samedi 15 septembre 2012

Pourquoi Occupy Wall Street a échoué


Occupy Wall Street est un mouvement qui a toute ma sympathie. Son optique principale étant de dénoncer les abus du capitalisme financier, il ne pouvait a priori que me plaire ; et pour une fois qu’une telle initiative émane des Américains eux-mêmes, on ne va pas bouder notre plaisir.

Cela étant, j’ai dit dès le commencement de cette aventure qu’elle n’irait pas très loin, tout comme le mouvement des Indignés en Europe, dont elle s’inspirait. A l’heure du premier bilan – le mouvement aura un an dans deux jours –, je crois que je peux commencer à me donner raison. Dommage : j’aurais adoré avoir tort.

Ce bilan négatif est tracé aujourd’hui dans Le Monde par Mark Greif, un des premiers occupants du Zuccotti Park. Il commence par rappeler les principales revendications du mouvement : la dénonciation des inégalités et des dérives de la démocratie américaine, qui donne de facto le pouvoir et la richesse à une toute petite élite au détriment du reste de la population, inondant les banques de liquidités tout en refusant d’aider les Américains surendettés ; la lutte contre le rôle démesuré de l’argent dans la vie politique américaine, coincée entre les lobbys et le financement des campagnes électorales par des milliardaires et de grandes entreprises aux intérêts très clairs.

La mobilisation a été réelle : Occupy Wall Street et les Indignés européens ont réussi à rassembler, au plus fort de leur action, des centaines de milliers de personnes, ce qui est considérable ; en outre, même si les participants n’ont pas tous tenu le même temps, ces mouvements se sont prolongés pendant des mois et des mois.

Pour quel résultat ? Je laisse à Greif le soin du bilan :

« Un an après, on peut considérer qu’Occupy a échoué dans la plupart de ses objectifs. Le projet qui consistait à amender la Constitution pour renverser la décision Citizens United n’a rien donné. Il a été question de lutter contre le financement privé des partis politiques, mais, aujourd’hui, à l’approche de l’élection présidentielle aux États-Unis, les citoyens américains sont […] matraqués de spots publicitaires financés par des intérêts privés.

Après avoir arrosé le président Barack Obama en 2008, Wall Street finance maintenant son rival républicain Mitt Romney. Les efforts déployés par les militants pour faire savoir aux banques et à la Bourse qu’ils étaient à leurs portes auront été vains : ces institutions sont si bien fortifiées qu’elles résistent à l’assaut. »

Mark Greif ne donne pas vraiment d’explication à cet échec. Il pointe du doigt la « stratégie déconcertante » des militants, qui ont refusé d’exprimer clairement leurs revendications. Il indique également que la transformation du mouvement en centre d’action sociale et donc la présence de gens vraiment démunis a desservi sa réputation auprès du grand public, puisque « ce visage-là du peuple, personne n’a envie de le voir ».

Est-ce suffisant ? Je ne pense pas. Pour moi, l’échec d’Occupy Wall Street signe surtout l’échec, à notre époque, du mouvement social et plus généralement des actions à petite échelle comme mode de transformation réelle de la société. Les révolutions arabes l’ont montré : celles qui ont réussi ont été violentes. Rien de plus normal : les oligarchies du monde entier ne sont pas prêtes à se laisser arracher leurs privilèges sans réagir.

Si on ne veut pas utiliser la force, il faut donc, comme Tol Ardor le propose, bâtir des communautés autonomes qui puissent prouver au monde qu’on peut organiser la société autrement que selon le paradigme de la démocratie représentative, capitaliste et libérale. Mais ces contre-modèles devraient être crédibles et visibles, c’est-à-dire qu’ils devraient être vraiment indépendants du reste du monde, et d’une taille suffisante pour pouvoir rayonner. Ni Occupy ni les Indignés ne remplissaient ces conditions.

Bien sûr, on ne peut pas dire que le résultat soit nul : Greif souligne lui-même qu’aux États-Unis, grâce à ce courant, « les inégalités […] sont désormais un vrai sujet de débat », ou que « des technocrates s’occupent de mettre en œuvre la loi Dodd-Franck, qui prévoit de renforcer le contrôle des autorités sur le système financier ». Mais enfin, tout cela n’est pas grand-chose en regard de la mobilisation populaire qui en a été à l’origine. Du saupoudrage, qui ne tiendra sans doute pas bien longtemps – car le monde de la finance se débarrasse en général promptement de tous les contrôles qu’on lui impose –, et qui ne saurait remplacer ce dont nous avons vraiment besoin : la transformation radicale de la société.

Bref, on ne comprend pas très bien la fin de l’article : juste après avoir écrit que « cette confrontation n’a hélas rien donné », Greif ajoute : « mais tous ceux qui en ont été témoins savent désormais de quoi la démocratie est capable. » La réponse, à l’évidence, est : de pas grand-chose.

vendredi 14 septembre 2012

Non négociable

Le Brésil discute actuellement de la légalisation de l’avortement ; selon l’agence de presse (très) favorable au Vatican ZENIT, ce projet « inquiète la communauté catholique du pays ». Comme d’habitude dans ce genre d’affaires, je ne suis pas bien certain que ZENIT se soit vraiment soucié de consulter ladite « communauté catholique » avant de se prononcer aussi formellement, ni que tous les catholiques du pays soient si inquiets que ça, mais passons : ce genre de manipulation et de récupération est devenu extrêmement courant et je sens qu’il vaut mieux s’y habituer ; dans les années à venir, de nombreux catholiques apprendront ainsi par certains médias qu’ils « s’inquiètent » de discussions sur le mariage homosexuel, l’avortement, l’euthanasie etc. Peut-être même leur apprendra-t-on qu’ils sont carrément hostiles à tout cela.

Toujours est-il que ZENIT a profité de l’occasion pour donner la parole au père Paulo Ricardo Avezedo Jr., de l’archidiocèse de Cuiabá, apparemment célèbre pour ses prédications. Et on se retrouve avec un discours qui, lui aussi, devient habituel : l’Église « n’a pas de candidats à elle », mais tout de même, elle « oriente les fidèles à choisir les candidats qui œuvrent au bien commun ». Et pour définir le « bien commun » en question, notre brave père Avezedo nous récite, au cas où on les aurait oubliées, les fameuses « valeurs non négociables » dont Benoît XVI parle à l’envi.

Pour mémoire, ces « valeurs non négociables » sont les enseignements de l’Église qui, sans relever de la Révélation ou du dépôt de la foi, n’en constitueraient pas moins des pierres d’achoppement sur lesquelles il ne serait pas possible de transiger. On nous les ressort donc à chaque élection, en nous rappelant bien qu’on vote pour qui on veut, mais qu’il y a des choses qui devraient empêcher un catholique de voter pour un candidat.

Or, ça vaut le coup d’y réfléchir : même si, en France, on vient de passer les élections les plus importantes, et que donc on a la paix pour quelque temps, mieux vaut se préparer assez tôt, pour ce genre de choses. Et puis l’avantage en démocratie, c’est que des élections, on s’en fait un peu tout le temps et pour n’importe quoi, si bien que les prochaines arriveront avant qu’on y prenne garde. Quelles sont-elles donc, ces valeurs dites non négociables ? Elles sont de trois ordres, que je laisse au père Avezedo le soin de développer :

« D’abord : le respect de la vie humaine, dès sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Là entre toute la question de l’avortement, de l’euthanasie etc. Deuxièmement : la famille, fruit d’un mariage monogamique, unique, indissoluble, entre un homme et une femme. […] Et troisièmement : l’éducation des enfants, soit la liberté des parents d’éduquer leurs enfants sans interférences de l’Etat sur la nature des valeurs à leur transmettre. »

C’est tout ? Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! C’est ça qu’il faudrait considérer avant de glisser un bulletin dans l’urne ? L’humanité n’aurait pas à faire face à des problèmes un peu plus graves, un peu plus sérieux, un peu plus urgents que le mariage homosexuel ou la place de l’école privée ?

Rêvons un peu : si j’étais pape (qui sait ?), qu’est-ce que je déclarerais non négociable ? Selon quels critères demanderais-je à mes fidèles de déterminer leurs choix électoraux ? J’en prendrais trois, moi aussi (trois, ça fait toujours son petit effet).

1/ La défense de la vie humaine, ok. Mais d’une vie humaine bien entendue : c’est-à-dire en comprenant qu’elle ne commence pas forcément avec la pénétration d’un spermatozoïde dans un ovule ; et en admettant que tout le monde n’a pas forcément la même idée de ce qu’est une vie digne d’être vécue, et que donc chacun est libre de choisir sa mort, et peut, dans certains cas extrêmes, demander à cette fin l’aide de la société.

2/ La défense de la justice sociale : des aides aux plus fragiles et aux plus pauvres, des écarts de revenus pas démesurés, la construction d’un système qui broie moins les individus qu’il dirige. La lutte pour la tolérance et pour le respect de la différence, y compris sexuelle. La lutte aussi contre les abus du pouvoir, contre les dérives sécuritaires, contre le déni de certaines libertés fondamentales, contre la surveillance de la vie privée, contre la torture. Tout ça, ce sont des choses qui existent. C’est quand même curieux que le Vatican considère ça comme moins important, plus négociable que le mariage gay.

3/ La défense de la nature : l’exigence du respect envers toutes les formes de vie, non seulement parce qu’elles nous sont utiles, mais aussi pour leur valeur intrinsèque ; une action efficace en faveur de la protection des écosystèmes et des espèces menacés ; la lutte contre les modifications climatiques, contre les pollutions, contre la surpopulation humaine. Est-ce vraiment moins important que l’école privée ?

Allez Benoît, un bon mouvement : tu as encore un peu d’influence, et sans doute pas mal d’élections devant toi. Il est encore temps de redevenir à la fois crédible, audible, pertinent et utile.

jeudi 13 septembre 2012

La mort de mon chien et la diversité des religions

La bouéni qui s’occupe de mes enfants, une musulmane très pratiquante, et qui a été presque aussi bouleversée que moi par la disparition de ma chienne, nous a dit que l’islam, bien que considérant le chien comme un animal impur, interdisait de le détester car il s’agit d’une créature de Dieu. Pour illustrer cela, elle nous a raconté l’histoire de deux femmes, l’une qui faisait toujours la prière, l’autre qui ne la faisait jamais, et à côté desquelles se trouvait un chien malade. Celle qui faisait la prière, ne voulant pas se souiller, choisit de le laisser mourir ; mais l’autre accepta de le toucher pour lui venir en aide. Dieu la récompensa en l’envoyant au Paradis, tandis que l’autre, malgré ses prières, allait en enfer.

Je n’ai pas trouvé trace de cette histoire dans le Coran ; mais cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas authentique : elle peut provenir des hadiths ou d’une des biographies de Muhammad, les Sîra, tous ces textes faisant autorité pour les musulmans. Elle me semble en tout cas extrêmement intéressante. Les quelques recherches que j’ai faites m’ont permis de découvrir l’existence d’autres récits qui témoignent de ce respect des êtres vivants.

Ainsi, le Coran affirme que « c’est devant Allah que se prosterne tout être vivant dans les cieux et sur la terre » (16:49) et qu’il n’est « nulle bête marchant sur la terre, nul oiseau volant de ses ailes qui ne forme comme [nous] une nation » (6:38). Selon un récit, une femme serait allée en enfer pour avoir laissé mourir de faim une chatte qu’elle avait enfermée dans une cage. Ibn Mas’ud affirme que Muhammad lui aurait ordonné de rendre ses petits à un oiseau pour ne pas lui faire de peine. Abd-Allah Ibn Ja`far rapporte que Muhammad aurait vilipendé un jeune homme dont le chameau s’était plaint auprès de lui qu’il le faisait trop travailler. Selon un autre récit, lorsqu’un musulman plante ou sème quelque chose et qu’une bête s’en nourrit, c’est une aumône aux yeux de Dieu. Muhammad interdit d’attacher un animal pour s’en servir de cible, de mutiler un animal, de le tuer sans raison, de les marquer ou de les frapper au visage.

Comme dans le récit raconté par la bouéni, un autre porte justement sur les chiens :

« Un homme qui marchait éprouva une soif très violente en cours de route. Trouvant un puits, il y descendit et bu. Quand il sortit, il vit un chien haletant et tellement assoiffé qu’il mordait la terre humide. Ce chien, dit l’homme, éprouve une soif aussi grande que celle que j’éprouvais moi-même tout à l’heure. Il descendit alors dans le puits, remplit sa bottine d’eau, la tint entre les dents, sortit du puits, puis abreuva le chien. Allah lui en fut reconnaissant et lui pardonna ses péchés. Ô Envoyé d’Allah, dirent alors les fidèles, serons-nous donc récompensés à cause des animaux ?Oui, répondit-il ; pour le bien fait à tout être vivant. »

Cela me rappelle l’histoire racontée par Michel Onfray dans la préface de son Traité d’athéologie. Il affirme avoir rencontré un Bédouin qui menait une vie juste et intègre, mais qui doutait de pouvoir accéder au Paradis : il avait un jour fait un excès de vitesse en roulant dans le désert et avait écrasé un chacal. Onfray voit là l’illustration parfaite de la culpabilité qu’il dénonce et que, selon lui, les monothéismes entretiennent en l’homme. Il écrit : « Que n’aurais-je donné pour que ce chacal déguerpisse et libère l’âme de cet homme intègre ».

Pour ma part, j’ai de cette anecdote une interprétation complètement opposée : je trouve qu’elle illustre la juste préoccupation de l’islam (ou d’un certain islam) pour les animaux. Car faire un excès de vitesse et tuer ainsi un être vivant, ce n’est effectivement pas bien. Est-il vraiment pervers ou inutile d’éprouver de la culpabilité pour ce qu’on a fait de mal ? Que penserait-on de quelqu’un qui, suite à un excès de vitesse, aurait écrasé, mettons, un enfant, et n’en éprouverait aucun remord ? L’incompréhension de Michel Onfray est donc surtout révélatrice du peu de cas qu’il fait de la vie d’un chacal.

Et moi qui suis chrétien, j’aimerais trouver cette attitude chez davantage de mes coreligionnaires, et trouver des récits similaires dans les textes qui fondent traditionnellement ma religion. Mais, à ma connaissance, il n’y a rien, surtout dans le Nouveau Testament, uniquement préoccupé de l’homme et de Dieu.

Bien sûr, je ne vais pas me faire musulman pour autant, et surtout je ne tombe pas dans l’angélisme. Je sais que l’islam reste néanmoins une religion qui continue à considérer des animaux comme « impurs ». Je sais que les autorités musulmanes actuelles recommandent aux convertis d’abandonner les chiens qu’ils pouvaient posséder. Je sais que beaucoup refusent l’étourdissement avant l’abattage rituel. Je sais que l’islam ordonne même de tuer certains animaux : les serpents, les corbeaux, les rats, certains lézards. Je ne fais donc pas de l’islam une religion d’amour universel envers tous les êtres vivants, ce qu’elle n’est certainement pas.

Néanmoins, je crois que nous ne pouvons que le reconnaître : dans les récits que je viens de citer, il y a une réflexion morale qu’on ne trouve nulle part dans les textes fondamentaux du christianisme. Nous avons François d’Assise ; mais on n’a jamais accordé à sa vie ou à ses écrits l’importance qu’a Muhammad chez les musulmans ; et ses idées n’ont jamais été prises très au sérieux par les autorités catholiques : qui en leur sein considère véritablement les animaux comme nos « frères », avec tout ce que cela implique ?

Je considère donc cela comme une bonne illustration de nos thèses en la matière : même si toutes les religions ne se valent pas, et même en se tenant éloigné de toute forme de relativisme, il semble évident que toutes les croyances contiennent des étincelles de vérité. Il ne faut pas chercher à les faire fusionner, processus impossible ; mais il faut dialoguer avec l’autre pour trouver ces étincelles partout où elles se trouvent, en se souvenant que personne, individu ou institution, ne peut prétendre avoir reçu l’intégralité de la Vérité ou de la Révélation.

mercredi 12 septembre 2012

Réflexions théologiques sur la mort d'un chien

Hier, ma chienne est morte. Sans doute. Renversée par une voiture, elle s’est enfuie sur le côté de la route ; le temps que je passe mon fils à sa nounou qui arrivait, elle avait disparu. Trois heures de recherches aidé de tout le quartier n’ont rien donné, et personne ne l’a vue plus loin. Le plus probable est donc qu’elle soit morte, ou mourante, cachée dans un trou suffisamment bien dissimulé pour qu’on ne la trouve pas. Elle n’avait que cinq ans.

La disparition de l’être aimé entraine une double douleur. La première est celle de la perte, de l’absence, du manque. La seconde est celle de la culpabilité, puisque vous êtes responsable de l’être plus faible, plus fragile – quel qu’il soit : la plante, l’animal, l’enfant, le handicapé – qui vous est confié. Je suis responsable de ma fleur.

Pour affronter cette double douleur, le croyant peut espérer s’appuyer sur sa foi. Mais la première réponse qu’il trouve alors consiste à essayer de donner un sens à cette mort : elle est morte « pour »… pour que j’apprenne ceci, pour qu’il advienne cela. Cette réponse est particulièrement forte pour les chrétiens, formatés par la compréhension habituelle de la mort du Christ : Il serait mort pour que les hommes fussent pardonnés.

Mais cette première réponse est illusion, comme est fausse cette compréhension de la mort du Christ. Dieu n’avait pas besoin que les fautes des hommes fussent rachetées, car Son amour comme Son pardon sont infinis. Si Jésus est mort sur la croix, c’est d’abord parce que, comme l’explique François Varone dans son livre Ce Dieu censé aimer la souffrance, ayant vécu la vie qu’Il avait vécue, ayant dit ce qu’Il avait dit, les autorités juives ne pouvaient pas Le laisser vivre. Dieu nous montre ainsi qu’une vie vraiment parfaite peut, dans certaines circonstances, imposer le don de sa propre vie. Mais par la résurrection du Christ, qui est selon moi une réalité historique et non pas seulement symbolique, Dieu nous montre aussi que la mort n’est pas une fin. Le Christ est donc mort sur la croix pour nous montrer le chemin à suivre : celui de la vie parfaite, quel qu’en soit le prix, la résurrection étant la garantie que cette perfection n’est pas en vain.

A cette première dimension, on peut en ajouter une autre : l’idée selon laquelle le sacrifice de sa propre vie a une vertu magique – j’assume ce mot – en faveur de la réalisation du but vers lequel cette vie a tendu. C’est de cette manière que les moines bouddhistes qui s’immolent par le feu pour une cause ne font pas seulement voir un geste de protestation ; ils pensent que leur mort sacrificielle sera véritablement l’origine d’un progrès de leur dessein, et pas seulement parce qu’elle entrainera des sympathisants à sa suite.

Mais tout cela n’a rien à voir avec les comptes de boutiquier (« à faute infinie, rachat infini ») qu’une certaine théologie prête bien injustement à Dieu. Et surtout, cela n’enlève rien au fait que la mort violente reste toujours une défaite, car elle n’est jamais ce que Dieu avait voulu pour nous. Bien sûr, Dieu utilise le mal pour en faire jaillir du bien ; mais ce n’est pas le bien initialement prévu. C. S. Lewis l’exprimait admirablement dans Perelandra :

« Bien sûr que du bien en est sorti. Maleldil est-Il une bête, que l’on puisse barrer Son chemin, ou une feuille, que l’on puisse Le déformer ? Quoi que l’on fasse, Il en fera un bien. Mais pas le bien qu’Il avait préparé pour le cas où on Lui aurait obéi. Ce bien-là est perdu à jamais. Le premier Roi et la première Femme de notre monde ont enfreint l’interdit, et Il en fait sortir un bien au final, mais ce qu’ils ont fait n’était pas bien, et ce qu’ils ont perdu, nous ne l’avons pas vu. Pour certains, aucun bien n’en est sorti ni n’en sortira jamais. »

Voilà pourquoi la première réponse est une chimère. La mort brutale de l’être aimé est une défaite, une défaite du Bien face au mal, et ce n’est justement que notre incapacité à accepter cette défaite pour ce qu’elle est qui nous pousse à inventer des buts fantasmagoriques qui pourraient lui donner du sens et en faire une victoire.

La seconde réponse est celle de l’Espérance : l’espoir de retrouver le mort, l’espoir d’un après, l’espoir que, justement, la mort ne soit pas une fin, même pour un animal. Cette seconde réponse apaise moins, parce qu’elle est moins immédiate ; on ne peut la tenir pour certaine, on ne peut en avoir aucune preuve avant longtemps. Mais elle est la seule qui vaille, car pour n’être pas certaine, elle n’est cependant pas une illusion.