dimanche 6 mars 2022

Ukraine : faisons la guerre, pas la guerre totale

Les rares fois où j’ai à la fois le temps et l’envie d’écrire encore ici, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas pour dire la même chose que tout le monde. Entendons-nous bien : je n’entends pas défendre la politique étrangère de Poutine, ni lui trouver des excuses – il n’en a pas, et la guerre qu’il a déclenchée est à l’évidence mauvaise, injustifiée et affreusement dangereuse à de très nombreux égards.

Je crains néanmoins que, comme dans la crise du coronavirus, nous ne soyons en train, face à un danger véritable, de perdre toute mesure dans notre manière de répliquer. Je ne veux pas dire que nous en faisons trop et qu’il faudrait en faire moins – il est même possible qu’au contraire nous n’en fassions pas assez contre Poutine. Mais il me semble que nous commençons à faire mal et qu’il faudrait faire autrement.

Je fais notamment référence au domaine des arts et de la culture. On peut s’inquiéter à bon droit quand on entend que l’immense cantatrice russo-autrichienne Anna Netrebko est déprogrammée du Metropolitan Opera de New York pour sa sympathie, réelle ou supposée, à l’égard de Vladimir Poutine, et pour avoir refusé de condamner explicitement l’agression de l’Ukraine – elle sera remplacée par la soprano ukrainienne Liudmyla Monastyrska. Peu avant l’annonce du Metropolitan, Anna Netrebko avait annoncé sous la pression qu’elle se retirait de la scène jusqu’à nouvel ordre ; ses passages à la philharmonie de l’Elbe de Hambourg et à la Scala de Milan sont donc également annulés.

Plus tôt, c’était le chef d’orchestre Valery Gergiev qui était limogé de la direction de l’orchestre philharmonique de Munich pour la même raison. Là encore, il ne s’agissait pas d’une décision isolée, des mesures d’éviction similaires ayant été prises à son encontre par le théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, la Scala de Milan et le Carnegie Hall à New York.

Or, cette censure – car c’est bien de censure qu’il s’agit – est injustifiable : quand bien même ces artistes soutiendraient effectivement l’invasion de l’Ukraine, même avec le dernier enthousiasme, et quand bien même ils le diraient, ce serait leur droit le plus strict. La liberté d’opinion est bien vide si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression ; et la liberté d’expression est entièrement vide si elle ne s’exerce qu’au risque de subir une mort sociale. Évidemment, ce ne sont pas des ouvriers à la chaîne ou des caissières de supermarché qui sont ici menacés, et ces gens ont sans doute de quoi voir venir ; mais ce n’est pas le problème. Ils ne sont ni hauts gradés de l’armée, ni fonctionnaires dans le renseignement, ni membres de l’exécutif : leur opinion n’a aucune incidence sur leur art, sur leur métier, ou sur le déroulement de la guerre. Ils peuvent donc bien penser et dire ce qu’ils veulent.

Parfois, la censure va plus loin encore. L’orchestre philharmonique de Zagreb refuse à présent de jouer Tchaïkovski parce que ce compositeur est russe ; l’orchestre national de Slovaquie supprime un passage d’une cantate de Prokofiev parce qu’il évoque les combats d’Alexandre Nevski.

Vous me direz qu’il s’agit de détails ; je répondrai qu’il s’agit de principes. Or, le propre des principes, c’est qu’ou bien ils nous protègent tous, parce que justement on les fait passer en premier (c’est l’étymologie du terme), donc avant toute autre considération, ou bien ils ne nous protègent plus du tout.

De la même manière, je suis inquiet de voir que l’Union européenne a été si prompte à interdire deux médias russes, RT et Sputnik, au motif qu’ils propageaient des mensonges et servaient la propagande de Poutine. Sans aucun doute, et alors ? Depuis quand l’État interdit-il la diffusion de mensonges ou de propagande ? Depuis quand la liberté d’expression se limite-t-elle à ce qui a été décrété comme vrai par l’État, la science, ou toute autre institution ?

Vous me direz que c’est efficace, et qu’il y a des précédents. En temps de guerre, les gouvernements ont fréquemment recouru à la censure de la presse, même dans les États de droit. C’est juste ; mais précisément, nous ne sommes pas en guerre, et la solidarité avec un pays injustement agressé ne devrait pas nous faire oublier nos propres principes. Notre droit fait fort justement la différence entre l’état d’urgence – auquel nous n’avons déjà que trop souvent recours – et l’état de siège. De même que l’état d’urgence justifie (s’il est employé avec discernement) des mesures inacceptables en temps normal, l’état de siège justifie également (avec le même discernement) des mesures inacceptables dans l’état d’urgence. Quand la Russie nous attaquera, si elle nous attaque, il sera temps de déclarer le siège, et nous pourrons réfléchir à censurer les médias sur notre sol. Mais si nous en sommes déjà là, que ferons-nous quand l’état de siège s’imposera ?

Deux formes d’excès donc, l’un touchant les arts, l’autre la presse. On peut en tirer trois enseignements. Le premier, c’est que nous sommes en train de perdre complètement tout sens de la mesure, de la proportion, du raisonnable. « Il faut savoir raison garder » ou « in medio stat virtus » sont probablement devenues parmi les idées les plus étrangères à notre temps. La sur-réaction devient la norme, et la guerre totale devient la seule forme de guerre possible. On l’observe bien au-delà du conflit ukrainien, tout fait divers exigeant sa nouvelle loi, qui va frapper plus dur et laver plus blanc.

Le second, c’est la confirmation de la perte du sens des libertés et des droits fondamentaux. Que les puissants et les décideurs cherchent à les piétiner, c’est – passez-moi l’expression – de bonne guerre, ils l’ont toujours fait et nous sommes dans des systèmes qui les poussent à le faire. Ce qui est inquiétant, c’est que ça ne choque réellement plus personne. L’interdiction de médias à l’échelle européenne ne soulève pas plus d’indignation que le confinement chez eux de personnes à cause de leur statut sanitaire.

Le troisième enfin, c’est le développement d’une vision politique du monde de plus en plus exclusivement basée sur la rancœur. Quand on entend des féministes dire qu’elles ne veulent plus lire un livre écrit par un homme, quand on entend des militants antiracistes dire qu’un blanc ne peut pas traduire un auteur noir, on est très près de ceux qui ne veulent plus écouter de musique russe ou qui cherchent à faire taire une femme parce qu’elle ne condamne pas une politique odieuse ; et on ne peut que penser que la juste colère à l’origine de la lutte s’est transformée en une rancune haineuse qui empêche de voir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, et qui, précisément pour cette raison, conduit à l’oubli de la mesure d’une part, des droits de l’homme d’autre part.

Il faudrait pourtant faire attention à rester meilleurs que nos adversaires, et à ne pas devenir ce que nous combattons. Peut-être n’est-il pas trop tard.
 
Anna Netrebko. Photo : Metropolitan Opera / Vincent Peters

samedi 8 janvier 2022

Finissons-en avec le principal argument des pro-passe sanitaire

En complément de mon dernier billet, dans lequel j’exprimais mon désarroi face à l’hébétude béate qui frappe la planète devant les mesures liberticides des gouvernements du monde entier, je voudrais ajouter quelque chose dans l’ordre du rationnel, en contrant le principal argument, très bêta pourtant, du gouvernement et du vaste troupeau qui bêle son approbation.

Cet argument, Le Monde l’exprime benoîtement dans un éditorial révélateur intitulé « L’exaspération d’Emmanuel Macron face aux non-vaccinés, une arme à double tranchant ». Comme toute la littérature favorable au passe sanitaire, vaccinal, ou à toute autre joyeuseté gouvernementale, l’article est bardé de certitudes (tant il est vrai que la bêtise est toujours très sûre d’elle-même), parlant des non-vaccinés comme d’une « minorité qui pèse lourd dans l’exaspération grandissante du reste de la population », contre laquelle « la colère gronde », et affirmant sans se poser plus de questions que ça que « sur le fond, on ne peut que donner raison au président de la République de vouloir accentuer la pression sur les non-vaccinés ». Ah bon.

« L’argument » avancé contre ceux qui oseraient ne pas être d’accord, voire « crier à la dictature », et qui, rappelle le bon journal, « ont de coupables œillères », est tout simple : « la liberté individuelle s’arrête là où elle met en danger la vie d’autrui ».

Or, cette phrase, en apparence parfaitement acceptable, est l’exemple-type de l’idée toute faite, pas réfléchie, et, formulée telle quelle, parfaitement sotte. Car en réalité, on met en permanence en danger la vie d’autrui. Quiconque prend la voiture pour faire 5 kilomètres met en danger la vie d’autrui : il peut toujours avoir un assoupissement et écraser un passant. Celui qui pulvérise du roundup dans son jardin à chaque printemps met en danger la vie d’autrui : il peut être la cause du cancer de son voisin. Si je fais des crevettes flambées, est-ce que je ne risque pas de ne pas maîtriser mon cognac, de déclencher un incendie, et de mettre en danger la vie d’autrui ?

En réalité, nous mettons tous, toujours, en danger la vie des autres – c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a tant d’accidents domestiques graves, une des premières causes de mortalité –, sans pourtant que ça ne gêne personne. C’est encore plus vrai à l’échelle politique et collective : un président de la République qui souhaite relancer le programme nucléaire et refuse de faire interdire les pesticides tueurs d’abeilles met en danger la vie de millions de personnes ; il est, je crois, bien plus « irresponsable », pour reprendre son propre terme, qu’un non-vacciné. Et là encore, ça ne pose problème à personne ; il ne viendrait pas à l’esprit des éditorialistes du Monde de vouloir limiter sa liberté d’agir, même quand elle met en danger la vie des autres.

Ce que cela révèle est assez simple, et même un partisan du passe sanitaire peut sans doute le comprendre : c’est que cette idée (« la liberté s’arrête là où elle menace celle des autres ») ne veut rien dire, qu’elle est vide, creuse. En réalité, à chaque fois qu’une action, qu’un comportement est risqué, on mesure le risque encouru, la liberté en cause, et on tranche en fonction des deux paramètres. Pour la voiture, typiquement, on estime qu’en roulant, on ne fait pas courir un énorme risque à son prochain, et qu’inversement interdire la voiture serait trop coûteux en termes de liberté de déplacement. On autorise donc la voiture, sans que les journaleux du Monde n’y voient aucune œillère, et ce même si on fait quand même, objectivement, courir un risque à son prochain quand on prend le volant. Pareil pour la chasse, par exemple : évidemment qu’en tirant le chevreuil en forêt, on « menace » la vie des autres : des promeneurs, des cueilleurs de champignons, de Victor l’enfant sauvage, et j’en passe. Mais on estime que le risque n’est pas assez important pour restreindre la liberté des chasseurs sachant chasser à le faire.

En revanche, on limite également la liberté dans ces domaines : on interdit de rouler à 190 Km/h dans un village, par exemple, ou de rouler ou de chasser en étant rond comme une boule. Pourquoi ? Parce que le chauffard ou le chasseur bourré font courir un risque nettement plus important au passant ou au promeneur, alors que les empêcher de se bourrer la gueule au volant ou en tenant un fusil n’est qu’une petite restriction de leur liberté (on ne leur interdit pas complètement les délices de l’ivresse, on leur demande seulement de ne pas mélanger les plaisirs).

Bref, à chaque fois, les sociétés ont fait preuve d’un certain bon sens. Elles ont pu se tromper ; ainsi, il apparaît aujourd’hui que l’usage de la voiture est nettement plus dangereux qu’on ne le pensait, mais pas à cause des piétons écrasés, plutôt à cause du climat qu’on détraque ; mais ça, ceux qui ont autorisé la voiture ne le savaient pas. On a donc su, avec le temps, mettre en place des équilibres entre sécurité et liberté – in medio stat virtus.

C’est ce simple bon sens – le bon sens qui, selon George Orwell, est le grand rempart contre les totalitarismes – qui est aujourd’hui perdu de vue par Le Monde, par le gouvernement, et par ceux qui les suivent : hier avec le terrorisme, aujourd’hui avec la covid, on ne veut plus que la sécurité, rien que la sécurité, et toute la sécurité. Bien sûr, nos amis les journalistes n’assumeraient jamais ça dit comme ça : et pourtant, c’est précisément l’aboutissement de leur petite phrase sur la liberté qui s’arrête quand elle menace la vie des autres.

Or, c’est une idée aussi idiote que dangereuse. Idiote, parce que c’est une illusion, un rêve de singes : le risque zéro n’existe pas, et la citation prêtée à Franklin est éminemment juste – un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité  ne mérite ni l’une ni l’autre, et finira par perdre les deux. Dangereuse parce que, justement parce que le risque zéro n’existe pas, il n’y aura pas de fin à la course aux mesures liberticides ; que ce soit pour lutter contre le terrorisme ou contre la covid, les gouvernements pourront toujours nous dire : « vous voyez bien qu’il faut maintenir – et même accroître – les mesures liberticides, puisqu’il y a toujours des morts ».

Il faut donc freiner avant le précipice. Et comme l’autre argument des pro-passe, c’est toujours de dire « mais enfin, qu’est-ce que vous feriez à leur place ? », il faut arriver avec quelques propositions :

1. Il faut accepter l’idée que dans une épidémie, certains vont mourir. Nous avons la chance, dans notre malheur, d’être face à un virus qui fout à peu près la paix aux jeunes et aux enfants, exception faite des quelques-uns qui présentent des risques particuliers : je l’ai déjà dit dans le passé, on ne peut pas pourrir infiniment la vie de tous pour préserver la survie biologique des plus de 85 ans. Car ce ne sont pas seulement les non-vaccinés qu’on emmerde, ce sont les autres aussi ! Même si je suis vacciné, je n’ai pas envie de devoir en présenter la preuve quand je vais au cinéma, pas plus que je n’aurais envie de présenter mon vaccin antitétanique.

2. Inversement, il faut laisser se protéger ceux qui veulent l’être. Que les vieux, les obèses, les diabétiques, les asthmatiques qui s’estiment en danger se protègent, qu’on leur distribue des masques gratuits, qu’on les laisse télétravailler, voire rester chez eux sans travailler si le télétravail leur est impossible. Vous voyez, je suis libéral ! Contrairement à Macron, je voudrais emmerder le moins de personnes possible, ni ceux qui ont peur du vaccin, ni ceux qui ont peur du virus, ni ceux qui n’ont pas peur.

3. Il faut augmenter drastiquement nos capacités hospitalières. Faut-il rappeler que la crise actuelle est avant tout le fruit de 40 ans de politiques néolibérales ? On a diminué sans cesse les capacités d’accueil de notre système de santé, on a tout fait pour qu’il n’y ait plus aucun lit inoccupé, donc disponible, on a confié l’hôpital à des gens sans expérience des métiers de la santé qui l’ont géré comme des mandataires pour entreprises en redressement, et on s’étonne qu’on ne puisse pas faire face à une épidémie ! Le gouvernement actuel a continué les fermetures de lits, pendant la pandémie ! Pas étonnant qu’on ne la gère pas. Et qu’est-ce que ce serait si le virus était vraiment dangereux ? S’il touchait les jeunes adultes, comme le sida ou la grippe espagnole ? S’il avait un taux de mortalité de 5, 10, 30% ?

4. Il faut continuer à inciter les gens à se faire vacciner. Rappelons-le : je ne suis pas anti-vaccin, et encore moins anti-vaccins ! J’ai fait vacciner mes enfants avec les 11 vaccins aujourd’hui obligatoires avant même qu’ils ne le soient. Quand un vaccin a prouvé sur le long terme son innocuité et son efficacité, évidemment que j’y suis favorable.

Si, pour les vaccins contre la covid, je suis fermement opposé à une obligation vaccinale, c’est parce que, je le rappelle, nous n’avons pas le recul nécessaire à une juste évaluation des risques. En effet, il ne suffit pas d’avoir des millions de vaccinés pour une telle évaluation ; il faut aussi le recul temporel nécessaire à l’établissement des chiffres clefs. Est-il plus risqué pour un trentenaire en bonne santé et sans surpoids d’attraper la covid ou de se faire vacciner ? À l’heure actuelle, on n’en sait rien, et ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs ou des gens qui n’ont rien compris. Sinon, qu’on me donne les chiffres ! Mais qu’on ne se contente pas des chiffres généraux et des moyennes : c’est par sexe, par tranche d’âge, par état de santé qu’il nous faut connaître le pourcentage des décès liés à la maladie, et de ceux liés aux vaccins, afin de pouvoir comparer les deux. Que ceux qui sont si sûrs d’eux nous les donnent, ces chiffres, s’ils les ont !

En revanche, cela n’enlève rien à la nécessité d’inciter les gens à se faire vacciner, sans les « emmerder » ni leur « pourrir la vie », sans instaurer d’obligation vaccinale déguisée. Si, à l’échelle individuelle, on ne sait pas ce qui est le plus risqué, il est clair que collectivement, le vaccin est bénéfique, et le serait encore même s’il était beaucoup plus dangereux. Se faire vacciner est donc, pour les jeunes en bonne santé, un comportement altruiste. Il faut naturellement inciter les gens à avoir des comportements altruistes ; mais on ne peut pas leur imposer de risquer leur vie pour le groupe pour une maladie qui tue objectivement si peu.

5. Ponctuellement, et en complément des mesures précédentes, en cas de crise momentanée et d’engorgement passager des services hospitaliers, il est envisageable de mettre en œuvre de nouveaux confinements courts pour toute la population. On me dira que c’est mauvais pour l’économie. Certes ! Mais les mesures discriminatoires étant mauvaises pour les libertés et pour les droits fondamentaux, le choix devrait être vite fait. Il faut vraiment que beaucoup aient perdu de vue l’essentiel pour que ce ne soit plus le cas.


jeudi 6 janvier 2022

Les petits tyrans qui vous veulent du bien

Six mois depuis mon dernier billet. Six mois pendant lesquels le passe sanitaire s’est imposé dans le quotidien, et bien pire, dans les mentalités. Six mois que personne ne proteste, que Macron est en passe d’être réélu, ou remplacé par quelqu’un qui ne vaudra pas mieux du point de vue de la défense des libertés. Six mois que tout passe crème. Six mois que la logique se déroule, rouleau compresseur qu’on ne peut ni arrêter, ni ralentir. Ceux qui avaient des doutes sur le vaccin ont été des complotistes ; les vaccins ont des effets secondaires parfois graves, à tel point qu’on ne sait toujours pas si, à l’échelle individuelle, il est plus risqué pour un homme de 25 ans de se faire vacciner ou d’attraper la covid ? Pas grave, ce sont toujours des complotistes. Ceux qui affirmaient que le gouvernement ne s’arrêterait pas en chemin et mettrait en place des mesures toujours plus liberticides étaient aussi des complotistes. L’avenir leur a donné raison, l’exécutif impose tout ce qu’il avait promis de ne pas imposer ? Pas grave, ils sont toujours complotistes !

Six mois que je n’ai rien écrit sur ce blog, parce que j’ai de plus en plus l’impression que ça ne sert strictement à rien. C’est fatigant, d’être la voix qui crie dans le désert. Du coup, il est temps de tracer un petit bilan ; et puis, c’est la nouvelle année (l’heure est au bilan !). Quelles leçons tirer de la crise ?

La principale, c’est que l’attachement des gens à la liberté en général et particulièrement aux libertés fondamentales est encore bien plus fragile que je ne l’imaginais. Oh, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions : ceux qui me connaissent ou qui me lisent régulièrement savent que le profond mépris de la plèbe pour les droits fondamentaux est le socle de mon opposition au système démocratique – opposition bien confortée par la période actuelle, du coup. J’avais bien vu que beaucoup étaient prêts à sacrifier leur liberté sur l’autel d’une prétendue sécurité face à l’ennemi désigné du terrorisme fondamentaliste. J’avais bien vu que beaucoup (quoique moins) étaient prêts à sacrifier leur liberté (et surtout celle des autres) sur l’autel de la lutte contre les inégalités, les discriminations, les dominations anciennes. Mais justement, à chaque fois, j’avais vu des gens, et pas les gens, cracher sur la liberté au nom de la sécurité, de l’identité ou de l’égalité. Dans beaucoup de médias, surtout ceux où on pense encore un peu, on pouvait entendre des gens qui défendaient les caméras de surveillance dans tous les jardins, la censure de Carmen ou le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher ; mais à chaque fois, face à ces excités, d’autres, plus raisonnables, présentaient des arguments raisonnables en défense de la liberté.

Grâce à cela, je ne me sentais pas trop seul. Minoritaire, certes, et de plus en plus (je n’ignorais ni les sondages qui montrent que les 15-24 ans trouvent anormal de pouvoir critiquer la religion des autres, ni l’intrusion de plus en plus obscène de la vidéosurveillance) ; mais pas seul.

Ce qui me frappe, au contraire, dans la crise sanitaire, c’est ma solitude. L’immense majorité des médias, et plus encore des individus (ceux que je connais aussi bien que les grandes figures que j’écoute un peu régulièrement) ont un discours quasiment unanime. On n’entend plus qu’une voix ; argument qui m’a récemment été présenté par un partisan du passe sanitaire comme étant la preuve que j’avais tort, alors que rien que ça devrait mettre la puce à l’oreille de n’importe qui avec un peu d’esprit critique ! Les très rares opposants au passe sanitaire qu’on peut entendre sont soigneusement sélectionnés pour tenir les discours les plus débiles possibles, histoire que le bon peuple comprenne bien où sont le Bien et la Vérité.

Il y a donc, apparemment, une quasi-unanimité sur le sujet. Survolant un article du Monde ce matin (je sais, je sais, il m’arrive encore de parcourir ce qui est passé du statut de journal de référence à celui de Pravda centriste au service du gouvernement), je lisais que 70% des Français considèrent comme plus important de défendre la santé que la liberté, et que 90% approuvent la politique sanitaire de l’exécutif. Je ne sais ni d’où ils tirent ces chiffres, ni s’ils sont fiables, mais ils ne sont certainement pas invraisemblables, tant les gens semblent prêts à accepter tout et n’importe quoi. On pense aux Hommes protégés, de Robert Merle, roman d’anticipation dans lequel une maladie mortelle frappe exclusivement les hommes en âge de procréer. Seule protection : la castration, très rapidement acceptée par toute une partie des concernés, qui se mettent à arborer fièrement le « A » de « ablationniste ».

C’est d’autant plus terrible qu’une fois que le premier pas a été fait, il est bien difficile de ne pas dérouler toute la pelote. Hier, beaucoup parmi ma famille et mes amis trouvaient parfaitement normal d’instaurer des discriminations contre les non-vaccinés. « Ce sont des irresponsables », « s’ils ne veulent pas prendre de risques pour les autres, normal qu’ils en payent le prix », « ils sont potentiellement dangereux pour les autres, ils n’ont pas à entrer dans un cinéma, après tout on peut très bien vivre sans cinéma », et toute la litanie des propos nauséabonds du même tonneau. Aujourd’hui, où en est-on ? Des médecins proposent crânement, dans les colonnes du même torchon, de ne plus réanimer les non-vaccinés sauf s’ils l’ont explicitement demandé auparavant ; médecins et hommes politiques font la tournée des plateaux télé en expliquant que les soins liés à la covid ne devraient plus être remboursés pour les non-vaccinés, que le président de la République assume de vouloir « emmerder » (un de ses conseillers, plus tôt, assumait la stratégie de leur « pourrir la vie ») puisque après tout, « un irresponsable n’est plus un citoyen ».

« Un irresponsable n’est plus un citoyen. »

Il faut prendre le temps de mesurer la portée du propos, son ignominie, sa violence assumée, tout particulièrement dans la bouche de celui qui est censé être le président de tous les Français.

Mais comment ceux qui, hier, se disaient d’accord pour priver certains citoyens du droit d’accès à la culture, au théâtre et au cinéma, pourraient-ils renier cette phrase abjecte ? La logique est la même, elle est seulement poussée plus à fond, assumée davantage ; et les mêmes finiront peut-être par trouver normal que, comme en Chine, on soude la porte des familles confinées qui ont osé sortir de chez elles, ou qu’on refuse à une femme sur le point d’accoucher l’entrée à l’hôpital car son test PCR est périmé depuis quatre heures…

Ce qui est sinistre, c’est que cette logique est à l’œuvre depuis longtemps chez beaucoup. Un médecin me disait, bien avant la pandémie, qu’il était pour que ne rembourse qu’une seule fois à un fumeur le traitement de son cancer du poumon ; si, guéri, il se remettait à fumer, il estimait que la société n’avait pas à payer pour le soigner à nouveau. C’est évidemment ignorer complètement d’une part ce que sont les droits fondamentaux, qui sont par définition inconditionnels (la société pas ne soigne pas ses membres parce qu’ils sont responsables, elle les soigne, point final), et d’autre part la condition humaine dans son ensemble (car c’est faire fi des poids, voire des déterminismes, qui pèsent sur les choix humains) ; mais ce genre d’idées se répand dangereusement. Faudra-t-il demain ne pas rembourser les traitements cardiaques de ceux qui auront mangé trop gras ? Vérifier que quelqu’un avait bien mis une écharpe en hiver avant de lui rembourser le traitement de son angine[1] ? Les mêmes seraient-ils d’accord pour exclure de l’école les élèves qui, au bout de trois ans, ont fait preuve de leur incapacité à se mettre au travail ?

Même les réactions de certains opposants à Macron sont révélatrices. Ainsi, Éric Zemmour, interrogé sur cette phrase, estime que le président veut mettre la question de la crise sanitaire au centre de la présidentielle parce qu’il se sait soutenu par l’opinion, et exhorte ses soutiens à marteler le grand remplacement à la place. Pas un mot pour, précisément, critiquer la gestion catastrophique de la crise par l’exécutif ! Il y aurait un boulevard à emprunter pour retourner ce piège politique de Macron contre lui-même, et Zemmour n’y met pas un pied.

Ce sont cet oubli, cette méconnaissance, cette incompréhension complète des droits fondamentaux qui ont permis, depuis le début de la pandémie, aux mesures les plus liberticides d’être appliquées. Ce qui est affligeant, c’est l’efficacité de la propagande, y compris sur des esprits éclairés, éduqués, critiques. Il y a de quoi pleurer quand on voit des professeurs de philosophie ayant toujours voté à gauche et défendu les droits de l’homme accepter sans broncher l’assignation à résidence d’un dixième de la population française au motif de son statut vaccinal.

Ces mesures liberticides sont donc populaires ; et elles le sont d’autant plus qu’elles flattent les penchants de contrôle et de domination de toute une partie d’esprits pervers et tordus. J’avais déjà remarqué la jouissance de certains, agents de sécurité par exemple, à faire entrer les uns et pas les autres dans un magasin au motif que le quota était atteint, ou à vous faire remettre votre masque sur votre nez. Aujourd’hui, j’ai rencontré une dame encore plus avide de faire obéir les autres et de vivre dans une société de bons petits soldats, puisqu’elle voulait absolument que je misse le masque du côté bleu (ou blanc, j’ai oublié, mais à elle ça lui semblait visiblement très important). C’était essentiel, disait-elle, pour que je sois « bien protégé ». Je ne pense pas qu’objectivement le masque vous protège mieux d’un côté que de l’autre, et je crois surtout qu’elle aurait été bien en peine de me le démontrer, mais elle y tenait, et était manifestement très embêtée par mon refus et ma claire insouciance de la couleur dont on voyait mon masque.

De la même manière, je vois des gens se réjouir de l’interdiction de manger et de boire dans les transports en commun, y compris longue distance, ce qui va faire que des enfants n’auront plus le droit de prendre un peu d’eau dans un Paris-Toulouse de plus de cinq heures en train, au motif que « c’était le prétexte qu’avaient trouvé les anti-masque pour ne pas le mettre » ; et je me dis qu’il faut vraiment avoir accumulé pas mal de frustrations et de rancœurs dans sa vie pour avoir, des mois durant, rongé son frein et ragé intérieurement en voyant tous ces salauds manger et boire un peu tranquillement, pour finir par exulter quand on leur en retire le droit.

Il n’y a que la psychiatrie pour expliquer cela, bien sûr : à l’évidence, tout un tas de gens à l’existence sans doute très triste, très étriquée et à vrai dire assez merdique éprouve une véritable jouissance à exister enfin à travers la loi qu’ils font appliquer. Lacan avait d’ailleurs un terme pour ce genre de personnages ; il les appelait des « jouit-la-loi ».

Je ne vous cache pas que face à cette moutonnerie généralisée, mon désir immédiat est de me retirer du monde et de ne plus bouger. C’est d’ailleurs une des raisons de mon silence sur ce blog : sur ce sujet essentiel, j’ai l’impression que le débat est vain, que ceux qui ont été matraqués (et convaincus) par la propagande sont irrécupérables, qu’ils ont été rendus réellement stupides (au sens étymologique d’être étourdi, immobilisé, engourdi par un coup) et que la discussion ne peut plus mener à rien.

Alors d’accord, si je réécris après six mois, c’est que j’ai encore un peu d’espoir. Mais ne vous y fiez pas trop.
 


[1] En 1963, le roman 37° centigrades imaginait précisément une dictature sanitaire dans laquelle la couverture médicale était conditionnée à un contrôle permanent des individus par l’État. Comme quoi ce qui était dystopie il y a 60 ans est proposé très sérieusement par des intellectuels, des politiciens, des médecins. Ça aussi, ça devrait donner à réfléchir à ceux qui n’ont pas jeté leur cerveau.

dimanche 29 août 2021

Passe sanitaire : pourquoi c’est toujours non

J’ai longuement hésité à écrire cet article, tant le combat semble perdu d’avance. J’écris pourtant, parce que je suis terrifié. Littéralement, vraiment terrifié, terrorisé. J’ai longtemps considéré que les deux grands problèmes de notre temps étaient la crise écologique et les inégalités. Il y en a en réalité trois : l’anéantissement des libertés fondamentales en est un autre. Et ce qui est littéralement épouvantable quant à cette troisième tragédie, c’est que, et je l’avais déjà remarqué ici, beaucoup de gens ne voient même plus le problème. Des gens qui ont toujours été critiques à l’égard du gouvernement, des médias et des entreprises avalent ce qu’on leur dit sans même plus se demander si quelque chose pourrait être faux. Des gens qui ont toujours combattu les mesures liberticides quand elles avaient le terrorisme pour motif en valident de bien pires dès lors qu’elles sont appliquées au nom de la crise sanitaire.

Les opposants au passe sanitaire ne se sont jusqu’ici pas illustrés par la clarté de leur raisonnement ; ça n’aide pas. Mais le premier problème, c’est la confusion volontairement entretenue par le gouvernement entre la question du vaccin et celle du passe sanitaire ; voilà le panneau dans lequel tout le monde a donné tête baissée. Or, les deux sujets n’ont en réalité à peu près rien à voir ; il est donc essentiel de les distinguer clairement.

Le vaccin, tout d’abord.

Commençons par lui, c’est le moins grave et le plus simple. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas en soi contre l’obligation vaccinale, je soutiens par exemple le caractère obligatoire de onze vaccins aujourd’hui en France. Concernant les vaccins contre la covid, leur caractère obligatoire ne me gênera pas dès lors que nous aurons le recul suffisant pour évaluer leurs effets secondaires.

On me dit : « mais le recul, nous l’avons ! Des centaines de millions de personnes ont déjà été vaccinées. » C’est ne rien comprendre à la notion de « recul », qui ne peut en aucun cas se limiter à l’observation d’un grand nombre de cas (même si c’est très important) : il est évident que le concept de « recul » implique aussi un recul dans le temps. Si un produit a un effet uniquement au bout de cinq ans, vous pouvez bien l’injecter à toute l’humanité, vous ne verrez aucun effet avant cinq ans. Une obligation vaccinale, pour être moralement acceptable, implique donc un recul temporel raisonnable. La question est évidemment celle de la définition de ce « raisonnable » ; et c’est un détail qui ne peut être déterminé qu’avec des connaissances que je n’ai pas. Trois ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Je ne sais pas, et ça n’a pas grande importance : ce qui est certain, c’est que les premiers vaccins contre la covid ont été développés au printemps 2020, et que quinze ou dix-huit mois ne sont certainement pas suffisants.

Par ailleurs, je reconnais parfaitement que la vaccination, même en l’état actuel des connaissances, est bénéfique à l’échelle sociale et collective. Concrètement, ça signifie que, quel que soit le danger réel des vaccins, la vaccination massive est évidemment efficace pour freiner la diffusion du virus, et donc pour faire baisser le nombre global de morts. Et ce serait vrai même si le vaccin faisait des morts par milliers ! La covid a fait, en moins de deux ans, plus de 110 000 morts en France. Même si on tient compte du fait que toutes les épidémies commencent par tuer tous ceux qui sont fragiles face au microbe pour diminuer ensuite en intensité, il est évident que les vaccins pourraient bien faire 5 ou 10 000 morts en France : socialement, ça serait bénéfique pour éviter 50 à 100 000 morts de plus.

Seulement voilà, ce qui est vrai à l’échelle collective n’est pas forcément vrai à l’échelle individuelle. À l’échelle d’un individu, le calcul des risques est très différent, puisque le risque n’a rien à voir en fonction de l’âge, du poids et de l’état de santé général de la personne. La propagande martèle que le risque de mourir d’un vaccin est infime. Mais quelle importance, si le risque de mourir de la maladie pour une personne particulière est plus faible encore ? Pour savoir ce qu’un individu a intérêt à faire de manière égoïste, il faut comparer les risques que lui font courir un vaccin à lui et ceux que lui font courir la covid à lui.

Or, ça n’a rien de simple. Évidemment, une personne de 70 ans en surpoids a tout intérêt à se faire vacciner, puisque ses chances de mourir de la covid s’il l’attrape sont élevées. Mais est-ce encore vrai pour un homme sportif de 40 ans ? Pour un homme peu sportif de 25 ans ? Le seul moyen de le savoir, ce serait qu’on publie les données de l’épidémie (nombre de cas et nombre de décès) en croisant ces différents facteurs, c’est-à-dire pour les hommes en surpoids de 12 à 25 ans, pour les hommes sans surpoids de 12 à 25 ans, pour les hommes en surpoids de 25 à 45 ans, etc. Or, tout ce que le gouvernement et les médias nous donnent jamais, c’est le nombre de morts par rapport au nombre de cas. Trop facile, messieurs ! Et j’irais même plus loin : étant donné que le gouvernement dispose de toutes les données nécessaires, aussi bien sur les morts liées à la vaccination que sur les morts liées à la maladie, je suis bien convaincu que si les hommes de 25 ans et en bonne santé avaient tellement plus de risques de mourir du virus que du vaccin, nos politiciens ne se seraient pas privés de mettre de tels chiffres en avant. C’est un fait qu’à l’heure actuelle, les données publiées par les autorités politiques et sanitaires ne permettent pas à un individu lambda de déterminer, en fonction de son âge, de son poids, de son sexe, de son état de santé, s’il court de plus de risque en se vaccinant ou en attrapant la maladie. Si l’on prétend que je me trompe, qu’on me donne ces chiffres et leur source !

Certains pourraient évidemment répondre que, même si effectivement un individu n’a pas les moyens de savoir égoïstement ce qui est le meilleur pour lui, comme il est établi que la vaccination massive est bonne pour la société, l’État est fondé à imposer le vaccin. À cela je réponds d’abord une chose : pourquoi pas. C’est pour cela qu’à mon avis, il y a une chose dont on peut éventuellement discuter, c’est l’obligation vaccinale. Ne vous faites pas d’illusion, je suis contre : à mon sens, l’État n’a pas moralement le droit de forcer les gens à toutes les générosités, en particulier quand il s’agit de risquer leur vie. Il y a, bien sûr, des cas où l’État est fondé à demander aux citoyens le sacrifice suprême : en cas de guerre, par exemple. Mais tout est question de proportionnalité : une valeur essentielle, un des éléments cardinaux de l’action de l’État, et une des choses que notre époque a le plus oublié. La France était en 1939 devant un danger qui justifiait de demander aux Français de risquer leur vie. À l’heure actuelle, le danger est-il tel ? Je ne crois pas. C’est pour cela que même l’obligation vaccinale me semblerait, en l’état actuel de nos connaissances, une mauvaise chose.

Une mauvaise chose, mais pas dramatiquement grave ; parce que tout ce qu’on risquerait, ce seraient des vies humaines. Nombreuses, certes ! Je ne prétends nier ni un danger, ni l’autre. À mon avis, on a les ingrédients d’un beau scandale sanitaire ; les entreprises qui produisent les vaccins l’ont bien compris, qui se sont couvertes par avance contre toute poursuite à leur encontre pour leurs potentiels effets secondaires. Mais un scandale sanitaire, ce n’est que ça : des vies humaines ; et pour cette raison, je serais un opposant à une éventuelle obligation vaccinale, mais je ne descendrais pas dans la rue pour ça. Je vous semble cynique ? Mais c’est que l’autre danger est infiniment plus grave.

L’autre danger, c’est celui du passe sanitaire.

Un sujet qu’il faut, je le répète, dissocier entièrement de celui du vaccin. Qu’est-ce que le passe sanitaire ? Un système dans lequel vos droits fondamentaux ne vous sont garantis qu’en fonction de votre état de santé : si vous êtes vaccinés ou pas malades, vos droits vous sont garantis, sinon ils sont suspendus. Car oui, aller au cinéma, au concert, au restaurant sont des droits fondamentaux, car la culture et le divertissement font intrinsèquement partie de toute vie humaine digne d’être vécue. Il s’agit donc d’une part de limiter les droits fondamentaux des individus, d’autre part d’instaurer une discrimination liée à l’état de santé d’une personne quant au respect de ces droits.

Commençons par reconnaître que de la même manière qu’en certains cas, l’État a le droit d’exiger des citoyens qu’ils risquent leur vie, il a aussi le droit, dans certains cas, de limiter ou de suspendre certaines libertés. Mais cela doit se faire à deux conditions sine qua non : d’une part, l’État doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour que la suspension des libertés soit la plus courte possible ; d’autre part, ces restrictions doivent être strictement proportionnées à la menace et les plus faibles possibles.

La première condition est-elle respectée ? Je l’ai déjà dit ici : non ! Le gouvernement n’a rien fait pour régler le fond du problème. On nous a bassinés avec la courbe de saturation de l’hôpital, mais il nous faut marteler cette évidence sans relâche : s’il y avait plus de lits de réanimation, la barre de saturation de l’hôpital serait plus haut ; placée suffisamment en hauteur, aucune mesure restrictive des libertés n’aurait été nécessaire. Je veux bien entendre tous les arguments sur la brutalité et la violence de la crise, sur le fait que nous avons été pris par surprise et tutti quanti, mais le minimum aurait été que le gouvernement accroisse à partir du début de la crise les capacités d’accueil de l’hôpital : il a fait exactement le contraire. Comment accepter quelque mesure de restriction des libertés que ce soit de la part d’un gouvernement qui ne fait rien pour les faire cesser ?

La seconde condition est-elle respectée ? C’est là que ça se corse, et c’est là qu’à mon avis la comparaison avec la menace terroriste est importante. Je ne fais donc pas appel à ceux qui pensaient déjà que les mesures liberticides étaient justifiées pour lutter contre les attentats : eux sont perdus pour la cause et n’ont tout simplement pas le moindre attachement aux libertés formelles. Je fais appel aux autres, ceux qui luttaient au nom de la liberté quand l’État allait lire les mails des islamistes radicaux, mais qui ne bronchent pas quand on interdit à un non vacciné d’aller dans une grande surface ou un cinéma.

Mettons-nous bien d’accord : les mesures liberticides n’ont jamais été critiquées parce qu’elles n’étaient pas efficaces contre le terrorisme. Elles ont bel et bien évité des attentats, il n’y a pas à en douter ; elles étaient critiquées parce qu’elles n’étaient pas proportionnées à la menace. Actuellement, la menace est certes bien plus importante que pour le terrorisme ; mais aussi des mesures liberticides incroyablement pires que tout ce qui avait cours auparavant passent comme une lettre à la poste, et beaucoup ne se demandent même plus si elles sont proportionnées. Ils développent, selon les cas, deux arguments : le danger des non vaccinés, la générosité des vaccinés.

Pour que le premier argument soit valable, il faudrait que l’écart de danger entre un vacciné et un non vacciné soit suffisamment grand pour justifier une limitation des libertés aussi colossale que de ne plus avoir le droit d’aller dans un lieu de culture, de divertissement et dans certaines grandes surfaces. Est-ce le cas ? Le virus tue de moins en moins. Il suffit de regarder les courbes de Santé Publique France pour s’en rendre compte : la « vague » qui remonte depuis le mois de juillet est bien visible pour ce qui concerne le nombre de cas ; elle se voit beaucoup moins pour les hospitalisations ; elle est à peu près invisible sur les décès, d’autant plus qu’encore une fois, on se garde bien de nous dire combien parmi les morts avaient autour de 80 ans. Rien à voir donc avec les vagues précédentes, où les trois courbes se suivaient de beaucoup plus près. La règle de la proportionnalité entre danger réel et limitation des libertés est-elle respectée ? Au regard de ces chiffres, on peut difficilement le croire.

Le second argument est encore plus simple à abattre. Oui, c’est évident, il est généreux pour une personne jeune et en bonne santé de se faire vacciner, en risquant potentiellement sa vie, pour atteindre l’immunité collective et protéger les personnes fragiles. Et alors ? Depuis quand la générosité est-elle nécessaire pour faire valoir ses droits ? Eh ! messieurs les juges de vertu ! seriez-vous prêts à faire de même dans d’autres domaines ? Quelqu’un qui n’a pas de voiture, qui ne prend jamais l’avion, qui ne se chauffe pas l’hiver, et donc limite son impact écologique, accomplit envers la société un acte de générosité largement aussi important que celui qui se fait vacciner ! Que diriez-vous si l’on proposait que ceux qui prennent l’avion n’aient plus le droit, pour compenser leur égoïsme écologique, d’aller au restaurant ou au cinéma ?

De toute évidence, ce n’est pas une méthode moralement valable. Si on estime qu’une forme de solidarité ou d’altruisme – qu’il s’agisse de ne pas prendre l’avion, de partir à la guerre ou de se faire vacciner – est socialement indispensable, alors on l’impose, on la rend obligatoire ; mais on ne crée évidemment pas une société à deux vitesses et discriminatoire dans laquelle certains sont privés de leurs droits fondamentaux. Procéder ainsi, c’est oublier que les libertés qui sont piétinées par le gouvernement sont des libertés fondamentales, principielles, ce qui exclut qu’elles puissent être conditionnelles : je n’ai pas le droit d’aller au cinéma à condition de quelque chose, j’ai le droit d’aller au cinéma, point final. Je peux accepter que les cinémas soient temporairement fermés pour raisons sanitaires si le gouvernement fait tout pour que l’hôpital puisse faire face à une situation même exceptionnelle ; mais je ne peux en aucun cas accepter que les cinémas soient ouverts pour certains et fermés pour d’autres.

Voilà pourquoi les morts causés par une éventuelle obligation vaccinale seraient un bien moindre mal ; et voilà pourquoi le passe sanitaire est manifestement la pire des solutions : c’est pire que de rendre le vaccin obligatoire, mais c’est également pire que de ne rien faire du tout. Croire le contraire, c’est encore une fois tomber dans l’illusion que la crise sanitaire est l’alpha et l’oméga de notre vie et qu’il n’y a aucune autre dimension au problème que le nombre de morts causés par le coronavirus. Ne rien faire causerait des morts mais ne ferait pas avaler au peuple qu’on peut piétiner les libertés fondamentales. Le passe sanitaire limite peut-être le nombre de morts, mais au prix de l’acceptation par les masses de l’inacceptable. Ceux qui pensent que c’est mieux ont vraiment la vue courte.

C’est encore plus vrai du fait que nous sommes déjà dans un contexte général extraordinairement liberticide. En jouant sur la peur, tantôt du terrorisme, tantôt du coronavirus, les gouvernements du monde entier piétinent massivement les libertés fondamentales et surtout oublient toute proportionnalité entre les dangers réels qui nous menacent et le caractère liberticide des mesures à mettre en place pour nous en protéger depuis plus de vingt ans. Qu’elles soient liées aux attentats ou à la crise sanitaire, les mesures dites d’urgence ou d’exception passent ensuite massivement dans le droit commun et grignotent peu à peu l’État de droit.

Bilan général ? On a un virus de moins en moins dangereux, et des vaccins dont nous ne pouvons pas encore, faute de recul, évaluer la dangerosité, ni surtout comparer cette dangerosité à celle de la maladie pour chaque individu en fonction de son âge, de son poids et de sa santé. Face à cela, on met en place des mesures qui foulent au pied comme jamais en temps de paix les libertés et les droits les plus fondamentaux dans une très large indifférence. Ceux qui se battent sont conspués comme conspirationnistes, irresponsables, égoïstes.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce consensus ? Qu’est-ce qui peut expliquer que des gens qui se sont toujours battus pour les libertés les oublient à ce point ? Je ne vois qu’une seule explication : une propagande étatique et médiatique inédite depuis 1945, et à laquelle même de vieux militants ont succombé pour la simple raison qu’eux-mêmes n’y étaient pas préparés. Et il est un fait que les principaux médias ont fait taire toute voix critique ou même nuancée : ne parlons même pas du Monde, qui a véritablement été la voix de son maître, mais même les grandes radios ou des émissions de télévision ordinairement critiques comme Quotidien n’ont plus porté qu’une seule parole. Si on excepte les sites et médias d’extrême-droite, il fallait, pour entendre la voix de la raison, de la mesure et de la liberté, aller chercher Reporterre ou La Décroissance. C’est bien, mais ça ne touche pas grand-monde.

Dans ce combat du pot de terre contre le pot de fer, quelle stratégie mettre en place ? D’abord, dire la vérité, et aller la chercher dans les détails. Ne pas se contenter des vagues moyennes, des chiffres généraux qui ne signifient rien, des courbes manipulées : traquer et démasquer leurs limites, leurs biais, leurs imprécisions, leurs lacunes – puisque nous avons affaire à de bons menteurs, qui savent très bien qu’il ne faut jamais mentir, seulement montrer de la vérité uniquement ce qui vous arrange.

Ensuite, et surtout, boycotter. Ne plus dépenser, autant que possible, le moindre euro dans des lieux où le passe sanitaire est exigé. Si ne serait-ce que 10 ou 20% de la population, y compris ceux qui, étant vaccinés, pourraient aller dans ces lieux, refusent de le faire, la perte en terme de chiffre d’affaire sera telle que les acteurs économiques seront les premiers à aller réclamer son abrogation. Nous n’avons pas les moyens d’employer la force ; le langage de l’argent est donc le seul qui nous reste pour nous faire entendre d’un tel gouvernement.

Une manifestation contre le passe sanitaire à Rennes le 21 août 2021
(Quentin Vernault / Hans Lucas)