mercredi 9 juillet 2014

Justice karmique au Mondial

Ça fait donc deux billets que j’écris sur le foot. Je me sens un peu comme Laszlo Carreidas quand il s’aperçoit qu’il a ri trois fois dans la même journée : si ça continue comme ça, il va falloir que j’en parle à mon médecin. Je me rassure, néanmoins, en me disant que je ne viens pas ici pour parler de football, mais bien de la Divine Providence, de la Justice de Dieu, du retour de karma ; autrement dit, de choses bien plus importantes.

Je n’ai pas regardé le match, bien sûr, comme aucun des autres matchs (ne me dites pas que vous y avez cru !). Comme d’habitude, je me suis contenté du Zapping, qui me procure tout ce qu’il faut à mon bonheur : les actions les plus remarquables (jamais plus de dix secondes d’affilée), plus quelques gros plans sur les joueurs pour voir un peu à quoi ça ressemble, un footballeur.

On n’a pas que des gros plans sur les joueurs, bien sûr. Surtout dans un cas comme ça, avec une bonne grosse surprise, on n’échappe pas aux gros plans sur les supporters, surtout sur les déçus. Les journalistes traitent le sujet à la manière d’un attentat à la bombe ou d’une catastrophe naturelle : à moins de lui fournir une mère en pleurs, le public ne vous en tient pas quitte. J’ai donc vu des gens pleurer, crier, lever les bras au ciel. Passons rapidement sur le côté idolâtre de la chose, même si je me permets de bien rigoler sous cape quand je vois des gens trouver choquant ou stupide le volet polythéiste de ma religion, mais parfaitement normale cette religion dont les dieux sont onze types pas si extraordinaires que ça et dont le salut consiste à envoyer un ballon dans un filet plus de fois que les dieux adverses ne vous le font à vous.

Est-ce que j’ai de la peine pour ces gens qui hurlent à la mort et se couvrent la tête de cendres parce que leur équipe a perdu ? Un peu. Pas trop, je dois bien l’avouer. Ma première impulsion est de me dire qu’ils vont s’en remettre, quand même. Mais après, je repense à ces gens que j’ai entendu parler du match France-Allemagne de 1982 : ils n’étaient pas nés à l’époque, et pourtant on aurait cru entendre des survivants raconter Oradour-sur-Glane. Alors finalement, peut-être qu’ils ne vont pas s’en remettre si vite que ça.

Je me dis aussi qu’en l’occurrence, le malheur des uns fait forcément le bonheur des autres. Évidemment, on pourrait me renvoyer à un raisonnement utilitariste et me dire qu’une victoire du Brésil aurait certainement fait plus d’heureux que n’en a fait celle de l’Allemagne : non seulement les ibériques et les latino-américains doivent avoir pris fait et cause pour eux, mais j’ai l’impression que, pour une obscure raison, les Français ont fait pareil, alors pourquoi pas d’autres encore ?

Mais je trouve tout cela largement contrebalancé par le puissant sentiment de justice enfin rendue que j’ai éprouvé en apprenant non seulement la défaite, mais la véritable humiliation du Brésil. Pas vous ? Allons ! Ce pays a gaspillé pour le foot des milliards dont son peuple avait autrement besoin, il a tout fait pour écraser les révoltes et les protestations, il a piétiné le nécessaire au profit du superflu ; et finalement, ces milliards ont été perdus, pire : ils ont été dépensés pour la mise en scène la plus grandiose possible de leur propre supplice. Ça fait (encore !) deux fois que je le dis, mais tant pis : « Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ! » Cette défaite prouve et illustre le tort de ceux qui ont fait passer un sport avant les besoins fondamentaux d’une population encore très misérable ; le statut de « pays émergent » tend trop souvent à faire oublier que le Brésil est le pays le plus inégalitaire au monde.

Cela étant, il ne faudrait pas que ça aille trop loin, toute cette histoire. Si vraiment la Divine Providence voulait faire éclater tout grand Sa très haute miséricorde, il faudrait quand même que les Allemands perdissent le match suivant. En effet, l’Allemagne a un statut à part en Europe : celui, usurpé, de première puissance économique du continent. Pourquoi usurpé ? Parce que l’Allemagne n’est forte (presque) que de la faiblesse des autres. Son modèle fondé sur les exportations ne peut fonctionner que si elle trouve des voisins pour acheter ses produits. L’Allemagne a donc beau jeu de critiquer leurs dépenses excessives : sans ces mêmes dépenses, elle ne serait rien elle-même.

Mais le bon usage de la raison n’étant pas la chose du monde la mieux partagée, rien n’y fait, et l’Allemagne passe pour un modèle. Aussi les patrons et les oligarques l’utilisent-ils à l’envi pour culpabiliser la plèbe : regardez comme on travaille, de l’autre côté du Rhin ! Regardez comme ils se serrent la ceinture sur les salaires ! Entre nous soit dit, allez voir les salaires des patrons allemands, et vous vous rendrez compte que tout le monde ne se serre pas la ceinture, au pays de la mère-la-vertu.

Si l’Allemagne venait à remporter le Mondial, ce serait la catastrophe : les gens réfléchissant peu, ça ne pourrait que faire briller encore plus l’auréole dont elle s’est coiffée, et donc renforcer son statut de modèle à suivre et à imiter.

Pour être parfaitement franc, je n’ai pas la moindre idée de qui l’Allemagne va affronter ce soir (est-ce que c’est bien ce soir, déjà ?) en finale. L’Argentine, peut-être ? No sé. Mais une chose est certaine : allez les autres !


mardi 8 juillet 2014

Le totalitarisme ou le chaos


J’ai longtemps cru que l’instauration d’un contre-modèle avait quelques chances (de bien maigres chances, mais c’est mieux que pas de chance du tout) d’enclencher un processus menant à une réelle amélioration de la situation de l’humanité, en particulier sur le plan écologique et sur celui des inégalités entre les hommes. Il me semblait qu’un contre-modèle suffisamment visible et suffisamment efficace aurait été de nature à convaincre assez rapidement une masse importante de personnes et ainsi à entraîner les bouleversements nécessaires. C’était la base du projet ardorien.

Je ne le crois plus, ou presque plus. À mon avis, il est déjà trop tard. Pas sur le plan des inégalités (sur ce plan, il n’est jamais trop tard : l’humanité peut en baver durement, mais elle garde toujours une chance de se redresser), mais sur celui de l’environnement, clairement. Tous les processus de destruction de la nature telle que nous la connaissons sont trop profondément amorcés pour qu’on puisse encore y revenir : sur le réchauffement climatique, sur les pollutions diverses, sur la réduction de la biodiversité, sur la destruction des écosystèmes, toutes choses dont dépend notre survie dans des conditions dignes, nous avons sans doute franchi un point de non-retour.

En 1788, le cumul de la dette publique, du niveau record des inégalités et du blocage total du système politique et social rendait la Révolution française inévitable. Nous sommes aujourd’hui dans une configuration comparable à bien des égards, sauf que d’une part il faut ajouter la crise environnementale au tableau, et que d’autre part les problèmes sont aujourd’hui non plus nationaux, mais mondiaux. Autrement dit, nous ne sommes probablement pas à la veille de 1789 ; nous sommes bien plus probablement à la veille de 476, à la fin de l’Empire romain – c’est-à-dire à la veille d’un bouleversement civilisationnel, pour ne pas dire d’un effondrement de civilisation.

Paul Valéry écrivait que « deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. » Je crois qu’à présent, il n’y a plus devant nous que deux avenirs possibles : le totalitarisme ou le chaos.

Le totalitarisme adviendrait dans le cadre d’un effondrement suffisamment lent. Les élites (sans doute très largement les élites actuelles, avec de possibles modifications marginales – élimination ou inversement élévation de quelques familles) auraient alors le temps de s’organiser pour capter les richesses restantes (eau, nourriture, énergie). Les inégalités atteindraient un niveau sans précédent, la société ne pouvant alors plus tenir que par la mise en place d’un ou plusieurs totalitarismes à grande échelle, seul moyen d’empêcher les révolutions. La terre serait alors une gigantesque poubelle dans laquelle des masses tenteraient de survivre dans une extrême précarité, tandis qu’une petite élite vivrait dans des petits paradis plus ou moins préservés. On ne peut à peu près rien dire d’autre sur ces totalitarismes futurs, car ils dépendront du niveau d’avancement technique à ce moment-là. Une seule chose est certaine : la technique étant déjà ce qu’elle est, ils seront pires que ceux que nous avons connus dans le passé.

Si l’effondrement est plus rapide, il est probable que les sociétés n’auront pas le temps de réagir ; les totalitarismes n’auraient alors pas le temps de cristalliser, et nous basculerions dans le chaos (c’est très largement ce qu’il s’est passé à la fin de l’Empire romain, justement) ; chaos qui durerait ensuite le temps nécessaire pour que les sociétés s’adaptent à cette nouvelle planète et se réorganisent en conséquence, ce qui peut prendre quelques siècles (après 476, il a fallu attendre 300 ans pour retrouver le semblant de civilisation de l’empire carolingien, puis encore 300 de plus pour arriver à la grande civilisation du XIIe siècle).

Ce constat un peu sombre n’enlève rien, il me semble, à la pertinence de mes premières analyses : chercher à fonder des contre-modèles est plus que jamais nécessaire. Bien sûr, face à un totalitarisme, ils seraient immédiatement balayés ; mais de toute manière, face à un totalitarisme disposant de la technique moderne, rien ne résistera : il est donc inutile de préparer autre chose.

En revanche, si c’est le chaos qui l’emporte, des communautés plus ou moins importantes pourront constituer des refuges et des îlots de préservation de quelques restes de notre civilisation (art, connaissances, culture etc.), de la même manière qu’après la chute de l’Empire romain, les villes, sous l’autorité des évêques qui avaient pris le relais des défuntes autorités civiles impériales, sont restées des îlots de tranquillité relative. Ces communautés pourront prendre des formes très diverses (Tol Ardor est une proposition parmi de nombreuses autres), mais elles ne devront pas être trop petites (l’espoir d’une autarcie individuelle ou même familiale, nourri par quelques survivalistes, est une pure chimère), et elles auront intérêt à travailler en réseau, ce qui impliquera de mettre leurs différences de côté pour insister sur ce qui les rassemblera.

La conclusion est double. D’une part, il faut dès à présent travailler à fonder ces contre-modèles, ces petites communautés, et à les mettre en réseau. D’autre part, si vraiment nous avons le choix entre le totalitarisme et le chaos, il faut favoriser ce qui peut mener au chaos. Car, comme l’écrivait Romain Rolland, « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice. »

Une dernière citation pour finir ? La Fontaine, cette fois :

« Les oisillons, las de l’entendre,
Se mire à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint oisillon se vit esclave retenu. »

lundi 7 juillet 2014

Sécurité : droite et gauche nous mènent à l'horreur


Vive les grandes vacances ! Formidables pour les profs et les écoliers, elles sont également incroyablement pratiques pour les gouvernements, qui peuvent ainsi faire passer les lois les plus ignobles en profitant de la torpeur estivale, qui tend à accroître encore l’abrutissement pourtant déjà bien avancé de la foule.

Cet été, le duo Valls-Cazeneuve nous gâte. Une nouvelle loi contre le terrorisme ! Les honnêtes citoyens vont enfin cesser de trembler quand ils se promèneront dans les périlleuses rues de Toul ou de Guéret. Ils ne seront plus obligés, pour aller acheter des croissants le matin, de revêtir leur gilet pare-balles avant d’ouvrir prudemment la porte de leur pavillon de banlieue. Jusqu’à ce que, bien sûr, le terrorisme mute à nouveau, tel un virus redoutable, et trouve le moyen de contourner les précautions étatiques, justifiant ainsi une future loi encore plus dure, encore plus efficace, pour un futur toujours plus sûr, toujours plus aseptisé, toujours plus mort.

Qu’est-ce qu’on nous offre, ce coup-ci ? D’abord, une interdiction administrative de sortie du territoire : si on vous soupçonne de quitter le territoire pour un lieu ou un motif qui feraient de vous, à votre retour, un danger potentiel, c’est tout simple, on vous interdit de partir. On vous sanctionne donc, et pas de la moindre des manières (la dernière fois que j’ai vérifié, la liberté de circulation faisait partie de la Déclaration universelle des droits de l’homme), non pas pour quelque chose que vous avez fait, mais pour quelque chose qu’on vous soupçonne de risquer de faire plus tard. Waow. Justice. OK.

Ensuite, le blocage administratif des sites Internet faisant l’apologie du terrorisme. « Administratif », ça veut dire « sans passer par un juge », et c’est mieux parce que les juges, voyez-vous, ça fait chier. Si on décide les choses entre administrateurs et flics, c’est mieux, c’est plus efficace, c’est même plus juste, si on réfléchit bien (très très bien).

Cette mesure va d’ailleurs avec la pénalisation de l’apologie du terrorisme. Ahem. Condamner l’apologie du terrorisme, c’est normal, selon moi. Ça fait partie des limites légitimes de la liberté d’expression. Le problème, c’est que c’est déjà interdit, dans le cadre de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Pourquoi l’apologie du terrorisme justifierait-elle un délit à part, séparé, par exemple, de l’apologie des crimes de guerre ? Parce que le terrorisme, c’est une notion très vague, manipulable à merci par le pouvoir public. Faisons aujourd’hui de l’apologie du terrorisme un délit à part, et bientôt on fermera (sans contrôle d’un juge, souvenez-vous) les sites Internet qui diront que peut-être Julien Coupat n’est coupable de rien, ou que ce n’est pas si grave de placer un crochet sur une caténaire (ce qui, je le rappelle, ne peut en aucun cas faire dérailler un train).

La justice française bascule donc de plus en plus dans la justice préventive : sans même parler des limites toujours plus étroites des libertés d’opinion et d’expression, elle condamne de plus en plus les gens non pas pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils voudraient faire, pourraient faire, risquent de faire. Ce qui est l’exact contraire de la justice.

On pourrait penser que les juges vont représenter une protection face à ces attaques liberticides du gouvernement français. À mon avis, cette protection sera très faible. J’ai déjà constaté à plusieurs reprises un trait assez caractéristique des magistrats : ils s’intéressent presque exclusivement à la loi telle qu’elle est, non telle qu’elle devrait être. Vous me direz que c’est leur travail, et même que c’est tant mieux – si les juges jugeaient en fonction de leur conscience et pas en fonction du droit, ce serait l’anarchie. Mais ils devraient tout de même être capables de reconnaître une loi objectivement mauvaise et dangereuse ; pourtant, très peu, à mon avis, prendront alors les mesures qui s’imposent (refuser d’appliquer la loi, se décharger sur une juridiction supérieure, démissionner etc.).

Il y a là un risque clair de dérive totalitaire. Contrairement à d’autres, je ne dis absolument pas que nous sommes, à l’heure actuelle, dans un régime totalitaire, ni même au début d’un régime totalitaire. Je ne suis pas professeur d’histoire pour rien, et je sais encore peser les mots que j’emploie. Mais je dis que le risque totalitaire grandit chaque jour que Dieu fait, parce que nous mettons progressivement en place tous les outils dont un totalitarisme pourrait avoir besoin. Si demain arrive au pouvoir, sans doute démocratiquement, un dirigeant aux intentions totalitaires (et cela devient de moins en moins improbable), il n’aura presque rien à inventer : la plupart des outils seront déjà à sa disposition.

Et la puissance toujours accrue de la technique moderne rend le danger encore plus grand : à l’évidence, avec les moyens dont ils disposeront, les totalitarismes de demain seront bien pires que ceux d’hier, et la résistance sera probablement tout simplement impossible.

Ce qui est frappant, et terrifiant, c’est de voir à quel point cette marche forcée vers un risque totalitaire est le fait aussi bien des gouvernements de « droite » que de « gauche ». La loi Valls-Cazeneuve en préparation est dans l’exacte continuité des lois Perben-Sarkozy antérieures. On se souvient aussi comment, sous Sarkozy justement, l’opposition PS à l’Assemblée avait voté le sourire aux lèvres les lois gouvernementales qui accroissaient drastiquement la vidéo-surveillance. De ce point de vue, ma schématisation de l’échiquier politique est plus justifiée que jamais : ce qu’on appelle traditionnellement la droite et la gauche ne sont en fait que les deux versants, légèrement différents, du conservatisme. Sauf que ce conservatisme réduit chaque jour un peu plus les libertés fondamentales. Et que, bien sûr, la pire des radicalités attend patiemment de pouvoir s’amuser avec tous ces beaux jouets que les conservateurs installent comme à leur intention.

Le danger qui nous menace est immense, d’autant plus que presque personne n’en a conscience. On s’imagine que la démocratie est une protection, alors que c’est justement par ce régime que les lois liberticides sont mises en place. La réalité, c’est qu’entre nous et l’horreur totalitaire, il n’y a plus de barrière. Il n’y a plus, sans doute, qu’un peu de temps.



*** EDIT ***

Ça y est, les lois que je dénonce dans cet article sont en passe d’être votées par le Parlement. Elles ne présentent pas plus de garanties pour les libertés individuelles qu’il y a deux mois. Il ne fait plus aucun doute qu’elles seront adoptées, grâce au soutien d’une large majorité UMP-PS. Ou, devrais-je dire, UMPS.

Citons à ce propos un excellent édito du Monde : « Le projet de loi antiterroriste que le Parlement examinait, lundi 15 septembre, constitue un nouveau pas alarmant, tant il est prouvé que les mesures d’urgence et les entorses au droit commun finissent par contaminer le droit pénal dans son ensemble. Le meilleur exemple est celui de la NSA américaine, qui, pour isoler des terroristes, finit par espionner toute la population. La France s’engage, à petits pas, dans la même direction. »

jeudi 3 juillet 2014

Nicolas Sarkozy, un justiciable normal ?


Alors résumons-nous. Nicolas Sarkozy « ne demande aucun droit particulier », « ne réclame aucun avantage ». Il va clamant qu’il demande uniquement les droits des citoyens ordinaires, pas plus, mais pas moins. On applaudit.

Mais quand même, il trouve qu’avoir été placé en garde à vue, puis mis en examen, c’est un peu fort, et qu’on aurait pu se contenter de le convoquer à une heure décente pour lui poser quelques questions. Ah. Si c’est comme ça, on peut tout de suite supprimer la garde à vue, parce qu’en effet, n’importe qui préfère être convoqué par une lettre polie que placé en garde à vue et emmené de force au poste de police encadré par des flics.

Notons au passage que la loi Perben II, votée en 2004 alors que Sarkozy était ministre de l’Intérieur, est justement celle qui a augmenté la durée maximale de la garde à vue, passant pour certaines infractions de 48 heures au plus à 96 heures au plus. Dans le même ordre d’idées, il y a eu en 2001 environ 337 000 gardes à vue, mais 578 000 en 2008. On a donc l’impression que l’ancien président aimait bien les gardes à vue, mais plus tellement quand c’est lui qui est visé. Un justiciable comme les autres, vraiment ?

Autre chose : si possible, notre Nicolas national aimerait bien pouvoir choisir ses juges. Parce que voyez-vous, il a eu quelques petits différends avec le Syndicat de la Magistrature, classé à gauche (et qui fédère environ un tiers des juges) ; et donc il trouve qu’être jugé par un membre de ce syndicat, ce n’est pas très impartial. Ah. Là encore, on imagine le boxon si tous les justiciables normaux se mettaient à récuser les juges en fonction d’appartenances politiques. Je suis un militant de gauche, je ne veux pas être jugé par un juge de l’USM ; je suis un militant de droite, je ne veux pas être jugé par un juge du SM.

Passons enfin aux écoutes. Nicolas Sarkozy n’est pas content, pas content du tout même, d’avoir été écouté, et écouté longtemps. Sans doute furieux que le portable qu’il avait sous un faux nom (au fait, personne ne se demande quels papiers d’identité il a fait présenter à l’opérateur ? Parce que moi, quand j’achète un portable, on me demande une pièce d’identité ; aurait-il de faux papiers ? Ou ne serait-il pas un client normal ?), il oublie, là encore, un certain nombre de choses. Qui a fait voter la loi n°2006-64 qui facilite les écoutes ? Nicolas Sarkozy. Entre 2007 et 2010, la masse des réquisitions particulières pour la surveillance des conversations téléphoniques a augmenté de 40%. Là encore, on n’a pas vraiment le sentiment que Nicolas Sarkozy se considère comme un justiciable normal : les écoutes, c’était très bien quand c’était lui qui écoutait, mais il ne faudrait pas qu’on renverse la vapeur.

J’ai envie de lui dire ce que Dorine dit à Orgon : « Juste retour, Monsieur, des choses d’ici-bas ! » Et s’il y a une morale à tirer de cette divertissante histoire, c’est sans doute celle-ci : ceux qui se croient à l’abri de la surveillance étatique ont toujours tort. On a coutume d’entendre des gens débiter des âneries comme « la surveillance ne me gêne pas, puisque je n’ai rien à me reprocher ». Eh bien si, justement : toujours. Les surveillants d’hier peuvent toujours devenir les surveillés de demain. L’État peut toujours vouloir vous faire tomber, ou vous empêcher de nuire, et à ce moment-là la surveillance généralisée se retourne contre vous, et on trouve toujours quelque chose à vous reprocher.

mercredi 2 juillet 2014

Cuisine et dépendance (aux applis)


Les applis, je n’en ai jamais utilisé, n’ayant pas de smartphone, mais ça a l’air de faire un tabac, parce que tout le monde semble en avoir et en parler. J’ai fini par comprendre à peu près le principe, et je n’ai pas aimé.

Surtout quand j’en ai découvert des assez étonnantes. Un article du Monde en référence quelques-unes : celle qui vous permet de manger équilibré toute la semaine, celle qui vous permet de gérer vos listes de courses, celle qui vous permet de caler vos achats sur les saisons, celle qui vous permet de ne pas servir deux fois les mêmes plats aux mêmes invités… À chaque fois, l’intention est (plus ou moins) louable. Oui, les gens mangent mal, l’obésité devient un vrai problème de société ; oui, ils mangent hors-saison, et ce n’est pas bon pour la nature. D’accord.

Il n’y a pas très longtemps, j’avais entendu parler de celle qui vous avertit avant que la nourriture dans votre frigo ne se périme, du style « Attention, votre mâche de Rotterdam sera périmée dans deux jours ». Là encore, quand on pense que chaque Français jette en moyenne 20Kg de nourriture périmée ou non consommée chaque année (oui, 20Kg en moyenne, donc 1,3 million de tonnes chaque année pour toute la France, dans un monde – et un pays – où tant de gens ont faim, voire meurent de faim), on se dit que l’intention est louable.

Mais l’appli, est-ce vraiment la solution ? N’y a-t-il pas un risque à se décharger sur la machine de ces petits efforts intellectuels ? Car enfin, on parle quand même de pas grand-chose : un peu de mémoire (« Qu’est-ce que j’ai servi aux Durand-Rodel la dernière fois ? »), un peu d’anticipation (« Il faut que je pense à me faire rapidement une salade de mâche de Rotterdam »), un peu d’imagination (« Comment varier mes repas cette semaine ? »), un peu d’organisation (« Si j’achète mon poisson aujourd’hui, je pourrai encore le manger demain, et après-demain je passerai au marché acheter des fruits frais »), ce n’est quand même pas la mer à boire.

Comme tous les organes vivants, le cerveau est un outil qui s’use si on ne s’en sert pas. À force de nous passer de notre mémoire, de notre faculté d’anticipation, de notre imagination, de notre sens de l’organisation, tout ça parce qu’on peut se reposer sur la machine, ce sont des qualités que nous risquons réellement de perdre, ou au moins de voir régresser sensiblement. Ce n’est pas le moindre danger de la technique moderne : parce qu’elle est toujours plus puissante, nous sommes toujours plus dépendants d’elle. Non seulement cette dépendance est en soi (comme toute dépendance) un problème, mais elle présente un risque réel d’amoindrissement physique et intellectuel de l’homme.

Nous sommes ici au cœur de la folie transhumaniste : nous commençons à réfléchir à la manière « d’améliorer » l’être humain par la technologie, en lui greffant des yeux qui verront plus loin, des muscles qui auront plus de force, voire par des manipulations génétiques, alors même que la technique est justement ce qui, déjà, diminue les facultés physiques et mentales que nous avons naturellement. Nous ne gagnerons rien à lâcher la proie pour l’ombre !

Dans un entretien donné à Télérama, l’auteur de science-fiction Alain Damasio avait compris et analysé tous ces problèmes de manière lumineuse. Je vous invite à le lire. Et, accessoirement, à vous pencher un peu sur l’écologie radicale, courant politique certes ultra-minoritaire, mais qui est le seul à penser cette dangereuse évolution, et à tenter quelque chose pour la contrer.

lundi 30 juin 2014

Valar morghulis : préparez votre mort


Jadis, les gens préparaient leur mort. Dans certaines civilisations, c’était même une véritable obsession. L’Égypte ancienne, celle qui a sans doute poussé le plus loin l’attention portée à la mort, attachait à sa préparation une importance considérable. Commencer à faire construire son tombeau était souvent un des premiers actes pris par le jeune pharaon au début de son règne. Bien plus tard, dans l’Europe médiévale, il fallait également se préparer à sa mort, en mettant sa vie en ordre, en confessant ses péchés, en recevant l’extrême-onction. Ce qu’on appelait alors la malemort, c’était la mort qui vous prenait par surprise, sans crier gare, sans vous laisser le temps de la voir venir et donc sans vous laisser le temps de vous y préparer.

Ironie de l’histoire : aujourd’hui, cette mort qu’on ne voit pas venir, dans son sommeil de préférence, donc sans peur et sans souffrance, est justement celle qu’espèrent la plupart de nos contemporains. La malemort est devenue la bonne mort, la mort éminemment désirable.

Plus généralement, nous ne voulons plus voir la mort en face. Nos vieux meurent à l’hôpital, souvent loin de leurs proches, souvent seuls. Nous ne montrons plus les cadavres, nous ne les touchons plus, nous les cachons le plus vite possible. Autrefois, n’importe quel gamin de six ans avait déjà vu et touché le corps d’un mort. Aujourd’hui, ce n’est même plus le cas de tous les adultes. Pourquoi ? Sans doute en partie parce que, notre époque ayant largement perdu la foi, nous avons de plus en plus peur de la mort. Mais cette façon de refuser, de plus en plus, de regarder la mort en face – que ce soit la sienne ou celle des autres –, renforce également cette peur de la mort. En ne parlant pas de la mort, en refusant de la contempler, nous en faisons un monstre encore bien plus terrifiant que si nous acceptions de l’affronter à terrain découvert.

De cette peur sans cesse accrue de la mort découle un désir d’immortalité et d’éternelle jeunesse dont on mesure encore mal les conséquences, extrêmement nombreuses et complexes. De manière visionnaire, J.R.R. Tolkien, d’après ses propres dires, avait fait de la mort et de l’immortalité le thème central du Seigneur des Anneaux, même si cela n’apparaît pas forcément au lecteur de prime abord. Mais si cet auteur a saisi sous forme littéraire, très finement, cette évolution sociale aux implications innombrables, il reste à en écrire la philosophie pour la penser de manière plus systématique.

Avec un peu (non, beaucoup) de chance, l’euthanasie est peut-être le prochain grand débat du quinquennat. Hollande nous l’a promise ; même en étant mou comme un poulpe mort, on peut espérer qu’il aura encore une fois l’intelligence de détourner l’attention de l’économie, domaine où il est, évidemment, complètement impuissant, avec une bonne réforme sociétale. L’actualité le pousse dans ce sens : dans l’affaire Vincent Lambert comme dans l’affaire Bonnemaison, la justice française se montre en avance sur le législateur et fait avancer des pions vers l’euthanasie. Dans la première, le Conseil d’État a jugé qu’il fallait en effet arrêter de maintenir artificiellement Vincent Lambert en vie ; dans la seconde, le médecin qui a, en infraction avec la loi, tué des patients en grande souffrance et en fin de vie, a été acquitté de toutes les charges portées contre lui, l’intention homicide n’étant pas, d’après la cour et les jurés, clairement établie.

Évidemment, je m’en réjouis. Non pas que je trouve que le docteur Bonnemaison ait agi parfaitement. Le fait qu’il ait agi seul, sans concertation ni avec la famille, ni avec le reste de l’équipe soignante, devrait normalement être une faute. Mais le Dr. Bonnemaison a, je pense, agi au mieux dans le cadre de ses lumières et de la loi Leonetti qui est une mauvaise loi, ou en tout cas une loi très insuffisante.

Précisons déjà que je comprends que l’euthanasie fasse peur. Effectivement, elle semble renverser un tabou extrêmement important : « tu ne tueras pas ». Je dis « semble » parce qu’en réalité, ce tabou n’a toujours existé qu’entouré de très nombreux aménagements. La Bible elle-même, qui en est, pour notre civilisation, le socle originel, s’acharne par ailleurs à ordonner de tuer à peu près tout le monde et n’importe qui : les adultères, les homosexuels, les zoophiles, les sorciers, celles qui n’arrivent pas vierges au mariage, j’en passe et des plus croustillantes.

Plus sérieusement, il est à peu près universellement reconnu que vous avez le droit de tuer celui qui vous met en danger, vous ou vos proches, par une agression physique. De même que tout le monde ou presque reconnaît qu’un soldat qui tue un adversaire armé lors d’une guerre légalement déclarée pour une cause juste ne commet pas de faute. De manière bien plus contestable, aux États-Unis ou dans d’autres pays, des médecins violent régulièrement et aux yeux de tous le serment d’Hippocrate en exécutant les condamnés à mort, sans que cela n’émeuve grand-monde. Autrement dit, le commandement, ou le tabou, n’a jamais été de dire « tu ne tueras pas », mais toujours « tu ne tueras que si… » ; retirons la peine de mort de la liste des exceptions, et ajoutons-y l’euthanasie, le tabou ne sera pas foncièrement bouleversé, et on gagnera au change.

Précisons encore je ne suis favorable qu’à l’euthanasie active, pas au suicide assisté. Je ne porte aucun jugement moral sur celui qui choisit de mettre fin à ses jours, mais je considère que ce n’est pas le rôle de la société que de l’y aider. Je pense en revanche qu’elle doit soutenir l’être vivant (pas forcément humain, notez bien ; d’ailleurs pour les animaux on le fait déjà très bien) qui indique ou a indiqué précédemment sa volonté d’accélérer sa mort et dont l’état physique et matériel le condamne à brève échéance et de manière certaine à la mort, et le place dans une situation de grande souffrance physique ou morale ou qu’il juge contraire à sa dignité. Les trois conditions doivent selon moi être réunies pour qu’un médecin ait la possibilité morale (mais je crois aussi qu’alors il en a le devoir) de pratiquer une euthanasie active.

Résumons : d’abord il faut que le malade ait clairement indiqué sa volonté d’en finir. S’il est conscient au moment de pratiquer la mise à mort, il doit alors réitérer la demande. S’il ne l’est plus, cette demande doit avoir été clairement notifiée, si possible par écrit, à des proches et si possible à l’équipe médicale (mais en dernière analyse, c’est l’avis des proches qui doit être déterminant). Cela devrait répondre déjà à pas mal de critiques, les comparaisons avec les nazis, l’élimination systématique des personnes âgées ou des handicapés etc.

Il faut ensuite que le malade soit de toute façon condamné à relativement brève échéance. Cette échéance doit être assez large. Tout le monde se souvient du cas de Chantal Sébire, qui demandait à être euthanasiée : elle n’allait évidemment pas mourir dans les jours à venir, mais elle était bel et bien incurable et condamnée par l’évolution de sa maladie.

Enfin, il faut qu’il soit dans une situation de grande souffrance physique ou morale. Je ne pense pas qu’un simple handicap, même lourd, puisse justifier une euthanasie : il ne condamne pas la personne, même s’il lui rend la vie extrêmement difficile. En revanche, je pense que la dépendance à une machine peut justifier une euthanasie. Ce n’est pas du tout la même chose de dépendre des autres et de dépendre d’une machine. Ne pas pouvoir s’alimenter soi-même parce qu’on est tétraplégique, ce n’est absolument pas la même chose que d’être intubé parce qu’on est dans un coma profond.

On va me rétorquer les habituelles tirades sur la dignité humaine et sur le fait que toute vie et toute situation est digne d’être vécue. C’est possible ; mais sur un sujet aussi fondamental, aussi intime et aussi grave, comment peut-on s’instituer soi-même comme étant le juge de la dignité de l’autre ? Si quelqu’un trouve digne de n’être plus capable de reconnaître ses plus proches parents, de ne plus pouvoir s’alimenter qu’à travers un tube ou d’avoir perdu le langage, fort bien ! Personne ne l’empêchera de vivre ces situations ; personne ne le forcera à être euthanasié ; et pour ma part, je ne le jugerai pas, ou alors je le jugerai très courageux. Mais ce sont là des situations dont, à l’évidence, chacun doit être juge pour soi. Cantonnées à la fin de vie, elles ne mettent aucunement la société en danger ; en revanche, elles sont l’ultime moment, et souvent le plus douloureux, pour ceux qui sont concernés. La sagesse impose donc de laisser chacun libre : libre de mourir comme libre de ne pas mourir.

On va m’avancer les soins palliatifs. Mais là encore, au nom de quoi peut-on les imposer à un mourant ? Qu’on les développe pour ceux qui les réclament, bien sûr ! Qui pourrait bien être contre ? Mais qu’on n’aille pas prétendre qu’ils sont suffisants ! Il y a des gens qui veulent mourir sous soins palliatifs, ne le leur refusons pas ; mais ne refusons pas non plus à ceux qui veulent mourir autrement ou de manière plus rapide.

On va enfin m’avancer la sédation. À entendre certains médecins, ce serait l’arme ultime, et l’argument supérieur contre l’euthanasie active. En effet, on a toujours les moyens d’endormir le mourant, ce qui supprime d’un coup, à l’évidence, la souffrance physique comme la souffrance morale. Sous sédation, personne ne peut avoir le sentiment de l’indignité de sa vie ! Mais cette solution n’en est pas une : encore une fois, il s’agit d’imposer à quelqu’un (et au nom de quoi ?) une fin de vie qu’il refuse. Qu’on ne soit plus conscient de ce qu’on estime être une situation indigne ne la rend pas digne pour autant.

Je ne vois donc pas ce qui s’oppose à l’euthanasie active. Si elle est correctement définie et encadrée (ce qui implique de la distinguer du suicide assisté), elle ne menace pas la société, ne renverse aucun tabou, ne franchit pas de nouvelle ligne rouge (tout au plus déplace-t-elle une ligne rouge déjà franchie en permanence), et rend à chacun sa liberté de choisir le déroulement d’un moment grave, douloureux et intime entre tous.

Évidemment, pour éloigner réellement tout risque de dérive, elle rendrait nécessaire que chacun se préparât, très tôt, à sa propre mort. Mais retrouver le contact avec la mort est justement quelque chose dont notre société a besoin. Je voudrais qu’à dix-huit, chacun écrivît son testament et ses volontés concernant la fin de sa vie. Il faudrait régulièrement réactualiser ce document, bien sûr ; et alors ? Mieux vaut se préparer trop tôt que trop tard. La mort peut arriver n’importe où, n’importe quand, n’importe comment et pour n’importe qui : cela aussi, c’est une vérité que notre société gagnerait à redécouvrir.

Une fois de plus, je sais que je vais entrer en opposition frontale avec les autorités de mon Église, mais aussi avec la plupart de ses fidèles. Les chrétiens sont en effet, généralement, les opposants les plus acharnés de l’euthanasie. J’avoue ne pas comprendre pourquoi. Ceux qui, justement, devraient avoir le moins peur de la mort, devraient avoir au contraire le plus grand espoir sur l’Au-Delà, sont ceux-là même qui veulent forcer tout le monde à s’accrocher le plus longtemps possible à une vie qui est devenue tout entière souffrance.

Frères en religion, je vous en conjure : avant de vous lancer à nouveau tête baissée dans une bataille que vous croirez mener au nom de bons principes, posez-vous quelques questions. Acceptons de remettre en cause même ce que nous avons toujours cru évident. Nous en sortirons grandis.

Et j’ajoute un message aux autorités de l’Église : réfléchissez bien avant d’engager la crédibilité de l’Église sur un nouveau combat perdu d’avance. Vous avez mobilisé largement contre le mariage pour tous, mais sur l’euthanasie, vous pourriez bien vous retrouver avec des cortèges de manifestants ridiculement petits. Car si un homophobe espère toujours qu’il n’y aura pas de pédé dans sa famille, tout le monde a peur de la mort, et tout le monde voudrait pour soi et pour ses proches la fin la plus rapide et la moins douloureuse. Personne n’oublie cette vérité fondamentale : all men must die.

Valar morghulis.

dimanche 29 juin 2014

Où je me vois forcé de défendre (un peu) Marine Le Pen contre la dictature des partis


Ça y est, le suspense est levé : Marine Le Pen et ses eurodéputés Front National ne peuvent pas, dans l’immédiat, constituer de groupe politique au Parlement européen. N’ayant pas réussi à convaincre suffisamment de collègues issus de suffisamment de pays, ils vont devoir siéger en tant qu’indépendants.

Tant mieux ou tant pis. Tant mieux, parce que ça leur enlèvera quelques moyens d’actions. Tant pis, parce qu’elle l’utilisera pour se victimiser et apparaître toujours plus comme la candidate antisystème.

Mais pour moi, l’essentiel n’est pas là. Concrètement, qu’est-ce que ça change, pour Marine Le Pen et les députés FN à Strasbourg, de ne pas avoir de groupe ? Eh bien ça change pas mal de choses. Déjà, les députés non-inscrits dans un groupe ne participent pas à l’élection du Président du Parlement européen. Ils ne peuvent pas déposer d’amendements. Ils ne sont pas représentés aux réunions des présidents de groupes, qui fixent l’ordre du jour. Ils n’ont quasiment aucune chance d’obtenir des postes particuliers. Enfin, et surtout, ils sont largement privés de la manne financière : un député isolé touche, en plus de son salaire et de ses indemnités, environ 40 000€ par an pour son « information politique » ; un groupe d’une trentaine de députés touche à peu près 3 millions d’euros par an, soit une moyenne de 100 000€ par tête.

Il faut déjà remarquer une chose : tout cela n’est absolument pas démocratique. Un député qui ne parvient pas à s’inscrire dans un groupe politique n’est pas moins que les autres un représentant du peuple qui l’a élu, et du peuple européen en général. Soyons plus concrets : il n’est absolument pas démocratique que le parti qui a remporté les élections dans le deuxième pays le plus peuplé d’Europe ne participe pas à l’élection du Président du Parlement européen. Par comparaison, le Front de Gauche, qui a obtenu environ 6% des voix en France (là où le FN en a engrangé quatre fois plus, plus de 24%), va, lui, participer à cette élection.

Moi après tout, que ce ne soit pas démocratique, je m’en tamponne l’oreille avec une babouche, puisque de toute manière je ne suis pas démocrate. Mais quand on l’est, démocrate, surtout si on est un européiste convaincu, il y a là quelque chose qui devrait nous heurter violemment.

Cette affaire illustre à merveille une des caractéristiques de notre démocratie, à savoir le fait qu’elle est très largement une dictature des partis (en plus d’être celle des lobbies et celle des incompétents). Les partis politiques sont au centre du jeu, tout passe par eux, rien ne se fait sans eux. Imaginez-vous qu’on puisse être élu à un poste vraiment important (député, Président de la République) sans passer par ces appareils et être adoubé par eux ? Inimaginable ! Sans le soutien financier d’un parti, personne n’a la moindre chance d’être élu. Et encore, c’est moins vrai en France que dans d’autres pays, comme les États-Unis, où les partis sont libres de dépenser autant qu’ils veulent pour une campagne électorale : on assiste alors à des débauches de moyens qui font que, plus encore que chez nous, le plus riche est à peu près assuré d’être élu.

Il y a là une dérive grave de notre système politique, car cela empêche absolument l’émergence des idées neuves : pour être entendu, il faut passer par un parti, de préférence un gros ; pour entrer, et surtout pour monter dans le parti, il faut avoir des idées en conformité avec l’idéologie et la stratégie électorale du parti. La boucle infernale du conservatisme éternel est bouclée.

On va me dire que cette dérive est conjoncturelle, pas structurelle ; que la vraie démocratie, ce n’est pas cela ; que dans la vraie démocratie, les partis soit n’existent même pas, soit sont totalement vertueux, soit sont contrôlés efficacement et en permanence par leur base ; que dans la vraie démocratie, les partis ont été remplacés par la démocratie directe, ou par le tirage au sort, etc.

Franchement ? J’ai des doutes. Je trouve que ça commence à faire beaucoup de choses qui ne devraient pas exister dans la « vraie » démocratie mais qui existent quand même dans la démocratie qu’on a et qu’on a toujours eue. C’est quoi, finalement, la « vraie » démocratie ? Je crains bien que ce soit celle-ci, celle qui existe, et que la « fausse » démocratie soit le régime idéal que certains imaginent toujours, je ne sais trop sur quelles bases, réalisable.

samedi 28 juin 2014

L'Église envoie-t-elle les bons signaux ?


Dans l’excellent film de Laurent Tirard Mensonges et trahisons (et plus si affinités), le narrateur s’étonnait qu’un homme de trente ans passés puisse se demander, à propos d’une fille qu’il cherchait à séduire, s’il lui avait « envoyé les bons signaux ». Moi, je me pose cette question à propos de l’Église. Envoie-t-elle les bons signaux ?

Il y a des indices dans ce sens. Il y a eu l’élection du pape François, qui est sans doute beaucoup plus conservateur que certains ne l’espéraient, mais qui n’en demeure pas moins le plus réformiste que nous ayons eu (pour plus de trois semaines) dans les 50 dernières années. Il y a eu, en France, l’élection de Georges Pontier à la tête de la Conférence épiscopale. Il y a même des choses encore plus surprenantes : ainsi, récemment, l’Église catholique du Brésil s’est prononcée, par la voix du secrétaire général de la Conférence des Évêques locale, Leonardo Steiner, en faveur de l’union civile pour les couples homosexuels. C’est assez inimaginable pour être souligné.

Il y a eu aussi l’organisation d’un Synode sur les questions de morale sexuelle et familiale (petit espoir de changement), et surtout la diffusion d’un questionnaire à destination des fidèles sur ces sujets. Une grande première ! On n’avait jamais vu l’Église catholique se préoccuper ainsi de l’avis de ses ouailles. De nombreux individus, mais aussi des groupes (dont Tol Ardor) se sont saisis de cette proposition.

Mais depuis, les mauvais signaux se multiplient. Une fois lesdits questionnaires dûment envoyés à chaque Conférence épiscopale, ces dernières ont fait remonter leurs compilations à Rome. Là-bas, ils ont dû recevoir une petite claque : ils devaient bien s’attendre à quelques incompréhensions, mais ils ont sans doute dû voir que le fossé était plus profond qu’ils ne le pensaient.

Malheureusement, ce début de lucidité n’a, semble-t-il, conduit personne à remettre réellement en cause l’enseignement de l’Église lui-même. Ainsi, le cardinal Tagle, de Manille (Philippines), qui sera accessoirement co-président du prochain Synode (avec le père Vingt-Trois, archevêque de Paris, une autre pointure du progressisme et de la tolérance, comme chacun sait), s’est dit « choqué » par les réponses reçues, qui témoignaient, selon lui, de ce que l’enseignement de l’Église n’était « pas compris » par une large partie des fidèles, et demande donc un renouvellement, non du fond, mais de la forme, c’est-à-dire du langage utilisé pour faire passer cet enseignement.

Ce qui est un très mauvais signal, c’est que le co-président du futur Synode ne semble pas envisager une seule seconde que l’enseignement de l’Église puisse être très bien compris, mais tout simplement rejeté par les fidèles. Or, l’essentiel est là ! Avant de se poser des questions sur la forme, Tagle et ses petits amis qui habitent la même bulle que lui devraient se demander pourquoi certains (de nombreux, en fait) enseignements de l’Église ne sont pas acceptés par les fidèles, et se demander si les arguments qui les étayent sont solides ou non.

De la même manière, le Saint-Siège vient de publier l’Instrumentum laboris du Synode, c’est-à-dire la base de travail sur laquelle les évêques participants sont censés se fonder pour mener leurs travaux. Or, ce texte (un petit pavé de 85 pages) est encore un très mauvais signal. Non seulement il persiste dans cette ligne selon laquelle les fidèles ne comprendraient pas les enseignements contestés, mais quand il s’en éloigne et constate (bel effort !) que le divorce, si j’ose dire, entre l’enseignement de l’Église et la pratique des fidèles est un véritable refus, pas une simple incompréhension, il n’a plus que deux objectifs : d’une part, désigner des coupables (la « théorie du genre » arrive en tête, suivie de près par une multitude d’ismes : le relativisme, l’individualisme, l’hédonisme, le matérialisme etc.) ; d’autre part, chercher les moyens de faire entrer dans la tête des fidèles ce qu’ils n’acceptent pas encore.

Les arguments de ceux qui refusent ces enseignements de l’Église sont la plupart du temps complètement ignorés (c’est-à-dire qu’ils ne sont même pas évoqués), ou alors sont balayés par des réponses qui n’en sont pas. Plein de préjugés, d’approximations, de contradictions, l’ensemble du texte est, il faut le dire, d’une pauvreté intellectuelle et réflexive consternante. On peut certes lui reconnaître un atout : il fait réellement œuvre, au moins par endroits, de miséricorde. Au cas par cas, il affirme que les fidèles, et surtout les prêtres, doivent se montrer bienveillants, compréhensifs, gentils, essayer de ne pas blesser, de ne pas heurter. C’est mieux que rien ! Même s’ils n’ont pas de place assise et n’ont pas droit au repas, c’est déjà quelque chose de faire entrer les divorcés remariés dans la salle du banquet. Mais si l’Instrumentum laboris fait œuvre de miséricorde, il ne fait pas œuvre de pensée.

Il est donc probable que c’est à cela qu’il faille nous attendre : un Synode qui fera œuvre de miséricorde, mais pas œuvre de pensée. Qui insistera sur une certaine pastorale, sur l’accueil, sur la compréhension, sur l’écoute, mais ne changera rien sur le fond. Le risque est grand ainsi de voir se développer une véritable contradiction entre des choses (l’utilisation de la contraception, les couples homosexuels, les divorcés remariés etc.) qui seront toujours mieux acceptées dans les faits, les actes, les pratiques, alors qu’elles seront toujours aussi fermement condamnées dans les mots et la doctrine.

Peut-il en sortir du bon ? Certains de mes amis espèrent que oui. Ils m’assurent que la force de la pratique s’imposera peu à peu aux mentalités. Pour ma part, j’émets des réserves. Tant que la doctrine ne changera pas, il y aura toujours des pharisiens, des gardiens du Temple, des veilleurs, des on-ne-lâche-rien, des Civitas, des Printemps français, des Ludovine de la Rochère ; et leur discours restera cohérent, quand celui de l’Église ne le sera plus. Ce sera leur force et notre faiblesse.

Que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, bien sûr. Malgré mes efforts, je n’ai par exemple pas trouvé la liste des évêques qui participeront au Synode ; ce manque de transparence fait qu’on ne sait pas à qui on peut écrire avec l’espoir d’un minimum d’efficacité. En France, on a de la chance, en quelque sorte, puisque notre bien-aimé Vingt-Trois va co-présider la chose : on peut donc lui écrire en lui disant qu’on attend plus de ce Synode que ce que l’Instrumentum laboris en laisse croire. On peut, au passage, lui renvoyer un questionnaire ; même si on ne l’a pas rempli soi-même, on peut en trouver un dont les réponses nous conviennent. Vingt-Trois ne répond jamais aux lettres (en tout cas, il ne répond jamais aux miennes) ; mais il ne peut pas éternellement se boucher les yeux, surtout si on est en nombre.

Par ailleurs, le mouvement international Catholic Church Reform, dont Tol Ardor fait partie, a lancé plusieurs initiatives. Il demande que les débats du Synode soient intégralement et immédiatement diffusés, afin que les fidèles puissent se rendre compte de ce qui se dit (il n’est pas censé y avoir de secret). Il organise également un Synode des laïcs qui se tiendra à Rome, juste avant celui des évêques. Sur le site, on peut soutenir ces actions, voire y participer. Ça peut sembler peu de choses, mais pour sauver l’Église en l’empêchant de se tirer une balle dans le pied, chaque petit geste compte.

lundi 16 juin 2014

L'amour hors-la-loi


Vae victis ! « Malheur aux vaincus » : la phrase lancée par le chef gaulois Brennos aux Romains, après le siège de Rome au début du IVe siècle av. J.-C., est-elle en passe de devenir la devise officieuse de la France ou même de l’Europe ?

Dans une société qui valorise l’argent, la possession et l’accumulation du capital le plus important possible, de la plus grande masse possible de biens matériels, et où l’argent permet tout, dans une société qui exalte les riches et la richesse comme aucune autre ne l’a fait avant elle, les pauvres, ceux qui n’ont pas ou peu, sont les vaincus par excellence.

Les pauvres sont brisés, broyés, écrabouillés par le Système dont ils sont, non les seules, mais, avec les êtres vivants non humains, les premières victimes. Smicards, travailleurs mal payés, chômeurs, immigrés, ils peinent, souffrent, galèrent, et sont l’essentiel de notre société. Soumis à une pression permanente, à la peur déchirante de perdre leur emploi, de ne pas finir le mois, de n’avoir pas assez pour vivre avec un minimum de décence, sans même parler de confort ou de plaisir, au drame de ne pas pouvoir offrir à leurs enfants de quoi assurer une enfance ou un avenir heureux, à l’angoisse quotidienne, interminable, éternelle, des problèmes qui s’accumulent et dont ils ne voient jamais la fin, le Système leur arrache à peu près toute joie de vivre.

Les pauvres sont manipulés, bien sûr, par des partis qui profitent de leur faible éducation et de leur manque de réflexion politique pour se maintenir ou se hisser au pouvoir. Les conservateurs de droite montent les pauvres contre les encore plus pauvres, principalement les chômeurs, tandis que la droite radicale les montent contre les pauvres d’ailleurs, principalement les immigrés, chacun condamnant « l’assistanat » pour conjurer le risque de les voir s’unir et se retourner contre les véritables responsables de leurs malheurs : le Système lui-même et les riches qui en profitent et le protègent.

Les pauvres, enfin, ne profitent même plus de l’image que donnait d’eux le christianisme d’avant Luther, celle de vivante image et même présence du Christ (« tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites »). Rendus responsables de leur sort, l’État ne leur accorde plus sa protection qu’avec de plus en plus de réticence et de moins en moins de libéralité.

Avec la crise écologique, les inégalités sont l’autre immense enjeu de notre époque. Face à la tragédie de la pauvreté, à toutes les échelles, la réponse est forcément de deux ordres complémentaires.

La lutte contre le Système, d’abord. De même qu’on ne réglera pas la crise écologique sans mettre à bas le Système qui l’engendre en permanence, on ne réglera pas la pauvreté sans refonder les bases même de notre société. Il n’y a aucune fatalité de la pauvreté, pas plus qu’il n’y avait de fatalité de choses qui avaient toujours existé et qui ont disparu, comme l’esclavage. Opposer à la nécessaire mise à bas du Système une prétendue fatalité de la pauvreté, c’est la réponse des faibles et des lâches qui ont renoncé au Bon Combat, ou celle des privilégiés qui ne veulent pas perdre leurs privilèges.

Mais la lutte contre le Système ne suffit pas. En attendant Tol Ardor, ou le communisme, ou quelque utopie que ce soit, nous avons des pauvres autour de nous, dont nous sommes responsables et que nous devons aider. Cela s’appelle, traditionnellement, la charité. Elle ne peut pas et ne doit pas chercher à se substituer à la construction d’un véritable État-providence, mais elle n’en est pas moins absolument nécessaire.

La charité est, dans la lutte contre les inégalités, l’exact symétrique des petits gestes et des petites réformes dans la lutte écologique. Trier ses déchets, taxer le diésel, favoriser le recyclage, replanter des arbres, renforcer les normes environnementales pour les entreprises, éteindre les lumières quand on quitte une pièce, favoriser les énergies renouvelables, économiser l’eau, décourager le transport routier, tout cela comporte un risque : celui de faire croire que de telles mesures, si elles sont vraiment appliquées, suffiront à nous sortir de la crise environnementale sans renoncer à notre niveau de vie. Le risque est donc de décourager les gens de se tourner vers l’écologie radicale, qui est pourtant la seule réponse possible. Ce risque est réel et ne doit pas être sous-estimé ; mais les avantages que nous tirerons de toutes ces mesures est plus important encore, et elles doivent donc être prises.

De la même manière, le risque est réel que les gens et l’État se reposent sur la charité privée, plus ou moins organisée par les associations caritatives et humanitaires, et oublient l’indispensable refonte systémique. Mais les avantages de la charité sont plus importants, car eux seuls permettent de soulager, un peu, la douleur quotidienne des pauvres. « À ceux à qui on a beaucoup donné, il sera beaucoup demandé ; à ceux à qui on a beaucoup confié, il sera réclamé davantage » : les privilégiés de ce monde n’ont le droit de se soustraire à aucun aspect de la lutte contre la pauvreté.

Et pourtant, de nos jours, un grand nombre d’entre eux ne lutte plus contre la pauvreté, mais bien contre les pauvres. En France, en Italie, des villes prennent des arrêtés pour interdire la mendicité. C’est indéfendable. Il ne faut pas chercher à cacher la pauvreté ; bien au contraire, la présence visible des pauvres doit être un rappel constant de notre chance et surtout des devoirs qui en découlent. D’autres installent des barres, des piques, des herses pour empêcher les SDF de dormir dans certains lieux publics, ou interdisent d’offrir à manger à un mendiant. C’est honteux, scandaleux, révoltant. En fait, c’est à vomir. Comment peut-on oser, quand on a tout, prendre le peu qu’il a à celui qui n’a rien ? Le procureur de la République de Saint-Étienne a requis 12 000€ d’amende contre un prêtre qui avait hébergé des sans-papiers. Comment est-ce possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment peut-on condamner quelqu’un pour être, tout simplement, bon ?

On va m’opposer le droit, la loi, me dire que toutes ces mesures sont légales. Je me fous de la loi. Si la loi est mauvaise, qu’on la change. Si les parlementaires sont pervers, que les magistrats se rebellent. Vae victis ne peut pas devenir notre devise. L’amour ne peut pas être mis hors-la-loi.

jeudi 12 juin 2014

Réforme territoriale : un coup d'épée dans l'eau


Qui n’a pas déjà redessiné sa carte des régions françaises ? On a tous fait ça, bien sûr ! Ah non ? Personne ? Il n’y a que moi ? Il faut croire qu’on ne fait pas de la géographie impunément. Quoi qu’il en soit, le redécoupage territorial, c’est quelque chose à quoi je pense depuis longtemps, et je comprends que François Hollande ait cédé lui aussi à la tentation.

Ainsi, quand j’ai vu que ça se précisait, et qu’il allait finir par nous pondre quelque chose, j’ai fait ma petite proposition perso, que voilà (je vous la donne avant que vous ne la demandiez pas) :


 Je vous le dis tout de suite : cette carte n’est pas celle de mes rêves. Je me suis simplement plié aux exigences initiales de l’exercice (qui, notez bien, n’ont même pas été respectées par François Hollande !), à savoir aboutir à 12 régions, pas plus, en laissant intacts les départements. En fait, tout ça n’est pas très sérieux, c’est plus un petit délire de prof de géo.

Bien sûr, qui que vous soyez, vous êtes probablement en train de hurler à la mort, façon « Quoi, nous avec ces enfoirés de [ajoutez ici le nom des habitants d’une région voisine] ! Plutôt crever. » Commençons donc d’abord par poser mes critères de fusion :

1/ Je ne me suis pas basé sur un facteur unique (l’histoire, la culture, l’économie, la géographie etc.) mais sur l’ensemble de ces facteurs, en ne privilégiant pas toujours les mêmes. Ainsi, j’ai inclus la Loire dans la région Massif central, car ses habitants sont culturellement auvergnats, et ce même si Saint-Étienne est économiquement plutôt tournée vers Lyon. De même, j’ai inclus le Lot dans cette même région Massif central pour des raisons géographiques, même si économiquement Cahors est tournée vers Toulouse.

2/ Il s’agit ici de faire de l’aménagement du territoire ; or, l’aménagement du territoire n’a pas seulement vocation à valider des logiques géographiques déjà existantes : il a également pour fonction d’impulser les logiques géographiques qu’on veut voir apparaître, même si rien ne les laisse encore entrevoir. Ainsi, j’ai inclus les Landes dans la région Pyrénées, alors qu’elles sont économiquement tournées vers Bordeaux, précisément dans le but de les retourner vers Pau.

3/ La taille des nouvelles régions rendrait nécessaire de doubler les services publics de haut niveau sur deux villes par région, afin que les habitants y aient forcément accès sans avoir à voyager trop loin. Chaque région verrait donc une métropole capitale doublée d’une métropole d’équilibre, ce qui donnerait :

§  Alsace-Lorraine : Metz ; Strasbourg
§  Aquitaine-Poitou : Bordeaux ; Poitiers
§  Bassin parisien : Paris ; Chartes (Paris ayant de toute manière un statut à part)
§  Bourgogne-Franche-Comté : Dijon ; Besançon
§  Bretagne : Nantes ; Brest (eh non, pas Rennes ! trop près de Nantes, ça n’équilibrerait pas)
§  Massif central : Clermont-Ferrand ; Limoges
§  Midi-Pyrénées : Toulouse ; Pau
§  Nord-Champagne : Lille ; Reims
§  Normandie : Rouen ; Caen
§  Provence-Méditerranée : Marseille ; Montpellier, Ajaccio (pour des raisons évidentes, il faut trois métropoles dans cette région)
§  Rhône-Alpes : Lyon ; Grenoble
§  Val-de-Loire : Orléans ; Angers

Cela dit, et en-dehors de toutes les querelles de clochers que tout découpage, quel qu’il soit, engendrera fatalement, quelle est la différence majeure entre mon redécoupage et celui de Hollande ? C’est que Hollande se contente de fusionner des régions déjà existantes. Pour le reste, c’est-à-dire pour le passage éventuel d’un département d’une région à une autre, il laisse ça à une seconde étape, mal définie, non datée, laissée au libre contrôle desdits départements. Autrement dit, l’État n’a pas de grande vision d’ensemble. Il se contente de proposer quelques fusions, selon une logique qui privilégie davantage les barons socialistes locaux que l’intérêt des territoires et du pays, et pour le reste il se désengage.

Alors que moi, toute critiquable que soit ma proposition, elle a au moins le mérite de proposer un vrai redécoupage régional, c’est-à-dire que je prends les départements, et je constitue des régions de la taille voulue, qui ont un vrai potentiel européen, en m’occupant d’abord de mon but, pas de savoir si tel président de région va pigner parce qu’il perd tel département : l’intendance suivra !

Et encore, je serais d’avis d’aller encore plus loin, c’est-à-dire de supprimer les départements. Ils ont été constitués pour répondre à une double logique : d’une part permettre à chaque citoyen de se rendre au chef-lieu en moins d’une journée de cheval, ce qui était fort utile à l’époque, mais plus tellement aujourd’hui ; d’autre part casser tout ce qui avait fait l’Ancien régime, ce qui, déjà à l’époque, était, en tant que principe directeur d’une action politique, assez bête, quoique compréhensible.

À mon sens, il faudrait donc tout reconstruire, en fusionnant les départements, les intercommunalités et les communes dans une structure intermédiaire unique, qu’on pourrait appeler par exemple « terroirs », « grandes communes », « pays » ou que sais-je encore. Ces structures seraient un peu plus grandes que les intercommunalités, mais nettement plus petites que les départements ; en absorbant les compétences des trois échelles de décision (communes, groupements de communes, départements), elles permettraient de vraies économies, mais leur taille ferait qu’elles resteraient très proches des citoyens. Ces structures seraient ensuite rassemblées dans de vastes régions, elles aussi redécoupées.

Est-ce possible ? Peut-être pas. Les gens sont peut-être trop attachés à l’existant, trop rassurés par lui, et l’État trop faible, pour ce genre de bouleversement. De toute manière, objectivement, je m’en fiche un peu. Le redécoupage de Hollande ne va pas permettre de faire les économies qu’il promet, bien sûr ; mais de toute manière, au stade où nous en sommes, même le meilleur redécoupage territorial possible ne serait pas d’une efficacité notable pour résoudre nos problèmes. Alors celui-là ou un autre… Même si, franchement, Luchon n’a rien à faire dans le même département que Toulouse, ou Toulouse dans la même région que Montpellier, ça ne pas fondamentalement empirer les choses. Au moins, ça occupe.

Ce que je trouve finalement le plus intéressant, dans tout cela, c’est que c’est révélateur d’un état d’esprit. On se contente de la réforme la moins ambitieuse, la plus consensuelle possible, du minimum syndical pour dire qu’on a fait quelque chose, là où on aurait besoin d’une refonte institutionnelle et géographique totale.

Et c’est une belle illustration de tous nos problèmes politiques : la Crise que nous traversons est structurelle, majeure, elle menace nos conditions d’existence même, et face à cela, nos seules réponses sont le tri des déchets, une taxe sur les transactions financières ou sur le diesel – mesures sans doute très nécessaires, mais certainement pas suffisantes.

Nos dirigeants ont tout simplement oublié que face à des problèmes de grande ampleur, il fallait des réponses de grande ampleur pour être un peu efficaces, et qu’une politique de grande ampleur n’est presque jamais populaire, et en tout cas jamais consensuelle.