J’ai longuement hésité à écrire cet article, tant le combat
semble perdu d’avance. J’écris pourtant, parce que je suis terrifié. Littéralement, vraiment terrifié, terrorisé. J’ai longtemps considéré que les deux grands
problèmes de notre temps étaient la crise écologique et les inégalités. Il y en
a en réalité trois : l’anéantissement des libertés fondamentales en est un
autre. Et ce qui est littéralement épouvantable
quant à cette troisième tragédie, c’est que, et je l’avais déjà remarqué ici, beaucoup de gens ne voient même plus le
problème. Des gens qui ont toujours été critiques à l’égard du
gouvernement, des médias et des entreprises avalent ce qu’on leur dit sans même plus se demander si quelque chose
pourrait être faux. Des gens qui ont toujours combattu les mesures
liberticides quand elles avaient le terrorisme pour motif en valident de bien pires dès lors qu’elles sont appliquées au nom de
la crise sanitaire.
Les opposants au passe sanitaire ne se sont jusqu’ici pas
illustrés par la clarté de leur raisonnement ; ça n’aide pas. Mais le
premier problème, c’est la confusion volontairement entretenue par le gouvernement
entre la question du vaccin et celle du passe sanitaire ; voilà le panneau
dans lequel tout le monde a donné tête baissée. Or, les deux sujets n’ont en
réalité à peu près rien à voir ; il est donc essentiel de les distinguer
clairement.
Le vaccin, tout d’abord.
Commençons par lui, c’est le moins grave et le plus simple.
Je l’ai déjà dit, je ne suis pas en soi contre l’obligation vaccinale, je
soutiens par exemple le caractère obligatoire de onze vaccins aujourd’hui en
France. Concernant les vaccins contre la covid, leur caractère obligatoire ne
me gênera pas dès lors que nous aurons le
recul suffisant pour évaluer leurs effets secondaires.
On me dit : « mais le recul, nous l’avons !
Des centaines de millions de personnes ont déjà été vaccinées. » C’est ne
rien comprendre à la notion de « recul », qui ne peut en aucun cas se
limiter à l’observation d’un grand
nombre de cas (même si c’est très important) : il est évident que le
concept de « recul » implique aussi
un recul dans le temps. Si un
produit a un effet uniquement au bout de cinq ans, vous pouvez bien l’injecter
à toute l’humanité, vous ne verrez aucun effet avant cinq ans. Une obligation
vaccinale, pour être moralement acceptable, implique donc un recul temporel raisonnable. La question est évidemment
celle de la définition de ce « raisonnable » ; et c’est un
détail qui ne peut être déterminé qu’avec des connaissances que je n’ai pas.
Trois ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Je ne sais pas, et ça n’a pas
grande importance : ce qui est certain, c’est que les premiers vaccins
contre la covid ont été développés au printemps 2020, et que quinze ou dix-huit
mois ne sont certainement pas suffisants.
Par ailleurs, je reconnais parfaitement que la vaccination,
même en l’état actuel des connaissances, est bénéfique à l’échelle sociale et
collective. Concrètement, ça signifie que, quel que soit le danger réel des
vaccins, la vaccination massive est évidemment efficace pour freiner la
diffusion du virus, et donc pour faire baisser le nombre global de morts. Et ce
serait vrai même si le vaccin faisait des morts par milliers ! La covid a
fait, en moins de deux ans, plus de 110 000 morts en France. Même si on
tient compte du fait que toutes les épidémies commencent par tuer tous ceux qui
sont fragiles face au microbe pour diminuer ensuite en intensité, il est évident
que les vaccins pourraient bien faire 5 ou 10 000 morts en France :
socialement, ça serait bénéfique pour éviter 50 à 100 000 morts de plus.
Seulement voilà, ce qui est vrai à l’échelle collective
n’est pas forcément vrai à l’échelle individuelle. À l’échelle d’un individu, le
calcul des risques est très différent, puisque le risque n’a rien à voir en
fonction de l’âge, du poids et de l’état de santé général de la personne. La
propagande martèle que le risque de mourir d’un vaccin est infime. Mais quelle
importance, si le risque de mourir de la maladie pour une personne particulière est plus faible encore ? Pour
savoir ce qu’un individu a intérêt à faire de manière égoïste, il faut comparer
les risques que lui font courir un vaccin à
lui et ceux que lui font courir la covid à lui.
Or, ça n’a rien de simple. Évidemment, une personne de 70
ans en surpoids a tout intérêt à se faire vacciner, puisque ses chances de
mourir de la covid s’il l’attrape sont élevées. Mais est-ce encore vrai pour un
homme sportif de 40 ans ? Pour un homme peu sportif de 25 ans ? Le
seul moyen de le savoir, ce serait qu’on publie les données de l’épidémie
(nombre de cas et nombre de décès) en
croisant ces différents facteurs, c’est-à-dire pour les hommes en surpoids
de 12 à 25 ans, pour les hommes sans surpoids de 12 à 25 ans, pour les hommes
en surpoids de 25 à 45 ans, etc. Or, tout ce que le gouvernement et les médias
nous donnent jamais, c’est le nombre de morts par rapport au nombre de cas.
Trop facile, messieurs ! Et j’irais même plus loin : étant donné que
le gouvernement dispose de toutes les
données nécessaires, aussi bien sur les morts liées à la vaccination que sur
les morts liées à la maladie, je suis bien convaincu que si les hommes de 25
ans et en bonne santé avaient tellement plus de risques de mourir du virus que
du vaccin, nos politiciens ne se seraient pas privés de mettre de tels chiffres
en avant. C’est un fait qu’à l’heure
actuelle, les données publiées par les autorités politiques et sanitaires ne permettent pas à un individu lambda
de déterminer, en fonction de son âge, de son poids, de son sexe, de son état
de santé, s’il court de plus de risque en se vaccinant ou en attrapant la
maladie. Si l’on prétend que je me trompe, qu’on me donne ces chiffres et leur
source !
Certains pourraient évidemment répondre que, même si effectivement
un individu n’a pas les moyens de savoir égoïstement ce qui est le meilleur pour lui, comme il est établi que la
vaccination massive est bonne pour la
société, l’État est fondé à imposer le vaccin. À cela je réponds d’abord
une chose : pourquoi pas. C’est pour cela qu’à mon avis, il y a une chose dont on peut éventuellement
discuter, c’est l’obligation vaccinale.
Ne vous faites pas d’illusion, je suis contre : à mon sens, l’État n’a pas
moralement le droit de forcer les gens à toutes les générosités, en particulier
quand il s’agit de risquer leur vie. Il y a, bien sûr, des cas où l’État est fondé à demander aux citoyens le sacrifice
suprême : en cas de guerre, par exemple. Mais tout est question de proportionnalité : une valeur
essentielle, un des éléments cardinaux de l’action de l’État, et une des choses
que notre époque a le plus oublié. La France était en 1939 devant un danger qui
justifiait de demander aux Français de risquer leur vie. À l’heure actuelle, le
danger est-il tel ? Je ne crois pas. C’est pour cela que même l’obligation
vaccinale me semblerait, en l’état actuel de nos connaissances, une mauvaise
chose.
Une mauvaise chose, mais pas dramatiquement grave ; parce
que tout ce qu’on risquerait, ce seraient des vies humaines. Nombreuses, certes !
Je ne prétends nier ni un danger, ni l’autre. À mon avis, on a les ingrédients
d’un beau scandale sanitaire ; les entreprises qui produisent les vaccins
l’ont bien compris, qui se sont couvertes par avance contre toute poursuite à
leur encontre pour leurs potentiels effets secondaires. Mais un scandale
sanitaire, ce n’est que ça : des vies humaines ; et pour cette
raison, je serais un opposant à une éventuelle obligation vaccinale, mais je ne
descendrais pas dans la rue pour ça. Je vous semble cynique ? Mais c’est
que l’autre danger est infiniment plus grave.
L’autre danger, c’est celui du passe sanitaire.
Un sujet qu’il faut, je le répète, dissocier entièrement de
celui du vaccin. Qu’est-ce que le passe sanitaire ? Un système dans lequel
vos droits fondamentaux ne vous sont garantis qu’en fonction de votre état de
santé : si vous êtes vaccinés ou pas malades, vos droits vous sont
garantis, sinon ils sont suspendus. Car oui, aller au cinéma, au concert, au
restaurant sont des droits
fondamentaux, car la culture et le divertissement font intrinsèquement partie
de toute vie humaine digne d’être vécue. Il s’agit donc d’une part de limiter
les droits fondamentaux des individus, d’autre part d’instaurer une
discrimination liée à l’état de santé d’une personne quant au respect de ces
droits.
Commençons par reconnaître que de la même manière qu’en
certains cas, l’État a le droit d’exiger des citoyens qu’ils risquent leur vie,
il a aussi le droit, dans certains cas, de limiter ou de suspendre certaines
libertés. Mais cela doit se faire à deux conditions sine qua non : d’une part, l’État doit faire tout ce qui est
en son pouvoir pour que la suspension des libertés soit la plus courte possible ;
d’autre part, ces restrictions doivent être strictement proportionnées à la
menace et les plus faibles possibles.
La première condition est-elle respectée ? Je l’ai déjà
dit ici : non ! Le gouvernement n’a rien fait pour régler le fond du problème. On nous a bassinés avec la
courbe de saturation de l’hôpital, mais il nous faut marteler cette évidence
sans relâche : s’il y avait plus de lits de réanimation, la barre de
saturation de l’hôpital serait plus haut ; placée suffisamment en hauteur,
aucune mesure restrictive des
libertés n’aurait été nécessaire. Je veux bien entendre tous les arguments sur
la brutalité et la violence de la crise, sur le fait que nous avons été pris
par surprise et tutti quanti, mais le
minimum aurait été que le
gouvernement accroisse à partir du
début de la crise les capacités d’accueil de l’hôpital : il a fait
exactement le contraire. Comment accepter quelque mesure de restriction des
libertés que ce soit de la part d’un gouvernement qui ne fait rien pour les
faire cesser ?
La seconde condition est-elle respectée ? C’est là que ça
se corse, et c’est là qu’à mon avis la comparaison avec la menace terroriste
est importante. Je ne fais donc pas appel à ceux qui pensaient déjà que les
mesures liberticides étaient justifiées pour lutter contre les attentats :
eux sont perdus pour la cause et n’ont tout simplement pas le moindre attachement aux libertés formelles. Je fais appel aux
autres, ceux qui luttaient au nom de la liberté quand l’État allait lire les
mails des islamistes radicaux, mais qui ne bronchent pas quand on interdit à un
non vacciné d’aller dans une grande surface ou un cinéma.
Mettons-nous bien d’accord : les mesures liberticides
n’ont jamais été critiquées parce qu’elles n’étaient pas efficaces contre le terrorisme. Elles ont bel et bien évité des
attentats, il n’y a pas à en douter ; elles étaient critiquées parce
qu’elles n’étaient pas proportionnées
à la menace. Actuellement, la menace est certes bien plus importante que pour
le terrorisme ; mais aussi des mesures liberticides incroyablement pires que tout ce qui avait cours auparavant passent
comme une lettre à la poste, et beaucoup ne
se demandent même plus si elles sont proportionnées. Ils développent, selon
les cas, deux arguments : le danger des non vaccinés, la générosité des
vaccinés.
Pour que le premier argument soit valable, il faudrait que l’écart
de danger entre un vacciné et un non vacciné soit suffisamment grand pour
justifier une limitation des libertés aussi colossale que de ne plus avoir le
droit d’aller dans un lieu de culture, de divertissement et dans certaines grandes
surfaces. Est-ce le cas ? Le virus tue de moins en moins. Il suffit de
regarder les courbes de Santé Publique France pour s’en rendre compte : la
« vague » qui remonte depuis le mois de juillet est bien visible pour
ce qui concerne le nombre de cas ;
elle se voit beaucoup moins pour les hospitalisations ; elle est à peu
près invisible sur les décès, d’autant plus qu’encore une fois, on se garde
bien de nous dire combien parmi les morts avaient autour de 80 ans. Rien à voir
donc avec les vagues précédentes, où les trois courbes se suivaient de beaucoup
plus près. La règle de la proportionnalité entre danger réel et limitation des
libertés est-elle respectée ? Au regard de ces chiffres, on peut
difficilement le croire.
Le second argument est encore plus simple à abattre. Oui, c’est
évident, il est généreux pour une
personne jeune et en bonne santé de se faire vacciner, en risquant
potentiellement sa vie, pour atteindre l’immunité collective et protéger les
personnes fragiles. Et alors ? Depuis quand la générosité est-elle nécessaire
pour faire valoir ses droits ? Eh !
messieurs les juges de vertu ! seriez-vous prêts à faire de même dans
d’autres domaines ? Quelqu’un qui n’a pas de voiture, qui ne prend jamais
l’avion, qui ne se chauffe pas l’hiver, et donc limite son impact écologique,
accomplit envers la société un acte de générosité largement aussi important que celui qui se fait vacciner ! Que
diriez-vous si l’on proposait que ceux qui prennent l’avion n’aient plus le
droit, pour compenser leur égoïsme écologique, d’aller au restaurant ou au
cinéma ?
De toute évidence,
ce n’est pas une méthode moralement valable. Si on estime qu’une forme de
solidarité ou d’altruisme – qu’il s’agisse de ne pas prendre l’avion, de partir
à la guerre ou de se faire vacciner – est socialement indispensable, alors on l’impose, on la rend
obligatoire ; mais on ne crée évidemment pas une société à deux
vitesses et discriminatoire dans laquelle certains sont privés de leurs droits
fondamentaux. Procéder ainsi, c’est oublier que les libertés qui sont piétinées
par le gouvernement sont des libertés fondamentales,
principielles, ce qui exclut
qu’elles puissent être conditionnelles :
je n’ai pas le droit d’aller au cinéma à condition de quelque chose, j’ai le
droit d’aller au cinéma, point final. Je peux accepter que les cinémas soient temporairement fermés pour raisons
sanitaires si le gouvernement fait tout
pour que l’hôpital puisse faire face à une situation même exceptionnelle ;
mais je ne peux en aucun cas accepter que les cinémas soient ouverts pour certains
et fermés pour d’autres.
Voilà pourquoi les morts causés par une éventuelle
obligation vaccinale seraient un bien moindre mal ; et voilà pourquoi le
passe sanitaire est manifestement la pire
des solutions : c’est pire que de rendre le vaccin obligatoire, mais c’est
également pire que de ne rien faire du tout. Croire le contraire, c’est encore
une fois tomber dans l’illusion que la crise sanitaire est l’alpha et l’oméga
de notre vie et qu’il n’y a aucune autre dimension au problème que le nombre de
morts causés par le coronavirus. Ne rien faire causerait des morts mais ne
ferait pas avaler au peuple qu’on peut piétiner les libertés fondamentales. Le
passe sanitaire limite peut-être le nombre de morts, mais au prix de
l’acceptation par les masses de l’inacceptable. Ceux qui pensent que c’est
mieux ont vraiment la vue courte.
C’est encore plus vrai du fait que nous sommes déjà dans un contexte général
extraordinairement liberticide. En jouant sur la peur, tantôt du terrorisme,
tantôt du coronavirus, les gouvernements du monde entier piétinent massivement
les libertés fondamentales et surtout oublient toute proportionnalité entre les
dangers réels qui nous menacent et le caractère liberticide des mesures à
mettre en place pour nous en protéger depuis plus de vingt ans. Qu’elles soient
liées aux attentats ou à la crise sanitaire, les mesures dites d’urgence ou
d’exception passent ensuite massivement dans le droit commun et grignotent peu
à peu l’État de droit.
Bilan général ? On a un virus de moins en moins
dangereux, et des vaccins dont nous ne pouvons pas encore, faute de recul,
évaluer la dangerosité, ni surtout comparer cette dangerosité à celle de la
maladie pour chaque individu en fonction de son âge, de son poids et de sa
santé. Face à cela, on met en place des mesures qui foulent au pied comme
jamais en temps de paix les libertés et les droits les plus fondamentaux dans
une très large indifférence. Ceux qui se battent sont conspués comme
conspirationnistes, irresponsables, égoïstes.
Qu’est-ce qui peut expliquer ce consensus ? Qu’est-ce
qui peut expliquer que des gens qui se sont toujours battus pour les libertés
les oublient à ce point ? Je ne vois qu’une seule explication : une
propagande étatique et médiatique inédite depuis 1945, et à laquelle même de
vieux militants ont succombé pour la simple raison qu’eux-mêmes n’y étaient pas
préparés. Et il est un fait que les principaux médias ont fait taire toute voix
critique ou même nuancée : ne parlons même pas du Monde, qui a véritablement été la voix de son maître, mais même les
grandes radios ou des émissions de télévision ordinairement critiques comme Quotidien n’ont plus porté qu’une seule
parole. Si on excepte les sites et médias d’extrême-droite, il fallait, pour
entendre la voix de la raison, de la mesure et de la liberté, aller chercher Reporterre ou La Décroissance. C’est bien, mais ça ne touche pas grand-monde.
Dans ce combat du pot de terre contre le pot de fer, quelle
stratégie mettre en place ? D’abord, dire la vérité, et aller la chercher
dans les détails. Ne pas se contenter des vagues moyennes, des chiffres
généraux qui ne signifient rien, des courbes manipulées : traquer et
démasquer leurs limites, leurs biais, leurs imprécisions, leurs lacunes –
puisque nous avons affaire à de bons menteurs, qui savent très bien qu’il ne
faut jamais mentir, seulement montrer de la vérité uniquement ce qui vous
arrange.
Ensuite, et surtout, boycotter. Ne plus dépenser, autant que
possible, le moindre euro dans des lieux où le passe sanitaire est exigé. Si ne
serait-ce que 10 ou 20% de la population, y compris ceux qui, étant vaccinés, pourraient aller dans ces lieux,
refusent de le faire, la perte en terme de chiffre d’affaire sera telle que les
acteurs économiques seront les premiers à aller réclamer son abrogation. Nous
n’avons pas les moyens d’employer la force ; le langage de l’argent est
donc le seul qui nous reste pour nous faire entendre d’un tel gouvernement.
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Une manifestation contre le passe sanitaire à Rennes le 21
août 2021 (Quentin Vernault / Hans Lucas)
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