonnant que ça secoue.

L’Église catholique romaine deviendrait-elle ardorienne ? Avec cette phrase, le pape François ne fait que dire ce que nous disons depuis très longtemps, et que, jusqu’à présent, l’Église niait : la véritable tolérance consiste non pas à accepter la différence comme un mal nécessaire, mais à l’aimer comme une richesse. Pour cela comme pour beaucoup d’autres choses, on m’a largement traité d’hérétique ; finalement, il semblerait que j’aie surtout été en avance sur mon temps.

Le pape agit comme à son habitude : sans trop en avoir l’air. Il avait autorisé la communion pour les divorcés remariés de manière on ne peut plus explicite, mais dans une note de bas de page de son exhortation apostolique Amoris laetitia. Il procède ici de la même façon : plutôt qu’une encyclique tonitruante entièrement consacrée à la question et qui affirmerait frontalement la révolution doctrinale, le pape glisse l’idée au milieu de beaucoup d’autres, et dans un document tout ce qu’il y a de plus officiel, mais qui sort des cadres traditionnels. Pour ma part, j’ai une préférence instinctive pour la méthode forte ; mais je reconnais que la douceur et la subtilité jésuitiques de François ont leurs avantages. Avant tout, elles permettent de réduire le risque de schisme.

Néanmoins, elles ont aussi leurs inconvénients. Outre que les tradis vont évidemment faire tout ce qu’ils pourront pour affirmer que ce texte ne fait pas partie du Magistère, la forme empêche évidemment tout développement théologique ou argumentatif un peu approfondi. Or, un tel coup de tonnerre mériterait quand même de répondre par avance aux objections qu’on ne manquera pas de lui opposer. Mais comme je suis très bon, je vais le faire pour le pape – il n’aura qu’à s’inspirer, au besoin.

Le principal argument qu’on oppose à cette déclaration est que, comme les différentes religions disent des choses différentes et souvent incompatibles sur Dieu, sur la manière de L’honorer ou sur les règles de morale qu’Il nous demande de suivre, elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps. Donc, certaines seraient vraies quand d’autres seraient fausses. Or Dieu, étant Vérité, ne saurait vouloir ni l’erreur, ni le mensonge. Donc, Il ne pourrait vouloir qu’une seule religion (la vraie, évidemment, suivez un peu).

Sur l’argument de base, rien à redire : les différentes croyances (j’y inclus l’athéisme) affirmant des choses contradictoires, elles ne peuvent pas toutes dire vrai sur tout. Je ne suis donc absolument pas relativiste : je ne prétends pas que les religions se valent, ou qu’elles disent toutes également la vérité, ou encore qu’il n’y aurait pas qu’une vérité mais que tout ne serait qu’une question de point de vue. D’ailleurs, si je me revendique chrétien et catholique, c’est bien que j’estime que cette croyance doit, d’une manière ou d’une autre, être plus vraie que les autres – et cela est vrai de toute personne qui revendique une croyance, quelle qu’elle soit.

Il faut cependant rappeler trois choses. La première est le droit à l’erreur : tout le monde – c’est la base de la liberté de conscience et de la liberté d’expression – a le droit absolu de croire et de dire des choses fausses. Ceux qui pensent que la Terre est plate ont le droit de le croire et le droit de le dire, même si on peut leur démontrer le contraire.

Ce droit à l’erreur – et c’est le deuxième point à souligner – est encore plus flagrant en matière de croyance métaphysique, puisqu’en la matière, il est impossible de rien prouver. Les croyances métaphysiques ne sont toujours justement que cela : des croyances, et jamais des savoirs, des connaissances. Je peux croire que Jésus était le Fils de Dieu, ou croire qu’il n’était qu’un prophète, ou croire que Zeus est le dieu de la foudre, ou croire que Dieu n’existe pas, mais je ne peux pas prétendre le savoir. Celui qui pense savoir cela se trompe. Contrairement à ce que continue de prétendre l’Église catholique, la seule raison ne suffit pas à connaître Dieu avec certitude.

Pour ces deux premiers points, on pourrait me rétorquer, cependant, que si Dieu veut que nous soyons libres de professer l’erreur, Il ne veut pas l’erreur elle-même pour autant.

Il y a, cependant, le troisième point, et le plus important : c’est qu’il est bien sûr extraordinairement simpliste de croire qu’il y aurait une religion vraie quand les autres seraient fausses. Même si, évidemment, je pense que ma religion, et plus exactement ma manière de penser et de vivre ma religion, est plus vraie que les autres, j’ai quand même assez d’humilité et de lucidité pour réaliser que, bien sûr, il y a des points sur lesquels je me trompe forcément, et où ce sont d’autres qui ont raison.

Par ailleurs, bien souvent, les différents discours tenus par différentes religions ne s’opposent pas, mais se complètent en insistant plus ou moins sur différents aspects d’une même réalité ; aspects qui ne sont contradictoires qu’en apparence, mais sont en fait également vrais. En tant que catholique, je voue un culte aux saints ; mais je vois dans le refus de ce culte par les protestants un rappel de la primauté de Dieu. Pour moi, le refus du culte des saints par les protestants n’est donc pas en contradiction avec la pratique catholique : il est une autre pratique, qui me convient moins à moi, mais donc l’existence permet probablement aux catholiques d’éviter des dérives propres à leur manière de croire et de faire. Une des plus flagrantes est la tentation permanente de mettre certaines créatures au même niveau que Dieu : la mariolâtrie en cours dans l’Église en est le meilleur exemple. Même si je ne suis ni protestant, ni juif, ni musulman, la présence dans le monde de ces croyants qui n’honorent que Dieu m’évite, je crois, de tomber dans l’excès inverse. De même que, je l’espère, les catholiques peuvent éviter aux protestants, aux juifs et aux musulmans de tomber dans leur propre dérive, qui serait de ne plus voir l’univers que comme un face à face exclusif entre Dieu et l’homme.

Dès lors, il apparaît que les différentes croyances, athéisme inclus, ne sont pas avant tout des discours opposés et contradictoires, mais plutôt l’équivalent des instruments qui, dans un orchestre symphonique, ont des sonorités différentes et jouent des partitions différentes, mais qui sont toutes orientées au service de la même musique. On pourrait également les comparer à des cartes différentes indiquant différents chemins pour se rendre au même point. Chaque chemin peut donc être voulu par Dieu, puisque chacun contient ses richesses et ses particularités propres. L’art est une magnifique illustration de cette vérité : comment croire que Dieu n’a pas voulu la mosquée bleue, le Daigo-ji, la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie ou le temple d’Amon à Louxor ?


Évidemment, ça ne veut pas dire que Dieu a tout voulu dans toutes les religions. Évidemment qu’Il ne voulait pas les sacrifices d’enfants des Carthaginois : mais je crois qu’Il veut, en revanche, qu’on n’aille pas à Lui que par un seul chemin. On va m’objecter les paroles de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.[1] » Certes ! Mais l’arrogance – et l’erreur – des chrétiens est de croire que le Christ n’est présent que là où il est consciemment et explicitement reconnu et honoré.

L’essentiel n’est donc pas le chemin qu’on emprunte pour aller au Bien – ou à Dieu, car c’est exactement la même chose –, mais bien d’aller dans cette direction. Or, de ce point de vue, le document signé par le pape et l’imam témoigne d’une remarquable évolution aussi bien de l’Église que de l’islam. L’Église évolue vers plus de tolérance, et vers une tolérance plus réelle ; mais l’islam change également. Le texte signé par el-Tayeb est en effet en contradiction flagrante avec des nombreux passages du Coran, y compris avec des versets considérés comme « abrogatifs » (nâsikh), c’est-à-dire censés primer sur les versets « abrogés » qui les contredisent.

La conclusion s’impose : l’islam est en train d’évoluer vers un nouveau regard sur le Coran. En particulier, la théorie des versets abrogés et des versets abrogatifs s’écroule sous nos yeux. C’est bien sûr un mouvement lent, qui est très loin d’être achevé, alors qu’il remonte au moins aux années 1950. Mais qui pourrait s’en étonner ? L’Église catholique aussi a mis des décennies pour accepter des vérités aussi fondamentales que la liberté religieuse, le dialogue inter-religieux, etc. Le schisme lefebvriste, qui dure encore de nos jours, témoigne que ces évolutions, pourtant officiellement actées par le Concile de Vatican II en 1965, sont loin d’être encore parfaitement admises, presque 60 ans plus tard.

C’est en cela qu’on peut dire que ce document est un pas important vers le fait que le catholicisme et l’islam sunnite regardent un peu plus dans la même direction : les autorités qui les représentent officiellement se rapprochent l’une de l’autre et, ce faisant, s’éloignent chacune des intégristes auxquels elles sont respectivement confrontées. Alors évidemment, ce texte n’est pas parfait, et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il contient. Mais il est révélateur d’une évolution de long terme extrêmement positive. Il faut la soutenir.


[1] Évangile selon Jean, 14, 6.

mercredi 7 novembre 2018

Un parfum de ras-le-bol


Les gens me demandent parfois, ces derniers temps, pourquoi je publie si peu sur ce blog. Peut-être parce que j’en ai marre. Parce que je n’y crois plus. Parce que les gens sont trop cons, la terre trop bousillée, le Système trop solide. Je l’ai déjà cité plusieurs fois, hein, Tolkien, quand il disait qu’il avait parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou ? Une fois de plus ne sera pas de trop.

« Je parle moins, maintenant. Je terrasse plus mes ennemis par l’éloquence. Plus je vieillis, plus je ferme ma gueule. Aujourd’hui, ce qui me faudrait, c’est le médaillon d’Harpocrate, avec le doigt sur la bouche, comme ça. »

Récapitulons ce qui m’a donné envie de hurler, ces derniers temps, sans que j’arrive à trouver ça suffisamment utile pour ouvrir la gueule.

Partout sur la planète, on porte au pouvoir non seulement des imbéciles, des crétins, des gens qui n’ont pas la première idée des vrais enjeux du monde aujourd’hui ni de la manière dont il faudrait y faire face, mais surtout des ordures, des salopards, des gens d’une bassesse et d’une vulgarité à peu près sans limite. Trump, qui parle de choper les femmes par la chatte. Poutine, qui veut traquer les terroristes jusque dans les chiottes. Maintenant Bolsonaro, qui pense que quand un ado commence à être un peu efféminé, tout va s’arranger si on lui cogne dessus, et qui laisse ses supporters hurler qu’on va tuer les pédés sans réagir.

Chez nous, avons-nous mieux ? Hum, voyons. Certes, nous avons porté à la plus haute magistrature un homme qui n’a pas plus de vision des grands enjeux de notre temps que les autres, mais qui au moins a de la culture – ce n’était plus arrivé depuis quinze ans au bas mot, ça mérite donc d’être souligné. Mais le reste de notre classe politique ? Gérard Collomb, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, a tout bonnement remis en question le droit de manifester[1], sans que ça déclenche plus de vagues que ça. Plus récemment, Stéphane Ravier, sénateur, affirme que les droits de l’homme sont incompatibles avec la sécurité des Français et doivent donc être remis en cause[2].

Vous mesurez la gravité de la chose ? Les droits de l’homme, les libertés individuelles, ce ne sont pas seulement de grands principes, de belles idées, des trucs qu’on applique si on n’a rien de mieux à faire ou si rien ne s’y oppose. Ce sont, très concrètement, la condition même de notre bonheur à tous. Des énormités pareilles devraient envoyer leurs auteurs dans les oubliettes des médias et de la vie politique, mais non ! Les lyonnais (ou leurs représentants) n’ont pas eu peur de réélire l’ami Gérard comme maire de leur bonne ville.

Et pourtant, ce n’est pas à ces tristes personnages que j’en veux le plus. N’attendez pas de moi une lamentation sur le thème de « Oh comme il est méchant Trump, oh comme il est vilain Bolsonaro ». Parce que des Trump, des Bolsonaro, des Orban, des Kaczyński, et à notre modeste échelle des Collomb et des Ravier, il y en a toujours eu. Seulement, ils n’ont pas toujours et partout pu accéder au pouvoir. Parce que quand même, hein : Bolsonaro ! Faut voir le personnage. On est très, très loin du duel entre Poher et Pompidou.

Et pourquoi y sont-ils, au pouvoir ? Tous, parce qu’ils ont été élus. Alors quoi ? J’entends toujours les mêmes pères-la-vertu, les mêmes gardiens du Temple, le même chœur des pleureuses pour s’indigner que de tels personnages soient aux manettes ; mais personne, jamais personne, pour en tirer ce qui est pourtant la seule conclusion logique : si des cons sont au pouvoir, c’est qu’il y a dans les populations une majorité de cons pour les élire, et que subséquemment la démocratie ni le meilleur, ni même le moins pire des régimes pour désigner les dirigeants ; en tout cas, si elle l’a été à une époque, face à la Crise actuelle, elle ne l’est plus depuis longtemps.

D’autres symptômes du mal dont nous souffrons ? Ils ne manquent pas. Une caricature signée Mark Knight et publiée dans le Herald Sun, en Australie, a déclenché une polémique mondiale. La voici :


Oouuuh, le scandale ! Une noire représentée avec de grosses lèvres ! Bon, la vraie, la voilà :


Est-elle si mal caricaturée ? On accuse le dessin de Mark Knight de reprendre « les caractéristiques des dessins racistes des années 1940 ». Parce que les dessins racistes des années 40 représentaient les noirs avec de grosses lèvres, il serait pour les siècles des siècles obligatoire de les représenter avec les lèvres fines ? Les caricatures risquent de n’être plus très ressemblantes… À moins qu’il ne soit devenu tout bonnement interdit de caricaturer un noir ?

Dans la même veine, Megyn Kelly, animatrice de télévision américaine, a été purement et simplement licenciée de son poste (excusez-moi du peu), et pourquoi ? Parce qu’elle a dit (éloignez les enfants) que se déguiser en noir quand on était soi-même blanc n’était pas forcément un acte raciste. Comment ça, la suite ? Vous attendez la suite ? Vous voulez dire, ce qui justifierait un licenciement ? Ah mais non, y a pas de suite. Elle a été virée pour ça. Elle a eu beau présenter ses excuses le lendemain (rien que ça, en soi, est choquant), rien n’y a fait : vi-rée.

Alors bien sûr, je n’ai aucune amitié particulière pour cette bonne dame. Une ancienne avocate spécialisée dans la défense des grandes entreprises, ancienne chroniqueuse-phare de Fox News, ceux qui me connaissent se doutent que ce n’est pas précisément ma tasse de thé. Mais ce n’est pas la question : quoi qu’on pense de la personne, son cas illustre le marasme où sont tombées les libertés fondamentales et tout particulièrement la liberté d’expression.

Bien malmenée, cette pauvre liberté d’expression, ces derniers temps. Dès qu’elle s’approche du mot « racisme », elle prend de la chevrotine à sanglier dans la gueule. Et c’est pareil pour le sexisme. Le ministre de la santé et le ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, respectivement Mme Buzyn et Mme Schiappa, sont tombées sur le râble du président d’un syndicat de gynécologues parce qu’il avait exprimé, à titre personnel, son opinion anti-IVG. Là encore, tout le monde s’est ému, mais pas que deux ministres de la République piétinent la liberté d’expression, non non, ça aurait été trop beau : tout le monde s’est ému qu’un médecin fasse usage de sa liberté d’expression. Ben oui, les débiles, le truc avec les droits fondamentaux, c’est qu’on peut s’en servir, on n’est pas obligé de les crucifier sur les murs des écoles et de les laisser pourrir là. Et figurez-vous que la liberté d’expression, ça marche même si vous n’êtes pas d’accord avec ce que dit le type ! Dingue.

Un dernier cas pour finir : la Cour européenne des droits de l’homme, institution pour laquelle j’ai d’ordinaire le plus grand respect, vient de valider la condamnation, en Autriche, d’Élisabeth Sabaditsch-Wolff, une conférencière critique de l’islam. Comme pour Megyn Kelly, je n’ai aucune affection pour cette proche de l’extrême-droite, mais sur cette affaire, elle avait raison. Son crime ? Avoir accusé Mahomet de pédophilie, ce que le tribunal correctionnel de Vienne a qualifié de « dénigrement de doctrine religieuse ». Mahomet ayant, selon la tradition de l’islam elle-même, épousé sa femme Aïcha alors qu’elle avait six ans, et consommé le mariage quand elle en avait neuf, comment qualifier cela autrement que par de la pédophilie ? Que les choses aient été socialement acceptées à l’époque ne change rien au problème.

Il est vrai que Mme Sabaditsch-Wolff a été condamnée conformément au droit autrichien, qui reconnaît en effet le délit de « dénigrement de doctrine religieuse ». Et alors ? Tout ce que ça signifie, c’est qu’en Autriche, la liberté d’expression est injustement et illégitimement brimée. La CEDH n’aurait certainement pas dû cautionner cet état de fait. Oui, chacun a le droit de dénigrer les doctrines religieuses. La Cour reproche aussi à la plaignante de n’avoir pas donné à son auditoire « des informations neutres sur le contexte historique ». Et après ? La liberté d’expression ne se limite pas aux propos neutres, objectifs et scientifiquement validés, c’est le principe. Quant au dernier argument (qui est le fond de l’affaire) selon lequel les propos de la conférencière mettaient en danger la paix sociale en Autriche, il est encore plus pernicieux : il donne raison à ceux qui utilisent la force et la menace en montrant que nos sociétés plient le cou devant eux.

Mais la liberté d’expression n’est pas seule dans le vaste tonneau des droits malmenés. La présomption d’innocence n’est pas très loin derrière. Car quitte à ce qu’on me tombe dessus pour racisme et sexisme, autant rappeler qu’Éric Brion, la première victime du hashtag #balancetonporc, pour avoir dragué (très) lourdement une femme, a été comparé à un violeur, harcelé (lui, pour le coup), a perdu tous les contrats de sa boîte, son travail, puis sa compagne. Ma question est simple : est-ce juste ? Le procès d’un homme fait sur les réseaux sociaux, sans enquête ni possibilité de se défendre, est-ce cela, la justice que nous voulons pour notre pays ?

Et tant qu’à parler de la justice, ou plutôt de son absence, je termine avec la cerise sur le gâteau : les derniers rebondissements de l’affaire Asia Bibi. Si vous n’avez pas entendu parler d’elle, cette chrétienne mère de trois enfants a été condamnée à mort au Pakistan pour blasphème envers l’islam. Déjà, condamnée à mort pour blasphème, oui, on est bien dans le règne de la pire sauvagerie. Mais passons. En attendant son appel, elle est enfermée dans une cellule sans fenêtre de 2 mètres 50 sur 3 et pour faire bonne mesure, un mollah local annonce qu’il offrira 4500€ à quiconque la tuera. Ledit mollah n’est pas inquiété par les autorités. Ok.

Son appel rejeté, elle fait un ultime recours devant la Cour suprême du Pakistan. 150 muftis ayant édicté une fatwa exigeant sa pendaison et menaçant de mort ceux qui aideront les « blasphémateurs », un des juges, courageux mais pas téméraire, se récuse. Si ce n’est pas le règne de la barbarie, je ne sais pas ce que c’est. Finalement, le 31 octobre dernier, la Cour suprême acquitte Asia Bibi. Le soulagement est toutefois de courte durée, puisque le parti islamiste TLP déclenche des manifestations monstres qui paralysent le pays, histoire d’exiger que la sentence d’origine soit bien appliquée.

Posez-vous deux minutes ; prenez le temps de méditer la chose. Qu’il y ait une poignée de fous furieux pour exiger la mort de tous ceux qui ne pensent pas comme eux, c’est normal. Mais c’est qu’ils sont suivis. Ça veut dire que des milliers de personnes sont capables de sortir de chez elles, de manifester, de bloquer des routes, et tout ça pour quoi ? Pour qu’une analphabète mère de trois enfants soit pendue parce qu’elle aurait blasphémé contre leur foi. Il vous vient, le lien avec l’élection de Bolsonaro ? Moi oui.

Est-ce qu’il n’y a pas de quoi se dire que l’humanité ne mérite pas d’être sauvée ? Mes chers semblables, vous me désespérez. Je n’ai pourtant pas une très haute opinion de la moralité de ma vie. Mais comme le disait si bien Talleyrand : « Quand je m’examine, je m’inquiète ; quand je me compare, je me rassure. »

Vous voulez une note d’espoir, pour finir ? La seule que j’aie à vous proposer, je le crains, c’est qu’au rythme où va la triple crise écologique, économique et politique, l’écroulement civilisationnel, l’effondrement annoncé par l’écologie radicale, pourrait ne pas être pour dans trop longtemps. Croyez-moi, c’est pas dommage.




[1] « Si on veut garder demain le droit de manifester, qui est une liberté fondamentale, il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent aussi s’opposer aux casseurs, et non pas, par leur passivité, être, d’un certain point de vue, complices de ce qui se passe. » Interview à BFMTV du 26 mai 2018.
[2] « Il faut savoir ce que l’on veut : soit les droits de l’homme, soit le droit des Français à vivre en paix et en sécurité chez eux. » Sachant qu’il vient de dire : « Moi je suis pour préserver la vie des Français. » Interview à France Inter du 29 octobre 2018.