mardi 11 décembre 2012

Ô surprise ! Un échec à Doha

Les négociations sur le climat de Doha, au Qatar, se sont achevées sur un accord arraché au forceps par le président de la conférence, le vice-premier ministre qatari Abdullah Al-Attiyah. Bilan : proche du néant, aucune avancée majeure n’a été actée. Signe qui ne trompe pas : aucun pays n’a osé qualifier cet accord de satisfaisant. Quand on sait à quel point les politiciens sont prompts à s’auto-congratuler, c’est franchement inquiétant.

Pour autant, est-ce surprenant ? Pas le moins du monde. Depuis des années et des années, les conférences environnementales se suivent et se ressemblent : à la fin, on ne fait rien. Il y a parfois de gros effets d’annonce (Rio de Janeiro en 1992, Kyoto en 1997), mais il ne faut pas être grand clerc pour prédire à chaque fois qu’ils ne se traduiront pas dans les faits. En fait, plus les annonces sont importantes et ambitieuses, moins elles seront respectées, plus les désillusions seront grandes. Twice the pride, double the fall.

Comment analyser cet échec ? Ce n’est pas bien difficile. La méthode des négociations internationales est celle du consensus. Comment voulez-vous mettre d’accord près de 200 pays sur des questions aussi polémiques, aussi complexes, aussi graves, et ce alors qu’ils différent fondamentalement par leur histoire, leur culture, leurs intérêts ? Cette méthode a d’autant moins de chances d’aboutir à quelque chose de concret qu’au fond, personne ne veut réellement faire des efforts. Tous les responsables savent très bien (sauf les plus stupides d’entre eux) que commencer à résorber la crise environnementale demanderait à l’humanité des sacrifices immenses. Tenus par leurs électorats, la nécessité de se faire réélire, la faible marge de manœuvre dont ils disposent, à la fois parce que leurs caisses sont vides et parce qu’ils ont cédé trop de pouvoir à d’autres acteurs, ils ne peuvent que choisir l’intérêt immédiat et à court terme au détriment de l’intérêt à long terme.

Alors que faire ? Les élites ont fait la preuve de leur incapacité à régler les problèmes : les citoyens doivent donc les abandonner, cesser de leur faire confiance, de se reposer sur eux, et prendre leur destin en main. Attention, cela ne signifie pas qu’il faille abandonner l’action politique ; bien au contraire, il faut se lancer à corps perdu dans l’action politique. Elle seule est capable de nous sortir du gouffre : les actions individuelles ou à petite échelle sont bonnes et probablement nécessaires, mais il est certain qu’elles ne sont pas suffisantes. La crise est infiniment trop importante et nos moyens personnels sont infiniment trop limités pour que nous puissions espérer qu’une solution globale émerge de la somme des solutions locales.

Mais s’il ne faut pas abandonner l’action politique, il faut en revanche abandonner l’action politique traditionnelle. Sur ce blog, j’ai déjà dénoncé la transformation des Verts en un parti de gouvernement, transformation qui, malgré ce qu’ils s’imaginent, les rend inefficaces : ils ne gagnent des postes qu’en renonçant à l’application de leurs idées, donc à leur âme. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que de nos jours, appartenir à un gouvernement, quel qu’il soit, où qu’il soit, c’est appartenir à une structure qui a déposé, abandonné son pouvoir et s’est elle-même lié les pieds et les mains.

Les partis politiques, les élections, la prise du pouvoir par les moyens classiques, tout cela ne peut plus être le cœur de notre engagement et de notre stratégie. Les écologistes peuvent se lancer dans ce jeu, mais ils doivent le faire intelligemment, c’est-à-dire en ayant d’autres buts que la prise réelle d’un pouvoir qui ne nous apporterait rien. Par exemple, le jeu électoral peut être utilisé pour médiatiser et populariser des thèmes et des idées. Mais le cœur de notre action doit être ailleurs. Il reste à inventer.

Tol Ardor est une tentative dans ce sens. Dieu merci, elle n’est évidemment pas seule : c’est de la multiplicité des initiatives et des projets que naîtront les idées nouvelles dont nous avons tant besoin. En gardant néanmoins à l’esprit qu’une division excessive nous empêcherait d’agir ; entre nécessaire diversité de l’écologie politique et risque de balkanisation, nous avons un équilibre difficile à tenir.

mardi 4 décembre 2012

Pendant ce temps, aux Philippines...

Un de mes amis parle des « cathosaures », et annonce leur disparition prochaine. De mon côté, je suis fréquemment pris d’une furieuse envie de récupérer la fameuse caricature de Mahomet parue dans Charlie Hebdo en dessinant un Christ se lamentant lui aussi : « C’est dur d’être aimé par des cons… ».

En effet, pendant que notre Église de France ferraille contre le mariage pour tous, de l’autre côté de la planète, l’Église des Philippines s’est dit qu’il n’y avait pas de raison de laisser aussi facilement la palme de la bêtise aux occidentaux, et qu’elle allait entrer dans la lutte, et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Et en effet, y a pas à dire, elle m’a bien l’air de devoir gagner le concours.

Petit cours accéléré de géographie. Les Philippines sont de taille relativement modeste, 300 400 km2, un peu plus de la moitié de la France métropolitaine, qui jouit de 543 965 km2. En revanche, les Philippines ont une population touffue : 92,34 millions d’habitants en 2010, sans doute un peu plus aujourd’hui (pour se faire une idée de leur rythme de croissance, on peut souligner qu’ils n’étaient que 27 millions en 1960) ; contre 63,46 millions de personnes en 2012 en France métropolitaine. Pour ceux qui ont la flemme de calculer, ça donne une densité moyenne de 307,4 hab./km2 aux Philippines contre 116,7 hab./km2 en France métropolitaine : plus du double, donc. Enfin, un peu d’économie : alors que la France a un PIB de  2 808 milliards de dollars, donc 44 248$/hab., et un IDH de 0,884, très élevé, les Philippines se contentent d’un PIB de 225 milliards de dollars, donc 2 437$/hab., et d’un IDH de 0,751, considéré comme moyen. Concrètement, ça veut dire qu’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Quand même.

Au vu de ces chiffres, on pourrait assez logiquement déduire que les Philippins sont assez nombreux comme ça, et que pour leur bien autant que pour celui de la planète, ils peuvent commencer à s’arrêter (c’est d’ailleurs aussi vrai pour nous, mais bon, ça l’est quand même encore plus pour eux). C’est le calcul qu’a fait le gouvernement philippin, qui essaye depuis 1998 (15 ans, c’est quand même pas rien) de faire passer une loi qui permettrait de financer la contraception sur les deniers publics, introduirait l’éducation sexuelle à l’école et autoriserait l’avortement dans certaines limites (il est actuellement totalement interdit par la Constitution).

Le problème, c’est que les Philippines sont un pays très majoritairement catholique, et que l’Église du coin ne l’entend pas de cette oreille. Depuis 15 ans elle lutte contre ce projet, et depuis 15 ans elle réussit, c’est là qu’est le drame. Au moment où j’écris, le gouvernement cherchant à passer à la vitesse supérieure, l’Église aussi redouble ses attaques. Fin novembre, l’archevêque de Lipa a appelé le peuple à « faire preuve de discernement » (tu parles) lors des élections de 2013 en rejetant les hommes politiques « qui ne suivent pas les enseignements de l’Église », en particulier ceux qui auraient voté en faveur de cette loi. Il a certes été rappelé à l’ordre par le président de la conférence épiscopale, mais le mal était largement fait. De son côté, l’évêque d’Antipolo a demandé aux fidèles de prier et de jeûner pour que les parlementaires rejettent le projet de loi. Lui n’a pas été contredit.

Et ce alors même que ledit projet de loi a déjà été considérablement affaibli par rapport à sa version d’origine. Ainsi, la dernière mouture ne prévoit plus le financement des moyens de contraception qui empêchent la nidification d’un ovule fécondé, comme le stérilet, ce qui réduit gravement sa portée. Foin de ces tentatives de compromis, les évêques continuent de crier veto.

Pour qu’on ne m’accuse pas de partialité, je le dis et le redis : je suis catholique, non seulement croyant mais pratiquant. Mais c’est justement pour cela qu’il est de mon devoir de le dire : il y a là quelque chose de désespérant. En France on a peut-être la droite la plus bête du monde, mais aux Philippines il semblerait bien que l’Église se hisse à la première marche du podium. Moi, ça me donne envie de crier halte. Halte mes cocos ! Non seulement ça prouve que vous n’avez rien compris aux crises, aux dangers et aux enjeux de notre temps (tant pis pour vous, à la rigueur) ; mais surtout, vous vous rendez coupable d’une partie du malheur de ces gens, et d’une partie des dégradations qu’ils commettent contre leur environnement.

Trois petits chiffres pour finir ? À Manille, la pollution atmosphérique est responsable de 12% des décès ; le pays ne traite de manière appropriée que 10% des eaux d’égouts ; et entre 1990 et 2005, les Philippines ont perdu un tiers de leur couvert forestier.

lundi 3 décembre 2012

Devoir de réserve, mon cul (et c'est le cas de le dire)

J’apprends que dans la Drôme, au lycée des Trois sources, une femme de ménage a été mise à pied pour avoir posté sur son blog des images et des films pornographiques. D’elle-même, je précise. Pour le moment, l’affaire n’a pas l’air de faire beaucoup de bruit. C’est vrai qu’entre la crise à l’UMP, les dernières facéties d’Israël et la remontée de l’OM en Ligue 1, pas facile de se faire une place au JT.

Pourtant, deux choses de taille sont en jeu. La première, c’est l’emploi d’une femme. Comme, d’après ce que j’ai pu en voir, il est peu probable que cette dame se reconvertisse dans le X en tant que professionnelle, sa mise à pied va sans doute passablement bouleverser sa vie ; autant se demander si c’est justifié, c’est quand même le minimum. La seconde est de plus grande importance encore : c’est la liberté d’expression.

A-t-on le droit de faire ce qu’on veut en-dehors du cadre professionnel ? Tant qu’on n’outrepasse pas les limites fixées par la loi, ce devrait être une évidence. Pour les fonctionnaires, c’est pourtant de moins en moins vrai. Pour nous brimer, le pouvoir a un outil bien pratique : le devoir de réserve.

Cet animal-là est surtout utile parce que juridiquement très flou. D’abord, cette notion n’apparaît jamais dans les textes législatifs ou réglementaires qui régissent la fonction publique en France. Il s’agit donc d’une création purement jurisprudentielle – et ceux qui me connaissent savent ce que je pense de la jurisprudence.

Dans le principe, c’est assez simple : selon le site fonction-publique.gouv.fr, « le principe de neutralité du service public interdit au fonctionnaire de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque ». Sachant que cette interdiction ne s’applique pas à tout le monde avec la même rigueur. En gros, plus vous êtes haut dans la hiérarchie, plus vous avez l’obligation de fermer votre gueule ; inversement, un mandat syndical vous autorise à l’ouvrir plus ou moins. Le même site précise bien que « la réserve n’a pas trait uniquement à l’expression des opinions. Elle impose au fonctionnaire d’éviter en toutes circonstances les comportements portant atteinte à la considération du service public par les usagers ».

Ça, c’est du bon outil ! Un truc jamais défini par les textes de loi, dont l’appréciation concrète est donc laissée aux juges, au cas par cas, et qui non seulement vous interdit d’utiliser votre fonction pour faire passer vos idées (ce qu’on peut comprendre), mais vise aussi à vous encadrer « en toutes circonstances » (donc aussi dans votre vie privée) pour vous empêcher de faire un peu tout ce qu’on veut.

En effet, il n’y a pas grand-chose d’intéressant ou d’amusant qui, pris sous un certain angle, ne puisse en aucune manière « porter atteinte à la considération du service public par les usagers ». Si vous êtes prof et que, lors d’une soirée d’anniversaire arrosée, vous montrez votre cul à vos amis, s’il se trouve que l’un d’entre eux est aussi parent d’élève, ne portez-vous pas un coup fatal à la pompe qui sied à l’enseignement ? Si un policier milite en faveur de la réouverture des maisons closes, voire profite des faveurs des hôtes habituels du bois de Boulogne, ne peut-on pas l’accuser de nuire à son service ? Un fonctionnaire peut même, ainsi, subir une double peine : pris en état d’ivresse sur la voie publique, on peut lui infliger l’amende de base dont écoperait un citoyen lambda plus une sanction disciplinaire quelconque pour avoir gravement compromis la dignité de sa charge. Des agents sont régulièrement menacés de cette manière, et parfois traînés devant la justice, qui ne leur donne pas toujours raison.

Dans le cas présent, on pousse un peu mémé dans les orties. On peut déjà noter qu’on est dans les cas ultra-limites : l’agent mis à pied n’a pas utilisé sa fonction à des fins de propagande, on estime qu’elle a porté atteinte à l’image du service. Premier point critiquable, car il est déjà inquiétant de voir l’administration et les juges se transformer en police des mœurs. En outre, l’agent en question est femme de ménage : pas vraiment un haut fonctionnaire dont on attend qu’entre tous il donne l’exemple.

Et surtout, si on examine le fond de l’affaire, il me semble qu’elle n’a rien fait de répréhensible, ni aux yeux de la loi, ni à ceux de la morale. Elle a mis des photos érotiques d’elle sur le Net, soit. Mais elle l’a fait sur un blog qui annonce clairement la couleur et demande aux mineurs de ne pas y pénétrer. S’ils le font tout de même, c’est quand même d’abord de leur responsabilité, et de celle de leurs parents qui ne savent pas contrôler leur activité informatique. Alors quand j’entends une espèce de pimbêche blonde (et qui ne sait manifestement pas se maquiller), sans doute une sorte de déléguée des élèves, dire (sur le 12/13 de France 3, édition des régions), l’air contrit et pénétré, que « elle est dans un lycée, elle est en contact avec des gens, bon, qui sont pas majeurs, généralement, c’est ça qui, c’est ça qui, qu’est choquant quoi parce que… c’est pornographique », ça me fait plutôt rigoler. C’est bon, Madame Pernelle, t’as fini ? Et dis-moi, ça t’a pas effleuré l’esprit (enfin, la tête) que peut-être le problème c’est plutôt que les mineurs aillent sur des sites de cul ? Après tout, qu’ils y trouvent la femme de ménage du bahut plutôt que les sosies de Keira Knightley et Ben Barnes, c’est triste pour eux, mais enfin leur (compréhensible) déception est-elle un légitime motif de renvoi ?

Allons plus loin. Je disais que la femme de ménage avait pris le minimum de précaution en prévenant les visiteurs que son blog était pornographique. Les élèves se sont-ils embarrassés de la même discrétion ? Pas vraiment, puisqu’ils ont fait circuler les images dans le lycée. Alors je vous le demande, qui est le plus coupable ? Celui qui met les images sur le Net, en prévenant, ou celui qui va les distribuer dans un établissement scolaire ?

Et le respect de la vie privée, il est où ? Vous allez me dire que si elle ne voulait pas être ainsi exposée à l’opprobre public, elle n’avait qu’à ne pas les mettre sur le Net, ces photos. Eh bien je ne suis pas d’accord. Je peux très bien avoir envie de mettre sur un site ouvert au public des images de moi en costume de type médiéval ou héroïc-fantasy, sans vouloir pour autant que mes élèves les impriment et en profitent pour se foutre ouvertement de ma gueule, les béotiens. Parce que je dois avoir le droit de contrôler la diffusion qui est faite de mon image.

Bref, on est en plein dans un beau moment d’hypocrisie. Hypocrisie des élèves, d’abord, qui n’aiment pas l’école, mais qui aiment la comédie de l’école, et qui entendent bien en faire respecter les règles. Hypocrisie de l’administration et des adultes ensuite, qui ont pour beaucoup renoncé à toute forme d’éducation des enfants, mais qui désirent que l’école reste un sanctuaire, même complètement imaginaire, un décor de carton-pâte leur allant très bien tant qu’il correspond à leur image d’Épinal. Hypocrisie des juges enfin, s’ils confirment cette sanction.

Au fait, question subsidiaire : les magistrats qu’on a chopés en train d’envoyer des tweets plus que douteux lors d’un procès d’assises (rien que ça) auront-ils à subir des sanctions équivalentes ? J’attends de voir.

dimanche 2 décembre 2012

Notre Père Noël, qui es au Pôle Nord

En ce premier dimanche de l’Avent, parlons de Noël, bien sûr. Et de sa figure centrale : Jésus-Christ ! Ah ah, je blague, bien sûr ; tout le monde sait bien que le personnage principal de Noël, c’est le Père Noël. D’ailleurs tout l’indique, à commencer par le fait qu’il s’appelle le Père Noël, justement (y a comme un lien), alors que Jésus-Christ ne s’appelle pas Jésus-Christ Noël, tout le monde sait ça.

Si on veut faire un peu d’histoire (déformation professionnelle oblige), on constate bien sûr que faire la fête aux alentours du solstice d’hiver n’a rien de spécifiquement chrétien. Le christianisme n’a fait que récupérer la date des Saturnales romaines et de la fête d’une divinité latine, Sol Invictus, le Soleil invaincu. De manière plus générale, et assez compréhensible, de nombreuses religions fêtent le moment où les jours commencent à rallonger : déjà dans le culte mithraïque, la fête la plus importante, le Mithragan, avait lieu autour de cette date. La Hanoucca juive n’est pas bien loin non plus.

De nos jours, Noël est devenue une fête profane dont la figure tutélaire, le Père Noël, a été popularisée entre le XIXe et le début du XXe siècle, même si ses racines et origines profondes remontent évidemment bien au-delà, dans les polythéismes antiques de l’Europe du Nord. On pourrait donc dire que dans un juste retour des choses d’ici-bas, le Noël profane d’aujourd’hui et son Père Noël ne font qu’infliger au christianisme ce que lui-même avait auparavant infligé à d’autres : une religion en remplace une autre, et voilà tout.

Et il faut bien le reconnaître, le Père Noël a un atout : il est sympathique. Sa bedaine indique un bon vivant, coutumier des plaisirs de la chair ; sa longue barbe blanche le catalogue immédiatement dans les vieillards sages et bienveillants, quelque part entre Gandalf, Dumbledore et Obi-Wan Kenobi ; le rouge et le blanc de son habit lui donnent un aspect vif et joyeux ; et surtout, sa bonne habitude de distribuer des cadeaux en fait immanquablement quelqu’un avec qui il vaut mieux ne pas se fâcher. Bref, la nouvelle religion ne manque pas de qualités.

Sauf qu’ici, les choses sont justement un peu plus complexes. Car quand les masses populaires se sont mises à célébrer Jésus à la place de Sol Invictus, elles ont véritablement changé de croyance : elles ont cessé de croire en Sol pour se mettre à croire en un autre dieu, le Christ. Alors que le Père Noël, lui, a de ce point de vue un statut bâtard.

D’une part, il est un être de fiction, un être imaginaire. On peut même aller plus loin : il est le modèle même de l’être imaginaire, qui n’existe pas. Quand on veut dire de quelqu’un qu’il croit des choses totalement impossibles, on va dire de lui qu’il croit au Père Noël, pas qu’il croit aux licornes ou aux dragons. Mais d’autre part, et paradoxalement, il est aussi le seul être de fiction qui soit présenté comme réel aux enfants, et ce pendant une bonne partie de leur prime jeunesse. Personne ne dit à ses enfants que les ogres, les sorcières ou les trolls qui peuplent les histoires qu’on lui raconte existent pour de vrai ; en revanche, presque tout le monde non seulement ment à ses enfants en lui affirmant l’existence du Père Noël, mais encore déploie tous les efforts possibles pour que le mystère soit entretenu aussi longtemps que faire se peut. Et ce au prix d’un traumatisme pour l’enfant, puisque la révélation que le Père Noël, c’est les parents (ça y est, je l’ai dit) est toujours un moment difficile et douloureux pour lui.

Allons encore un peu plus loin. Le mythe du Père Noël, nous l’avons dit, est popularisé entre le XIXe et le XXe siècle. C’est-à-dire à un moment où la foi en Dieu commence sérieusement à avoir du plomb dans l’aile. Y aurait-il un lien entre les deux ? Bien sûr, il serait stupide de prétendre que c’est la diffusion du mythe du Père Noël qui a causé l’effondrement de la foi religieuse. Celui-ci a des causes bien plus importantes et plus profondes.

Cela étant, il ne me semble pas impossible que le Père Noël ait, modestement, contribué à cette chute. Pourquoi ? Tout simplement parce que lui et Dieu le Père ont de fâcheuses ressemblances. Bien sûr, on va me rétorquer que Dieu n’est pas conforme à l’image que les foules ont de Lui. Certes ; mais quand on fait de l’histoire ou de la sociologie, les représentations mentales ont peut-être plus de poids que les réalités qu’elles désignent. Or, Dieu le Père (ou l’image qu’on a instinctivement de Lui, et qui dérive de l’histoire et de la culture occidentales) et le Père Noël partagent la même barbe blanche, le même âge, la même gentillesse, le même rapport au Ciel (même si le Père Noël n’y vit pas, il en descend tout de même pour porter ses cadeaux), le même amour des petits.

Il n’est donc pas impossible que, lorsqu’on lui apprend que le Père Noël n’existe pas, l’enfant se dise, inconsciemment la plupart du temps, que cet autre vieux bonhomme sympathique à barbe blanche et qui vit dans les nuages n’existe pas davantage, et qu’il ne s’agit que d’un autre mensonge des adultes. J’avais depuis longtemps l’intuition de ce lien ; intuition qui m’a été confirmée lorsqu’une jeune femme de ma connaissance m’a appris, sans que j’aie jamais évoqué cette hypothèse devant elle, que les doutes qui l’avaient en fin de compte conduit à abandonner le christianisme avaient commencé lorsqu’on lui avait révélé que le Père Noël n’existait pas.

En tout état de cause, je ne pense pas que faire croire au Père Noël aux enfants soit une bonne chose. Le petit enfant a dans ses parents une confiance totale, aveugle, absolue. Ce long et persistant premier mensonge me semble comme un péché originel dans la relation que les parents ont avec lui, une première trahison qui ne peut que laisser des traces douloureuses. S’il est vrai que la vérité ne se doit qu’à ceux qui sont aptes à la connaître, il est sans doute possible de mentir aux enfants, comme aux adultes d’ailleurs ; mais en l’occurrence, est-ce bien nécessaire ?

On me dira que ce mensonge participe de la magie de Noël ; je ne le crois pas. Le Père Noël peut prendre sa place dans l’univers de cette fête sans pour autant être présenté comme existant réellement. Et surtout, je crois que la véritable magie de Noël réside ailleurs que dans cette imagerie traditionnelle, si charmante soit-elle. A qui cherche, il n’est pas difficile de la trouver.