Depuis que, de manière bien prévisible, le Front national a
remporté haut la main les élections européennes, l’intelligentsia de notre douce France, cher pays de mon enfance, est
consternée. Plus du tout bercés de tendre insouciance, ils tirent la gueule
comme si on leur avait annoncé la nomination de Justin Bieber au poste de
directeur de l’Opéra de Paris. Moi le premier, notez bien, qui suis tout ce qu’il
y a de plus intelligentsien. Je l’avoue,
le FN me fait peur, l’idée qu’ils se rapprochent chaque semaine du pouvoir me
terrifie, et je ne tire qu’une maigre consolation de l’idée que j’ai eu raison dans
mes pronostics et que le bon peuple s’acharne à valider toute ma théorie politique.
Seulement, il y a une chose qui me consterne peut-être encore plus que le vote sans
espoir d’un quart des votants, c’est la réaction des autres.
Déjà, avant les élections, je le leur disais. En lisant les
articles du Monde, en regardant des
débats télévisés, en parcourant les réseaux sociaux qui affichaient fièrement « les
cinq preuves que Marine Le Pen se trompe sur l’euro », je leur disais qu’ils
faisaient fausse route et que ce n’était pas comme ça qu’on allait empêcher sa
victoire. Et en effet, on ne l’a pas empêchée. Problème : apparemment, personne
n’a compris la leçon, et c’est reparti pour un tour de démonstrations, d’argumentations
et de réflexions, toutes aussi stériles, aussi inutiles les unes que les
autres.
Puisque empiriquement mes copains intellos ne comprennent
pas ce qui est à l’œuvre, essayons par l’analyse. À ce titre, un article publié
sur le site delitsdopinion.com est
assez révélateur. Il analyse le vote FN en fonction de plusieurs facteurs. Un
des plus marquants est sans doute celui qui se base sur les diplômes :
Là, c’est parfaitement clair : plus on a un diplôme élevé,
moins on vote FN. Sans vouloir établir un lien direct de cause à effet entre diplômes
et intelligence (plusieurs de mes amis, que je considère comme très
intelligents, n’ont que le bac, voire moins, et inversement je connais des
docteurs assez sots), on peut quand même souligner que le vote FN est principalement
le fait de gens peu habitués à la réflexion ou aux théories abstraites. Peu de
chances, donc, de les toucher par ce biais.
Ce premier diagramme est confirmé par un autre, qui prend en
compte la profession des électeurs :
Là encore, on voit que les électeurs du FN sont surtout des
gens dont la profession ne les pousse pas à la réflexion. Mais ce schéma peut
aussi se lire d’une autre manière : le vote FN, c’est le vote des gens qui
galèrent. Les ouvriers et les employés ne sont pas seulement des gens peu
habitués aux grandes théorisations politiques, ce sont aussi des gens peu
payés, qui ont du mal à boucler les fins de mois, et vivent dans le stress
permanent de perdre leur emploi. Cette explication par la difficulté de la vie
est confirmée par le diagramme du vote FN par tranche d’âge :
Il montre que le FN n’est pas un parti de vieux, mais au
contraire un parti de jeunes. Les plus de 65 ans sont ceux qui votent le moins
pour le FN. Normal : les vieux possèdent et ont peur de perdre, ils
veulent conserver ce qu’ils ont, donc ils votent pour le parti conservateur par
excellence qu’est l’UMP, dont le programme se résume à peu près à faire
conserver leurs privilèges aux privilégiés. Pour les plus de 65 ans, le FN, ça
sent beaucoup trop l’aventure, l’escalade. Ceux qui votent FN, ce sont les
35-49 ans, ceux qui n’ont pas peur de l’aventure, et qui galèrent, parce qu’ils
ont des enfants, ont du mal à trouver les moyens de les élever correctement,
commencent à se dire que s’ils perdent leur emploi, ils auront beaucoup de mal
à en trouver un autre etc. Juste après, on a les jeunes de 18 à 24 ans, et
vraisemblablement avant tout ceux qui, sortis du système scolaire avec pas ou
peu de diplômes, galèrent pour trouver leur premier emploi.
Donc si on récapitule, le vote FN est avant tout le vote de
gens peu habitués à la réflexion théorique et dont la vie est difficile. Double
conclusion : d’abord, Marine Le Pen n’a pas séduit ces gens par la
profondeur d’une réflexion que, de toute manière, ils n’auraient pas été à même
de comprendre. Elle les a séduit d’une part en dénonçant avec rage ceux qui, de
fait (là-dessus, elle a raison) sont largement responsables de leur misère, à
savoir les élites économiques et financières et les élites politiques qui collaborent
avec elles ; et d’autre part, en leur vendant du rêve, un rêve auquel
(contrairement à celui que propose la gauche radicale) ils peuvent encore
croire, parce qu’il n’a pas encore été complètement décrédibilisé par l’Histoire
et par la propagande capitaliste libérale.
Seconde partie de la conclusion : puisque Marine Le Pen
ne se situe pas sur le champ de bataille de la raison pour conquérir son
électorat, ce n’est pas non plus en investissant ce terrain que ses adversaires
parviendront à leurs fins. Sur ce terrain-là, il n’y a pas Mme. Le Pen, il y a
des moulins à vent. Leur foncer dessus tête baissée, armé d’un beau discours
bien huilé, ne fait pas peur à Marine Le Pen : elle n’est pas dans le
moulin, elle est ailleurs, et elle regarde de loin, dans sa lorgnette, ceux qui
discourent et débattent, et elle se paye une bonne tranche de rigolade, parce
qu’elle sait que tout ça ne l’atteint pas.
On peut même aller plus loin : il se pourrait bien que
ça la renforce. Loin de l’affaiblir, les raisonnements qui prétendent la
démolir renforcent l’image d’un FN proche du peuple dont les adversaires
seraient les intellos, les élites, les nantis, « les autres ». Le
discours de Jean-Luc Mélenchon à la suite des résultats électoraux était profondément
émouvant, car il montrait un homme intègre qui ouvrait les yeux sur l’échec de
son combat ; mais cet homme a-t-il réellement compris les facteurs de la
crise politique et les moyens d’y répondre ? Je n’en suis pas certain.
Je ne crois pas, pour ma part, aux solutions proposées par
le Front de Gauche, parce que je pense que seul le paradigme de l’écologie
radicale est à même de penser tous les tenants et les aboutissants de la Crise
que nous commençons à peine à traverser. Pour autant, je considère les militants
de ce rassemblement comme des amis et je les mets en garde : s’ils veulent
lutter contre l’hégémonie culturelle du FN, il ne leur faut pas construire le
discours le plus abouti, le plus rationnel, le plus intelligent possible :
il leur faut être sexy, il leur faut être bandants.
Vous me direz que, dans cette vision des choses, l’écologie
radicale, justement, n’a pas beaucoup de chances de séduire les masses. Et en
effet, nous ne sommes pas très sexy. Nous n’avons à offrir « que du sang,
de la peine, des larmes et de la sueur. » À l’inverse de tous ceux qui
promettent des lendemains meilleurs, si possible qui chantent, nous disons que
nous vivrons moins bien demain qu’aujourd’hui, et nous proposons aux hommes de
choisir librement de vivre moins bien, avec moins de confort matériel, dès à
présent, pour que nous et nos descendants puissions tout simplement continuer à
vivre. Pas de quoi attirer les foules.
Bien sûr, avec le temps, les choses évolueront. Pour filer
la métaphore churchillienne, les Anglais n’étaient pas prêts aux sacrifices qu’implique
la guerre à Munich en 1938 ; mais deux ans plus tard, ils n’avaient plus
le choix, Churchill était Premier ministre, et le Royaume-Uni faisait la
guerre. De même, les gens seront plus portés à écouter le discours de l’écologie
radicale à mesure qu’ils prendront dans la figure les conséquences concrètes de
notre folie.
Mais cette évolution, selon toute vraisemblance, se fera
trop tard et trop lentement ; aussi ne devons-nous pas baser notre
stratégie sur la possibilité d’attirer les foules. Nous devons proposer des
contre-modèles, et pour les proposer de manière crédible, nous devons les
construire, avec le peu de personnes assez lucides pour choisir cette voie du
renoncement. Nous ne pouvons pas prendre le pouvoir, mais nous n’en avons pas
besoin. Notre discours n’est pas sexy, mais il est vrai. Être sexy, nous
laissons cela à ceux qui veulent gagner les élections, parce qu’ils s’imaginent
encore que les choses pourront changer ainsi.




