mardi 7 octobre 2014

Défaite de la pensée, triomphe de la colère


Je ne suis pas un homme de droite. Je n’ai aucune sympathie pour la droite, même modérée, et je ne pense pas que les solutions qu’elle prétend apporter à la crise que nous traversons puissent avoir une quelconque efficacité. Je ne suis pas non plus favorable à la politique menée par l’État d’Israël. Même si je ne conteste pas le droit des Juifs de vivre en paix sur cette terre et même d’avoir un « État juif » qui soit vraiment le leur, ma sympathie va plutôt au peuple palestinien, qui subit une immense injustice de la part d’un peuple qui a pour lui le droit que donne la force.

Et pourtant, je me suis senti, ces derniers jours, solidaires d’un homme de droite, Alain Juppé, et d’un ardent défenseur d’Israël, Alain Finkielkraut. Mes démêlés avec une lectrice de mon blog m’ayant violemment accusé d’islamophobie, de racisme, de paternalisme etc. ont sans doute contribué à mon malaise, et certains de mes amis y verront la preuve que je suis, décidément, engagé dans une dérive droitière, raciste et islamophobe. Évidemment. Mais je crois qu’il y a quelque chose de bien plus profond et de bien plus important.

Alain Finkielkraut apparaissait dans un débat avec Edwy Plenel sur Arte consacré à l’éternelle question : « Y a-t-il un problème de l’islam en France ? ». Alain Juppé était le centre d’une émission de France 2 qui couvrait son retour à la politique nationale. Finkielkraut s’est vu accusé d’être, en quelque sorte, l’idiot utile du Front National (« une aubaine » pour ce parti, selon Plenel) en banalisant et en offrant une caution intellectuelle à l’islamophobie ambiante. Juppé a reçu le qualificatif de « bourreau des principes républicains » qui « [relaierait] le discours raciste ». Finkielkraut, comme trop souvent, s’est énervé, ce qui est regrettable, mais franchement compréhensible quand on voit à quel point tout ce qu’il dit est immédiatement déformé et injustement retourné contre lui – de ce point de vue, le discours d’Edwy Plenel, mensonger, car on peut difficilement croire qu’il ne comprend pas ce que Finkielkraut dit vraiment, mais redoutablement efficace d’un point de vue rhétorique, mériterait d’être décortiqué en détail, ce que je n’ai pas le temps de faire. Juppé, pour des raisons qui tiennent sans doute autant à son caractère qu’à sa plus grande habitude de l’exercice du débat télévisé, a gardé un calme olympien que je ne peux pas m’empêcher d’admirer.

Il n’est en effet probablement pas facile de ne pas enrager quand on se voit mis en accusation parce qu’on est « un homme blanc de plus de soixante ans ». Il a bien vu le piège, et s’abstient de répondre, puisque, pour reprendre ses mots il aura « forcément tort ». Mais comment une telle phrase peut-elle ne pas déclencher davantage de réactions ? Imaginons une seconde que les choses soient retournées : si un homme politique mettait en accusation une contradictrice au prétexte qu’elle est « une femme de moins de 35 ans et issue de l’immigration », quel tumulte ne déclencherait-il pas ! On l’accuserait immédiatement de dérapage, voire de crypto-racisme.

On va me dire que les deux situations ne sont pas comparables, parce que les gens issus de l’immigration sont effectivement, objectivement, victimes de discriminations dont les blancs n’ont pas à souffrir. C’est parfaitement juste : je ne suis pas en train de dire que les deux situations seraient absolument symétriques. Alain Juppé, après avoir été accusé de la sorte, restera un homme très aisé, jouissant d’un certain pouvoir, d’une grande respectabilité et d’une position sociale dominante. Alors qu’un musulman pauvre des quartiers, après avoir été mis en accusation d’une manière comparable, a encore à souffrir de sa position sociale qui fait de lui, objectivement, un opprimé.

Pour cette raison, je reconnais parfaitement que le « racisme anti-blancs » ou la « cathophobie », pour reprendre des termes que je n’aime pas énormément, ne sont pas comparables au racisme anti-noirs, ou anti-arabes, ou à l’islamophobie. Les souffrances qui en découlent ne sont absolument pas les mêmes.

Mais sont-ils pour autant justes ou même sans importance, indigne d’intérêt ? Je ne le crois pas. Une position qui se répand, défendue par exemple par les Indigènes de la République, consiste à affirmer que le racisme ne peut être que le fait d’oppresseurs sur des opprimés, et que par conséquent une classe sociale dominante peut être l’objet d’une colère de la part des dominés, mais non pas être l’objet de racisme. Cette manière de penser me semble extrêmement dangereuse, parce qu’elle fait l’amalgame entre des choses qui devraient rester clairement séparées. Le racisme, et plus généralement les haines contre une communauté ou une minorité, n’ont strictement rien à voir avec la position sociale des acteurs considérés. Le racisme est la haine ou le mépris des gens qui n’ont pas la même couleur de peau que soi, point final. À ce titre, on peut être raciste envers les blancs comme on peut l’être envers les noirs ou les arabes. De la même manière, la « christianophobie » existe, et depuis très longtemps ; bien plus longtemps, en fait, que l’islamophobie. Qu’on reprenne les débats autour de la loi de 1905 : on s’aperçoit que de nombreux politiciens, par exemple Émile Combes ou surtout Maurice Allard, étaient tout à fait « christianophobes » – on dit plutôt « anticlérical », mais ce terme est assez impropre.

Un racisme, ou tout simplement des propos racistes ou discriminatoires, peuvent-ils être sans gravité, sans intérêt ? Je ne pense pas. Pour le comprendre, il faut revenir à la base de ce qui est dit : Alain Juppé n’est pas mis en accusation pour ce qu’il dit ou pour ce qu’il fait, mais bien pour ce qu’il est. Comment cela pourrait-il être sans gravité ? Il y a là une question de principe, et il faut tenir un juste milieu : reconnaître d’une part qu’il est moins grave de voir M. Juppé mis en accusation parce qu’il est blanc que de voir un demandeur d’emploi n’être pas embauché parce qu’il est noir ; mais reconnaître également, d’autre part, que la première forme de racisme, pour être moins grave que la seconde, n’est pas sans gravité pour autant. C’est une position d’équilibriste, mais c’est, je crois, la seule qui nous évite la chute dans un excès ou un autre.

Bien sûr, je comprends assez bien ceux qui tombent dans ce travers. La domination des dominants est tellement dure, les inégalités tellement élevées, les privilèges des privilégiés – dont j’ai bien conscience de faire partie : moi pour le coup, je suis, à coup sûr, un héritier –  tellement écrasants, qu’il doit être bien tentant de disqualifier ceux qui en bénéficient pour ce qu’ils sont. Je n’ai, en fait, qu’une toute petite idée de la colère que doivent ressentir ceux qui sont tout en bas de l’échelle sociale – mais cette toute petite idée me suffit à comprendre qu’il soit bien tentant d’user de stratégies rhétoriques injustes, et de dire : « je peux être la victime d’une discrimination, mais par principe je ne peux pas en être l’auteur ».

Et pourtant, je ne crois pas que l’injustice terrible subie par les dominés justifie en aucune façon cette autre injustice qui consiste à rejeter un discours pour ce qu’est son auteur. Je ne vois pas en quoi cette seconde injustice permettrait de redresser la première. Pas plus qu’elle ne justifie une atteinte aux droits fondamentaux, comme la liberté d’expression. Oui, moi qui suis blanc, aisé, père de famille, j’ai le droit non seulement de dire ce que je veux de l’islam, mais encore de dire aux musulmans ce que, selon moi, ils devraient faire, de la même manière que je n’interdis à personne de me dire ce qu’il pense que je devrais faire. Nombreux sont ceux qui me disent : « Tu n’es pas musulman, donc tu n’as pas à dire aux musulmans ce qu’ils devraient faire » ; pourtant, de nombreux parents d’élèves, qui ne sont pas professeurs eux-mêmes, ne se privent pas de venir me dire ce que, selon eux, je devrais faire en tant que professeur – et c’est bien leur droit. De la même manière, les gens qui me nient le droit de parler de l’islamophobie (je dis bien d’en parler, pas de la nier, puisque je ne la nie pas) au prétexte que je ne peux pas la subir ne se gênent pas, de leur côté, pour nier l’existence même de la christianophobie.

Un droit fondamental n’est jamais sans limite aucune ; mais il faut veiller à ce que les limites que lui fixe la loi soient toujours absolument et rigoureusement nécessaires. On ne peut pas s’appuyer sur un contexte social, fût-il aussi grave que les inégalités et les discriminations qui structurent notre société, pour justifier une limitation injuste d’une liberté fondamentale.

Outre ces considérations de droit, qui sont à mes yeux, de très loin, les plus importantes, il faut également tenir compte de l’intérêt stratégique. Dire à tout bout de champ à n’importe qui qu’il est raciste ou islamophobe, c’est, à mon sens, le meilleur moyen de répandre effectivement le racisme et l’islamophobie. Répéter quotidiennement à un élève qu’il est stupide, ou à un enfant qu’il est méchant, il n’y a pas de plus sûr moyen de le rendre tel. La critique est d’autant plus difficile à accepter sereinement qu’elle nous semble injustifiée. Je ne connais pas exactement les politiques menées par Juppé à Bordeaux, mais je suis à peu près convaincu qu’il n’est pas un « bourreau des principes républicains ». Finkielkraut est, fondamentalement, un humaniste préoccupé par l’accès à tous d’une culture qu’il a lui-même reçue comme la plus grande des chances. De la même manière, c’est vrai que j’ai du mal à accepter calmement d’être traité d’islamophobe alors que je donne chaque semaine une demi-journée de mon temps pour que des gens, musulmans à 95%, puissent obtenir des papiers et rester en France.

Je comprends la colère de ceux qui usent et abusent des accusations d’islamophobie et de racisme. Mais ils n’ont rien à gagner à faire monter la colère concurrente de ceux qu’ils pointent ainsi du doigt. Dans la montée de ces colères et dans leur choc à venir résident non seulement la défaite, déjà présente, de la pensée, mais encore celle, à venir, du droit et de la paix.

samedi 4 octobre 2014

Les paternalistes parlent aux martyrs

Ma réponse à Ficus étant restée en place assez longtemps pour que tous ceux qui étaient intéressés la lisent, comme prévue, je la retire du blog. Non pas que j’en renie la moindre partie : étant donnée la violence de l’attaque contre mon précédent article, je n’estime pas déplacé d’avoir fait preuve moi aussi d’une certain agressivité. Mais ce genre de chose n’a pas vocation à rester en ligne ad vitam ; et malgré une réponse à ma réponse, j’ai franchement mieux à faire que de poursuivre une polémique complètement stérile.

Ceux que le débat pourrait intéresser peuvent me demander mon texte, je le leur enverrai en privé.

lundi 29 septembre 2014

“Not in my name”, une initiative justifiée, ou Pourquoi les hérétiques sauveront le monde


Après les assassinats d’otages par les terroristes affiliés au califat autoproclamé d’al-Baghdâdî, des musulmans du monde entier ont tenu à se désolidariser de ces actes de barbarie en affirmant qu’ils n’avaient rien à voir avec l’islam tel qu’ils le pratiquaient. Initiative a priori louable et dont je n’imaginais pas qu’elle pût susciter de réelle critique, sauf à considérer – hypothèse à mon sens hautement improbable – que tous ces gens ne seraient que des menteurs et des hypocrites faisant usage de taqîya, la dissimulation légale permis par certains courants de l’islam.

Et pourtant, la polémique commence à enfler. Motif : les musulmans n’auraient pas à s’excuser pour les actes commis par l’État islamique.

Autant le dire tout de suite : ceux qui vont dans ce sens n’ont rien compris à cette initiative. Ceux qui y participent ne s’excusent pas : ils se désolidarisent ; ça n’a absolument rien à voir. Ont-ils à le faire ? Personne ne peut l’exiger d’eux, mais à l’évidence ils ont raison de le faire.

La première raison en est que, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, les atrocités commises par Daesh n’ont pas « rien à voir avec l’islam ». D’abord parce qu’elles sont commises au nom de l’islam. On peut dire que c’est un islam mal compris, fondamentaliste, condamné par l’essentiel des autorités religieuses de l’islam, on peut dire qu’on trouve les mêmes atrocités commises par des membres d’autres religions, il n’en reste pas moins que c’est de l’islam que se revendiquent les monstres qui commettent ces atrocités-là. Ensuite parce que ces actes de barbarie ne sont pas sans fondement scripturaire dans les textes sacrés de l’islam, le Coran et surtout les hadiths. Là encore, on peut dire que la Bible contient autant d’appels au meurtre que le Coran, mais ça ne change rien au fait que le Coran contient des appels au meurtre.

Conclusion : les actes de barbarie commis par l’État islamique ne sont certainement pas constitutifs de l’islam ou structurellement liés à lui, ils ne représentent certainement pas la totalité ni même la majorité de l’islam, ils ne sont pas « le vrai » ou « le bon » islam, mais ils ne sont pas non plus sans aucun rapport avec l’islam. De même qu’il serait absurde de prétendre que les croisades ou les procès de l’Inquisition étaient sans rapport avec le christianisme : c’était un christianisme déformé et très mal compris, mais la base chrétienne était bel et bien là.

La seconde raison pour laquelle les musulmans font très bien de se désolidariser publiquement de l’État islamique est que ce dernier, que ça nous plaise ou non, prétend parler en leur nom. Dans ses déclarations, il se revendique non seulement de l’islam, mais encore comme le seul islam véritable, et il considère les musulmans qui s’opposent à lui comme des traîtres qui méritent la mort.

C’est pour cela que, quand on tombe sur un article du Nouvel Observateur qui affirme que les musulmans n’ont pas à se désolidariser de Daesh puisque les femmes n’ont pas à se désolidariser de Nabila ou les porteurs de prothèses d’Oscar Pistorius [sic !], il y a de quoi être atterré par un degré de réflexion aussi bas. Nabila ne prétend pas parler au nom des femmes, ou Pistorius en celui des porteurs de prothèses !

Prenons le cas du christianisme. Si un catholique pratiquant assassine sa femme parce qu’elle le trompe, je n’ai pas à me désolidariser de lui, parce qu’il n’a pas commis ce meurtre au nom de sa foi, et parce qu’il ne prétend pas parler en mon nom. Mais quand l’Église de France affirme qu’au nom d’une anthropologie chrétienne, elle ne peut pas accepter le mariage ou l’adoption pour les couples homosexuels, il est alors de mon devoir de chrétien de me désolidariser d’elle, et de le faire publiquement, pour montrer que, contrairement à ce qu’elle voudrait laisser croire, le christianisme ou le catholicisme ne sont pas uniformes sur ce sujet et ne se réduisent pas à l’idéologie portée par leurs autorités.

Eh ! Tous les beaux parleurs qui s’offusquent que les musulmans aient à se désolidariser des actions de l’État islamique, ou étiez-vous lorsque nous étions nombreux, catholiques progressistes, à affirmer notre soutien à la loi Taubira ? Que ne faisiez-vous vos discours alors ? Pourquoi ne pas nous avoir rassurés, nous aussi, en nous disant que bien sûr, vous ne faisiez pas d’amalgame, et qu’il était bien évident pour vous que le christianisme n’avait rien à voir avec la position de l’Église de France ? Pourquoi ne vous offusquiez-vous pas, déjà, de nous voir non seulement devoir nous désolidariser, mais encore affronter le scepticisme de ceux qui nous considéraient forcément comme des crypto-réactionnaires ?

Alors de grâce, un peu de bon sens. Arrêtez de voir de l’islamophobie partout : quand une autorité (car, que vous le vouliez ou non, le califat dispose de facto d’une certaine autorité) prétend parler ou agir au nom d’un groupe ou d’une communauté, ceux qui, en son sein, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils disent ou font ont le devoir de le faire publiquement connaître.

Inversement, d’autres vont inévitablement me dire que les partisans de l’État islamique sont ceux des musulmans qui respectent le mieux les textes sacrés de leur propre religion ; tant il est vrai qu’entre l’islamophobie réelle et la dénonciation hystérique d’une islamophobie fantasmée à propos de tout et n’importe quoi, le juste milieu semble décidément, pour beaucoup, bien difficile à tenir – voire à comprendre.

Peut-être. Mais j’ai envie de dire : et alors ? Ce qui m’intéresse dans l’islam, ce n’est pas le corpus des textes sacrés, c’est que, concrètement, les croyants en font. Un juif qui lapiderait à mort une femme qui n’arriverait pas vierge au mariage respecterait mieux la Torah qu’un autre qui ne le ferait pas. Lequel serait le meilleur juif ?

On peut jouer à ce petit jeu avec n’importe quelle religion, et à n’importe quelle époque. Avant le Concile de Vatican II, le catholique qui refusait le dialogue inter-religieux était celui qui respectait le mieux la doctrine officielle. Après la publication de l’encyclique Mirari vos en 1832, c’était celui qui s’opposait à la liberté de la presse. En 2014, c’est celui qui s’oppose à la prêtrise des femmes, à la communion pour les divorcés-remariés, à la contraception, et qui affirme qu’un acte homosexuel est un péché contre-nature.

C’est bien pour cela que ce sont les hérétiques de toutes les religions qui sauveront, en fin de compte, les religions auxquelles ils appartiennent. Les hérétiques de 1961 qui affirmaient la nécessité d’un dialogue inter-religieux ou de la liberté religieuse se sont soudainement vus légitimés quatre ans plus tard, et ils ont permis à l’Église catholique de ne pas devenir une secte sans plus de rapport avec le reste de la société. De même, aujourd’hui, les musulmans qui n’appliquent pas les passages du Coran ou des hadiths appelant à la violence sont peut-être des hérétiques ; il y en a d’autres, encore plus hérétiques qu’eux, qui pensent que les hadiths, voire le Coran, ne sont pas la Parole même de Dieu, mais Sa Parole interprétée et, parfois, déformée par les hommes.

Ils sont sans doute hérétiques ; ils n’en sont pas moins l’avenir de l’islam.

samedi 27 septembre 2014

Reviens, Juppé-pé revient !


Le mariage pour tous, c’était décidément une affaire politique rentable. Triplement rentable : premièrement, Hollande réalisait une réforme sociétale majeure, qui assurait à son quinquennat raté d’avance de rester quand même dans les mémoires, au même titre que le septennat de Valéry Giscard d’Estaing avec la légalisation de l’avortement ou l’abaissement de la majorité, ou celui de Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort. Deuxièmement, il masquait (un peu) l’échec évident de ses réformes économiques. Troisièmement, il jetait le trouble dans l’opposition de droite.

C’est ce troisième effet dont on peut mesurer aujourd’hui toute l’ampleur et toute la brillance stratégique. J’ai toujours dit que François Hollande était un faux bête : un animal politique assez redoutable, très intelligent sous sa mollesse apparente et son peu de charisme. Plus de deux ans après le début des débats, plus d’un an après le vote de la loi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels continuent de semer le trouble à droite.

Et encore, semer le trouble, le mot est faible. Dans la droite radicale, Marine Le Pen a, je ne sais trop par quel miracle, réussi à échapper au débat jusque-là. Elle s’est très mollement engagée à abroger la loi Taubira en cas de prise du pouvoir ; mais son parti entretient savamment l’ambiguïté sur le sujet. De nombreux maires FN ont refusé de signer la charte de la Manif pour tous ; Florian Philippot est favorable à la loi aussi ouvertement qu’il le peut ; le PVV néerlandais de Geert Wilders, un des rares alliés du FN au niveau européen, est tout à fait favorable au mariage homo ; enfin, des élus FN ont déjà célébré, eux-mêmes, des mariages entre couples homosexuels, ce qui va tout à fait dans le sens de la stratégie de dédiabolisation du parti. On se demande pourquoi les uns et les autres ne demandent pas plus clairement à Marine Le Pen de s’engager personnellement sur la question : peut-être les adversaires de la loi ont-ils aussi peur de sa réponse que ses partisans.

À l’UMP, c’est encore pire. Chez les candidats à la présidence du parti, seul Mariton est vraiment clair sur le sujet : il n’en veut pas, il veut l’abrogation pure et simple de la loi Taubira. Sarkozy, en essayant de ménager la chèvre et le chou, a fâché tout le monde ; mais au fond on sent bien qu’il s’en moque, et qu’en cas de retour à la Présidence, la loi resterait probablement exactement ce qu’elle est. Parmi les autres candidats plus ou moins déclarés à la magistrature suprême, Fillon et Bertrand affirment vouloir un « PACS amélioré » sans possibilité d’adoption ; ceux qui crient le plus fort pour l’abrogation ne sont pas des candidats sérieux ; Juppé, enfin, affirme tout bonnement qu’il ne reviendra pas dessus.

Cette position est celle qui mérite le plus l’analyse. D’abord, elle va dans le sens de l’Histoire : l’expérience prouve qu’on ne revient que très rarement sur une réforme sociétale de cette ampleur. En Espagne, la récente volte-face du gouvernement conservateur, qui a renoncé à réduire drastiquement les possibilités d’avorter, prouve à quel point ce genre d’évolution entre vite dans les mœurs.

Mais c’est aussi, probablement, le positionnement stratégique le plus efficace. Je suis assez d’accord – une fois n’est pas coutume ! – avec Christine Boutin pour dire que le mariage pour tous va être un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. En revanche, je ne suis pas du tout d’accord avec son calcul. Elle affirme, et beaucoup d’autres avec elle, qu’un candidat de droite qui ne s’engagera pas contre la loi ne pourra pas être élu, parce qu’il lui manquera le million de voix de la Manif pour Tous ; et là, je crois qu’elle se trompe.

D’une part parce que, si tant est que ce mouvement pèse réellement un million de voix, je ne suis pas du tout convaincu qu’il manquerait entièrement à un candidat de droite qui ne se serait pas engagé à abroger la loi : parmi tous ceux qui ont manifesté, beaucoup voteront pour n’importe quel candidat de droite contre n’importe quel candidat de gauche, quoi que le premier dise sur le mariage homo.

Et d’autre part parce qu’Alain Juppé a entièrement raison quand il répond à Christine Boutin qu’il ne compte pas céder à tous les lobbies qui se présenteront à lui et qu’il pourrait bien gagner d’un côté ce qu’il perdrait de l’autre. Ainsi, j’ai pas mal réfléchi à mes choix électoraux en 2017, et je sais que je ne voterai pas pour n’importe qui ; par exemple, même contre Marine Le Pen, Sarkozy n’aurait pas ma voix. En revanche, Juppé l’aurait, alors même que je n’ai aucune sympathie pour sa personne ou ses idées de manière générale. Mes critères ? Ce n’est évidemment pas le seul, mais entre autres, je ne voterai pas pour un candidat qui s’engagerait à abroger cette loi une fois arrivé au pouvoir.

Bien sûr, je ne prétends pas être représentatif de tous ceux qui ne sont pas de droite. Mais je crois que tous ceux qui se sont fait avoir à la présidentielle de 2002 ne retomberont pas automatiquement dans le panneau. Marine Le Pen fait nettement moins peur que son père ; si la droite modérée veut rassembler une partie de la gauche face à elle, il lui faudra donc, logiquement, un candidat qui ne sera, au pire, pas plus repoussant que ne l’était Chirac. Et la non-opposition à la loi Taubira fera justement office de marqueur politique.

L’équation va devenir très difficile à tenir pour les chefs de file des opposants à la loi. On voit bien que les candidats sérieux de l’UMP ne vont pas leur donner satisfaction : soit, comme Juppé, ils leur opposeront une fin de non-recevoir ; soit, comme la plupart des autres, ils chercheront à ne fâcher personne. Mais le sujet est probablement trop clivant, trop polémique pour que les opposants se contentent de vagues promesses. Inversement, s’ils ne s’en contentent pas, que peuvent-ils faire ? S’ils présentent une candidature autonome, ils apparaîtront immédiatement comme les diviseurs de la droite et feront courir à leur camp le risque d’un 21 avril à l’envers : de quoi les discréditer durablement.


Alors que la gauche, modérée comme radicale, est globalement unie dans le soutien à la loi Taubira, cette dernière reste donc une énorme épine dans le pied de la droite, modérée comme radicale – à tel point qu’elle pourrait bien leur coûter la victoire en 2017. Un coup de maître, je vous dis.

lundi 15 septembre 2014

Souffle imprévisible, Esprit de Dieu


Fin juin, je me demandais si l’Église catholique envoyait « les bons signaux ». À quelques semaines de l’ouverture du Synode sur la famille, force est de constater que c’est plutôt le contraire.

Ainsi, la liste des participants vient enfin d’être publiée, et elle n’est pas folichonne. On savait déjà que, sur les trois co-présidents du Synode, deux (André Vingt-Trois, archevêque de Paris, et Louis Antonio Tagle, archevêque de Manille) étaient connus pour leurs positions extrêmement conservatrices en matière de morale sexuelle et familiale. Pour mémoire, Vingt-Trois est celui qui a le plus contribué à lancer l’Église de France dans la bataille contre le mariage pour tous, et Tagle s’indignait publiquement, après avoir lu les synthèses des réponses des fidèles au Questionnaire sur la famille, que les fidèles comprissent si peu la belle doctrine catholique.



On en sait à présent un peu plus. En particulier, on connaît les noms des « collaborateurs » du Synode, ceux qui participeront mais n’auront pas le droit de voter. Il y a d’abord les experts, qui ne votent pas, mais prennent part aux débats. Et là, premier choc : Tony Anatrella est de la fête. Alors OK, ce type s’auto-proclame depuis des années spécialiste de la famille et psychanalyste ; mais est-ce qu’il suffit d’être médiatique pour être invité au Synode ? De deux choses l’une : soit personne au Vatican ne fait la moindre recherche sur les gens qu’ils invitent, soit – option plus vraisemblable – il a justement été choisi pour ses positions conservatrices, voire réactionnaires. Rappelons quand même que cet homme, dont les écrits sont d’une pauvreté intellectuelle et argumentative proprement ahurissante pour un homme qui est invité partout (c’est le Philippe Ariño des vieux, en quelque sorte), va partout clamant que deux hommes ne peuvent même pas s’aimer, puisqu’ils ne font jamais que s’aimer eux-mêmes dans un simulacre d’amour narcissique et destructeur.

Et pour le reste ? Parmi ceux qui ont le droit, non pas au vote, mais au moins à la parole, on ne trouve que des gens du sérail. Beaucoup de prêtres, quelques laïcs, mais dont la plupart sont de la maison : un juge d’un tribunal ecclésiastique malais, une Libanaise membre de la Commission épiscopale pour la famille et la vie, un Australien directeur d’un Centre diocésain pour la vie, le mariage et la famille, une prof de la fac de théologie de Naples, une autre de l’Université pontificale de Comillas… Ce n’est probablement pas de là que viendra le changement.


Et puis quelques autres, mais qui sont simples auditeurs, donc avec encore moins de pouvoir que les précédents ; et là encore, de toute manière, des gens qui sont a priori des défenseurs de la doctrine : le couple responsable des équipes Notre-Dame au Brésil, les fondateurs de la Communauté Famille Chrétienne, la présidente du réseau latino-américain des Instituts de la famille des universités catholiques argentines, la directrice du Comité de direction de la World Organisation Ovulation Method Billings (tout un programme), j’en passe et des plus rafraîchissantes.

Alors bien sûr, à côté de ça, il y a des gens bien, surtout parmi les Pères synodaux : Pontier, Kasper, Danneels pour n’en citer que quelques-uns. Et de toute évidence, le Synode a été composé de manière à accorder une place à toutes les sensibilités, moins les plus progressistes bien sûr (non, Hans Küng n’est pas invité). Mais on a du mal à se départir de l’idée qu’il a quand même surtout été pensé pour éviter toute réforme de fond ; pour aboutir, comme je le disais dans mon précédent billet, à un Synode qui fera œuvre de miséricorde, mais pas œuvre de renouveau de la pensée.


Alors bien sûr, on n’est jamais à l’abri d’une surprise. Les voies du Seigneur sont impénétrables, et l’Esprit souffle où Il veut. Mais là, il va vraiment Lui falloir beaucoup de force dans le souffle pour décoiffer un peu ces têtes chenues.

Vous me direz : ça tombe bien, Il en a ! Certes. Mais il n’est pas interdit de Lui filer un petit coup de main. Souvenons-nous de l’adage : « Il faut toujours penser que tout dépend de Dieu, tout en agissant toujours comme si tout dépendait de nous. » Il y a des gens qui se bougent. Le groupe international Catholic Church Reform Int’l, dont Tol Ardor est membre, organise début octobre à Rome un « Synode des Fidèles » : allez-y si vous pouvez, parlez-en quoi qu’il en soit. Nous demandons à ce que le Synode soit publiquement diffusé en direct : associez-vous à la demande. C’est aussi nous qui avons fait toutes les jolies bannières qui parsèment cet article : n’hésitez pas à les reprendre (en fait elles ne sont pas jolies, mais on était un peu dans l’urgence et au moins les messages sont clairs).



Et surtout, amis catholiques, ou tout simplement chrétiens progressistes, parlez de tout ça autour de vous, particulièrement aux journalistes. Pour le moment, ils ne mentionnent tout cela – pour ceux qui en parlent – que d’assez loin, en se contentant de relayer les informations du Vatican. Il faudrait qu’ils ouvrent un peu les oreilles, et qu’ils parlent de l’essentiel : de très nombreux catholiques à travers le monde ont mis beaucoup d’espoirs dans ce Synode, et ces espoirs sont en passe d’être cruellement déçus.

samedi 6 septembre 2014

Les deux Fronts


Difficile de ne pas faire le rapprochement. D’un côté, Mélenchon abandonne la co-présidence du Parti du Gauche, donc, implicitement, son leadership sur le Front de Gauche. Quittant le navire qu’il avait lui-même bâti, il se lance dans la nouvelle aventure d’un improbable « mouvement pour une VIe République ». Cela signe la mort des ambitions électorales du Front de Gauche, comme le retrait de Besancenot pour Philippe Poutou, gentil et attendrissant, mais peu doué pour la politique, avait signé celle des ambitions électorales du NPA. C’est peut-être, d’ailleurs, la mort du Front de Gauche tout court, qui se réunit aujourd’hui dans une ultime tentative de « rassemblement » où il joue sa survie.

De l’autre côté, un sondage IFOP démontre l’insolente santé du Front national : si le premier tour de la présidentielle avait lieu dimanche prochain, Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour dans toutes les configurations testées. Au second tour, elle serait battue par tous les candidats de l’UMP ; mais pas de tant que ça par Sarkozy (40% contre 60 %), et de moins encore par Fillon (43% contre 57%). Et, naturellement, dans l’hypothèse improbable où François Hollande arriverait au second tour, elle le battrait (54% contre 46%). Sans surprise.

En toute logique, cela devrait conforter François Hollande dans la volonté qui, j’en suis de plus en plus sûr, est la sienne depuis au moins les municipales, à savoir ne pas se représenter en 2017. Pourquoi diable irait-il s’infliger une défaite aussi humiliante et aussi prévisible ? Bien sûr, ce sondage n’est pas un pronostic : bien des choses peuvent changer en trois ans, et Hollande a encore du temps avant de prendre sa décision finale ; mais il y a très peu de chances qu’il puisse remonter la pente, et je le crois assez lucide pour s’en rendre compte. À mon avis, plutôt que de s’entêter avec interroger les gens avec l’hypothèse Hollande, les sondeurs feraient bien de commencer tout de suite à les tester sur Valls ou Montebourg (Royal et Aubry, à mon avis, ont manqué leur chance).

Reste à s’interroger sur les causes de la différence de trajectoire entre les deux Fronts. Pourquoi le Front national n’arrête-t-il pas de grimper depuis sa fondation en 1972 (c’est-à-dire il y a quand même plus de 40 ans), alors que le Front de Gauche agonise après à peine 5 ans d’existence ?

Pour le savoir, comparons d’abord la structure de ces deux ensembles. On note une similarité : ils fédèrent des groupes aux cultures assez différentes. Le Front de Gauche rassemble les communistes, qui sont pour la plupart favorables à la réindustrialisation du pays, au nucléaire, bref à peu près dénués de toute sensibilité écologique, et le Parti de Gauche, bien plus évolué sur les questions environnementales, auxquels il faut ajouter quelques courants marginaux dont on voit mal a priori quelles spécificités justifient leur existence autonome. Le Front national, pour sa part, a permis de faire militer côte à côte des catholiques traditionnalistes et des écologistes néo-païens, des pétainistes antisémites et des islamophobes, des ultra-libéraux et des partisans d’un État-providence fort. L’un dans l’autre, les écarts de doctrine les plus importants sont donc plutôt du côté du FN, ce qui, en toute logique, devrait constituer une faiblesse.

Mais cette faille est en réalité compensée par la force de la structure, de l’organisation. En effet, le FN a une forte culture du chef. De fait, il n’a connu que deux présidents : Jean-Marie Le Pen de sa création à 2011 (39 ans de règne !), et sa fille Marine Le Pen depuis cette date. La stabilité de l’équipe dirigeante est donc double, puisque la durée du règne de Le Pen père est renforcée par le caractère héréditaire, dynastique, de la transmission du pouvoir. En outre, le pouvoir du président du Front sur l’ensemble de ses composantes est très fort. Face à cela, le FdG est sans chef : on parle d’un « conseil national » du Front, dont on ne sait pas très bien qui le compose ; probablement les représentants de toutes ses composantes. Mais il n’y a aucune autorité qui les surplomberait et chacune d’elles fait absolument ce qu’elle veut sans avoir à en référer à qui que ce soit. On cherche en vain un organigramme, et le Front de Gauche ne semble même pas avoir de réel site Internet (il y a bien « Place au peuple ! », mais c’est davantage un blog, une compilation d’articles, de tweets et de communiqués divers que le site Internet d’un parti politique).

Leadership très fort d’un côté et totalement absent de l’autre : je crois qu’il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la cause du succès du premier et de l’échec du second. Pour achever de nous en convaincre, observons quelques crises récentes chez l’un et chez l’autre.

Décembre 1998 : Bruno Mégret quitte le Front national pour fonder le Mouvement National Républicain ; il emporte avec lui la moitié des élus et 40% des secrétaires départementaux du parti. On peut difficilement imaginer plus douloureux. Est-ce la fin du FN ? Que nenni ! Le MNR fait un (bien petit) feu de paille, mais il coule lentement, alors que, cinq ans à peine après la scission, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle. Des scissions, il y en aura d’autres ensuite ; en 2008 et 2009, alors que le FN, affaibli par Sarkozy, se trouve en grande difficulté financière, des cadres comme Jean-Claude Martinez ou Carl Lang font encore défection ; le second fonde le Parti de la France et emporte avec lui d’autres historiques comme Bernard Anthony, une des figures de proue des catholiques traditionnalistes au Front. Mais une fois de plus, les départs semblent n’affecter aucunement le parti, qui retrouve un nouvel élan en 2011 avec l’élection à sa tête de Marine Le Pen, quand les « félons » et leurs créations disparaissent de la scène politique et surtout médiatique. In fine, le Front national se retrouve dans le trio de tête des plus importants partis de France.

De son côté, le Front de Gauche, après sa création en 2009, n’émerge qu’avec difficulté. À l’élection présidentielle de 2012, il réalise un score de 11%, assez honorable (après tout, c’est la première fois qu’un candidat situé à gauche du PS obtient plus de 10% des voix depuis Georges Marchais en 1981), mais qui reste en réalité assez modeste si on le compare à celui du FN (près de 18%) et si on le met en balance à la fois avec le génie charismatique de son candidat, Jean-Luc Mélenchon, et avec l’absence de réelle concurrence à sa gauche (Philippe Poutou et Nathalie Arthaud totalisant, à eux deux, moins de 2% des voix). Ensuite, le déchirement vient vite : aux municipales, puis aux européennes de 2014, les différentes composantes du Front ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la stratégie à mettre en œuvre, en particulier par rapport au Parti socialiste. Elles s’engagent désunies dans ces batailles et, bien logiquement, s’y fracassent. Fatigué, et sentant probablement l’échec poindre, Mélenchon se retire durant l’été.

Moralité ? Quand on a un véritable capitaine dans le bateau, le départ de marins rebelles sur une barquette, même accompagné de pas mal d’officiers, n’est pas un très gros problème. Mais quand on n’en a pas, le bateau n’a pas de cap et coule sur le premier récif venu. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Il manque donc à la gauche radicale, comme je le dis depuis longtemps, la faculté à se soumettre : se soumettre à quelqu’un avec qui on n’est jamais parfaitement d’accord, parce qu’on n’est jamais parfaitement d’accord avec personne, et parce qu’on se souvient qu’on n’accomplit jamais rien tout seul, qu’il faut donc se regrouper, et qu’un groupe sans autorité est voué à l’échec. La force du FN, c’est qu’un catholique traditionnaliste est capable de se soumettre à Marine Le Pen, alors même qu’elle affirme qu’elle ne reviendrait pas sur la loi Veil en cas d’accession au pouvoir, parce qu’il préfère quand même le gouvernement de Marine Le Pen à celui de François Hollande ou même de Nicolas Sarkozy. La faiblesse du FdG, c’est qu’un communiste n’est pas capable de se soumettre à Mélenchon, parce qu’il préfère voir la droite arriver au pouvoir plutôt que de laisser la place à quelqu’un qui n’est pas issu précisément de son parti.

Que la droite se rassure : la vraie gauche n’est pas prête d’arriver au pouvoir.



*** EDIT ***

Rajoutons-en une petite couche, puisqu’un nouveau sondage vient de tomber : le premier enseignement est que 85% des Français ne souhaitent pas qu’il se représente en 2017, et ils sont encore 55% à penser qu’en effet, il ne sera pas candidat. Bon, pas de surprise.

Ça devient plus intéressant après : 23% des sondés souhaitent qu’il convainque des personnalités de droite et du centre à participer au gouvernement. Ils ne sont que 12% (deux fois moins !) à souhaiter qu’il convainque des personnalités du FdG ou d’Europe-Écologie-les-Verts à faire de même. EELV, un autre parti qui a un gros problème de leadership.

dimanche 31 août 2014

Les banquiers au pouvoir


Suite de mon billet précédent, et en particulier du petit rajout que j’avais fait à la fin quant au banquier qui avait pris les rênes du ministère de l’économie. Info confirmée, comme tout le monde est maintenant au courant.

Ça me rappelle des souvenirs. Un de mes premiers billets sur ce blog (c’était fin 2011) s’intitulait déjà « Goldman Sachs au pouvoir » et s’indignait que les dirigeants de la banque d’investissement qui avait été à l’origine de la crise fussent également ceux à qui on en confiait la résolution. Décidément, rien n’a changé.

À côté de ça, le duo Valls-Hollande mène une politique résolue de cadeaux aux plus riches, particulièrement aux patrons et aux entreprises. À la fin d’un discours solidement applaudi, le Premier ministre reçoit une véritable standing ovation en expliquant sa politique et sa vision des choses aux membres du Medef ; on ne peut pas dire que ce soit bon signe.

Mais ce n’est pas surprenant. Toutes les pièces du puzzle sont bien en place.

À la tête de l’État, des politiciens (de « droite » ou de « gauche ») soit complices, soit aveugles (soit un peu des deux), qui donnent tout aux patrons, sans exiger la moindre contrepartie. On est sûr qu’ils ne seront pas déboulonnés, car les élites économiques ont, via les médias, bien fait rentrer dans les têtes que toute autre politique serait « pas sérieuse », « pas réaliste », « utopique » etc.

À la tête des entreprises, des patrons qui ont été placés là par les actionnaires avec pour mission de dégager le plus de dividendes possible. Ils s’en acquittent d’ailleurs très bien, et ceux qui ne le font pas sont vite remplacés ; quand ce n’est pas possible, un autre patron s’occupe d’eux (fonds d’investissement, fonds de pension etc.).

Et au-dessus de tout cela, les banques, dont les patrons font de plus en plus n’importe quoi puisqu’ils savent que de toute manière les États sont là et que, si les profits seront toujours privatisés, les pertes seront toujours nationalisées. Le capitalisme a simplement muté ; la finance a pris le pas sur l’industrie, ce qui était inéluctable.

On pourrait même aller plus loin, et dire que même les grands partis d’opposition réelle sont d’autres pièces du puzzle. La gauche radicale ne présente aucun danger, car elle n’a aucune chance d’arriver au pouvoir. La droite radicale, elle, pourrait relever le défi ; mais si elle venait à gagner, tout indique qu’elle ne gênerait pas énormément le grand capital. Elle pourrait avoir des velléités protectionnistes, à l’échelle nationale ou continentale, mais elle ne mènerait certainement pas une politique réellement contraire aux intérêts des riches. En ce sens, ces radicalités d’opposition au Système lui sont utiles : elles canalisent les énergies des opposants dans des projets perdus d’avance.

Il ne reste donc qu’une seule voie : il ne faut pas chercher à renverser le Système, c’est de toute manière impossible. Il faut en sortir et attendre qu’il tombe tout seul.

mercredi 27 août 2014

Tiens, voilà du gouvernement, voilà du gouvernement !


Encore un gouvernement ! Un peu de piquant sur cette rentrée. La politique – j’entends le jeu politique, la « politique politicienne », le jeu des trônes –, c’est comme le sel, c’est une drogue douce. Si vous mangez tout le temps trop salé, très vite vous trouvez tout ce qui ne l’est pas un peu fade. Les rebondissements politiques, pour ceux qui s’y intéressent, ressemblent un peu à ça : ça ne sert strictement à rien, mais ça amuse.

Ça ne sert à rien, puisque depuis plus de trente ans, la France ne mène plus que des politiques presque absolument semblables ; donc les rebondissements n’en sont pas vraiment. Même les « alternances » n’en sont pas, les partis de pouvoir menant tous, sur le fond, la même politique conservatrice et centriste, qu’ils se revendiquent « de droite » ou « de gauche » (souvenez-vous de mon petit schéma). Rare qu’on ait quelque chose de vraiment neuf à se mettre sous la dent ! Les vraies inflexions de fond, comme le mariage pour tous, n’arrivent pas tous les quatre matins (vous me direz que, pour celles qui vont dans le bon sens, elles n’en sont que plus précieuses).

Mais même en ne servant à rien, un remaniement, ça reste un remaniement, c’est marrant, on voit qui entre, qui sort, qui bouge. Qui bouge surtout. Ça c’est rigolo, vraiment rigolo. Je me suis toujours demandé comment on pouvait rester crédible avec des raisonnements pareils. Franchement, comment peut-on défendre l’idée qu’une seule et même personne soit justement la personne qu’il fallait pour défendre les femmes, puis la personne qu’il fallait pour s’occuper du sport, puis la personne qu’il fallait à l’éducation nationale ? Si elle est si polyvalente, pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’est-elle pas Premier ministre, voire Présidente ? Ça révèle vraiment, me semble-t-il, que les ministres ne connaissent au fond rien à leurs dossiers, qu’ils sont parfaitement interchangeables, et que finalement ils n’ont que trois fonctions : la première à destination de la plèbe (incarner la fonction), la deuxième à destination du parti (représenter tel courant) ou des alliés (fournir un poste à un parti allié), la troisième étant bien sûr de rémunérer un fidèle ou de neutraliser un adversaire en satisfaisant son ambition personnelle. Pas grand-chose à voir, à chaque fois, avec le destin d’un pays.

Puisque ça sert si peu, pourquoi parler de ce remaniement, me direz-vous ? Parce qu’il y a quand même des signes intéressants. Un moyen assez pertinent de juger un nouveau gouvernement, c’est de regarder qui est content et qui ne l’est pas. Qui n’est pas content, aujourd’hui ? Toute la gauche réelle (aile gauche du PS et gauche radicale). Qui est content ? Le patron du Medef, Pierre Gattaz, une abominable ordure qui ne pense qu’à enrichir les riches, dont il fait évidemment partie ; et les marchés financiers, qui ont « bien réagi » à l’annonce du remaniement. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung y voit la preuve que l’événement est positif ; moi j’y vois la preuve, si besoin était, 1) que l’événement n’est pas positif du tout, et 2) que le FAZ est bien un journal conservateur libéral, on est rassurés.

Pas une bonne nouvelle, donc : le nouveau gouvernement va aller encore plus vite et encore plus fort dans le mur en continuant la même politique débile. Au moins, les choses ont le mérite d’être claires, ce qui n’était pas vraiment le cas tant que l’aile gauche du parti participait à l’exécutif. Taubira reste, ce qui est bien généreux de sa part et apporte la caution d’une femme bien à un gouvernement merdique, mais il ne faut pas perdre une occasion de faire enrager la Manif pour tous, alors alléluia.

Quid de la suite ? Je reste persuadé que Hollande ne se représentera pas et qu’il pousse Valls vers une candidature. Mais à mon avis, il a perdu une bonne occasion de s’assurer la victoire en 2017. S’il avait quelque chose dans le pantalon, il aurait dissout l’Assemblée nationale, l’UMP se serait empressée de remporter les législatives anticipées, on aurait eu une belle cohabitation (en plus les Français adoraient ça, les cohabitations, je suis sûr qu’au fond ça leur manque), mais bien sûr le nouveau gouvernement n’aurait pas fait mieux que le PS en matière d’économie (puisque l’économie n’est pas sauvable dans le cadre du système actuel), et donc l’UMP aurait perdu les présidentielles (et donc les législatives anticipées) de 2017.

C’était un pari, bien sûr, mais qui avait peu de chances d’être perdu. D’ailleurs, les vieux renards de l’UMP comme Juppé ou Raffarin ne s’y sont pas trompés, et ils ont bien dit qu’à leur avis une dissolution n’était pas la solution (au passage, regardez qui, à l’UMP, a demandé ladite dissolution, vous pouvez ainsi repérer aisément les gros cons dénués de toute finesse politique). Au lieu d’acheter une victoire presque certaine en 2017 pour son parti en payant le prix, bien modeste, vous en conviendrez, de deux ans de pouvoir de la droite durant lesquels il aurait pu s’amuser et se donner le beau rôle avec la politique internationale, Hollande a préféré s’accrocher à une majorité qui n’en est même plus une pour tomber, au bout de deux ans de galère prévisible, sur une présidentielle pas du tout acquise où il faudra aller chercher la victoire avec les dents – si victoire il y a.

Belle illustration de la mollesse et du manque d’audace et de lucidité de l’exécutif. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le camp d’en face ne ferait pas mieux. Ce dont nous avons besoin, décidément, c’est d’un renouvellement complet de notre vision politique.


 *** EDIT ***

J’apprends à l’instant que le nouveau ministre de l’économie est un ancien banquier d’affaire de la banque Rothschild. Je crois qu’il n’y a rien à ajouter à l’info. Comme dirait John Milton dans The Devil’s Advocate : « I rest my case. »

mercredi 16 juillet 2014

Les femmes évêques, c'est maintenant ! (mais pas encore chez nous)

Vingt ans après avoir autorisé l’accès des femmes à la prêtrise, l’Église anglicane leur ouvre enfin les portes de l’épiscopat. Vingt ans de querelles sur la question : l’Église d’Angleterre elle-même s’est déchirée entre progressistes et traditionnalistes, mais plus largement la communion anglicane a elle aussi souffert : plusieurs Églises (aux États-Unis et au Canada par exemple) étaient très favorables à cette évolution, alors que d’autres (surtout en Afrique) y demeurent farouchement opposées.

Britishness oblige, le texte adopté par le Synode reste prudent. Les diocèses qui ne voudront pas être dirigés par une femme pourront le refuser, à condition de justifier théologiquement leur refus. Autant dire que ça a peu de chances d’arriver : les arguments théologiques contre l’accès des femmes à la prêtrise ou à l’ordination sont d’une vacuité absolue. Que le prêtre configure le Christ, soit. Mais d’une part, le fait que le Fils Se soit incarné dans un homme plutôt que dans une femme est-il à ce point signifiant ? N’est-ce pas plutôt une simple nécessité contingente de l’époque ? Et surtout, le Christ était juif, circoncis, âgé de moins de 40 ans etc. : demande-t-on à un prêtre de partager ces caractéristiques ? Il n’y a que l’habitude et la misogynie qui empêchent les femmes de devenir prêtresses : les « arguments » en faveur de cette position ne résistent pas à l’analyse.

La prudence du texte est donc purement tactique : il s’agit en fait d’éliminer le point de vue traditionnaliste sur la question tout en ayant l’air de préserver ses prérogatives et de lui donner droit de cité. L’archevêque de Cantorbéry vient de refaire à ses adversaires le coup qu’Henri IV avait asséné aux protestants avec l’édit de Nantes : viens dans mes bras que je te poignarde ! On peut prévoir qu’en Angleterre, très peu de diocèses imposeront un évêque masculin, et que dans 10 ou 20 ans, les femmes évêques seront aussi banales que les couples homos mariés (et leurs adversaires aussi exotiques que Christine Boutin). En Afrique, ce sera une autre paire de manches, mais ce n’est pas fondamental pour la question.

Je ne peux donc que me réjouir de cette évolution, moi qui la réclame à cor et à cri pour ma propre Église. Mais – allons-y pour le in cauda venenum – il y a quelque chose qui semble avoir échappé à beaucoup d’observateurs.

Les journalistes, qui aiment bien jouer à se (et nous) faire peur, ont bien parlé, dans les semaines qui ont précédé le vote, du risque qu’il présentait. Les membres du Synode n’avaient-ils pas, en 2012, rejeté à six voix près cette même évolution ? N’allaient-ils pas encore manquer d’atteindre la majorité des deux-tiers requise ? Ouhlala ! Crainte, peur, danger, suspense, tension !

En fait, c’était complètement plié d’avance. D’abord parce que plusieurs de ceux qui avaient voté non il y a deux ans avaient publiquement déclaré qu’ils se rangeaient au texte de « compromis » présenté par Welby. Même si, comme je viens de le dire, ce n’en est un qu’en apparence, les traditionnalistes lucides (c’est-à-dire ceux qui l’ont compris) avaient déjà pour la plupart accepté d’avaler la couleuvre, l’apparence de compromis étant finalement suffisante pour leur permettre de sortir du conflit la tête haute et de ne pas perdre trop de fidèles parmi les plus conservateurs.

Ensuite, et surtout – et c’est justement ce qui explique le passage de la couleuvre – parce que le Synode n’était pas du tout seul à décider. Le Royaume-Uni ignore la laïcité, et l’anglicanisme y est religion d’État. In fine, c’est donc le Parlement et la Reine qui décident ; la décision du Synode doit d’ailleurs à présent être traduite dans la loi par le Parlement. Et en l’occurrence, ce dernier avait été très clair : si le Synode s’obstinait dans son refus, il lui forcerait la main en passant directement par la loi. La résistance des traditionnalistes n’auraient donc pas pu aboutir à leur succès ; elle n’aurait abouti qu’à une crise qu’ils ne pouvaient que perdre et qui aurait abîmé l’Église tout entière.

Conclusion ? Dans notre République laïque, l’Église est parfaitement autonome de l’État, elle fait ce qu’elle veut, et continue à traiter les femmes en inférieures ; au Royaume-Uni, la société et l’État ont pu faire réellement pression sur une Église qui, parce qu’elle est liée à eux, ne peut pas se permettre l’autisme du catholicisme. Non, la laïcité n’est pas toujours facteur de progrès, et non, une religion d’État n’est pas toujours synonyme d’arriération.

mardi 15 juillet 2014

La dictature, oui, mais dé-mo-cra-ti-que-ment !

Une calme fin d’après-midi dans un beau jardin plein de roses, près d’un bassin harmonieux où les poissons rouges se coulent entre les iris d’eau, les menthes aquatiques et les nénuphars, ça n’incite pas franchement au pessimisme. Mais pour le redevenir, pessimiste, ou plutôt réaliste, lucide, il suffit d’ouvrir le journal. Alors dénonçons ! Et devenons la preuve qu’on peut être la voix qui crie depuis le jardin tout en étant celle qui crie dans le désert.

Le gouvernement espagnol s’apprête en ce moment même à faire passer sa loi « antimanifestations ». Juste après le projet de nos propres sinistres bouffons sur la sécurité et la prévention du terrorisme, c’est révélateur : y a comme un lien. Greenpeace a d’ailleurs surnommé le projet de loi espagnol « la loi bâillon ».

L’idée générale ? D’abord, comme chez nous, donner à l’administration le pouvoir de punir ceux qui auraient l’audace de s’opposer au pouvoir, sans avoir à passer par un juge évidemment. Mais oui, souvenez-vous, je vous le disais il y a quelque temps, un juge, ça fait chier ; l’administration est, comme on le sait tous très bien, beaucoup plus humaine, juste, attentive aux situations individuelles, aux circonstances, toussa-toussa. Donc voilà, hop, on transfère des pouvoirs de la justice sur l’administration, donc, in fine, sur l’exécutif. Vous avez dit séparation des pouvoirs ? Ah ah, vous êtes so has been.

Ensuite, tant qu’à confier à l’exécutif le soin de faire respecter la loi, autant lui donner les moyens de frapper fort. À nous, mânes de Saint-Just et de Fouquier-Tinville ! À nous, 1794 ! Il faut terroriser l’ennemi intérieur. Vous perturbez le déroulement d’une réunion ou d’une manifestation ? Vous risquerez maintenant, en Espagne, jusqu’à 30 000€ d’amende. Vous organisez une réunion ou une manifestation non déclarée dans des installations « qui offrent des services basiques pour la communauté » ? Vous pourrez avoir à payer jusqu’à 600 000€ d’amende. Non, je n’ai pas rajouté un zéro. C’est sûr que ça va faire réfléchir.

La convergence avec ce qu’il se passe en France est évidente, et terrifiante. On assiste à un mouvement continental et probablement planétaire : au nom de la lutte contre le terrorisme, ou de la lutte contre les manifestants, ou contre les perturbateurs, contre les squatteurs, contre les marginaux, contre les SDF, contre les chômeurs, contre les ONG, contre ceux qui sont différents, contre un peu tout le monde en fin de compte, mais toujours au nom de l’Ordre, nos sociétés sont en train de fouler au pied nos libertés fondamentales et tout ce qui permettait qu’elles fussent respectées.

Je suis moi-même un grand amoureux de l’Ordre ; mais il faut comprendre qu’on ne peut pas vouloir l’Ordre à tout prix. Je dirais, pour parodier le Christ, que l’Ordre a été créé pour l’homme et non pas l’homme pour l’Ordre ; que l’Ordre est une fin et non pas un moyen, et qu’il faut donc, en fait, un équilibre entre Ordre et Désordre. Nous sommes en train de détruire cet équilibre, sous la pression conjuguée des États, des grandes entreprises et de la frange la plus réactionnaire de toutes les religions.

Et tout cela se fait de manière parfaitement démocratique. J’entends déjà, évidemment, les cris d’orfraie de ceux qui vont hurler : comment ça ? Démocratique ? Tu oses dire ça, alors que pas du tout, ce n’est pas une démocratie, enfin pas une vraie, et puis d’abord Hollande est un fasciste, c’est évident, c’est prouvé !

Vous avez remarqué ? C’est toujours comme ça avec la démocratie : elle n’est jamais assez démocratique. La Russie, l’Iran, le Venezuela sont formellement des démocraties, et pourtant il y a pléthore de contempteurs de ces régimes qui vont clamant que pas du tout. Notez bien que ces gens font en général leur choix : ceux qui disent que le Venezuela n’est pas une démocratie du tout mais un totalitarisme rouge trouvent souvent qu’il n’y a rien à redire aux pratiques de Poutine ; inversement, ceux qui voient en la Russie une dictature déguisée peuvent être par ailleurs de grands admirateurs du régime chaviste. Et il y a ceux qui mettent tous ces pays dans le même sac pour dire qu’il n’y a vraiment qu’en Europe et aux États-Unis qu’on a une vraie démocratie. Et puis ceux qui disent que non, nos régimes n’ont rien de démocratique, faut tout changer.

Sincèrement, vous ne trouvez pas que c’est un signe ? Si demain on instaure la proportionnelle, vous pouvez être sûrs et certains que les partisans de la démocratie directe hurleront que ce n’est pas assez. Qu’on instaure la démocratie directe, et les partisans du tirage au sort crieront au fascisme… Ouvrez les yeux, putaneus ! Notre régime est démocratique. Mal fichu comme il est, c’est quand même le peuple qui élit les puissants. Il s’abstient massivement ? C’est son choix. Il est poussé à voter pour les partis gouvernementaux ? C’est son choix d’obéir, de ne pas voter pour les autres, de ne pas créer de nouveaux partis. Et quand il vote pour des extrêmes, c’est son choix de voter Front National et pas Front de Gauche. Il n’est pas éduqué ? Ben non, il n’est pas éduqué, je me tue à vous le dire !

La démocratie, ce ne sont pas la séparation des pouvoirs et les libertés fondamentales. Ça, ce sont des choses qui peuvent parfaitement exister indépendamment de la démocratie. La démocratie, c’est la souveraineté populaire, point barre. Et actuellement, c’est par la souveraineté populaire qu’on envoie chier la séparation des pouvoirs et qu’on piétine les libertés fondamentales. Preuve, s’il en était besoin, que la démocratie n’est pas une garantie que nous conserverons ces acquis.

C’est la démocratie qui nous mène, petit à petit, vers la dictature. Monarchie éclairée, Royauté participative, Constitution inchangeable : Tol Ardor ! Debout, les morts !


*** EDIT ***

Nouvelle sans surprise : le Royaume-Uni emboîte le pas aux propositions de Valls et propose tout simplement de saisir les passeports des personnes qui seront suspectées de préparer des actes terroristes. Et l’Australie, de son côté, a – tout simplement, là encore – interdit à ses médias de parler d’une affaire de pots-de-vin embarrassante pour la Banque centrale australienne et pour plusieurs chefs d’États et de gouvernements asiatiques.

Ce n’est donc, on s’en doutait, pas la France qui serait un cas isolée : les démocraties occidentales courent vers la dictature.