lundi 24 février 2014

L'Ukraine, ou l'erreur de Churchill


Winston Churchill disait que la démocratie, c’est quand on sonne chez vous à six heures du matin et que c’est le laitier. Bien meilleur que son autre citation, pourtant plus connue, selon laquelle la démocratie serait « le pire des régimes politiques à l’exception de tous les autres ».

Churchill a fait école. Beaucoup de gens, y compris ceux qui sont censés avoir un peu réfléchi à la question, confondent presque entièrement démocratie (c’est-à-dire souveraineté populaire, concrètement pouvoir décisionnel dévolu à la majorité), citoyenneté (c’est-à-dire participation des individus à la vie politique), séparation des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) et droits de l’homme. Or, toutes ces notions sont nettement séparées.

L’histoire le manifeste clairement. Ainsi, l’Empire romain offre un exemple parfait de citoyenneté sans démocratie : les citoyens de l’Empire avaient bel et bien une participation à la vie de la Cité, même si cette participation était réduite, soit qu’elle soit purement consultative (l’empereur prenait, in fine, toutes les décisions essentielles), soit qu’elle soit restreinte à l’échelle locale. De la même manière, des textes fondateurs des Droits de l’Homme tels que l’Habeas corpus (1679) ou le Bill of rights (1689) ont été adoptés dans l’Angleterre du XVIIe siècle, une monarchie certes parlementaire, mais certainement pas démocratique. Enfin, dans notre Ve République française, le pouvoir judiciaire jouit d’une certaine indépendance (relative, puisque le parquet reste inféodé à l’exécutif) ; en revanche, pouvoir exécutif et pouvoir législatif y sont complètement mélangés au profit du premier. Le Parlement est devenu une simple chambre d’enregistrement, et c’est le gouvernement qui a l’essentiel du contrôle de la production de la loi (large maîtrise de l’ordre du jour, possibilité de présenter des projets de loi moins modifiables que les simples propositions de loi émanant des parlementaires, pressions des partis, donc de l’exécutif, sur les parlementaires, etc.). Alors qu’on pourrait parfaitement, à l’inverse, imaginer un système autoritaire dans lequel les trois pouvoirs seraient autant, si ce n’est davantage, séparés.

Nous ne sommes donc pas face à une alternative binaire, simpliste, entre d’un côté la citoyenneté et les droits de l’homme en démocratie, et de l’autre la dictature ; nous avons le choix entre une multitude de régimes politiques, dont beaucoup n’ont jamais été expérimentés seulement.

Mais s’ils ne sont pas structurellement liés, on va me dire que la démocratie favorise grandement citoyenneté et respect des droits de l’homme. Sans doute, il y a du vrai là-dedans ; l’histoire, là encore, ne permet guère d’en douter. On ne peut que constater qu’historiquement, les droits de l’homme ont progressé à peu près en même temps que la démocratie. Et je ne nie pas qu’un régime monarchique comporte certains risques de dérives dont la démocratie est exempte.

Mais enfin, la démocratie aussi a ses risques ; le tout est de savoir s’ils sont plus ou moins terribles que ceux des autres régimes. Je crois, pour ma part, qu’un régime autoritaire pourrait parfaitement (et c’est ce que propose Tol Ardor) assimiler l’essentiel des indéniables avancées de l’humanisme, des Lumières et de la révolution française, bref de ce qu’on pourrait appeler la modernité. Et je crois que par ailleurs, la démocratie est tout à fait capable de fouler aux pieds les principes mêmes qu’elle prétend mettre au-dessus de tout.

Pour en juger, point n’est besoin de convoquer l’Histoire, de montrer Pétain ou Hitler recevant légalement les pleins pouvoirs des Parlements de leurs pays respectifs ; l’actualité offre ample matière à réflexion. La France vient d’étendre la censure privée sur Internet. On sait qu’Israël garde, ou a gardé, des prisonniers qui n’avaient pas été jugés. On sait que les États-Unis ont torturé des prisonniers, ou les ont fait torturer par des régimes amis (amis de qui ? de quoi ?).

Il me semble que la crise ukrainienne apporte, elle aussi, de l’eau à mon moulin. Il va sans dire que je soutiens sans réserve aucune le peuple ukrainien. Ianoukovitch était une graine de tyran qui ne pouvait pas rester au pouvoir. Les lois qu’il a tenté de faire passer, et qui ont justement été à l’origine de la révolution et de sa chute, piétinaient les libertés fondamentales et étaient clairement injustes.

Mais ces lois, qui les a votées, puis promulguées, si ce n’est une Assemblée élue et un président élu ? La révolution est certes populaire ; mais il reste à prouver qu’elle soit démocratique. Les Russes ne vont pas reconnaître la légitimité du nouveau régime, et d’un point de vue strictement juridique, on les comprend. Quelle aurait été la réaction d’un chef de l’exécutif en Europe de l’Ouest face à des manifestations comparables pour exiger son départ ? Les mêmes, exactement les mêmes. Si de telles émeutes avaient eu lieu en France pour exiger le départ de Nicolas Sarkozy, l’ancien président aurait lui aussi dénoncé une tentative de coup d’État, un scandale antidémocratique, le règne de la rue et du terrorisme.

François Hollande ferait la même chose aujourd’hui : il soutient le peuple ukrainien, parce qu’il estime que sa révolte était juste, parce qu’il estime que les lois de Ianoukovitch étaient injustes ; mais si j’estime, moi, que le pacte de responsabilité est une injustice profonde, acceptera-t-il que j’enflamme des barricades en plein Paris ? Si ceux qui ont manifesté contre le mariage pour tous, ou ceux qui manifestent contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, usaient des méthodes des manifestants ukrainiens, Hollande agirait à peu de choses près comme le président ukrainien ; seulement, il userait sans doute moins de la violence directe, afin de moins enflammer la rue, se contentant d’arrêter massivement les manifestants pour les faire juger et les mettre hors d’état de nuire. Bref, il ne serait rien d’autre qu’un Ianoukovitch plus intelligent et donc qui aurait plus de chances de succès.

Ce n’est donc pas la démocratie qui a empêché que les libertés fondamentales fussent écrasées en Ukraine ; bien au contraire, la démocratie est exactement ce qui a menacé les libertés fondamentales, puisque toutes les lois liberticides ont été votées et appliquées de manière parfaitement démocratique. Et ce qui a sauvé la situation, ce n’est certainement pas la démocratie, c’est la rue, autrement dit la force. Ce qui a permis de rétablir les libertés fondamentales, ce n’est en rien la démocratie, c’est simplement un rapport de forces.

Or, un tel rapport de force est beaucoup plus facile à gagner pour un État moderne, car les moyens techniques dont disposent les autorités rendent toute révolte toujours plus difficile (à tel point qu’il est même surprenant de voir qu’il y en a toujours qui aboutissent, même si on ne sait pas trop à quoi elles aboutissent). Ces moyens techniques sont bien plus significatifs que la nature du régime : l’exemple ukrainien (et il y a eu d’autres cas comparables dans d’autres pays d’Europe) montre qu’une démocratie peut parfaitement dériver vers des restrictions intolérables des libertés ; et en fin de compte, pour réduire les libertés fondamentales, un État démocratique et industriel sera beaucoup plus efficace, pour notre malheur à tous, qu’un État autoritaire mais ayant des moyens techniques réduits.


Sans l’ombre d’un doute, la démocratie était le meilleur régime possible en Occident durant les deux derniers siècles ; mais ce n’est pas pour autant qu’elle serait toujours et en tous lieux le régime le plus protecteur des citoyens et de leurs droits. Pour nous, dans l’avenir, elle pourrait même bien devenir le meilleur des régimes possibles, à l’exception de beaucoup d’autres.

mardi 11 février 2014

Militants de la cause animale de tous les pays, unissez-vous !

« Les arbres et les herbes et toutes les choses qui poussent
ou qui vivent sur la terre n’appartiennent qu’à elles-mêmes. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux,
Livre I, Chapitre 7 : « Dans la maison de Tom Bombadil »


C’est assez rare pour être signalé : ces dernières semaines, les animaux ont un peu fait la une de l’actualité. Aucun événement majeur, aucune révolution, mais une succession de petits faits révélateurs d’évolutions et, bien sûr, de blocages.

À New York, on vient de démanteler un vaste réseau de combats de coqs. C’est une bonne nouvelle ; la mauvaise, c’est que ces combats sont toujours populaires : les policiers ont récupéré des centaines de coqs entassés dans des cages à Brooklyn, et plus de 3000 animaux dans un élevage du nord de l’État de New York. Les spectateurs paient 40$ pour assister à un combat, certains parient jusqu’à 10 000$ sur son issue.

En France, Farid Ghilas a été condamné à un an de prison ferme pour avoir torturé un chaton et posté sur Facebook la vidéo de son exploit. Là encore, bonne nouvelle – les actes de cruauté envers certains animaux sont de moins en moins tolérés par la justice – et mauvaise nouvelle – des gens sont encore capables de faire souffrir un animal par pur sadisme, et de le montrer au public, comme si c’était absolument normal, voire drôle. Même la bonne nouvelle doit être nuancée, d’abord parce que cette condamnation risque de rester un cas isolé (d’autant qu’elle peut encore être adoucie en appel), et surtout parce que ce que la justice condamne, c’est l’acte de barbarie envers un animal domestique ou apprivoisé – les autres, vous pouvez toujours leur faire à peu près ce que vous voulez, et en droit français, les animaux sont toujours considérés comme des biens.

Ces deux épiphénomènes ne sont qu’une miette de glace sur l’immense iceberg de la souffrance que nos sociétés imposent aux animaux. Cette montagne de tortures commence peu à peu à sortir du brouillard où l’avaient noyée les industriels qui l’ont mise en place et en vivent. Le grand public découvre, petit à petit, à quel point elle est sanglante. Des films comme Blackfish ou Océans dénoncent, pour le premier, les conditions de vie des épaulards en captivité, et pour le second, le traitement réservé aux requins pêchés pour leurs ailerons – la scène dans laquelle on voit un requin encore vivant couler à pic après qu’on lui a coupé son aileron est proprement insoutenable. Sur YouTube, on ne compte plus les films qui montrent, souvent crûment, les conditions de vie des animaux élevés à des fins alimentaires.

Les industries qui profitent de cette barbarie résistent, bien sûr. En juillet dernier, deux élevages de poules pondeuses en batterie ont fait condamner l’association L214 pour avoir filmé clandestinement, puis diffusé, des vidéos qui prouvaient qu’ils ne respectaient même pas la législation en vigueur, pourtant très insuffisante. Ce type de poursuites n’est pas rare, et leur but est très clair : empêcher que le public se rende compte, de visu, de l’horreur de l’élevage industriel et intensif.

C’est une évidence : les gens qui gagnent des millions sur la souffrance animale, tout comme ceux qui en ont fait leur loisir, vont se battre jusqu’au bout pour que les gens en sachent le moins possible et pour que les législations ne changent pas. Mais même le grand public peine parfois à percevoir l’importance de ce combat : ainsi, le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig, s’étonne dans un billet de son blog que des intellectuels français n’aient, je cite, « rien d’autre à se mettre sous la dent » que la protection des animaux, et les accuse, en menant ce combat, d’être « au ras du sol » (sic !). D’où la nécessité impérieuse pour les défenseurs de la cause animale de contre-attaquer, et d’être efficaces dans la contre-attaque.

Je l’ai dit plusieurs fois, ici ou ailleurs : je ne suis pas végétarien, et je considère que toutes les espèces vivantes, y compris l’homme, ont le droit de tuer dans certains cas, et l’alimentation fait partie de ces cas. Véritablement biocentriste, et non pas « animalo-centriste », je ne considère pas que la vie des animaux vaille davantage que la vie des plantes, et je ne trouve donc pas l’argument éthique convaincant pour cesser de les tuer pour leur viande, leur cuir etc.

Pour autant, il est clair que nous devons absolument évoluer sur deux points. Le premier est quantitatif : il y a urgence à diminuer notre consommation de viande, tout simplement parce qu’élever des animaux est écologiquement bien plus coûteux que de faire pousser des végétaux.

Le second, de loin le plus important, est d’ordre qualitatif : je ne considère pas que tuer des animaux soit forcément immoral, en revanche, les faire souffrir inutilement l’est à l’évidence. Les conditions d’élevage, de transport et d’abattage actuelles ne sont pas « cruelles » : elles sont abominables, monstrueuses, épouvantables, innommables, glaçantes d’horreur. En fait, il m’est impossible de trouver les mots justes pour les décrire, tant elles dépassent les réalités que le langage transmet ordinairement. Le problème n’est pas dans le fait d’élever ou de tuer des animaux ; le problème, c’est de les élever et de les tuer de manière industrielle, donc dans un unique souci de rentabilité et d’efficacité, sans prendre en considération qu’il s’agit d’être vivants, conscients, sensibles et ayant des droits.

Comme Tol Ardor le dénonce depuis le début, c’est l’industrie et la technique sur laquelle elle repose qui est à la base du mal : la même industrie et la même technique qui, par ailleurs, détruisent les écosystèmes naturels, réchauffent la planète et donc condamnent à mort les animaux incapables de s’adapter ; les conditions d’élevage et de mise à mort des animaux destinés à l’alimentation d’une part, la destruction des écosystèmes et donc des animaux sauvages d’autre part, ne sont que deux aspects du même problème.

Face à cela, que faire ? D’abord, s’unir. Les défenseurs des animaux (associations et individus) sont faibles d’abord de leurs divisions, qui entraînent manque d’efficacité, de visibilité médiatique et de crédibilité. Les industriels du secteur agro-alimentaire, les chasseurs, les défenseurs du foie gras et de la corrida sont beaucoup plus unis que nous ; tant qu’il en sera ainsi, ils seront les plus fort.

L’obstacle à cette union, c’est que les militants de la cause animale ont souvent le plus grand mal à surmonter leurs divisions. Elles sont nombreuses, et lourdes, et il ne sert à rien de les nier ou de les minimiser. La plus importante et douloureuse sépare ceux qui sont végétariens, végétaliens ou vegans de ceux qui ne le sont pas. Les premiers ont souvent le plus grand mal à laisser aux « carnivores », aux « viandards », aux « mangeurs de cadavres » une place à leurs côtés. Presque toujours renvoyés à une incohérence mal démontrée ou à leur prétendu égoïsme, ils sont, au mieux, acceptés comme supplétifs, pour faire nombre, et tenus de se taire. Rares sont ceux qui acceptent de tendre la main, de laisser un espace de parole, bref qui tolèrent vraiment la différence. La seconde fracture (qui ne recoupe pas la première) sépare (grosso modo) les biocentristes, ou au moins les « animalo-centristes », de ceux qui considèrent que les animaux n’ont aucune valeur morale intrinsèque, mais qu’il ne faut pas les torturer car cette torture dégrade l’homme et la société qui la pratiquent.

Ces fractures ne sont plus de simples désaccords. Entre militants de la cause animale, elles ont donné lieu à des attaques souvent très violentes, à des rancœurs nombreuses, à de véritables haines parfois. Mais je continue à croire qu’il est possible de les dépasser, et que les défenseurs des animaux sauront prendre conscience de l’urgence de s’unir et donc, nécessairement, d’accepter entre eux certaines différences.

Comment ? L’idéal, bien sûr, serait de parvenir à mettre en œuvre une grande confédération des associations de protection des animaux, ouverte également aux simples particuliers. Cette confédération serait assise sur une charte la plus consensuelle possible, ce qui lui permettrait de réunir largement, en laissant à chaque partenaire sa pleine indépendance, et en traitant chacun à égalité. Mais ça a déjà été tenté, et pour l’instant, ça ne marche pas. Le Réseau Animavie, que Tol Ardor a rejoint (et nous continuerons à les soutenir), était un bel essai, qui a malheureusement explosé en plein envol justement sur cette question du végétarisme. La Fédération Française de Protection Animale ne semble pas non plus avoir beaucoup de succès.

En attendant cette confédération, pour laquelle nous continuerons à nous battre, sans doute est-il réaliste de se réunir, dans un premier temps, autour d’objectifs plus concrets, plus immédiatement et plus facilement réalisables. Une priorité devrait être de changer le droit français, afin que les animaux – tous les animaux – soient mieux protégés et qu’ils cessent d’être considérés comme des objets. Ainsi, Tol Ardor propose une Déclaration des Droits des Êtres Vivants (largement appuyée sur la Déclaration des Droits de l’Animal de 1978) que nous pensons consensuelle et largement acceptable.

Dans une optique légèrement différente, Jean-Pierre Marguénaud, professeur de droit à l’université de Limoges, a publié dans le dernier numéro de la Revue Semestrielle du Droit Animalier (p. 179) une proposition de réforme du statut de l’animal ; cette proposition est officiellement soutenue par seize associations, dont Tol Ardor. C’est évidemment insuffisant. Il est donc essentiel de diffuser ces textes et de les faire connaître le plus largement possible. Envoyez-les à vos carnets d’adresses, aux représentants des associations que vous connaissez, à vos représentants politiques, aux élus, partagez-les sur les réseaux sociaux. Ils représentent une opportunité précieuse pour les défenseurs de la cause animale de se réunir au-delà de leurs divergences et de leurs clivages, sur des propositions concrètes et ne nécessitant pas une lourde structure.

La formule peut sembler pompeuse ou usée, mais elle est plus jamais d’actualité : militants de la cause animale de tous les pays, unissez-vous !

mardi 4 février 2014

Nul n'est censé ignorer la loi, sauf le proc'


Vers le début de la grande aventure humaine qu’est ce blog, j’avais déjà écrit un billet dans lequel je me demandais si la justice française ne fonctionnait pas un peu à deux vitesses, condamnant plus facilement (et plus durement) le citoyen lambda que le policier qui cherche à rejeter sa propre faute sur un innocent ou que l’homme politique détournant des millions d’euros publics au profit de son parti.

Une nouvelle affaire vient souligner que, décidément, je n’avais pas tort de répondre par l’affirmative : il s’agit de la manière dont le Conseil Supérieur de la Magistrature a choisi de ne pas sanctionner le procureur Philippe Courroye (qui portait mieux son nom du temps de Sarko, mais passons).

Petit rappel des faits : Philippe Courroye, alors procureur de Nanterre et chargé de l’affaire Bettencourt, avait illégalement réclamé les fadettes de deux journalistes du Monde afin de découvrir leurs sources. Que ce qu’a fait Philippe Courroye était illégal, personne ne le conteste : sa procédure a été annulée par la Cour d’appel de Bordeaux le 5 mai 2012, décision confirmée par la Cour de cassation le 6 décembre suivant.

Lesdits journalistes avaient donc porté plainte contre lui. Mais la plainte n’avait pas abouti, suite à un cafouillage de calendrier déjà bien critiquable : « à la date de la mise en mouvement de l’action publique, aucune décision définitive n’avait encore constaté le caractère illégal des réquisitions du parquet de Nanterre ». Pour ma part, j’avoue ne pas bien comprendre pourquoi, une fois que l’illégalité des actions du procureur avait bien été établie, il n’était plus (ou toujours pas) possible de le mettre en examen, mais bon, c’est comme ça : il avait violé la loi, tout le monde le savait et le reconnaissait, mais il ne pouvait pas être mis en examen. Déjà, ça agace, non ? S’il n’avait pas été procureur, est-ce que ça se serait passé de la même manière ?

Mais il restait une possibilité : parallèlement à cette procédure judiciaire mort-née, Philippe Courroye devait faire face à une enquête disciplinaire. À défaut d’une condamnation en justice, on pouvait encore espérer une sanction disciplinaire de la part du Conseil supérieur de la magistrature. C’eût été mieux que rien. Ça semblait bien parti : le rapport de Christian Raysséguier, rapporteur de l’affaire devant le CSM, dresse un réquisitoire sévère à son encontre. Le CSM lui-même reconnaît et les faits, et leur caractère illégal.

Philippe Courroye va donc être sanctionné, vous dites-vous ? Eh bien non. Ah non ? Non. Parce que voyez-vous, selon le CSM, si Philippe Courroye a bien violé la loi, on ne peut pas être certain qu’il savait qu’il la violait. Ah. Je croyais que nul n’était censé ignorer la loi. Ah, c’est vrai ? Alors le simple citoyen ne peut pas se prévaloir de sa méconnaissance de la loi pour ne pas la respecter, mais le chef du troisième parquet de France, lui il peut ? Aïe ! Ça fait mal à l’ouvrier. Et c’est surtout très étonnant, et très inquiétant.

Vous trouvez ça suspect ? Ben oui, forcément. Quelques infos complémentaires : Philippe Courroye, très proche des chefs de l’UMP (Sarko lui donne du « mon cher Philippe » et il ne se gêne pas pour dîner avec Chirac alors même qu’il a la charge d’un dossier dans lequel ce dernier est mis en examen), a été jugé par le CSM, dont une beaucoup de membres ont été nommés… par l’UMP quand il était au pouvoir.

Voilà, c’est tout. Ça en dit long, je trouve, sur l’état de déliquescence de notre système judiciaire. Je n’ai pas d’idée bien précise de la manière dont il faudrait réformer le CSM (je n’y ai pas autant réfléchi qu’au statut des avocats et des magistrats du parquet), mais ce qui est clair, c’est qu’il faut le réformer.

Et comme je me suis beaucoup appuyé sur un billet du blog Libertés surveillées, et que même si je suis content de diffuser l’info, j’aime bien ajouter mon petit grain de sel, je vous propose un petit sonnet inspiré de Péguy :


Comme il avait géré le parquet de Nanterre
Et que les grands aimaient son humble servitude,
On mit sous sa barrette et son inquiétude
Le flicage incessant des journaux délétères.

Et comme il surveillait les pauvres vacataires
Qui rédigeaient leurs piges en toute quiétude,
Il surveille aujourd’hui, payé d’ingratitude,
Ce qu’il peut surveiller d’un œil totalitaire.

Et quand le soir viendra de la décrépitude,
Quand Copé entrera, la démarche légère,
Au centre des pouvoirs et des béatitudes,

Lui réalisera son vœu sécuritaire,
Saisissant, la main ferme, et avec promptitude,
L’hôtel de Bourvallais et tout son ministère.

lundi 3 février 2014

Vive l'élitisme à l'école !

J’adore râler, surtout contre mes chefs, mais je dois reconnaître que cette année, ils m’ont ôté toute raison de me plaindre. Je dirais même plus : ils m’ont tellement gâté que je ne peux que les couvrir de remerciements, assortis d’une supplique de prolongation façon Letizia Bonaparte : « pourvou qué ça doure ! »

Jugez plutôt. À côté de ma terminale ES (forcément un peu motivée par un bac où l’histoire-géo pèse d’un coefficient 5) et de ma 1e S (bonne et sympa, puisque S), j’ai d’abord une extraordinaire 2nde faite pour l’essentiel d’élèves courtois, bien élevés, cultivés, intelligents, parfois même brillants. Forcément, on avance vite et on va loin, bien plus que dans une 2nde classique (je ne cesse de m’ébaubir d’être, à Mayotte, plus avancé dans le programme et la méthode que je ne l’ai jamais été à la même date dans une 2nde en métropole…). Les élèves râlent pour la forme et disent que c’est trop dur, mais au fond tout le monde sait très bien que c’est bon pour eux et qu’ils seront, l’an prochain, très en avance sur ceux qui viendront d’autres classes.

Évidemment, petit problème : au milieu de ces petits génies traînent quelques élèves moins doués, pas méchants pour un sou mais pas aussi fulgurants que les autres, visiblement placés là pour bien montrer à tout le monde que non non, ce n’est pas une classe de niveau, et dans l’espoir que le niveau général de la classe les tirera vers le haut. Ça ne marche pas franchement : on a beau essayer de faire de la pédagogie différenciée, on sait bien qu’ils rament, et qu’ils seraient plus à l’aise (et profiteraient davantage) dans une classe plus faible où ils se situeraient dans le premier tiers des notes. De même que, dans les autres structures, ont été dispersés des élèves que leur niveau situe très au-dessus de leurs petits camarades ; là encore, on espère naturellement que ces derniers, éclairés et guidés par ces phares, s’élèveront à leur auguste contact. En fait, c’est, une fois de plus, plutôt le contraire : les bons s’ennuient sans réellement tirer les moins bons vers le haut.

Bref, on a fait des classes de niveau sans le dire trop fort (certains établissements, à Mayotte, assument encore cette politique honnie, mais ils sont rares). Personnellement, je salue l’intelligence de la décision : je sais bien que lesdites classes de niveau posent un certain nombre de problèmes ; mais je crois, au fond, qu’elles sont bonnes pour les élèves, et que ce sont surtout les enseignants qui les refusent, tout bêtement parce que tout le monde ou presque se battrait pour avoir les bonnes. Ainsi, vers le début de l’année, j’ai bien tenté, en tant que prof principal, quelques approches vers ceux des autres classes, façon mi-blague, mi-sérieuse : « ah ah, celui-là, il doit sacrément s’ennuyer dans ta 2nde, tu ne veux pas me l’échanger contre machin ? » Évidemment, mes collègues ont montré les dents, et je les comprends : l’an dernier, j’étais à leur place et j’avais fait pareil ; j’avais beau savoir que les rares brillants éléments de la 2nde que j’avais alors seraient mieux ailleurs, profiteraient plus et s’éclateraient plus, je n’avais pas envie qu’ils me quittassent.

Ensuite, j’enseigne le français et la culture générale dans un module très exigeant proposé aux élèves de Terminale S pour leur permettre de rattraper le retard qu’ils accumulent à Mayotte par rapport à l’enseignement en métropole. Il s’adresse prioritairement à ceux qui se destinent à des études difficiles : médecine, écoles d’ingénieur, classes préparatoires etc. Les 26 élèves du module ont été recrutés sur dossier dans les TS de tout le département ; ils viennent quatre heures tous les samedis matin, plus deux jours pleins sur chaque période de vacances sauf Noël.

Ai-je besoin de le préciser ? Le groupe qui en résulte, c’est la crème de la crème. Je leur fais lire des mythes mésopotamiens, égyptiens, bibliques, grecs, scandinaves, médiévaux, de la poésie, de la philosophie, je leur fais écouter Brahms, Chopin, Bach, Mozart, Wagner, Schumann, Gounod, je leur montre de la peinture, de la sculpture, à chaque fois c’est pareil, ils avalent tout avidement et ils en redemandent. Et à chaque fois, je plane en me disant : mon Dieu, c’est ça, enseigner. Ça devrait toujours être ça.

OK, OK, je sais, je ne suis pas l’enseignant modèle. L’enseignant modèle ne veut pas travailler avec l’élite, il veut sauver des enfants de leur misère culturelle et intellectuelle. Il demande à être muté dans un collège du 9-3, il prend les classes les plus difficiles, celles qui sont pleines d’illettrés, d’ailleurs il dit qu’il n’y a pas de classes difficiles, il n’y a que des professeurs qui démissionnent, et il se blanchit sous ce harnais pénible et héroïque. Les bons élèves ne l’intéressent pas, parce qu’ils sont déjà sortis d’affaire, et qu’ils se débrouilleront avec ou sans lui. L’enseignant modèle a bien lu Bourdieu, et lui ne veut pas reproduire les élites, il n’enseigne pas pour son plaisir mais pour un idéal, et d’ailleurs c’est son plaisir, même s’il est un peu maso.

J’ai l’air de me moquer, mais c’est juste un peu de jalousie. Au fond de moi, j’admire l’enseignant modèle. Je l’envie un peu, et je sais qu’il aura la meilleure place dans le Royaume. Mais je me dis aussi qu’il faut de tout pour faire un monde, comme dit maman, et qu’après tout les « bons élèves » ont aussi besoin de profs qui les aiment (car tout le monde ne les aime pas, loin de là) et qui leur apportent des choses que (quand même) ils ne trouveraient pas sans eux. Ma femme (qui tient un peu de l’enseignante modèle) préfère travailler avec les élèves très faibles, moi avec les très forts ; je crois qu’on est tous meilleurs quand on fait ce qu’on aime et ce pour quoi on se sent bon (j’allais dire « ce pour quoi on se sent fait »).

Et c’est une raison de plus pour favoriser une certaine homogénéité dans les classes. Non seulement pratiquer la pédagogie différenciée est, concrètement, extrêmement difficile ; mais au-delà, je ne suis pas certain que les élèves faibles, en souffrance depuis longtemps dans le système scolaire, qui ont accumulé des lacunes, des fragilités, souvent beaucoup de rancœur aussi, aient besoin de trouver en face d’eux les mêmes personnalités que les élèves qui ont déjà un solide bagage culturel. Un prof n’est pas une machine à enseigner fait d’une cire qui se coulerait dans tous les moules, s’adapterait à tous les profils. Un prof est une individualité, une personnalité, un caractère, qui ne peut pas convenir à tout le monde. L’intelligence d’un chef d’établissement (et c’est une des raisons qui font que les proviseurs devraient bien connaître leurs enseignants, et donc rester le plus longtemps possible sur le même poste) consiste justement à donner à chaque classe les professeurs dont elle a besoin. C’est ce qui est impossible si on fait des classes sans aucune homogénéité.

J’en ai un peu honte, mais je l’avoue : face à une classe d’illettrés, que certains gèrent avec brio, je serais complètement démuni, et je leur ferais peut-être plus de mal que de bien, car je ne saurais pas m’y prendre. Mais inversement, je ne crois pas que n’importe qui pourrait apporter autant que moi à mes élèves de culture générale. Ce n’est pas de l’orgueil de ma part : c’est seulement reconnaître que tout le monde n’a pas les mêmes qualités, les mêmes compétences. Ce qui serait de l’orgueil (ou de l’aveuglement), ce serait plutôt de croire que les profs sont parfaitement interchangeables et tous capables de gérer n’importe quel type de classe ou de situation.


Note finale : Monsieur le Proviseur, si vous lisez cette page (puisque je sais que vous êtes déjà venu ici), et quoi que vous en pensiez, rassurez-vous : de toute manière, personne ne lit mon blog.

samedi 1 février 2014

Stéréotypes de genre : les masques tombent


Dans un précédent billet, je critiquais le combat contre la prétendue « théorie du genre », et je soulignais à quel point cette lutte relevait avant tout de la préservation forcenée de stéréotypes dépassés. Ce que je n’avais pas vu venir, en revanche, c’est que six mois plus tard, la Manif pour tous assumerait la défense de stéréotypes.

Pour moi, c’était une évidence : les stéréotypes, les préjugés, les clichés sont des choses à combattre. Selon mon ami le Robert, un stéréotype est une « opinion toute faite, réduisant les singularités » ; synonyme : « cliché, lieu commun ». « Opinion toute faite », ça veut dire quelque chose qui n’a pas été pensé, réfléchi, qui est se présente comme une évidence. Comment peut-on défendre de ne pas réfléchir, de ne pas penser, d’accepter sans discuter les évidences que nous proposent la tradition, le passé ou l’habitude ? « Réduisant les singularités », ça veut dire simpliste, qui fait des généralisations abusives et ne perçoit pas les nuances et la complexité de la réalité. Comment peut-on défendre une vision simpliste des choses ? Comment peut-on refuser consciemment de voir les nuances et la complexité du réel ? Qu’on soit incapable de les voir, passe encore ; qu’on ait les yeux fermés, pourquoi pas ; mais comment peut-on dire : « non non, je ne veux pas les ouvrir, je veux rester dans mon univers binaire » ?

Bref, il me semblait absolument établi qu’un stéréotype était quelque chose contre quoi il fallait lutter. Mais, à ma stupéfaction, je dois bien reconnaître que ce n’est pas l’avis de Ludovine de la Rochère, de Béatrice Bourges et de leurs partisans : eux défendent les stéréotypes. Prenons cette affiche :


Quand je l’ai vue pour la première fois, j’ai cru à un canular bien fait. Je me suis dit que des adversaires de la Manif pour tous avaient retourné leurs affiches contre eux, en transformant les classiques « défense de la famille », « défense des enfants » et « défense de la différence et de la complémentarité des sexes » en une défense affichée des stéréotypes de genre. Pas un instant je ne me suis dit qu’elle pouvait être authentique, et il a fallu qu’on m’oriente sur leur site Internet pour que je me rende à l’évidence : ils étaient bien tombé aussi bas.

L’affiche n’est pas isolée, d’ailleurs. En voici une autre :


N’étaient les couleurs, on pourrait croire à une protestation (incongrue) contre l’enseignement de la décroissance dans les écoles. Avec les couleurs et quelques souvenirs de biologie, on comprend que l’escargot est hermaphrodite (à la fois mâle et femelle), et donc la représentation par excellence du Mal et du Péché (amis décroissants, une raison de plus de ne pas le choisir comme emblème). Et puis c’est vrai qu’un escargot gros comme ça, façon passage par Tchernobyl et Fukushima, ce serait un brin flippant dans une maternelle, même pour un fervent partisan de la loi Taubira comme moi.

Certains ont astucieusement détourné ces affiches ; j’ai particulièrement aimé cette parodie :


Mais j’ai le sentiment que ça ne suffit pas. Certains pourraient, après tout, être tentés de suivre le raisonnement des opposants à la prétendue théorie du genre : inutile de lutter activement contre ces stéréotypes, laissons les enfants faire leurs choix. Laissons les petits garçons jouer à la poupée si vraiment ils le demandent, mais n’allons surtout pas leur dire explicitement qu’ils peuvent le demander, que ça ne pose aucun problème et qu’ils ne seront pas moins des garçons pour autant. D’autant plus que la différence des sexes est une réalité biologique qu’il serait absurde de nier. Je le redis ici haut et fort : oui, il y a des hommes et des femmes. Ils sont biologiquement différents : leurs corps ne sont pas exactement semblables. Je ne nie pas cette différence ; bien au contraire, je la réaffirme.

Pourquoi, alors, est-il absolument nécessaire de lutter contre les stéréotypes de genre ? D’abord parce que les stéréotypes ne disparaissent que comme cela. Le temps, seul, ne fait rien à l’affaire. Ce n’est pas en laissant simplement les gens « faire leurs choix » qu’on a commencé à faire reculer l’idée que les Noirs avaient naturellement le rythme dans la peau et moins d’aptitudes que les Blancs à la réflexion abstraite : c’est en éduquant activement, positivement les gens, et en premier lieu les enfants, à l’idée que tous les hommes, quelle que soit leur couleur de peau, étaient semblables, et que les différences entre les peuples étaient culturelles et non pas biologiques, acquises et non pas innées. Il a fallu toute la puissance de l’école et des médias, aidés par les discours de chercheurs, de penseurs, de scientifiques.

Il en ira de même avec l’idée que les femmes sont naturellement douces, aimantes et attirées par le rose et les études littéraires, et les hommes naturellement durs, compétitifs et attirés par le bleu et les études scientifiques : si on laisse simplement les enfants « faire leurs choix », les choix en question se borneront à la répétition de l’existant, à l’imitation de ce qu’ils voient autour d’eux, et les stéréotypes ne disparaîtront jamais. Ceux qui demandent qu’on ne lutte pas activement contre le savent d’ailleurs très bien, et c’est précisément ce qu’ils recherchent.

Une deuxième raison de lutter activement contre les stéréotypes de genre, c’est qu’ils ont des conséquences concrètes et néfastes : ils limitent les possibilités qu’ont les gens de se réaliser pleinement, d’exprimer leur potentiel. Combien sont passés à côté de leur vocation, de leurs vrais plaisirs, de ce qui leur aurait vraiment plu, simplement pour se conformer à ce qu’on attendait d’eux ? Combien doivent afficher un caractère qui n’est pas le leur, se forger une image publique qui n’a rien à voir avec ce qu’ils sont vraiment, sous peine d’être moqués et rejetés ? Les stéréotypes de genre n’apportent strictement rien, mais ils nous retirent beaucoup : n’est-ce pas une raison suffisante pour chercher à les détruire ?

Enfin, la dernière raison, c’est que ce n’est pas parce que quelque chose est réel qu’il est sain d’insister dessus. En toutes choses, il faut savoir faire preuve de mesure et de pondération. La différence des sexes est réelle ; mais les stéréotypes de genre ne font pas que reconnaître cette réalité : ils la soulignent, ils insistent dessus, ils ne permettent jamais de l’oublier. Pourquoi n’est-ce pas sain ? Parce que, contrairement à ce que prétendent les militants de la Manif pour tous ou du Jour de la colère, la différence des sexes n’est pas menacée d’oubli : un garçon ne risque pas de croire qu’il est une fille. Contrairement à ce qu’ils semblent croire (faut vraiment ne rien y connaître…), un homme homosexuel ne se sent que très rarement de genre féminin : il se sent homme et attiré par les hommes, voilà tout.

C’est donc tout le contraire : rien n’indique qu’on ne pense pas assez à la différence des sexes ; tout indique qu’on y pense trop. Les différences salariales entre hommes et femmes, la proportion des femmes dans les assemblées politiques ou les conseils d’administration des grandes entreprises, tout crie que beaucoup de gens considèrent les femmes comme inférieures aux hommes. Oui, la différence des sexes est une réalité biologique. Mais la différence des couleurs de peau aussi en est une. Il faut le reconnaître, mais insister dessus est malsain et dangereux. Une école qui attribuerait des étiquettes blanches aux enfants blancs et des étiquettes noires aux enfants noirs ne ferait rien d’autre que se conformer à une différence biologique réelle, immédiatement constatable ; mais elle serait immédiatement (et à juste titre) pointée du doigt, parce qu’en insistant sans nécessité sur cette réalité, elle prendrait le risque de voir les enfants se mettre à lui accorder une importance qu’elle n’a pas. Si les stéréotypes de genre doivent être détruits, c’est peut-être avant tout pour cela : parce qu’ils insistent dangereusement sur une réalité qui ne devrait être que de peu de conséquence.

La première des vérités, c’est la hiérarchie des vérités. Le mal ne réside pas seulement dans le mensonge ; il réside aussi, bien plus subtilement, dans une fausse vision de cette hiérarchie. Donner à une vérité une importance qu’elle n’a pas, en tirer abusivement des conséquences qui ne découlent pas réellement d’elle, c’est déjà être dans l’erreur.

samedi 25 janvier 2014

Querelles de cloches


J’ai longtemps vécu dans un village où l’on sonnait les cloches de l’église. On les y sonne toujours, d’ailleurs, et plaise à Dieu qu’on les y sonne encore longtemps. Elles ont principalement un usage civil – on sonne l’heure, deux fois de suite à chaque heure, à une minute d’intervalle, et la demi-heure, par une seule sonnerie –, mais aussi un usage religieux – on sonne l’angélus tous les jours à midi, et bien sûr on annonce les événements comme les baptêmes, les mariages ou les décès. Comme c’est une région pleine de bon sens (souvent), on a su faire un compromis : à 22h30 retentit la dernière sonnerie, et les cloches ne se réveillent qu’à 7h – horaires assez raisonnables.

Je vivais assez près de l’église, et cela ne m’a jamais dérangé, bien au contraire. J’ai toujours trouvé cela à la fois beau (pour l’angélus) et pratique (pour les heures), sans présenter le moindre inconvénient. J’aurais adoré que l’angélus sonnât non seulement à midi, mais aussi le matin et le soir. Depuis, mes parents ont installé le double vitrage, et je peste justement de ne plus les entendre quand les fenêtres sont fermées. Les cloches sont même une des choses qui m’ont particulièrement manqué en quittant ce village. À Mamoudzou, nous avons bien le muezzin, mais outre ses horaires particuliers – il n’appelle à la prière que cinq fois par jour, mais le premier appel est à 4h15… –, pour moi ça n’a pas exactement le même charme – question d’habitude, j’en conviens.

Je ne dois d’ailleurs pas être le seul à aimer ça : Paulo Coelho, dans le prologue de son Manuel du guerrier de la lumière, fait de la sonnerie de cloches englouties sous la mer l’objet de la quête du scribe supposé du livre.

Tout ça pour dire que je ne vois vraiment pas là matière à polémique. Les différends devraient se régler de la manière la plus simple : les gens qui s’installent dans un village qui sonne les cloches devraient accepter que ce n’est pas une tradition bien gênante ; inversement, les édiles devraient reconnaître que sonner les cloches la nuit est plus gênant qu’utile. C’est donc exactement le type même du faux problème. Vous allez me dire : alors pourquoi écrire dessus ? Parce que certains en font un problème, justement.

Ainsi, pour avoir refusé la demande d’un couple qui souhaitait que les cloches se tussent au moins la nuit, le maire de la commune de Saint-Louis de Boissettes, en Seine-et-Marne, vient de se faire interdire par le tribunal administratif d’appel de Paris de les sonner tout court. Ailleurs, certains exigent le silence au nom de la laïcité, ou de leur confort – et tous ne sont pas prêts à accepter des compromis, et vont en justice pour ça.

Je trouve cela un peu triste. Dans un de ses propos, le philosophe Alain écrivait qu’il y a deux types de maisons : celles où tous les occupants s’interdisent tout ce qui peut déranger chacun des autres ; et celles où, au contraire, chacun supporte les habitudes des autres (dans la limite du raisonnable) et peut, en retour, satisfaire les siennes. Pour ma part, d’accord avec Alain, je choisis sans hésiter de vivre dans la seconde : je peux ne pas apprécier les répétitions de saxophone de mon voisin, mais si cela me permet de répéter mon chant (et s’il n’en joue pas toute la journée), je préfère lui passer sa marotte et qu’il me passe la sienne. « Il me laisse dire “merde”, je lui laisse dire “amen” », chantait Brassens. Cela n’est-il pas préférable à l’autocensure permanente ?

mercredi 22 janvier 2014

Sarkozy : 1 – Dieudonné : 0


Je suis anéanti : je crois bien que je viens de découvrir une injustice dans nos lois. Et, qui pis est, une injustice qui profite aux partis politiques. Franchement, qui aurait cru cela possible ?

Ça m’est tombé dessus à l’occasion de l’affaire Dieudonné. En suivant un peu la chose, je m’aperçois que ce monsieur doit au Trésor public quelque 65 000€ correspondant aux amendes auxquelles il a été condamné au pénal, et qu’il n’a jamais payées. Là, je vous sens intéressés : comment a-t-il fait pour ne pas les payer, ses amendes ? C’est sûr que l’info pourrait être utile.

Mais ne rêvez pas trop, Dieudonné semble avoir en fait savamment organisé son insolvabilité : les parts de la société qui gère les revenus de ses spectacles appartiennent à sa mère et à la compagne. En gros, alors qu’il n’est pas précisément dans le besoin, il semblerait qu’il ne possédât aucun bien en propre que la justice pourrait saisir. Un peu comme Largo Winch, quoi, en beaucoup moins cool évidemment. Il va sans dire qu’agir ainsi est (et c’est bien normal) parfaitement illégal.

Autre pratique apparemment courante de Dieudonné : faire appel aux dons de ses fans pour payer ses amendes. Et ça aussi, c’est illégal, me dit-on. La raison m’en saute moins aux yeux : je comprends bien l’intention derrière la loi, mais elle me semble si facile à contourner que je n’en vois pas franchement l’intérêt. Qu’est-ce qui pourrait légalement empêcher quelqu’un de lancer un appel aux dons pour un tout autre motif, mais qui aurait quand même pour effet de lui rembourser son amende ? Est-il raisonnable d’interdire ce qu’on ne peut pas empêcher ?

Mais bon, c’est illégal, et donc l’administration française, Valls en tête, se dit que ce serait sympa de le faire condamner pour ça aussi. Et c’est là que j’ai fait le lien – je ne sais pas si je suis le seul – avec les petits problèmes financiers de l’UMP l’été dernier. Rappel des faits : l’UMP ayant menti sur ses comptes de campagne, ces derniers ont été invalidés par le Conseil constitutionnel ; à la suite de quoi le parti a été frappé d’une sanction financière, et privé de près de 11 millions d’euros de remboursement de ses frais de campagne. Coup dur ? Ah non. Parce que Sarkozy, trop heureux d’avoir une occasion de redescendre dans l’arène, a immédiatement organisé un « Sarkothon » ; concrètement, un appel aux fans (euh, pardon, aux adhérents et aux sympathisants) de l’UMP pour qu’ils remboursent lesdits frais de campagne à la place de l’État. Aussitôt dit, aussitôt fait : en quelques semaines, les 11 millions ont été atteints.

D’où ma question : pourquoi ce qui est illégal pour Dieudonné était-il légal pour Sarko et l’UMP ? On va me dire que ce n’est pas exactement pareil. Que l’UMP n’a pas été condamné à une amende au pénal. Mais bon, dans la loi, la lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie, pas vrai ? Or, dans les deux cas, on a un comportement contraire à la loi sanctionné par une sanction financière ; dans les deux cas, le coupable fait appel à des supporters pour que la sanction soit sans conséquence pratique pour lui ; mais contre un particulier, on engage une procédure judiciaire, alors que contre un gros parti politique, on se contente de grommeler. On ne peut pas vraiment se départir de l’idée que le gouvernement, l’administration et la justice font deux poids, deux mesures.

De manière générale, le principe même de l’amende, telle qu’elle est formulée dans notre droit, me gêne profondément. Il ne me semble pas normal que la loi fixe les amendes en valeur absolue (pour tel délit, tant d’euros d’amende), car cela créée de fait une inégalité devant la justice. Pour certains, une amende de 10 000 euros sera une véritable catastrophe qui aura des conséquences jusqu’à la fin de leurs jours ; pour d’autres, elle ne se verra même pas à la fin du mois. Cela signifie que les plus riches peuvent se permettre de faire des entorses à la loi bien plus aisément que les plus pauvres. Les amendes ne devraient donc pas être exprimées en valeur absolue, mais en proportion du revenu et du patrimoine du condamné, et remplacées par des jours-amendes pour ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre.

Mais en attendant cette réforme qui ne viendra jamais (car les riches, évidemment, ont à la fois intérêt à l’empêcher à tout prix, et assez de moyens de peser sur les politiques pour être sûrs qu’elle ne soit jamais examinée), ou en attendant Tol Ardor où je propose qu’on fasse comme ça, il faut au moins que gros et petits soient, devant la justice et ses sanctions, aussi égaux que possible. Un ministre de l’intérieur peut difficilement engager des poursuites judiciaires contre un humoriste qui se serait fait rembourser 65 000€ d’amendes par ses fans, alors que son collègue de l’économie, contre un parti qui s’est fait rembourser 11 millions d’euros par les siens, s’est contenté de marmonner : « J’aimerais qu’on n’oublie pas qu’il s’agit d’une amende qui est payée par quelqu’un qui a fraudé. »

lundi 20 janvier 2014

Droit à l'avortement


Avec sa loi visant à interdire complètement l’avortement, à quelque stade de la grossesse que ce soit, sauf en cas de viol ou de danger vital pour la mère, le gouvernement espagnol peut au moins se vanter de soulever de bonnes questions – à défaut d’y apporter les bonnes réponses.

Sur le fond du problème, tous les lecteurs réguliers de ce blog connaissent ma position. Je refuse de me laisser enfermer dans une opposition entre défense de la vie et droit des femmes à disposer de leur corps. J’estime que la question essentielle est de savoir à partir de quand ce qui se développe dans l’utérus de la femme devient un être humain à part entière. Ne pensant pas que l’homme se réduise à ses gènes, ni même se définisse principalement par son patrimoine génétique, je ne considère pas qu’il y ait un être humain dès la fécondation de l’ovule par un spermatozoïde, même dans les cas – car c’est loin d’être toujours vrai ! – où l’ovule fécondé possède tout le matériel génétique pour aboutir à un être humain. Pour moi, la fécondation n’est jamais le début d’une vie humaine.

À mon sens, le fœtus ne devient un être humain qu’à partir du moment où son système nerveux central (SNC) entre en activité, c’est-à-dire entre la 10e et la 14e semaine d’aménorrhée. Mais à partir de ce seuil, il devient un être humain à part entière, différent de sa mère, même si son corps est encore dépendant du sien, et acquiert donc des droits, dont celui de continuer à vivre.

De ces considérations théoriques découle ma position pratique : puisque, avant que ne fonctionne son SNC, l’embryon n’est pas un être humain, ni même un être vivant, il n’a pas de droits spécifiques et les parents (ou la mère en cas de désaccord, puisqu’il faut bien que quelqu’un tranche) ont le droit de le supprimer. Après ce seuil, en revanche, je considère que l’avortement constituerait la mise à mort d’un être humain, et devrait donc être interdit – sauf si la grossesse ou l’accouchement mettent en danger la vie de la mère, auquel cas il devrait être autorisé (mais pas obligatoire, bien sûr : là encore, le choix doit être laissé aux parents et, in fine, à la mère), la vie de l’enfant ne valant pas davantage que celle de la mère.

Considérons à présent quelques évolutions problématiques. De manière évidente pour qui a compris mes présupposés théoriques, je suis favorable à l’évolution législative proposée par le gouvernement français : avant la 12e semaine (plus ou moins) d’aménorrhée, je ne vois aucune raison de limiter l’avortement aux situations de « détresse » pour la mère. De deux choses l’une : soit, avant ce seuil, l’embryon est déjà un être humain, et une situation de détresse ne saurait justifier sa mise à mort ; soit il ne l’est pas, et on n’a pas besoin de justifier d’une détresse particulière pour s’en débarrasser.

Toujours avant ce seuil de la mise en route du SNC, l’avortement doit-il être considéré comme un droit, comme le propose, là encore, le gouvernement français ? Pour moi, à l’évidence, oui. L’embryon n’est pas encore un être vivant, le supprimer n’est donc pas un crime ; mais si les choses suivent leur cours naturel, il va le devenir. Affirmer que l’avortement ne serait pas un droit, mais seulement une possibilité offerte par la loi, mais qui pourrait également être remise en question, cela reviendrait à retirer aux parents le choix de garder ou non l’enfant à venir (ce qui, pour une famille, implique des changements considérables, je peux en témoigner), et ce sans aucune raison valable.

C’est pour cela que la proposition de loi espagnole n’est pas seulement une grave régression sociale ; c’est surtout une atteinte à une liberté fondamentale des couples et des femmes : le contrôle de leur fécondité. C’est là le point essentiel. Ce n’est pas encore le cas, mais l’avortement avant la 12e semaine d’aménorrhée doit devenir un droit fondamental. Parce que la venue d’un enfant bouleverse complètement la vie d’une femme ou d’un couple, on ne peut pas les contraindre à accepter ce bouleversement sans une excellente raison. L’interdit du meurtre, c’est une excellente raison ; mais tant qu’il n’y a pas meurtre, il n’y a aucune raison d’imposer l’enfant à un couple.

Doit-on conserver ou mettre en place les « clauses de conscience » qui permettent aux médecins de refuser de pratiquer un avortement ? A priori, j’aurais tendance à répondre « non », comme je réponds (sans aucune hésitation cette fois) « non » aux maires qui veulent pouvoir refuser de marier des couples homosexuels. Mais comme on touche à des questions fondamentales, et que des médecins peuvent vivre extrêmement mal la pratique d’un acte profondément contraire à leurs croyances (et même si je considère ces croyances comme dénuées de tout fondement), pourquoi pas. À la condition sine qua non que cela n’entrave pas la possibilité d’avorter facilement pour les couples qui souhaitent le faire, ce qui signifie qu’il serait de la responsabilité du médecin ayant refusé de pratiquer une IVG de trouver dans un délai court (trois jours au plus) un autre praticien qui accepterait de le faire, et ce dans un lieu proche.

Certains me font remarquer que mon échafaudage théorique et juridique est fragilisé par le fait qu’il est difficile pour une femme de savoir qu’elle est enceinte avant la 12e semaine d’aménorrhée. À cela je réponds trois choses. La première, c’est que ma proposition n’est sans doute pas parfaite, mais qu’elle me semble un compromis préférable à des positions plus radicales, dans un sens ou dans l’autre. La seconde, c’est qu’à ce stade, la plupart des femmes doivent quand même savoir qu’elles sont enceintes. À 5 semaines d’aménorrhées, je suppose que tout le monde commence à s’inquiéter : il en reste 7 pour vérifier qu’on est enceinte, prendre la décision et, le cas échéant, avorter. La troisième, c’est que pour les cas difficiles ou limite, on pourrait développer d’autres solutions : par exemple, il me semblerait normal de légaliser l’abandon à la naissance au profit d’un couple adoptant, l’accord ayant été conclus au préalable et ne pouvant faire l’objet d’aucune rémunération ou compensation, qu’elle soit financière ou en nature – l’être humain ne pouvant devenir l’objet d’aucune marchandisation.

Deux remarques pour finir. Cette question est très polémique et déclenche des passions qui prennent parfois des tournures violentes, voire disproportionnées, de la part des « pro-vie » comme de celle des « pro-choix ». Il est donc fondamental de rappeler que la liberté d’avorter que je défends, ou le respect dû à tout être humain à partir du moment où il le devient, doivent être mis en balance avec les autres libertés fondamentales.

Ainsi, les « pro-choix » ne peuvent prétendre interdire aux opposants à l’avortement de s’exprimer. Il serait dramatique pour la liberté d’expression d’aller vers une interdiction ou un contrôle trop drastique des sites Internet « pro-vie », par exemple. Les adversaires de l’avortement doivent pouvoir continuer à exprimer leur opposition, y compris par des propos ou des images qui peuvent sembler choquants, agressifs, durs pour les femmes qui avortent. Ils doivent pouvoir continuer à manifester publiquement, même aux abords des hôpitaux qui pratiquent les IVG. Sur ce sujet, je ne suis plus d’accord du tout avec le gouvernement français, qui souhaite justement interdire ces manifestations. Les libertés ne se marchandent pas, ne se négocient pas, et ne sauraient être piétinées pour le confort des femmes qui avortent. Un monde libre, c’est forcément plus inconfortable, mais c’est mieux qu’un monde non libre.

Inversement, le gouvernement espagnol ne peut interdire aux adversaires de l’actuel projet de loi de manifester, comme il cherche pourtant à le faire. La loi « sécurité citoyenne » adoptée par le conseil des ministres espagnol est dangereuse. Il est terrifiant de voir qu’un gouvernement européen peut mettre en place une loi qui obligera les groupes sur les réseaux sociaux à se déclarer, sous peine de 30 000€ d’amende, ou qui interdira de critiquer la nation espagnole. C’est la preuve, une fois de plus, que la démocratie n’est aucunement la garantie du respect des libertés fondamentales.

Touche finale ? Le pape François a publiquement soutenu les « marches pour la vie ». On dira qu’il joue son rôle, et en effet je ne m’attendais pas à autre chose. Mais il aurait pu n rien dire ; c’est la première fois qu’il me déçoit vraiment. Au moins, ça me donne l’occasion, comme lors du débat sur le mariage pour tous, de réaffirmer haut et fort (enfin, aussi fort que je peux) que non, tous les catholiques ne sont pas d’accord avec les positions morales du Magistère romain.

samedi 18 janvier 2014

Il paraît qu'on aurait (encore) droit à une vie privée (mais c'est pas sûr)


La vie privée, ces derniers temps, c’est comme la liberté d’expression : elle en prend vraiment plein la gueule. Évidemment, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est l’affaire d’État Hollande-Gayet-Trierweiler. Photos de Closer, houuuuu, le Président de la République a une maîtresse ! Drame, scandale, abomination de la désolation. Tout le monde y va de son couplet. Les Défenseurs de la Morale tempêtent que non, c’est pas possible, une maîtresse, mais, mais ! Les Gardiens du Temple de la Sainte Décence (auprès de qui les Défenseurs de la Morale sont des soixante-huitards libidineux) rappellent que de toute façon, la précédente n’était même pas mariée (comprenez : c’était une pute, alors faut pas qu’elle s’étonne d’être remplacée par une autre pute). Naturellement, la droite, opportuniste, déplore « la triste image qu’on donne à l’étranger » (moi je trouve surtout que ceux qui nous critiquent, en plus d’avoir la mémoire courte, sont à la fois plus voyeurs et plus coincés que nous). Il y a même des féministes pour s’apitoyer sur la pauvre délaissée (comme si ça n’arrivait pas tous les jours, et pas seulement dans ce sens-là). Bientôt, je pense que la Ligue de Protection du Kâma-Sûtra produira un communiqué de presse ulcéré par lequel il fera savoir qu’un Président, surtout quand il dépasse les 100 kilos, ne devrait jamais s’autoriser la position du petit pont, pas plus que celle de la montagne magique, et devrait s’en tenir exclusivement au cavalier perdu ou à l’union du crabe.

Là, j’ai envie de crier « halte ». Bien sûr, je suis content de voir tant de gens, passionnés qu’ils sont pour une affaire qui n’a strictement aucun intérêt, démontrer brillamment ma thèse, à savoir que décidément, la politique, ce n’est pas l’affaire de tout le monde ; mais enfin, ce faisant, ils contribuent quand même à mettre la vie privée en vrai danger, et ça, ça me navre.

Sur l’affaire elle-même, bien sûr, il n’y a rien à dire, ou presque. Je ne devrais même pas avoir à écrire ce billet. Oui, de toute évidence, un Président de la République, ou un Roi, ou un Empereur-du-monde-à-vie même, a droit à une vie privée. Qu’est-ce que vous vous imaginiez, que vous étiez gouvernés par un robot ? Eh oui, Hollande, comme tout le monde, dort, ronfle, baise, pisse, reprend de la dinde, va grignoter dans le frigo à minuit, et fait ainsi tout un tas de trucs qu’il est en droit le plus absolu, comme n’importe quel citoyen, de garder pour lui. Tant qu’il ne commet rien d’illégal, tant qu’il ne viole pas, tant qu’il ne couche pas avec des petits enfants ou avec des animaux, là où il fourre, c’est son problème, celui des femmes avec qui il le fait, celui de Dieu, mais pas le nôtre. Et donc, je ne veux même pas le savoir, parce que je n’ai pas à le savoir, parce que rien ne m’autorise à le savoir ; et si je l’apprends, je veux que soient condamnés avec la dernière fermeté ceux par qui je l’apprends, parce qu’ils ont violé la vie privée d’un citoyen, et que c’est grave.

Serais-je (ô terreur) un « vieux con » ? C’est peut-être ce que penserait Jean-Marc Manach, l’auteur du (pourtant très bon) blog Bug Brother, lui qui défend une évolution de notre représentation de la vie privée. C’est en tout cas sans aucun doute ce que penserait Vint Cerf, un des pères fondateurs d’Internet, qui travaille actuellement pour Google (…) chez qui il occupe le poste de « chef évangéliste de l’Internet » (re-…) : le 20 novembre dernier, il a dit sans ciller que « la vie privée pourrait bien être une anomalie ».

Ça vous fait flipper ? Moi aussi. Mais on ne doit pas être si nombreux que ça : la vidéo-surveillance, habilement renommée vidéo-protection, se développe dans des proportions démesurées sans que ça choque grand-monde ; la plupart trouvent même ça très bien (on se sent quand même plus en sécurité, ma bonne dame). Dans le même tonneau, le projet de loi de programmation militaire, examiné à l’Assemblée en novembre dernier, rend plus efficace la surveillance des internautes, et légalise (on dit « encadre », évidemment) des pratiques pour le moins douteuses. Et là encore, tout le monde applaudit comme à Guignol.

Est-ce que je suis de la génération des « parents » plutôt que de celles des « transparents » ? Je ne suis pas dans l’air du temps, c’est sûr. Non seulement les jeunes (mon Dieu, je dis « les jeunes »…) exposent de plus en plus leur vie privée sur le Net, mais (pire) ils trouvent cela normal, et (pire encore) ils attendent de plus en plus que tout le monde en fasse autant. Et on nous ressort les vieux poncifs (« si vous n’avez rien à vous reprocher, qu’est-ce que ça peut vous faire qu’on vous espionne ? »).

Eh bien moi ça me fait, et ce monde qu’on construit ne me va pas. D’abord, parce que j’estime que la vie privée est un droit, un droit fondamental de l’être humain, et qu’elle doit donc être protégée. J’ai le droit de faire l’amour, de manger, de dormir en n’étant regardé que par les personnes de mon choix. Ensuite parce que ceux qui ne s’inquiètent pas de cette évolution n’en voient pas les évolutions inévitables. Qu’est-ce que j’ai à me reprocher ? Mais un État que, pour une raison ou pour une autre, je dérangerai (et il y a mille manière de déranger l’État, l’administration ou ceux qui en ont la charge), ils trouveront toujours dans ma vie privée quelque chose à me reprocher. Et les lois changent : ce qui était légal en 1938 ne l’était plus forcément en 1942, et tout un tas de gens avaient soudain une foule de choses à « se reprocher ».

Ce qui sépare les totalitarismes des dictatures, c’est avant tout le fait qu’ils essayent de supprimer la vie privée, d’avoir un contrôle total, justement, sur la société et sur les individus qui la composent. Il y en a peut-être que ça ne dérange pas de vivre dans un totalitarisme. Moi ça me dérange.

dimanche 12 janvier 2014

De quelques cas limites posés par la liberté d'expression

Mon précédent billet étant déjà bien long, je n’y ai pas abordé un certain nombre de cas limites. Pourtant, je ne veux pas me dérober et nier des difficultés réelles. Examinons donc trois cas où la liberté d’expression entraîne (à tort ou à raison) de réelles tensions sociales, et traitons-les par ordre de gravité.

Le premier concerne le négationnisme. En France, il est pénalement condamné. À l’origine, je soutenais cette condamnation sans réserve ; mais j’ai finalement compris qu’elle repose sur des bases somme toute bien fragiles. Nier la Shoah, ou même en minimiser l’importance ou la portée historique, c’est, dans 95% des cas, une attaque contre les Juifs. Cela, on le constate empiriquement ; et on peut en déduire que très souvent, le négationnisme se rattache de fait à un appel à la haine ou même à la violence. C’est le seul fondement de l’interdiction pénale du négationnisme. S’il est si fragile, c’est parce qu’on ne peut pas prouver cette intention haineuse ou violente. Condamner pénalement le négationnisme, c’est donc forcément faire un procès d’intention. Et cela, ce n’est pas possible. Le négationnisme (et tous ses dérivés : nier l’horreur de l’esclavage, nier le génocide des Arméniens etc.) doit donc être combattu par des arguments, et pas par des procès.

Je conçois que ce soit difficile à avaler. Plaisanter sur la Shoah, ou pire encore en nier l’existence ou l’ampleur, peut être ressenti par certains comme une blessure très douloureuse. On peut penser que c’est extrêmement stupide ou de mauvais goût. Mais il faut l’accepter en pensant que c’est le prix de la liberté. Jésus disait : « si vous aimez vos amis, quel mérite avez-vous ? Les pharisiens et les païens n’en font-ils pas autant ? » ; de même, on peut dire : « si vous n’autorisez que les paroles intelligentes, vraies ou de bon goût, quel mérite avez-vous ? où est la liberté là-dedans ? » La liberté d’expression, ça veut dire que n’importe qui a le droit de dire que le goudron a une âme et qu’il ne faut pas rouler dessus, ou de dire « caca pipi prout ».

Le second cas, c’est celui du voile. Encore un sur lequel j’ai évolué. Au départ, je considérais comme normal qu’on demandât aux jeune filles de retirer leur voile à l’école. De même, le voile intégral me posait instinctivement problème, et l’interdire dans l’espace public me semblait salutaire.

J’ai changé d’avis sur les deux points. Sur le voile à l’école, je reconnais que les usagers d’un service public ne peuvent pas, même dans un État laïc, être considérés de la même manière que les fonctionnaires en service. Mon passage à Mayotte y est peut-être pour quelque chose : les élèves et même certaines employées sont voilées dans les établissements scolaires sans qu’on constate de réelles dérives. Mais surtout, je me suis dit qu’il fallait assumer mon opposition à la laïcité. Puisque ce système, même s’il est loin d’être le pire, ne me semble pas non plus être la meilleure manière d’organiser les rapports entre l’État et les Églises (je lui préfère le théisme d’État proposé par Tol Ardor), autant aller au bout de la démarche : il serait sage de reconnaître qu’afficher une appartenance religieuse n’est pas la même chose que de faire de la propagande en sa faveur – seule chose qui doit rester interdite pour les fonctionnaires dans le cadre de leur service.

Le voile intégral continue de me poser un problème dans la mesure où, tant qu’il n’est de facto porté que par des femmes, je continue à le considérer comme une marque de domination des hommes sur les femmes et d’aliénation de ces dernières – domination et aliénation assimilées et acceptées par les femmes qui se voilent volontairement, là n’est pas la question. Mais est-ce un motif suffisant pour l’interdire ? Là encore, je crois qu’on tombe dans le procès d’intention. La liberté de s’habiller comme on le souhaite me semble devoir prévaloir par rapport à la présomption, même très forte, de domination masculine. Après tout, songerait-on à interdire à une femme de porter un t-shirt sur lequel serait écrit « j’aime être soumise » ?

Il reste que le voile intégral masque ce qui incarne l’identité, le caractère unique d’une personne, à savoir son visage. Pour cette raison, j’estime qu’une personne ne peut pas exiger de rester intégralement voilée quand elle est en relation avec quelqu’un. Je ne tolérerais pas (même à Mayotte) une élève intégralement voilée dans un de mes cours, parce que dans le cours, je suis en relation avec mes élèves, et que cette relation de personne à personne, d’individu à individu, doit pouvoir s’appuyer sur le lien visuel de visage à visage. De la même manière, j’estime qu’un commerçant n’a pas l’obligation de servir une personne intégralement voilée (ou même simplement masquée), qu’un fonctionnaire peut lui demander de retirer son voile (ou son masque) pour accéder à ses demandes, qu’un policier peut exiger la même chose pour, par exemple, un contrôle d’identité. Dès qu’on est en relation avec quelqu’un, je crois qu’il faut pouvoir exiger que le visage soit montré – ou, si la personne refuse, refuser en conséquence la relation. Mais si quelqu’un se contente de marcher dans la rue, je ne vois en fait aucun fondement solide pour lui interdire de masquer son visage.

Le troisième cas, le plus grave, porte sur le blasphème, et peut s’appuyer sur trois exemples concrets.

Premier exemple : la tentative par les autorités musulmanes (aidées par les autorités catholiques) de faire interdire les caricatures de Muhammad parues dans Charlie Hebdo. Là, les choses me semblent simples : rien ne permet de le faire. La liberté d’expression implique la liberté de choquer, de heurter, voire de blesser par ses paroles et ses dessins. Surtout, là aussi, une interdiction serait la voie rêvée vers les pires dérives. Si l’on interdit les caricatures de Muhammad, il faudra aussi interdire celles du Christ, celles de Moïse, celles de Bouddha, celles de Krishna ; et moi, dont une bonne partie de la religion est fondée sur Tolkien, ne serais-je pas fondé à faire interdire Lord of the Ringards, ou toute autre parodie du Seigneur des Anneaux ? Ou les raëliens toute caricature de Raël, toute représentation parodique des extra-terrestres ?

Deuxième exemple : les actions des Femen à l’église de la Madeleine et dans la cathédrale de Cologne. À Paris, elles ont mimé un avortement de Marie sur l’autel, avec un foie de veau comme fœtus, et proclamé en conséquence l’annulation de Noël. En Allemagne, l’une d’entre elles a jailli sur l’autel à moitié nue, « I am God » écrit sur le torse. Évidemment, cela a choqué. On peut trouver ce qu’elles ont fait idiot ou efficace, utilement ou inutilement provocateur. Mais sont-elles condamnables par la justice ? À mon sens, pas pour avoir choqué ou blasphémé. Cela fait partie de leur liberté d’expression. Personne ne peut se prévaloir de sa sensibilité religieuse (ou de sa sensibilité tout court) pour limiter la liberté d’expression d’autrui.

Peut-être sont-elles condamnables sous un autre chef d’accusation ; je ne connais pas assez bien les détails des deux affaires pour le dire. Si elles ont sali ou dégradé des églises, elles sont condamnables pour dégradation de lieux et de biens publics ou semi-publics. Mais il est essentiel qu’aucune autorité ne les inquiète sous un mauvais prétexte. Elles ne doivent pas être inculpées, et encore moins condamnées, pour avoir choqué la sensibilité des croyants, ou symboliquement porté atteinte à leur foi, car cela reviendrait à rétablir le délit de blasphème, ce dont je ne veux à aucun prix.

Le troisième exemple est le plus grave et aussi le moins médiatisé, car il a eu lieu à Mayotte. Durant la nuit de la Saint-Sylvestre, une tête de porc a été déposée sur le parvis de la mosquée de Labattoir (ça ne s’invente pas), en Petite Terre. Un couple a été arrêté, ils ont avoué leur geste (sous l’emprise de l’alcool), ils seront jugés prochainement en correctionnelle, avec la personne qui leur a fourni la tête. Le chef d’inculpation ? « Provocation par emblème exhibé dans un lieu public à la haine, à la violence ou à la discrimination en raison d’une appartenance à une religion. » Jusqu’à leur comparution, ils ont été « invités » à quitter le territoire de Mayotte, pour leur propre sécurité.

Cette affaire me laisse extrêmement perplexe. De toute évidence, ce qu’ils ont fait était assez bête. Clairement, ils ne doivent pas adorer l’islam. Bien sûr, leur geste a profondément choqué la population locale. Est-ce suffisant pour justifier une condamnation pénale ? Le chef d’inculpation pondu par le procureur me semble fabriqué pour l’occasion, et bien fragile. Exposer une tête de porc devant une mosquée, ce serait appeler à la haine, à la violence ou à la discrimination ? On voit mal comment ou pourquoi. Chercher à choquer toute une communauté, ce n’est pas la même chose que d’appeler à la haine à son égard.

Certes, c’est une profanation. Mais une profanation doit-elle être condamnée par la justice en tant que telle ? Je ne le crois pas, parce que ce serait dire que la sensibilité religieuse des croyants prime la liberté d’expression. Il ne faut donc pas condamner pénalement la profanation en tant que telle : on ne peut que condamner la dégradation de biens ou de lieux publics ou semi-publics (ou privés, d’ailleurs, mais c’est moins fréquent). D’ailleurs, si quelqu’un volait une hostie consacrée et la piétinait dans la rue, ce serait une profanation terrible pour des chrétiens, et je ne pense pas que quiconque songerait à en poursuivre l’auteur devant les tribunaux.

On aurait pu penser à d’autres motifs. Par exemple, il est clair que, dans le contexte local, ce geste aurait pu déclencher des manifestations, des émeutes ou même des violences physiques. Mais qui en aurait été responsable : les provocateurs, ou ceux qui auraient répondu violemment à la provocation ? À ce compte-là, les auteurs des caricatures de Muhammad sont responsables des violences qui ont éclaté un peu partout dans le monde musulman après leur publication dans un journal danois. Comment peut-on tenir ce discours ? Et comment se fait-il que les provocations des Femen, largement aussi graves pour les catholiques que celles-là le sont pour les musulmans, ne soient, elles, suivies d’aucune violence ? Désolé, mais tout ça me rappelle furieusement ceux qui prétendent que les filles qui portent des fringues sexy sont responsables de se faire violer…

Alors que reste-t-il pour condamner juridiquement ce geste ? Pas grand-chose, à mon avis. Une seule, en fait : c’est que personne ne doit jeter une tête de porc dans un lieu public, parce que ce n’est pas hygiénique. Pour ça, oui, ils peuvent être condamnés, en retenant éventuellement le risque d’émeutes comme une circonstance aggravante, et l’alcool comme une circonstance atténuante.

Ça décevra sans doute les musulmans de Mayotte. Mais c’est le seul moyen, je crois, de ne pas dériver, lentement mais sûrement, à coup de chefs d’inculpation ad hoc, vers un rétablissement du délit de blasphème qui ne dira jamais son nom, mais n’en sera que plus insidieux, plus difficile à combattre et donc plus dangereux.