Je n’ai pas encore lu la Relatio
Synodi qui a été votée par les pères synodaux à l’issue de la grande
sauterie catholique de l’année. À vrai dire, je ne l’ai même pas trouvée en
intégralité, et je me demande comment tant de gens ont déjà tant de choses à en
dire. Mais les extraits qui circulent, et qui sont probablement les plus
intéressants, permettent déjà à chacun de se faire une idée.
Et du point de vue des réactions, il y a encore plus agaçant
que le triomphalisme de certains conservateurs : ce sont ces hypocrites
qui vous disent, l’air faussement étonnés : « Mais enfin, il n’y a ni
gagnants ni perdants ; l’Église n’est pas un champ de bataille, ces
catégories n’y sont pas pertinentes ; le seul gagnant, c’est l’Esprit
Saint. » Les seuls qui peuvent légitimement dire cela, ce sont ceux qui
auraient – sincèrement – approuvé tout ce que le Synode aurait dit ; ceux
qui auraient applaudi à la fois une réaffirmation de l’exclusion des sacrements
pour les divorcés-remariés et la bénédiction des couples homosexuels, ceux-là
seuls peuvent croire ou faire semblant de croire qu’il n’y a pas de camp dans
l’Église.
À l’évidence, il y a des camps dans l’Église : des
conservateurs, des réformateurs et des traditionnalistes. Et il y avait des
camps au Synode : les traditionnalistes n’étaient pas vraiment représentés
– encore que quand on lit certains propos, on se demande s’ils ne relèvent pas
davantage du traditionalisme que du conservatisme, suivez mon regard –, mais
les conservateurs et les réformateurs étaient là, séparés – comme toujours –
par un gros bloc d’attentistes. Ces camps s’affrontaient sur le terrain des
idées, de la théologie, de la doctrine, des rites, de la morale ; ils y
étaient d’ailleurs préparés en entrant au Synode. Et parce qu’il y avait des
camps à l’entrée, il y a des gagnants et des perdants à la sortie. Toute la
question est de savoir qui.
Le premier perdant, à l’évidence, est le pape. Il nous avait
habitués à traiter durement les prélats de l’Église, mais lors de son discours
final, il a battu son propre record. Les évêques et les cardinaux n’ont pas
voté le texte qu’il aurait souhaité, il les a pour cela durement fustigés.
Contre ceux qui ne voulaient pas entendre parler de changement, il a rappelé
que « l’Évangile demeure pour l’Église la source vive d’éternelle
nouveauté » et a critiqué ceux qui veulent « “l’endoctriner” en
pierres mortes à lancer contre les autres. » Pan, dans les dents.
Plus loin, il reparle de la « Nouveauté chrétienne,
quelquefois recouverte par la rouille d’un langage archaïque ou simplement
incompréhensible ». Il affirme également que le Synode a « mis à nu
les cœurs fermés qui souvent se cachent jusque derrière les enseignements de
l’Église ou derrière les bonnes intentions pour s’asseoir sur la cathèdre de
Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas
difficiles et les familles blessées. » On ne saurait imaginer des mots
plus durs à l’encontre des conservateurs, dont il dénonce également les
« méthodes pas du tout bienveillantes ».
On ne me fera pas croire que l’amertume et la colère qui
transpirent dans ces propos témoignent d’un sentiment de victoire : bien
au contraire, le pape a clairement le sentiment – justifié ou non, c’est une
autre question – d’avoir été mis en échec. Comme la Relation Synodi est d’une extrême prudence, c’est donc qu’il
souhaitait plus d’ouverture, plus d’audace réformatrice. François apparaît donc
comme le principal perdant d’un Synode dont il sort très affaibli.
Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de mes mots : le
pape est loin d’être uniquement un réformateur. Sur certains points, il reste
au contraire d’un conservatisme certain, en particulier sur l’homosexualité ou
l’avortement ; d’autres passages de son discours en témoignent. Il est
enfin des sujets – la contraception, la cohabitation avant le mariage – sur
lesquels sa pensée et sa volonté sont difficiles à cerner. Cela étant, il reste
nettement plus réformateur que la majorité des évêques présents au Synode, et à
qui il n’a pas réussi, en fin de compte, à imposer sa volonté.
Je serais assez tenté de dire que l’autre grand perdant du
Synode, c’est l’Esprit Saint, au sens où la vérité dont Il est porteur n’a pas
été entendue. La Vérité de Dieu, la Vérité de l’Esprit, c’est celle de l’Amour,
car Dieu est Amour – je dirais même qu’Il n’est qu’Amour, et que les termes « Dieu »,
« Amour » et « Bien » sont absolument synonymes. Les pères
synodaux ont refusé de s’ouvrir à cet Amour, d’en voir les manifestations dans des
réalités dont on leur a toujours appris qu’elles étaient choquantes : les
couples homosexuels qui s’aiment, les couples qui s’aiment sans être mariés,
les couples qui s’aiment après l’échec d’un premier mariage ; mais
également, au sein des couples qu’ils considèrent comme « réguliers »,
les manifestations de l’amour qu’ils désapprouvent – ainsi d’une sexualité non
ouverte sur la vie. Toutes ces situations n’ont rien de mauvais ou de « désordonné »,
elles ne témoignent que de l’Amour, mais les pères synodaux n’ont pas été
capables d’abandonner leurs préjugés pour s’en rendre compte. C’est en ce sens
que l’Esprit Saint est le perdant du Synode.
Mais si Dieu perd sans cesse des batailles, Il ne saurait
perdre la guerre. Et l’Esprit Saint, les réformateurs et le pape ont tout de même
obtenu une petite victoire : ils ont réussi à entrouvrir une porte qui
était auparavant fermée. Plusieurs portes, en fait.
Il y a une ouverture, d’abord, sur les divorcés remariés. Le
Synode ne prévoit pas explicitement leur participation aux sacrements, mais il
ne l’exclut pas non plus. L’article qui les concerne, celui pour lequel le vote
a été le plus serré, est particulièrement vague et ambigu, cherchant
manifestement à plaire à tout le monde, ou plutôt à ne déplaire à personne. En confiant
le « cheminement personnel » de chaque couple au « discernement »
du prêtre et de l’évêque, il propose déjà la décentralisation que le pape a en tête.
Bien sûr, cela aboutira à des inégalités : ce qui sera
ouvert aux uns sera fermé aux autres ; ce qu’un prêtre autorisera, un
autre, ailleurs, l’interdira. On peut le déplorer, mais pour ma part, je m’en
satisfais comme d’un moindre mal. Je préférerais que les sacrements fussent
accessibles à tous les divorcés remariés ; mais si c’est impossible, je
préfère qu’ils le soient à quelques-uns plutôt qu’à personne.
Si les choses se passent bien, on peut même s’attendre à ce
que la pratique se généralise. Dans cinq ou dix ans, il est tout à fait
possible qu’en se basant sur ce Synode – et sur la probable exhortation
apostolique papale qui suivra –, une immense majorité de prêtres des pays
occidentaux laissent très facilement accéder les divorcés remariés aux
sacrements. L’histoire ecclésiastique offre des exemples comparables de pratiques
prévues à l’origine comme des exceptions, et qui se sont très vite généralisées ;
ainsi de la communion dans la main ou de la messe en langue vernaculaire.
C’est, après tout, un des modes d’évolution privilégié de l’Église :
ne rien changer officiellement, mais créer un écart entre la pratique (la « pastorale »)
et la théorie (la « doctrine ») qui vide cette dernière de toute
application et de tout sens concrets. Ainsi, on maintient la fiction du développement
continu et jamais contradictoire du Magistère, mais on évolue tout de même. C’est
une forme d’inversion de la célèbre phrase du Guépard de Lampedusa : pour l’Église, si l’on veut que tout
change, il faut que d’abord tout reste pareil. C’est loin d’être idéal, mais là
encore, c’est un moindre mal par rapport à une Église qui serait complètement
immobile.
La porte est entrouverte (et donc ouverte) pour les divorcés
remariés ; elle l’est aussi, quoique de manière moins nette (mais aussi, c’est
plus surprenant), sur les homosexuels. En effet, il semblerait que la Relatio Synodi se contente de parler des
familles qui comptent un homosexuel parmi leurs membres ; rien sur les
relations homosexuelles elles-mêmes. Évidemment, pour un réformateur, c’est
très timide et même décevant ; mais aucune mention des actes homosexuels,
cela signifie aucune condamnation explicite de ces actes. On reste dans l’ambiguïté :
on n’autorise pas encore, mais on ne rappelle plus que c’est interdit. Or, là
encore, c’est une des méthodes de changement de l’Église : cesser de
rappeler un interdit, c’est déjà commencer à l’oublier.
Ces minces filets de lumière qu’on entrevoit derrière des
portes auparavant closes et qui s’entrouvrent, peuvent-ils s’élargir ?
Cela dépendra du pape. Il faut rappeler que le Synode n’a rien décidé, pour la
simple et bonne raison qu’il n’a qu’un pouvoir consultatif et aucunement
décisionnel. La Relatio Synodi s’achève
d’ailleurs sur une demande adressée au pape d’un texte magistériel sur les questions
débattues. C’est l’avantage d’un système monarchique comme l’est l’Église :
un pape décidé et courageux peut suffire pour de grandes réformes. Comme à la
suite de Vatican II, qui a imposé à l’Église un reniement de sa doctrine passée
autrement plus profond que celui dont nous parlons actuellement, la majorité
des clercs et des fidèles suivra le pape où qu’il aille ; les
conservateurs prêts à quitter le navire, comme Mgr. Lefebvre dans les années
1970 et 1980, seront toujours extrêmement minoritaires. Par habitude ou par
conviction, l’immense majorité suivra toujours la personne du pape avant de suivre une Tradition ou un corpus
doctrinal.
Le pape François peut donc choisir de pousser la porte (ou
les portes) laissée entrouverte par les pères synodaux. Il peut décider d’autoriser,
à l’échelle de l’Église universelle, l’accès aux sacrements pour les divorcés
remariés au terme d’un chemin pénitentiel. S’il ne veut pas aller jusque-là, il
peut laisser les Églises libres de régler elles-mêmes ces questions doctrinales
et pastorales, que ce soit à l’échelle locale, nationale ou continentale. Une
telle décentralisation serait, sans aucun doute, une encore plus grande victoire,
car elle permettrait d’avancer non seulement sur les divorcés remariés mais,
potentiellement, par la suite, sur de très nombreux autres sujets.
Ce n’est donc pas, malgré les apparences, « un Synode
pour rien ». Des questions ont été posées qui étaient auparavant taboues.
Des portes se sont entrouvertes, tant sur les problèmes de morale sexuelle et
familiale que sur le gouvernement de l’Église. À présent, toutes les conséquences
concrètes de ces débats dépendent du bon vouloir du pape. Autrement dit, c’est
maintenant qu’on va voir ce qu’il a vraiment dans le ventre.