vendredi 29 juin 2012

Oui, la circoncision devrait être un délit

La justice allemande vient de rendre une décision qui pourrait être historique : elle a décidé que la circoncision pratiquée sur des enfants pour des motifs religieux était une mutilation et devait donc être considérée comme un délit.

Je ne saurais dire à quel point cette décision me réjouit. Évidemment, il ne faut pas s’attendre à quoi que ce soit de concret. Tout ce que le pays compte de responsables religieux, juifs évidemment mais aussi musulmans et même chrétiens, s’est offusqué. C’était prévisible : les uns ne veulent pas qu’on pénalise leurs pratiques, les autres se disent qu’ils bénéficieront d’un retour d’ascenseur quand il s’agira de défendre les leurs. Le gouvernement ne va pas tarder à s’émouvoir à son tour, et le Bundestag finira par pondre une loi pour permettre à tout le monde de mutiler ses fils tant que c’est au nom de Dieu. Mais il est tout de même bon de constater qu’on n’est pas tout seul à s’attaquer à cette aberration.

Pour ma part, j’en parle avec d’autant plus de liberté que, croyant et pratiquant, on ne peut guère me soupçonner de bouffer du curé ou de faire de l’anti-religion primaire. Mais enfin examinons les faits. Circoncire quelqu’un, c’est, qu’on le veuille ou non, faire subir à son corps une modification irréversible. Comme il s’agit d’enlever quelque chose que la personne ne pourra jamais récupérer, il me semble que le terme de « mutilation » n’est pas trop fort.

On me dit que la circoncision n’est pas comparable à l’excision, infiniment plus cruelle. Je veux bien ; mais doit-on autoriser un mal sous prétexte qu’il y a pire ?

Entendons-nous bien : ça n’a rien à voir avec une question d’éducation ou de rite. Tous les parents, qu’ils soient athées, agnostiques, croyants ou je-m’en-foutistes, imposent une éducation, une idéologie, une culture à leurs enfants. Beaucoup leur imposent des rites religieux, civiques ou familiaux, du baptême aux réveillons en passant par le défilé du 14 juillet. Mais de toutes ces choses, un enfant peut, ensuite, se libérer sans qu’elles laissent sur son corps de trace irréversible. Lorsqu’un jeune adulte décide de quitter le christianisme de sa famille, son baptême ne lui ôte rien : s’il n’est plus chrétien, on lui a seulement versé de l’eau sur la tête. Lorsqu’un jeune adulte décide de quitter le judaïsme ou l’islam de sa famille, rien ne lui rendra son prépuce.

La question à se poser, c’est de savoir si on a le droit de faire subir à quelqu’un une mutilation qu’il n’a pas demandée. Et pour moi, la réponse est évidemment « non » : la religion n’excuse pas tout. On ne peut pas tout justifier au nom de la liberté de culte, ni au nom d’une tradition, fût-elle millénaire : le grand âge d’une pratique ne la rend pas automatiquement morale ou acceptable. Qu’un adulte se fasse circoncire pour raisons religieuses, ou même crever les yeux si ça lui chante, c’est son droit. Qu’on circoncise un enfant pour de véritables raisons médicales, c’est normal. Mais il devrait être évident que la religion ne peut pas être le prétexte à une mutilation irréversible et non voulue par une personne qui n’est pas en pleine possession de ses facultés, c’est-à-dire adulte.

lundi 7 mai 2012

Que faut-il attendre de Hollande ?


Ça y est, c’est fait, il a gagné. Pas de beaucoup, comme prévu. Le Français reste assez fondamentalement un animal politique bien ancré à droite. Il n’a pas vraiment voté pour Hollande, il a plutôt voté contre Sarkozy, qui était en plus dans une équation probablement impossible entre son centre et sa droite. Que, dans une situation aussi difficile pour son camp, et alors même que les Français étaient exaspérés par son style, Sarkozy soit passé si près de la victoire, est extrêmement révélateur du positionnement politique de notre pays, et ce n’est pas réjouissant.

Pas de triomphalisme, donc. Globalement, le pays reste sur des positions de droite. Il a bien intégré la leçon qu’on lui fait répéter comme un perroquet depuis des décennies : le capitalisme libéral et l’impossibilité d’en sortir, la nécessité d’être compétitif dans la mondialisation etc. S’il est certain que les législatives sont gagnées pour la gauche (dans quelle mesure étant la seule inconnue qui reste), on verra probablement le retour du FN à l’Assemblée, et sans le soutien de la proportionnelle. Là encore, il y a quelque chose de très inquiétant.

Sans qu’on retrouve ni la liesse, ni la peur (selon le camp) de 1981, beaucoup de gens s’imaginent que François Hollande va changer la face de la France. Évidemment, il n’en sera rien, puisque le système est cassé et qu’il n’a ni la volonté ni les moyens d’en sortir. Il n’y a qu’à voir ce qu’a donné Obama aux États-Unis pour s’en convaincre : une fois encore, l’alternance tuera un peu plus l’espoir qui l’avait pourtant fait naître.

Cela dit, il ne faut pas complètement désespérer. Hollande ne pourra rien faire sur l’économie, terrain pour lequel il ne dispose d’aucune marge de manœuvre. C’est sur ce point avant tout que le système est cassé : rajouter de l’essence dans un moteur brûlé ne le fera pas redémarrer.

En revanche, il peut tenir une partie de ses promesses, à savoir celles qui ne lui coûteront rien. Les réformes de société sont de cet ordre : le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, l’euthanasie, par exemple. Hollande ferait bien, là-dessus, de s’en tenir à ce qu’il a dit, et sans trop différer. Non seulement parce qu’on ne lui pardonnera pas de ne pas tenir des promesses gratuites ; mais aussi parce que c’est bien la seule manière possible pour lui d’entrer dans l’Histoire.

Que retient-on de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing ? Principalement les réformes de société : la dépénalisation de l’IVG et l’abaissement de l’âge de la majorité à 18 ans. Que retient-on de Mitterrand ? Les nationalisations d’entreprises et la hausse du SMIC, certes ; mais sans doute pas autant que l’abolition de la peine de mort.

C’est d’ailleurs pour cela que le quinquennat de Sarkozy tombera assez vite dans l’oubli. On se souviendra de son style et de la manière dont il aura profondément divisé la société française ; mais il n’a fait que des réformes économiques, qui échoueront ou seront abrogées. Sur les évolutions sociales, donc sur ce qui aurait pu rester, il a fait preuve de frilosité et même de peur. Il apparaîtra donc comme une parenthèse, une vaine tentative de freiner des évolutions aussi positives qu’inéluctables.

dimanche 15 avril 2012

Qui veut gagner des bulletins ?


A une semaine du premier tour de l’élection présidentielle, il est temps de se demander pour qui on va voter. Il faut se poser deux questions : qui voudrions-nous voir arriver au pouvoir ? Qui a des chances d’arriver au pouvoir ? La réponse à ces deux questions, malheureusement, n’est pas du tout la même.

Qui voudrions-nous voir arriver au pouvoir ? Il est évident qu’il n’y a pas de candidat ardorien. Il n’y a même pas de candidat qui porte une vision véritablement lucide de la crise que nous traversons, en particulier de son aspect écologique : aucun n’assume l’idée de décroissance, sans même parler de réduction technologique. Puisque les meilleurs ou les moins mauvais des candidats ânonnent l’idylle de la croissance verte et du développement durable, il nous faut choisir le moindre de plusieurs maux.

Pour autant, il serait dangereux de se détourner de cette élection sur ce prétexte ou sur celui qu’elle serait jouée d’avance : car entre deux maux, l’un peut très bien être bien pire que l’autre. Autrement dit, nous avons un vrai choix devant nous : entre la dengue et le choléra, je choisis la dengue, même si elle n’est pas précisément une partie de plaisir.

Alors ? Qui parle (même pas très adroitement) des problèmes auxquels nous devons faire face ?

Laissons un moment l’économie de côté pour nous concentrer sur l’écologie. On peut déjà dire qui n’en parle pas. Le sortant, pour qui, on l’a bien compris, « l’écologie, ça commence à bien faire ». Et son principal adversaire, qui est un des responsables socialistes les moins intéressés par cette question (il a bien précisé à quel point il ne se sentait pas lié par l’accord conclu par son parti avec EELV).

Du côté des candidats suivants, ce n’est guère mieux. Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan n’ont pas un mot là-dessus. François Bayrou non plus, obsédé par la seule question de la dette publique. Philippe Poutou et Nathalie Arthaud (et alors que cette dernière semble plutôt plus intelligente que la moyenne) non plus, obsédés par la seule question sociale. Enfin, Jacques Cheminade, qui semble pourtant, lui aussi, être un homme intelligent et cultivé, s’imagine qu’on réglera les problèmes posés par la technique moderne par encore plus de technique.

Restent donc Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon. Évidemment, aucun d’entre eux n’a la moindre chance d’accéder au second tour, sans même parler du pouvoir suprême.

Dans ces conditions, que faire ? Cette fois-ci, l’argument du vote utile ne tient en faveur de personne. Il est certain que François Hollande arrivera au second tour, donc inutile de voter pour lui au premier ; et il est tout à fait capable de battre Sarkozy au second, donc inutile de le remplacer par Bayrou en votant pour ce dernier au premier tour (ce qui était la seule stratégie possible en 2007).

Entre Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, pour ma part, mon choix est fait : je voterai Jean-Luc Mélenchon. Non pas que ce candidat m’enthousiasme outre mesure. Non seulement il reste, comme je l’ai dit, finalement assez tiède en matière d’écologie, mais son programme économique me laisse particulièrement perplexe. Je suis plutôt d’accord avec lui sur le fond des mesures qu’il propose, mais je ne pense pas qu’elles soient applicables sans des évolutions très radicales (sortie de l’euro et probablement de l’Union européenne, mesures coercitives contre les plus riches etc.) que, pour le moment, il n’assume pas. Mais il a fait une bonne campagne, quand Eva Joly en a fait une très mauvaise. C’est un meneur d’hommes, ce qu’Eva Joly n’est pas.

Ne nous méprenons pas : j’ai infiniment de respect et beaucoup d’affection pour elle ; mais l’élection présidentielle, ce n’est pas qu’une affaire d’intégrité, de droiture ou de bonnes idées. C’est aussi une affaire de personne et de caractère. Eva Joly aurait été parfaite dans l’équipe de Jean-Luc Mélenchon, justement. Ce n’aurait pas été très difficile : les propositions des deux partis ne diffèrent pas tant que ça sur l’essentiel, quand on prend la peine de lire leurs programmes. Et la candidature d’EELV serait revenue à Nicolas Hulot, qui aurait été bien plus rassembleur, et à qui le parti était allé faire la danse des sept voiles avant de lui imposer une primaire, finalement.

Il y a une dernière bonne raison de voter Mélenchon plutôt que Joly, et c’est qu’il n’est sans doute pas mauvais qu’EELV prenne une bonne claque à cette élection. Ils veulent jouer au grand parti de gouvernement, mais ils n’ont aucune maturité politique. Ils ont sabordé la campagne de leur candidate. Ils s’imaginent que renier leurs idéaux pour faire de la realpolitik va leur apporter des voix. Autant leur montrer le contraire.

samedi 7 avril 2012

Bienvenue à Gattaca !

Commençons par dire les choses clairement : je ne suis pas un adversaire radical de l’avortement. Je considère que, jusqu’aux premiers signes d’activité du système nerveux central, c’est-à-dire pas avant la 8e semaine de grossesse, l’embryon n’est pas un être humain, et que les parents (en dernière analyse la mère, puisqu’il faut bien que quelqu’un tranche en cas de désaccord) sont libres de le garder ou non, quels que soient les motifs de leur décision.

Pour autant, il est permis de se demander si certains de ces motifs ne comportent pas certains risques. Prenons l’exemple de la trisomie 21. Je me représente à quel point élever un enfant trisomique doit être difficile, et je ne jetterais certainement pas la pierre à un couple qui déciderait d’avorter dans ce cas avant la 10e semaine d’aménorrhée. Cela étant, puisque 97% des enfants ou des embryons porteurs de la trisomie 21 « bénéficient » aujourd’hui d’une IMG, on peut dire qu’on a fait d’une maladie jamais mortelle, qui ne fait pas souffrir ceux qui en sont porteurs, et qui ne réduit pas sensiblement leur espérance de vie, une maladie mortelle dans 97% des cas. Cela pose à tout le moins question.

Comme le remarquait aujourd’hui dans Le Monde Science et techno le chirurgien Laurent Alexandre, le risque est réel qu’on passe rapidement de « l’élimination du pire » à « la sélection du meilleur ». Et après tout, pourquoi pas ? La plupart des gens ne verront pas le problème moral : ne serions-nous pas plus heureux sans la myopie, les fragilités cardiaques ou les risques d’arthrose ?

Telle était la question posée dans l’excellent film Gattaca. Il montrait de manière lumineuse que, si l’eugénisme finit par être accepté socialement, il cessera d’être un choix pour devenir très rapidement une obligation : ceux qui seraient nés autrement, étant fatalement porteurs de plus de faiblesses, de fragilités, de « défauts » que les autres, ne pourraient qu’être stigmatisés. Soit la société deviendrait fortement inégalitaire, les personnes nées naturellement devenant une sous-classe dépréciée socialement ; soit l’eugénisme concernerait l’intégralité de la population, mais c’est alors que, justement, il cesserait d’être un choix librement consenti pour devenir une obligation sociale.

Devant la complexité et la subtilité de ce questionnement moral, je crois qu’il faut voir ou revoir ce film, et ne se poser qu’une question : est-ce dans cette société que nous voulons vivre ? Il est urgent de se la poser, car cette société, il semble bien que nous y allions.

dimanche 26 février 2012

Le modèle allemand est-il vraiment un modèle ?

Dans une tribune publiée dans Le Monde du 22 février 2012, une certaine Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation Ifrap, invitait les Français à passer au plus vite au modèle allemand. Et c’est vrai que c’est à la mode : un peu partout, des hommes politiques au café du commerce, on entend vanter la réussite allemande, leur compétitivité, leur industrie, leur puissance économique. Et du coup, beaucoup se disent : y a qu’à faire pareil qu’eux.

Voyons donc le programme que nous propose Mme. Verdier-Molinié. Son premier sujet d’admiration pour nos voisins vient de ce qu’ils ont réduit la durée d’indemnisation du chômage : on touche entre 60 et 67% de son salaire antérieur, mais pendant 12 mois au lieu de 32. Après quoi, on ne touche plus qu’une allocation « semblable au revenu de solidarité active […] avec obligation de reprendre tout emploi proposé ».

Formidable ! Quelle bonne idée ! Et tant pis si, mécaniquement, ça forcera d'anciens libraires à accepter un emploi de désosseur de poulpes vivants, à plus de 100 Km de chez eux, payé moitié moins que leur ancien travail. Tant pis donc si, nécessairement, le pouvoir d’achat global de la population aura tendance à baisser. Après tout, que peuvent peser des choses comme la vie de famille face à la compétitivité de la nation ?

Autre proposition : la « modération salariale ». Aaah, la fameuse bonne vieille modération salariale. Qui, nous apprend Mme. Verdier-Molinié, est « générale » et « a fait l’objet d’un consensus auquel les syndicats ont pris une part remarquable » ! Ça c’est un système comme l’aiment les patrons : plus besoin de conflits, le rapport de force suffit à imposer ses vues ; il suffit de sortir le simple chantage « acceptez de baisser vous-mêmes vos salaires, sinon on délocalise ». Nul doute que Mme. Verdier nous propose ça uniquement dans une perspective purement altruiste, pour le bien de la nation.

Cela dit, quand on regarde tout ça de près, on voit des petites taches. Ainsi, la modération salariale est-elle vraiment « générale » en Allemagne ? Selon une enquête du Manager Magazin, la rémunération des membres des directoires des sociétés de l’indice allemand Dax30 a progressé de 14,8% en 2005 ; la rémunération moyenne de leurs présidents s’établissait à l’époque à 3,754 millions d’euros, stock-options incluses. La crise est-elle ensuite passée par là ? Pas vraiment. En 2011, la rémunération du patron de Volkswagen, Martin Winterkorn, s’est élevée à 17 millions d’euros, le double de l’année précédente. Quelle remarquable modération, en effet ! À côté de cela, 7,84 millions de travailleurs ont été payés 9,15€ bruts de l’heure ; 1,4 millions d’autres, encore moins bien lotis, moins de 5€ bruts de l’heure. Rappelons qu’il n’y a pas de salaire minimum en Allemagne.

Bref, Mme. Verdier-Molinié nous prend pour des cons. Osons le terme ! Que dire d’autre quand on essaye de nous faire croire que la modération salariale est « générale » alors même que les inégalités s’envolent en Allemagne ?

Tout le reste est du même tonneau. Ainsi, elle loue les Allemands d’avoir accepté de faire repasser la durée du travail « de 35 à 40 heures sans compensation salariale ». Bravo, encore quelque chose qui va profondément améliorer la vie des Allemands.

L’immense malhonnêteté intellectuelle de cet article (la pure stupidité serait une autre explication, mais elle me semble moins vraisemblable) vient de ce qu’il entretient une illusion, une chimère, un rêve de singe : l’idée que les pays industrialisés pourraient, à force d’efforts, d’austérité et de serrage de ceinture, retrouver leur compétitivité et renouer avec la croissance économique des Trente Glorieuses. Il n’y a rien de plus faux : on peut augmenter le temps de travail autant qu’on voudra, diminuer les salaires autant qu’on voudra, on n’atteindra jamais la compétitivité des Chinois ou des Thaïlandais, parce que la souffrance sociale serait-elle que la société exploserait avant. D’ailleurs, ce que Mme. Verdier-Molinié oublie commodément de dire, c’est que l’Allemagne, elle aussi, vit très au-dessus de ses moyens, avec un déficit (ne parlons même pas de la dette) de 17,3 milliards d’euros pour 2011 et de 34,8 milliards d’euros pour 2012.

Il nous faut trouver un nouveau modèle social et économique : nous n’avons pas d’alternative. Les solutions capitalistes libérales ne nous amèneront strictement rien, rien d’autre que du malheur et des inégalités. Nous ne retrouverons pas les Trente Glorieuses, pas plus qu’un homme de trente ans ne peut retrouver son adolescence. La forte croissance économique, pour nous, autant se le mettre dans la tête, c’est f-i, fi, n-i, ni, fi-ni, fini.

dimanche 19 février 2012

Que les grands de ce monde sont petits

Il y a quelque chose que j’ai toujours eu du mal à m’expliquer avec les très riches : c’est que même une fois riches, très, très riches même, ils continuent à penser en termes de rentabilité uniquement. Comment se fait-il qu’un multimillionnaire continue de se demander avant tout comment gagner d’autres millions ? Pourquoi ne profitent-ils pas d’abord de leur fortune ? Pourquoi ne se demandent-ils pas d’abord comment dépenser ce qu’ils ont, puisqu’ils ont des réserves pour jusqu’à la fin de leurs jours, voire ceux de leurs enfants et petits-enfants ?

Certains me répondent que s’ils ne pensaient pas ainsi, ils ne seraient pas riches. D’autres, que c’est une question de principe. Mais ces réponses ne me satisfont pas ; de mon point de vue, elles contreviennent trop à la logique, à l’évidence, à la nature humaine pour être vraiment pertinentes.

Je le disais déjà il y a quelques semaines : l’attitude de certaines personnes très fortunées non seulement me révulse, mais également me stupéfie au-delà de toute compréhension.

Je reste particulièrement choqué – et intrigué – par certaines déclarations, tant par leur contenu que par leur audace, leur culot. Prenons quelques exemples dans la presse récente.

Ainsi, Laurence Parisot, présidente du Medef, patronne des patrons, a fait quelques recommandations pour la campagne présidentielle en cours. Elle commence par proposer de lutter contre les abus de la finance, mais uniquement à l’échelle mondiale. Très pratique : comme on sait très bien que bien des pays ne seront jamais d’accord pour encadrer l’activité des financiers, cela revient à demander qu’on ne lutte jamais contre ces abus. Bon.

Elle demande ensuite que l’État baisse les impôts sur la production et « privilégie un nombre réduit de prélèvements à base large et à taux bas ». Baisser les impôts sur la production, ça veut dire les baisser sur les entreprises, donc sur leurs patrons et actionnaires. Elle demande donc, bouche en cœur, qu’on fasse payer moins d’impôts aux riches. Bon.

A côté de ça, des impôts « à base large et à taux bas », ça veut dire que tout le monde paye un peu. Tout le monde, c’est vous et moi. Bref, elle demande qu’on fasse moins payer les très riches, et que pour compenser on fasse un peu plus payer les plus pauvres, ou les moins riches : l’État peut en effet gagner la même somme en demandant un peu à beaucoup de gens ou beaucoup à très peu de gens. Bon. Nul doute qu’elle propose ça de manière tout à fait altruiste, pour le bien commun.

Elle demande aussi qu’on cesse de remplacer deux fonctionnaires sur trois partant à la retraite. Vous avez bien lu : deux sur trois. Ce que même Sarko n’a pas osé faire, elle le réclame. Là encore, elle n’a que l’intérêt du peuple en tête, je gage. Elle ne prévoit aucunement que les services publics devront être remplacés par leur équivalent privé, ce qui permettra à elle-même et à ses amis de s’engraisser sur notre dos.

Enfin, elle demande que « la fixation de la durée effective du travail et son organisation » relèvent « exclusivement de l’accord collectif ou, à défaut, du contrat de travail ». Bravo ! Comme on est en période de crise et qu’on avoisine les 10% de chômeurs, les patrons, libérés du carcan de la loi, pourraient ainsi imposer les conditions qui leur chantent à des employés prêts à tout pour trouver un travail. Là encore, que le bien du peuple en tête !

Alors ? Le peuple souffre, galère, les inégalités explosent, et Madame Parisot, sans honte, propose d’endurcir encore les conditions de travail des petites gens pour se goinfrer un peu plus.

Il m’est venu à l’idée de comparer tout ça avec le salaire total de quelques grands patrons en 2010. J’espère que vous êtes assis. Jean-Paul Agon, président de l’Oréal, a gagné en 2010 10 648 000€. Bernard Arnaud, président de LVMH, 9 593 000€. Carlos Ghosn, président de Renault, 9 679 000€. Bernard Charlès, président de Dassault Systèmes, 9 531 000€. Gilles Pélisson, président d’Accor, 9 166 000€.

Pas mal, hein ? Ce n’est pas précisément ce qu’on appelle un petit boulot. Est-ce qu’il n’y a pas de la petitesse, de la mesquinerie dans une proportion proprement incompréhensible, à demander encore plus (sur le dos des plus pauvres), quand on a déjà tout ça ?

Comment réagissent les politiques ? D’une manière presque aussi ubuesque. Ainsi, Mario Monti, président du Conseil italien, estime-t-il que l’obtention d’un emploi à durée indéterminée est « une illusion » et qu’un tel travail serait de toute manière… « monotone ».

Et en France ? Le gouvernement Fillon bataille pour faire passer sa « TVA sociale » (une autre manière de faire payer les pauvres et les classes moyennes plutôt que les riches). Comme les députés de droite, pas chauds, avaient déserté la séance, un amendement de la gauche supprimant cette TVA sociale a été adopté. François Fillon, furieux, a recadré les députés et a fait rentrer les récalcitrants dans le rang. Comme d’habitude, l’exécutif montre sa domination sur le législatif, et les dirigeants nommés sur les élus du peuple. La démocratie est décidément un régime qui favorise les riches.

dimanche 5 février 2012

Requiem pour le livre

Je lisais dernièrement dans Le Monde des livres (!), sous la plume d’Yves-Charles Zarka, que « d’opposer le livre imprimé au livre électronique » serait un « combat d’arrière-garde, perdu d’avance ».

Pour ma part, je n’en suis pas si sûr. Le combat semble évidemment rude, mais j’espère qu’il peut être en partie gagné.

Le reste de l’article se lamentait – et je ne peux qu’approuver – sur la déchéance et la dépréciation dont le livre est la victime. Mais outre toutes les bonnes raisons que donnait Zarka de défendre ce noble objet (rôle des librairies pour la vie intellectuelle ou pour celle des villes et des quartiers, etc.), je crois qu’il faut aller plus loin et ne pas céder sans réfléchir à l’appel de la liseuse ou du livre électronique.

Commençons par tordre le cou à quelques idées reçues (et bien ancrées). Le livre électronique ne met pas la culture à la portée de tous : même électronique, un livre reste payant, et pas beaucoup moins cher qu’un livre imprimé (surtout si l’on se souvient que les bibliothèques ont longtemps permis d’avoir accès aux livres gratuitement). L’appareil nécessaire pour lire le livre numérique est en outre souvent assez cher.

Le livre électronique n’est pas non plus écologique : bien sûr, les livres imprimés le sont sur du papier ; mais ils pourraient très bien l’être exclusivement sur du papier recyclé, alors que les liseuses et les ordinateurs ont un coût écologique terriblement élevé.

Enfin, et c’est là une question beaucoup moins souvent soulevée : le livre électronique est infiniment fragile et donc peu durable. Bien sûr, tant que la civilisation actuelle tient, il tient aussi. On trouve toujours de quoi le lire. Mais dans l’avenir ? L’illusion selon laquelle les civilisations (en particulier la nôtre) seraient éternelles est si profondément enracinée en nous qu’il est bien difficile de la combattre ; mais elle n’en est pas moins une illusion. A plus ou moins long terme, rien ne garantit la pérennité des ordinateurs, d’Internet ou même de l’énergie facilement disponible. Un effondrement civilisationnel est en fait probable étant donné la Crise que nous affrontons. Il se peut très bien que nous, ou nos enfants, ou nos petits-enfants (je ne pense pas que ça arrivera après ce terme) voient un monde où tout cela aura purement et simplement disparu, ou sera devenu extrêmement difficile d’accès.

Or, les livres sont importants. Ils renferment le savoir de l’humanité, ce savoir dont nous aurions précisément tout particulièrement besoin si la civilisation telle que nous la connaissons venait à s’effondrer. Ne nous en remettons donc pas, ou pas entièrement, à l’électronique et au numérique : le papier sera encore là quand ils auront disparu. Et même sans électricité pendant deux mois, avec un livre imprimé, vous pourrez toujours lire Hugo ou distinguer une ciguë d’une carotte.

mercredi 1 février 2012

Vive les Anonymous !

Pour ceux qui ne les connaîtraient pas, Anonymous est un collectif de hackers militant pour la liberté d’expression, principalement sur Internet mais aussi en-dehors. Organisés en un vaste réseau uniquement horizontal, sans chef, sans représentant, sans hiérarchie, ils mènent des actions diverses, pour alerter l’opinion publique (par exemple sur les dangers de certaines lois) ou pour punir ceux qui, à leur sens, ne respectent pas la liberté d’expression (par exemple en bloquant ou en modifiants leurs sites internet). Ils ont ainsi participé à des attaques contre des pays où la censure est forte, comme l’Iran, la Tunisie ou le Venezuela ; ils ont attaqué le site de Mastercard quand cette société a interrompu ses services à Wikileaks ; ils s’en sont également pris à la France pour l’Hadopi, ou au FBI après la fermeture de Megaupload. Ils manifestent aussi dans la rue, en général le visage couvert par le masque de Guy Fawkes tel qu’il a été popularisé par le film V for Vendetta.

Technophilie et anarchisme : Anonymous n’est pas exactement un groupe qui pourrait faire facilement siens les idéaux ardoriens. Et pourtant, je suis bien content qu’ils soient là. Parce qu’eux et nous partageons un combat essentiel : celui pour la liberté d’expression.

Évidemment, nous ne le faisons pas de la même manière. Pour Tol Ardor, c’est le niveau de développement technique lui-même qui menace la liberté d’expression, facilitant des dérives qui pourraient finir par aboutir au pire des totalitarismes (le pire, car forcément le plus efficace).

Mais en la matière, les moyens comptent à mon sens moins que le but. Ce qui est certain, c’est que la liberté d’expression est aujourd’hui menacée. Elle l’est de manière insidieuse : par des lois auxquelles les gouvernements qui les instaurent se gardent bien de faire de la publicité, votées en petit comité à des heures improbables, et qui arrivent à la connaissance du public avec les premiers procès auxquels elles donnent lieu. Contre cela, les Anonymous révèlent, dévoilent et combattent. Je leur en suis reconnaissant.

Bien sûr, ils ne sont pas sans défaut. On peut leur reprocher de s’ériger en police privée, condamnant et punissant selon des règles arbitraires et non écrites. Mais je crains que ce soit la règle quand le pouvoir gît dans la boue.

Surtout, je suis bien conscient qu’ils ne me rendront sans doute pas la pareille. A leurs yeux, Tol Ardor sera sans doute un mouvement autoritaire parmi d’autres, à combattre. Peut-être même notre site sera-t-il un jour leur victime. Tant pis : je persiste et signe. Ils ont le mérite de l’engagement, réel et pour l’instant partiellement efficace, contre un ennemi immonde.

samedi 28 janvier 2012

Salauds de riches !

Mon avant-dernière chronique s’intitulait « Salauds de pauvres ! ». Ce titre était naturellement ironique. Celui d’aujourd’hui l’est beaucoup moins.

Il semble de moins en moins improbable que la gauche revienne au pouvoir suite aux élections présidentielles et législatives des mois prochains. La présidence de la République à la gauche, voilà 17 ans qu’on n’aurait plus vu ça ! Et comme en 1981, les riches semblent prendre peur. Avec Mitterrand, ils brandissaient le spectre des chars soviétiques sur les Champs-Élysées ; mais les riches d’aujourd’hui sont plus francs, moins hypocrites, plus décomplexés en fait : ils disent clairement que ce qu’ils redoutent, c’est qu’on les taxe davantage. Le résultat est le même : beaucoup semblent prêts à quitter la France si cette perspective devient réalité. Certains ont l’air de s’y préparer de manière très concrète : d’après Le Monde, les agences immobilières belges ou suisses voient affluer des riches affolés en recherche d’un exil sous des cieux fiscaux plus sereins (ou plus accommodants, en tout cas).

Il y a là quelque chose de scandaleux. Plus encore : de répugnant. Ces gens doivent tout à la France : elle les a nourris, soignés, éduqués, leur a donné leurs compétences, souvent leur a permis d’hériter ; ils ont bâti (ou perpétué) leur fortune en France et grâce aux Français. Ils possèdent non seulement bien plus que la moyenne des gens, mais surtout bien plus que ce dont ils ont besoin !

Et le jour où la France va mal, le jour où beaucoup de Français manquent du nécessaire et ne parviennent plus à joindre les deux bouts, ils refusent la moindre aide supplémentaire. On ne leur demande même pas de se sacrifier vraiment : car enfin, ce n’est pas Mélenchon qui a la moindre chance d’être élu ! Hollande n’étant pas précisément une incarnation de l’audace, tout au plus va-t-on leur demander de donner un peu plus. De quoi devront-ils se priver ? Concrètement, de rien. Peut-être qu’ils pourront, ces années-là, amasser un peu moins, ou investir un peu moins, bref gagner un peu moins ; mais au quotidien, le PS ne fera jamais passer une mesure qui les taxerait suffisamment pour les empêcher de changer de Ferrari.

Mais même ce petit peu, ils ne veulent pas. Ils ne veulent rien donner. Rien.

Qu’est-ce qu’on peut en dire ? Que pour eux, la fraternité, la solidarité ne sont plus que des mots creux, sans signification. Qu’ils ne pensent plus qu’à eux, ayant sans doute pleinement intégré « l’idéal » de compétition et de concurrence entre les hommes.

On ne pourra pas y faire grand-chose. S’ils veulent partir, ils partiront. Mais il ne faut pas s’étonner que certains candidats à la présidentielle proposent de tout leur prendre. Il ne faut pas non plus s’étonner que les gens votent pour d’autres candidats, tout aussi extrêmes, mais dans un autre sens. Et comme ces candidats du (vrai) changement (en bien ou en mal, d’ailleurs) ne seront pas élus, il ne faudra pas s’étonner qu’un jour des gens finissent par se dire que les choses ne changeront qu’avec la violence. Plus le niveau d’inégalité sera élevé, plus la violence aura des chances d’advenir, et plus elle sera forte.

L’Angleterre a fait sa révolution à un moment où le niveau des inégalités n’était pas encore très fort. On n’y a pas coupé beaucoup de têtes. La France a fait la sienne presque 150 ans plus tard, alors que les inégalités étaient devenues abyssales et insoutenables. On y a coupé beaucoup, beaucoup de têtes.

Je ne dis pas que c’est ce que je souhaite : la peine de mort ne me semble jamais être une solution. Mais il faut être lucide. Les gens ont une capacité finie de résister, d’endurer, de supporter.

samedi 21 janvier 2012

Sarkozy est un bouffon (y a pas d’autre mot)

Vers le début de son quinquennat, Nicolas Sarkozy a commencé à faire la danse des sept voiles aux écologistes : le Grenelle Environnement, en particulier, a été lancé dès septembre 2007 et a immédiatement été l’objet d’une mise en scène spectaculaire visant à assurer sa publicité : Nicolas Sarkozy dirigeait le premier gouvernement vraiment écologiste de l’Histoire de France, qu’on se le dise !

Bien sûr, c’était du flan, et tous ceux qui étaient un tout petit peu malins ou lucides l’ont parfaitement vu tout de suite. De manière générale, le monde de l’écologie radicale, d’ailleurs pas invité à participer aux discussions, n’a pas cédé à l’opération de charme. D’autres sont tombés dans le panneau ; on se demande un peu comment, étant donné que les signes annonciateurs ne manquaient pas. Dès le départ, la question du nucléaire était taboue et ne devait même pas être abordée. Et vu la manière dont étaient constitués les groupes de travail et prises les décisions, il était facile de comprendre que la montagne ne pouvait accoucher que d’une souris (voire d’une musaraigne).

Mais passons. Il n’empêche que quelque chose de nouveau se produisait : certes, on n’aboutirait à rien, mais enfin, on débattait ; la droite au pouvoir organisait un spectacle, un show. C’était une vraie nouveauté : d’ordinaire, la droite était auparavant plutôt sceptique, voire goguenarde, quand on abordait la question de l’écologie ou de l’environnement ; qu’elle organisât en 2007 même un simulacre de débat était la preuve qu’un tournant avait été pris.

Mais une question demeurait : ce tournant avait-il été pris de manière profonde, mesurée, réfléchie, pesée, parce que Nicolas Sarkozy était vraiment convaincu de l’urgence écologique ? Ou bien n’était-ce que pour agir dans le sens du vent, et ne pas perdre le nombre croissant d’électeurs préoccupés de l’avenir de l’environnement ? Beaucoup ont voulu croire à la première réponse ; je pariais sans hésitation sur la seconde.

La suite m’a donné raison. En 2009, le président avait prévu un remaniement ministériel pour après les élections européennes. Il est de notoriété publique que Claude Allègre, pas vraiment connu pour être un grand écologiste devant l’Éternel, y avait sa place. Sarkozy a dû reculer devant les 16,28% de voix obtenues par Europe Écologie/Les Verts. Elles ne l’ont pas empêché, en revanche, d’abandonner les unes après les autres les décisions prises au Grenelle Environnement, sous la pression des lobbies qu’elles gênaient. Et puis notre Sarko national s’est mis à s’adresser aux agriculteurs, aux chasseurs, à dire que l’écologie, « ça commençait à bien faire », et que la préservation de l’environnement « ça n’est pas empêcher quiconque de faire quoi que ce soit » (ah bon) et qu’il fallait « absolument lever le pied de ce point de vue ».

Nicolas Sarkozy est donc une girouette : il indique le sens du vent, mais semble incapable d’une conviction forte et réelle en quelque matière que ce soit. On pourrait rapprocher cela d’autres thèmes, comme l’économie, pour laquelle il semble passer sans le moindre problème de l’ultralibéralisme au marxisme selon la crise du moment.

Selon, surtout, l’opinion des électeurs. Le but est évidemment là : favoriser sa réélection. Mais qu’est-ce qu’un homme politique qui fait fi de toute conviction uniquement dans le but d’assurer sa puissance ? C’est d’abord quelqu’un qui n’a rien compris à ce que devrait être la politique.

Bien sûr, il n’est pas le seul. Dans le système actuel, les hommes de conviction sont rares, et surtout ils ne parviennent jamais au pouvoir. Mais ce qui est étonnant, c’est d’une part que tant de gens continuent de voter pour des personnes qui s’exposent à un ridicule aussi poussé, comme si on leur demandait d’élire non un leader, mais le clown pour le prochain spectacle du cirque d’hiver ; et d’autre part, que tant de gens continuent de mettre leur foi et leur espoir dans un système qui tend avec autant de constance à porter au pouvoir des hommes aussi médiocres.