lundi 29 décembre 2014

Proposition de réponse de Tol Ardor au questionnaire préparatoire du Synode sur la famille de 2015

Avant la tenue du Synode d’octobre 2014 sur la famille, le pape François, dans un mouvement véritablement révolutionnaire, avait décidé d’interroger les catholiques du monde entier sur la doctrine officielle de l’Église quant aux questions de morale sexuelle et familiale et sur sa réception par les fidèles. Tol Ardor avait officiellement répondu à ce premier questionnaire.

Mais le Synode extraordinaire de 2014 n’était qu’une première étape, visant à préparer le Synode ordinaire de 2015, qui sera de loin le plus important puisque c’est là que seront prises les décisions qui devront in fine être approuvée – ou pas – par le pape. La Relatio synodi de 2014, c’est-à-dire le document final voté par les pères synodaux en octobre 2014, doit servir de document préparatoire (Lineamenta) au Synode ordinaire de 2015.

À cette occasion, le pape François a de nouveau décidé de consulter les laïcs catholiques : les Lineamenta sont soumis à leur examen et un nouveau questionnaire a été envoyé aux Conférences épiscopales. Le pape ne limite pas son appel aux seules institutions académiques mais à toutes les « organisations » et aux « associations de laïcs » (avant-propos des Lineamenta).

Nous exprimons tout d’abord notre déception devant le manque d’enthousiasme de la Conférence des évêques de France, qui ne manifeste pour l’instant aucun effort pour diffuser ce questionnaire auprès des fidèles catholiques français. Elle avait déjà fait preuve de la même frilosité l’année dernière, et il est extrêmement regrettable qu’elle semble faire aussi peu de cas de ce que les laïcs catholiques pensent mais également vivent. Cela nous semble aller à l’encontre de la claire volonté du pape, qui demande justement que les questions et perspectives posées par le Synode de 2014 puissent « mûrir et être précisées par la réflexion des Églises locales » (avant-propos).

Nous regrettons également que les réponses au premier questionnaire ne semblent pas avoir fait l’objet d’une étude un peu poussée de la part des pères synodaux. Nous attendions, sinon une réponse développée, au moins un commentaire, ou même ne serait-ce qu’un remerciement ; or, les Lineamenta ne les mentionnent même pas, ce qui donne un peu l’impression d’avoir été questionné, mais sans que la réponse à la question fasse réellement l’objet d’une attention approfondie.

Néanmoins, Tol Ardor se saisit une nouvelle fois de l’opportunité que lui offre le pape et propose ici sa réponse officielle au questionnaire préparatoire du Synode de 2015. Nous remarquons que le pape François nous invite à ne pas nous limiter aux « schémas et perspectives propres à une pastorale qui ne ferait qu’appliquer la doctrine » (avant-propos) et nous l’en remercions.

Question préalable se référant à toutes les sections de la Relatio Synodi

La Relatio Synodi présente une description assez juste et fidèle de la réalité de la famille dans l’Église et la société d’aujourd’hui. Comme d’habitude, le problème ne porte pas sur la description des faits mais sur leur interprétation et sur la conduite à tenir face à eux.

En revanche, le texte fait preuve d’un manque singulier de clairvoyance par son insistance totalement déplacée sur une prétendue « crise de la natalité », crise parfaitement fantaisiste au demeurant – nous y reviendrons.

Questions sur la Ie partie

Le contexte socio-culturel

Les Lineamenta soulignent le rejet, par une grande partie de nos sociétés – et nous pourrions ajouter par de très nombreux catholiques, même pratiquants – du modèle familial proposé par l’Église comme étant le seul valable, et accuse « l’expansion du relativisme culturel dans la société sécularisée » (question n°4).

Or, il nous semble important de noter que le relativisme est loin d’être seul en cause : on peut parfaitement rejeter ce modèle unique sans pour autant être relativiste. Toute tolérance n’est pas du relativisme : on peut croire que Dieu n’a pas souhaité un seul et unique modèle familial sans être relativiste pour autant.

Le défi pour la pastorale

En se demandant comment « susciter et mettre en valeur le “désir de famille” semé par le Créateur dans le cœur de toute personne », la question n°6 semble sous-entendre qu’on ne peut être appelé qu’à deux destins : la famille sur le modèle catholique ou le célibat consacré. Or, il nous semble important de rappeler qu’il y a d’autres voies possibles. De nombreux couples ne désirent pas d’enfants, de nombreuses personnes, sans s’engager dans la vie religieuse, ne fondent jamais de famille, et ne le vivent pas forcément comme un échec.

Il nous semble donc souhaitable que l’Église mette davantage en valeur les couples sans enfants et les célibataires : là encore, loin de se réduire à des accidents de parcours, ces situations sont une preuve de la diversité et de la variété de la vie et des expériences humaines voulues par Dieu.

Questions sur la IIe partie

La famille dans le dessein salvifique de Dieu

Le paragraphe 15 des Lineamenta ainsi que la question n°12 peuvent faire croire à une confusion entre mythe et histoire. À ce titre, il convient de rappeler qu’Adam et Ève sont des personnages mythologiques, qui n’ont pas historiquement existé, et que l’humanité n’avait donc, jusqu’à l’avènement du Christ, connu qu’une seule forme de mariage, celle qui est désignée comme « forme historique ».

Plus généralement, il nous semble souhaitable de considérer que Dieu n’a pas voulu que tous les hommes suivissent exactement le même chemin, et que par conséquent il est non seulement vain mais également mauvais de chercher à imposer un seul modèle familial comme norme unique. De ce point de vue, nous rappelons que la Sainte Famille, posée par les Lineamenta comme un « admirable modèle » (§23), n’a rien d’une famille traditionnelle : une fille-mère enceinte avant son mariage d’un père qui n’est pas son mari, mais qui pourtant adoptera cet enfant qui n’était pas le sien et l’élèvera comme son fils ; cela seul devrait faire réfléchir ceux qui pensent que l’amour humain ne peut suivre qu’une seule route.

La famille dans les documents de l’Église

Le questionnaire a bien entendu raison d’affirmer que « le magistère ecclésial […] doit être mieux connu du peuple du Dieu ». Néanmoins, il faut se méfier de la pente facile qui consiste à croire que le magistère est simplement mal connu ou mal compris : il faut ouvrir les yeux et reconnaître qu’il est parfois tout simplement rejeté, même par les catholiques, même pratiquants, qui le lisent et qui le comprennent. Bien des catholiques connaissent et comprennent le magistère ecclésial sur les questions de morale sexuelle et familiale, mais le refusent, que ce soit dans leurs discours ou, au quotidien, dans leurs actes.

De la même manière, il est urgent de comprendre qu’il est parfaitement vain de chercher à « développer et promouvoir des initiatives de catéchèse qui fassent connaître et qui aident à vivre l’enseignement de l’Église sur la famille » : rien ne parviendra à faire admettre à la majorité des couples chrétiens qu’ils ne peuvent pas utiliser les méthodes de contraception que l’Église considère comme contre-nature. C’est l’enseignement lui-même qui doit parfois être revu, pas la pédagogie avec laquelle on le délivre, car l’Église en tant qu’institution humaine peut errer.

Il est également nécessaire de comprendre que ces erreurs de l’Église sont doublement graves : d’une part parce qu’elles condamnent des comportements qui n’ont, en soi, rien de condamnable ; mais aussi, d’autre part, parce qu’elles rendent l’ensemble du message inaudible par la société d’aujourd’hui. Ce que l’Église dit de la contraception, de l’homosexualité, de la sexualité hors-mariage semble si improbable, si fantasque aux hommes de notre temps, que cela les empêche, littéralement, de lui accorder le moindre crédit, et donc d’entendre ce qu’elle a à dire sur d’autres sujets et, plus profondément, de recevoir la Bonne Nouvelle.

L’indissolubilité du mariage et la joie de vivre ensemble

Nous remercions le Synode d’avoir rappelé que « le Concile Vatican II a voulu exprimer son appréciation du mariage naturel et des éléments valables présents dans les autres religions et dans les cultures » (§22), ainsi que d’avoir proposé d’appliquer la même méthode « à la réalité du mariage et de la famille de nombreuses cultures et personnes non chrétiennes ».

Il nous semble néanmoins nécessaire d’aller plus loin : viser un idéal est une bonne chose, oublier la réalité en est une autre. Ainsi, les Lineamenta ont beau affirmer que « l’indissolubilité du mariage […] ne doit pas avant tout être comprise comme un “joug” imposé aux hommes, mais bien plutôt comme un “don” fait aux personnes unies par le mariage », cela n’empêche pas que parfois, elle devient, de fait, un joug.

Les Lineamenta et le questionnaire se demandent à de nombreuses reprises quelles solutions mettre en place pour restaurer le lien d’amour brisé entre les époux afin d’éviter un divorce. Ils insistent sur le dialogue et le pardon. Naturellement, c’est de bon sens, et bien entendu, il faut tout faire pour éviter un divorce, à la fois pour les époux eux-mêmes et pour leurs enfants.

Mais parfois, il faut également reconnaître que la grâce divine elle-même ne suffit plus à faire tenir un couple, et que le divorce peut alors apparaître comme la meilleure ou la moins mauvaise des solutions, sans que cela doive interdire une autre chance dans un autre amour ; nous ne voyons pas pourquoi Dieu refuserait Sa bénédiction à une seconde union d’amour, Lui qui n’est qu’Amour.

Vérité et beauté de la famille et miséricorde envers les familles blessées et fragiles

Pour « aider à comprendre que personne n’est exclu de la miséricorde de Dieu » (question n°20), il nous semble clair que la meilleure solution possible est de laisser les personnes divorcées et remariées accéder aux sacrements, en particulier à l’eucharistie et à la réconciliation.

Nous regrettons que les Lineamenta n’accordent pas plus de confiance aux fidèles. Ainsi, le paragraphe 26 condamne « la précipitation avec laquelle beaucoup de fidèles décident de mettre fin au lien assumé ». Il y a là quelque chose de presque insultant : bien au contraire, nous savons qu’un divorce est presque toujours un drame qui n’a lieu que parce que les concernés y ont, la plupart du temps, beaucoup réfléchi, et qu’il leur semble inéluctable. C’est d’autant plus grave qu’à l’inverse, les baptisés sont invités, dans le même paragraphe, à « ne pas hésiter devant la richesse que le sacrement du mariage procure à leurs projets d’amour » : comment prêcher la précipitation pour se marier, d’ailleurs contredite ensuite par l’insistance sur la préparation au mariage, alors qu’on condamne la supposée précipitation avec laquelle un couple divorce ?

La question n°21 demande « comment les fidèles peuvent […] montrer […] une attitude d’accueil et d’accompagnement », mais il est clair qu’ils ne le feront que si l’institution ecclésiale leur en donne l’exemple, ce qui ne peut se faire réellement qu’en laissant communier les divorcés remariés.

La question n°22 enfin se demande ce qu’il est possible de faire « pour que dans les diverses formes d’union […] l’homme et la femme ressentent le respect, la confiance et l’encouragement à grandir dans le bien de la part de l’Église ». Encore une fois, la seule réelle solution est d’admettre enfin que ces couples ne vivent pas de manière « désordonnée » mais suivent un chemin qui est probablement le meilleur pour eux. L’Église aidera mieux ces couples en ne les jugeant pas, mais en les laissant libres de choisir au mieux leur voie dans ce domaine qui est celui de la plus extrême intimité.

Questions sur la IIIe partie

La discussion : perspectives pastorales

Nous remarquons que le questionnaire inviter à « se laisser guider par le virage pastoral que le Synode extraordinaire a entrepris, en s’enracinant dans le concile Vatican II et dans le magistère du pape François », et nous remercions les auteurs de cette formulation. Nous insistons sur l’idée que c’est en effet d’un véritable « virage » que l’Église a besoin aujourd’hui, et nous demandons aux pères du Synode de 2015 de ne rien faire qui puisse freiner l’Église dans ce virage si nécessaire et si attendu par tant de fidèles.

Annoncer l’Évangile de la famille aujourd’hui, dans les différents contextes

Nous remercions les pères synodaux d’avoir « insisté sur une approche plus positive des richesses des diverses expériences religieuses » (§35) comme sur les « éléments positifs » présents dans les couples que l’Église ne reconnaît pas ou pas encore.

Nous les remercions également d’avoir dénoncé « avec franchise les conditionnements culturels, sociaux et économiques » et tout particulièrement « la place excessive donnée à la logique du marché, qui empêchent une vie familiale authentique, entrainant des discriminations, la pauvreté, des exclusions et la violence ». Dans un monde détruit progressivement par un capitalisme libéral de plus en plus agressif, arrogant et sûr de sa force, ce dont la politique française donne en ce moment un bon exemple (travail du dimanche etc.), l’Église doit porter le message que l’humain vient d’abord.

Guider les futurs époux sur le chemin de la préparation au mariage – Accompagner les premières années de vie conjugale

Nous approuvons la proposition des pères synodaux d’aider les couples qui se préparent au mariage en les faisant échanger avec des familles et des couples déjà mariés ; mais nous insistons sur la nécessité d’écouter toutes les familles, et pas uniquement celles qui correspondent au modèle actuellement promu par les autorités de l’Église.

Cela est également vrai pour l’accompagnement, en effet souhaitable, dans les premières années de vie conjugale.

La pastorale des personnes qui vivent en union civile ou en concubinage

Le questionnaire réaffirme, sans surprise, les « éléments constitutifs du mariage » que seraient « l’unité, l’indissolubilité et l’ouverture à la procréation ». À cet égard, il convient de rappeler que ces « éléments constitutifs » ne le sont, pour l’Église, que depuis un millier d’années. Cela peut paraître long, mais cela signifie surtout que, pendant la moitié de son histoire, le catholicisme n’a pas vu les choses de manière aussi stricte.

Cette mise en perspective devrait conduire l’Église à se remettre davantage en question et à considérer les arguments des couples qui souhaitent s’essayer à la vie à deux avant de s’engager dans le mariage. Là encore, comment peut-on d’une main dénoncer la précipitation supposée des couples à divorcer, tout en prétendant interdire de l’autre cette mesure de prudence et de précaution évidente que constitue la vie à deux avant le mariage ?

En revanche, il nous semble nécessaire de condamner vigoureusement les « formes traditionnelles de mariage […] arrangé par les familles » (question n°34) : comme l’affirment les Lineamenta, il faut toujours placer « l’amour au centre de la famille » (§17). Il convient donc de rappeler aux parents et aux familles qu’ils n’ont aucun pouvoir de contrainte sur un couple, que ce soit pour le faire ou pour le défaire.

Prendre soin des familles blessées (séparés, divorcés non remariés, divorcés remariés, familles monoparentales)

Il nous semble essentiel de rappeler que l’Église ne peut demander à ses fidèles de bien accueillir ces familles et ces personnes blessées que dans la mesure où elle le fait elle-même. À ce titre, le libre accès de tous les baptisés à la communion et plus généralement à tous les sacrements devrait devenir la règle de l’Église et sa nouvelle pastorale, et ce d’autant plus que, par ce biais, ils recevraient une grâce qui les aiderait à avancer. En tout état de cause, l’accès des baptisés aux sacrements devrait être laissé à leur appréciation : il s’agit, là encore, d’un point d’une extrême intimité, qui doit se régler d’abord entre Dieu et Ses enfants, de manière personnelle et individuelle.

Nous estimons également que les moyens envisagés par les pères synodaux pour faciliter et raccourcir les procédures d’annulation des mariages, s’ils sont probablement souhaitables et vont dans la bonne direction, ne sauraient être une réponse suffisante au problème des divorcés remariés : ils n’attendent pas qu’on leur dise que leur première union était nulle et non avenue, car elle ne l’était pas et cela reviendrait à nier leur histoire personnelle ; ils attendent qu’on leur dise ce qu’ils savent déjà au fond d’eux, à savoir que Dieu laisse toujours une deuxième chance, et qu’Il laisse toujours sa chance à l’amour.

Enfin, nous ajoutons que les divorcés remariés ne forment que la partie émergée de l’iceberg : si on leur interdit l’accès aux sacrements, pourquoi ne le fait-on pas également, par exemple, aux couples qui ont recours à des méthodes de contraception dites « non naturelles » ? Au regard de l’Église, ils sont, tout autant que les premiers, en état de « péché obstiné ».

L’attention pastorale envers les personnes ayant une tendance homosexuelle

Les paragraphes 55 et 56 des Lineamenta, qui traitent la question de l’homosexualité, sont parmi les plus décevants de l’ensemble. Alors que la Relatio post disceptationem était beaucoup plus audacieuse, la Relatio synodi se contente de répéter le Catéchisme de l’Église catholique. C’est très insuffisant et nous espérons que les pères du Synode ordinaire de 2015 sauront aller beaucoup plus loin. L’Église doit reconnaître enfin qu’il n’y a rien de désordonné dans le désir ou dans les relations homosexuelles, et accepter de bénir les unions de personnes du même sexe.

Le document estime « totalement inacceptable que les Pasteurs de l’Église subissent des pressions en ce domaine ». Ce rejet apparaît bien infondé : les autorités ecclésiastiques n’hésitent pas à faire entendre leur voix dans le débat public et à exercer des pressions pour influencer la politique des pays auxquels elles appartiennent. Ainsi, de très nombreux évêques français se sont mobilisés contre la loi Taubira. C’est leur droit le plus absolu, même si nous regrettons qu’ils se soient engagés dans ce sens ; mais en retour, ils doivent accepter que d’autres, qui ne partagent pas leur opinion, exercent également sur eux quelques pressions. On ne peut pas à la fois vouloir participer au débat public et en refuser les règles et la réciprocité.

La transmission de la vie et le défi de la dénatalité

Parler, comme le font les Lineamenta, d’une crise démographique ou d’une « forte baisse de la natalité » (§57) est une véritable stupidité et un déni de la réalité. S’il est vrai que, dans les pays les plus développés, la natalité a tendance à baisser, à l’échelle du monde – la seule qui importe – l’humanité continue au contraire à croître à un rythme inquiétant. La vérité est que, alors que l’humanité avait péniblement atteint 1 milliard d’individus en 200 000 ans d’existence, elle a brutalement gagné plus de 6 milliards d’individus en moins d’un siècle. Déjà, cela pose de nombreux problèmes, en particulier liés à la pression que, par nos besoins, les ressources que nous prélevons, les déchets que nous rejetons, nous exerçons sur la nature. Au rythme où vont les choses, ces problèmes ne pourront que s’amplifier dans l’avenir. Il y a quelque chose de criminel, dans ce contexte, à inciter les gens à faire toujours plus d’enfants.

Il est en revanche évidemment souhaitable de faciliter la vie des parents et de permettre à ceux qui veulent des enfants d’y parvenir. Pour cela, il convient, là encore, de lutter contre les forces aveugles du marché, exclusivement consacrés à la maximisation des profits et à l’accumulation des biens matériels, et de favoriser un meilleur partage des richesses.

Pour ce qui concerne l’encyclique de Paul VI Humanæ vitæ, il ne s’agit plus de chercher les moyens de la promouvoir mais bien de l’abolir. Elle a en effet été clairement rejetée par le sensus fidelium : une immense majorité de catholiques, même pratiquants, la refusent. Beaucoup l’affirment et n’hésitent pas à en démonter les argumentations fallacieuses ; mais même parmi ceux qui n’en parlent pas, nombreux sont ceux qui l’ont rejetée tout simplement dans leurs actes, au quotidien, en n’appliquant aucunement les obligations qu’elle porte et en se moquant bien de ses interdits.

En ce qui concerne l’avortement, il nous semble nécessaire de lancer un débat et une réflexion sur les commencements de la vie humaine : le dogme catholique qui affirme que la vie humaine commence dès la fécondation de l’ovule semble à tout le moins critiquable au regard des connaissances biologiques. Or, si la vie humaine commence, par exemple, avec le fonctionnement du système nerveux central, alors un avortement pratiqué à moins de dix semaines d’aménorrhées n’est pas un meurtre.

Les défis de l’éducation et le rôle de la famille dans l’évangélisation

Les pères synodaux ont raison de redouter « la grande influence des médias » : celle-ci, en effet, s’exerce souvent sur les enfants et les jeunes afin de mieux les insérer dans la société techno-industrielle, capitaliste et libérale, en faisant d’eux avant tout des consommateurs, non des citoyens, des croyants, des humains. Mais répondre à ce défi nécessiterait une réflexion bien plus poussée sur l’ensemble du Système qui gouverne l’humanité aujourd’hui. Tol Ardor propose une telle réflexion à ceux que la question intéresse.

Conclusion

Nous remercions les pères synodaux pour le travail accompli et nous reconnaissons que les Lineamenta du Synode de 2015 vont globalement dans la bonne direction. Mais nous redoutons encore un manque de courage de la part du Synode, manque qui s’est déjà concrétisé dans le passage de la Relatio post disceptationem à la Relatio synodi. Nous attendons donc bien davantage du Synode ordinaire, et nous terminerons en appliquant à l’Église les paroles que Danton avait adressées à la France le 2 septembre 1792 : « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » et l’Église est sauvée.

jeudi 25 décembre 2014

Jésus, ce clochard devant nous

La veille de Noël, la municipalité d’Angoulême a décidé de poser des grillages autour de neuf bancs de la ville pour décourager l’installation de SDF. Face à la polémique, les élus semblent reculer, et les grilles seront sans doute démontées prochainement.

Ce billet devrait s’arrêter là ; qu’y a-t-il à ajouter ? Je n’ai pas de mots assez durs pour dire le dégoût, le mépris que m’inspire une telle mesure. Mais elle n’est qu’un exemple d’une très longue série : en France, en Angleterre, en Italie, dans tous les pays développés et à toutes les échelles, on prend des précautions pour chasser les plus pauvres de la vue des honnêtes gens. Partout, des riches élus par des à peine moins riches prennent des mesures pour pourrir encore un peu plus la vie de ceux qui n’ont rien. De ceux pour qui elle est déjà si dure.

Au Moyen-âge, le pauvre était considéré comme une figure vivante du Christ et une occasion offerte de faire le bien. C’est avec la modernité, le protestantisme et le triomphe de la bourgeoisie capitaliste qu’on a commencé à le voir comme une feignasse qui mérite bien son sort.

Que dire ? Qu’ajouter ? Le Christ était un pauvre, un clochard, un SDF ; un loqueteux à la tête d’une bande de loqueteux, de punks à chiens de l’époque, dans un peuple de ploucs, de pouilleux, de bouseux. Nous, chrétiens, sommes habitués à dire que Jésus était « un pauvre parmi les pauvres », mais nous avons tellement répété cette expression que nous l’avons magnifiée et que nous avons cessé d’en voir le sens. « Pauvre parmi les pauvres », ça sonne bien. Mais en réalité, Jésus était un clodo, tout simplement.

Donc oui, le mendiant qui vous tend la main, c’est l’image vivante du Christ parmi nous, et lui dire non, c’est dire non au Christ. « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, mais qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu, qu’il ne voit pas », nous dit Jean. « Tout ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait », ajoute Matthieu.

Aidez le pauvre, le SDF, le mendiant qui a faim et froid et qui a besoin de vous. Ne craignez pas de vous faire avoir par un menteur : ce ne serait pas très grave. Beaucoup moins grave que de refuser votre aide à quelqu’un qui en aurait vraiment besoin. Dans un pays où nous avons tout, des gens meurent de faim et de froid. Comment est-ce seulement possible ?


Aimez.

Joyeux Noël.

mercredi 17 décembre 2014

Soit les animaux ont une âme, soit le pape est un peu hérétique

Que les animaux ont une âme, j’en suis convaincu depuis bien longtemps. Dans le monde catholique, je suis d’ailleurs loin d’être le seul. Tolkien, dans ses œuvres, accordait aux animaux, et même aux plantes, tout ce qui laissait supposer la présence d’une âme, en particulier le langage et la pensée. Saint François d’Assise considérait lui aussi les animaux comme les frères de l’homme, les soignait et leur parlait.

La Bible elle-même va parfois dans le même sens. Dans sa vision de la fin des temps décrite dans l’Apocalypse, Jean affirme que « toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sur la mer et tout ce qui s’y trouve […] disaient : “À celui qui est sur le trône, et à l’Agneau, soient la louange, l’honneur, la gloire et la force, pour les siècles des siècles !” ». Toutes les créatures vivantes louent donc Dieu. Daniel va dans le même sens : « Que les monstres marins et tout ce qui s’agite dans les eaux bénissent le Seigneur, qu’ils le chantent et le glorifient éternellement ! Que tous les oiseaux du ciel bénissent le Seigneur, qu’ils le chantent et le glorifient éternellement ! Que toutes les bêtes et tous les animaux bénissent le Seigneur, qu’ils le chantent et le glorifient éternellement ! »

Les Écritures tendent aussi à dire que les êtres vivants non humains seront présents au Paradis. Le psaume 36 déclare ainsi que le salut de Dieu s’étend aux animaux : « Éternel ! tu sauves les hommes et les bêtes. » De même, dans la description qu’il fait du Royaume de Dieu, Isaïe affirme que « le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. » Plus loin, il ajoute que « le serpent se nourrira de poussière ». Non seulement les animaux sont présents au Royaume de Dieu, mais ils y vivent dans une harmonie parfaite.

De manière plus générale, les descriptions du Paradis qu’on peut trouver dans la Bible, particulièrement dans l’Ancien Testament, le font ressembler à un vaste jardin, ou à une nature idyllique, dans lequel se trouveraient non seulement des animaux mais aussi des plantes.  Ce qui concorde avec nos représentations et nos désirs ; je pourrais reprendre à mon compte, en les déformant légèrement, les propos d’une lectrice du International New York Times qui disait en substance : s’il n’y a pas d’animaux et de plantes au Paradis, moi, je n’y vais pas.

Cette tradition a enfin été illustrée par plusieurs papes. Paul VI, à un enfant qui pleurait la mort de son chien, avait répondu qu’« un jour, nous reverrons nos animaux dans l’éternité du Christ ». Jean-Paul II, lors de l’audience générale du 10 janvier 1990, avait affirmé que « les animaux ont eux aussi une respiration ou un souffle vital qu’ils ont reçu de Dieu. De ce point de vue, l’homme, sorti des mains de Dieu, apparaît solidaire de tous les êtres vivants. » Contrairement à Paul VI, il n’affirmait pas qu’ils eussent une âme immortelle, et Benoît XVI avait même explicitement refusé cette hypothèse dans un sermon de 2008. Mais François, en affirmant que « le Paradis est ouvert à toutes les créatures de Dieu », reprend la position de Paul VI : non seulement les animaux ont une âme, mais cette âme est immortelle et destinée au Royaume de Dieu.

Pour moi, c’est assez évident quand on considère la simple biologie : certains animaux sont si proches de nous qu’il est assez délicat de leur refuser une âme à laquelle nous croyons pour nous-mêmes. Mais une fois ce premier pas franchi, où s’arrête-t-on ? Quand on a pris conscience qu’il n’y a pas de rupture radicale entre l’homme et les autres animaux (car l’homme, il faut le rappeler, est aussi un animal), on voit aussi qu’il n’y a pas de rupture radicale entre les animaux non humains. Ce qu’on accorde, métaphysiquement, aux singes et aux chiens, puis aux autres mammifères, pourquoi ne pas l’accorder aux oiseaux et en fait aux autres vertébrés ? Et pourquoi seulement aux vertébrés ? Et une fois qu’on l’accorde aux méduses, pourquoi ne pas l’accorder aux plantes ? Autant pour Jean d’Ormesson qui affirmait bien péremptoirement que « personne ne pense sérieusement qu’il puisse y avoir, après la mort, une vie éternelle ni un paradis pour les lézards, pour les fauvettes, pour les gorilles, les bonobos ou les chimpanzés[1] » !

Quitte à décréter des dogmes à tire-larigot, en voilà un qu’on pourrait poser : l’immortalité de l’âme des êtres vivants non humains.

Quelles en seraient les conséquences concrètes ? Je ne pense pas, contrairement à ce qu’imaginent certains en ce moment, que les déclarations du pape soient de nature à pousser les chrétiens au végétarisme ou a fortiori au véganisme. Les chrétiens croient en une âme humaine immortelle, et cela ne les empêche pas de tuer d’autres humains dans certains cas de figure (légitime défense, guerre légitime etc.). De la même manière, je pense avoir déjà montré qu’on peut parfaitement aimer et respecter les animaux – et les plantes – tout en les tuant pour satisfaire nos besoins, en particulier alimentaires.

En revanche, il est certain que croire que les êtres vivants non humains ont également une âme, et une âme immortelle, change forcément notre regard sur eux : s’ils ont une âme immortelle, c’est que fondamentalement ils sont nos égaux, parce que Dieu Se préoccupe autant d’eux que de nous ; aussi bien que nous, ils sont Ses enfants, nos frères. Nous n’avons donc pas de domination sur eux, mais seulement une responsabilité – qu’on relise ce que Tol Bombadil dit des créatures qui vivent sur son domaine. Cela n’interdit pas de les tuer, mais cela impose un grand respect dans l’élevage, la culture, le transport, la mise à mort, respect dont notre civilisation techno-industrielle est, pour l’instant, absolument dépourvue.



[1] Jean d’Ormesson, Comme un chant d’espérance, chapitre XXVII.

vendredi 12 décembre 2014

Torture : expliquons, puisqu'il faut expliquer


Que les États-Unis aient pratiqué la torture depuis 2001, qu’ils la pratiquent peut-être encore, ce n’est plus un secret pour personne et depuis belle lurette. Que les Européens les aient aidés à le faire, organisant des vols clandestins (plus d’un millier), montant des prisons secrètes (dont une en Roumanie et une en Pologne ! pays décidément bien serviables, ça rappelle le bon vieux temps), c’est aussi de notoriété publique.

Du coup, quand Marine Le Pen nous dit que la torture est un mal nécessaire qu’elle « ne condamne pas » et nous ressort le bon vieux poncif comme quoi quand même, ça permet de sauver des vies humaines, et qu’il faut bien se salir un peu les mains en torturant des gens qui, de toute manière, sont des salauds, pour sauver les innocents menacés, est-ce une surprise ? Pas franchement non plus. Papa Le Pen disait la même chose, lui avait même sans doute été non seulement croyant mais pratiquant ; que la fille reprenne le flambeau ne devrait pas nous étonner outre mesure.

Mais quand même, ce qui choque, c’est la franchise du propos. Surtout qu’en matière d’indignation nationale, on a mieux fait. Ainsi Gilbert Collard, député FN, confirme que « la torture doit être le recours ultime quand il faut sauver des vies ». Il ajoute même, façon Créon acceptant courageusement de mettre les mains dans le cambouis, que « si pour sauver vingt, ou dix, ou deux, ou une vie, [il doit] malmener un tortionnaire, [il le fait], [il le fait] avec dégoût, mais ces choix sont absolument courageux. » Bon, il le fait avec dégoût ; ça me rassure, je commençais à douter ; surtout quand il se croit obligé d’ajouter que « la torture pour la torture c’est ignoble ». Merci pour la précision, c’est vrai qu’au FN elle n’est peut-être pas inutile.

Outre que ça met une bonne volée de chevrotine dans l’aile du FN politiquement-et-médiatiquement-correct, dédiabolisé, toussa-toussa, ça interroge quand même un peu. On a coutume de reprocher aux politiciens leur hypocrisie et leur langue de bois ; mais pour une fois, j’aurais préféré.

Que Sarkozy, Merkel, tous ceux qui étaient au pouvoir en Europe pendant la présidence Bush aient été au courant, c’est une certitude. On ne met pas en place des prisons secrètes en Union européenne sans que les dirigeants de ses plus grands et plus puissants pays ne l’apprennent. Ils n’ont pas agi contre, c’est un crime de leur part – je pèse mes mots ; mais ayant décidé de ne rien faire, ils ont eu raison de se taire. Leur hypocrisie et leur silence sont infiniment préférables à la franchise de Marine Le Pen, parce qu’ils témoignent du fait qu’ils en avaient honte, ou qu’ils en avaient peur, c’est-à-dire que même s’ils n’en avaient pas honte, ils savaient qu’ils auraient dû en avoir honte. Alors que la manière décomplexée qu’ont les dirigeants FN d’assumer leur choix en faveur de la torture montre que cette ultime barrière est tombée en eux, ce qui ne peut que contribuer à la faire tomber chez d’autres.

C’est d’autant plus vrai qu’elle est déjà bien fragile : l’argument utilitariste qui consiste à dire qu’on préfère torturer et tuer un seul homme pour en sauver plusieurs est vieux comme le monde ; Caïphe n’en a pas utilisé un autre pour condamner le Christ.

Il n’est d’ailleurs pas sans une certaine force : en face, il n’y a qu’un principe, celui qui énonce qu’on ne torture pas, point final, et pour aucune raison, parce que la torture est non seulement un mal, mais un mal que rien ne peut justifier ; de la même manière que, si nous pouvions soulager par la mise à mort d’un enfant innocent tous les autres malheurs du monde, il ne faudrait pas le faire.

Un principe, par définition, est difficile à défendre face à ceux qui n’y adhèrent pas à la base. Si votre raison ne vous dit pas que si deux droites sont parallèles, toute perpendiculaire à l’une est orthogonale à l’autre, rien ne pourra vous le prouver. Si vous êtes utilitariste et défendez la torture en conséquence, il sera probablement difficile de vous tirer de ce mauvais pas. Il est néanmoins possible d’apporter un argument contre la torture, en retournant l’argument utilitariste. Ça ne devrait pas être nécessaire ; mais allons-y, puisque ça l’est.

Pourquoi nous défendons-nous contre un terroriste ? Certainement pas parce que notre vie vaudrait plus que la sienne : tous les êtres humains sont égaux. Nous pouvons dire que nous nous protégeons parce que c’est nous et que nous le voulons, tout simplement : mais c’est avaliser la loi du plus fort ; et si chacun est libre de chercher à imposer son point de vue, cela légitime aussi bien notre usage de la torture que leur usage du terrorisme.

Reste une dernière possibilité : nous nous protégeons du terroriste parce que nous sommes moins coupables que lui. Pas « innocents », notez bien (« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »…) ; mais moins coupable. Je ne vais pas protéger des Français simplement parce qu’ils sont français ; en soi, je m’en moque. Un Français n’a pas plus de valeur qu’un Allemand ou un Afghan. Si j’accepte de me battre pour la France, ce n’est pas parce qu’elle s’appelle la France, ni même parce que c’est le pays où je suis né : c’est parce qu’elle-même défend des valeurs que je reconnais comme bonnes. Et c’est pour cela que « l’innocent » qui vit plus ou moins d’après ces valeurs mérite d’être sauvé : parce qu’il les incarne et les protège.

Mais comme le refus de la torture fait partie de ces valeurs, si nous nous mettons à torturer, même « pour la bonne cause », alors nous ne pouvons plus prétendre les incarner. Et alors, pourquoi mériterions-nous d’être défendus ? Si nous pratiquons la torture, alors nous n’agissons pas mieux, nous ne valons pas mieux que le terroriste qui menace les innocents que nous prétendons protéger. Et si nous ne valons pas mieux que lui, si nous n’agissons pas mieux que lui, au nom de quoi le condamnons-nous et le torturons-nous ?

Dire qu’on accepte la torture « pour la bonne cause » est donc contradictoire dans les termes, parce qu’à partir du moment où on torture, il n’y a plus de bonne cause, il n’y a plus qu’un bourreau contre un terroriste, c’est-à-dire un bourreau contre un autre bourreau, et à partir de là il ne saurait être question de « juste cause » ; l’unique question qui demeure est de savoir lequel des deux bourreaux est le plus fort – on en revient là.

Reste un dernier point qu’on ne peut pas ne pas remarquer : il n’y a, décidément, aucun lien structurel entre démocratie et droits de l’homme. On peut parfaitement imaginer un régime non démocratique qui protégerait les droits de l’homme – c’est ce que propose Tol Ardor ; et en attendant, nous faisons la preuve tous les jours qu’une démocratie peut très bien piétiner les droits de l’homme. À Guantanamo se trouvent prisonniers des hommes qui, depuis leur capture, c’est-à-dire depuis plus de 10 ans parfois, n’ont jamais vu un juge. Ils sont enfermés sur la base d’une décision parfaitement arbitraire.

C’est exactement ce qui avait été interdit par l’Habeas corpus Act, édicté en Angleterre en 1679. À l’époque, le pays était une monarchie absolue.

jeudi 11 décembre 2014

Ministère de la Bienveillance nationale


Polémique sur polémique dans l’Éducation nationale, cette grande famille aimante et unie ! Un chef d’établissement qui convoque un professeur de français dans son bureau parce qu’elle fait trop lire les élèves, activité élitiste voyez-vous. Il faudrait donc qu’elle change sa manière de faire. Paaaaaardon ? Nos élèves pourraient trop lire ? Les mots et les smileys me manquent pour exprimer mon étonnement. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un être humain de trop lire. Lire, c’est s’échapper de notre monde pour plonger dans d’autres univers, c’est vivre des vies et des histoires dont nous n’aurions aucune idée autrement, c’est côtoyer la pensée et la réflexion d’un auteur qui est toujours quelqu’un d’intéressant, c’est commencer à penser par soi-même, c’est confronter des points de vue, c’est apprendre à parler, à écrire, à penser, c’est apprendre la vie. Donc non, on ne lit jamais trop.

A fortiori, nos élèves, qui pour l’essentiel ne lisent à peu près jamais, ne sauraient trop lire, ils lisent toujours trop peu. Même s’il s’agit d’un cas isolé, qu’un chef d’établissement scolaire puisse reprocher à un professeur de faire trop lire les élèves, c’est en soi une preuve de l’état de décrépitude, de déchéance dans lequel l’éducation nationale gît aujourd’hui.

À côté de cela, la France veut faire sa révolution et adopter « l’évaluation bienveillante ». Finies les notes et les moyennes, trop stigmatisantes ! Bon. Qu’est-ce que ça va changer ? Qu’on dise à un élève qu’il a 4, qu’il a F, ou qu’il ne valide pas une compétence, on le stigmatise toujours, que je sache. Supprimer les notes, est-ce un moyen de mieux s’en sortir ? Je suis loin d’en être certain. Ça me semble surtout une manière de casser le thermomètre : ça ne va pas faire baisser la fièvre du malade.

On me dit dans l’oreillette que certains pays du Nord l’ont fait et s’en portent très bien. Ah, les pays du Nord ! Toujours là quand on a besoin d’eux. Que ne s’inspire-t-on pas de leur modèle pour ce qui est des salaires des professeurs ! Mais passons. Ils s’en sortent bien sans les notes, certes. Mais c’est qu’ils s’en sortaient déjà bien avec les notes. Ils se portaient bien avant, ils se portent bien maintenant. Un peu mieux ? Bof, peut-être, mais c’est marginal.

La bêtise, c’est de s’imaginer que ce qui fonctionne dans un pays pétrolier comptant à peine plus de 5 millions d’habitants va automatiquement fonctionner dans un pays pas pétrolier de 65 millions d’habitants. Alors qu’en fait, notre système scolaire se porte mal avec les notes, et il se portera aussi mal sans elles. Les élèves ne vont pas miraculeusement se mettre à travailler parce qu’on les évaluera autrement. Certains établissements « sans notes » ont de bons résultats au brevet ? Peut-être. En avaient-ils de franchement moins bons avant ? Qu’on prenne les chiffres sur les 10 dernières années, et on verra. Et est-ce possible également au lycée avec le bac ?

Les grands débats sur les notes, les rythmes, l’informatique, ne sont que des cache-misère qui visent principalement à masquer l’immense désarroi, la panique même de l’institution scolaire : nous ne parvenons pas à faire passer à la majorité des citoyens des choses aussi élémentaires que les bases de la langue, la réflexion mathématique ou philosophique ou les rudiments d’une culture savante. Nous n’y parvenons pas, et nous voyons tous les jours les résultats de cet échec, dans la rue, à la télé, en politique.

Panique dans l’institution et au-delà dans toute la société, parce que cela met à mal notre idéal démocratique. Du temps où l’école n’apportait à la majorité des élèves qu’une éducation de base et les envoyait, à l’âge de 13 ou 14 ans, chercher à se placer comme apprentis, pour n’offrir qu’aux meilleurs une éducation plus poussée, l’échec démocratique était masqué, car tout le monde réussissait quelque chose : on réussissait à devenir paysan ou ouvrier comme d’autres réussissaient à devenir professeurs ou médecins.

À présent qu’on a poussé l’idéal démocratique plus loin, l’échec apparaît au grand jour. Aujourd’hui, on voudrait que tout un chacun décrochât non seulement son bac, mais encore un diplôme du supérieur ; tout parent redoute de voir son enfant relégué dans les « sous-filières » technologiques, voire professionnelles, alors que ce sont souvent celles qui garantissent le plus sûrement de trouver un travail. Toute la société s’acharne à pousser les élèves le plus « haut » possible, alors qu’il est stupide de voir ces filières de manière hiérarchisée. On voit chaque année arriver en classe de 2nde générale des élèves qui nous disent avoir été poussés à y aller par leurs professeurs de collège ou par les chefs d’établissement, alors même qu’ils avaient parfois un projet professionnalisant sérieux et qui les motivait. On refuse l’évidence, à savoir que tout le monde n’est pas fait pour des études supérieures.

Une des causes de ce problème très complexe et multiforme vient à mon sens du fait qu’on a oublié ce qu’est l’école. On croit aujourd’hui que l’école sert d’abord à préparer : préparer les élèves à devenir de bons citoyens, préparer les jeunes à la vie active, les préparer à s’insérer dans la société, à trouver du travail. Or, si l’école sert bel et bien à tout cela, ce devrait être secondaire ou plutôt second.

L’école ne sert pas d’abord à préparer ; elle sert d’abord à transmettre. Transmettre une culture, une science, une manière de réfléchir, de penser, de parler ; et c’est pourquoi, si l’école doit être tournée vers l’avenir, elle doit être davantage tournée vers le passé. Pour cette même raison, le décalage tant dénoncé entre l’école et le reste de la société est parfaitement normal et même sain et souhaitable. L’école n’a pas à être à la remorque perpétuelle des évolutions de la société ou de la technique, elle n’a pas à faire entrer l’entreprise en ses murs ; l’école ne doit pas être une forteresse, mais elle doit avoir quelque chose de la forteresse.

La logique actuelle tend à dire : faire lire Racine tend à exclure une partie de la population, en plus ça ne sert à rien pour trouver un travail ; oublions Racine. Alors qu’il faudrait se dire : la mission de l’école est de faire lire Racine aux élèves ; comment faire pour que le plus grand nombre arrive à le faire au moins un peu ?

Fermer les yeux ne nous aidera pas. Des gadgets ne nous sauverons pas. Des réformes marginales ne changeront rien tant que le Système restera le même.

jeudi 4 décembre 2014

Lettre (d'amour) ouverte à Christiane Taubira


Chère Christiane Taubira,

Umberto Eco commençait ainsi une lettre au cardinal Martini, qu’il apostrophait par son nom :

« Ne voyez aucun irrespect de ma part si je vous appelle par votre nom, sans faire la moindre référence à l’habit que vous portez. Prenez-le comme un hommage et un acte de prudence. Hommage car j’ai toujours été frappé par la façon dont les Français, quand ils interviewent un écrivain, un artiste ou une personnalité politique, évitent d’employer des titres réducteurs, du type professeur, éminence ou ministre. Il est des gens dont le capital est le nom sous lequel ils signent leurs idées. Aussi les Français s’adressent-ils à ceux dont le nom est le titre le plus prestigieux en disant “Bonjour, Jacques Maritain” ou “Dites-moi, Claude Lévi-Strauss”. C’est reconnaître une autorité qui existerait même si le sujet n’était pas devenu ambassadeur ou académicien. »

Vous, entre toutes, saurez me pardonner cette longue citation introductive. Hommage donc, et acte de prudence aussi, quoique pour d’autres raisons que celles qu’évoquait Umberto Eco.

Il y a longtemps que je voulais vous dire l’admiration que j’ai pour vous, et l’entrevue que vous avez bien voulu accorder au Petit Journal de Canal + m’en donne l’occasion. Vous y apparaissez telle que je vous pensais, et assez largement, je crois, telle que vous êtes.

Merci d’abord pour votre caractère. On vous voit râleuse et bougonne, on vous devine assez autoritaire, parfois cassante. Mais ce ne sont pas des défauts : ce sont les marques d’une humanité que, trop souvent, les politiciens cherchent à gommer pour ne plus présenter qu’une image lisse et consensuelle. Ils oublient qu’ils ne sont ni des robots, ni des surhommes, et par-dessus tout ils oublient que nous, nous ne l’oublions pas ; ainsi cherchent-ils à paraître ce qu’ils ne sont pas. Vous, vous venez comme vous êtes. Vous n’essayez pas de vous conformer à ce qu’on attend de vous, ou à ce que vous pensez qu’on attend de vous, contrairement à d’autres qui tournent avec le vent et veulent nous persuader tantôt qu’ils changent, tantôt qu’ils sont toujours les mêmes, tantôt qu’ils sont énergiques et violents, tantôt qu’ils sont calmes et posés.

Merci donc pour vos coups de gueule, pour vos répliques cinglantes et drôles, pour votre autorité si nécessaire à une action politique efficace. C’est ce qui fait le sel de la vie politique, quand tant d’autres n’ont à y apporter que de la naphtaline.

Merci aussi pour votre culture. Parmi des hommes politiques incultes, sans vision, sans profondeur de pensée, dont on se demande s’ils lisent, s’ils vont au théâtre ou au concert, vous incarnez l’héritage d’une autre époque. Presque seule – Jean-Luc Mélenchon, parmi les politiciens encore actif, est à peu près le seul à vous rejoindre là-dessus –, vous êtes capable de citer des poètes, des écrivains, des philosophes. Alors que tant d’autres sont enfermés dans une bulle, vous savez leur rappeler qu’il y a une vie en-dehors de la politique, et même que la vraie vie est en-dehors de la politique. Vous savez bien en tout cas que cette dernière ne peut pas être auto-référencée, qu’elle n’est en fin de compte qu’un moyen et non une fin, et que le but qu’elle sert, c’est le bonheur, dont l’art et la philosophie, par les accomplissements qu’ils permettent à l’homme, sont deux piliers essentiels.

Merci enfin pour votre courage, pour votre persévérance et pour votre action politique en général. Merci bien sûr pour la loi qui porte votre nom et qui, vous le savez, est d’une ampleur, d’une portée historiques. Elle dépasse de très loin en importance la réforme du PACS, qui était peut-être une étape nécessaire dans la marche vers l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, mais qui était également une manière de refuser encore ce but ultime, ou du moins de le différer. L’opposition, le rejet, la haine dont votre projet, puis votre loi, enfin votre personne ont fait l’objet sont la meilleure preuve de l’ampleur du changement de société que votre texte a renforcé.

La loi sanctionne parfois une évolution des représentations déjà accomplie ; parfois elle la précède et l’initie ou la fortifie. Certains peuvent avoir peur des déchirures sociales qui ont lieu alors, de la division du pays ; certains disent qu’avoir raison avant tout le monde est une manière d’avoir tort. Je crois qu’ils se trompent : on n’a jamais raison à contretemps, et ce sont les précurseurs qui font l’histoire. Vous n’avez jamais baissé les bras, et la loi Taubira – c’est d’ailleurs cela la vraie raison cachée derrière tant de discours qui ont pris les enfants pour prétexte – va banaliser l’homosexualité dans notre pays. Banaliser, rendre normal, donc rendre acceptable par le plus grand nombre : tout est là, et on ne pouvait pas faire de plus grand cadeau aux homosexuels. Si ce n’était que pour cela, vous pourriez, pour reprendre vos termes, partir sans regret au moment de baisser les paupières.

Vous ne vous êtes pas laissé décourager par tous ceux qui hurlaient, qui concentraient sur vous leur colère, leur haine, leur rage d’avoir perdu la bataille idéologique : les Morano, les Dati, les Ciotti, les Le Pen père, fille et petite-fille, les Zemmour, tous les représentants de la politique de la non-pensée – je reprends encore vos termes si vrais –, tous ceux que vous surpassez et surclassez de si loin. Je ne suis pas aussi sûr que vous, malheureusement, que le vent les ait déjà balayés ; l’histoire montre que la politique par la négation de la pensée a parfois de beaux jours devant elle, qui sont de tristes jours pour beaucoup, avant que d’être balayée. Mais vous avez raison sur le long terme ; pour citer un auteur qui m’est très cher, « l’Ombre n’est en fin de compte qu’une petite chose passagère : il existe, à jamais hors de son atteinte, une lumière et une grande beauté ».

Merci donc pour le choix que vous avez fait de participer à la politique de ce gouvernement. On vous le reproche, parfois avec de bons arguments. Il est vrai que vous apportez une certaine caution à un gouvernement qui ne la mérite pas. Mais c’est accessoire, et chacun devrait le comprendre. Vous avez fait le choix d’agir et de faire changer les choses hic et nunc ; cela nécessite d’avoir le pouvoir politique, et cela implique donc de s’allier aux hommes moindres qui peuvent l’obtenir. Jean-Luc Mélenchon, encore lui, a fait le choix inverse : plutôt que de faire changer les choses de l’intérieur du Système, ce qui implique d’en conserver l’essentiel, lui a choisi d’en sortir pour le critiquer de l’extérieur et chercher à le déconstruire entièrement. Son choix n’est ni moins noble, ni moins courageux, ni moins utile que le vôtre, mais il ne l’est pas non plus davantage. En un clin d’œil à vos adversaires, qui sont aussi les miens, je dirais que vos deux choix sont complémentaires.

Merci, et restez celle que vous êtes. Ce n’est pas tant la France que vous servez avec opiniâtreté : c’est l’Amour. C’est autrement plus important.


Meneldil Palantír Talmayar
Catholique pratiquant
Président de l’association Tol Ardor

mardi 2 décembre 2014

Saurons-nous encore écrire demain ?


Quand on corrige des copies, comme je devrais sans doute le faire plutôt que d’écrire ceci, c’est une question qui vient assez fréquemment. Ainsi, des phrases comme :

« Les motivations de Caracalla en promulguant cet édit pour honorer le droit de cité romaine en fait dans le but d’augmenter par les moyens de ses revenus, ou les pérégrins se paient pas la plupart de ces impôts. »

ou encore :

« La croissance économique c’est quand on produise des produits satisfaire. Les avantages induits c’est qu’elle pourrait en produire des produits verts au milieu de la richesse. Les problèmes qui pose c’est que si on ne tue pas les insectes ça pourrait tuer les arbres ou si on prend le caca de vache pour que les produits soient bien plantés. »

ne sont pas, vous en conviendrez, parfaitement claires (les deux sont authentiques, néanmoins, même si j’ai corrigé les fautes d’orthographe). Mais ce n’est pas pour vous raconter ce qu’on y trouve que j’abandonne mes 160 copies, c’est pour vous parler d’une réforme à mon sens autrement plus inquiétante (et c’est pas peu dire).

À partir de la rentrée 2016, les jeunes Finlandais n’apprendront plus à écrire à la main ; ils apprendront à « écrire » directement sur un clavier.

Pour moi, c’est tellement gros, tellement impensable, que j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un canular. Mais la BBC confirme, l’information semble authentique. Il semblerait également qu’aux États-Unis, 45 États aient déjà accompli cette évolution depuis la rentrée 2014.

En fait, je ne sais pas vraiment quoi ajouter. Pour moi, c’est une telle évidence que les enfants doivent savoir écrire à la main, doivent même apprendre à écrire comme ça, que ça doit être premier pour eux, que je ne sais même pas comment argumenter en faveur de cette évidence.

Tout de même, deux choses. La première, c’est qu’on tient trop pour acquis et définitif les produits actuels de notre civilisation techno-industrielle. Tout le monde considère comme évident que nous aurons toujours de l’électricité, des avions, de la lumière, des écrans, des ordinateurs, Internet, des moyens de communiquer instantanément à longue distance etc. ; ou que nous aurons des choses encore plus performantes, encore plus efficaces.

Or, c’est une illusion : c’est possible, bien sûr, mais c’est loin d’être certain. L’histoire nous enseigne que l’humanité peut connaître des périodes longues de régression. Je ne parle pas d’instabilité économique ou de chaos politique ; je parle d’une réelle régression culturelle, sociale, technique etc. affectant tous les aspects de la vie quotidienne. Après la révolution de 1789, la France a été plongée dans une période politiquement très instable, mais il ne s’agissait que de la France (les autres pays d’Europe ont été affectés par l’épisode napoléonien, mais moins profondément), il ne s’agissait que d’une courte période, et il ne s’agissait que de politique. En revanche, après la chute de l’Empire romain en 476, toute l’Europe de l’Ouest a été plongée dans une réelle régression : quasiment plus d’administration, de sécurité, de paix, de commerce etc., sauf entre quelques grandes villes ; mais également plus de théâtre, plus de thermes, donc nettement moins d’hygiène. D’où un effondrement du niveau de vie. Et cette régression a duré trois siècles.

Qui nous dit que nous aurons toujours ce qui fait notre quotidien aujourd’hui ? Tout peut arriver. Des bouleversements d’ordre climatique, environnemental, politique, des guerres, des crises économiques, n’importe quoi peut nous replonger en régression. Ça n’arrive pas souvent dans l’histoire humaine, mais ça arrive. Nous devons reprendre conscience de notre fragilité, non seulement en tant qu’espèce vivante, mais surtout en tant que civilisation. Qu’arriverait-il en pareil cas ? Je m’étais déjà posé la question à propos des centres de retraitement des déchets nucléaires, qui nécessitent une attention continue et un apport constant en électricité et en eau. Dans le cas, improbable mais pas invraisemblable, où les humains n’auraient plus d’ordinateurs, que feraient-ils s’ils ne savaient plus écrire à la main ? Nous réapprendrions, bien sûr, mais quel temps, quelle énergie perdus !

Le second point, c’est que cela confirme une chose que je dis souvent à mes élèves : nous sommes en train de changer radicalement d’ère. La révolution industrielle dans laquelle nous sommes toujours engagés est un bouleversement comparable à la révolution néolithique, qui nous a fait passer, il y a environ 10 000 ans, de l’état de chasseurs-cueilleurs nomades à celui d’agriculteurs, éleveurs et artisans sédentaires. Les transformations de la vie quotidienne que l’humanité connaît depuis les années 1820 sont d’une ampleur similaire.

Une immense page de l’histoire de l’humanité se tourne ; nous entrons dans l’acte III de la pièce de théâtre que nous jouons depuis nos origines. Et ce n’est pas seulement une page de l’histoire humaine, mais bien une page de l’histoire de la Terre, puisque selon de nombreux spécialistes (et toute vraisemblance), nous avons quitté l’holocène, période géologique qui commence justement à peu près en même temps que la révolution néolithique, pour entrer dans l’anthropocène : l’ère géologique marquée par la prédominance de l’influence humaine sur le système terrestre.

En soi, pourquoi pas ? Que nous devions tôt ou tard changer d’ère, que l’humanité avance dans son histoire, nul n’en disconvient ; mais est-ce bien le moment ? Sommes-nous prêts ? On pourra me rétorquer qu’on n’est jamais « prêt » pour un tel bouleversement, on n’est jamais que suffisamment prêt ; mais sommes-nous suffisamment prêts, justement ? L’humanité a-t-elle un niveau de développement moral et spirituel suffisant pour que la prochaine étape de notre histoire se déroule au mieux, ou même simplement évite le pire ? Pour ma part, je suis loin d’en être certain : la manière dont nous avons géré notre dernière ère et la transition vers la nouvelle me permet d’en douter.

Il ne me semble donc pas vraiment opportun de saper les bases même de l’éducation des enfants. Renoncer à transmettre l’écriture manuscrite, un des piliers de l’humanité depuis plus de cinq millénaires, ne peut nous conduire qu’à un échec certain.

jeudi 6 novembre 2014

Polluez en paix


Dans l’actualité de la protection de la nature, la mise en parallèle de certains événements est assez déplorable – et révélatrice. Ainsi, hier, des agriculteurs manifestaient dans de nombreuses villes de France à l’appel de la FNSEA, le principal de leurs syndicats. Ce qui cristallise leur colère ? Des problèmes environnementaux : l’extension des zones sensibles aux nitrates et le barrage de Sivens. Pour eux, les contraintes qu’on leur impose en la matière sont « de plus en plus folles ».

Qu’ils manifestent ainsi juste après qu’un jeune homme de 21 ans a trouvé la mort en s’opposant à la construction dudit barrage est déjà assez intéressant : visiblement, ils ne veulent pas céder à une séquence émotion qui pourrait mettre en péril non seulement le barrage de Sivens, mais encore bien d’autres projets similaires à travers tout le territoire.

Ce qui aura sans doute échappé à beaucoup, c’est qu’ils manifestent également très peu de temps après la publication d’une étude scientifique qui démontre que le continent européen a perdu environ un cinquième de ses oiseaux en trente ans, soit 420 millions d’individus. Or, l’agriculture joue une part importante dans les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité – et le barrage de Sivens, qui condamne une vaste zone humide abritant de nombreuses espèces à disparaître, en est justement une belle illustration.

Malheureusement, la biodiversité est un des points de la crise écologique qui intéressent le moins les masses. Les gens se moquent assez largement de la disparition des moineaux, des alouettes et des tourterelles. Ils peuvent donner quelques sous pour aider à préserver une espèce emblématique comme l’ours polaire, le tigre ou le panda, mais même ces gros mammifères porte-drapeau sont vite sacrifiés, et sans regret, face à n’importe quel autre intérêt, en particulier économique.

Pourtant, cet aspect de la crise est aussi grave que les autres, plus mobilisateurs, comme les pollutions diverses ou le réchauffement climatique. Je ne comprends même pas qu’il faille argumenter : dans quel monde voulons-nous vivre ? Dans un désert uniforme, avec des océans vidés de leurs poissons et de leurs coraux, des campagnes vidées de leurs insectes et de leurs oiseaux et dans lesquelles la pollinisation des monocultures en openfield se fera de manière artificielle ? Dans tous les films de zombies, dans toutes les fictions post-apocalyptiques, les personnages se demandent s’il vaut encore la peine de vivre dans le monde qui est le leur. Mais pas besoin d’aller chercher si loin : voulons-nous vivre dans un monde sans biodiversité ? Sans même penser à la valeur intrinsèque de cette richesse du vivant, l’être humain s’y épanouira-t-il de la même manière ?

Même au-delà de ces considérations, la biodiversité joue un rôle, même économique, reconnu. J’ai honte de devoir en arriver à ce genre d’arguments, mais la nature est un tout solidaire et interdépendant : si l’on touche à un de ses éléments, et a fortiori à des milliers d’entre eux, c’est l’ensemble qui est menacé. Est-il encore besoin de rappeler que notre économie, mais aussi, tout simplement, notre survie, dépendent du milieu dans lequel nous vivons ?

Je comprends bien sûr le point de vue des agriculteurs ; leurs problèmes et leurs souffrances sont absolument réels et graves. Mais contrairement à ce qu’ils imaginent, la solution n’est pas de les laisser polluer en paix : nous devons changer de fond en comble notre modèle agricole – ce qui n’est qu’un petit aspect du fait que nous devons changer de fond en comble notre modèle tout court. Il faut aider les agriculteurs, les accompagner, en particulier financièrement, mais pas renoncer. On me dira qu’on n’en a pas les moyens ; bien sûr que si. Si Liliane Bettencourt dépensait un million d’euros par jour, il lui faudrait plus de 70 ans pour avoir dépensé tout son patrimoine : qu’on ne me dise pas que l’argent n’est pas là.

Tout ça laisse donc un goût bien amer dans la bouche, et c’est l’ensemble de notre société qui est mis en accusation. La réalité accuse les élites : les plus riches qui ne pensent qu’à leurs profits, en oubliant les intérêts des autres, de la planète et de leurs propres descendants ; les gouvernants qui sont prêts à toutes les concessions, à tous les renoncements, à toutes les faiblesses, à toutes les lâchetés – Ségolène Royal l’a montré sur tous les dossiers qu’elle a eu à traiter. C’est vrai à toutes les échelles : dans l’affaire du barrage de Sivens, les autorités locales (le Conseil général en l’occurrence) n’ont pas montré plus de sagesse que les autorités nationales. On a ici un bel exemple de la manière dont la décentralisation peut conduire à laisser gérer des dossiers importants par des gens incompétents, sensibles à des pressions diverses et noyés dans les conflits d’intérêts.

Mais elle accuse aussi le peuple, incapable d’avoir une vision large des choses, de penser à long terme, de prendre du recul, d’analyser clairement et froidement les enjeux en présence et les solutions possibles. Il ne s’agit pas de les blâmer ou de les condamner : étant ce qu’ils sont, ayant reçu l’éducation qu’ils ont reçue, vivant dans le monde où ils vivent, les agriculteurs ne peuvent sans doute pas, dans leur majorité, penser ou agir autrement qu’ils le font. Mais il s’agit de constater cet état de fait et d’en tirer les conséquences.

mercredi 5 novembre 2014

Église vieille-catholique : 1 – FSSPX : 0


La politique vaticane, c’est toujours une affaire très, très délicate, faite de mille petits secrets, de mille petites obscurités, de mille petites discrétions. Comme, à la base, les gens ne s’y intéressent en général pas plus que ça, pas étonnant que l’information ait souvent du mal à circuler, et surtout à se vérifier.

Nous venons d’assister à un de ces petits événements discrets mais potentiellement assez significatifs : le pape a rencontré les représentants de l’Église vieille-catholique.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette auguste institution, un peu d’histoire. Le schisme vieux-catholique remonte à 1723 : les chanoines d’Utrecht, dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), mécontents du vicaire apostolique imposé par Rome, élisent à sa place Cornelius Steenoven comme archevêque. Ce dernier est consacré évêque par Dominique Marie Varlet, ancien coadjuteur de Bossuet et évêque in partibus de Babylone. Logiquement, le pape réplique en excommuniant le nouvel archevêque d’Utrecht et ses fidèles. Le schisme est consommé et l’Église vieille-catholique est née (quoique pas encore sous ce nom), bénéficiant, il est important de le noter, de la succession apostolique via Dominique Marie Varlet.

Par la suite, le fossé se creuse entre Rome et les vieux-catholiques. En 1851, le Saint-Siège nomme à Utrecht un archevêque catholique romain, ce qui exacerbe les tensions avec les vieux-catholiques. Ces derniers refusent en 1854 le dogme de l’Immaculée conception, puis en 1864 le Syllabus de Pie IX qui condamne les « erreurs modernistes » (parmi lesquelles la liberté de choisir sa religion, la liberté de culte, la possibilité d’obtenir le salut hors de l’Église catholique, l’idée que l’Église n’a pas le droit d’employer la force, celle que des catholiques puissent approuver un système éducatif séparé de l’Église, j’en passe et des meilleures).

La mesure est comble avec le concile de Vatican I, en 1870, qui proclame l’infaillibilité du pape. Ce nouveau dogme est lui aussi rejeté par les vieux-catholiques ; mais cette fois-ci, ils sont rejoints par de nombreux catholiques libéraux, originaires principalement d’Europe du Nord, qui s’organisent et se rassemblent en 1889 sous le nom d’Union d’Utrecht. Tout en recherchant la pleine communion avec Rome, elle travaille à une réforme profonde de l’Église catholique, en particulier par l’autonomie des Églises locales par rapport au pape, qui verrait son pouvoir grandement réduit. Elle œuvre d’ailleurs activement à l’œcuménisme, son ecclésiologie étant proche à bien des égards de celle des orthodoxes ou des anglicans (l’Union d’Utrecht est en pleine communion avec ces derniers).

L’Église vieille-catholique a depuis accompli de nombreuses évolutions heureuses : usage des langues vernaculaires dans la liturgie (en 1877, donc près d’un siècle avant que l’Église catholique romaine, avec Vatican II, ne se décide enfin à suivre le même chemin), abandon du célibat obligatoire des prêtres, autorisation des remariages après divorce ; aujourd’hui, certains groupes ordonnent des femmes et bénissent des unions homosexuelles.

L’Église vieille-catholique n’est peut-être pas exactement celle de mon cœur, mais elle est sans aucun doute une de celles qui s’en rapproche le plus. À vrai dire, à la fin du pontificat de Benoît XVI, je songeais très sérieusement à les rejoindre, et c’est seulement l’élection de François qui m’a convaincu d’attendre.

C’est donc cette Église que le pape vient de rencontrer officiellement – une première, même si une commission vaticane est depuis longtemps chargée de dialoguer avec elle.

On ne peut pas ne pas établir le lien avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX). Tout comme l’Église vieille-catholique, quoique bien plus récemment (en 1988), la FSSPX a fait un schisme avec Rome sur des questions dogmatiques ; elle bénéficie également, par Marcel Lefebvre, de la succession apostolique. La seule différence entre les deux institutions – elle est évidemment de taille – réside sur le fond : alors que l’Union d’Utrecht porte la vision d’une Église profondément réformée, mais plus fidèle à ses origines anciennes, la FSSPX combat pour le retour à l’Église rigoriste qui va du Concile de Trente (1545-1563) à celui de Vatican II (1962-1965).

Sous le pontificat de Benoît XVI, la FSSPX était clairement l’objet de toutes les attentions. Ma théorie, déjà exprimée dès l’annonce de sa résignation, est même qu’il avait fait de la résorption du schisme lefebvriste la mission principale de son règne, et que c’est quand il a compris que cette tâche était irrémédiablement vouée à l’échec qu’il a décidé de laisser la place à quelqu’un d’autre.

François n’a pas renouvelé les efforts de son prédécesseur pour réintégrer les schismatiques traditionnalistes : le dialogue entre Rome et Écône est au point mort. Mais cette rencontre avec les vieux-catholiques indique qu’il pourrait rechercher envers eux ce que Benoît XVI recherchait avec la FSSPX.

Il est difficile d’en être sûr, car François, à l’inverse de Benoît XVI, est un véritable homme politique, rusé, dissimulé, calculateur, manipulateur même – ce ne sont, sous ma plume, pas des critiques. Mais si la tendance se confirme, il n’est pas exclu que François réfléchisse à une réforme profonde de l’Église, dans le sens de ce que demande l’Église vieille-catholique depuis près de trois siècles. Sandro Magister, sur le site Chiesa (pas franchement réformateur), fait une analyse comparable en rapprochant les évolutions soutenues plus ou moins ouvertement par le pape, la rencontre avec les vieux-catholiques et l’œcuménisme de l’École de Bologne.

Le travail est immense, la lutte est très loin d’être gagnée, l’échec est possible, si ce n’est probable ; mais il y a de l’espoir.