La grande réforme du lycée décidée par le gouvernement
Macron, couronnée par la réforme du bac, a été évidemment accompagnée par une
réforme des programmes. Et quand ceux d’histoire-géographie sont sortis, j’ai
commencé par me réjouir de ce que je voyais. Je les trouvais meilleurs que les
anciens. Il faut dire que ces derniers étaient si mauvais, si mal pensés et
construits, qu’on ne pouvait guère que faire mieux. Mais la vie m’ayant appris
que, même quand on semble au fond du trou, on a toujours les moyens de
descendre, j’ai quand même manifesté un peu de bonheur.
Je ne reviens pas sur ce que j’ai pensé alors : oui,
les nouveaux programmes d’histoire-géo sont meilleurs que les anciens. C’est
spécialement vrai du programme du tronc commun, c’est-à-dire les cours
d’histoire-géo que tous les lycéens de la filière générale devront suivre. Plus
chronologiques, plus équilibrés, ils représentent un véritable progrès par
rapport à la situation antérieure.
Et pourtant, cette réforme signe ni plus ni moins que
l’arrêt de mort de l’histoire-géographie en lycée.
Peu de gens iront déposer des fleurs sur son cercueil, car
nous n’avons aucun cadavre à enterrer. Tout bon meurtrier sait que, si rien
n’est plus simple que de donner la mort, l’essentiel est ensuite de ne pas se
faire prendre, et pour cela, de ne pas laisser de corps. Vouloir exposer le
cadavre, la dépouille de l’histoire-géo, c’était l’erreur des réformes
antérieures. Dès les années 1960, avec la réforme Fouchet, notre discipline avait
été menacée de devenir optionnelle. Le Canard
ayant alors titré : « De Gaulle, matière à option ? », on
avait fait machine arrière. Sarkozy avait ensuite essayé de la même manière de
passer en force en supprimant l’histoire-géographie en terminale
scientifique ; trop visible ! Hollande était revenu là-dessus,
ç’avait même été l’une des premières mesures de son mandat (et l’une des rares
bonnes).
Le triumvirat Macron-Philippe-Blanquer a parfaitement
compris qu’il fallait faire preuve de plus de finesse. Et admirez la tactique.
Premier mouvement : ayant supprimé les trois filières
de la voie générale, vous en définissez un « tronc commun », les
cours que tous les élèves du lycée général devront suivre. Dans le lot, vous
gardez l’histoire-géo bien au chaud. L’histoire-géo reste obligatoire pour
tous, personne n’a donc de sujet de se plaindre : vous êtes d’ores et déjà
assuré d’éviter l’essentiel de la protestation.
Deuxième mouvement : vous complétez le tronc commun par
des « enseignements de spécialité », des disciplines lourdes (4h. par
semaine en 1e, 6 en terminale) librement choisies par les élèves (à
raison de trois enseignements en 1e, dont deux restent en
terminale). Là encore, vous remettez de l’histoire, mais sous un vocable
suffisamment vague pour être fourre-tout : « Histoire, Géographie,
Géopolitique et Sciences politiques ».
Troisième mouvement : vous définissez les coefficients
et le mode d’évaluation. Là, le piège commence à se refermer. Car les
disciplines du tronc commun ne vont plus compter que pour 5% de la note du bac
chacune (plus les moyennes générales de 1e et de terminale, où elles
entrent aussi en compte, forcément, mais de manière marginale, puisque la
moyenne des bulletins, toutes disciplines confondues, ne pèse que pour 10% de
la note du bac). L’histoire-géo généraliste, celle que tous les élèves
suivront, c’est donc cela : 5% de la note du bac. C’est dire à quel point
ça va les passionner. Bien sûr, si quelqu’un le fait remarquer, la parade est
toute trouvée : une armada d’inspecteurs et de chefs d’établissement sont
là pour s’écrire, profondément scandalisés, que mais enfin, les élèves ne travaillent
pas que pour les notes ! En revanche, dotez les enseignements de
spécialité de coefficients conséquents : 16% pour chacun des deux qui sont
conservés en terminale.
Pour donner à ce troisième mouvement toute son efficacité,
fixez une date d’épreuve la plus précoce possible : au printemps, sans
qu’on sache encore comment on continuera à faire travailler les élèves une fois
l’épreuve passée (là encore, l’argument selon lequel les élèves seraient tout à
fait capables de travailler de manière désintéressée, sans l’épée de Damoclès
du bac, fera merveille).
Quatrième et dernier mouvement : vous définissez les
programmes et les horaires, pour que le piège soit complètement refermé. En
histoire-géographie tronc commun, pour donner un os à ronger aux professeurs de
la discipline, vous mettez un vrai programme d’histoire-géo… mais qui,
souvenez-vous, ne comptera que pour 5% de la note du bac. Et en enseignement de
spécialité, en revanche, vous mettez quelque chose de tout à fait différent.
Allez les voir par vous-mêmes : ce n’est, en fait, plus
vraiment de l’histoire. Des thèmes très généraux (« La frontière »,
« La démocratie »…) jonglent avec des périodes très éloignées les
unes des autres, qu’ils font se côtoyer joyeusement : la démocratie
athénienne est rapprochée de Benjamin Constant, le limes romain de la frontière germano-polonaise, et l’empire ottoman
de la reconstruction russe après 1991.
Le pire, c’est qu’en soi, de tels rapprochements sont
excessivement intéressants. En licence d’histoire, j’ai moi-même suivi un cours
passionnant qui comparait les colonisations de l’Afrique du Nord par Rome d’une
part, par la France d’autre part. Seulement voilà : d’une part, un semestre
entier était consacré à cette question complexe, alors que là nous n’aurons en
moyenne que six heures pour traiter à la
fois le limes romain, le partage
de l’Afrique lors de la conférence de Berlin et la frontière entre les deux
Corées. D’autre part, mes cours de fac étaient destinés à des étudiants en
histoire, donc à des gens qui avaient déjà bien en tête les repères nécessaires
à leur compréhension. Ce qui est très, très loin d’être le cas des élèves de
lycée, pour qui Clemenceau pourrait parfaitement être contemporain de François
Ier.
Le bilan, c’est qu’en enseignement de
« spécialité », au lieu d’étudier réellement de l’histoire comme
science, nous mèneront une réflexion citoyenne générale appuyée sur des exemples historiques. Ce ne sera plus la
vulgarisation d’une science ; ce sera la version légèrement améliorée,
légèrement approfondie, vaguement appuyée sur une science, de la discussion de
café du commerce où chacun donne son avis, de genre : « mais oui, la
démocratie, c’est ça, d’ailleurs regarde les Grecs, et puis Benjamin Constant
disait d’ailleurs que… ».
Encore une fois, l’Éducation nationale met donc la charrue
avant les bœufs. Ceux qui croient le gouvernement Macron animé de bonnes
intentions se diront que ces nouveaux programmes cherchent à faire faire aux
élèves quelque chose qui pourrait être passionnant, mais qu’ils n’ont nullement
les outils intellectuels pour comprendre. Ceux qui le croient animés d’intentions
malivoles verront là-dedans un outil d’une efficacité probablement diabolique
de démolition de l’histoire et de la géographie dans le secondaire.
Je vous laisse juges.
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